La belle Créole

Maryse Condé · Chapitre 22 sur 22

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La belle Créole

Épilogue

 

À force de se torturer, Boris finit par prendre sommeil, un sommeil léger, fiévreux, entrecoupé de périodes de veille au cours desquelles il gémissait comme un petit enfant. Il entendit le départ des travestis qui, malgré les menaces des policiers, s’injuriaient, se promettaient de se retrouver dans leur bar et de se donner la mort. Le vieil instituteur somnolait lui aussi en marmonnant des mots incompréhensibles. Enfin, vers midi, un policier tourna la clé dans la serrure et la silhouette massive de Benjy barra le jour de la cellule. Il entra, s’assit sur la banquette à côté de Boris et lui tendit sans mot dire un paquet de cigarettes. Pendant un moment, les deux hommes fumèrent en silence, malgré les protestations du vieil instituteur qui, réveillé, les traitait de tous les noms. Benjy ne semblait pas triste de ce qui pouvait passer pour une déchéance. Au contraire, il avait l’air dispos, soulagé. Plus dispos et soulagé qu’il ne l’avait été depuis longtemps, avec une sorte de lumière éclatante au fond des yeux :

— Peut-être à présent, allons-nous commencer à vivre ? suggéra-t-il.

— Qu’est-ce que tu entends par là ? demanda Boris faiblement.

Il haussa les épaules :

— Je ne sais pas, moi. Baiser nos femmes, emmener nos gamins à la piscine, faire des gueuletons avec nos amis.

Boris interrogea tristement :

— C’est ça que tu appelles vivre ?

L’autre le regarda :

— C’est quoi alors ?

Il s’adressait à lui comme à l’ancien maître, attendant une définition, une leçon, une de ces comparaisons lumineuses dont Boris avait le secret. Alors qu’à présent le maître doutait de tout, sans certitudes, déboussolé.

— Franchement, soupira Boris, maintenant, je ne sais plus.

Benjy se leva :

— Tirons-nous d’ici ! Ce qu’il nous faut, c’est un bon coup de rhum !

En s’en allant, ils saluèrent poliment le vieil instituteur qui ne prit pas la peine de leur répondre et continua de vociférer. Dans la grande salle du poste, les policiers remirent à Boris ses effets qu’ils avaient confisqués : un paquet de cigarettes à moitié vide, un porte-monnaie contenant deux billets de 50 F chiffonnés, quelques mouchoirs Lotus, une pointe bic Intensity, des feuillets blancs pliés en quatre sur lesquels il avait commencé de griffonner son allocution pour Radio Solèye Lévé. Puis, ils saluèrent les deux hommes avec un reste de respect. Est-ce qu’un temps ils n’avaient pas symbolisé le changement dont le pays avait tellement besoin ?

Une fois dehors, Boris eut un vertige et manqua tomber. Le grand jour ? Le manque de sommeil ? L’angoisse ? Sans mot dire, Benjy lui prit le bras comme à un invalide et ils continuèrent leur route tandis que Boris s’appuyait lourdement sur lui. On aurait cru qu’entre eux les rôles s’étaient soudain inversés. Depuis l’enfance, des deux, c’était lui Boris, le meneur, celui dont la tête fertile foisonnait d’idées. Pas un coup, bon ou mauvais, dont il n’ait eu le premier la pensée ! Or voilà qu’il se trouvait sans forces, vidé, à la remorque. Il s’accrochait à Benjy comme un nageur en perdition s’accroche à une bouée et tout tourbillonnait dans sa tête : Carla à l’hôpital, Dieudonné à bord de La Belle Créole, le P.T.C.R. en perdition.

Port-Mahault renaissait. En quelques heures, les services de voirie avaient accompli des miracles. Le boulevard des Canettes brillait comme sou neuf. Non seulement, les tas d’immondices, qui si longtemps avaient offensé le regard, avaient disparu, mais les arroseuses municipales avaient déversé des litres et des litres d’eau là où il fallait, des nuées d’employés de la voirie manié la brosse de chiendent et le désinfectant. Aussi, les trottoirs, les pavés reluisaient de propreté. Cependant, parallèlement à cette métamorphose, un spectacle ne tarda pas à imprimer son horreur. En masse, les chiens étaient chassés de la place des Écarts ainsi que de tous les coins et recoins qu’ils avaient jusque-là occupés impunément : terrains vagues, corridors, maisons abandonnées. Des équipes d’exterminateurs, pareils à des jab dans leurs combinaisons rouges et masqués de blanc, les poursuivaient, les saisissaient au lasso, leur fourraient la tête dans des sacs de plastique chloroformés et les entraînaient, gigotant encore, vers le nouvel incinérateur à ordures situé sur le morne Bouchot. Une fumée d’encre s’abattit sur la ville tandis que la puanteur de ces chairs calcinées devenait vite insoutenable. Du coup, les esprits les plus endurcis se mirent à regretter la cavalcade de ces bêtes qui leur avaient causé pourtant tellement de répulsion.

Benjy entraîna Boris vers la petite rue du Docteur-Lévy :

— Autrefois, il y avait un bar dans cette rue-là, affirma-t-il. Après le travail, j’y allais avec José Merlot !

Il ne se trompait pas. Le bar était coincé entre une bijouterie, gardée comme le Fort Knox, et un magasin de Libanais, fouillis de toutes qualités de tissus. Ce qui fait qu’on pouvait passer et repasser devant sa façade sans le voir. Il s’appelait sans originalité Le Rendez-Vous des Amis. C’était une pièce étroite, tout en longueur, sans fenêtre, déjà remplie de bois-sans-soif, se saoulant dans la pénombre complice. Puisque l’électricité avait réapparu, la chaîne hi-fi et la télévision se faisaient concurrence, l’une offrant à tue-tête de la musique de zouk, l’autre un film brésilien, où des acteurs chevelus parlaient à tue-tête eux aussi d’amour, de baisers, de caresses. Reconnaissant Benjy et Boris, la clientèle leur accorda ce regard qu’on réserve aux étoiles qui ne sont plus des stars, aux sportifs atteints de mononucléose, aux politiciens que toute leur fraude électorale n’a pu garder au pouvoir. Néanmoins, à l’exception du patron, par discrétion, personne ne s’approcha d’eux. Le patron leur apporta une bouteille de Feneteau les Grappes Blanches avec un commentaire, sobre, mais qui voulait exprimer sa sympathie :

— C’est le meilleur que j’ai.

Les deux compères remercièrent d’un signe de tête, puis emplirent leurs verres sans vergogne de cinq doigts de rhum. Contrairement à ce qu’il espérait, la brûlure de son gosier à son estomac réveilla la douleur de Boris. Ses yeux s’emplirent d’eau salée :

— Je suis à l’agonie, murmura-t-il. Dieudonné a disparu !

Benjy, visiblement de plus en plus en forme, remplit à nouveau son verre et le vida d’un trait. Un court instant, il suffoqua puis, reprenant ses esprits, interrogea :

— Comment ça, disparu ?

En quelques phrases, d’une voix haletante, Boris lui expliqua le drame qu’il prévoyait. La Belle Créole n’était plus à quai, cela signifiait que Dieudonné s’en était allé Dieu seul sait où. Sur un rafiot pareil, il y avait peu de chances de le retrouver vivant. Benjy se leva précipitamment :

— Alors, il faut alerter en vitesse le secours en mer, la brigade nautique et la surveillance côtière de la gendarmerie.

— Si quelque chose lui arrive, je ne me le pardonnerai pas, fit Boris qui, la tête dans les mains, restait affalé sur la table. Je me sentirai toujours coupable.

— Nous serons tous coupables, répliqua Benjy le mettant de force debout sur ses pieds. Toi, moi, sa grand-mère, sa marraine, le pays.

Ils se dirigèrent vers la sortie, suivis par les regards apitoyés de l’assistance. Toujours sobre, le patron leur sourit et fit simplement observer :

— Déjà ?

Benjy acquiesça distraitement. Soudain, au moment où il mettait pied sur le trottoir, il s’exclama :

— J’allais oublier !… Inis m’a chargé de te dire que, cette nuit, elle a emmené Carla à l’hôpital. Ce matin à neuf heures vingt-sept, ton fils est né. Il pèse deux kilos huit cents. Les mairies ont repris le travail à temps pour que tu ailles le déclarer, ajouta-t-il.

— Deux kilos huit cents, répéta Boris. Il n’est pas gros !

Là-dessus, confondant dans une même pensée Dieudonné vraisemblablement perdu en mer, ce nouveau-né chétif, tout ce qu’il avait pu engendrer, Carla dont il n’avait pas partagé la souffrance, il fondit en larmes comme un enfant.

Vers midi, le catamaran Fleur des Tropiques appartenant aux frères Marissol, ayant à son bord trois cents passagers en provenance de la Martinique, aperçut une épave, empalée sur le rocher dit de la Baleine au large des îlets de San Diego. Depuis Fort-de-France, cela faisait sept heures de temps qu’on naviguait. Aussi, une profonde torpeur s’était abattue sur le bateau. En un clin d’œil, tout changea. Ceux qui somnolaient se réveillèrent et ce fut une cohue en direction du pont supérieur ; les affaiblis, les malades retrouvant leurs jambes ; les plus chanceux s’armant de jumelles ; les plus courts de taille maudissant les plus hauts qui leur barraient la vue. Une seule question courait sur toutes les lèvres. Comment pouvait-on s’échouer sur ce rocher ? On n’était pas au mois de septembre, l’accoucheur de cyclones, mais en fin de carême. Depuis des jours, voire des semaines, les bulletins de météo se succédaient : océan peu agité, sans traîtrise ; alizés modérés ; averses brèves et peu significatives. C’est un fait, à marée haute, les eaux recouvraient le rocher qui devenait invisible. Mais, à l’entour, les balises de danger ne manquaient pas. Et puis, même sans cela, tous ceux qui avaient navigué dans la région connaissaient cette mauvaise dent fichée dans la gencive de la mer et l’évitaient soigneusement. À moins qu’il ne s’agisse d’un skipper particulièrement ignorant et novice, comment pareil accident pouvait-il se produire ?

Un esprit chagrin osa : ne s’agirait-il pas plutôt d’un naufrage volontaire ? De l’acte de quelque désespéré ? Impensable, lui répondit-on avec ensemble. Qui serait assez fou pour cela ? L’autre insista : pas un natif-natal, ce n’est pas dans nos mœurs, on le sait. Un Européen, un étranger ! Ces gens-là ne sont pas comme nous, ils se suicident pour un oui pour un non ! Un chagrin d’amour, un échec à l’examen, une querelle de ménage. Il paraît même que la France détient le triste record des suicides d’adolescents. Mais ce peuple est querelleur. Aussitôt quelqu’un contredit celui qui venait de parler et rappela, outré, que le suicide n’était pas l’apanage des blancs. Au temps de leur servitude, les nègres se suicidaient en masse pour échapper à l’esclavage. On continua la route dans ces débats et ces discussions semi-historiques. Quand même, Fleur des Tropiques termina sa course sans encombre, rentra à quai, et là, le capitaine alerta la brigade nautique. Vers deux heures de l’après-midi, une vedette de la gendarmerie prit donc la direction du large. La mer était toujours d’huile. Pas de vent. Pas de grain en perspective.

Sans mal, les gendarmes identifièrent l’épave : c’était celle de La Belle Créole, un voilier à vendre qui avait sa place sur le quai numéro 2 de la marina de la Mégisserie. Nul n’ignorait qu’un temps il avait été squatté par une bande de malfaiteurs, trafiquants de drogues, aujourd’hui, Dieu merci, sous les verrous et pour longtemps, ainsi que par le tristement célèbre Dieudonné Sabrina, malheureusement remis en liberté grâce aux ruses de son avocat. Comme il n’y avait aucun risque de pollution, de dommage à l’environnement, après mûre réflexion, les gendarmes décidèrent de couler l’épave. Là, les fonds atteignaient plus de vingt mètres. Cela ferait le bonheur des poissons.

Par contre, les plongeurs emmenés plus tard en renfort eurent beau faire l’entour des heures durant, ils ne retrouvèrent aucun corps. Comme si le voilier s’était détaché du quai et était venu dans ces parages s’échouer tout seul. Comme si un fantôme avait tenu la barre.

Malgré cela, les gens de Port-Mahault comprirent bien que Dieudonné était à son bord. Ils étaient trop épris d’histoires hors du commun pour conclure à un banal accident, pour penser que La Belle Créole, ingouvernable après des années d’inaction, avait tout simplement joué un tour fatal. La majorité fut de l’opinion que Dieudonné s’était volontairement échoué sur la Baleine et que son corps dérivait par vingt mille lieues, enveloppé dans le linceul de la mer. À cause de cela, certains le plaignirent. Quelle mort est pire que la mort par noyade ? Pour qui trépasse ainsi, pas de cercueil, pas de veillée, pas de sépulture. Seuls les requins chagrins font la ronde autour de ses restes. Pourtant, cette manière spectaculaire et peu commune d’en finir avec la vie fit l’effet d’une pose et déplut généralement. Il y a tout de même façons moins ostentatoires de se suicider : des poudres, des gouttes, des barbituriques. On vit aussi dans cette fin de l’ingratitude. Ingratitude envers les siens qui, malgré tout, se réjouissaient de le retrouver et de finir la vie avec lui : sa grand-mère, sa marraine, deux femmes méritantes dont les journaux, toujours à l’affût de scandale, avaient dit tant de mal. Ingratitude surtout envers Maître Serbulon qui s’était donné toute cette peine pour rien. C’était comme si, en dépit de ses efforts, Dieudonné se proclamait coupable et s’infligeait le châtiment qu’il lui avait épargné.

Huit jours plus tard, la famille fit célébrer une messe à la chapelle des Saints-Innocents, proche du morne Julien. La cérémonie n’attira pas dix personnes. Si les yeux fouineurs de Fanniéta et surtout ceux d’Hélène remarquèrent la présence d’Ana, son fils entre les bras, et s’en étonnèrent − À qui cet enfant-là ? −, ils ne virent pas Milo Vertueux, agenouillé au dernier rang, la tête entre les mains.

Sa femme l’avait persuadé que tout ce qui était arrivé l’était par sa faute.

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