La belle Créole
La nuit
9
— Comment m’as-tu trouvé ?
— Ça n’a pas été difficile. J’ai été à la Radio Solèye Lévé. J’ai demandé où tu habitais.
— On t’a reconnu ?
— Je ne sais pas… Oui. Peut-être.
Boris était contrarié et le cachait mal. Il inspectait les alentours. En apparence, rien à signaler. Le ciel noir courait bas sur les toits. La cité des Grands Hommes était située dans un quartier populeux, mosaïque d’immeubles de trois étages ou de modestes villas semblables à s’y tromper, derrière leurs jardinets d’hibiscus, bougainvillées, crotons, où chacun était trop occupé à survivre pour jeter les yeux sur ce que faisait le voisin. Ainsi, il fallait profiter des dernières heures d’électricité avant que la noirceur s’installe, souveraine, impénétrable. En hâte, les femmes faisaient main basse sur ce qui restait à la supérette. Sur un terrain de sport de fortune, esquivant de leur mieux les tas de détritus, des gamins shootaient dans des ballons. Les très rares personnes à posséder des groupes électrogènes se précipitaient chez elles pour regarder C.N.N. Au moment où il frappait son coup de maître, Boris devait éviter d’être associé à un repris de justice ! En même temps, son amitié lui refluait au cœur comme une marée d’eau douce. Il avait oublié comment Dieudonné était jeunot, amaigri, rendu plus vulnérable par ses dix-huit mois à l’ombre. Il fit plus doucement :
— Écoute, Benjy et moi sommes en réunion avec les camarades. Tu vas m’attendre dans la chambre d’amis…
Il ajouta, un peu honteux :
— Ne te montre pas, ça vaut mieux.
Il s’écarta, ouvrit la barrière qu’il avait gardée fermée et, d’un coup de pied, il écarta Prince, son chien bâtard créole qui rôdait par là. Si Dieudonné s’attendait à un accueil plus chaleureux, il ne montra pas sa déception. Dans le couloir étroit coupant la villa en deux, l’un suivant l’autre, ils faillirent entrer dans la panse de Benjy qui, sortant des toilettes, refermait sa braguette. Reconnaissant Dieudonné, il le dévisagea avec curiosité. Mais l’autre, indifférent, ne lui prêta pas plus d’attention qu’à un inconnu. Pourtant, il n’aurait pu oublier Benjy dont on gardait les traits en mémoire une fois qu’on les avait considérés. Imaginez un nègre bâti comme une pièce d’Inde du temps-longtemps, avec sous un crâne rasé un masque qui n’aurait pas déparé un empereur romain. Des journalistes en mal de copie l’appelaient César Auguste, surnom qui ne convenait pas du tout à son caractère. C’était au fond un homme doux, hésitant et timoré. Il poussa Boris du coude :
— Je me souviens de sa bonne tête, tu sais. Il n’a pas l’air de ce qu’il est.
Boris répliqua moqueusement :
— Qu’est-ce qu’il est ? Serbulon l’a assez répété, c’est une victime.
Puis, il s’en voulut de son sarcasme.
Autour d’eux, les discussions piétinaient. Non sans mal, Boris avait convaincu Benjy de commettre une action historique. Il devait rencontrer sans tarder les leaders du P.P.R.P., leur proposer une fusion avec le P.T.C.R. afin de former un nouveau parti, le P.P.S.N. qui, grossi de la force des syndicalistes, entraînerait le pays vers lendépendans. Du nord au sud de l’île, les esprits étaient mûrs et n’attendaient que cela. Le P.P.R.P. n’avait pas rejeté l’offre d’une rencontre. Pourtant, dès le début de la réunion, il fut visible que sa délégation composée de quinquagénaires endurcis, déserteurs de la guerre d’Algérie, ex-locataires des quartiers de haute sécurité de Fresnes, n’éprouvait que mépris pour Benjy et ses troupes. Elle était conduite par un de ses fondateurs, Roméo Serrutin, professeur de droit constitutionnel à la fac que tout le monde appelait « le Vieux », à l’africaine. Roméo Serrutin faisait son intéressant. Il avait commodément oublié qu’à deux ans de sa retraite des femmes de ménage l’avaient surpris avec une étudiante, engagé sur le plancher de son bureau dans une action dont la nature ne faisait aucun doute. À l’époque, il s’était vanté que cela témoignait de sa virilité. Pour l’heure, il faisait une moue sévère : de quoi ces jeunots du P.T.C.R. pouvaient-ils se vanter ? D’avoir organisé des grèves sans but clairement défini et, par conséquent, sans efficacité, qui n’avaient fait qu’indisposer la population ! Ils étaient si peu sûrs d’eux qu’ils n’avaient pas osé la grève générale, coup de semonce le plus dur pour le patronat. Si on arrivait enfin à haler le pays de l’ornière où il était enlisé, nul ne devrait ignorer que c’était, en premier, grâce aux efforts de ceux du P.P.R.P.
La porte s’ouvrit. L’Ange Carla, comme Boris l’avait surnommée, car elle aimait à porter du velours bleu et, avec son friselis de cheveux blonds, était le portrait du Gabriel d’une Annonce faite à Marie dont, mécréant, il ne savait plus le nom, entra. Elle apportait des cannettes de Coca-Cola, chose miraculeuse, des glaçons et des sandwiches au jambon cru/gruyère. Certains dinosaures du P.P.R.P. eurent bien envie de lui signifier qu’elle se moquait d’eux et réclamer des boissons plus viriles, des C.R.S. par exemple, citron, rhum, sucre, quelque chose les retint. Les gestes de Carla étaient si gracieux que, dans ses mains de prestidigitatrice, les serviettes en papier se changeaient en pigeons ramiers, tourterelles et lapins blancs. À chaque fois que Boris regardait cette compagne que le Bon Dieu lui avait envoyée pour transfigurer le désert de sa vie, il n’en revenait pas de son bonheur. Il se rappelait sa stupeur quand il avait compris que cette journaliste de talent était amoureuse et, à cause de lui, envisageait de s’établir dans un petit pays convulsif et perdu. Il pouvait donc encore séduire ? Lui qui ne possédait rien ? Lui, presque vieux-corps avec ses cinquante ans, son début d’arthrose et son corps avachi ? Depuis qu’il vivait avec Carla, sa douceur, sa constante admiration avaient ranimé les battements de son cœur. Elle avait déjà traduit ses poèmes en italien et les avait envoyés par Fed Ex aux Éditions Lavoro de Milan. Il ne lui restait pour atteindre le septième ciel de la perfection qu’à apprendre le créole, ce qui ferait taire les grincheux. Signe que le Bon Dieu bénissait leur union, un fruit maturait dans ses entrailles et son ventre s’arrondissait comme une calebasse. Du coup, Boris, nullement gêné de se contredire, reniait les couplets misogynes qu’il avait tenus à la suite de sa mésaventure conjugale. Oui, c’est la tradition, c’est Zobel qui disent la vérité : une femme fait monter un bougre au ciel, ou bien le précipite au fin fond de l’enfer. La galère, c’est que les femmes modernes, poto mitan du temps-longtemps, jadis à la fois mamans et servantes pour leurs nèg, tigresses pour leur marmaille, avaient oublié les vertus ancestrales. La libération leur était montée à la tête comme un vin frelaté. Elles ne se souciaient plus que de carrière, ou de profit matériel.
Quand on eut dévoré les sandwiches, Roméo Serrutin fit observer qu’il était près de dix heures, c’est-à-dire que, dans quelques minutes, la fée électricité allait prendre congé des habitants de la cité des Grands Hommes. Elle allait s’envoler à l’autre bout de la ville et illuminer, d’un coup de sa baguette magique, la cité Fleurie où il habitait. Il proposa donc que tout le monde s’y retrouve dans une heure. En vérité, et c’était cousu de fil blanc, ce n’était qu’un prétexte, une manière de ramener le débat sur le terrain du P.P.R.P. Quand Benjy et Boris se retrouvèrent seuls, Boris proposa :
— Si nous l’envoyions à Cuba ?
— À Cuba ? Quelle idée ! grogna Benjy qui avait déjà la tête à autre chose.
Boris s’arma de patience et lui expliqua du ton dont il aurait entretenu un enfant :
— Les Cubains nous prennent trois jeunes en formation d’agents de santé. Deux autres, en formation agricole. Il était jardinier, ça pourrait lui convenir.
Comme Benjy semblait peu convaincu, Boris lui exposa en détail le bien-fondé d’une telle opération. Ce n’était pas seulement l’avenir de Dieudonné qui trouverait une solution satisfaisante. Ce serait une publicité de première pour le P.T.C.R. s’il prenait en main ce garçon, qui aux yeux du pays avait frôlé la perdition, et le remodelait en jeunesse socialiste ! Du coup, il marquerait des points sur tous les syndicats et partis rivaux.
Benjy continuait d’hésiter quand, sans crier gare, l’électricité s’en alla.
Boris alluma en vitesse un camping-gaz et, suivi du pas traînant de Benjy, rejoignit Dieudonné. Celui-ci était immobile et semblait flotter dans le lac d’ombre qui clapotait aux coins et recoins de la pièce. Boris prit place à côté de lui et, avec sa faconde coutumière, se mit en demeure de le séduire. Tout y passa. Les barbudos, la sierra Maestra, la révolution victorieuse, l’amitié de Fidel et du Che, avatars d’Achille et Patrocle, leurs divergences politiques, le départ du Che, son dernier combat dans la Quebrada du Churo et de La Higuera au fin fond du sud de la Bolivie, sa liquidation. Il s’apitoya sur le moment où le plus illustre citoyen de la grande patrie latino-américaine était tombé sous la rafale d’un vulgaire sergent, ivre de chicha. Dieudonné ne sembla que moyennement intéressé par ce récit. Quand Boris se tut, il déclara :
— J’aurais préféré la Jamaïque !
Boris ne se laissa pas démonter :
— Mais non ! La Jamaïque, c’est comme chez nous. Pis encore : violence et drogue. Ce qu’il te faut, c’est de l’ordre, de la discipline et, surtout, apprendre un métier.
Dieudonné interrogea, mais sa voix plate ne trahissait pas le moindre enthousiasme :
— Quand devrai-je partir ?
Boris regarda Benjy, qui ne disait rien, l’air ennuyé et affirma :
— Très vite. Nous nous occuperons de tes papiers pour toi.
Sans un mot de remerciement, Dieudonné l’interrogea :
— Je peux dormir ici ?
Boris acquiesça sans entrain.
Les deux hommes revinrent vers la salle de séjour et Benjy répéta comme s’il ne savait pas dire autre chose :
— Je me rappelais qu’il avait l’air d’un bon bougre !
Au fond de lui-même, Benjy était troublé. Toujours sur les conseils de Boris, il n’avait pas informé le comité directeur du P.T.C.R. de sa rencontre avec le P.P.R.P. et il se demandait s’il ne commettait pas un abus de pouvoir. Et puis, il trouvait que, malgré leurs cinquante ans d’échecs et de revers, les dinosaures du P.P.R.P. n’avaient pas appris l’humilité. Ils se posaient en donneurs de leçons et croyaient détenir la vérité. Ils faisaient semblant d’ignorer que lendépendans faisait peur à tout le monde dans le pays. Lui-même, une interrogation ne le lâchait pas : lendépendans, à quoi bon ? Si on y abordait à cette Desirada, le soleil se lèverait toujours d’un même côté du monde. On compterait toujours des malheureux, toujours des nantis, des bienheureux et des maudits, des mains pleines et des mains vides. Le cortège des démunis ferait toujours la queue à la porte du bonheur, attendant en vain qu’elle s’entrouvre. Chacun veut changer le monde. Le monde ne change pas. Incrédule, il entendait Boris ressasser ses arguments. Cette fusion serait une chance. Grâce à elle, on galvaniserait le camp patriotique et on ranimerait la flamme des années passées.
Boris raccompagna Benjy à sa voiture et prêta l’oreille aux doléances des vigiles retenant avec peine leurs molosses à carrure de veau. La veille encore, un commando avait voulu s’attaquer à cette supérette, aux rayons pourtant bien dégarnis. Qu’espérait-il ? Plus un commerçant ne gardait un sou dans les tiroirs-caisses. Bon Dyé, comment cela finirait-il ? Autour d’eux, le quartier était devenu une béance de noirceur, chacun barricadé de son mieux avec ses peurs. Dans les rues, dans les jardinets, pas un signe de vie. Rien ne bougeait ; à part les chiens se disputant les rares bons morceaux des poubelles ou les chats délurés courant vaille que vaille à leurs amours. Boris songea à rejoindre Dieudonné, y renonça. Le lendemain, il serait toujours temps de lui servir une homélie sur le sens de la vie, les vertus du travail et l’avenir du socialisme. Il fallait d’abord calmer Carla arrivée maintenant à son terme, la persuader qu’il ne rentrerait pas de sitôt. La réunion avec le P.P.R.P. était de la plus haute importance. L’Ange Carla ne dormait pas. Elle avait allumé une bougie et était assise sur son lit, les mains crispées nerveusement à hauteur de son ventre. Un moment, il crut qu’elle ressentait les premières douleurs. Elle secoua la tête, puis l’interrogea dans son français appliqué :
— Tu ne vas pas me laisser seule avec lui, en pleine nuit ?
Il haussa les épaules et demanda avec légèreté :
— De quoi est-ce que tu as peur ?
Sans répondre directement à sa question, elle s’insurgea :
— Pourquoi ne va-t-il pas coucher ailleurs ? Chez sa mère !
— Serbulon n’a pas cessé de le rappeler, il n’a pas de mère.
— Sa grand-mère alors !
Pour la pacifier, il tenta de l’enlacer, mais elle s’y refusa, martelant grandiloquente :
— Écoute, Boris, c’est lui ou moi. S’il reste ici, c’est moi qui m’en vais.
Il commit l’erreur de pouffer, moqueur malgré lui :
— Où iras-tu, s’il te plaît ?
Alors, elle éclata en sanglots brûlants, pitoyables, qui trahissaient sa peur, mais surtout un malaise plus profond qui, soudain, lui était révélé, un sentiment de solitude, d’abandon dans ce pays perdu, où personne ne lui ressemblait. Il fut atterré. Il la croyait heureuse, bien transplantée, à l’aise dans son milieu. Il comprenait que tout cela n’était qu’apparence, faux-semblant. Au bout de quelques instants, ses pleurs de plus en plus rauques, de plus en plus désespérés ne lui laissèrent pas de choix. Il se leva.
Dieudonné n’avait toujours pas bougé, immobile dans le noir. Boris éleva la bougie au-dessus de sa tête, tout en bafouillant des excuses où il était question du caractère des femmes, surtout si elles étaient enceintes. Eh oui ! Ce sexe est faible, pusillanime même. D’abord, Dieudonné le fixa comme s’il ne le comprenait pas, de ses yeux sans fond. Puis, une lueur de rage les incendia qui fit peur à Boris. À savoir si le garçon n’était pas armé ? Il se trompait, la lueur s’éteignit aussi vite qu’elle s’était allumée. Dieudonné se leva, se dirigea vers le salon, ouvrit la porte d’entrée, fut avalé par la gueule ouverte de la bête de nuit.
Honteux, Boris revint vers la chambre où Carla tendait l’oreille. Malgré son halo de cheveux frisés, ses yeux bleus, elle ne lui parut plus Ange pour un sou. Il l’apostropha :
— Il est parti. Tu es contente à présent ? À cause de toi, je l’ai mis dehors comme un chien. Comme un chien.
Il sortit en claquant la porte.
C’était leur première brouille.
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