La belle Créole

Maryse Condé · Chapitre 18 sur 22

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La belle Créole

Chapitre 18

 

Dieudonné retrouva La Belle Créole comme une femme aimée dont il aurait été séparé pendant longtemps. Il avait beaucoup à se faire pardonner. Il n’était revenu vers elle que sur le coup de trois heures du matin, quand il avait mesuré le peu de solidité des liens qui le reliaient aux autres. Ni famille. Ni ami. À l’exception d’Ana, tous l’avaient lâché. Ce n’était pas pour le surprendre. Quand il était à la prison de Basse-Pointe, il avait fait souvent un rêve qui, il le comprenait à présent, était prémonitoire. Un matin, il sortait de la geôle pour se retrouver dans un labyrinthe dont il cherchait des heures durant la sortie. Finalement, il crevait tout seul sans l’avoir jamais trouvée.

À trois heures du matin, une paix relative règne sur la terre, la mer, le ciel. À terre, les voleurs ont fini de voler, les violeurs de violer, les assassins d’assassiner. Sur mer, les vagues ne fouettent plus les coques des navires. Elles se bornent à les lécher comme des chiennes tandis que le vent ne fait plus chanter les voiles qui faseyent sans bruit. Au ciel, c’est l’heure des astres. Dieudonné s’assit comme toujours le dos contre la bôme. Un croissant de lune s’était hissé tout là-haut. Il n’éclairait rien et se bornait à veiller sur cette paix. Soudain, la pâle lueur des étoiles s’obscurcit et la pluie se mit à tomber. Ce n’était qu’un grain, mais il dut courir s’abriter à l’intérieur. Dans la cuisine, la puanteur était telle qu’il ressortit en vitesse sur le pont. Sans plus se préoccuper de l’eau qui détrempait ses épaules et son dos, il se rassit au pied du mât. Il avait quitté le lakou Ferraille, ses chaussures à la main comme un homme infidèle qui revient de cavale et veille à ne pas réveiller sa compagne. Au moment de décrocheter les grosses portes, de tourner la clé dans la serrure, tout de même, son cœur avait manqué. Il s’était retourné vers la forme endormie sur le lit, vers le moïse, puis, pris de peur, il avait foncé dehors, tête la première. Une bòbò qui avait bravé les dangers du quartier et arpenté les trottoirs comme dans le bon vieux temps, le confondant avec un malfrat, terrifiée, s’était plaquée contre le mur. À la hauteur de la rue Sully-Lancrerot, il avait vu les chiens. Les mêmes. À quoi les reconnaissait-il ? Il n’aurait su le dire. Les bêtes étaient immobiles, l’attendant, la gueule tournée vers lui, humant l’air comme s’ils tentaient de capter ses effluves. Tremblant, il n’avait plus osé un mouvement. Cette fois encore la meute avait détalé dans une autre direction et ne lui avait fait aucun mal. C’était mieux ainsi. Ana croyait l’aimer. Aussi, elle commencerait par pleurer, rager aussi, le prenant pour un de ces irresponsables, un Milo Vertueux, espèce tellement commune dans le monde, qui ne lèvent pas le petit doigt pour leurs enfants. Amère, elle finirait par remonter dans un avion en direction des États-Unis et c’était le mieux. Là, elle se terrerait comme une bête à l’agonie. Pas de visiteurs, pas d’amis. Personne. Puis le temps viendrait où elle le remercierait de l’avoir laissée libre, d’avoir épargné à son enfant d’hériter du nom d’un papa assassin. La nuit le happait, le malaxait dans sa gueule vorace. Des souvenirs morcelés, des images imprécises, disjointes, suivies d’infinis blancs de mémoire passaient et repassaient dans son esprit. Car à force de reléguer cette soirée dans les profondeurs de son être, elle avait perdu les contours sans ombrages du réel.

Le cœur ! Le cœur ! De quelle matière est-ce qu’il est fait ? Comment peut-il s’étirer pour abriter des désirs, des émotions contradictoires ? À Joud’lan, il s’était rendu au Fifth Avenue. Il s’était fait beau. Il s’était lissé les cheveux à l’eau de Cologne, avait enfilé sa meilleure paire de jeans et une chemise de soie grenat qu’un de ses oncles lui avait offerte pour ses vingt ans. Cet oncle-là l’avait toujours gâté. Il avait, disait la famille, beaucoup aimé Marine et reportait cette affection sur son fils. Malheureusement, il habitait dans les Côtes-d’Armor ! Marié à une Lilloise, il ne revenait jamais au pays. Pourquoi s’en était-il allé retrouver Luc qu’il avait manqué étrangler dix jours plus tôt ? Parce qu’il le savait, cette égorgette ne signifiait rien de rien. Ce n’était qu’une réaction de défense à ce qu’il savait inéluctable entre eux. En même temps, privé de Loraine, plus rien n’avait de sens. Il ne dormait pas, passait les nuits à se torturer d’images d’incendie : Loraine et Luc se promenant bras dessus bras dessous, allée des Amériques. Loraine et Luc faisant l’amour. Dormant dans les bras l’un de l’autre. Ajoutons à tout cela qu’il se sentait seul, tellement seul au seuil de cette nouvelle année que personne − même machinalement, même du bout des lèvres − ne lui souhaitait bonne et heureuse. Boris avait pour un temps quitté son abribus et passait les fêtes sous le toit de Benjy avec sa femme et ses garçons. Arbella, qui avait bonne main, avait cuisiné une daube de cochon et un gratin d’ignames pakala. La famille avait l’intention de réveillonner chez Fanniéta, mais, comme chaque année, personne ne souhaitait sa présence. Il revoyait leurs têtes quand il s’était amené l’année passée, sur l’heure de minuit pour prendre place à table.

Port-Mahault accueillait de son mieux l’an nouveau. Ce Joud’lan marquait la première des grandes grèves d’électricité. Car, depuis peu, le P.T.C.R. avait durci sa position. À chaque fois que le courant daignait revenir, des lampions et des banderoles clamant « Joyeuses Fêtes » s’illuminaient en travers des rues. C’était aussi le début des grèves de la voirie. Pour Joud’lan, la municipalité avait passé contrat avec un service de nettoiement privé. Ni poubelles, ni tas de détritus ne montaient la garde le long des trottoirs. Une arroseuse, massive comme un tank nazi, avait aspergé les rues et l’air sentait le propre, le frais. Fifth Avenue, le night-club de ceux qui savent s’amuser, assurait la télévision, ne ressemblait à aucune de ces vulgaires boîtes qu’il arrivait à Dieudonné de fréquenter. Au Sphinx par exemple où il avait parfois accompagné Rodrigue. Au lieu d’une salle immense, façon hangar, assez nue, mal éclairée, sommairement décorée de guirlandes, c’était une pièce aussi minuscule qu’une bonbonnière, tapissée de miroirs et de tentures rouges, les lumières tamisées au point qu’on n’y voyait pas plus loin que le bout de son nez. Les danseurs s’écrasaient sur la piste au son d’airs de musique africaine-américaine. Pardon ! Ni zouk ni zouk love. Après de longues hésitations, Dieudonné s’était approché du bar, et s’était adressé timidement à un des garçons qui mélangeaient des cocktails. Ils lui faisaient peur avec leurs uniformes à épaulettes comme ceux des marins. Seul ce jeune métro, malgré ses cheveux dressés comme la crête d’un coq, mais verts, arborait une mine moins redoutable que ses collègues. Il lui fit signe que, vu le bruit, il n’entendait rien et Dieudonné dut hurler sa question, emmenant de cette façon au grand jour ce qu’il terrait au fond de lui-même :

— Je cherche Luc Alliot… le peintre.

À son tour, le barman hurla :

— Vas-y, mec. Est-ce que je t’en empêche !

Puis il eut pitié de l’air marri de Dieudonné et jeta, en riant de sa bonne blague :

— Je ne l’ai pas encore vu.

Déçu, Dieudonné se dirigea vers l’Exit, indiquée en caractères sanguinolents, franchit la porte, se retrouva sur le trottoir. Fifth Avenue était situé dans un quartier assez borgne de garages et d’entrepôts, pour l’heure plongé dans le noir d’où son affiche au néon émergeait comme un îlot phosphorescent. Des vigiles mastodontes, armés jusqu’aux dents, projetaient la lueur de leurs torches sur tout ce qui bougeait et les chiens galeux, loin de pavoiser, rasaient les murs. Un de ces vigiles s’adressa brutalement à Dieudonné, ordonnant :

— Traîne pas là !

Celui-ci feignit d’obéir, se borna à traverser la rue et resta à rôder dans les parages, les yeux fixés sur la lumière de l’enseigne. Combien de temps ? Minuit sonna au carillon de la cathédrale Saint-Jean-de-Obispo. Il songea tristement à tous ceux qui s’embrassaient éperdus de bonheur et d’anticipation, faisant couler le champagne. Lui, personne à ses côtés. Il songeait à s’éloigner quand une bande descendit bruyamment de deux 4x4, bardées de chrome. Ces garçons, ces filles auraient pu illustrer le slogan de « United Colors of Benetton », car aucun d’entre eux n’était de même couleur, l’un pâle, l’autre noir bon teint, celui-là chabin ou mulâtre. Pourtant, s’ils se distinguaient par leurs cheveux, bouclés, frisés, carrément grenés, et leurs peaux, ils se ressemblaient par l’exubérante gaieté, l’effervescence, la manière désinvolte dont ils habitaient leurs vêtements. Les filles dénudaient leurs jambes interminables et leurs gorges pigeonnantes. Avec un frisson, Dieudonné reconnut Luc ! Entièrement habillé de blanc, séduisant comme le diable avait dû l’être dans le désert face à Jésus-Christ. Luc lui adressa ce sourire de nature à le persuader qu’il était l’être le plus cher à son cœur. Il le présenta chaleureusement à ses camarades, l’entraîna, le morigénant tout de même à sa manière douce habituelle :

— Tu es magnifique. Mais tu tires toujours une gueule sinistre ! Cette nuit, c’est la Saint-Sylvestre, nom de Dieu. On est là pour s’amuser ! Fais comme tout le monde ! Amuse-toi !

Ils entrèrent à l’intérieur et le Fifth Avenue referma sur eux sa gueule aux gencives, au palais de velours écarlate. Dieudonné se trouvait si rarement dans la compagnie de ceux de son âge que l’odeur, la chaleur de ces jeunes gens lui montaient à la tête comme un vin nouveau. D’habitude, les rares fois où il se hasardait dans les dancings, selon un schéma tracé par la timidité, il s’asseyait le plus près possible de la piste et se bornait à laisser descendre la musique en lui. Cette nuit-là, Luc ne le permit pas. À chaque fois qu’il faisait mine de s’arrêter, l’autre le ramenait sur la piste au milieu d’un magma humain, aussi brûlant que celui qui s’amoncelle le long des pentes du Stromboli. Lui qui ne consommait pas une goutte d’alcool, qui s’efforçait continuellement de freiner Loraine, ne cessait de remplir son verre. De n’importe quoi. De champagne. De gin. De whisky. D’un cocktail de couleur verte, baptisé Tsunami. Il ne s’était jamais senti aussi bien, hors de son corps qu’il avait laissé loin derrière comme une enveloppe mal adaptée, enfin à l’unisson du monde. Sa mère n’avait jamais perdu ni ses jambes ni sa beauté ni sa vie. Loraine ne l’avait pas jeté dehors comme un chien. La vie ressemblait à un collier de corail qu’un plongeur en eau profonde lui avait accroché autour du cou.

Vers deux heures du matin, le vacarme des décibels s’apaisa, il se fit un silence. Les danseurs formèrent un cercle tandis qu’un groupe envahissait la piste. Six filles, trois garçons, leurs cheveux crépus teints en blond, vêtus d’identiques combinaisons de cuir brillant, chaussés des inévitables Nike. Les « All Black ». Malgré leur appellation américaine, il s’agissait de rappeurs locaux, tous nés à Port-Mahault ou dans ses faubourgs. Rythmant leurs paroles de gestes saccadés, pareils à ceux des robots des films de science-fiction, ils se mirent à chanter − en créole ? dans un anglais, aux accents encore plus approximatifs que celui de Boris ? dans les deux langues ? Apparemment cela n’importait guère, vu les cris, les hurlements, les trépignements, les transports de l’assistance. À côté de Dieudonné, deux jeunes filles, affalées sur leurs cavaliers, sanglotaient nerveusement. Il était visible que ces artistes malgré leurs mines ridicules collaient à l’âme de l’auditoire, exprimaient ses humeurs à la perfection. Dieudonné ne s’était jamais intéressé à la musique. Parfois flottait agréablement dans son esprit le souvenir des biguines que fredonnait Marine aux rares moments où elle avait l’âme en joie.

Nèg ni môvé man-nyè

Nèg ni môvé man-nyè

Rodrigue comme Boris était féru de musique cubaine : mambos, boléros, pachangas, guajiras…

Dos gardenias para ti

Con ellas quiero decir

Quant aux airs de blues que Loraine écoutait, toujours les mêmes avec leurs voix d’enterrement, Lena Horne, Billie Holiday, Dinah Washington, Sarah Vaughan, ils l’exaspéraient. À sa surprise, ces accords volontairement inharmonieux, baroques, d’aucuns diraient barbares, le remuèrent au plus profond comme s’ils sommaient une part de lui-même qui jamais n’avait son mot à dire de s’exprimer. Seul, Luc ne semblait pas satisfait. Il haussait les épaules, faisait la moue, protestait :

— That is bullshit, man ! Ils ne font qu’imiter les Africains-Américains !

On resta jusqu’au matin au Fifth Avenue. À partir d’une certaine heure cependant, tout se dérégla en Dieudonné. Il cessa d’avoir conscience du temps, de l’endroit où il se trouvait. Il ne fut plus qu’un patchwork d’impressions, de sensations. Des éclairs de lumière l’aveuglaient, des sons, des éclats de voix, de rire l’assourdissaient. Ce goût âpre dans sa bouche était celui du bonheur.

Brutalement, la morsure de l’air sur sa figure lui rendit la pleine conscience. Il s’aperçut que le jour était levé ; on était montés dans la 4x4 qui roulait à vive allure. Tous autour de lui dormaient dans les postures les plus avachies. Quant à Luc, alerte et lucide, il tenait le volant. Dieudonné se sentit merveilleusement bien. Il aurait souhaité que la vie dure, dure toujours, qu’on ne quitte jamais cette route sans relief qui semblait filer vers l’infini. D’après le paysage plat comme le plat de la main, les nombreux cratères de mares s’ouvrant à même les savanes, les moulins à vent, pareils, dans la marée des cannes à sucre refluant autour de l’automobile, à des tumuli de pierres grises, il devina qu’on se trouvait dans le bassin des Salines. Luc lui parlait d’un ton grave :

— Tu ne vas pas continuer à gratter la terre pour elle ad vitam aeternam. Combien est-ce qu’elle te paye ?

— …

— Tu te rends compte ! Ne te laisse pas exploiter. Loraine a cela dans le sang. C’est héréditaire, dès qu’elle le peut, elle profite. Elle ne respecte que ceux qu’elle ne peut pas faire tourner en bourrique. Moi, par exemple. J’ai réfléchi à ton cas : je te donnerai un mot pour un bon ami, Cyrille Sirius, le directeur de l’office de tourisme. Ne va pas jouer la mijaurée avec lui. Il adore les jolis garçons. Si tu sais y faire, il te trouvera un job dans un hôtel, un restaurant… Ce sera toujours mieux que ce que tu fais.

À un moment, on traversa Blanchette, l’ancienne capitale, ses demeures de bois aux volets polychromes ramassées autour de l’église. On entra dans un sous-bois et des taches vert sombre maculaient l’air. Enfin, la voiture s’arrêta devant une villa assez commune avec sa galerie circulaire, sa dalle de béton, hérissée des habituelles antennes de télévision, entourée d’un fouillis d’arbres. À travers l’emmêlement des bananiers, des manguiers et des calebassiers, on apercevait la mer, à cette heure gris plombé comme une feuille de tôle. Joud’lan ou pas, des pêcheurs ramaient furieusement vers le large pour gagner le pain quotidien.

Le groupe se divisa en deux. Une partie entra à l’intérieur de la maison. Une autre se vautra sur la plage, certains se roulant dans le sable pour dormir.

— Si on se baignait ? cria Luc.

Il envoya voler ses habits et, tout nu, il se mit à courir vers la mer. Sa nudité surprenait, car il était beaucoup plus musclé qu’on ne s’y attendait. Le torse compact, les fesses bombées, les abdominaux rigides et bien dessinés. On sentait qu’amoureux de son corps, il le forçait à mille exploits, veillait sur lui comme on veille sur un outil de prix. Dieudonné baissa les yeux, hésita, pris de pudeur. Mais tous autour de lui se dévêtaient avec naturel. Il finit par les imiter. À son tour, nu comme au jour de sa naissance, il marcha vers l’amante qu’il préférait. Elle le prit dans ses bras sauvages, se frotta contre ses parties les plus secrètes, lui versant cette ivresse à laquelle rien ne peut se comparer. Après les excès de la nuit, c’était comme s’il prenait un bain de purification. Sans plus s’occuper des autres, il s’éloigna à brasses vigoureuses. Sur ce versant du pays, la mer pouvait se comparer à un cheval de rodéo, cabrée, gonflée, parcourue de lames qui désarçonnaient. Derrière la ligne illusoire de l’horizon qui reculait peu à peu, le soleil commençait de tirer ses flèches. Elles se plantaient au hasard, en désordre, dans la masse échevelée des nuages. Et le monde informe, sortant de l’ombre, se solidifiait. Qu’avait fait Loraine après que Luc l’avait quittée pour le Fifth Avenue ? Sans doute, s’était-elle mise au lit et dans l’antre désert, glacial de sa chambre, avait-elle bu jusqu’à plus soif ? Lui, si elle l’avait voulu, ne se serait pas éloigné d’elle en ces heures de liesse universelle. Il l’aurait écoutée une fois de plus radoter et se plaindre, puis il l’aurait bordée comme un bébé. Il aurait tenté d’inventer des histoires drôles pour la distraire. Au lieu de cela, le sans-cœur avait choisi d’aller s’amuser égoïstement. Pourquoi du Levant au Couchant, les humains célèbrent-ils la nouvelle année avec tellement de ferveur ? Benêts, ils espèrent qu’elle leur apportera ce que celle d’avant et celle d’avant avant leur ont obstinément refusé. Du bonheur, du bonheur. De l’argent. De la sécurité plein les mains ! Il manqua buter sur un canot et les deux pêcheurs édentés, barbus, dignes en tout point d’illustrer des cartes postales, série « La Caraïbe pittoresque » le saluèrent en souriant. Pourtant, leurs yeux demeuraient durs, perçants comme des éclats de silex. Sans doute le prenaient-ils pour un intrus qui violait celle qu’ils voulaient pour eux seuls. Épuisé par sa nuit de bamboche, il manqua soudain de souffle et, les yeux fermés, faisant la planche, il se laissa dériver, ballotter au gré des courants. À travers le croisillon de ses cils, des formes se dessinaient dans le ciel d’un bleu de plus en plus soutenu, se défaisaient, se refaisaient encore. Des pans d’écharpes, des nœuds de ruban, des cercles, des trapèzes, des animaux, tout un bestiaire de fantaisie.

Au bout d’un moment, il retrouva son souffle et revint vers la plage. Son cœur s’exalta. Dans peu de jours, Luc repartirait. Alors, il retrouverait Loraine pour lui seul. Nul doute qu’elle pleurerait. Alors, il la consolerait, la serrerait contre lui, blessée, esseulée, et le souvenir des semaines où ils avaient été séparés s’estomperait. En même temps, une faim s’était éveillée en lui dont il ne savait pas nommer le nom, qu’il ne voulait pas regarder en face. Il ne savait pas s’il se contenterait de son ancienne vie. Sur la galerie, des infatigables dansaient aux accents de Marvin Gaye. Autour de Luc, un groupe de garçons, toujours nus, était de nouveau vautré dans le sable sous un amandier-pays. Ils buvaient des cocos à l’eau que l’un d’entre eux, nu celui-là aussi, ouvrait habilement d’un seul coup de coutelas. Et cet étalage impudent de koks, les uns belliqueux, les uns relevant fièrement la tête, certains plus mous, d’autres carrément paresseux, rappela à Dieudonné son élevage sur le morne Lafleur et ce temps doux-amer à jamais disparu où il était dieu parmi ses créatures. Où se cachait Marine ? Certains affirment que les morts ne quittent pas notre terre ; ils ont trop de goût pour elle ; ils continuent de se frayer une place parmi les vivants. Lui, n’avait jamais revu sa mère, même pas en rêve. Des fois, à force de la regretter, il croyait apercevoir sa silhouette au détour d’une rue, dans la foule d’un marché, la bousculade d’un carnaval. Ce n’était jamais qu’un mirage qui crevait dans le désert.

Quand il s’approcha, Luc lui fit signe de s’allonger près de lui et, prenant les autres à témoin, déclara affectueusement :

— Les bougres, quand je serai parti, je vous confie ce p’tit gars-là. Il est entre les griffes de Loraine et j’ai très peur pour lui.

Il ajouta moqueusement :

— Il est amoureux d’elle !

Tout le groupe s’esclaffa comme s’il s’agissait de la meilleure plaisanterie imaginable. Un des garçons, celui qui ouvrait les cocos à l’eau, interrogea Dieudonné :

— Tu sais qui est Loraine ?

Comme Dieudonné se taisait, il expliqua :

— Laisse-moi te dire.

Il se mit à l’informer par le menu et le détail. Loraine avait usé trois maris, on ignore combien d’amants. À l’en croire, tous les garçons ici présents avaient connu ses faveurs. Elle avait un faible pour les peintres, mais il suffisait de se déclarer ARTISTE. Le premier gratteur de guitare avait sa chance. Toumblak, qui faisait le tour du monde avec sa musique de gwo-ka, avait longtemps séjourné dans son lit. Élias Reclus que le tout-Paris avait admiré dans Combat de nègre et de chien au théâtre de la Farandole aussi. C’était à qui se vantait de lui avoir soutiré, extorqué quelque chose. Férocement. Sans le moindre remords. Car, d’une certaine manière, cet argent, ces cadeaux, ces recommandations, ces interventions là où il le fallait, qui changeaient miraculeusement la destinée, leur étaient dus. Loraine ne faisait que payer une petite partie de la dette considérable, accumulée vis-à-vis de la Race, au cours de siècles de traite, d’esclavage, d’exploitation en tout genre et d’humiliations de toutes sortes. Dieudonné ne comprenait, ne partageait pas cette rancune. Ni Marine, ni Arbella ne lui avaient vraiment parlé du passé. Quand il voyait d’autres noirs, africains ou américains, au cinéma, à la télévision, il n’ignorait pas qu’une parenté singulière les unissait. Il n’ignorait pas que dans le temps-longtemps, ils avaient été frères et sœurs, sortis du même ventre avant qu’une force cruelle ne les disperse aux quatre coins du monde. Comment cela s’était-il produit exactement ? Il l’ignorait et ne s’en préoccupait guère. Ce passé-là ne valait pas le présent qu’il vivait avec ses affres et ses manques. Luc chantonnait sur l’air de la Tonkinoise :

— Mais c’est moi qu’elle aime le mieux ! Parce que dans le fond, elle a peur de moi.

Il posa la tête sur la cuisse de Dieudonné :

— Tu comprends, au début, elle voulait me diriger : “Tu dois peindre comme ceci. Tu dois peindre comme cela.” Je l’ai envoyée balader.

Tous approuvaient.

— Il faut la remettre à sa place.

Est-ce qu’il n’aurait pas dû faire un éclat, se lever, partir ? Non, il ne ripostait rien. Il écoutait ces propos inqualifiables, retenu par quoi ? La lâcheté, la peur de se retrouver seul et, surtout, le désir inavoué, inavouable de rester dans la chaleur et la lumière que dispensait Luc.

Drapée dans un paréo, une des filles accourut, pas gênée par tous ces garçons dévêtus. C’est qu’elle faisait partie de cette nouvelle génération, celle qui ne craint rien, qui fait l’amour à douze ans, qui prend la pilule et se sait l’égale des hommes. Elle les gronda : pendant qu’ils étaient là, feignants, à boire du vent et de l’eau de coco, d’autres se donnaient de la peine. Maxo avait parcouru des kilomètres pour acheter du pain massif, des croissants. Célia avait cuisiné une tarte au lambi. Elle-même avait préparé du café. Bref, un somptueux petit déjeuner attendait ceux qui avaient la force de se lever. Obéissants, tous se mirent debout, chacun enfilant ses habits dispersés aux alentours.

Le soleil avait entamé son ascension qui ne surprenait plus personne. Il n’était qu’à mi-hauteur du ciel. Pourtant, on était déjà fatigué avec lui, avec son insoutenable présence. Le sable brûlait déjà aux pieds. Une lumière huileuse, épaisse comme un jaune d’œuf, rampait et barbouillait un côté des nuages. Luc se redressa, s’appuya sur le bras de Dieudonné, un geste simple, banal en apparence, qui cependant concrétisait l’accord silencieusement passé entre eux.

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