La conscience quantique et l'au-delà
Chapitre 1. Un monde hallucinant
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
1 UN MONDE HALLUCINANT
Bienvenue dans ce monde d’ici-bas, où la vie est un théâtre dont nous
sommes des acteurs éphémères. Bienvenue dans ce monde de beauté et de
complicités, de joies et de souffrances, de forces et de vulnérabilités.
Dans ce théâtre, tout change en permanence. Rien n’est acquis, rien n’est
jamais définitif. Tout évolue et se transforme, aussi sûrement qu’au jour
succédera la nuit, et que la nuit enfantera le jour.
La vie elle-même court vers la mort mais, par une singulière complicité des
contraires, de la mort elle-même renaîtra la vie.
Il en est ainsi depuis des temps immémoriaux, et il en sera ainsi pendant
longtemps encore. Car telle est la règle, telle est la loi… Dans ce théâtre,
nous cherchons le sens, nous cherchons la lumière. Lumière et sens : c’est
en eux que nous trouvons la nourriture de l’âme qui nous donne la force de
survivre.
Nous cherchons souvent avec notre tête, mais nous ne pourrons trouver
qu’avec notre cœur, en pratiquant l’amour et l’humour.
Notre cœur, plus que notre esprit, sait. Il a compris. Il connaît les règles du
jeu de la vie. Il sait que nous sommes tous solidaires et interdépendants.
Même quand nous l’ignorons, ou l’avons oublié. Il sait que vivre, c’est
partager. D’abord et avant tout ! Une belle phrase de Susan Jeffers nous le
rappelle. Elle écrivait : « Notre vie n’est pas une possession à défendre, elle
est un don à partager. » Vivre c’est partager.
En observant le monde de l’extrêmement petit, celui des atomes et des
particules, notre intellect redécouvre cette loi de l’univers et de la vie.
Les atomes et les particules sont au cœur même de la révolution quantique.
Cette bourrasque, qui agita le monde de la physique dans les années 1900-
1930, balaya la vision classique des choses, laquelle faisait de l’univers une
gigantesque mécanique rigide, prévisible et sans surprise.
C’est elle dont je vous parle à présent ; car elle nous donnera des clefs
qu’elle seule possède. Ces clefs nous permettront d’ouvrir les portes de la
compréhension. Elles élargiront notre perspective sur la question du sens.
La révolution quantique nous met au cœur de l’univers des quanta, ces
infimes paquets de matière et d’énergie qui s’échangent en permanence
dans l’intimité des choses.
Bienvenue dans le monde stupéfiant du minuscule et des quanta. Il est le
lieu où nos concepts basculent, où nos certitudes vacillent et où l’intuition
comme le bon sens ne sont plus d’aucune utilité. C’est ce que nous
découvrirons, avec nos yeux ébahis.1
Les quanta sont ridiculement petits : leur monde est celui de l’atome et des
objets subatomiques,2 que leur extrême petitesse rend définitivement
inobservables. Leur échelle est celle du milliardième de mètre. Ils semblent
parfois plus virtuels que réels. Cet « inframonde », étrange et hors de notre
portée, comprend l’électron, le proton, le photon ou grain de lumière, le
muon et le neutrino, et tant d’autres encore. Il grouille de toutes les
particules élémentaires de la nature, boson de Higgs compris.
Le royaume des quanta est ahurissant. Il semble en proie à tous les
paradoxes, tant ses propriétés paraissent furieusement déraisonnables, voire
impossibles. Ceux qui l’étudient sombrent généralement dans une
irrésistible perplexité… Aujourd’hui, on sait bien décrire le comportement
des quanta, mais on ne sait toujours pas l’expliquer. Notre entendement s’y
perd ! Mon but sera ici de faire de cet obstacle une opportunité. Je
m’appuierai sur cette idée simple que, quand on ne peut pas comprendre,
c’est qu’il y a quelque chose d’autre à comprendre.
Certes, c’est facile à dire… Mais toute la question est alors de savoir quel
pourrait être ce « quelque chose ». Quel est-il ? C’est ce que nous allons
découvrir dans les pages qui suivent.
Mon ambition est de montrer qu’il y a place pour une compréhension
cohérente (et en principe, testable) de la matière et du monde, qui
s’émancipe du dogme matérialiste en vigueur aujourd’hui. 3
Je crois en effet que les faits connus sont parfaitement compatibles avec une
approche qui déborde du cadre matérialiste.
Je dirai même plus : pour comprendre la matière jusque dans son intimité, il
est peut-être indispensable de comprendre qu’elle n’est pas fermée sur elle-
même. Elle est au contraire imbibée d’une dimension autre, qui émane d’un
ailleurs qui peut agir en elle.
Cette dernière transcenderait les lois du monde tangible. Elle procéderait
d’une réalité non matérielle que nous approcherons, sans cependant pouvoir la connaître en totalité, car elle s’accompagne d’une part irréductible de
mystère.
Je l’appellerai le ‘psi’, un ‘psi’ que je décrirai comme « endocausal ». La
matière enrichie par lui deviendra l’holomatière. 4
L’humble électron, cet insignifiant petit bout de matière, nous surprend –
nous verrons pourquoi. Il a bien des choses à nous dire et à nous faire
comprendre.
Dans ce livre, et pour fixer les idées, je prendrai généralement cet électron
comme symbole de toutes les particules élémentaires de la nature.
Malgré la perspicacité des chercheurs et des savants, l’électron échappe
encore à notre entendement. Il reste inintelligible, même aux yeux des plus
grands spécialistes. Pourquoi cela ?
Je subodore que s’il en est ainsi, c’est parce qu’il nous manque une pièce
maîtresse de ce grand puzzle qu’est la réalité. Cette pièce, brillant par son
absence, nous empêcherait alors de comprendre et de reconstituer le puzzle.
Elle serait la clef de l’énigme.
Le jour où nous l’aurons saisie, nous comprendrons l’électron. Nous
comprendrons enfin l’univers des quanta. Et nous saurons mieux qui nous
sommes ! Nous saurons même, peut-être, si quelque chose survivra de nous,
après que notre corps soit redevenu poussière ! Telle que je la conçois, cette
pièce manquante est le ‘psi’. En la rajoutant à notre image du monde, nous
accéderons peut-être à une connaissance plus étendue du monde et de ses
mystères. Peut-être même notre connaissance grandira-t-elle jusqu’à la
conscience et l’au-delà.
Nous découvrirons alors que l’au-delà est multiple : il se pourrait que la vie
après la vie soit un voyage vers au moins deux grandes destinations dans
l’invisible.
C’est en tout cas ce que je crois, et c’est ce qui m’a motivé à écrire cet
essai.
LA PASSOIRE ET LE BAOBAB
Nos yeux sont faits pour voir les objets ordinaires, et notre intuition
courante s’est construite à leur contact. Par ce simple fait, les objets qui
nous entourent nous sont intelligibles et nous paraissent normaux.
La normalité, comme la beauté, est dans l’œil de celui qui regarde ! Les
quanta, en revanche, échappent à notre regard. Rien chez eux ne nous est
familier. Par exemple, l’électron, le photon et toutes les particules élémentaires ne correspondent pas à nos attentes. Ils sont un mélange
rocambolesque et inexplicable de la particule et de l’onde.
Onde et particule : le plus surprenant est que ces deux aspects sont
inconciliables. Comment l’électron peut-il être l’une et l’autre ? Comment
peut-il réunir ces deux visages, être à la fois l’onde étalée et continue, et la
particule ponctuelle et discontinue ?
C’est insensé.
Qui peut comprendre cela ? Honnêtement, personne. C’est comme si on
nous disait qu’une passoire est aussi un baobab : on sait bien qu’il n’existe
rien de tel. Sauf peut-être dans l’imaginaire des fous et des poètes.
Il m’amuse, à ce propos, de rappeler cette phrase souvent citée d’Albert
Einstein : « La chose éternellement incompréhensible sur le monde est qu’il
soit compréhensible. » Einstein s’étonnait que le monde soit intelligible.
Il ne l’est en tout cas plus avec les quanta. Le monde microscopique et les
choses qui l’habitent sont tout sauf compréhensibles. Ce monde incite à
inverser la phrase d’Einstein, ce qui donne : « La chose éternellement
compréhensible sur le monde est qu’il soit incompréhensible. »
Compréhensible ou incompréhensible ? Nous verrons qu’un espoir de
comprendre subsiste malgré tout. Peut-être que la matière, comme je l’ai
déjà suggéré, est un puzzle dont il nous manque une pièce maîtresse.
C’est cette pièce manquante qui nous empêcherait de comprendre.
Trouvons-la, rajoutons-la, et nous comprendrons alors : c’est là, d’ailleurs,
toute l’ambition de cet essai.
Si nous comprenons, si nous rendons enfin le monde atomique et
subatomique pleinement intelligible, alors Einstein aura finalement raison !
LE PETIT GRAIN DE MATIÈRE
Pour la physique classique, la particule est un petit grain de matière
microscopique, une sorte de bille minuscule à l’excès dont tous les objets
du quotidien seraient faits, par assemblage. La particule classique est même
sans épaisseur : elle occupe un volume nul, comme le point de la droite
géométrique.
Cette notion a une origine qui remonte à la Grèce antique. Elle apparaît
avec l’école des atomistes grecs, cinq siècles avant notre ère, dont
Démocrite fut le représentant le plus célèbre.
Démocrite proclame que toute matière est formée par l’assemblage d’un
nombre immense de petits grains. Ces grains, trop petits pour être vus, sont les atomes. (Le mot atome désigne, par son étymologie même, un objet
indivisible ou insécable.)
Démocrite a une vision tranchée des choses. Pour lui, il n’existe que des
atomes et, autour d’eux, du vide. Tout le reste, dit-il, n’est que
commentaires. Pour lui, le réel se réduit donc aux atomes, au vide et aux
commentaires – ce qui se passe évidemment de commentaire ! Aujourd’hui,
l’atome a changé. Il désigne un objet plus gros, dont on a rapidement
découvert qu’il a une structure composite et qu’il est sécable. Il comprend
un noyau autour duquel tournent des électrons. Ce noyau est fait de
neutrons et de protons. L’atome moderne est donc un assemblage
d’électrons, neutrons et protons.
Les particules élémentaires sont l’équivalent moderne de l’atome de
Démocrite. Elles sont les briques élémentaires de la matière, dont elles sont
les composants ultimes et insécables.5 Par assemblage, elles forment tous
les objets matériels de la nature (qu’ils soient solides, liquides ou gazeux).
Même si l’atome n’est plus ce qu’il était depuis qu’on l’a brisé, les
atomistes grecs avaient vu juste sur l’existence de petits bouts de matière
qui par assemblage constituent tous les objets ordinaires. Ils avaient aussi
vu juste à propos du vide : un atome, c’est surtout du vide.
Et du vide, il en a à revendre : on sait aujourd’hui que l’atome est vide à
près de 99,99 % ! Il en est ainsi car son noyau est excessivement petit par
rapport à la distance qui le sépare des électrons qui tournent autour de lui.
Le noyau, où se concentre pratiquement toute la masse de l’atome, est par
rapport à sa taille globale comme une bille au milieu d’un terrain de
football. C’est peu, c’est même rikiki !6
Intuitivement limpide et simple à comprendre, la particule classique avait
de quoi séduire. Pour l’obtenir, il suffisait dans l’idéal de découper
n’importe quel bout de matière en morceaux de plus en plus petits, jusqu’à
les rendre bien plus menus que le plus infime des grains de sable ou de
poussière, et ne plus pouvoir découper plus fin encore.
Cette particule est assimilable à une boule de billard en modèle très réduit.
Dure, solide, impénétrable, indivisible et ponctuelle, elle jouit d’une identité
claire et sans ambiguïté.
Au plan théorique, elle est si petite qu’on envisage même qu’elle soit
concentrée dans un volume sans épaisseur, à la manière d’un point
géométrique d’extension nulle.
On peut en principe suivre la particule classique dans toutes ses évolutions
et dans tous ses déplacements, car à tout moment sa position et sa vitesse
peuvent être simultanément connues avec la précision voulue. Elle suit donc
une trajectoire parfaitement définie.
La particule classique – appelée aussi un corpuscule, ou un « petit corps » –
possède à chaque instant des caractéristiques précises et permanentes (son
énergie, sa masse au repos, sa vitesse, sa charge électrique, etc.), qui toutes
sont indépendantes du fait qu’on les mesure ou non. En bref, elle est un
personnage familier et sans mystère.
Ce corpuscule s’accompagne d’un deuxième personnage important, qui est
l’onde. L’onde a des affinités avec la notion de champ (tel le champ
électromagnétique, qui est le plus connu). Comme lui elle est étalée, et
variable d’un point à un autre de l’espace.
L’ONDE CLASSIQUE
Il n’est que trop évident que l’onde et la particule sont très différentes. D’un
côté, le petit grain de matière occupe un volume infime, voire nul. Tel un
caillou lilliputien, il est figé dans son inaltérable solidité, qui le rend
impénétrable et intrinsèquement statique.
L’onde au contraire s’étale, comme une vague à la surface de l’eau. Elle est
dynamique et fluctuante. Elle est à la fois ici et là. Elle s’adapte et se
déforme, comme toute oscillation dans l’air ou dans l’eau.
L’onde se propage, se diffracte et interfère. Elle fait tant de choses ! En bref,
elle n’est jamais au repos. Elle s’agite en permanence dans la nature. On dit
qu’elle vibre, qu’elle pulse, qu’elle ondule ou oscille. Au choix ! Quand
l’onde est sinusoïdale comme c’est souvent le cas en physique, elle est une
alternance régulière de crêtes et de creux ; à partir desquels on définit sa
période et sa fréquence. Son trait le plus significatif, qui jouera un rôle
important par la suite, est sa capacité à interférer.
Que signifie, pour des ondes, le fait d’interférer entre elles ? Cela signifie
qu’elles se renforcent ou s’amoindrissent mutuellement. C’est à nouveau
comme les vagues à la surface des flots, qui soit se renforcent, soit
s’amoindrissent les unes les autres, selon la façon dont elles se rencontrent
et se superposent localement.7
Nous verrons que cette interférence se produit au sein de tout électron
quand il « ondule ». Elle a une façon bien à elle de le localiser, ou de le concentrer dans l’espace ; d’autant plus efficacement que la distribution des
vitesses (ou des impulsions) de ses ondes est dispersée.8
Au total, le jeu de l’interférence des ondes de l’électron est tel que, plus la
vitesse individuelle de ces ondes est variée ou dispersée autour d’une valeur
moyenne, plus leur concentration spatiale est élevée ; et inversement.9
Par ailleurs, l’étalement spatial de l’onde peut être plus que gigantesque, par
les éventuelles ramifications à l’infini que forment ses prolongements
indéfinis. Il n’est en tout cas jamais nul : sans un étalement minimal, l’onde
ne saurait exister.
Cet étalement est un « espace vital » nécessaire pour que l’onde puisse
produire son incessant mouvement, qui définit et caractérise son existence
même.
Un point important est que l’interférence des ondes est une propriété qui
révèle leur présence : partout où l’on constate de l’interférence dans la
nature, on peut être certain que des ondes en sont la cause.
Si vous trouvez de l’interférence, cherchez les ondes : elles ne sont pas
loin ! L’interférence ondulatoire est aisée à comprendre. Elle met en scène
une dynamique que crée l’addition, ou la superposition, des ondes en un
même lieu. Cette interférence est de deux sortes. Elle est localement
constructive ou destructive (plus toute la palette des situations
intermédiaires).
L’interférence ondulatoire est constructive là où des crêtes (ou des
« bosses ») s’ajoutent à d’autres crêtes. Elle l’est aussi là où des creux
s’ajoutent à des creux. On dit alors que les ondes concernées sont en phase.
L’interférence est en revanche destructive quand la crête d’une onde
rencontre le creux d’une autre onde. Alors, l’une tire vers le haut tandis que
l’autre se superpose à elle en tirant vers le bas. Le résultat obtenu est un
compromis entre ces deux influences contraires. On dit dans ce cas que les
ondes sont en opposition de phase.
Tout cela est plutôt facile à comprendre. C’est le bon sens même ! J’ajoute
que l’onde classique n’est pas forcément une onde de substance. Elle est
généralement conçue comme une vibration périodique qui agite un milieu
inerte, tel le son dans l’air ou les vagues dans l’océan.
Aussi, quand elle traverse le vide comme c’est le cas pour la lumière qui
voyage au loin, le physicien classique invente l’éther. Ce dernier lui permet
de ramener la lumière à son schéma habituel : elle devient une vibration qui
agite cet éther.
L’éther était un hypothétique milieu invisible dans lequel l’univers entier
était censé baigner ; mais il n’a pas résisté à l’usure du temps. Ce milieu
artificiel et inobservable devait posséder des propriétés contradictoires. Ce
n’était pas tenable, et il fallut l’abandonner. 10
L’onde et la particule : en physique classique, ils sont les partenaires d’une
chorégraphie sans surprise. Chacun y joue un rôle clair, net et bien défini,
où rien n’est laissé au hasard. Tout dans leur danse est réglé à l’avance, sans
fantaisie possible.
Le monde classique, totalement déterministe et prévisible comme le
soulignait Laplace, n’est qu’une gigantesque mécanique de précision, où la
matière subit les forces aveugles de la nature. Ce monde est régi par les lois
de Newton et de Maxwell. On peut s’en faire une idée réaliste et conforme
au bon sens.
D’un côté on trouve des particules de matière, de l’autre on trouve des
ondes de lumière.11 Ici on trouve la matière pesante avec Newton, et là on
trouve la lumière et ses rayons.
Ces derniers, tels qu’ils sont décrits par la théorie de James Clerk Maxwell,
sont des faisceaux d’ondes sans masse qui voyagent excessivement vite
dans l’espace. Si vite que d’aucuns croyaient leur vitesse infinie.
Hélas, la belle harmonie classique, où tout était simple, clair et intelligible,
était trop belle pour être vraie. Elle ne pouvait pas durer ! Tout fut mis à bas
par la révolution des quanta, qui montra un autre visage de la « particule »
quantique – un visage abracadabrant, voire franchement paradoxal.
Imaginez un visage où le nez serait à la place de l’oreille, où une joue serait
verte et l’autre jaune, où les cheveux prolongeraient les dents pour remonter
vers le ciel – bref, imaginez un vrai tableau contemporain.
C’est un peu à cela que ressemble l’électron. Depuis qu’il est devenu
quantique, il n’a plus ni queue ni tête. Il n’a pas de nez ni d’oreille, il n’a ni
cheveu ni dent – ou plutôt, il n’a plus rien qui pourrait vaguement
ressembler à une propriété fiable et repérable.
LE FLOU ET LA DANSE DES CONTRAIRES
En devenant quantique, la particule se métamorphose. Elle change
radicalement de visage. Elle devient… une chose et son contraire. La danse
des contraires est sa grande spécialité.
Elle n’a plus de trajectoire ni de propriétés stables et autonomes. Il n’est
même pas certain qu’elle existe quand on ne l’observe pas ! Son identité,
problématique, se perd dans ce qu’on appelle l’indiscernabilité quantique.
Cette dernière empêche par exemple de suivre à la trace un photon qui est
parmi ses semblables.
La particule élémentaire est pleine de surprises. En l’étudiant, on croit
rêver. Rêve ou hallucination ? On sombre en tout cas dans une irrémédiable
perplexité.
La particule, en devenant quantique, ressemble à un fantôme qui s’amuse,
de temps à autre, à ressembler à une vraie particule. Son extrême petitesse
la met définitivement à l’abri de nos regards inquisiteurs ; et elle en profite
pour faire ce qu’elle veut. Quelle effronterie ! C’est sans doute la raison
pour laquelle elle nous nargue impunément, par ses comportements
rocambolesques. À croire que l’humble électron a de l’esprit. Ou que nos
savants se trompent et que leur description de l’électron est incomplète.
Pourtant, les tests expérimentaux ont toujours corroboré les prédictions
théoriques de la mécanique quantique. Ils ont toujours confirmé les
propriétés que l’on donne au photon et à l’électron – même les plus
ahurissantes.
Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : la particule quantique rend
définitivement caduque l’image classique de la particule comme petit grain
de matière pareil à une boule de billard en modèle infiniment réduit. Cette
image naïve s’est révélée trompeuse.
Au royaume des quanta, nos repères habituels n’ont plus cours. Rien n’y
paraît trop fou. Et pourtant, le monde de l’infiniment petit, s’il donne
l’impression de marcher sur la tête, marche remarquablement bien. Ses
rouages sont bien huilés. Ils ne se bloquent pas et ne tombent jamais en
panne.
La grande question est de savoir si l’on peut, malgré ses extravagances,
appréhender l’objet quantique. 12 Je crois que c’est possible. Je crois que
l’hypothèse de l’holomatière en donnera la preuve. Nous verrons cela au
chapitre 2.
Je parlerai souvent de l’électron. Non pas parce qu’il a quelque chose de
spécial, mais tout simplement parce qu’il est la plus connue des particules
élémentaires. Il est aussi, dans le concret, la plus répandue et la plus
importante.
Par conséquent, j’utiliserai souvent l’électron pour représenter et symboliser
n’importe quelle particule élémentaire. Il permettra de fixer les idées, dès
qu’il s’agira de parler des traits communs des particules quantiques.
J’espère qu’il sera clair dans l’esprit du lecteur que ces traits concernent
autant l’électron que le proton, le photon, le neutron, le neutrino, le boson
de Higgs, le muon et tant d’autres particules élémentaires encore.
Je signale aussi, au passage, ce point de vocabulaire : je parlerai
indifféremment, et de façon équivalente, de particule élémentaire ou
quantique ou subatomique ; voire de quantum ou de microparticule.13
Certains ont proposé de baptiser quanton, ou encore ondicule, la particule
élémentaire. Ce dernier vocable a le mérite de souligner d’emblée le double
visage ou la dualité, onde et particule, de l’objet quantique. Il n’a cependant
pas eu de succès.
Nous découvrirons en effet que la particule quantique est un curieux
mélange de l’onde classique et de la particule classique. Elle donne
l’impression d’être l’une et l’autre en alternance, sans toutefois être ni
exactement l’une ni vraiment l’autre.
Ce mélange ou cette dualité est l’originalité majeure de la microparticule.
Nous la découvrirons, et nous comprendrons ce qui se cache derrière. Car il
se pourrait bien justement que quelque chose d’important se cache derrière !
L’onde étalée et continue n’est pas plus conciliable avec la particule
ponctuelle et discontinue que la passoire avec le baobab. Mais ceci ne pose
aucun problème à l’électron : il passe allègrement de l’une à l’autre, avec
une déconcertante facilité.
L’électron s’offre la fantaisie d’être une particule qui peut se transformer en
onde qui peut se muer en particule qui peut… En bref, il est un virtuose du
transformisme. Il change de visage avec une telle aisance ! Cette faculté
rend perplexes les spécialistes, et il y a largement de quoi. Il en est ainsi
depuis le milieu des années 1920. Bien malin qui peut savoir ce qu’est
réellement l’électron transformiste.
L’électron aux deux visages est insaisissable. Il l’est d’autant plus qu’il se
complaît dans le flou. Ce flou colle à sa peau quand il prend le masque de
l’onde ; qui l’autorise à se promener en plusieurs lieux ou sous plusieurs
formes à la fois. Ce masque lui donne le don d’ubiquité.
Le flou et l’ubiquité sont liés aux états superposés (voir plus loin). Ces états
ont toutes les audaces. Non seulement ils heurtent l’intuition, mais en plus ils jouent à cache-cache avec nous. Ils disparaissent dès qu’on observe
l’électron. Ou plus exactement, dès qu’on le mesure.
C’est comme par enchantement. Serait-ce en fait pour se moquer de nous ?
Si l’on regarde – ou plutôt, si l’on mesure – l’électron, il se concentre d’un
seul coup. Il n’est plus flou ni dispersé. Il se montre au contraire très
localisé et d’un seul bloc, ou d’un seul morceau. Il apparaît dans un endroit
unique et précis – exactement comme s’il était, au même instant, une vraie
particule ! C’est à n’y rien comprendre, mais les faits sont là. Tout porte à
croire que notre regard est une baguette magique qui s’ignore ; et que, pour
reprendre une expression du physicien et prix Nobel Wolfgang Pauli, nous
sommes des « petits dieux de la création » capables de transmuter un
minuscule fantôme ondulant en électron réel.
Dans une lettre au célèbre psychanalyste Carl Gustav Jung avec qui il
entretenait une correspondance régulière, Pauli commentait ainsi le rôle de
l’observateur humain qui, par son seul regard semble-t-il, dissipe le flou
quantique et fait exister l’électron en tant que vraie particule : « La physique
moderne réintroduit l’observateur comme un petit dieu de la création dans
son microcosme. » C’est notre regard, par exemple, qui ramènera à la vraie
vie, ou hélas tuera, le chat de Schrödinger alors qu’il est enfermé dans une
boîte de tous les risques. (Je présenterai et discuterai plus loin les aventures
quantiques de ce chat.)
Si, dans un instant de faiblesse et d’égarement bien pardonnables – qui n’a
pas ses faiblesses ? –, nous nous amusions à nous comporter comme
l’électron tel qu’on le comprend aujourd’hui, cela donnerait ceci.
La plupart du temps, nous serions une sorte de fantôme fictif et sans
substance, qui avance en vibrant et en se déformant. Dans cet état irréel,
nous pourrions sans peine nous trouver en plusieurs lieux et sous plusieurs
formes à la fois. Nous pourrions tout aussi aisément faire plusieurs choses à
la fois. 14
Il nous arriverait par exemple d’être sur terre et dans la lune au même
instant. Nous pourrions pointer notre nez (vibratoire) au loin, très loin
même, jusqu’à renifler des mondes extraterrestres inconnus et, pourquoi
pas, peuplés de petits hommes verts.
Les aventures les plus extravagantes nous seraient accessibles. Elles
deviendraient même d’une banalité routinière ! Mais dès que quelqu’un –
un humain, un petit homme vert, un animal évolué, une machine
consciente – nous regarderait, ce serait la catastrophe. Notre voyage lunaire ou astral, voire interstellaire, serait brutalement interrompu. Aussi
brutalement que pour Cendrillon, quand retentirent les douze coups de
minuit.
Nous regagnerions aussitôt notre corps de chair, bien réel et bien localisé
dans l’ici et maintenant. Ce retour brutal et piteux aux dures réalités serait
sans doute une bien cruelle déception. Tout ne serait pas perdu cependant,
car notre réintégration corporelle sans ménagement nous enverrait peut-être
non pas dans l’ici, mais au contraire dans un lointain là-bas. Qui sait, ce
voyage instantané en terres inconnues serait peut-être une nouvelle aventure
extraordinaire ?
Hélas, tout cela n’est que rêve. Nous n’avons pas le don d’ubiquité. Jamais
nous ne pourrons faire comme l’électron quand il ondule. Jamais nous ne
pourrons être ici et là tout à la fois.
D’ailleurs, à la réflexion, c’est surprenant. Car de quoi sommes-nous faits,
sinon d’un nombre énorme de particules quantiques ? Pourquoi, dès lors, ne
sommes-nous pas un fantôme prêt à s’incarner ici ou là au moindre regard
posé sur nous, à l’instar de toutes les particules qui nous constituent ?
Les particules qui font notre corps ne nous transmettent pas les aptitudes
extraordinaires qui vont avec leur nature quantique. Et pourtant, elles en
bénéficient toutes, sans exception. Pourquoi cela ? Cette question se pose
d’ailleurs pour tous les objets ordinaires. Par exemple, la chaise sur laquelle
je suis assis ne fait pas mieux que mon corps. Elle ne se dématérialise pas
pour réapparaître soudain chez ma voisine ou dans la nef d’une cathédrale,
simplement parce que, dans un moment de distraction, je l’ai ignorée puis
enfin regardée.
Contrairement à l’électron, aucun des objets macroscopiques qui nous
entourent (roc, verre, bouteille) ne peut jouer au jeu du fantôme vibratoire
pourvu du don d’ubiquité. Aucun ne sait être simultanément ici et là, à la
fois rond et carré, vide et plein, immobile et en mouvement.
Pourtant, le roc, le verre et la bouteille réunissent tant d’électrons, pour qui
tout cela est si facile ! Pourquoi ne partagent-ils pas les mêmes aptitudes ?
C’est une importante question à laquelle j’apporterai une réponse.15
J’espère vous avoir convaincus, par cette petite fantaisie, que si le monde
ordinaire était à l’image du monde quantique, nous vivrions dans un univers
de gags permanents.
Nous verrions des portes ouvertes et fermées en même temps, des toupies
qui tournent dans les deux sens, des gens qui marchent sur la tête et sur leurs pieds simultanément. Nous verrions des chats morts et vifs au même
moment, des bolides qui avancent, reculent, sautent en l’air et tombent tout
à la fois.
Les montagnes, les pommes et la lune seraient rarement en un lieu unique et
bien défini. À moins, évidemment, qu’un regard soit posé sur elles. Le
monde se perdrait dans ses apparences trompeuses. Quel monde de fou ce
serait là ! Inutile de dire que si la mécanique quantique (qui décrit
l’électron, les quanta et leurs comportements) n’avait pas été testée et
confirmée dans toutes ses prédictions, y compris les plus folles, personne ne
l’aurait prise au sérieux. Pas même un instant.
Mais les faits plébiscitent massivement cette théorie. Ils montrent qu’elle
traduit fidèlement les propriétés du monde subatomique, qui défie donc bel
et bien l’entendement.
Nos esprits sont-ils trop limités pour comprendre ? De nombreux savants
ont en tout cas renoncé à comprendre. Leur seule préoccupation est
d’utiliser la théorie et ses équations pour résoudre des problèmes
spécifiques, à la manière dont on utilise un livre de recettes qui marchent.
Évidemment, une poignée d’irréductibles résiste et veut comprendre contre
vents et marées. Ces irréductibles partagent l’exigence du prix Nobel
Steven Weinberg, qui notait : « Après tout, nous ne voulons pas seulement
décrire le monde tel qu’il nous apparaît, mais nous cherchons à expliquer
le plus possible pourquoi il est ainsi. » Expliquer semble en l’occurrence
impossible. L’électron est décidément trop bizarre. Il est si étrange qu’on
peut se demander comment dame Nature parvient malgré tout à rester
cohérente. Rien n’indique qu’elle soit contradictoire – ce simple fait est un
tour de force ! Face à tout cela, on peut s’interroger, et se demander si nous
ne faisons pas fausse route, en adhérant aveuglément à ce que disent les
savants. Aurions-nous par hasard oublié un petit je-ne-sais-quoi qui ferait
toute la différence ?
C’est ce que je crois, et c’est pourquoi je proposerai la révolution de
l’holomatière.
L’holomatière, que j’introduis dans le prochain chapitre, ajoute justement à
la matière inerte un petit je-ne-sais-quoi qui redonne à l’électron son
intelligibilité perdue. Il serait la pièce manquante du puzzle, sans laquelle
on ne peut pas le reconstituer.
Nous nommerons cette pièce manquante le ‘psi’. Elle est aussi essentielle
qu’elle est discrète.
Nous saisirons que les propriétés de ce ‘psi’, qui sont très singulières et
farfelues en apparence, sont en fait strictement rationnelles. Nous les
découvrirons, et verrons qu’elles répondent à un impératif de cohérence.
Elles sont indispensables pour préserver et garantir la cohérence de la
nature.16
Quand on a compris cela, tout ce que le comportement de l’électron a de
rocambolesque se dissipe pour devenir parfaitement intelligible. Ceci
confirmera que le ‘psi’ serait la pièce manquante du puzzle quantique, celle
dont l’absence nous empêche de comprendre.
Telle est en tout cas la vision des choses que je développerai.
CINQ FOIS BIZARRE
La « main quantique » a cinq doigts, et ce n’est évidemment pas là que
réside son originalité. On peut en effet dégager de l’étude des quanta cinq
grandes bizarreries. Je les formule telles qu’elles sont comprises
actuellement.
Comme à mon habitude et pour fixer les idées, je m’appuie sur l’électron.
(Ce que je dis de l’électron, je le rappelle, est valable non seulement pour
lui, mais pour toute particule élémentaire.)
Ces traits bizarres sont :
• La dualité onde-particule (par laquelle l’électron est tantôt une onde
étalée tantôt une particule ponctuelle).
• Le rôle de l’observateur (qui, par son seul regard, fait disparaître l’onde
quantique au profit de la particule).
• Le « fou » quantique (qui s’attache à l’onde et à ce qu’on appelle l’état
superposé, lequel permet à l’électron d’être en plusieurs lieux à la fois,
par exemple).
• La différence de nature entre les particules quantiques et les objets
ordinaires (ces derniers sont classiques bien qu’ils sont un assemblage
des premiers).
• La non-séparabilité, dite aussi la non-localité, l’enchevêtrement ou
l’intrication (elle implique que dans certains cas, deux ou plusieurs
électrons se comportent de façon concertée, quel que soit leur
éloignement).
La non-séparabilité est à elle seule un monde à part. Elle est une propriété
aussi importante qu’elle est extravagante, et je ne pouvais pas ne pas la
mentionner dès à présent. Cependant, nous ne l’examinerons
qu’ultérieurement.
La dualité onde-particule, qu’on appelle aussi la dualité onde-corpuscule,
vient en premier. Elle est une grande surprise. Pressentie depuis longtemps
pour la lumière, c’est le prince Louis de Broglie, agrégé d’histoire, qui en
1923 fait l’hypothèse que l’électron et toutes les particules quantiques sont
aussi… des ondes.
Il a l’intuition que si la lumière – conçue spontanément comme un faisceau
d’ondes – peut aussi se comporter comme un flux de particules (les
photons), alors la matière – conçue spontanément comme faite de
particules – doit aussi pouvoir se comporter comme des ondes.
Son idée trop révolutionnaire choque les esprits. Il est d’abord ridiculisé
pour cette idée audacieuse, qui suscite l’hostilité par une réaction si banale
qu’elle en devient même prévisible ! Les faits lui donnant raison, elle lui
permet ensuite d’obtenir le prix Nobel.
En effet, l’électron ondule quand on ne l’observe pas. (Toutes les preuves
indirectes le confirment.) Il se comporte comme un groupe d’ondes
parfaitement déterministes, qui à chaque instant interfèrent entre elles.
Il prend alors ses aises et s’étale, à la manière d’un infime nuage
déformable qui vibre et se déplace dans l’espace. Les spécialistes disent
alors qu’il est un paquet d’ondes ou, plus généralement, une fonction
d’onde voire même un vecteur d’état.
Tels sont ses jolis noms dont l’électron qui ondule est affublé.
Quand on l’observe, en revanche, l’électron se comporte aussitôt comme
une particule classique. Il laisse des traces qui suggèrent fortement qu’en
cet instant précis, il est un infime morceau de matière solide, insécable et
très localisé. La « réponse » qu’il donne à l’observation dépend de la nature
de cette observation. Il s’avère ainsi qu’au royaume des quanta les
propriétés d’un objet, position comprise, dépendent de son observation.
Elles dépendent aussi de la façon dont on l’observe. L’objectivité et le
réalisme volent en éclats, puisque les propriétés et l’existence même de
l’objet que l’on mesure sont liées à l’acte de mesure. On ne peut plus parler
de réalité intrinsèque, indépendante de l’observation. Doit-on au contraire
parler d’intersubjectivité, au sens où l’observation de l’électron permettrait
de dégager une sorte de consensus mou sur ces propriétés exactes, de la part de ceux qui l’observent ? Cette question fait l’objet de débats qui durent
depuis des décennies. 17
L’électron n’existe-t-il que quand on l’observe ? Ainsi formulée, cette
question est trop vague. Pour être précis, il faut remplacer le : « quand on
J’observe » par un : « quand on mesure une grandeur physique sur lui ».
Nous verrons qu’il y a beaucoup plus qu’une simple nuance entre ces deux
formulations.18
Une mesure quantique est une sorte de question qu’on pose à l’électron. De
la façon dont elle est formulée dépendra la réponse obtenue. Un théorème
confirme cela.19
La particule ponctuelle et l’onde étalée n’ont rien en commun. Tout les
oppose. Comment un objet peut-il être les deux à la fois ? C’est un mystère
qui n’a jamais été élucidé. De ce fait, nul ne peut aujourd’hui se figurer ce
qu’est l’électron. Nul ne le comprend, et nul ne sait à quoi il ressemble.
Voici le commentaire du philosophe Paul Teller (Teller, 1995) sur la dualité
onde-particule : « Dès qu’elles sont apparues, les théories quantiques ont
toujours combiné les idées de particule et d’onde d’une façon radicalement
différente de celle de la mécanique classique. Au départ les esprits
s’inquiétaient : Comment un seul et même objet peut-il être en un sens une
particule et en un autre une onde ? Les concepts de particule et d’onde ne
sont-ils pas, après tout, mutuellement incompatibles ? L’expédient qui
consistant à baptiser “ondicules” les objets quantiques ne faisait que
donner un nom amusant au problème, sans le résoudre. » L’électron
abandonné à lui-même se comporte à la manière d’un nuage microscopique
qui vibre, pulse ou ondule. Sous cette forme de nuage éthéré – qui, d’après
l’interprétation officielle, est en vigueur dès que personne n’observe –,
l’électron existe-t-il seulement ? Certains, non sans raison, en doutent.
Seule son éventuelle observation lui donnera un vrai visage de particule. Il
offrira alors, nous l’avons vu, des preuves tangibles qu’il est très concentré,
et d’un bloc – comme s’il était enfin une particule digne de ce nom, à la fois
indivisible et ponctuelle. Plus précisément, c’est quand on mesure l’électron
qu’il quitte son « nuage d’irréalité » pour montrer son visage granulaire. Au
lieu d’onduler dans l’espace, il devient alors un parfait petit grain de
matière, comme on l’imagine être.
Ceci pose la question du rôle de l’observateur. C’est lui, semble-t-il, qui par
son action fait brutalement basculer l’électron de l’onde vers la particule. 20
Est-ce parce qu’il est conscient que l’observateur a ce mystérieux pouvoir ? Cette question est légitime, mais la plupart des spécialistes l’ignorent car
elle est contraire au dogme matérialiste. Seuls quelques scientifiques, dont
John von Neumann, Henry Stapp ou le prix Nobel Eugene Wigner ont osé
en parler.
Pour l’holomatière, nous le verrons, la question ne se pose pas en ces
termes ; mais je tenais à rendre hommage à ces quelques chercheurs qui ont
osé braver les préjugés de leur époque.
Il faut du courage pour cela.
Passons au « fou » quantique, qui est le troisième doigt de la « main
quantique ». Il se rattache quant à lui à deux principes fondamentaux de la
mécanique quantique, qui sont le principe de superposition et le principe
d’incertitude.
Le principe de superposition énonce que si, dans des conditions données,
l’électron peut être dans deux états donnés, alors il pourra aussi se trouver
dans un troisième état qui mélange les précédents. Ce troisième état, qui est
un peu la somme des deux premiers, est par définition un état superposé.
Cet état superposé est un mélange ou une superposition d’états, au sens
d’une combinaison linéaire d’autres états. (L’addition est un exemple de
combinaison linéaire.) 21
L’état superposé est flou. Bien que mathématiquement très simple, il est à la
racine de nombreux problèmes conceptuels qui entourent les quanta.22 Il
s’oppose à ce qu’on nomme l’état propre, qui est au contraire précis.
J’ai dit que l’état superposé est mathématiquement simple. Il n’est en effet
qu’une banale combinaison linéaire d’états précis ou propres. Ces derniers
sont autant d’états fictifs et potentiels, qui peuvent se concrétiser lors d’une
mesure. Ils sont autant de possibilités pour l’état final qui émergera alors, et
qui conduira au résultat de mesure constaté. 23
La « toupie quantique », que voici, permet d’illustrer clairement cette
notion d’état superposé. D’abord, présentons la toupie ordinaire.
Une toupie ordinaire tourne vers la droite ou vers la gauche. C’est l’un ou
l’autre, et jamais les deux à la fois. Une toupie quantique, en revanche, peut
sans hésiter additionner ou superposer ces deux états précis (état propres de
l’opérateur de rotation). En clair, rien ne l’empêchera de tourner vers la
droite et vers la gauche en même temps. Tourner simultanément dans les
deux sens n’est qu’un banal état superposé. Pour elle, c’est la routine ! Cet
exemple illustre le fossé qui sépare le domaine classique (la toupie
classique) et le domaine quantique (la toupie quantique). La toupie quantique se révèle plus déconcertante encore quand on constate que, si
d’aventure un observateur entreprend de savoir comment elle tourne, elle
abandonnera aussitôt son état flou (superposé) pour tourner dans un seul
sens ! Cache-t-elle son jeu par pudeur, par facétie ou pour que l’observateur
n’en perce pas le secret ? Quoi qu’il en soit, quand le chat (l’observateur)
n’est pas là, les souris (les toupies quantiques) dansent. Elles dansent en
s’ingéniant à tourner dans les deux sens à la fois.
Tout se passe donc comme si, en mesurant son sens de rotation, on forçait la
toupie quantique à abandonner son état superposé pour se comporter
comme une vraie toupie classique, conforme au bon sens.
Ce qui est vrai pour la toupie reste vrai pour l’électron et pour n’importe
quelle particule élémentaire : la mesure détruit l’état superposé.
Pourquoi cela ? Les spécialistes l’ignorent. 24
Après le principe de superposition, examinons le principe d’incertitude. Il
offre un autre éclairage sur le flou quantique, complémentaire du précédent.
Véritable pilier de la mécanique quantique, on l’appelle aussi le principe
d’indéterminisme ou d’indétermination.
On explique souvent ce principe en disant qu’il implique que plus la
position d’une particule est connue avec précision, moins sa vitesse l’est ; et
inversement.
Ainsi, une plus grande précision d’un côté augmente le flou de l’autre : ce
flou est en quelque sorte le prix à payer pour elle. Quelle drôle d’histoire !
D’où vient ce mécanisme de vases communicants, par lequel plus de
précision ici est compensé par plus de flou ailleurs ?
Ce mécanisme, de quelque nature qu’il soit, interdit en tout cas de connaître
très précisément les valeurs simultanées de la vitesse et de la position d’un
même électron.25 En fait, de telles valeurs précises et simultanées n’existent
pas.
Certes, avec les quanta, nous nous attendons à des bizarreries de ce genre –
mais ceci n’est pas une explication.
Le principe d’indétermination pose une limite à la connaissance qu’il est
possible d’avoir de l’état d’un électron. Cette limite est intrinsèque. Elle
n’est pas due à une quelconque imperfection ou faiblesse de nos moyens et
instruments d’observation.
Pour l’essentiel, ce principe est un « principe de dispersion compensée »
entre certains couples de grandeurs physiques relatives à un même objet quantique. Il est souvent lié aux automatismes de l’interférence
ondulatoire. 26
La précision absolue n’est pas de ce monde. Elle n’a pas sa place au
royaume des quanta, qui lui préfère un « fou » qui, nous le verrons, est
source de liberté.
Le principe d’incertitude s’oppose au règne de la précision absolue. Il
compense la précision gagnée d’un côté par une perte automatique de
précision ailleurs.
Cette loi de compensation met une limite intrinsèque et définitive à la
connaissance que nous pouvons avoir de l’état d’un système quantique. Elle
rend son « fou » inéliminable. Cette loi étrange s’explique en grande partie
par l’onde quantique, qui subit sa logique d’interférence constructive et
destructive. 27
Une autre bizarrerie du monde quantique est l’existence d’une frontière qui
divise le monde matériel en deux grands domaines, l’un classique et l’autre
quantique. (C’est le quatrième doigt de la main quantique.)
Du côté qui obéit aux lois quantiques, on trouve les objets de l’infiniment
petit, atomes et particules. Du côté soumis aux lois classiques, on trouve les
objets ordinaires, qui ne sont néanmoins que des amalgames des premiers.
Comment comprendre cette frontière « aberrante » que rien ne semble
justifier ?
Par exemple, pourquoi l’instrument utilisé pour mesurer la position ou la
rotation d’un électron sur lui-même (le spin) n’est-il pas « contaminé » par
l’état superposé initial de cet électron ? 28
Cette séparation en deux domaines liés à la seule taille des objets, l’un
quantique et l’autre classique, est une énigme bien obscure qui soulève bien
des problèmes. 29 Pourquoi les objets ordinaires ne peuvent-ils pas, comme
l’électron, prendre plusieurs formes ou être en plusieurs lieux à la fois ?
Pourquoi sont-ils privés du don d’ubiquité que possèdent les
microparticules ?
Les arbres, les maisons et les gros objets ne sont pourtant que des
assemblages, en nombre certes faramineusement élevé, de microparticules.
Pourquoi relèvent-ils de la physique classique alors même que les particules
qui les constituent relèvent toutes d’une physique très différente, la
physique quantique ?
Ce sont là autant de questions qui restent sans réponse. Certes, des
tentatives de solution sont proposées, mais aucune à ma connaissance n’est
pleinement satisfaisante. 30
ABOLIR LES DISTANCES
La non-séparabilité est le cinquième et dernier doigt de la main quantique,
qui regroupe les grandes bizarreries de l’infiniment petit de la matière.
Cette propriété est si atypique qu’elle fait largement exploser le
« bizarromètre » !31
La non-séparabilité est aussi baptisée, au choix, la non-localité,
l’enchevêtrement et l’intrication. Pour l’holomatière, cette propriété hors
norme n’est que la contrepartie purement physique d’une propriété plus
subtile, que je baptise la supralité. J’utiliserai déjà ce vocable, pour préparer
la suite.
En quoi consiste la non-localité ou la supralité ? Elle est un lien mystérieux
par lequel des objets quantiques peuvent s’influencer mutuellement, quelle
que soit la distance qui les sépare.
Ce lien implique que, dans certains cas, le simple fait de mesurer ici et
maintenant l’électron peut automatiquement modifier l’état d’une ou de
plusieurs particules, ailleurs dans l’univers. Et ce, sans rien faire de plus, en
l’absence de toute interaction connue, et sans transfert d’énergie ! Ces
particules peuvent être à des distances colossales, à des milliards de
kilomètres ou plus encore : cela ne changera rien. L’intrication, qui est aussi
discrète qu’elle est conceptuellement importante, est totalement indifférente
à l’éloignement. La théorie l’affirme, et l’expérience le confirme. Les
physiciens ont en effet dûment testé cette propriété hallucinante, quelque
cinquante-cinq années après sa découverte par Albert Einstein, qui en parle
pour la première fois en 1927. Le fameux article « E.P.R. », qu’il cosigne
avec Boris Podolsky et Nathan Rosen en 1935, la fait largement connaître.
(Il espérait montrer, grâce à elle, que la mécanique quantique était
incomplète. Mais c’est cette dernière qui avait raison !)
Les physiciens n’ont trouvé aucun processus et aucun mécanisme physique
(donc conforme aux lois usuelles de la physique) qui permettrait
d’expliquer l’intrication. Ils l’ont en revanche testée, ce qui en soi est une
prouesse impressionnante.
L’honneur de donner une preuve expérimentale enfin fiable de l’intrication
revient à Alain Aspect et à son équipe. Ils utilisent pour cela, en 1982 à Orsay, des paires de photons émises par des atomes dans deux directions
opposées : l’un part à droite et l’autre à gauche, par exemple.
Ces photons voyagent dans des états polarisés « flous », ou superposés.
Chaque photon d’une paire rencontre ensuite un détecteur différent sur sa
route, qui mesure sa polarisation. Lors de cette mesure, nous le savons,
cette polarisation prend soudain une valeur précise.32
L’expérience consiste à faire un grand nombre, statistiquement significatif,
de ces mesures conjointes sur les paires de photons, pour évaluer une
expression qui s’appelle l’inégalité de Bell. Aspect et son équipe constatent
que le cumul des résultats de mesure viole l’inégalité de Bell. Cela, d’après
un théorème de John Bell datant de 1964, confirme la non-séparabilité des
photons de chaque paire. C’est un nouveau et remarquable succès pour la
théorie quantique, ainsi qu’un démenti définitif du réalisme local.33
La supralité ou l’intrication est d’autant plus stupéfiante qu’elle ignore
justement les règles de la relativité d’Einstein. Elle transcende l’espace-
temps relativiste de notre univers matériel, ce qui est très surprenant. (Je
reviendrai sur ce point.)
Cette propriété de science-fiction pulvérise toutes les règles du bon sens,
puisqu’elle nous dit que des particules qui sont aux deux bouts de l’univers
peuvent encore être reliées l’une à l’autre, avec des conséquences palpables
à la clef ! On peut en présenter les effets ainsi : « Deux particules issues
d’un même processus auront des traits – positions ou directions de
propagation par exemple – dans un état de corrélation que leur passé
commun ne suffit pas à justifier. Cet état de corrélation, indifférent à la
distance, témoigne qu’un lien les unit : il les rend non séparables. »
(Ransford, 2007)
Les spécialistes savent décrire l’enchevêtrement, mais n’y comprennent
strictement rien. Qui peut leur jeter la pierre et qui saurait faire mieux ?
Pour rendre les choses plus concrètes, prenons les deux photons d’une paire
non séparable ou « supralée », qui à présent voyagent dans deux directions
opposées, l’un à gauche l’autre à droite par exemple. On les appelle parfois
des photons jumeaux, ou corrélés. 34
Chacun s’éloigne à la vitesse fulgurante de la lumière.35 À cette rapidité
vertigineuse, ils se trouvent en moins d’un clin d’œil séparés par des
distances gigantesques. Supposons enfin, pour faciliter la compréhension,
qu’ils portent chacun un drapeau dont la couleur, observable, ne puisse être
que jaune ou rouge si on l’examine ou la mesure.
La théorie physique dit alors ceci.
Avant toute mesure, l’état des photons est en général superposé. Dans cet
état, qui nous est à présent familier, la couleur des drapeaux est floue. Mal
définie, elle est un mélange de jaune et de rouge.
Cependant, si l’on examine l’un ou l’autre des photons de la paire, son état
superposé disparaît aussitôt et son drapeau prend une couleur nette et sans
mélange, rouge pur ou jaune pur.
On retrouve ici l’impact mystérieux des mesures quantiques, à laquelle j’ai
déjà fait allusion à propos de la dualité onde-particule. Franchement plus
étrange encore, la théorie dit aussi que la mesure d’un seul photon, qui fixe
son drapeau (sur le rouge par exemple), fixe instantanément et
simultanément le drapeau de l’autre photon (sur le jaune) ; et inversement.
Il en est ainsi parce que les deux photons sont corrélés ou supralés. Si le
rouge est à gauche, à droite ce sera le jaune. Si au contraire le rouge est à
droite, à gauche le drapeau sera jaune.36
Quelle surprise ! Au nom de quoi l’observation d’un seul photon devrait-
elle influencer les deux à la fois ? Cette influence partagée (dont on a la
preuve expérimentale) est d’autant plus troublante qu’elle subsiste quel que
soit l’éloignement.
Que les photons soient à quelques centimètres, à cent mètres, à plusieurs
milliards de kilomètres ou aux deux bouts de l’univers lors de la mesure ne
change rien. Dans tous les cas, la « cofixation » des couleurs des drapeaux
fonctionnera. Elle est parfaitement indifférente à la distance.
Pourquoi l’observation d’un seul photon influence-t-elle les deux à la fois,
alors qu’on ne s’occupe pas de l’autre, qui voyage au loin ? 37 Cette
influence collective et instantanée est d’autant plus troublante qu’elle ne
respecte pas les règles de l’espace-temps relativiste d’Einstein. Elle les
transcende.
D’ailleurs, la notion même de cofixation instantanée et simultanée des
couleurs de drapeau, qu’impose la théorie quantique, n’a aucun sens en
relativité. Cette dernière interdit de parler de simultanéité entre des
événements spatialement distants.38
Nous voici donc face à une vraie difficulté conceptuelle. Elle est en général
ignorée ou minimisée ; mais cela ne suffit pas, hélas, à la dissiper.
POURQUOI LA NON-SÉPARABILITÉ ?
La non-séparabilité, que l’on peut aussi nommer l’intrication, la non-
localité ou la supralité, est une propriété quantique farfelue mais
avérée. Pour quelle raison la nature a-t-elle inventé un trait si original
et si peu conventionnel, qui ignore allègrement les distances physiques
et l’espace-temps relativiste de la matière ?
Pour répondre à cette question, prenons le cas d’une paire de photons
non séparables ou « supralés », avec ses drapeaux colorés. (Voir le
texte de ce chapitre.) Les corrélations qu’engendre cette situation
indivise résultent d’un véritable tour de force de la nature, qui doit
concilier ces quatre aspects : (a) Il existe une loi de conservation
collective qui impose aux deux photons d’avoir chacun un drapeau de
couleur différente quand celle-ci est définie. (Ces drapeaux ne peuvent
être tous deux rouges ni tous deux jaunes.)
(b) Avant toute mesure, la couleur des drapeaux n’est généralement
pas fixée. Elle est au contraire indéfinie et floue, comme les photons
eux-mêmes. (Ils sont « surdispersés » dans un état superposé.) La loi