La dame aux camélias
Jamais je n’étais entré si tôt dans un théâtre.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
—Pourquoi cela?
—Parce que, chère enfant, je n’entends pas que l’affection que tu veux bien avoir pour moi te prive même d’un bijou. Je ne veux pas, moi non plus, que dans un moment de gêne ou d’ennui, tu puisses réfléchir que si tu vivais avec un autre homme ces moments n’existeraient pas, et que tu te repentes, ne fût-ce qu’une minute, de vivre avec moi. Dans quelques jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils te sont aussi nécessaires que l’air à la vie, et c’est peut-être ridicule, mais je t’aime mieux somptueuse que simple.
—Alors c’est que tu ne m’aimes plus.
—Folle!
—Si tu m’aimais, tu me laisserais t’aimer à ma façon; au contraire, tu ne continues à voir en moi qu’une fille à qui ce luxe est indispensable, et que tu te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d’accepter des preuves de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu tiens à mettre ta délicatesse à l’abri de tout soupçon. Tu as raison, mon ami, mais j’avais espéré mieux.
Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui disant:
—Je veux que tu sois heureuse, et que tu n’aies rien à me reprocher, voilà tout.
—Et nous allons nous séparer!
—Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m’écriai-je.
—Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au milieu duquel j’ai vécu, veux conserver la distance morale qui nous sépare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez désintéressée pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous pourrions vivre heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que tu es d’un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et des bijoux à ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans les vanités dont on se contente quand on n’aime rien, mais qui deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu escompteras ta fortune et tu m’entretiendras enfin! Combien de temps tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de moi, et c’est ce qu’un homme d’honneur ne peut faire. Tandis que maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j’ai, et avec cette vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L’été, nous viendrons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand, ne me rejette pas dans la vie que j’étais forcée de mener autrefois.
Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d’amour inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite.
—Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t’en rien dire, payer toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois d’octobre, nous serions retournés à Paris, et tout aurait été dit; mais puisque Prudence t’a tout raconté, il faut que tu consentes avant, au lieu de consentir après.
—M’aimes-tu assez pour cela? Il était impossible de résister à tant de dévouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui dis:
—Je ferai tout ce que tu voudras.
Ce qu’elle avait décidé fut donc convenu.
Alors elle devint d’une gaieté folle: elle dansait, elle chantait, elle se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement, sur le quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà.
Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir nous rapprocher définitivement l’un de l’autre.
Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle.
En un instant je décidai de ma vie. J’établis la position de ma fortune, et je fis à Marguerite l’abandon de la rente qui me venait de ma mère, et qui me parut bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que j’acceptais.
Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon père, et, quoi qu’il arrivât, j’avais toujours assez de cette pension annuelle pour vivre.
Je ne dis pas à Marguerite ce que j’avais résolu, convaincu que j’étais qu’elle refuserait cette donation.
Cette rente provenait d’une hypothèque de soixante mille francs sur une maison que je n’avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c’est qu’à chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille, me remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu.
Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher des appartements, j’allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle façon je devais m’y prendre pour faire à une autre personne le transfert de cette rente.
Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en faveur de qui je faisais cette donation, je préférai lui raconter tout de suite la vérité.
Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d’ami l’autorisait à me faire, et m’assura qu’il se chargeait d’arranger tout pour le mieux.
Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à-vis de mon père, et j’allai rejoindre Marguerite qui m’attendait chez Julie Duprat, où elle avait préféré descendre plutôt que d’aller écouter la morale de Prudence.
Nous nous mîmes en quête d’appartements. Tous ceux que nous voyions, Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples.
Cependant nous finîmes par tomber d’accord, et nous arrêtâmes dans un des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isolé de la maison principale.
Derrière ce petit pavillon s’étendait un jardin charmant, jardin qui en dépendait, entouré de murailles assez élevées pour nous séparer de nos voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue.
C’était mieux que nous n’avions espéré.
Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement, Marguerite allait chez un homme d’affaires qui, disait-elle, avait déjà fait pour une de ses amies ce qu’elle allait lui demander de faire pour elle.
Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée.
Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant l’abandon de tous ses meubles.
Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente.
Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous communiquer nos projets d’avenir, que, grâce à notre insouciance et surtout à notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dorées.
Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint m’avertir que mon domestique me demandait.
Je le fis entrer.
—Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous prie de vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend.
Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et cependant, en l’apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes.
Nous devinions un malheur dans cet incident.
Aussi, sans qu’elle m’eût fait part de cette impression que je partageais, j’y répondis en lui tendant la main:
—Ne crains rien.
—Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en m’embrassant, je t’attendrai à la fenêtre.
J’envoyai Joseph dire à mon père que j’allais arriver.
En effet, deux heures après, j’étais rue de Provence.
Chapitre XX
Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il écrivait.
Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand j’entrai, qu’il allait être question de choses graves.
Je l’abordai cependant comme si je n’eusse rien deviné dans son visage, et je l’embrassai:
—Quand êtes-vous arrivé, mon père?
—Hier au soir.
—Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume?
—Oui.
—Je regrette bien de ne pas m’être trouvé là pour vous recevoir.
Je m’attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me promettait le visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien, cacheta la lettre qu’il venait d’écrire, et la remit à Joseph pour qu’il la jetât à la poste.
Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en s’appuyant contre la cheminée:
—Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses.
—Je vous écoute, mon père.
—Tu me promets d’être franc?
—C’est mon habitude.
—Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite Gautier?
—Oui.
—Sais-tu ce qu’était cette femme?
—Une fille entretenue.
—C’est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette année, ta sœur et moi?
—Oui, mon père, je l’avoue.
—Tu aimes donc beaucoup cette femme?
—Vous le voyez bien, mon père, puisqu’elle m’a fait manquer à un devoir sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd’hui.
Mon père ne s’attendait sans doute pas à des réponses aussi catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi il me dit:
—Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi?
—Je l’ai craint, mon père, mais je ne l’ai pas compris.
—Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d’un ton un peu plus sec, que je ne le souffrirais pas, moi.
—Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût contraire au respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m’a rassuré un peu sur les craintes que j’avais.
Les passions rendent fort contre les sentiments. J’étais prêt à toutes les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite.
—Alors, le moment de vivre autrement est venu.
—Eh! pourquoi, mon père?
—Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent le respect que vous croyez avoir pour votre famille.
—Je ne m’explique pas ces paroles.
—Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse, c’est fort bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l’amour d’une fille entretenue, c’est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de votre vie scandaleuse arrive jusqu’au fond de ma province et jette l’ombre d’une tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas.
—Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l’amant de mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c’est la chose du monde la plus simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j’ai reçu de vous, je dépense pour elle ce que mes moyens me permettent de dépenser, je n’ai pas fait une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez de me dire.
—Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie dans laquelle il le voit s’engager. Vous n’avez encore rien fait de mal, mais vous le ferez.
—Mon père!
—Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n’y a de sentiments entièrement purs que chez les femmes entièrement chastes. Toute Manon peut faire un Des Grieux, et le temps et les mœurs sont changés. Il serait inutile que le monde vieillît, s’il ne se corrigeait pas. Vous quitterez votre maîtresse.
—Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c’est impossible.
—Je vous y contraindrai.
—Malheureusement, mon père, il n’y a plus d’îles Sainte-Marguerite où l’on envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j’y suivrais mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu’on l’y envoyât. Que voulez-vous? j’ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu’à la condition que je resterai l’amant de cette femme.
—Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour vous d’aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue?
—Qu’importe, mon père, si personne ne doit plus l’avoir! Qu’importe, si cette fille m’aime, si elle se régénère par l’amour qu’elle a pour moi et par l’amour que j’ai pour elle! Qu’importe, enfin, s’il y a conversion!
—Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d’un homme d’honneur soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donné ce but grotesque à la vie, et que le cœur ne doive pas avoir un autre enthousiasme que celui-là? Quelle sera la conclusion de cette cure merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd’hui, quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s’il vous est permis d’en rire encore, s’il n’a pas laissé de traces trop profondes dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d’amour, au lieu de l’établir inébranlablement sur une pensée d’honneur et de loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises. Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.
Je ne répondis rien.
—Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi, renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingt-quatre ans, songez à l’avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne pourrez plus quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux auprès de votre sœur. Le repos et l’amour pieux de la famille vous guériront vite de cette fièvre, car ce n’est pas autre chose.
«Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera; elle prendra un autre amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j’ai bien fait de venir vous chercher, et vous me bénirez.
«Allons, tu partiras, n’est-ce pas, Armand?
Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais j’étais convaincu qu’il n’avait pas raison pour Marguerite. Cependant le ton dont il m’avait dit ses dernières paroles était si doux, si suppliant que je n’osais lui répondre.
—Eh bien? fit-il d’une voix émue.
—Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi, continuai-je en le voyant faire un mouvement d’impatience, vous vous exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n’est pas la fille que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est capable, au contraire, de développer en moi les plus honorables sentiments. L’amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la femme qui l’inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez que je ne m’expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes. Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de désintéressement chez elle.
—Ce qui ne l’empêche pas d’accepter toute votre fortune, car les soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique fortune.
Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour me porter le dernier coup.
J’étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières.
—Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je.
—Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me prévenir? Eh bien, c’est pour empêcher votre ruine en faveur d’une fille que je suis venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos maîtresses.
—Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation.
—Et pourquoi la faisiez-vous alors?
—Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous voulez que j’abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu’elle possède pour vivre avec moi.
—Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur, pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à l’heure je vous en priais, maintenant je vous l’ordonne; je ne veux pas de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et apprêtez-vous à me suivre.
—Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas.
—Parce que?…
—Parce que j’ai déjà l’âge où l’on n’obéit plus à un ordre.
Mon père pâlit à cette réponse.
—C’est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu’il me reste à faire.
Il sonna.
Joseph parut.
—Faites transporter mes malles à l’hôtel de Paris, dit-il à mon domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de s’habiller.
Quand il reparut, j’allai au-devant de lui.
—Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse causer de la peine à Marguerite?
Mon père s’arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta de me répondre:
—Vous êtes fou, je crois.
Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui.
Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour Bougival.
Marguerite m’attendait à la fenêtre.
Chapitre XXI
—Enfin! s’écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà! Comme tu es pâle!
Alors je lui racontai ma scène avec mon père.
—Ah! mon dieu! je m’en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous annoncer l’arrivée de ton père, j’ai tressailli comme à la nouvelle d’un malheur. Pauvre ami! et c’est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu ferais peut-être mieux de me quitter que de te brouiller avec ton père. Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu’il faut que tu aies une maîtresse, et il devrait être heureux que ce fût moi, puisque je t’aime et n’ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui as-tu dit comment nous avons arrangé l’avenir?
—Oui, et c’est ce qui l’a le plus irrité, car il a vu dans cette détermination la preuve de notre amour mutuel.
—Que faire alors?
—Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage.
—Passera-t-il?
—Il le faudra bien.
—Mais ton père ne s’en tiendra pas là.
—Que veux-tu qu’il fasse?
—Que sais-je, moi? tout ce qu’un père peut faire pour que son fils lui obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me fera peut-être l’honneur d’inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m’abandonnes.
—Tu sais bien que je t’aime.
—Oui, mais ce que je sais aussi, c’est qu’il faut tôt ou tard obéir à son père, et tu finiras peut-être par te laisser convaincre.
—Non, Marguerite, c’est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colère; mais il est bon, il est juste, et il reviendra sur sa première impression. Puis, après tout, que m’importe!
—Ne dis pas cela, Armand; j’aimerais mieux tout que de laisser croire que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journée, et demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi de son côté comme toi du tien, et peut-être vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses principes, aie l’air de faire quelques concessions à ses désirs; parais ne pas tenir autant à moi, et il laissera les choses comme elles sont. Espère, mon ami, et sois bien certain d’une chose, c’est que, quoi qu’il arrive, ta Marguerite te restera.
—Tu me le jures?
—Ai-je besoin de te le jurer?
Qu’il est doux de se laisser persuader par une voix que l’on aime! Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à nous redire nos projets comme si nous avions compris le besoin de les réaliser plus vite. Nous nous attendions à chaque minute à quelque événement, mais heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau.
Le lendemain, je partis à dix heures, et j’arrivai vers midi à l’hôtel.
Mon père était déjà sorti.
Je me rendis chez moi, où j’espérais que peut-être il était allé. Personne n’était venu. J’allai chez mon notaire. Personne!
Je retournai à l’hôtel, et j’attendis jusqu’à six heures. M. Duval ne rentra pas.
Je repris la route de Bougival.
Je trouvai Marguerite, non plus m’attendant comme la veille, mais assise au coin du feu qu’exigeait déjà la saison.
Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser approcher de son fauteuil sans m’entendre et sans se retourner. Quand je posai mes lèvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l’eût réveillée en sursaut.
—Tu m’as fait peur, me dit-elle. Et ton père?
—Je ne l’ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l’ai trouvé ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y avait possibilité qu’il fût.
—Allons, ce sera à recommencer demain.
—J’ai bien envie d’attendre qu’il me fasse demander. J’ai fait, je crois, tout ce que je devais faire.
—Non, mon ami, ce n’est point assez, il faut retourner chez ton père, demain surtout.
—Pourquoi demain plutôt qu’un autre jour?
—Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette question, parce que l’insistance de ta part en paraîtra plus vive et que notre pardon en résultera plus promptement.
Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite, triste. J’étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui disais pour obtenir une réponse. Elle rejeta cette préoccupation sur les craintes que lui inspiraient pour l’avenir les événements survenus depuis deux jours.
Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec une insistante inquiétude que je ne m’expliquais pas.
Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il m’avait laissé cette lettre:
«Si vous revenez me voir aujourd’hui, attendez-moi jusqu’à quatre heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré, revenez dîner demain avec moi: il faut que je vous parle.»
J’attendis jusqu’à l’heure dite. Mon père ne reparut pas. Je partis.
La veille j’avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la trouvai fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais elle pleura longtemps dans mes bras.
Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m’alarmait. Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant tout ce qu’une femme peut alléguer quand elle ne veut pas répondre la vérité.
Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats de mon voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui faisant observer que nous en pouvions augurer du bien.
À la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les larmes redoublèrent à un tel point que j’appelai Nanine, et que, craignant une atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre fille qui pleurait sans dire une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait à chaque instant.
Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu une lettre ou une visite qui pût motiver l’état où je la trouvais, mais Nanine me répondit qu’il n’était venu personne et que l’on n’avait rien apporté.
Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d’autant plus inquiétant que Marguerite me le cachait.
Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant asseoir au pied de son lit, elle me renouvela longuement l’assurance de son amour. Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux se voilaient de larmes.
J’employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable cause de ce chagrin, mais elle s’obstina à me donner toujours les raisons vagues que je vous ai déjà dites.
Elle finit par s’endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se réveillait en sursaut, et après s’être assurée que j’étais bien auprès d’elle, elle me faisait lui jurer de l’aimer toujours.
Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se prolongèrent jusqu’au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte d’assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas.
Ce repos ne fut pas de longue durée.
Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé, elle regarda autour d’elle en s’écriant:
—T’en vas-tu donc déjà?
—Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j’ai voulu te laisser dormir. Il est de bonne heure encore.
—À quelle heure vas-tu à Paris?
—À quatre heures.
—Sitôt? Jusque-là tu resteras avec moi, n’est-ce pas?
—Sans doute, n’est-ce pas mon habitude?
—Quel bonheur!
—Nous allons déjeuner? reprit-elle d’un air distrait.
—Si tu le veux.
—Et puis tu m’embrasseras bien jusqu’au moment de partir?
—Oui, et je reviendrai le plus tôt possible.
—Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards.
—Naturellement.
—C’est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t’attendrai, comme d’habitude, et tu m’aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes depuis que nous nous connaissons.
Toutes ces paroles étaient dites d’un ton si saccadé, elles semblaient cacher une pensée douloureuse si continue, que je tremblais à chaque instant de voir Marguerite tomber en délire.
—Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je vais écrire à mon père qu’il ne m’attende pas.
—Non! Non! s’écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père m’accuserait encore de t’empêcher d’aller chez lui quand il veut te voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D’ailleurs, je ne suis pas malade, je me porte à merveille. C’est que j’ai fait un mauvais rêve, et que je n’étais pas bien réveillée!
A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne pleura plus.
Quand vint l’heure où je devais partir, je l’embrassai, et lui demandai si elle voulait m’accompagner jusqu’au chemin de fer: j’espérais que la promenade la distrairait et que l’air lui ferait du bien.
Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle.
Elle accepta, prit un manteau et m’accompagna avec Nanine, pour ne pas revenir seule.
Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l’espérance de revenir vite et la crainte d’indisposer de nouveau mon père contre moi me soutinrent, et le convoi m’emporta.
—À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant.
Elle ne me répondit pas.
Une fois déjà elle ne m’avait pas répondu à ce même mot, et le comte de G…, vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce temps était si loin, qu’il semblait effacé de ma mémoire, et si je craignais quelque chose, ce n’était certes plus que Marguerite me trompât.
En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d’aller voir Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient. J’entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette.
—Ah! me dit-elle d’un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous?
—Non.
—Comment va-t-elle?
—Elle est souffrante.
—Est-ce qu’elle ne viendra pas?
—Est-ce qu’elle devait venir?
Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras:
—Je voulais dire: puisque vous venez à Paris, est-ce qu’elle ne viendra pas vous y rejoindre?
—Non.
Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.
—Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n’avez rien à faire, d’aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et vous pourriez coucher là-bas. Je ne l’ai jamais vue comme elle était aujourd’hui, et je tremble qu’elle ne tombe malade.
—Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir Marguerite ce soir; mais je la verrai demain.
Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le premier regard m’étudia avec attention.
Il me tendit la main.
—Vos deux visites m’ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m’ont fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j’ai réfléchi, moi, du mien.
—Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le résultat de vos réflexions?
—Il a été, mon ami, que je m’étais exagéré l’importance des rapports que l’on m’avait faits, et que je me suis promis d’être moins sévère avec toi.
—Que dites-vous, mon père! m’écriai-je avec joie.
—Je dis, mon cher enfant, qu’il faut que tout jeune homme ait une maîtresse, et que, d’après de nouvelles informations, j’aime mieux te savoir l’amant de mademoiselle Gautier que d’une autre.
—Mon excellent père! que vous me rendez heureux!
Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon père fut charmant tout le temps que dura le dîner.
J’avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule.
—Tu regardes l’heure, me disait mon père, tu es impatient de me quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections sincères aux affections douteuses?
—Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m’aime, j’en suis sûr.
Mon père ne répondit pas; il n’avait l’air ni de douter ni de croire.
Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j’avais laissé Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission d’aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le lendemain.
Il faisait beau; il voulut m’accompagner jusqu’au débarcadère. Jamais je n’avais été si heureux. L’avenir m’apparaissait tel que je cherchais à le voir depuis longtemps.
J’aimais plus mon père que je ne l’avais jamais aimé.
Au moment où j’allais partir, il insista une dernière fois pour que je restasse; je refusai.
—Tu l’aimes donc bien? me demanda-t-il.
—Comme un fou.
—Va alors! Et il passa la main sur son front comme s’il eût voulu en chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta brusquement en me criant:
—À demain! donc.
Chapitre XXII
Il me semblait que le convoi ne marchait pas.
Je fus à Bougival à onze heures.
Pas une fenêtre de la maison n’était éclairée, et je sonnai sans que l’on me répondît.
C’était la première fois que pareille chose m’arrivait. Enfin le jardinier parut. J’entrai.
Nanine me rejoignit avec une lumière. J’arrivai à la chambre de Marguerite.
—Où est madame?
—Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine.
—Pour Paris!
—Oui, monsieur.
—Quand?
—Une heure après vous.
—Elle ne vous a rien laissé pour moi?
—Rien.
Nanine me laissa.
«Elle est capable d’avoir eu des craintes, pensai-je, et d’être allée à Paris pour s’assurer si la visite que je lui avais dit aller faire à mon père n’était pas un prétexte pour avoir un jour de liberté.
«Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire importante», me dis-je quand je fus seul; mais j’avais vu Prudence à mon arrivée, et elle ne m’avait rien dit qui pût me faire supposer qu’elle eût écrit à Marguerite.
Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m’avait faite: «Elle ne viendra donc pas aujourd’hui?» quand je lui avais dit que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps l’air embarrassé de Prudence, lorsque je l’avais regardée après cette phrase qui semblait trahir un rendez-vous. À ce souvenir se joignait celui des larmes de Marguerite pendant toute la journée, larmes que le bon accueil de mon père m’avait fait oublier un peu.
À partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon esprit que tout le confirma, jusqu’à la clémence paternelle.
Marguerite avait presque exigé que j’allasse à Paris; elle avait affecté le calme lorsque je lui avais proposé de rester auprès d’elle. Étais-je tombé dans un piège? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compté être de retour assez à temps pour que je ne m’aperçusse pas de son absence, et le hasard l’avait-il retenue? Pourquoi n’avait-elle rien dit à Nanine, ou pourquoi ne m’avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces larmes, cette absence, ce mystère?
Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me dire qu’il était trop tard pour que j’espérasse encore voir revenir ma maîtresse.
Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre, avec le sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable qu’elle me trompât? Non. J’essayai de rejeter mes premières suppositions.
—La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier, et elle sera allée à Paris pour conclure. Elle n’aura pas voulu me prévenir, car elle sait que, quoique je l’accepte, cette vente, nécessaire à notre bonheur à venir, m’est pénible, et elle aura craint de blesser mon amour-propre et ma délicatesse en m’en parlant. Elle aime mieux reparaître seulement quand tout sera terminé. Prudence l’attendait évidemment pour cela, et s’est trahie devant moi: Marguerite n’aura pu terminer son marché aujourd’hui, et elle couche chez elle, ou peut-être même va-t-elle arriver tout à l’heure, car elle doit se douter de mon inquiétude et ne voudra certainement pas m’y laisser.
Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour pour moi, la pauvre fille n’aura pu se résoudre sans pleurer à abandonner le luxe au milieu duquel elle a vécu jusqu’à présent et qui la faisait heureuse et enviée.
Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite. Je l’attendais impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j’avais deviné la cause de sa mystérieuse absence.
Cependant, la nuit avançait et Marguerite n’arrivait pas.
L’inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m’étreignait la tête et le cœur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose! Peut-être était-elle blessée, malade, morte! Peut-être allais-je voir arriver un messager m’annonçant quelque douloureux accident! Peut-être le jour me trouverait-il dans la même incertitude et dans les mêmes craintes!
L’idée que Marguerite me trompait à l’heure où je l’attendais au milieu des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus à l’esprit. Il fallait une cause indépendante de sa volonté pour la retenir loin de moi, et plus j’y songeais, plus j’étais convaincu que cette cause ne pouvait être qu’un malheur quelconque. Ô vanité de l’homme! Tu te représentes sous toutes les formes.
Une heure venait de sonner. Je me dis que j’allais attendre une heure encore, mais qu’à deux heures, si Marguerite n’était pas revenue, je partirais pour Paris.
En attendant, je cherchai un livre, car je n’osais penser.
Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que d’endroits en endroits les pages étaient mouillées comme par des larmes. Après l’avoir feuilleté, je refermai ce livre, dont les caractères m’apparaissaient vides de sens à travers le voile de mes doutes.
L’heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie d’automne fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments l’aspect d’une tombe. J’avais peur.
J’ouvris la porte. J’écoutais et n’entendais rien que le bruit du vent dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna tristement au clocher de l’église.
J’en étais arrivé à craindre que quelqu’un n’entrât. Il me semblait qu’un malheur seul pouvait venir me trouver à cette heure et par ce temps sombre.
Deux heures sonnèrent. J’attendis encore un peu. La pendule seule troublait le silence de son bruit monotone et cadencé.
Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revêtu cet aspect triste que donne à tout ce qui l’entoure l’inquiète solitude du cœur.
Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda si sa maîtresse était rentrée.
—Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n’ai pu résister à mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris.
—À cette heure?
—Oui.
—Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture.
—J’irai à pied.
—Mais il pleut.
—Que m’importe?
—Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps, au jour, d’aller voir ce qui l’a retenue. Vous allez vous faire assassiner sur la route.
—Il n’y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain.
La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les épaules, m’offrit d’aller réveiller la mère Arnould, et de s’enquérir d’elle s’il était possible d’avoir une voiture; mais je m’y opposai, convaincu que je perdrais à cette tentative, peut-être infructueuse, plus de temps que je n’en mettrais à faire la moitié du chemin.
Puis j’avais besoin d’air et d’une fatigue physique qui épuisât la surexcitation à laquelle j’étais en proie.
Je pris la clef de l’appartement de la rue d’Antin, et après avoir dit adieu à Nanine, qui m’avait accompagné jusqu’à la grille, je partis.
Je me mis d’abord à courir, mais la terre était fraîchement mouillée, et je me fatiguais doublement. Au bout d’une demi-heure de cette course, je fus forcé de m’arrêter, j’étais en nage. Je repris haleine et je continuai mon chemin. La nuit était si épaisse que je tremblais à chaque instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se présentant brusquement à mes yeux, avaient l’air de grands fantômes courant sur moi.
Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j’eus bientôt laissées en arrière.
Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival. Au moment où elle passait devant moi, l’espoir me vint que Marguerite était dedans.
Je m’arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!»
Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la regardai s’éloigner, et je repartis.
Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l’Etoile.
La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la longue allée que j’avais parcourue tant de fois.
Cette nuit-là personne n’y passait.
On eût dit la promenade d’une ville morte.
Le jour commençait à poindre.
Quand j’arrivai à la rue d’Antin, la grande ville se remuait déjà un peu avant de se réveiller tout à fait.
Cinq heures sonnaient à l’église Saint-Roch au moment où j’entrais dans la maison de Marguerite.
Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de vingt francs pour savoir que j’avais le droit de venir à cinq heures chez mademoiselle Gautier.
Je passai donc sans obstacle.
J’aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu me répondre que non, et j’aimais mieux douter deux minutes de plus, car en doutant j’espérais encore.
Je prêtai l’oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un mouvement.
Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là.
J’ouvris la porte, et j’entrai.
Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés.
Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à coucher dont je poussai la porte.
Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.
Les rideaux s’écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit.
Il était vide!
J’ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les chambres.
Personne.
C’était à devenir fou.
Je passai dans le cabinet de toilette, dont j’ouvris la fenêtre, et j’appelai Prudence à plusieurs reprises.
La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée.
Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle Gautier était venue chez elle pendant le jour.
—Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy.
—Elle n’a rien dit pour moi?
—Rien.
—Savez-vous ce qu’elles ont fait ensuite?
—Elles sont montées en voiture.
—Quel genre de voiture?
—Un coupé de maître.
Qu’est-ce que tout cela voulait dire?
Je sonnai à la porte voisine.
—Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m’avoir ouvert.
—Chez madame Duvernoy.
—Elle n’est pas rentrée.
—Vous en êtes sûr?
—Oui, monsieur; voilà même une lettre qu’on a apportée pour elle hier au soir et que je ne lui ai pas encore remise.
Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement les yeux.
Je reconnus l’écriture de Marguerite.
Je pris la lettre.
L’adresse portait ces mots:
«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.»
—Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai l’adresse.
—C’est vous monsieur Duval? me répondit cet homme.
—Oui.
—Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy.
Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.
La foudre fût tombée à mes pieds que je n’eusse pas été plus épouvanté que je le fus par cette lecture.
«À l’heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la maîtresse d’un autre homme. Tout est donc fini entre nous.
«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre sœur, jeune fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille perdue que l’on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d’une vie qui, elle l’espère, ne sera pas longue maintenant.»
Quand j’eus lu le dernier mot, je crus que j’allais devenir fou.
Un moment j’eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes.
Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir la vie des autres se continuer sans s’arrêter à mon malheur.
Je n’étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me portait.
Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût la cause de ma douleur, il la partagerait.
Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu’à l’hôtel de Paris: je trouvai la clef sur la porte de l’appartement de mon père. J’entrai.
Il lisait.
Au peu d’étonnement qu’il montra en me voyant paraître, on eût dit qu’il m’attendait.
Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai à chaudes larmes.
Chapitre XXIII
Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi à ceux qui l’avaient précédé. Il y avait des moments où je me figurais qu’une circonstance, que je ne me rappelais pas, m’avait fait passer la nuit hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, j’allais la retrouver inquiète, comme je l’avais été, et qu’elle me demanderait qui m’avait ainsi retenu loin d’elle.
Quand l’existence a contracté une habitude comme celle de cet amour, il semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en même temps tous les autres ressorts de la vie.
J’étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de Marguerite, pour bien me convaincre que je n’avais pas rêvé.
Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable d’un mouvement. L’inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin m’avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration totale de mes forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui.
Je promis tout ce qu’il voulut. J’étais incapable de soutenir une discussion, et j’avais besoin d’une affection réelle pour m’aider à vivre après ce qui venait de se passer.
J’étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d’un pareil chagrin.
Tout ce que je me rappelle, c’est que ce jour-là, vers cinq heures, il me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il avait fait préparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes derrière la voiture, et il m’emmenait.
Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que la solitude de la route me rappela le vide de mon cœur.
Alors les larmes me reprirent.
Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me consoleraient pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j’avais un ami à côté de moi.
La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite.
Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j’étais dans une voiture.
Puis la réalité me revint à l’esprit et je laissai tomber ma tête sur ma poitrine.
Je n’osais entretenir mon père, je craignais toujours qu’il ne me dît:
«Tu vois que j’avais raison quand je niais l’amour de cette femme.»
Mais il n’abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C… sans qu’il m’eût dit autre chose que des paroles complètement étrangères à l’événement qui m’avait fait partir.
Quand j’embrassai ma sœur, je me rappelai les mots de la lettre de Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si bonne qu’elle fût, ma sœur serait insuffisante à me faire oublier ma maîtresse.
La chasse était ouverte, mon père pensa qu’elle serait une distraction pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des amis. J’y allai sans répugnance comme sans enthousiasme, avec cette sorte d’apathie qui était le caractère de toutes mes actions depuis mon départ.
Nous chassions au rabat. On me mettait à mon poste. Je posais mon fusil désarmé à côté de moi, et je rêvais.
Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer dans les plaines solitaires, et de temps en temps je m’entendais appeler par quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas de moi.
Aucun de ces détails n’échappait à mon père, et il ne se laissait pas prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que, si abattu qu’il fût, mon cœur aurait quelque jour une réaction terrible, dangereuse peut-être, et tout en évitant de paraître me consoler, il faisait son possible pour me distraire.
Ma sœur, naturellement, n’était pas dans la confidence de tous ces événements, elle ne s’expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai autrefois, j’étais tout à coup devenu si rêveur et si triste.
Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon père, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui demander tacitement pardon du mal que, malgré moi, je lui faisais.
Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter.
Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J’avais trop aimé et j’aimais trop cette femme pour qu’elle pût me devenir indifférente tout à coup. Il fallait ou que je l’aimasse ou que je la haïsse. Il fallait surtout, quelque sentiment que j’eusse pour elle, que je la revisse, et cela tout de suite.
Ce désir entra dans mon esprit, et s’y fixa avec toute la violence de la volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps.
Ce n’était pas dans l’avenir, dans un mois, dans huit jours qu’il me fallait Marguerite, c’était le lendemain même du jour où j’en avais eu l’idée; et je vins dire à mon père que j’allais le quitter pour des affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais promptement.
Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour que je restasse; mais, voyant que l’inexécution de ce désir, dans l’état irritable où j’étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi, il m’embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt auprès de lui.
Je ne dormis pas avant d’être arrivé à Paris.
Une fois arrivé, qu’allais-je faire? Je l’ignorais; mais il fallait avant tout que je m’occupasse de Marguerite.
J’allai chez moi m’habiller, et comme il faisait beau, et qu’il en était encore temps, je me rendis aux Champs-Elysées.
Au bout d’une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point à la place de la Concorde, la voiture de Marguerite.
Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu’autrefois; seulement elle n’était pas dedans.
À peine avais-je remarqué cette absence, qu’en reportant les yeux autour de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d’une femme que je n’avais jamais vue auparavant.