La dame aux camélias

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 14 · partie 2/4

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La dame aux camélias

Jamais je n’étais entré si tôt dans un théâtre.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son mouchoir à ses lèvres et jusqu’à ses yeux.

—Pardon, pardon, murmurai-je, j’avais compris tout cela, mais je voulais te l’entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et ne nous souvenons que d’une chose: c’est que nous sommes l’un à l’autre, que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.

«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave, ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t’ai écrite et ne me laisse pas partir demain; j’en mourrais.

Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me dit avec un sourire d’une douceur ineffable:

—Tiens, je te la rapportais.

Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la rendait.

En ce moment Prudence reparut.

—Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu’il me demande? fit Marguerite.

—Il vous demande pardon.

—Justement.

—Et vous pardonnez?

—Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.

—Quoi donc?

—Il veut venir souper avec nous.

—Et vous y consentez?

—Qu’en pensez-vous?

—Je pense que vous êtes deux enfants, qui n’avez de tête ni l’un ni l’autre. Mais je pense aussi que j’ai très faim et que plus tôt vous consentirez, plus tôt nous souperons.

—Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre.

J’embrassai Marguerite à l’étouffer.

Joseph entra là-dessus.

—Monsieur, me dit-il de l’air d’un homme enchanté de lui, les malles sont faites.

—Entièrement?

—Oui, monsieur.

—Eh bien, défaites-les: je ne pars pas.

 

Chapitre XVI

 

J’aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés, moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus pouvoir vivre qu’avec moi.

C’est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je lui envoyai Manon Lescaut.

À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais d’accepter, car, malgré moi, j’en eusse conçu une grande tristesse. Aussi ma vie, d’ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une apparence de bruit et de désordre. N’allez pas croire que, si désintéressé qu’il soit, l’amour qu’une femme entretenue a pour vous ne coûte rien. Rien n’est cher comme les mille caprices de fleurs, de loges, de soupers, de parties de campagne qu’on ne peut jamais refuser à sa maîtresse.

Comme je vous l’ai dit, je n’avais pas de fortune. Mon père était et est encore receveur général à G… Il a une grande réputation de loyauté, grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu’il lui fallait déposer pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs par an, et depuis dix ans qu’il l’a, il a remboursé son cautionnement et s’est occupé de mettre de côté la dot de ma sœur. Mon père est l’homme le plus honorable qu’on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé six mille francs de rente qu’il a partagés entre ma sœur et moi le jour où il a obtenu la charge qu’il sollicitait; puis, lorsque j’ai eu vingt et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq mille francs, m’assurant qu’avec huit mille francs je pourrais être très heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu à Paris, j’ai fait mon droit, j’ai été reçu avocat, et, comme beaucoup de jeunes gens, j’ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l’année, et je passais les quatre mois d’été chez mon père, ce qui me faisait en somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d’un bon fils. Du reste pas un sou de dettes.

Voilà où j’en étais quand je fis la connaissance de Marguerite.

Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite était d’une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui n’ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec moi le plus de temps possible, elle m’écrivait le matin qu’elle dînerait avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de Paris, soit de la campagne. J’allais la prendre, nous dînions, nous allions au spectacle, nous soupions souvent, et j’avais dépensé le soir quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi, et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter Marguerite.

Or, j’acceptais tout, excepté cette dernière éventualité.

Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu’ils furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté des détails et toute la simplicité des développements.

Je compris donc que, comme rien au monde n’aurait sur moi l’influence de me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de soutenir les dépenses qu’elle me faisait faire.—Puis, cet amour me bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de Marguerite étaient des années, et que j’avais ressenti le besoin de brûler ces moments au feu d’une passion quelconque, et de les vivre tellement vite que je ne m’aperçusse pas que je les vivais.

Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital, et je me mis à jouer, car depuis qu’on a détruit les maisons de jeu on joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance d’y faire sa fortune: on jouait contre de l’argent, et si l’on perdait, on avait la consolation de se dire qu’on aurait pu gagner; tandis que maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l’on gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra facilement pourquoi.

Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu’ils mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se contractent, des relations commencées autour d’un tapis vert finissent par des querelles où l’honneur et la vie se déchirent toujours un peu; et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes jeunes gens qui n’avaient d’autre défaut que de ne pas avoir deux cent mille livres de rente.

Je n’ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive.

Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui m’effrayait autrefois quand j’y songeais, et qui était devenue pour moi le complément inévitable de mon amour pour Marguerite.

Que vouliez-vous que je fisse?

Les nuits que je ne passais pas rue d’Antin, si je les avais passées seul chez moi, je n’aurais pas dormi. La jalousie m’eût tenu éveillé et m’eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un moment la fièvre qui eût envahi mon cœur et le reportait sur une passion dont l’intérêt me saisissait malgré moi, jusqu’à ce que sonnât l’heure où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c’est à cela que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j’y laissais et qui n’allaient pas trouver comme moi le bonheur en la quittant.

Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c’était un remède.

Guéri de Marguerite, j’étais guéri du jeu.

Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que j’aurais pu perdre.

Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je dépensais trois fois plus d’argent que lorsque je ne jouais pas. Il n’était pas facile de résister à une vie qui me permettait de satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à elle, elle m’aimait toujours autant et même davantage.

Comme je vous l’ai dit, j’avais commencé d’abord par n’être reçu que de minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne m’en allai qu’à huit heures, et il arriva un jour où je ne m’en allai qu’à midi.

En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s’était opérée chez Marguerite. J’avais entrepris sa guérison, et la pauvre fille, devinant mon but, m’obéissait pour me prouver sa reconnaissance. J’étais parvenu sans secousses et sans effort à l’isoler presque de ses anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l’avais fait trouver, m’avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la santé, de sorte qu’aux soupers et aux insomnies, j’étais arrivé à substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle, Marguerite s’habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées chez elle, ou bien, s’il faisait beau, elle s’enveloppait d’un cachemire, se couvrait d’un voile, et nous allions à pied, comme deux enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine, avaient disparu presque complètement.

Au bout de six semaines, il n’était plus question du comte, définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant que j’étais là, sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu’on la réveillât.

Il résulta de l’habitude et même du besoin que Marguerite avait contractés de me voir que j’abandonnai le jeu juste au moment où un adroit joueur l’eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite de mes gains, à la tête d’une dizaine de mille francs qui me paraissaient un capital inépuisable.

L’époque à laquelle j’avais l’habitude d’aller rejoindre mon père et ma sœur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment des lettres de l’un et de l’autre, lettres qui me priaient de me rendre auprès d’eux.

À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours que je me portais bien et que je n’avais pas besoin d’argent, deux choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que je mettais à ma visite annuelle.

Il arriva sur ces entrefaites, qu’un matin Marguerite, ayant été réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda si je voulais la mener toute la journée à la campagne.

On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu’elle avait voulu profiter de ce beau jour, et qu’elle était allée à la campagne avec madame Duvernoy.

Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d’ennui à ceux qu’elle accompagnait, et devait s’entendre parfaitement à commander les œufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin le déjeuner traditionnel des environs de Paris.

Il ne nous restait plus qu’à savoir où nous irions.

Ce fut encore Prudence qui nous tira d’embarras.

—Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle.

—Oui.

—Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould. Armand, allez louer une calèche.

Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould.

Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d’un premier étage ordinaire, on découvre une vue magnifique. À gauche, l’aqueduc de Marly ferme l’horizon, à droite la vue s’étend sur un infini de collines; la rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l’île de Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers et le murmure de ses saules.

Au fond, dans un large rayon de soleil, s’élèvent de petites maisons blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le paysage.

Au fond, Paris dans la brume!

Comme nous l’avait dit Prudence, c’était une vraie campagne, et, je dois le dire, ce fut un vrai déjeuner.

Ce n’est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus jolis pays que l’on puisse imaginer. J’ai beaucoup voyagé, j’ai vu de plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village gaiement couché au pied de la colline qui le protège.

Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau, ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.

On a toujours associé la campagne à l’amour et l’on a bien fait: rien n’encadre la femme que l’on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois. Si fort que l’on aime une femme, quelque confiance que l’on ait en elle, quelque certitude sur l’avenir que vous donne son passé, on est toujours plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux, vous avez dû éprouver ce besoin d’isoler du monde l’être dans lequel vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu’elle soit à ce qui l’entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son unité au contact des hommes et des choses. Moi, j’éprouvais cela bien plus que tout autre. Mon amour n’était pas un amour ordinaire; j’étais amoureux autant qu’une créature ordinaire peut l’être, mais de Marguerite Gautier, c’est-à-dire qu’à Paris, à chaque pas, je pouvais coudoyer un homme qui avait été l’amant de cette femme ou qui le serait le lendemain. Tandis qu’à la campagne, au milieu de gens que nous n’avions jamais vus et qui ne s’occupaient pas de nous, au sein d’une nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et sans crainte.

La courtisane y disparaissait peu à peu. J’avais auprès de moi une femme jeune, belle, que j’aimais, dont j’étais aimé et qui s’appelait Marguerite: le passé n’avait plus de formes, l’avenir plus de nuages. Le soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu’elle m’avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre amour.

Voilà le rêve qu’à travers les feuilles m’apportait le soleil ardent de cette journée, tandis que, couché tout au long sur l’herbe de l’île où nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les espérances qu’elle rencontrait.

Ajoutez à cela que, de l’endroit où j’étais, je voyais sur la rive une charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier fait la veille.

Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée qu’elles embrassaient jusqu’au premier étage.

À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu’elle était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J’y voyais Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres auraient jamais été aussi heureuses que nous.

—Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de mon regard et peut-être de ma pensée.

—Où? fit Prudence.

—Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.

—Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît?

—Beaucoup.

—Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j’en suis sûre. Je m’en charge, moi, si vous voulez.

Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet avis.

Mon rêve s’était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et m’avait rejeté si brutalement dans la réalité que j’étais encore tout étourdi de la chute.

—En effet, c’est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que je disais.

—Eh bien, j’arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si elle est à louer.

La maison était vacante et à louer deux mille francs.

—Serez-vous heureux ici? me dit-elle.

—Suis-je sûr d’y venir?

—Et pour qui donc viendrais-je m’enterrer là, si ce n’est pour vous?

—Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.

—Êtes-vous fou? non seulement c’est inutile, mais ce serait dangereux; vous savez bien que je n’ai le droit d’accepter que d’un seul homme, laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.

—Cela fait que, quand j’aurai deux jours libres, je viendrai les passer chez vous, dit Prudence.

Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si bien qu’en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux.

 

Chapitre XVII

 

Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le duc devait venir de grand matin, et me promettant de m’écrire dès qu’il serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.

En effet, dans la journée, je reçus ce mot:

«Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit heures.»

À l’heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre chez madame Duvernoy.

—Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant.

—La maison est louée? demanda Prudence.

—Oui; il a consenti tout de suite.

Je ne connaissais pas le duc, mais j’avais honte de le tromper comme je le faisais.

—Mais, ce n’est pas tout! reprit Marguerite.

—Quoi donc encore?

—Je me suis inquiétée du logement d’Armand.

—Dans la même maison? demanda Prudence en riant.

—Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi. Pendant qu’il regardait la vue, j’ai demandé à madame Arnould, car c’est madame Arnould qu’elle s’appelle, n’est-ce pas? je lui ai demandé si elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec salon, antichambre et chambre à coucher. C’est tout ce qu’il faut, je pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un hypocondriaque. J’ai retenu le logement. Ai-je bien fait?

Je sautai au cou de Marguerite.

—Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite porte, et j’ai promis au duc une clef de la grille qu’il ne prendra pas, puisqu’il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre nous, qu’il est enchanté de ce caprice qui m’éloigne de Paris pendant quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m’a demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à m’enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j’étais souffrante et que c’était pour me reposer. Il n’a paru me croire que très imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait surveiller là-bas, et ce n’est pas le tout qu’il me loue une maison, il faut encore qu’il paye mes dettes, et j’en ai malheureusement quelques-unes. Tout cela vous convient-il?

—Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.

—Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à merveille. Le duc s’inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en m’embrassant, vous n’êtes pas malheureux, c’est un millionnaire qui fait votre lit.

—Et quand emménagez-vous? demanda Prudence.

—Le plus tôt possible.

—Vous emmenez votre voiture et vos chevaux?

—J’emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement pendant mon absence.

Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de campagne, et moi j’étais installé au Point-du-Jour.

Alors commença une existence que j’aurais bien de la peine à vous décrire.

Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se passa pas de jour que Marguerite n’eût huit ou dix personnes à sa table. Prudence amenait de son côté tous les gens qu’elle connaissait, et leur faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût appartenu.

L’argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que j’avais fait quelque gain au jeu; je m’empressai donc de remettre à Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la crainte qu’elle n’eût besoin de plus que je n’avais, je vins emprunter à Paris une somme égale à celle que j’avais déjà empruntée autrefois, et que j’avais rendue très exactement.

Je me trouvai donc de nouveau riche d’une dizaine de mille francs, sans compter ma pension.

Cependant le plaisir qu’éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l’entraînait, et surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de l’argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s’y reposât, n’y paraissait plus, craignant toujours d’y rencontrer une joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu. Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à-tête avec Marguerite, il était tombé au milieu d’un déjeuner de quinze personnes qui n’était pas encore fini à l’heure où il comptait se mettre à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée, et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l’impertinente gaieté des filles qui se trouvaient là.

Marguerite s’était levée de table, avait été retrouver le duc dans la chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre, avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille qu’il était las de payer les folies d’une femme qui ne savait même pas le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé.

Depuis ce jour on n’avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n’avait plus donné de ses nouvelles. J’y avais gagné que ma maîtresse m’appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin. Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s’inquiéter de ce qui en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j’en étais arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m’appelaient monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître.

Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu’elle m’aimait, qu’elle ne pouvait vivre sans moi, et quoi qu’il en dût advenir, elle ne renoncerait pas au bonheur de m’avoir sans cesse auprès d’elle, ajoutant que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas revenir.

Voilà ce que j’avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite qu’elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où j’avais écouté à la porte de la chambre où elles s’étaient renfermées.

Quelque temps après Prudence revint.

J’étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d’elle, qu’une conversation pareille à celle que j’avais déjà surprise allait avoir lieu de nouveau et je voulus l’entendre comme l’autre.

Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux écoutes.

—Eh bien? demanda Marguerite.

—Eh bien! j’ai vu le duc.

—Que vous a-t-il dit?

—Qu’il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu’il avait appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme, m’a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu’elle voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit.

—Vous avez répondu?

—Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de toute son âme, mais il n’a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je parle à Armand?

Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le cœur me battait violemment en attendant sa réponse.

—Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas pour vivre avec lui. C’est peut-être une folie, mais je l’aime! que voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l’habitude de m’aimer sans obstacle; il souffrirait trop d’être forcé de me quitter ne fût-ce qu’une heure par jour. D’ailleurs, je n’ai pas tant de temps à vivre pour me rendre malheureuse et faire les volontés d’un vieillard dont la vue seule me fait vieillir. Qu’il garde son argent; je m’en passerai.

—Mais comment ferez-vous?

—Je n’en sais rien.

Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j’entrai brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses mains des larmes que me faisait verser la joie d’être aimé ainsi.

—Ma vie est à toi, Marguerite, tu n’as plus besoin de cet homme, ne suis-je pas là? T’abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous aimons! Que nous importe le reste?

—Oh! oui, je t’aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux bras autour de mon cou, je t’aime comme je n’aurais pas cru pouvoir aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me reprocheras le passé, n’est-ce pas?

Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu’en pressant Marguerite contre mon cœur.

—Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d’une voix émue, vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n’avons pas besoin de lui.

À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n’était plus la fille que j’avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me rappeler la vie au milieu de laquelle je l’avais rencontrée. Jamais femme, jamais sœur n’eut pour son époux ou son frère l’amour et les soins qu’elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les dépenses d’autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j’avais acheté, on n’eût jamais cru que cette femme vêtue d’une robe blanche, couverte d’un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l’eau, était cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de son luxe et de ses scandales.

Hélas! nous nous hâtions d’être heureux, comme si nous avions deviné que nous ne pouvions pas l’être longtemps.

Depuis deux mois nous n’étions même pas allés à Paris. Personne n’était venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit que j’ai là.

Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l’été s’abattre joyeusement dans les fleurs qu’il fait éclore et sous l’ombre des arbres, nous respirions à côté l’un de l’autre cette vie véritable que ni Marguerite ni moi n’avions comprise jusqu’alors.

Cette femme avait des étonnements d’enfant pour les moindres choses. Il y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait fait dépenser en bouquets plus d’argent qu’il n’en faudrait pour faire vivre dans la joie une famille entière, s’asseyait quelquefois sur la pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle portait le nom.

Ce fut pendant ce temps-là qu’elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que lorsqu’une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon.

Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l’écriture et me donna les lettres sans les lire.

Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux yeux.

Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais quand il avait vu l’inutilité de ce moyen, il n’avait pas pu y tenir; il avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir, quelles que fussent les conditions mises à ce retour.

J’avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais déchirées, sans dire à Marguerite ce qu’elles contenaient, et sans lui conseiller de revoir le vieillard, quoiqu’un sentiment de pitié pour la douleur du pauvre homme m’y portât: mais je craignais qu’elle ne vit dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais par-dessus tout qu’elle me crût capable de dénier la responsabilité de sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait l’entraîner.

Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d’écrire, et que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous occuper de l’avenir.

 

Chapitre XVIII

 

Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile. Elle se composait d’une série d’enfantillages charmants pour nous, mais insignifiants pour ceux à qui je les raconterais.

Vous savez ce que c’est que d’aimer une femme, vous savez comment s’abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse porter au lendemain. Vous n’ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui naît d’un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n’est pas la femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d’avoir déjà jeté des parcelles de son cœur à d’autres femmes, et l’on n’entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que celle que l’on tient dans les siennes. Le cerveau n’admet ni travail ni souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l’unique pensée qu’on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un charme nouveau, une volupté inconnue. L’existence n’est plus que l’accomplissement réitéré d’un désir continu, l’âme n’est plus que la vestale chargée d’entretenir le feu sacré de l’amour.

Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en songeant tous deux à l’heure prochaine qui allait nous laisser jusqu’au lendemain dans les bras l’un de l’autre. D’autres fois nous restions couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde extérieur s’arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit d’ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants, car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.

Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des larmes chez Marguerite; je lui demandais d’où venait ce chagrin subit, et elle me répondait:

—Notre amour n’est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m’aimes comme si je n’avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu ne me forces à me rejeter dans l’existence au milieu de laquelle tu m’as prise. Songe que maintenant que j’ai goûté d’une nouvelle vie, je mourrais en reprenant l’autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras jamais.

—Je te le jure!

A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête dans ma poitrine, elle me disait:

—C’est que tu ne sais pas combien je t’aime!

Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous nous tenions la main, et depuis un grand quart d’heure nous ne parlions pas, quand Marguerite me dit:

—Voici l’hiver, veux-tu que nous partions?

—Et pour quel endroit?

—Pour l’Italie.

—Tu t’ennuies donc?

—Je crains l’hiver, je crains surtout notre retour à Paris.

—Pourquoi?

—Pour bien des choses.

Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:

—Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j’ai, nous nous en irons vivre là-bas, il ne me restera rien de ce que j’étais, personne ne saura qui je suis. Le veux-tu?

—Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage, lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu seras heureuse de trouver au retour? Je n’ai pas une assez grande fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j’en ai assez pour que nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela t’amuse le moins du monde.

—Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant s’asseoir sur le canapé dans l’ombre de la chambre; à quoi bon aller dépenser de l’argent là-bas? Je t’en coûte déjà bien assez ici.

—Tu me le reproches, Marguerite, ce n’est pas généreux.

—Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d’orage me fait mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.

Et, après m’avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.

Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j’ignorais ce qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un sentiment d’inquiétude pour l’avenir. Elle ne pouvait douter de mon amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent triste sans qu’elle m’expliquât jamais le sujet de ses tristesses, autrement que par une cause physique.

Craignant qu’elle ne se fatiguât d’une vie trop monotone, je lui proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette proposition, et m’assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme elle l’était à la campagne.

Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait des lettres que je n’avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois, elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais qu’imaginer.

Un jour Marguerite resta dans sa chambre.

J’entrai. Elle écrivait.

—À qui écris-tu? lui demandai-je.

—À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j’écris?

J’avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis donc à Marguerite que je n’avais pas besoin de savoir ce qu’elle écrivait, et cependant, j’en avais la certitude, cette lettre m’eût appris la véritable cause de ses tristesses.

Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d’aller faire une promenade en bateau, et de visiter l’île de Croissy. Elle semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.

—Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.

—Elle est repartie? demanda Marguerite.

—Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c’était convenu.

—Très bien, dit vivement Marguerite; qu’on nous serve.

Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont elle ne cessait de me demander pardon depuis qu’elles n’existaient plus.

Cependant la voiture ne revenait pas.

—D’où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un jour.

—Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes encore ici, où nous n’avons pas besoin de voiture, que d’attendre notre retour à Paris.

Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que Marguerite m’avait dit.

Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins les rejoindre, elles changèrent de conversation.

Le soir, en s’en allant, Prudence se plaignit du froid et pria Marguerite de lui prêter un cachemire.

Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et plus aimante qu’elle ne l’avait jamais été.

Cependant la voiture n’était pas revenue, le cachemire n’avait pas été renvoyé, tout cela m’intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d’un moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et j’essayai de l’ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double tour.

Alors je fouillai ceux où se trouvaient d’ordinaire les bijoux et les diamants. Ceux-là s’ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient disparu, avec ce qu’ils contenaient, bien entendu.

Une crainte poignante me serra le cœur.

J’allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais certainement elle ne me l’avouerait pas.

—Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la permission d’aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l’on doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il faut que je lui réponde.

—Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.

Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.

—Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement, où sont les chevaux de Marguerite?

—Vendus.

—Le cachemire?

—Vendu.

—Les diamants?

—Engagés.

—Et qui a vendu et engagé?

—Moi.

—Pourquoi ne m’en avez-vous pas averti?

—Parce que Marguerite me l’avait défendu.

—Et pourquoi ne m’avez-vous pas demandé d’argent?

—Parce qu’elle ne voulait pas.

—Et à quoi a passé cet argent?

—À payer.

—Elle doit donc beaucoup?

—Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous l’avais bien dit? Vous n’avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant, vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu a été mis à la porte quand il s’est présenté chez le duc, qui lui a écrit le lendemain qu’il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet homme a voulu de l’argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes charitables l’ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de même, ils ont demandé de l’argent et ont fait des saisies. Marguerite a voulu tout vendre, mais il n’était plus temps, et d’ailleurs je m’y serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander d’argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux. Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.

—Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme qui a le droit de dire: «J’avais raison!» ah! vous croyez qu’il suffit de s’aimer et d’aller vivre à la campagne d’une vie pastorale et vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre par des fils ridicules, mais de fer, et que l’on ne brise pas facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c’est qu’elle est d’une nature exceptionnelle. Ce n’est pas faute que je le lui aie conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se dépouiller de tout. Elle n’a pas voulu! Elle m’a répondu qu’elle vous aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort joli, fort poétique, mais ce n’est pas avec cette monnaie qu’on paye les créanciers, et aujourd’hui elle ne peut plus s’en tirer, à moins d’une trentaine de mille francs, je vous le répète.

—C’est bien, je donnerai cette somme.

—Vous allez l’emprunter?

—Mon Dieu, oui.

—Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père, entraver vos ressources, et l’on ne trouve pas ainsi trente mille francs du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite, mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l’été. Laissez-lui trouver les moyens de sortir d’embarras. Le duc reviendra peu à peu à elle. Le comte de N…, si elle le prend, il me le disait encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la quittiez; n’attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d’autant plus que ce comte de N… est un imbécile, et que rien ne vous empêchera d’être l’amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais elle finira par s’y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari, voilà tout.

«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce n’était encore qu’un conseil, et aujourd’hui, c’est presque une nécessité.

Prudence avait cruellement raison.

—Voilà ce que c’est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu’elle venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu’on les aimera, jamais qu’elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l’argent de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d’avoir un amant pour rien. Si j’avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois seul avec elle, c’est bien raisonnable; fermez les yeux, c’est tout ce qu’on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de N…, elle fera des économies cet hiver, et l’été prochain vous recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!

Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec indignation.

Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d’agir ainsi, mais encore j’étais bien convaincu qu’au point où elle en était arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d’accepter ce partage.

—C’est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il définitivement à Marguerite?

—Je vous l’ai dit, une trentaine de mille francs.

—Et quand faut-il cette somme?

—Avant deux mois.

—Elle l’aura.

Prudence haussa les épaules.

—Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne direz pas à Marguerite que je vous l’ai remise.

—Soyez tranquille.

—Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager, prévenez-moi.

—Il n’y a pas de danger, elle n’a plus rien.

Je passai d’abord chez moi pour voir s’il y avait des lettres de mon père.

Il y en avait quatre.

 

Chapitre XIX

 

Dans les trois premières lettres, mon père s’inquiétait de mon silence et m’en demandait la cause; dans la dernière, il me laissait voir qu’on l’avait informé de mon changement de vie, et m’annonçait son arrivée prochaine.

J’ai toujours eu un grand respect et une sincère affection pour mon père. Je lui répondis donc qu’un petit voyage avait été la cause de mon silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que je pusse aller au-devant de lui.

Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui recommandant de m’apporter la première lettre qui serait timbrée de la ville de C…, puis je repartis aussitôt pour Bougival.

Marguerite m’attendait à la porte du jardin.

Son regard exprimait l’inquiétude. Elle me sauta au cou, et ne put s’empêcher de me dire:

—As-tu vu Prudence?

—Non.

—Tu as été bien longtemps à Paris?

—J’ai trouvé des lettres de mon père auquel il m’a fallu répondre.

Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée. Marguerite se leva et alla lui parler bas.

Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi et en me prenant la main:

—Pourquoi m’as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence.

—Qui te l’a dit?

—Nanine.

—Et d’où le sait-elle?

—Elle t’a suivi.

—Tu lui avais donc dit de me suivre?

—Oui. J’ai pensé qu’il fallait un motif puissant pour te faire aller ainsi à Paris, toi qui ne m’as pas quittée depuis quatre mois. Je craignais qu’il ne te fût arrivé un malheur, ou que peut-être tu n’allasses voir une autre femme.

—Enfant!

—Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne sais pas encore ce que l’on t’a dit.

Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.

—Ce n’est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi tu es allé chez Prudence.

—Pour la voir.

—Tu mens, mon ami.

—Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si elle n’avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux.

Marguerite rougit mais elle ne répondit pas.

—Et, continuai-je, j’ai appris l’usage que tu avais fait des chevaux, des cachemires et des diamants.

—Et tu m’en veux?

—Je t’en veux de ne pas avoir eu l’idée de me demander ce dont tu avais besoin.

—Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de dignité, elle doit s’imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de demander de l’argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour. Tu m’aimes, j’en suis sûre, mais tu ne sais pas combien est léger le fil qui retient dans le cœur l’amour que l’on a pour des filles comme moi. Qui sait? Peut-être dans un jour de gêne ou d’ennui, te serais-tu figuré voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence est une bavarde. Qu’avais-je besoin de ces chevaux! J’ai fait une économie en les vendant; je puis bien m’en passer, et je ne dépense plus rien pour eux; pourvu que tu m’aimes, c’est tout ce que je demande, et tu m’aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants.

Tout cela était dit d’un ton si naturel, que j’avais les larmes dans les yeux en l’écoutant.

—Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour les mains de ma maîtresse, tu savais bien qu’un jour j’apprendrais ce sacrifice, et que, le jour où je l’apprendrais, je ne le souffrirais pas.

Continuer : partie 3 sur 4