La dame aux camélias

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 14 · partie 4/4

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La dame aux camélias

Jamais je n’étais entré si tôt dans un théâtre.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses lèvres. Quant à moi un violent battement de cœur m’ébranla la poitrine; mais je parvins à donner une expression froide à mon visage, et je saluai froidement mon ancienne maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie.

Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû la bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l’avait tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et se trouvant face à face avec moi, pâle comme je l’étais, elle avait compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui allait avoir lieu.

Si j’avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d’elle, j’avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné, et n’aurais certainement pas songé à lui faire du mal; mais je la retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le luxe que je n’avais pu lui continuer; notre rupture, venue d’elle, prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j’étais humilié dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement qu’elle payât ce que j’avais souffert.

Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c’était mon indifférence; c’était donc ce sentiment-là qu’il fallait feindre, non seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.

J’essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence.

La femme de chambre alla m’annoncer et me fit attendre quelques instants dans le salon.

Madame Duvernoy parut enfin, et m’introduisit dans son boudoir; au moment où je m’y asseyais, j’entendis ouvrir la porte du salon, et un pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut fermée violemment.

—Je vous dérange? demandai-je à Prudence.

—Pas du tout, Marguerite était là. Quand elle vous a entendu annoncer, elle s’est sauvée: c’est elle qui vient de sortir.

—Je lui fais donc peur maintenant?

—Non, mais elle craint qu’il ne vous soit désagréable de la revoir.

—Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement, car l’émotion m’étouffait; la pauvre fille m’a quitté pour ravoir sa voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois pas lui en vouloir. Je l’ai rencontrée aujourd’hui, continuai-je négligemment.

—Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet homme était bien celui qu’elle avait connu si amoureux.

—Aux Champs-Elysées, elle était avec une autre femme fort jolie. Quelle est cette femme?

—Comment est-elle?

—Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très élégante.

—Ah! c’est Olympe; une très jolie fille, en effet.

—Avec qui vit-elle?

—Avec personne, avec tout le monde.

—Et elle demeure?

—Rue Tronchet, numéro… Ah çà, vous voulez lui faire la cour?

—On ne sait pas ce qui peut arriver.

—Et Marguerite?

—Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait mentir; mais je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre fait beaucoup. Or, Marguerite m’a donné mon congé d’une façon si légère, que je me suis trouvé bien sot d’en avoir été amoureux comme je l’ai été, car j’ai été vraiment fort amoureux de cette fille.

Vous devinez avec quel ton j’essayais de dire ces choses-là: l’eau me coulait sur le front.

—Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve, c’est qu’après vous avoir rencontré aujourd’hui, elle est venue tout de suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrivée, elle était toute tremblante, près de se trouver mal.

—Eh bien, que vous a-t-elle dit?

—Elle m’a dit: «Sans doute il viendra vous voir», et elle m’a priée d’implorer de vous son pardon.

—Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C’est une bonne fille, mais c’est une fille; et ce qu’elle m’a fait, je devais m’y attendre. Je lui suis même reconnaissant de sa résolution, car aujourd’hui je me demande à quoi nous aurait menés mon idée de vivre tout à fait avec elle. C’était de la folie.

—Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de la nécessité où elle se trouvait. Il était temps qu’elle vous quittât, mon cher. Le gredin d’homme d’affaires à qui elle avait proposé de vendre son mobilier avait été trouver ses créanciers pour leur demander combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l’on allait vendre dans deux jours.

—Et maintenant, c’est payé?

—À peu près.

—Et qui a fait les fonds?

—Le comte de N… Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès pour cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en est arrivé à ses fins. Il sait bien que Marguerite n’est pas amoureuse de lui, ce qui ne l’empêche pas d’être très gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a racheté ses chevaux, il lui a retiré ses bijoux et lui donne autant d’argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement, cet homme-là restera longtemps avec elle.

—Et que fait-elle? Habite-t-elle tout à fait Paris?

—Elle n’a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous êtes parti. C’est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les vôtres, dont j’ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a tout, excepté un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a voulu le prendre et l’a chez elle. Si vous y tenez, je le lui redemanderai.

—Qu’elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de mon cœur à mes yeux au souvenir de ce village où j’avais été si heureux, et à l’idée que Marguerite tenait à garder une chose qui venait de moi et me rappelait à elle.

Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance auraient disparu et je serais tombé à ses pieds.

—Du reste, reprit Prudence, je ne l’ai jamais vue comme elle est maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe, elle se grise même. Dernièrement, après un souper, elle est restée huit jours au lit; et quand le médecin lui a permis de se lever, elle a recommencé, au risque d’en mourir. Irez-vous la voir?

—À quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez été toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de connaître Marguerite. C’est à vous que je dois d’avoir été son amant, comme c’est à vous que je dois de ne plus l’être, n’est-ce pas?

—Ah! dame, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour qu’elle vous quittât, et je crois que, plus tard, vous ne m’en voudrez pas.

—Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car j’avais du dégoût pour cette femme, à la voir prendre au sérieux tout ce que je lui disais.

—Vous vous en allez?

—Oui.

J’en savais assez.

—Quand vous verra-t-on?

—Bientôt. Adieu.

—Adieu.

Prudence me conduisit jusqu’à la porte, et je rentrai chez moi des larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le cœur.

Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres; ainsi, cet amour profond qu’elle avait pour moi n’avait pas lutté contre le désir de reprendre sa vie passée, et contre le besoin d’avoir une voiture et de faire des orgies.

Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si j’avais réfléchi aussi froidement que je l’affectais, j’aurais vu dans cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l’espérance pour elle de faire taire une pensée continue, un souvenir incessant.

Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai qu’un moyen de torturer cette pauvre créature.

Oh! l’homme est bien petit et bien vil quand l’une de ses étroites passions est blessée.

Cette Olympe, avec qui je l’avais vue, était sinon l’amie de Marguerite, du moins celle qu’elle fréquentait le plus souvent depuis son retour à Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y serait, je cherchai à me faire donner une invitation et je l’obtins.

Quand, plein de mes douloureuses émotions, j’arrivai à ce bal, il était déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans un des quadrilles, j’aperçus Marguerite dansant avec le comte de N…, lequel paraissait tout fier de la montrer, et semblait dire à tout le monde:

—Cette femme est à moi!

J’allai m’adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la regardai danser. À peine m’eut-elle aperçu qu’elle se troubla. Je la vis et je la saluai distraitement de la main et des yeux.

Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi, mais avec ce riche imbécile qu’elle s’en irait, quand je me représentais ce qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours.

Après la contredanse, j’allai saluer la maîtresse de la maison, qui étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d’une gorge éblouissante.

Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle que Marguerite. Je le compris mieux encore à certains regards que celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L’homme qui serait l’amant de cette femme pourrait être aussi fier que l’était M. de N…, et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que Marguerite m’avait inspirée.

Elle n’avait pas d’amant à cette époque. Il ne serait pas difficile de le devenir. Le tout était de montrer assez d’or pour se faire regarder.

Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.

Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.

Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa pelisse et quittait le bal.

 

Chapitre XXIV

 

C’était déjà quelque chose, mais ce n’était pas assez. Je comprenais l’empire que j’avais sur cette femme et j’en abusais lâchement.

Quand je pense qu’elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me pardonnera jamais le mal que j’ai fait.

Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer.

Je m’assis à côté d’Olympe et j’engageai mon argent avec tant de hardiesse qu’elle ne pouvait s’empêcher d’y faire attention. En un instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j’étalais devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents.

J’étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui s’occupât d’elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui lui donnai de l’argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu’elle avait devant elle et probablement chez elle.

À cinq heures du matin on partit.

Je gagnais trois cents louis.

Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière sans que l’on s’en aperçût, car je n’étais l’ami d’aucun de ces messieurs.

Olympe éclairait elle-même l’escalier et j’allais descendre comme les autres, quand, revenant vers elle, je lui dis:

—Il faut que je vous parle.

—Demain, me dit-elle.

—Non, maintenant.

—Qu’avez-vous à me dire?

—Vous le verrez.

Et je rentrai dans l’appartement.

—Vous avez perdu, lui dis-je?

—Oui.

—Tout ce que vous aviez chez vous?

Elle hésita.

—Soyez franche.

—Eh bien, c’est vrai.

—J’ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me garder ici.

Et, en même temps, je jetai l’or sur la table.

—Et pourquoi cette proposition?

—Parce que je vous aime, pardieu!

—Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous voulez vous venger d’elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez.

—Ainsi, vous refusez?

—Oui.

—Préférez-vous m’aimer pour rien? C’est moi qui n’accepterais pas alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions que j’y mets, vous eussiez accepté. J’ai mieux aimé traiter directement avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir; dites-vous que vous êtes belle, et qu’il n’y a rien d’étonnant que je sois amoureux de vous.

Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je n’eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l’avais vue, ce que je venais de dire à cette femme. C’est que j’aimais Marguerite, c’est que j’avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre créature, et qu’au moment même où je proposais ce marché, malgré son extrême beauté, celle avec qui j’allais le conclure me dégoûtait.

Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des caresses et des mots d’amour qu’elle s’était crue obligée de me prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais.

Et cependant on s’était ruiné pour cette femme-là.

À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme amoureux d’une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se répandit aussitôt.

Prudence elle-même s’y laissa prendre et finit par croire que j’avais complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu’elle eût deviné le motif qui me faisait agir, soit qu’elle se trompât comme les autres, répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu’il se croyait devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d’une cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je rougissais du rôle que j’avais pris, et que j’étais près de lui en demander pardon.

Mais ces repentirs avaient la durée de l’éclair et Olympe, qui avait fini par mettre toute espèce d’amour-propre de côté, et compris qu’en faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu’elle voudrait, m’excitait sans cesse contre elle, et l’insultait chaque fois qu’elle en trouvait l’occasion, avec cette persistante lâcheté de la femme autorisée par un homme.

Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n’y avait honteuses choses que je n’engageasse ma maîtresse à raconter et que je ne racontasse moi-même sur Marguerite.

Il fallait être fou pour en arriver là. J’étais comme un homme qui, s’étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations nerveuses où la main est capable d’un crime sans que la pensée y soit pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient supérieure à moi, m’irritaient encore contre elle.

Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s’y était rencontrée avec Marguerite, qui cette fois n’avait pas fait grâce à la sotte fille qui l’insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place. Olympe était rentrée furieuse, et l’on avait emporté Marguerite évanouie.

En rentrant, Olympe m’avait raconté ce qui s’était passé, m’avait dit que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu’elle était ma maîtresse, et qu’il fallait que je lui écrivisse de respecter, moi absent ou non, la femme que j’aimais.

Je n’ai pas besoin de vous dire que j’y consentis, et que tout ce que je pus trouver d’amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître que j’envoyai le jour même à son adresse.

Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât sans rien dire.

Je me doutais bien qu’une réponse allait m’arriver; aussi étais-je résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour.

Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence.

J’essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n’était pas rieuse, et d’un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour, c’est-à-dire depuis trois semaines environ, je n’avais pas laissé échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu’elle en était malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin l’avaient mise dans son lit.

Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m’envoyait demander grâce, en me faisant dire qu’elle n’avait plus la force morale ni la force physique de supporter ce que je lui faisais.

—Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle, c’est son droit, mais qu’elle insulte une femme que j’aime, sous prétexte que cette femme est ma maîtresse, c’est ce que je ne permettrai jamais.

—Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l’influence d’une fille sans cœur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n’est pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre.

—Que mademoiselle Gautier m’envoie son comte de N…, et la partie sera égale.

—Vous savez bien qu’elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand, laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle n’ira pas loin maintenant.

Et Prudence me tendit la main en ajoutant:

—Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse.

—Je n’ai pas envie de rencontrer M. de N…

—M. de N… n’est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir.

—Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu’elle vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d’Antin.

—Et vous la recevrez bien?

—Parfaitement.

—Eh bien, je suis sûre qu’elle viendra.

—Qu’elle vienne.

—Sortirez-vous aujourd’hui?

—Je serai chez moi toute la soirée.

—Je vais le lui dire.

Prudence partit.

Je n’écrivis même pas à Olympe que je n’irais pas la voir. Je ne me gênais pas avec cette fille. À peine si je passais une nuit avec elle par semaine.

Elle s’en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre du boulevard.

Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire du feu partout et je donnai congé à Joseph.

Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui m’agitèrent pendant une heure d’attente; mais, lorsque vers neuf heures j’entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu’en allant ouvrir la porte je fus forcé de m’appuyer contre le mur pour ne pas tomber.

Heureusement l’antichambre était dans la demi-teinte, et l’altération de mes traits était moins visible.

Marguerite entra.

Elle était tout en noir et voilée. À peine si je reconnaissais son visage sous la dentelle.

Elle passa dans le salon et releva son voile.

Elle était pâle comme le marbre.

—Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue.

Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes.

Je m’approchai d’elle.

—Qu’avez-vous, lui dis-je d’une voix altérée.

Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme, elle me dit:

—Vous m’avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait.

—Rien? répliquai-je avec un sourire amer.

—Rien que ce que les circonstances m’ont forcée à vous faire.

Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite.

La dernière fois qu’elle était venue chez moi, elle s’était assise à la place où elle venait de s’asseoir; seulement, depuis cette époque, elle avait été la maîtresse d’un autre; d’autres baisers que les miens avaient touché ses lèvres, auxquelles, malgré moi, tendaient les miennes, et pourtant je sentais que j’aimais cette femme autant et peut-être plus que je ne l’avais jamais aimée.

Cependant il était difficile pour moi d’entamer la conversation sur le sujet qui l’amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit:

—Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j’ai deux choses à vous demander: pardon de ce que j’ai dit hier à Mademoiselle Olympe, et grâce de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore. Volontairement ou non, depuis votre retour, vous m’avez fait tant de mal, que je serais incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j’ai supportées jusqu’à ce matin. Vous aurez pitié de moi, n’est-ce pas? et vous comprendrez qu’il y a pour un homme de cœur de plus nobles choses à faire que de se venger d’une femme malade et triste comme je le suis. Tenez, prenez ma main. J’ai la fièvre, j’ai quitté mon lit pour venir vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence.

En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours.

Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise.

—Croyez-vous donc que je n’ai pas souffert, repris-je, la nuit où, après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à Paris, où je n’ai trouvé que cette lettre qui a failli me rendre fou? Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant!

—Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler. J’ai voulu vous voir autrement qu’en ennemi, voilà tout, et j’ai voulu vous serrer encore une fois la main. Vous avez une maîtresse jeune, jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi.

—Et vous, vous êtes heureuse, sans doute?

—Ai-je le visage d’une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et l’étendue.

—Il ne dépendait que de vous de n’être jamais malheureuse; si toutefois vous l’êtes comme vous le dites.

—Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma volonté. J’ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme vous paraissez le dire, mais à une nécessité sérieuse et à des raisons que vous saurez un jour, et qui vous feront me pardonner.

—Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd’hui?

—Parce qu’elles ne rétabliraient pas un rapprochement impossible entre nous, et qu’elles vous éloigneraient peut-être de gens dont vous ne devez pas vous éloigner.

—Quelles sont ces gens?

—Je ne puis vous le dire.

—Alors, vous mentez.

Marguerite se leva et se dirigea vers la porte.

Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur sans en être ému, quand je comparais en moi-même cette femme pâle et pleurante à cette fille folle qui s’était moquée de moi à l’Opéra-Comique.

—Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte.

—Pourquoi?

—Parce que, malgré ce que tu m’as fait, je t’aime toujours et que je veux te garder ici.

—Pour me chasser demain, n’est-ce pas? Non, c’est impossible! Nos deux destinées sont séparées, n’essayons pas de les réunir; vous me mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne pouvez que me haïr.

—Non, Marguerite, m’écriai-je en sentant tout mon amour et tous mes désirs se réveiller au contact de cette femme. Non, j’oublierai tout, et nous serons heureux comme nous nous étions promis de l’être.

Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit:

—Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous voudrez, prenez-moi, je suis à vous.

Et, ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canapé et se mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces réactions si fréquentes de sa maladie, le sang lui montait du cœur à la tête et l’étouffait.

Une toux sèche et rauque s’ensuivit.

—Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture.

Je descendis moi-même congédier cet homme.

Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et ses dents claquaient de froid.

Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu’elle fît un mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit.

Alors je m’assis auprès d’elle et j’essayai de la réchauffer sous mes caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait.

Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite semblait être passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l’aimais tant, qu’au milieu des transports de son amour fiévreux, je me demandais si je n’allais pas la tuer pour qu’elle n’appartînt jamais à un autre.

Un mois d’un amour comme celui-là, et de corps comme de cœur, on ne serait plus qu’un cadavre.

Le jour nous trouva éveillés tous deux.

Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s’arrêtaient sur sa joue, brillantes comme des diamants. Ses bras épuisés s’ouvraient de temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit.

Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s’était passé depuis mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite:

—Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris?

—Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu’il me restera un souffle, je serai l’esclave de tes caprices. À quelque heure du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi; mais n’associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me rendrais trop malheureuse.

«Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne me demande pas autre chose.

Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans laquelle elle me laissait. Deux heures après son départ, j’étais encore assis sur le lit qu’elle venait de quitter, regardant l’oreiller qui gardait les plis de sa forme, et me demandant ce que j’allais devenir entre mon amour et ma jalousie.

À cinq heures, sans savoir ce que j’y allais faire, je me rendis rue d’Antin.

Ce fut Nanine qui m’ouvrit.

—Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras.

—Pourquoi?

—Parce que M. le comte de N… est là, et qu’il a entendu que je ne laisse entrer personne.

—C’est juste, balbutiai-je, j’avais oublié.

Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l’action honteuse que j’allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à-tête inviolable avec le comte, répétant les mêmes mots qu’elle m’avait dits la nuit, et prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots:

«Vous êtes partie si vite ce matin, que j’ai oublié de vous payer.

«Voici le prix de votre nuit.»

Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me soustraire au remords instantané de cette infamie.

J’allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire.

Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans cœur et sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme avait-il fait avec elle le rêve que j’avais fait avec Marguerite.

Elle me demanda de l’argent, je lui en donnai, et libre alors de m’en aller, je rentrai chez moi.

Marguerite ne m’avait pas répondu.

Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la journée du lendemain.

À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de plus.

—Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme.

—Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de Boulogne, et qui m’a recommandé de ne l’apporter que lorsque la voiture serait hors de la cour.

Je courus chez Marguerite.

—Madame est partie pour l’Angleterre aujourd’hui à six heures, me répondit le portier.

Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J’étais épuisé par toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient; j’allai dire à mon père le désir que j’avais de l’accompagner; mon père me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je m’embarquai à Marseille.

Ce fut à Alexandrie que j’appris par un attaché de l’ambassade, que j’avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille.

Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que vous connaissez et que je reçus à Toulon.

Je partis aussitôt, et vous savez le reste.

Maintenant, il ne vous reste plus qu’à lire les quelques feuilles que Julie Duprat m’a remises et qui sont le complément indispensable de ce que je viens de vous raconter.

 

Chapitre XXV

 

Armand, fatigué de ce long récit souvent interrompu par ses larmes, posa ses deux mains sur son front et ferma les yeux, soit pour penser, soit pour essayer de dormir, après m’avoir donné les pages écrites de la main de Marguerite.

Quelques instants après, une respiration un peu plus rapide me prouvait qu’Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bruit fait envoler.

Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni retrancher aucune syllabe:

«C’est aujourd’hui le 15 décembre. Je suis souffrante depuis trois ou quatre jours. Ce matin j’ai pris le lit; le temps est sombre, je suis triste; personne n’est auprès de moi, je pense à vous, Armand. Et vous, où êtes-vous à l’heure où j’écris ces lignes? Loin de Paris, bien loin, m’a-t-on dit, et peut-être avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin, soyez heureux, vous à qui je dois les seuls moments de joie de ma vie.

«Je n’avais pu résister au désir de vous donner l’explication de ma conduite, et je vous avais écrit une lettre; mais écrite par une fille comme moi, une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge, à moins que la mort ne la sanctifie de son autorité, et qu’au lieu d’être une lettre, elle ne soit une confession.

«Aujourd’hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j’ai toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de la poitrine, et la façon dont j’ai vécu jusqu’à présent n’a pu qu’empirer cette affection, le seul héritage qu’elle m’ait laissé; mais je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir.

«Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de récrire, pour me donner une nouvelle preuve de ma justification: vous vous rappelez, Armand, comment l’arrivée de votre père nous surprit à Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette arrivée me causa, de la scène qui eut lieu entre vous et lui et que vous me racontâtes le soir.

«Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous attendiez votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait chez moi, et me remettait une lettre de M. Duval.

«Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un prétexte quelconque et de recevoir votre père; il avait à me parler et me recommandait surtout de ne vous rien dire de sa démarche.

«Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour d’aller de nouveau à Paris le lendemain.

«Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous fais grâce de l’impression que me causa son visage sévère. Votre père était imbu des vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit un être sans cœur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l’or, toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main qui lui tend quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la fait vivre et agir.

«Votre père m’avait écrit une lettre très convenable pour que je consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à fait comme il avait écrit. Il y eut assez de hauteur, d’impertinence et même de menaces, dans ses premières paroles, pour que je lui fisse comprendre que j’étais chez moi et que je n’avais de compte à lui rendre de ma vie qu’à cause de la sincère affection que j’avais pour son fils.

«M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu’il ne pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinât pour moi; que j’étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne devais pas me servir de ma beauté pour perdre l’avenir d’un jeune homme par des dépenses comme celles que je faisais.

«À cela, il n’y avait qu’une chose à répondre, n’est-ce pas? C’était de montrer les preuves que depuis que j’étais votre maîtresse, aucun sacrifice ne m’avait coûté pour vous rester fidèle sans vous demander plus d’argent que vous ne pouviez en donner. Je montrai les reconnaissances du Mont-de-Piété, les reçus des gens à qui j’avais vendu les objets que je n’avais pu engager, je fis part à votre père de ma résolution de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour vivre avec vous sans vous être une charge trop lourde. Je lui racontai notre bonheur, la révélation que vous m’aviez donnée d’une vie plus tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre à l’évidence, et me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s’était présenté d’abord.

«Puis il me dit:

«—Alors, madame, ce n’est plus par des remontrances et des menaces, mais par des prières, que j’essayerai d’obtenir de vous un sacrifice plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils.

«Je tremblai à ce préambule.

«Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d’un ton affectueux:»

«—Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire; comprenez seulement que la vie a parfois des nécessités cruelles pour le cœur, mais qu’il faut s’y soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des générosités inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et ne vous valent pas. Mais songez qu’à côté de la maîtresse, il y a la famille; qu’outre l’amour, il y a les devoirs; qu’à l’âge des passions succède l’âge où l’homme, pour être respecté, a besoin d’être solidement assis dans une position sérieuse. Mon fils n’a pas de fortune, et cependant il est prêt à vous abandonner l’héritage de sa mère. S’il acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet abandon qui vous mettrait toujours à l’abri d’une adversité complète. Mais ce sacrifice, il ne peut l’accepter, parce que le monde, qui ne vous connaît pas, donnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si Armand vous aime, si vous l’aimez, si ce double amour est un bonheur pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu’une chose, c’est qu’Armand Duval a souffert qu’une fille entretenue—pardonnez-moi, mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire—vendît pour lui ce qu’elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait, soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors? Votre jeunesse serait perdue, l’avenir de mon fils serait détruit; et moi, son père, je n’aurais que de l’un de mes enfants la récompense que j’attends des deux.

«Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera; vous êtes noble, et le souvenir d’une bonne action rachètera pour vous bien des choses passées. Depuis six mois qu’il vous connaît, Armand m’oublie. Quatre fois je lui ai écrit sans qu’il songeât une fois à me répondre. J’aurais pu mourir sans qu’il le sût!

«Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n’avez vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle sa modeste position vous condamnerait, et qui n’est pas faite pour votre beauté. Qui sait ce qu’il ferait alors! Il a joué, je l’ai su; sans vous en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d’ivresse, il eût pu perdre une partie de ce que j’amasse, depuis bien des années, pour la dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes vieux jours. Ce qui eût pu arriver peut arriver encore.

«Êtes-vous sûre, en outre, que la vie que vous quitteriez pour lui ne vous attirerait pas de nouveau? Êtes-vous sûre, vous qui l’avez aimé, de n’en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez peut-être pas le consoler, si, avec l’âge, des idées d’ambition succèdent à des rêves d’amour? Réfléchissez à tout cela, madame: vous aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste de le lui prouver encore: en faisant à son avenir le sacrifice de votre amour. Aucun malheur n’est encore arrivé, mais il en arriverait, et peut-être de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d’un homme qui vous a aimée; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut être tué enfin, et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui vous demanderait compte de la vie de son fils.

«Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez donc ce qui m’amenait à Paris. J’ai une fille, je viens de vous le dire, jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait de cet amour le rêve de sa vie. J’avais écrit tout cela à Armand, mais tout occupé de vous, il ne m’a pas répondu. Eh bien, ma fille va se marier. Elle épouse l’homme qu’elle aime, elle entre dans une famille honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de l’homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris, et m’a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie. L’avenir d’une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de compter sur l’avenir, est entre vos mains.

«Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser? Au nom de votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de ma fille.

«Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que j’avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre père, acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que votre père n’osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur les lèvres: que je n’étais après tout qu’une fille entretenue, et que quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait toujours l’air d’un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver un pareil avenir, et que j’acceptais des responsabilités auxquelles mes habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous aimais, Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les chastes sentiments qu’il évoquait en moi, l’estime de ce vieillard loyal que j’allais conquérir, la vôtre que j’étais sûre d’avoir plus tard, tout cela éveillait en mon cœur de nobles pensées qui me relevaient à mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanités, inconnues jusqu’alors. Quand je songeais qu’un jour ce vieillard, qui m’implorait pour l’avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses prières, comme le nom d’une mystérieuse amie, je me transformais et j’étais fière de moi.

«L’exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces impressions; mais voilà ce que j’éprouvais, ami, et ces sentiments nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des jours heureux passés avec vous.»

«—C’est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes. Croyez-vous que j’aime votre fils?

«—Oui, me dit M. Duval.

«—D’un amour désintéressé?

«—Oui.

«—Croyez-vous que j’avais fait de cet amour l’espoir, le rêve et le pardon de ma vie?

«—Fermement.

«—Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que j’aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu’avant huit jours votre fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque temps, mais guéri pour jamais.

«—Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m’embrassant sur le front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je crains bien que vous n’obteniez rien de mon fils.

«—Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra.

«Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour l’un comme pour l’autre.

«J’écrivis à Prudence que j’acceptais les propositions de M. le comte de N…, et qu’elle allât lui dire que je souperais avec elle et lui.

«Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu’elle renfermait, je priai votre père de la faire remettre à son adresse en arrivant à Paris.

«Il me demanda néanmoins ce qu’elle contenait.

«—C’est le bonheur de votre fils, lui répondis-je.

«Votre père m’embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes d’autrefois, et au moment où je venais de consentir à me livrer à un autre homme, je rayonnai d’orgueil en songeant à ce que je rachetais par cette nouvelle faute.

«C’était bien naturel, Armand; vous m’aviez dit que votre père était le plus honnête homme que l’on pût rencontrer.

«M. Duval remonta en voiture et partit.

«Cependant j’étais femme, et quand je vous revis, je ne pus m’empêcher de pleurer, mais je ne faiblis pas.

«Ai-je bien fait? Voilà ce que je me demande aujourd’hui que j’entre malade dans un lit que je ne quitterai peut-être que morte.

«Vous avez été témoin de ce que j’éprouvais à mesure que l’heure de notre inévitable séparation approchait; votre père n’était plus là pour me soutenir, et il y eut un moment où je fus bien près de tout vous avouer, tant j’étais épouvantée de l’idée que vous alliez me haïr et me mépriser.

«Une chose que vous ne croirez peut-être pas, Armand, c’est que je priai Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu’il acceptait mon sacrifice, c’est qu’il me donna cette force que j’implorais.

«À ce souper, j’eus besoin d’aide encore, car je ne voulais pas savoir ce que j’allais faire, tant je craignais que le courage ne me manquât!

«Qui m’eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la seule pensée d’un nouvel amant?

«Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j’étais dans le lit du comte.

«Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je vous ai pardonné tout le mal que vous m’avez fait depuis ce jour.»

 

Chapitre XXVI

 

«Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c’est ce que j’ai souffert depuis notre séparation.

«J’avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me doutais bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour où je vous rencontrai aux Champs-Elysées, je fus émue, mais non étonnée.

«Alors commença cette série de jours dont chacun m’apporta une nouvelle insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre qu’elle était la preuve que vous m’aimiez toujours, il me semblait que, plus vous me persécuteriez, plus je grandirais à vos yeux le jour où vous sauriez la vérité.

«Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l’amour que vous aviez eu pour moi avait ouvert mon cœur à de nobles enthousiasmes.

«Cependant je n’avais pas été tout de suite aussi forte.

«Entre l’exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour, un temps assez long s’était écoulé pendant lequel j’avais eu besoin d’avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour m’étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit, n’est-ce pas, que j’étais de toutes les fêtes, de tous les bals, de toutes les orgies?

«J’avais comme l’espérance de me tuer rapidement, à force d’excès, et, je crois, cette espérance ne tardera pas à se réaliser. Ma santé s’altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j’envoyai madame Duvernoy vous demander grâce, j’étais épuisée de corps et d’âme.

«Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez récompensé la dernière preuve d’amour que je vous ai donnée, et par quel outrage vous avez chassé de Paris la femme qui, mourante, n’avait pu résister à votre voix quand vous lui demandiez une nuit d’amour, et qui, comme une insensée, a cru, un instant, qu’elle pourrait ressouder le passé et le présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait, Armand: on ne m’a pas toujours payé mes nuits aussi cher!

«J’ai tout laissé alors! Olympe m’a remplacée auprès de M. de N… et s’est chargée, m’a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon départ. Le comte de G… était à Londres. C’est un de ces hommes qui, ne donnant à l’amour avec les filles comme moi que juste assez d’importance pour qu’il soit un passe-temps agréable, restent les amis des femmes qu’ils ont eues et n’ont pas de haine, n’ayant jamais eu de jalousie; c’est enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu’un côté de leur cœur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C’est à lui que je pensai tout de suite. J’allai le rejoindre. Il me reçut à merveille, mais il était là-bas l’amant d’une femme du monde, et craignait de se compromettre en s’affichant avec moi. Il me présenta à ses amis qui me donnèrent un souper après lequel l’un d’eux m’emmena.

«Que vouliez-vous que je fisse, mon ami?

«Me tuer? C’eût été charger votre vie, qui doit être heureuse, d’un remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de mourir?

«Je passai à l’état de corps sans âme, de chose sans pensée; je vécus pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris et je demandai après vous; j’appris alors que vous étiez parti pour un long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce qu’elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de ramener le duc, mais j’avais trop rudement blessé cet homme, et les vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu’ils s’aperçoivent qu’ils ne sont pas éternels. La maladie m’envahissait de jour en jour, j’étais pâle, j’étais triste, j’étais plus maigre encore. Les hommes qui achètent l’amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y avait à Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on m’oublia un peu. Voilà le passé jusqu’à hier.

«Maintenant je suis tout à fait malade. J’ai écrit au duc pour lui demander de l’argent, car je n’en ai pas, et les créanciers sont revenus, et m’apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le duc me répondra-t-il? Que n’êtes-vous à Paris, Armand! Vous viendriez me voir et vos visites me consoleraient.»