La dernière fois que nous avons été des enfants
Sœur Agnese et Vittorio
« Maudit hypocrite. Avec tout ce que mon père a fait pour lui. Camarades dans la bataille, amis dans la vie, disait-il toujours, les yeux brillants, en plus ! » bougonne Vittorio sans relâche tout en avançant péniblement derrière la sœur.
Il a tellement insisté auprès d’elle, « dites au commissaire que l’un des trois disparus est le fils de Carlo Alberto Barocci ! », qu’elle a ressenti un léger plaisir à l’informer que la bonne réputation des Barocci avait déclenché la mise en alerte d’à peine trois policiers à la gare, rien d’autre. « Pour contrôler entièrement la ligne de chemin de fer, il faudrait un régiment », voilà ce qu’a dit le commissaire, consterné, et voilà ce qu’elle a fidèlement rapporté.
« Ce serait ici ? demande Agnese en montant sur un monceau de gravats à côté du cimetière.
— Un tas de pierres et de briques plein de fourmis, a dit le garçon. Mais comment savoir, ici tout est un tas de quelque chose. »
Vittorio scrute le terrain, trop de détritus pour espérer repérer des traces. Du blanc dans l’herbe attire son attention. Ce sont des cigarettes. Allemandes. Allumées et presque tout de suite éteintes, un luxe qu’aucun adulte ne se permettrait. Il jette un coup d’œil à sa montre.
« Il est bientôt minuit, on ne peut pas les laisser prendre plus d’avance. Assez perdu de temps, qui ose gagne ! »
Ils avancent le long des rails à un rythme soutenu, cherchant fiévreusement des yeux à arracher quelques détails à l’uniformité de la nuit, le souffle alourdi par l’angoisse. Ces enfants risquent leur vie, et eux peuvent uniquement s’en remettre aux souvenirs d’un garçon de six ans qui a bredouillé quelque chose à propos d’une route vers le cimetière et de cartes allemandes.
« Combien de kilomètres auront-ils bien pu faire ? questionne sœur Agnese.
— Je suis sûr que d’ici peu on les verra surgir sur le chemin du retour. Trois enfants seuls, la nuit… ils sont probablement morts de peur. »
La religieuse acquiesce, mais n’arrive pas à se tranquilliser.
« Au cas où ils ne seraient pas encore morts de peur, combien de kilomètres auront-ils bien pu faire ?
— Ils sont petits, ce n’est pas facile de marcher le long des rails, et puis ils ont une fillette avec eux. Pas plus de huit à dix. »
Alors au moins quinze, se dit sœur Agnese, qui garde clairement à l’esprit les courses de Vanda dans le jardin de l’orphelinat, des allers-retours sans pause. Notre-Dame de Bon Secours, qu’elle se fasse une entorse, petite mais douloureuse, qui l’empêche d’aller trop loin. Non, pas Vanda, je t’en prie, je ne devrais pas avoir de filles préférées mais elle non, il ne peut rien lui arriver de mal. Il doit y avoir un équilibre, elle pèse beaucoup, Sainte Mère, et nous sert à contrebalancer les maux de ce monde.
« Vous pensez qu’Italo a vraiment une carte ? » demande-t-elle quelques minutes plus tard, alors qu’aucun enfant terrifié n’a encore émergé de l’obscurité.
Vittorio écarte les bras en signe de découragement.
« Ça fait des heures que je me creuse les méninges pour comprendre ce qu’a dit ce garçon. C’est évident qu’il n’existe aucune carte. Ils ont appris que leur ami avait été emmené en train et Dieu sait comment, ils se sont mis en tête qu’ils pourraient le rejoindre. Avant-hier, Italo m’a interrogé sur les voies, sur la direction des convois… comment pouvais-je imaginer ? »
Sœur Agnese repense aux questions de Vanda, elle aussi voulait obtenir des informations sur les trains des Allemands. Et elle songe avec effroi à sa réponse : ils ne vont pas très loin. Elle n’aurait jamais pu imaginer que ce pieux mensonge encouragerait la petite à entreprendre un voyage impossible. Ça fait un moment que je ne le bats plus comme je devrais, pense Vittorio de son côté. C’est comme ça qu’il remercie la famille pour toutes ses attentions ? Il n’y a pas pire qu’un enfant gâté, si ce n’est un fils efféminé. Comme le frère d’Aristide Calamai, qui fait un salut romain honteux, avec cette petite voix stridente et la main qui flotte. La pire chose qui puisse arriver. Ça et un frère mort.
Ils marchent côte à côte en s’encourageant et en échangeant des opinions sur les punitions exemplaires à infliger aux trois ingrats. D’heure en heure, la frustration et la nervosité commencent toutefois à gagner du terrain, surtout dans l’esprit de Vittorio, un jeune homme de la nouvelle Italie peu enclin aux discussions, porté sur l’action. Face à toute circonstance adverse, il a immédiatement besoin d’identifier un ennemi. Quitte à se tromper.
« Ce garçon juif, vous le connaissez ? » demande-t-il à la sœur et, prenant un air soupçonneux : « C’est quel genre ?
— Quel genre voulez-vous que ce soit, un enfant d’à peine dix ans ? répond sœur Agnese d’un ton ferme.
— Votre petite s’est amourachée de lui, pas vrai ? » relance Vittorio.
Sœur Agnese lève les yeux au ciel, implore un peu de pitié.
« Ce n’est qu’une orpheline, le seul amour qu’elle désire, c’est celui d’une mère.
— Pourtant c’est un peu étrange qu’une orpheline décide de s’échapper de nuit pour se lancer à la poursuite d’un simple ami, vous ne trouvez pas ?
— Peut-être que c’est Italo qui s’est amouraché, marmonne la sœur.
— Je vous ai entendue ! »
Tant mieux, pense Agnese.
OceanofPDF.com