La dernière fois que nous avons été des enfants
Voleurs d’amis
Après les trois jours de punition, le monde de Cosimo connaît une nouvelle phase d’expansion. Les après-midi dans la cour passent à toute vitesse, identiques. Victoire éclair contre les troupes anglaises, partie de billes et lecture de la bande dessinée apportée par Italo, tandis que les regards se tournent régulièrement vers la porte d’entrée dans l’attente de Riccardo – il est peut-être malade ou travaille avec son père, ou alors tous ses grands-parents sont morts en même temps – qui ne se montre pas depuis quatre jours.
Jusqu’au moment où Vanda déboule dans la cour, le visage plus étrange et blanc que d’habitude. Elle entraîne Italo et Cosimo vers le quartier général, elle est agitée, sort une flopée de mots qui n’ont aucun sens.
« Qui ? Qui a volé Riccardo ? lui demande Italo en essayant d’y mettre de l’ordre.
— Les Allemands !
— Les Allemands ? Et pourquoi ils l’ont volé ?
— Pas seulement lui ! Ils ont pris un tas de gens, samedi, dans le ghetto.
— Et comment tu le sais, toi ?
— Hier, sœur Agnese est rentrée toute chamboulée et s’est enfermée dans le bureau de la mère supérieure avec les autres sœurs. Elle criait qu’ils avaient emmené des familles entières, et puis je l’ai entendue dire : les Segre aussi !
— Et les autres, qu’est-ce qu’elles ont dit ?
— Des trucs de bonnes sœurs. Oh Jésus, oh Mère de Dieu, l’une d’entre elles a dit : adieu les boutons. »
Italo hoche la tête, l’air sévère.
« Il ne devait pas se mélanger à ces gens.
— Quelles gens ? Il vivait avec ses parents.
— Peu importe ! C’est pas le bon moment pour être juif ni pour habiter dans le ghetto. Vous voyez ce qui se passe après ?
— Mais pourquoi ils l’ont volé lui ? Qu’est-ce qu’il a fait ? » demande Vanda.
Cosimo secoue la tête, il n’en a pas la moindre idée.
« Les Juifs sont ennemis du fascisme et des Allemands. C’est pour ça qu’ils les prennent, dit Italo.
— Mais lui n’a jamais rien fait de mal. C’est pas un méchant ennemi.
— Lui non, bien sûr, mais mets-toi à la place des Allemands. Qu’est-ce que tu fais, tu sépares un enfant de ses parents ? »
Les amis baissent les yeux. Arrachent des brins d’herbe. Grattent les croûtes sur leurs genoux. Cosimo se sent coupable, la pensée que son ami puisse s’être attiré des ennuis par sa faute lui reste sur l’estomac. Il y a toutes sortes de choses qui sont interdites aux Juifs désormais, il le sait bien, parmi lesquelles certainement aussi les sorties nocturnes dans les caves. Les trois ont maintenant le regard fixé sur le même point, là où le Maremmano devrait être assis. Un beau gros vide. Comme si leur étonnement quand Riccardo pensait comme un adulte, le bien-être qu’ils éprouvaient à son seul contact et la gratitude au fond de son regard, qui leur donnait le sentiment d’être spéciaux, le faisaient paraître encore plus grand.
« Et ils l’ont emmené où ? demande Cosimo à Vanda.
— Aucune idée. D’après ce que j’ai compris, ils les ont d’abord entassés dans un endroit et ensuite ils les ont tous mis dans un train. »
Dans un train, se répète Italo. Il se lève d’un bond, fait les cent pas devant le quartier général en additionnant trains et prisonniers, en quête d’un résultat qui continue à lui échapper. Pourquoi ils mettent les gens dans des trains ? s’interroge Cosimo de son côté, et l’instant suivant se pressent dans sa tête des images peu concluantes de familles vivant dans des wagons, de pères sortant pour aller au travail, d’épouses les saluant depuis les fenêtres et d’enfants jouant sur les quais.
« S’il est dans un train, on peut aller le voir. La gare n’est pas très loin. »
Sans lever les yeux, Vanda hoche la tête :
« C’était un train qui partait, pas un de ceux qui restent en gare. »
Tout en disant cela, elle songe que Riccardo ne viendra plus lui rendre visite à l’orphelinat, et ça c’est moche. Très moche, vu qu’il était pratiquement sur le point de lui demander sa main. Puis une autre pensée s’insinue dans sa tête. Une de ces idées horribles qui naissent, se développent et souvent prospèrent de façon démesurée contre sa volonté : si les Allemands ont volé tellement d’enfants, il restera peut-être quelques parents dans le ghetto qui ont maintenant besoin d’une fille propre et soignée.
« Comment on peut savoir où est allé ce train ? » s’enquiert Cosimo.
Italo, toujours occupé à faire les cent pas devant le buisson, ordonne à ses amis de se taire, avec tous ces bavardages il n’arrive pas à penser. Puis il s’arrête et se met à se balancer sur la pointe des pieds, les mains sur les hanches et les lèvres étirées dans une expression qui à ses yeux rappelle le Duce mais qui, selon Cosimo, lui donne plutôt un air imbécile. Il continue à se dandiner en hochant la tête, signe que quelque chose est en train de s’éclaircir dans son esprit. Quelque chose qui fait disparaître l’émulation qui existait entre eux en lui redonnant l’éclat de son enfance.
« On se voit demain ! Même heure ! » dit-il en décampant.
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