La dernière fois que nous avons été des enfants
Sœur Agnese et Vittorio
Quelques heures avant le coucher du soleil, ils ont fini par rejoindre une gare. Une petite gare de campagne. Vittorio a clamé haut et fort son nom et son grade et réuni le maigre personnel : un vieil homme faisant fonction de chef de gare, un quadragénaire invalide faisant fonction de vice-chef et deux jeunes invalides d’une vingtaine d’années faisant tout le reste. Il les a ensuite soumis à un interrogatoire en règle. « Avez-vous vu trois enfants ? » Ils en ont vu des dizaines, en croisent tous les jours. « Un garçon en tenue de balilla et une fille très costaude ? » C’est bien possible, mais ils ne peuvent pas le jurer, ils sont cheminots, pas nounous. « Mais vous n’avez pas été informés de la disparition de trois enfants ? » Non, ils n’ont été informés de rien. « Parmi eux, il y a le fils du commendator Carlo Alberto Barocci ! » Vive compassion pour le Barocci en question. Vittorio, hors de lui, a téléphoné au commissaire, qui s’est défilé, puis à son père, qui une fois de plus n’a pas répondu, avant de reprendre la route avec la sœur, comptant sur la promesse du seul père de famille de ce groupe de cheminots poltrons, le chef de gare. Ce dernier avertira personnellement tous les mécaniciens de passage.
L’obscurité revendique maintenant ses droits, les serre contre elle avec l’avidité d’un tyran. Agnese la regarde avec mépris ; elle n’a pas épargné leurs efforts, n’a pas eu pitié des enfants. Alors autant le défier, ce tyran, et poursuivre leur marche. Vanda n’est pas habituée à dormir sans quelqu’un qui veille sur son sommeil, et la fillette est trop innocente pour imaginer à quel point la nuit est un incubateur de dangers. Mère miraculeuse, aide-la, toi. Agnese s’assoit contre un tronc d’arbre, épuisée, pendant que Vittorio monte une tente d’une main experte à partir d’un rouleau de tissu et d’un tas de piquets en bois.
« Petite, remarque-t-elle.
— C’est celle d’Italo. Il a dû partir avec la mienne. Je ne pensais pas qu’on en aurait besoin, et voilà… »
Avec un peu plus de visibilité, Vittorio n’hésiterait pas, il se remettrait tout de suite en route. Mais ce sont des nuits de lune avare qui rendent la marche incertaine, et il est trop expérimenté pour commettre une telle imprudence. Si l’un d’entre eux avait un accident, s’ils dépassaient le campement des enfants sans s’en apercevoir, ce serait la fin. Italo est là, à quelques centaines de mètres, il en est persuadé. Un frère sent ce genre de chose.
Il retire ses chaussures et enlève son maillot, découvrant quelques instants son torse large et sec. Les filles doivent être folles de lui, pense sœur Agnese, tournant immédiatement le regard vers son bréviaire. Elle se sent invulnérable, loin des désirs charnels. Elle qui a le même âge que Vittorio, elle le regarde comme le ferait une mère.
« Demain, on partira avant l’aube. Avec un peu de chance, on les surprendra dans leur sommeil », annonce Vittorio en se glissant dans la tente.
La sœur répond par un signe de tête, sans détacher les yeux de son petit livre.
« Vous ne voulez pas vous mettre à l’abri ? lui demande Vittorio en l’invitant à entrer.
— Vous ne devez pas vous inquiéter pour moi, Dieu est mon gardien. Je serai très bien dehors, je suis née à la campagne.
— Elle n’est pas aussi petite qu’elle y paraît. On peut aussi mettre le sac à dos au milieu, si vous préférez. »
Agnese continue à murmurer sa prière. Vittorio la regarde et se gratte la tête, pensif.
« Je suis désolé pour les discussions d’aujourd’hui, ajoute-t-il d’un ton détaché, comme si ça ne le concernait pas. Mais cette histoire est absurde, ça rend fou.
— Je vous comprends.
— Tous les enfants pensent à s’échapper un jour ou l’autre, il y en a qui préparent un petit baluchon et qui disparaissent quelques heures, mais vous avez déjà vu des enfants partir de nuit et qui, après une journée entière, ne sentent pas encore l’appel de leur maison, de leur famille… ?
— Il faut croire que l’appel est faible », l’interrompt sœur Agnese.
Vittorio se retient à grand-peine.
« Celui de l’orphelinat aussi, dans ce cas.
— L’orphelinat est par définition un lieu d’accueil transitoire. On sait très bien que ceux qui y rentrent le font avec le désir d’en sortir au plus vite. Et c’est normal. »
Cette arrogance à peine dissimulée par le ton de voix suave, cette superbe de princesse canonisée… Vittorio s’enferme nerveusement dans la tente.
« Ne le prenez pas mal, tempère sœur Agnese. Nous avons tous échoué, c’est évident. Une nation en guerre est le pire endroit où faire grandir les enfants, surtout quand on est en train de perdre. On le savait bien avant de s’engager, mais quelqu’un a décidé pour nous tous d’accepter le risque. »
Quelques secondes de silence, puis la tente répond :
« Quoi qu’il en soit, la guerre, on n’est pas en train de la perdre.
— Bien entendu, bien entendu », répond Agnese sur un ton maternel affecté.
Vittorio sort et remet ses chaussures. Peut-on hurler à une sœur « Taisez-vous ! » ou « Ici, c’est moi qui commande ! » ? Il déteste les hiérarchies floues mais dans le doute, pour ne pas la laisser gagner, il se contente de grommeler et d’aller s’asseoir de l’autre côté de l’arbre. Agnese feuillette son livre avec indifférence, une page après l’autre. La tente est là à les attendre, comme si elle les regardait bouche bée.
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