La dernière fois que nous avons été des enfants

Fabio Bartolomei · Chapitre 9 sur 48

Pages du PDF

La dernière fois que nous avons été des enfants

Le destin des impavides

Il avait dit demain à l’heure habituelle, or l’heure habituelle est passée depuis un moment. Ça ne se fait pas. À dix ans, les promesses sont une chose sérieuse, croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer. Vanda, qui devra retourner sous peu à l’orphelinat, fait les cent pas, indignée, les mains dans le dos ; Cosimo, les bras croisés, tourne le dos à la porte et joue les offensés, lorsque soudain les enfants se retournent vers l’entrée en entendant un piétinement sourd qui ressemble à un début d’averse de grêle.

L’arrivée animée du balilla culmine avec un dérapage sur le pavé. Une affaire de riches, de ceux qui ont au moins deux paires de chaussures dans l’armoire.

« Je sais où est Riccardo, annonce-t-il.

— C’est vrai ? demande Vanda.

— J’ai une carte ! »

Ils se réfugient dans le quartier général, où des yeux indiscrets peuvent parfaitement les voir maintenant que l’aubépine a commencé à perdre ses feuilles. Italo extrait de sa poche le papier plié en quatre, Cosimo et Vanda s’agitent impatiemment autour de lui, dans un silence pieux. Il le montre sans le déplier, histoire de savourer chaque vibration de leurs regards impatients, avant de le dévoiler.

« C’est pas une carte, c’est un dessin, observe Cosimo.

— T’es aveugle ? Il y a l’endroit où se trouve Riccardo et la route pour le retrouver, donc c’est une carte !

— C’est laquelle, la route pour le retrouver ? s’enquiert Vanda.

— Comment ça, laquelle. C’est celle-ci, la voie de chemin de fer. Vous voyez pas que les rails se terminent juste à l’intérieur ?

— Donc c’est là qu’il est, Riccardo, au bout de la voie ferrée. »

La carte passe de main en main.

« Comment t’as fait pour te la procurer ? s’étonne Cosimo.

— Un ami de mon père l’a dessinée pendant qu’il parlait de l’endroit où les Allemands emmènent les ennemis. C’était un officier, quelqu’un d’important, et en plus allemand, alors on peut s’y fier.

— C’est quel genre d’endroit ? Une prison ?

— Non, je crois pas, autrement il aurait dessiné les barreaux aux fenêtres. Et puis il appelait ça un camp.

— Maintenant qu’on sait où est Riccardo, on pourrait aller le voir, dit Vanda.

— Et comment ? demande Cosimo.

— Si la voie ferrée se termine à l’intérieur du camp, il suffira de suivre les rails. »

Cosimo prend la carte, l’observe attentivement.

« Oui, c’est vrai. Mais à quelle distance il pourrait être, ce camp ?

— Je sais pas exactement, lui répond Italo.

— Peut-être très loin. »

Vanda lève le doigt, comme on lui a appris à le faire en classe.

« Je le sais, moi, c’est pas trop loin. J’ai demandé à sœur Agnese et elle a dit que les trains des Allemands vont juste un peu loin. Vers le nord. »

Oui, mais un peu loin ça veut dire quoi ? s’interrogent-ils tous les trois. À pied, le camp d’entraînement est un peu loin, l’école également, et même la via delle Milizie, là où on les emmenait assister au passage du Duce à cheval, est un peu loin s’il pleut. En train, en revanche, difficile à dire. Surtout quand on n’en a jamais pris.

« Si on y va en train, nous aussi on arrivera à faire l’aller-retour en quelques heures ? » demande Cosimo.

Italo fait la grimace.

« Mais quel train ? Comme s’ils allaient vendre des billets à trois enfants ! Et si on monte dedans en cachette, ils finiront par nous trouver et nous ramener tout droit à la maison. La seule façon, c’est d’y aller à pied.

— Et ça mettra combien de temps ?

— Beaucoup plus que quelques heures, mais qu’est-ce que ça change ? Si on rentre le soir on se prend une raclée, si on revient deux jours plus tard aussi.

— Deux jours ? répète Cosimo, l’air alarmé.

— Oui, au moins un pour y aller et un pour revenir, peut-être le double, impossible que le camp soit plus près. Autrement ils auraient dit aux Juifs de le faire à pied, sans dépenser une fortune pour acheter tous ces billets. »

Les trois petites têtes s’attardent sur l’évaluation des risques. Gifles, coups de ceinture, cris, privation de dîner, cave dans l’obscurité, prières à genoux sur le sol en pierre de la chapelle.

« D’après toi, ils le ramèneront quand ? demande enfin Cosimo.

— Bah, à la fin de la guerre, je crois. Après avoir repris l’Afrique, après avoir tué tous les Russes et les Américains… ça va prendre un peu de temps. »

Italo replie le papier, le met dans la poche de sa chemise noire. C’est vraiment un péché d’avoir une carte et de ne rien pouvoir en faire.

« Quelques jours. Peut-être plus. Ce serait la mission la plus longue et la plus vraie de notre vie », réfléchit Vanda.

Italo se tourne lentement vers elle, hébété comme un chat saisi par la peau du cou. Vanda a parlé de mission. Longue. Ce qui signifie hardiesse, honneur, regard rêveur du père. Tout, autour de lui, se met à murmurer : Avec une froide détermination, il n’hésitait pas à mettre en danger sa propre intégrité physique pour porter secours à un ami enlevé ! Le balilla sort du buisson, se place devant ses amis. Le ciel est gris, mais il se sent consacré par un rayon de lumière lorsqu’il proclame :

« C’est décidé. On va secourir notre ami camarade injustement enlevé par les amis camarades allemands.

— J’ai pas compris, réplique Cosimo.

— On y va et on reprend Riccardo ! Bande de ramollis ! »

Vanda lève la main.

« Oui ! Moi j’en suis ! »

Ah, j’ai compris, se dit Cosimo, c’est comme la fois avec la mission On va tirer sur les canards du parc, et puis Italo s’est présenté avec un fusil en bois et Vanda a déclaré que les canettes, elle voulait pas tirer dessus, même avec un jouet. Il lève immédiatement la main.

« Moi aussi j’en suis ! »

OceanofPDF.com