La dernière fois que nous avons été des enfants
Cosimo et Riccardo
S-O-S, S-O-S, murmure Cosimo tout en frappant contre la fenêtre de la cave avec la jointure de ses doigts.
Il savait qu’il finirait enfermé là. La règle est de ne jamais outrepasser, en aucun cas, les limites imposées par l’autorité principale. À savoir le grand-père. La terrasse est devenue un endroit dangereux, donc interdit, et celui qui y va risque de réveiller le vieux et de récolter des coups de pied aux fesses et trois jours d’isolement dans la cave. Au pain et à l’eau.
« Comme ça tu comprendras une fois pour toutes ce que vit ton emmerdeur de père depuis trois ans ! » lui avait-il dit la première fois en le flanquant là.
Par la suite, il le collait là tout court, car le grand-père n’est pas du genre à répéter les choses. Grincheux, malpoli, Cosimo en entend de belles sur lui, même s’il sait que le plus juste serait de dire : concentré. On ne peut pas espérer de gentillesses ni d’attentions de la part d’un homme qui ne fait qu’une chose à la fois, et avec la plus grande application, surtout si cette chose consiste à attendre le retour de l’emmerdeur de fils. Arrêté par les Chemises noires dès le début de la guerre et emmené dans un petit village perdu afin qu’il ne dérange plus personne. À part ces pauvres diables du petit village perdu.
Penché à la fenêtre étroite et longue qu’il ne parvient à atteindre qu’en se juchant sur une chaise, Cosimo regarde les autres enfants jouer. Il tente d’attirer leur attention en jubilant à chaque bon tir, en suggérant des tactiques, en participant à grands cris aux disputes. Jusqu’à ce qu’ils bouchent l’ouverture avec un morceau de carton.
Il s’amuse un moment avec les outils de son grand-père, mais dès la nuit tombée il ne lui reste plus qu’à se recroqueviller sur un sac de jute et à mettre sa peur en veilleuse en pensant aux bancs de sable. La mer, il ne l’a vue qu’une fois et ne se rappelle même plus à quoi elle ressemble, mais il se souvient d’être entré dans l’eau avec son père et d’avoir rejoint un banc près du bord. Il s’y était promené en se trempant à peine jusqu’aux chevilles et après avoir traversé un bras de mer sur les épaules de son père, il en avait atteint un deuxième où l’eau était à peine plus haute. Il avait aimé ces langues de sable, et même plus : elles lui semblaient miraculeuses. En de rares occasions et avec beaucoup de chance, en marchant de l’un à l’autre on peut arriver en Amérique, lui avait dit son père. En Amérique ! À six ans, Cosimo avait pris cette boutade pour une promesse. Un jour, il traverserait l’océan avec lui, en marchant d’un banc de sable à un autre.
Le crissement soudain du gravier de la cour le ramène brusquement dans la cave. Il devrait être silencieux pendant le couvre-feu. Ça ne peut être que le pas d’un soldat ennemi infiltré, se dit-il. Mieux vaut se réfugier sous la table cassée. Il distingue le bruit du carton, l’intrus est en train de le déplacer, puis de petits coups contre la vitre. De petits coups rythmés, en code Morse ! Il rampe hors de sa cachette, saute sur la chaise pour arriver au soupirail. Et avec ces yeux dilatés, le sourire incrédule et les bras qui dépassent pour tenter une accolade impossible, il a déjà récompensé Riccardo.
« C’est quoi ? demande-t-il à son ami qui lui tend un petit paquet fabriqué avec du papier journal.
— Une saucisse.
— Et où tu l’as dénichée ?
— À la boutique. Mon père les cache dans le mur, derrière l’étagère des échantillons. Mais j’ai pu en prendre seulement une, autrement il s’en aperçoit.
— T’en veux un bout ?
— Non, donne-moi la peau et la ficelle, je les mastiquerai sur le chemin du retour. »
Cosimo la pèle soigneusement, lui passe le petit tas.
« T’as pas peur de te promener dans le noir ?
— Non, c’est beau si tu connais les rues qui sont sûres. »
Riccardo n’est pas comme Italo, il ne fait pas passer n’importe quelle ânerie pour une mission héroïque. Il donne l’impression que tout est facile, lui. Je saute de la fenêtre, de toute façon j’habite au rez-de-chaussée. Je me promène le soir, de toute façon je connais les rues sûres.
« Et si tes parents te découvrent encore une fois ?
— Désormais je suis habitué, une claque sur la tête et c’est tout. J’aurais plus peur de rester enfermé là-dedans. »
Cosimo mord dans la saucisse. Le goût l’étourdit : ce n’est pas seulement la meilleure chose qu’il ait mangée depuis des mois, cette bouchée a la saveur de l’amitié, de la complicité, de la gifle donnée aux punitions du grand-père.
Des bruits indéchiffrables s’insinuent furtivement entre les froissements des feuilles et les font taire. Les yeux dans les yeux, les garçons partagent leur angoisse en souriant pour montrer leur courage – un courage encore jeune, qui a la peau dure. Lorsque Riccardo prend le chemin du retour, Cosimo reste à la fenêtre jusqu’à ce que la silhouette de son ami se perde dans l’obscurité et que le bruit de ses pas sur le pavé se dissolve dans l’inquiétude d’une ville qui dort désormais depuis des mois sur les lambeaux de ses rêves de gloire.
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