La dernière interview

Eshkol Nevo · Chapitre 1 sur 8

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La dernière interview

Vous avez toujours voulu…

ESHKOL NEVO

 

LA DERNIÈRE

INTERVIEW

r o m a n

 

Traduit de l’hébreu

par Jean-Luc Allouche

 

GALLIMARD

OceanofPDF.com

Vous avez toujours voulu être écrivain ?

 

Non. Mais à un moment de mon adolescence, j’ai compris que mes fantasmes onanistes étaient plus élaborés que ceux de mes amis proches. Chez eux, c’était aussi fonctionnel qu’une photo d’identité. Chez moi, il y avait des obstacles, des conflits, des protagonistes plus complexes. Je devais croire à mes fantasmes pour qu’ils m’excitent. Aussi je les peaufinais dans le moindre détail. Je me souviens d’une certaine nuit dans la cave de Hagaï Carméli, à Ramot : quatre bons copains dormaient dans leurs sacs de couchage, et chacun décrivait son fantasme. Je fus le dernier à parler et, avant même que je finisse, tous s’étaient endormis sauf Ari qui, avant de remonter la glissière de son sac, avait lâché d’une voix ensommeillée : « Mon pote, j’ai l’impression qu’un jour tu seras écrivain. Mais tu dois d’abord apprendre à faire court. »

 

Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?

Notre professeur, Mme Meïra, nous avait demandé de tenir un journal pendant les vacances de la Pâque. J’ai emporté un cahier à Ras Burqa dans le Sinaï et, de temps à autre, je grimpais sur une butte et décrivais l’univers au-dessous et au-dessus des flots.

Plus tard, mes parents ont décidé de déménager de Jérusalem à Haïfa. J’ai alors rédigé quelques poèmes rebelles contre cet exil mais, comme c’est souvent le cas de la poésie contestataire, ce fut en pure perte.

Par la suite, en classe de terminale, on a organisé une représentation de fin d’année pendant laquelle Tali Leshem devait jouer de la flûte traversière. J’essayais de me trouver le plus souvent possible en sa compagnie afin qu’elle me remarque, mais je n’avais aucun talent – ni en musique, ni en poésie, ni en danse. Aussi, je me suis porté volontaire pour écrire les paroles des chansons du spectacle.

À l’armée, j’écrivais à Tali, persuadé que, si elle recevait une lettre tous les jours, elle ne me quitterait pas pour un autre qui bénéficierait de permissions plus fréquentes que moi.

Après mon service militaire, en voyage en Amérique latine, j’écrivais des lettres à Dikla. Parfois, je lui racontais des choses qui m’étaient arrivées, parfois j’inventais des choses qui n’étaient pas arrivées. Je remarquais que je prenais davantage de plaisir à inventer.

Dikla et moi, nous nous sommes séparés juste avant que je participe à mon premier atelier d’écriture, après ma licence, et chaque mot qui m’est venu alors, et peut-être depuis, n’était qu’une tentative de combler le vide énorme que son départ avait creusé en moi.

Au bout d’une année, Dikla et moi nous sommes remis ensemble.

Ensuite, j’ai fait quelques choix dans ma vie : le mariage, les enfants, le prêt hypothécaire sur la maison.

La vie s’engageait dans une voie trop étroite, et l’écriture était tout ce qui s’en échappait.

L’existence que je ne pouvais pas vivre, eh bien, je l’écrivais. Cela a fonctionné pendant quelques années, a compensé un peu mon vague à l’âme, mais alors Ari est tombé malade. Shira est partie en internat. Et Dikla a cessé d’être heureuse avec moi.

Une drôle d’époque s’ouvrait.

Je crois que cela s’appelle une « crise ». Je pensais qu’elle prendrait fin au bout de quelques mois, je me suis trompé.

Les gens autour de moi ne s’en aperçoivent pas, mais je sais que je coule. Et je sais que, désormais, j’écris pour me sauver.

 

Comment s’organise votre journée de travail ?

Cette année, je mène une lutte acharnée, une guerre de tranchées pour ainsi dire, contre la dysthymie : un trouble de l’humeur chronique caractérisé par une légère déprime permanente. En termes plus simples : avant, je me levais de bonne humeur ; aujourd’hui, j’ai le moral dans les chaussettes. Je ne suis pas certain d’en connaître la raison, et je n’ai aucune idée du moyen d’en sortir. Je ne suis pas sûr non plus que Dikla pourra supporter longtemps mon état. Ces derniers temps, je remarque qu’elle me tient à distance. Elle a peut-être peur d’être contaminée.

En tout cas, ma matinée commence toujours par des exercices physiques intensifs, à courir ou à faire du vélo, destinés à libérer des substances euphorisantes dans ma circulation sanguine. Ensuite, je téléphone à Ari, et nous bavardons de l’équipe de basket Hapoël Jérusalem, des infirmières de son service, des chances que le groupe de rap Shabak Samech se reforme – de tout, sauf de sa maladie. Cette conversation a certes pour but de lui remonter le moral, mais elle renforce aussi le mien et atténue mon sentiment aigu de solitude. Puis, je somnole un peu, me réveille, avale coup sur coup deux tasses de café, dévore deux barres de chocolat, puis j’allume l’ordinateur comme si j’allais écrire mon prochain roman. Je reste figé devant un fichier vide. Au bout de quelques minutes, j’ouvre le document de cette interview, envoyée par le webmestre d’un site Internet qui a recueilli des questions d’internautes à mon intention. Et j’y réponds un peu. Une, deux questions. Maximum, trois. Et voilà, déjà treize heures trente : ma fille cadette rentre de l’école, et le bruit qu’elle fait au salon empêche toute concentration, de sorte qu’il n’y a plus aucun sens à m’acharner. Je referme donc l’ordinateur et vais préparer le déjeuner, que nous prenons ensemble. Au cours de l’année écoulée, elle s’est montrée particulièrement désagréable à mon égard, et moi, à cause de ma dysthymie, j’ai du mal à l’accepter. Pourtant, j’essaie de franchir la muraille de ronces qu’elle a soudain érigée autour d’elle. C’est si épuisant qu’après le repas j’ai besoin d’une sieste. Je règle le réveil afin de ne pas être en retard pour prendre mon benjamin à la garderie, il n’est coupable de rien, lui. Lorsque j’apparais, il rit de toutes ses dents, fou de bonheur, il se précipite vers moi et, pendant un bref instant, un peu comme dans un poème, j’ai l’impression que tout va s’arranger.

 

Dans quelle mesure vos livres sont-ils autobiographiques ?

Auparavant, je savais répondre à ce genre de questions. Je veux dire, je savais mentir éhontément en y répondant, pour protéger mes proches et moi-même. Mais je ne connaissais pas moins la vérité. Et la vérité est que, dans mes fictions, il y a, et il y aura toujours, des éléments autobiographiques, qu’en général j’attribue à des personnages féminins. Afin de tromper l’ennemi.

Au fil des années, ça s’est compliqué. Car que faire, par exemple, d’un livre qui prédit notre propre existence ? On invente une intrigue extrême. Outrancière. Puis, l’année suivant la publication, cela survient dans la réalité. Est-ce considéré comme de l’autobiographie ?

Et que faire de toutes ces anecdotes des « coulisses », que je raconte pendant mes rencontres avec les lecteurs ? Celles-là mêmes censées révéler l’expérience intime m’ayant poussé à écrire ? Ces anecdotes se sont tellement perfectionnées devant les publics successifs que je ne suis déjà plus certain de les avoir réellement vécues.

Sans parler du glissement vers la mythomanie dans ma vie privée, non littéraire.

Un exemple : je vais rendre visite à Ari à l’hôpital Tel Hachomer.

Lorsque nous sommes partis pour notre grande randonnée en Amérique du Sud, ma grand-mère m’a questionné : « Qui t’accompagne ? » Quand je lui ai répondu : « Ari », elle a poussé un soupir de soulagement : « Très bien, il va te protéger. »

Maintenant, ses bras robustes aux veines apparentes sont décharnés. Et ses joues auparavant pleines sont émaciées.

Il me demande de lui apporter un verre d’eau fraîche du distributeur et, à mon retour, nous commençons à bavarder.

Autrefois, je lui confiais mes états d’âme. Aujourd’hui, je lui raconte des anecdotes bien ficelées. Et je vois dans ses yeux injectés par la chimio qu’il sait que je lui débite des anecdotes bien ficelées, et qu’il veut, qu’il a besoin que je lui raconte quelque chose de moins fignolé. Quelque chose qui n’ait ni début, ni milieu, ni rebondissement.

Mais je ne peux m’empêcher d’enjoliver. Tout ce qui m’arrive dans la vraie vie est retravaillé en une bonne histoire que je pourrai balancer à un moment ou à un autre. Pendant les rencontres avec des lecteurs. Dans une interview. Une conversation avec Ari à l’hôpital, qui ferme les yeux au milieu de mon récit, me serre la main et me dit : « Et si on se taisait un peu ? »

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Pour être franc, je récupère à peine de mon dernier ouvrage. Pour être plus précis, du vide abyssal qui succède à la publication. En ce moment, je fais des efforts inouïs pour ne pas tomber amoureux. L’année qui suit la parution d’un livre est grosse de catastrophes : on est là, avec une faim intérieure si énorme que des étrangers peuvent la remarquer. Et rien de plus facile pour rassasier cette faim qu’un amour désespéré. Sans issue. Disons s’enticher d’une réalisatrice de films documentaires slovaque, arborant une cicatrice sur la joue gauche ressemblant à une fossette, rencontrée au Festival de cinéma de Haïfa. Une lubie dont il faut une année entière pour se relever. Autant rester chez soi. Se cloîtrer. Boucher les cavités du cœur. Barrer le passage à la fissure à travers laquelle une femme qui n’est pas la nôtre peut se faufiler. C’est sur cela que je travaille en ce moment.

Comment, en tant qu’homme, réussissez-vous à décrire des personnages féminins ?

Personne ne l’a remarqué, mais, en fait, tous les personnages féminins de mes livres sont des variantes des trois mêmes femmes.

Ma femme.

La femme imaginaire qui est le négatif de ma femme, et avec laquelle j’ai renoncé à vivre dès l’instant où j’ai décidé de me marier.

La femme que je suis.

J’ai honte de l’avouer mais c’est la troisième qui m’attire le plus.

 

Comment vivez-vous votre notoriété d’écrivain ?

J’ai tapé mon nom sur Google. Encore une fois. Quelle erreur ! Toute la nuit, j’ai lu ce que les gens écrivaient sur moi. Un jour, pendant une sortie scolaire, j’avais fait semblant de dormir et j’ai entendu deux gars discuter. De moi. Mais là, il y avait plus de deux personnes. Peut-être un millier. Peut-être deux mille. Sur un site, il y avait même une photo de moi avec des taches de rousseur sur les joues et un tutoriel Photoshop pour les éliminer. Ce n’est qu’à quatre heures du matin que je suis allé me coucher. Des internautes malveillants ont continué à me sauter à la gorge. Je me suis collé contre Dikla. Avant, quand je me plaquais contre elle, elle me prenait la main et la posait sur son cœur. Ces derniers temps, elle ne le fait plus. Ces derniers temps, je ne suis plus du tout sûr qu’elle m’aime encore. Pourtant, j’ai calqué ma respiration sur la sienne et je me suis murmuré : j’ai un foyer. J’ai un foyer. J’ai un foyer. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et, de tous les gens que je connais, je me suis souvenu soudain d’une ancienne voisine. Une femme âgée, autant dire une vieille qui, une fois, m’a pris en auto-stop pour la plage et, en route, m’a raconté qu’elle faisait partie d’un groupe de nudistes. Et moi, du haut de mes quinze ans, saisi d’enthousiasme, je lui ai demandé si je pouvais me joindre à eux. Me mettre à nu.

L’aube se dévoile derrière les stores. Ma femme continue à dormir paisiblement.

Tout est prévisible, me suis-je dit. Du moins l’individu jouit-il encore de son libre arbitre.

 

Quel genre d’enfant étiez-vous ?

Un peu trop ressemblant à l’enfant en larmes dont la photo était affichée au dispensaire. Pendant que nous attendions notre tour chez le docteur Schneidscher, les enfants montraient le poster du doigt, puis moi-même.

Égaré dans mon imagination. Beaucoup moins dans mes lectures – mais tout le temps enclin à imaginer.

Et amoureux. À en crever. Toujours d’une fillette différente. Sans lui dire un mot. Et me languissant. Depuis mon plus jeune âge, j’ai le souvenir d’une nostalgie chronique. Certes, je n’avais encore perdu aucun proche, mais nous changions tout le temps d’adresse. Chaque été, je devais quitter mes copains et, à l’automne, je devais m’en faire de nouveaux. Soit dit en passant, je ne suis pas persuadé que ce soit la raison de ma nostalgie incurable. C’est peut-être comme ça : il y a des enfants zigzags, comme celui de David Grossman, et d’autres nostalgiques.

Je tente d’isoler un moment concret dans ce fatras sentimental. C’est ce que je demande à mes étudiants : « Soyez concrets. Disséquez l’émotion en images spécifiques. » Mais, de toutes les images, je ne sais pourquoi…

J’avais six ans, peut-être sept, Grand-Père Yitzhak m’avait emmené au Luna Park. Il était déjà assez âgé et n’avait ni la force ni l’envie de monter avec moi sur les manèges. Alors il s’était contenté de m’accompagner d’un jeu à l’autre et, de temps en temps, me persuadait de boire à la gourde militaire qu’il avait emportée. Pour ma part, ça me convenait qu’il ne me suive pas dans les attractions. À cette époque, la solitude n’était pas synonyme de peur. J’étais monté sur les montagnes russes tout seul, avec joie, sans aucun hurlement, même pas dans les descentes en pente raide. Le train fantôme m’avait beaucoup amusé. La grande roue m’offrait l’occasion de contempler d’en haut toute la ville. Je n’avais pas éprouvé la moindre peur… avant d’arriver à la galerie des miroirs.

Attraction innocente en apparence – j’ai l’impression qu’aujourd’hui elle n’existe plus à force d’innocuité.

Ce qu’il faut faire, c’est trouver le bon itinéraire de l’entrée à la sortie dans ce dédale jalonné de miroirs.

Tout avait bien commencé. J’avais pris le premier et le deuxième tournant du labyrinthe avec une relative assurance, mais je m’étais vu pris au piège de mes reflets. Je me souviens de ce moment : encerclé par une infinité d’effigies difformes qui me ressemblaient ou non. Certaines avaient une tête énorme et des jambes filiformes, d’autres, le contraire : des jambes éléphantesques et la tête d’un extraterrestre. J’avais été saisi d’un léger frisson et de la sensation extrême, inconnue jusque-là, que l’issue était introuvable. J’avais essayé de poursuivre mon chemin mais, partout où j’allais, je me heurtais à mon image distordue. Encore et encore, cette difformité. À la fin, je m’étais effondré, vaincu, assis sur le sol, adossé contre un mur, et je m’étais dit : il est inutile d’appeler à l’aide parce que Grand-Père n’entend rien sans son appareil auditif. Et je m’étais dit : je ne sortirai jamais de cet endroit.

Brusquement, je comprends à quel point cela ressemble à un cauchemar de Dikla, qui se réveillait en sursaut, paniquée, pendant nos premières années en couple, se redressant sur le lit d’un bond, se frappant la poitrine de la main comme si elle étouffait, puis me regardant, yeux écarquillés, sans me reconnaître, puis me reconnaissant enfin et me demandant de l’étreindre. Et je n’avais pas besoin de la questionner : je savais qu’elle venait d’être à nouveau prise au piège dans sa classe par des terroristes qui barraient la porte, et qu’elle avait à nouveau tenté d’ouvrir la fenêtre pour s’échapper, mais en vain (dans la réalité, non dans les cauchemars, la catastrophe de la prise d’otages à Maalot a eu lieu en 1974, alors que sa mère était enceinte d’elle. Au neuvième mois. Sa famille habitait tout près de l’école que les terroristes avaient attaquée, et sa mère avait entendu les cris des enfants et s’était réfugiée chez la voisine, qui possédait un fusil de chasse).

Étonnant, je me dis, que deux personnes dont le plus grand cauchemar est de se retrouver enfermés entre quatre murs aient réussi, d’une manière ou d’une autre, à posséder leur propre maison.

 

Où écrivez-vous ?

Pendant des années, j’ai eu envie de posséder mon propre studio. Je voulais pouvoir dire : « Je reviens de mon studio. » Ou : « Je t’appellerai de mon studio. » Mais ce genre de choses n’arrivait qu’aux autres, pas à ceux qui avaient grandi dans une ville portuaire et qui avaient été éduqués à ne pas dépenser un sou sans y être vraiment obligés. Je me persuadais : qui a besoin d’un studio ? Amos Oz écrit bien aux toilettes…

Néanmoins, chaque fois que quelqu’un, par exemple un collègue, me racontait qu’il se rendait à son studio, mon cœur se serrait, comme pris dans une pince à linge, et malgré moi je roulais dans ma bouche ce mot : le bout de la langue se balade de deux pas sautillants vers le haut du palais et, au troisième, les lèvres s’arrondissent : stu-di-o.

Il y a plus d’un an, j’ai loué un studio au mochav Guivat Hen. Je n’avais pas le choix. Je le jure. Sur la tête de ce que j’ai de plus précieux.

Près de notre immeuble, le plan-cadre national antisismique 38 venait d’être lancé, et le bruit assourdissant des marteaux-piqueurs m’empêchait de me concentrer. En outre, notre fille aînée – avant qu’elle ne nous quitte pour un internat à Sdé-Boker – faisait l’école buissonnière et, afin de fuir le vacarme du chantier sous nos fenêtres, elle s’enfermait dans sa chambre pour écouter Enrique Iglesias à plein volume. Peu à peu, les murs de la maison commençaient à m’emprisonner. Je ressentais une pression, permanente, sur mon thorax. À mon avis, c’est à ce moment que j’ai sombré dans la dysthymie, même si je ne connaissais pas cette maladie à l’époque. Alors, je me suis dit : ailleurs, mon humeur va s’améliorer, et j’ai emporté mon ordinateur portable au cabinet d’une psychologue qui travaillait surtout en soirée. J’ai accepté sans réserve les conditions qu’elle m’a imposées, tout en demandant que nous changions par contrat la définition de l’espace de « cabinet » en « studio ».

En plus de l’ordinateur portable, j’ai pris quelques livres afin d’égayer le décor du studio. J’ai accroché au mur un dessin reçu en cadeau d’un rescapé de la Shoah, dont Dikla disait qu’il était trop triste pour l’exposer dans notre salon, et j’ai placé la photo de Mayan sur une étagère. À courte distance du studio, il y avait une petite épicerie vendant des bagels frais au sel. Et des olives. J’aime bien écrire en avalant des olives. Dehors, il y avait un oranger dont la propriétaire m’avait autorisé à cueillir les fruits. Et dans le studio, un coin café, avec du café instantané, du café noir et un frigo contenant du lait.

J’étais fin prêt.

Le mochav Guivat Hen – signalait une plaque à l’entrée de la localité, devant laquelle je passais chaque matin – devait son nom, Hen, au poète Haïm Nahman Bialik. Je sais, il vaut mieux le taire, et il n’est guère élégant d’écorner la légende du poète national, mais Bialik n’a presque rien produit au lendemain de son arrivée en Israël. Comme il l’écrit quelque part, sa « vrille est tombée de la vigne » et, pendant près de dix ans, il n’a composé que neuf poèmes loin de représenter le sommet de son art. La demeure qu’on lui avait édifiée à Tel-Aviv était-elle trop belle ? Trop confortable ? Le fait que tout le monde l’admire l’a-t-il privé de la liberté indispensable à tout créateur ? Ou peut-être que ses nombreuses entreprises littéraires, revues et éditions d’ouvrages, ne lui ont pas laissé le loisir de contempler le vide, et sans ce désœuvrement, sans permettre au vide de rester vide, comment peut-on se remplir de nouveau ? Ou alors, est-ce le contraire ? Peut-être a-t-il accumulé de plus en plus d’entreprises littéraires afin d’échapper à la solitude, à son impuissance à écrire ? Je l’imagine s’en ouvrir à sa femme Mania avant de s’endormir : une journée venait de passer sans qu’il écrive un poème digne de ce nom, et le regard épuisé de cette dernière tandis qu’elle l’écoute : vraiment, Haïm Nahman – songe-t-elle sans dire un mot – combien de temps peut-on ressasser la même rengaine ?

Yeux grands ouverts dans le noir, il attend qu’elle s’endorme, puis il quitte la maison pour rejoindre, à quelques rues de là, Ira Ian. Une femme débridée, une artiste peintre qui l’adulait encore et, après qu’ils ont couché ensemble, il attend, yeux grands ouverts dans le noir, puis il se rend auprès d’une autre femme, la troisième – on peut supposer qu’il en avait une troisième –, et pose la tête sur son giron, elle la lui caresse en chantant en yiddish, mais ces sauts d’un lit à l’autre dans la minuscule Tel-Aviv ne l’aident pas et ne changent rien à rien car, le lendemain matin, sur sa table de travail, l’attend une page plus blanche que jamais.

J’ai passé de longs mois dans mon studio de Guivat Hen. Je lisais les textes de mes étudiants. Je papotais au téléphone. Je répondais aux mails. Je me rendais à l’épicerie et en revenais avec des olives. Je cueillais des oranges et les pressais. Je m’attardais sur la photo de Mayan, la jeune fille tuée sur le Camino de la Muerte, la « route de la Mort », en Bolivie, dans le sac de qui on avait trouvé l’un de mes livres. J’écoutais des albums entiers de David Bowie sur YouTube. Je lisais des articles scientifiques sur la dysthymie. Je disais aux gens : « Je t’appellerai du studio. » Ou : « Et si on se retrouvait chez moi, au studio ? » J’ai même essayé de m’exercer au yoga sur le tapis de sol de la psychologue, et j’ai attrapé un lumbago. C’était peut-être à cause de la dysthymie qui me clouait à la réalité. Ou peut-être d’autres forces étaient-elles à l’œuvre.

Finalement, je suis revenu à la maison.

La-mai-son.

Le bout de la langue attend patiemment d’égrener le mot, cette bouche successivement ouverte et fermée.

 

Pensez-vous aux lecteurs au moment où vous écrivez ?

Moi ? Pas question. En aucun cas. Cela n’a aucun intérêt. Et puis, je n’ai pas le temps. Ma conscience est si chargée par les dilemmes intérieurs des personnages et les complications de l’intrigue qu’il ne reste aucun loisir pour des réflexions superflues. Absolument pas. Je démens farouchement…

Sauf que, parfois, tel un supporter nu qui fait irruption sur la pelouse au beau milieu d’un match de foot, une triviale angoisse financière s’empare de moi : et si les lecteurs n’aimaient pas ? S’ils n’achetaient pas mon livre ? Avec quoi allons-nous boucler la fin du mois ? Pendant de longs moments, cette frayeur réussit à tromper la vigilance de mes gardes du corps intimes avant qu’ils ne la rattrapent enfin, la saisissent aux coudes un peu trop brutalement et l’évacuent en dehors de la pelouse.

 

Imaginez-vous un lecteur particulier ou une lectrice particulière quand vous écrivez ?

Pendant des années, j’imaginais Dikla. Je m’imaginais en train de lui lire le manuscrit au lit. Je lisais une page puis je la jetais au sol. L’une après l’autre. Elle m’écoutait, le regard chaleureux et bienveillant, teinté d’une lueur d’amusement, le même regard qu’elle avait eu avant notre premier baiser dans l’appartement de la rue Ramban.

Ces derniers temps, ça ne fonctionne pas, imaginer Dikla pendant que j’écris. Je me dis que ça vient de la façon dont elle me considère depuis que Shira est partie à l’internat. Son regard n’est ni chaleureux, ni bienveillant, et il affiche davantage la critique.

« Tu te souviens que je pars en Colombie dimanche ? lui ai-je dit la semaine dernière.

— Oui. »

Autrefois, ce « oui » préludait à de la nostalgie. Autrefois, ce « oui » signifiait : tu vas me manquer.

Cette fois, ce « oui » avouait : c’est plutôt bien que tu t’absentes un peu. Honnêtement, tu commences à me lasser.

Je ne suis pas un enfant. Je sais qu’en fin de compte l’énergie entre deux individus est condamnée à muter : loi intangible de la physique. Je l’ai constaté chez d’autres couples et, en fait, je savais que cela nous arriverait un jour ou l’autre.

Sauf que je ne me rendais pas compte qu’elle serait la première de nous deux à qui ça arriverait.

Au bout de quelques jours, j’ai fait ma valise tristement. Sous-vêtements, chaussettes. Exemplaires de mes livres et manuscrits des étudiants de mon atelier d’écriture.

En général, je prépare mes affaires avec plaisir en vue de ces voyages.

En général, dès le décollage, mon esprit lui aussi s’envole.

 

Quel effet les interprétations et les analyses de vos ouvrages ont-elles sur vous ?

Je les prends comme elles viennent. Sincèrement. C’est ce qu’il y a de beau dans la littérature, qu’un livre soit écrit de nouveau avec chaque lecture, non ? Ça me convient parfaitement. En outre, je n’y peux rien. Faudrait-il que je suive chaque acheteur depuis la librairie jusque chez lui, puis me mette au lit avec lui pour vérifier qu’il a compris ?

Je vais le dire le plus simplement possible : chacun est libre de lire mes livres comme il l’entend.

Sauf une catégorie spécifique d’universitaires.

La plupart du temps, ceux des départements de lettres.

On les trouve aussi dans les départements de critique culturelle ou d’études de genre. Il s’agit d’individus que le système pervers des universités a forcés à se rabattre sur une niche très spécifique. Ils publient à satiété des articles disséquant le même problème. Et ils obligent leurs étudiants à fourrager dans le même mètre carré. Ils le font depuis de si nombreuses années qu’ils sont incapables de lire un ouvrage sans leur prisme de recherche, aussi étroit que le chas d’une aiguille.

J’ai été invité un jour à un colloque de ce genre, avec ces universitaires-férus-de-théorie.

Cette invitation m’a ravi, je l’avoue. Les artistes ont besoin de reconnaissance autant que les scientifiques de preuves. Dans le hall de la faculté de sciences humaines, j’ai même photographié l’affiche où mon nom figurait et je l’ai envoyée à mes parents pour leur faire plaisir.

Mais ensuite, pendant le colloque, se sont succédé à la tribune des doctorants qui ont imposé à mon livre des lectures trop systématiques. Et ce sur un ton péremptoire, omniscient, qui m’a laissé l’impression de n’être qu’un âne. Dans le fauteuil qui m’avait été réservé au premier rang, après chaque phrase érudite prononcée à la tribune, je me recroquevillais de plus en plus. Je prenais ma tête à deux mains, mes bras serraient ma poitrine, ma poitrine écrasait mon ventre, au point que, à la fin, je me suis éclipsé, et l’animateur a dû expliquer que j’avais quitté le colloque pour des raisons personnelles.

 

Vous arrivez à vivre de la littérature ?

Je bredouille toujours avant de répondre à cette question. Je rappelle que j’anime aussi des ateliers d’écriture. Signale que Dikla dirige le service marketing d’une importante société.

Parfois, je ne peux pas me dérober et je raconte l’anecdote yiddish bien connue de Herschel d’Ostropol, que sa mère envoie acheter du lait à l’épicerie. En quittant la boutique, il est saisi de la crainte que le lait n’ait tourné ; aussi il en lampe une gorgée conséquente, avant de poursuivre son chemin. Mais le voilà qui craint de nouveau que le lait n’ait tourné. Et de reprendre une gorgée. Juste pour vérifier. Et ainsi, il continue à avancer, tout en s’arrêtant régulièrement pour avaler une gorgée, avant d’arriver chez lui. D’où sa mère le renvoie pour racheter du lait…

Cette anecdote ne figure pas dans les aventures de Herschel d’Ostropol, pour autant que je sache. Il s’agit simplement d’une histoire très yiddish qui fait sourire tout le monde d’un air entendu, bien que la leçon à en tirer ne soit pas si claire.

Ainsi, me voilà à m’entortiller, à me débattre pour ne pas énoncer cette vérité gênante et simple : nous nous débrouillons très bien. Sur le plan économique, je veux dire.

À l’époque où je songeais à quitter l’agence de publicité pour me consacrer à l’écriture, j’ai averti Dikla : « Tu sais, nous allons devoir réduire nos dépenses. »

Elle était enceinte. Sa première grossesse, celle de Shira. Ce n’était pas le meilleur moment pour une telle conversation.

Cependant, elle a répondu aussitôt : « Eh bien, nous allons les réduire. »

Je me souviens de cette discussion. De là où nous étions : dans la kitchenette de l’appartement de la rue des Enfants de Téhéran. Assis sur des sièges pliants.

Je me souviens de ce qu’elle portait : une robe de maternité blanche boutonnée et un ruban noué à la taille. Et des leggings noirs.

Je me souviens même de ce qu’il y avait dans l’assiette posée entre nous : des « fruits secs d’Afoula ». Dès le début de sa grossesse, elle avait été saisie d’une fringale irrépressible pour ces « fruits secs d’Afoula », et toute la maison était jonchée de monticules d’écorces.

« Tu es sûre ?

— Je te rappelle que tu n’as pas épousé je ne sais quelle princesse des beaux quartiers… ça a aussi des avantages. Et puis, je suis certaine que ton livre va marcher, et que tout va s’arranger.

— Et si ce n’est pas le cas ?

— Nous nous débrouillerons. Je suis là, moi aussi, tu te souviens ? Tu en rêves depuis le jour où nous nous sommes rencontrés. Écrire.

— D’accord. Je fais un saut à l’épicerie pour t’apporter des fruits secs ?

— Plus tard, avait-elle répondu en coulant un regard vers la chambre à coucher.

— Encore ? » avais-je réagi avec un soupir. Comme si je n’étais pas au comble de la joie.

« C’est pas moi… Ce sont les hormones. »

La liste des choses qui m’ont séduit en Dikla est infinie. Des choses minuscules, apparemment anodines : l’odeur de son shampoing, ou sa façon de se souvenir par cœur des clips de David Bowie des années 1980. Et des choses plus significatives : le fait qu’elle n’était pas du tout une allumeuse ; la lecture des journaux de fin de semaine n’influençait pas son jugement ; et elle détournait les yeux devant les scènes trop violentes des séries télévisées.

Mais j’ai l’impression que l’élément secret, celui qui a incité mon âme à s’attacher à la sienne, c’est qu’elle refusait tout dénigrement. Elle m’a accepté et a cru en moi d’emblée. Sans réticence et sans volonté de me changer. De la même façon que son père lui manifestait son amour au cours des repas en famille à Maalot. Avec le regard chaleureux qui accompagnait chacun de ses gestes. Avec la tendresse qu’il mettait dans le mot « binti », « ma fille ». Avec la salade aux aubergines à la sauce tahina qu’il préparait spécialement pour elle. Avec l’admiration muette, mais flagrante, qu’il vouait au plus infime de ses succès.

C’est ainsi que Dikla m’aimait alors. Sans aucune réserve.

Je n’imaginais pas que, vingt ans plus tard, je l’appellerais à plusieurs reprises pendant l’escale à Madrid, en route vers la Colombie. Et qu’elle ne répondrait pas.

 

Comment affrontez-vous les critiques ?

Mes parents avaient l’esprit très critique. Mais jamais en face, grossièrement. Pas leur genre. Tous les deux étaient universitaires, ce qui explique leur propension à soumettre tout acte repéré dans leur environnement immédiat à un examen méticuleux tendant à prouver qu’il était erroné à la base. Par exemple, cela fait des années qu’ils viennent chez nous le lundi pour garder leurs petits-enfants. Beaucoup de choses ont changé au fil du temps : chaque fois qu’ils arrivent, ils sont un peu plus voûtés. Et un peu plus prompts à la sensiblerie. Mon père souffre d’une toux chronique, tandis que ma mère devient un peu dure d’oreille. Shira, la prunelle de leurs yeux, est partie à l’internat. Mais, après chaque visite chez nous, ils continuent à nous fournir un compte rendu. Mon père, par un texto interminable divisé en paragraphes et sous-paragraphes ; ma mère, par une conversation téléphonique qui commence sur un ton affectueux et se poursuit par le catalogue de toutes nos erreurs de parents.

Ôte la poutre de ton œil…, ai-je envie de lui répliquer.

Mais je m’abstiens. Par respect. À cause de l’effort que ça leur coûte de venir chaque lundi.

De toute façon, lorsqu’on grandit dans une telle ambiance, l’esprit critique s’insinue en nous. S’y grave au plus profond. Il coule dans les veines comme une catégorie particulière de globules : blancs, rouges, et critiques.

Durant de nombreuses années, cela m’a découragé et, parfois, cela me fait encore tomber à la renverse, au fond du trou (toujours à la renverse, au fond du trou). Mais cela m’a aussi aguerri. Car les critiques les plus impitoyables sont rédigées dans mon cerveau avant même la publication. Et même maintenant, en me plongeant dans la rédaction de mes réponses, je me tire une balle dans le pied : t’es dingue ou quoi ? Répondre sincèrement à une interview sur Internet ? Ça restera sur Google pendant des années pour quiconque tapera ton nom !

 

Avez-vous déjà fait l’expérience de la page blanche ?

Vous rigolez ? Chaque matin, je fais l’expérience d’une panne d’inspiration. Toute cette interview – pour être sincère – n’est que la tentative d’affronter la panne d’écriture d’un autre texte.

 

Quel est le plus grand défi que l’écriture vous oppose ?

Dès le moment où je commence à écrire, je suis pris d’une impulsion ravageuse, impossible à ignorer : manger. Après chaque page, je me dirige vers la cuisine. Non. Après chaque paragraphe.

Mais cette faim-là, physique, je peux encore la surmonter.

Le véritable problème, c’est l’autre faim.

Vos livres sont très israéliens. Traduits en d’autres langues, ne perdent-ils pas quelque chose ?

Si seulement je le savais ! À vrai dire, je n’en ai aucune idée. Lors d’un dîner en Turquie, par exemple, mes éditeurs m’avaient confié qu’ils avaient dû expurger quelques scènes érotiques. Au cours de l’année précédente, le régime d’Erdogan avait commencé à poursuivre les maisons d’édition qui n’y prenaient pas garde. Je suis resté là sans réagir, au dessert j’ai commandé un sütlaç, un riz au lait, comme si de rien n’était, et je me suis dit : va savoir combien de fois c’est arrivé dans d’autres langues, sans qu’on ait pris la peine de m’en aviser ?

Somme toute, il y a quelque chose de fictif dans toute cette histoire de traductions. On débarque dans un pays étranger. On invite des journalistes à l’hôtel. Un hôtel deux étoiles sans véritable hall. Juste un coin salon avec un canapé pas du tout confortable. Trois jours à mariner sur ce canapé incommode. Et à se soumettre à des interviews. Certains journalistes appartiennent aux rédactions de magazines du genre Quinoa Chic, Mâles à toison ou Chiens et Traîneaux, et ils donnent l’impression d’entretenir de trop bonnes relations avec l’attachée de presse de la maison d’édition. On repère, ou on s’imagine repérer, qu’ils partagent quelque ressemblance avec elle, et le soupçon naît qu’il s’agit d’entretiens bidon : que tous les proches parents de l’attachée de presse ont été mobilisés pour offrir à l’écrivain l’impression que son ouvrage provoque un écho médiatique énorme. Bien que, pendant cette semaine-là, dans le pays où il se trouve, un nouvel ouvrage d’Axel Wolf inonde les librairies.

Le soupçon ne fait que s’aggraver lorsqu’il saisit brusquement – comment cela lui a-t-il échappé jusqu’à présent ? – que, malgré de nombreuses visites de travail à l’étranger, il n’a jamais eu l’occasion de voir réellement quelqu’un en train de lire un exemplaire traduit d’un de ses livres. Ni dans les cafés. Ni dans le métro. Ni dans le tram. Cela fait des années qu’il déambule dans les wagons, prétendument pour soulager la douleur de son dos mais avec, en fait, l’espoir d’apercevoir quelqu’un, à droite ou à gauche, son livre en main. Il suffit d’un seul lecteur pour lui redonner confiance en sa propre existence. Mais, à droite et à gauche, dans les wagons de deuxième ou de première classe, ou au wagon-bar, tous dévorent le dernier ouvrage d’Axel Wolf.

Des théories du complot commencent à germer dans sa cervelle : en cachette, une arnaque a été ourdie à laquelle participent Oudi, son agent littéraire roublard, le ministère des Affaires étrangères israélien et la maison d’édition qui le reçoit. Toutes les parties concernées sont conscientes qu’il s’agit d’un simulacre, d’une mise en scène ; tous ces acteurs font leur beurre de la publication de l’ouvrage mais sans le diffuser, et l’écrivain, le Truman de ce Truman Show, continue à voyager à l’étranger et à croire que, ça y est, cette fois, c’est la bonne, cette fois, il va rafler la mise.

Dernier voyage en Colombie. Quelque chose dans la conjonction d’énormes quantités de rhum, d’un hôtel décati où, hormis lui-même, ne séjournent que des Japonais, et de rues jonchées de centaines de mendiants pas du tout littéraires brouille la frontière entre la réalité et le simulacre, et provoque la sensation d’être un cosmonaute qui, sorti dans l’espace pour réparer une avarie sur le satellite, constate que le câble le rattachant à la cabine a été sectionné.

Pendant son temps libre à Bogotá, après une série d’interviews, il fait le tour des librairies ouvertes tard dans la nuit. Toutes les vitrines exposent le dernier best-seller d’Axel Wolf traduit en espagnol. Il pénètre en cherchant son propre livre sur les présentoirs, puis sur les rayonnages le long des murs à hauteur d’œil, puis sur les plus bas. Le livre ne se trouve nulle part. Dans aucune librairie. Dans une boutique, il surmonte sa timidité et interroge le libraire. Ce dernier vérifie sur son ordinateur et répond qu’ils ne l’ont pas en stock. Mais il peut le commander, s’il le souhaite. En sortant dans la rue, il donne un coup de pied dans un réverbère, juste pour voir si ça fait mal.

Après la sixième tequila, dans un bar où tous les clients ont l’air de figurants recrutés pour jouer la scène du bar, il règle sa note puis regagne son hôtel, en se souvenant qu’enfant, en CM1 ou CM2, son statut social s’était prodigieusement amélioré en quelques mois. Pendant le bref intervalle entre Hanoucca et la Pâque, d’élève rejeté il était devenu populaire, et cette métamorphose avait été si soudaine qu’il soupçonnait la main de ses parents. Qu’ils avaient soudoyé tout le monde, garçons et filles, pour qu’on se montre gentil avec lui. Pendant toute une année, la méfiance l’avait rongé, et il guettait des preuves pour confirmer les faits. Et voilà que, trente ans plus tard, il se retrouve au même point.

Il veut appeler chez lui. Parler à sa femme. Entendre une voix familière. S’accrocher à quelque chose avant de perdre définitivement l’équilibre. Mais il y a le décalage horaire. Et la communication est coûteuse. En outre, ces derniers temps, chaque fois qu’il l’appelle depuis l’étranger, elle ne répond pas, et si elle répond sa voix ne trahit aucune nostalgie. Et puis tous les autres indices révélateurs : le fait qu’elle refoule des bâillements lorsqu’il prolonge les préliminaires ; qu’elle ne lui prête aucune attention quand il revient de chez le coiffeur ; que, lorsqu’il lui rapporte une querelle avec quelqu’un, elle prenne systématiquement le parti de l’autre. Mais, davantage que tous ces indices, de plus en plus nombreux au cours de l’année écoulée, sa voix dénuée de toute nostalgie au téléphone est le plus déstabilisant.

Alors, il n’appelle pas chez lui, pour ne pas essuyer un affront et, le lendemain, il n’a plus le choix : afin d’être certain que son existence est réelle, il drague une journaliste colombienne, un sosie de Pocahontas. Il flirte avec elle pendant l’interview, lui demande son adresse mail afin de lui envoyer des poèmes de Yehuda Amichaï traduits en espagnol. Lui fait parvenir ces poèmes, accompagnés d’une invitation à dîner et, au-dessus de ce tête-à-tête, plane tout de même un nuage : et si, elle aussi, était une figurante ? Mais avec le premier baiser, la chimère s’évapore. Elle embrasse fort et bien, et ils hèlent un taxi pour se rendre à son hôtel. Ils croisent des escouades de Japonais dans le lobby, et il se sent enfin exister. Ils couchent ensemble et, soudain, il lui importe peu qu’on lise ses ouvrages à l’étranger ou non. Ensuite, elle cherche ses créoles qu’elle a ôtées avant de se déshabiller et veut s’en aller, mais il lui agrippe le bras et lui demande de ne pas le quitter, et, pendant toute la nuit, il lui fredonne à l’oreille des chansons de Shlomo Artzi, et lui fait l’amour. Il lui fait l’amour et lui chante du Shlomo Artzi. En boucle. Elle est divorcée, mère d’un enfant, et, dans son patelin, tout le monde met son nez dans la vie des autres, et ça fait deux ans qu’elle n’a pas connu un homme de peur que l’on ne médise d’elle à Churrascaria. Elle porte un poème de Cavafy tatoué dans le bas du dos, juste au-dessus des fesses, non pas Ithaque, mais un poème moins célèbre, et elle écrit pour elle-même, des poèmes, non des histoires, et, chaque fois qu’elle jouit, elle semble secouée par une grave crise d’asthme risquant de l’emporter.

Au matin, elle remet ses créoles et s’en va interviewer d’autres écrivains invités au festival, et lui prend son vol retour pour Israël.

Il arrive au beau milieu de la nuit, traîne une valise énorme dans l’escalier de l’immeuble et se sent tel Ulysse de retour à Ithaque. Sa femme dort à poings fermés, pelotonnée sous la couverture, il la réveille avec des baisers et lui raconte tout. Ils se sont toujours montrés d’une franchise absolue. Et après être devenu une sorte de commis voyageur professionnel, ça n’a fait que s’accentuer, ce besoin que quelqu’un existe dans le monde à qui raconter la vérité, toute la vérité. Mais cela ne suffit pas. Il veut la réveiller vraiment. Lui faire ouvrir les yeux.

Plus il raconte, plus elle se redresse sur le lit.

Elle ajoute un oreiller sous sa tête. De sa position couchée, elle s’appuie sur ses coudes, puis s’assoit. Yeux écarquillés. Sans prononcer un mot.

« Parle-moi, Diki », la supplie-t-il. « Dis quelque chose. »

Elle secoue la tête pour dire non. Lentement. Les yeux brillants.

« J’étais seul, dit-il. Je me sentais très, très seul.

— Seul ? »

La voix de sa femme exprime la répulsion, mais il ignore ce signal d’alarme et poursuit…

« Pas seulement en Colombie. Avant aussi.

— Voyez-vous ça… »

Son ton devient brusquement cynique. Distant.

Il essaie de tendre la main pour saisir la sienne. Qu’elle ne s’éloigne pas…

« Ne me touche pas ! Moi aussi, je me suis sentie seule… Pourtant, ça ne m’a pas poussée à coucher avec le premier venu. »

Après la dernière phrase, elle se lève, sa longue chevelure dénouée, des serpents bruns entremêlés, une main crispée en poing, l’autre tendue à plat comme sur certains panneaux routiers « Stop ».

Elle lui demande de quitter la maison.

Peu lui importe qu’on soit au beau milieu de la nuit. Et que les voisins entendent son mari supplier. De toute façon, elle ne peut plus vivre avec lui depuis qu’il souffre de dysthymie, et puis elle est à bout à cause de tous ces voyages – et la Colombie, de son point de vue, n’est que la goutte qui fait déborder le vase. Elle l’expulse, posant réellement les mains sur sa poitrine pour le pousser dehors, et le voilà hors de chez lui à cinq heures et demie du matin, un pied sur le journal quotidien et le second sur le paillasson, sans savoir où aller. La dernière fois que cela lui était arrivé, il s’était réfugié chez sa grand-mère. Mais elle n’est plus de ce monde. Il y a un an encore, il aurait pu se rendre chez Ari, avec qui il avait conclu un accord tacite : quelles que soient les circonstances, chacun pouvait débarquer chez l’autre sans crier gare, mais Ari est en train d’agoniser à Tel Hachomer. Et là, le règlement des horaires de visite est draconien. Et, de toute façon, ça n’est pas le bon moment pour lui tomber dessus avec cette histoire. Alors, il enfourche son vélo et se rend au studio. Il n’en est plus locataire, il l’a quitté depuis quelques semaines, incapable d’écrire ne serait-ce qu’une courte nouvelle, mais il se souvient que le verrou d’une fenêtre est cassé. En arrivant, il entrebâille la fenêtre adéquate, saute à l’intérieur et se couche sur le tapis de yoga de la psy. Tout habillé. Et sans couverture.

Au matin, il achète du dentifrice et une brosse à dents à l’épicerie, se brosse les dents dans l’évier du coin café et s’y lave aussi les pieds. Tandis qu’il baisse le pied pour le ramener sur le sol, le lumbago le reprend, alors, il retourne s’étendre sur le tapis de yoga.

Neuf heures. On toque à la porte.

Il est encore allongé sur le tapis. Incapable de se lever pour ouvrir.

Il crie : « Entrez ! »

Un coursier pénètre et lui tend une enveloppe.

Il signe, toujours couché, pour confirmer la réception.

Le coursier dit : « Ça alors, quelle surprise… »

À seconde vue, il le reconnaît. Il y a quelques années, c’était son étudiant. Plutôt doué. Il avait rédigé une nouvelle hardie sur l’euthanasie. Au sujet d’un individu surnommé « l’Ange » qui passait d’un hôpital à l’autre, entre deux et quatre heures du matin, afin d’aider les gens à mourir. Il se souvient que cet étudiant qui se tient devant lui à cette heure sortait fumer durant les pauses, et que, lors de la dixième et dernière séance, il avait levé la main et lancé par défi : « Nous avons évoqué beaucoup de sujets pendant cet atelier, mais nous avons fait l’impasse sur une question primordiale : au fond, à quoi ça sert, d’écrire ? »

Maintenant, il l’interroge : « Vous avez mal au dos ?

— Aussi. »

Il propose d’appeler un médecin pour qu’il lui fasse une piqûre d’analgésique.

Il répond qu’il est suffisamment anesthésié.

« D’accord, mais pourquoi continuer à souffrir ? »

Il promet d’y réfléchir.

Après son départ, il ouvre l’enveloppe, extrait les formulaires et les lit. Il lui faut quelques secondes pour comprendre qu’il est en train de déchiffrer une demande de divorce.

Le metteur en scène demande au cadreur d’effectuer un gros plan sur lui.

Il n’aperçoit pas de metteur en scène. Ni de cadreur. Mais soupçonne qu’ils sont là. Qu’eux aussi font partie de l’arnaque, de la grande conspiration sophistiquée des traductions.

Il pense à ses enfants, qui ignorent encore…

Et il commence à pleurer.

Des larmes du genre viril, sans gémir.

Très photogéniques.

Et qui se transforment peu à peu en sanglots.

 

Avez-vous parfois confondu la vérité et le mensonge ?

On nous avait fait découvrir le détecteur de mensonges, quand j’étais aspirant au brevet d’officier de renseignement. On voulait nous familiariser avec cet appareil et nous faire comprendre son fonctionnement. On nous avait fait entrer par petits groupes, avec nos chefs, dans une salle bourrée de détecteurs, où nous attendait un interrogateur barbu en civil. Cet interrogateur barbu a demandé un volontaire pour la démonstration du processus. Sans réfléchir à deux fois, j’ai levé la main. Juste pour faire mon malin. Il m’a fait asseoir sur un siège et m’a harnaché de sangles et de câbles sur le ventre et les bras. Ensuite, il a dit : « Je vais te poser quelques questions techniques. » Mon nom, mon âge et mon adresse. J’ai répondu précisément et, soudain, il m’a demandé si j’avais déjà consommé des drogues. J’ai répondu par la négative. Sans ciller. L’interrogateur, non plus, n’a pas cillé. Puis il a continué à débiter des questions dont je ne me souviens plus. À la fin, il m’a remercié, a demandé à toute l’assistance d’approcher de la table en Formica et a expliqué comment déchiffrer le graphe informatique. Mon cœur battait la chamade ; sous ma chemise, une goutte de sueur coulait depuis la nuque le long de l’épine dorsale. L’interrogateur a remarqué : « Notre volontaire a dit la vérité pendant toute la session », en montrant les différentes mesures du détecteur signalant mes réactions corporelles, même si, parfois, des fluctuations apparaissaient, mais sans dépasser la norme. Ensuite, il y a eu quelques questions, me semble-t-il, puis nous avons quitté la salle pour laisser la place à un nouveau groupe. Nous nous sommes rendus à la cantine pour tuer le temps jusqu’à l’arrivée de l’autobus qui devait nous ramener à la base. J’ai acheté un Coca-Cola, je m’en souviens, et, en ouvrant la cannette, le gaz s’est échappé brusquement et a arrosé tous ceux qui m’entouraient.

Pendant des années, j’espérais rencontrer par hasard l’interrogateur barbu, dans le train, dans la rue, dans la salle d’attente d’un médecin, afin d’élucider ce qui s’était passé ce jour-là : avais-je réussi à tromper le détecteur de mensonges ? Ou, pour je ne sais quelle raison, avait-il préféré mentir et m’éviter d’être éliminé du brevet ? Mais le temps passe, et sa figure s’estompe de plus en plus dans ma mémoire, au point que, parfois, je me soupçonne d’avoir inventé toute cette histoire.

Connaissez-vous la fin de vos romans avant d’entamer leur rédaction ?

Non, mais je connais ma propre fin. J’ai toujours su que les hommes de ma famille mouraient jeunes. Selon la moyenne familiale, ma première crise cardiaque est censée survenir dans deux ans. C’est génétique. Mais ce n’est que récemment, depuis qu’Ari est tombé malade, que ça commence à m’influencer vraiment. L’idée que rien ne pressait, qui ne me quittait pas dans ma vingtaine et dans ma trentaine, a disparu, et maintenant je vis en état d’urgence. Entre autres questions, il y a celle de savoir si, dans le court laps de temps qu’il me reste à vivre, j’éprouve un réel désir d’écrire. Si écrire un livre de plus est une chose suffisamment importante à mes yeux avant les premières douleurs à la poitrine. Et si, au lieu de cela, je souhaitais passer davantage de temps avec Dikla et les enfants ? Et si je désirais entamer une carrière politique ? Pendant une brève période, je veux dire. Jusqu’à la crise cardiaque. Ou vivre en Australie pendant deux, trois ans ? Ou voyager dans toutes sortes d’endroits pour chercher sérieusement mon ami d’enfance qui s’est volatilisé après l’armée, et subir cette attaque avec au moins la consolation que j’aurai fait quelque chose pour le retrouver ?

La fin de mes livres, je commence en général à l’entrevoir – comme on aperçoit la terre ferme sur le pont d’un navire en train de sombrer – vers la fin.

Je continue à nager encore un peu dans l’océan des options infinies. Puis j’en émerge avec désolation et soulagement.

 

Comment choisissez-vous les noms de vos personnages ?

La mère d’Ari est arrivée à l’hôpital pour veiller à son chevet.

Le plus souvent, nous échangions quelques mots en espagnol, puis je m’en allais. Mais il y avait quelque chose dans la façon dont elle a pénétré dans la chambre, dans sa démarche, plus alourdie que d’habitude, comme si elle traînait les pieds, qui m’a incité à m’attarder. De toute façon, je n’avais nulle part où aller. Juste un tapis de yoga. Alors, je lui ai proposé de prendre mon siège et j’ai apporté une chaise d’une autre chambre.

Ari dormait. D’un sommeil profond, à en juger par sa respiration.

« J’ai apporté quelques empanadas », a-t-elle dit en tirant une boîte en plastique de son sac.

Elle ressemble un peu à Mercedes Sosa, la mère d’Ari. Chaque fois que nous nous rencontrons, cette idée me frappe. Quelque chose d’indien dans ses yeux et, en fait, aussi dans ceux de son fils.

« Gracias, ai-je dit en en prenant une.

— Ton ami, il est très fort…

— Je sais.

— Il va vaincre la maladie finalmente. »

Quelles sont ses chances ? n’ai-je pas répondu.

« Quand il avait deux ans… », a-t-elle commencé. Puis, elle s’est tue.

Je l’ai regardée. Elle se taisait. J’ai pris une autre empanada.

« C’était… un vrai vaurien, ton ami, a-t-elle enchaîné. On lui courait derrière pour qu’il ne casse rien.

— Ça lui ressemble…

— À un an, il refusait de faire la sieste. Tous les enfants de la maternelle entraient dans la salle avec leurs matelas et allaient se coucher, et lui, il faisait tourner les puéricultrices en bourrique. Mais elles l’aimaient. Parce qu’il faisait tout avec son sourire charmant.

— Je peux m’imaginer.

— Un soir, ajouta-t-elle en refermant la boîte d’empanadas, j’étais dans la cuisine. Marcelo, mon mari, était au travail. D’habitude, je ramassais les cubes de Lego quand Ari finissait de jouer, mais, cette fois-là, j’avais oublié. J’y peux rien, j’avais oublié. J’avais passé toute l’après-midi avec lui et j’étais fatiguée. Il ne t’a jamais raconté cette histoire ?

— Non.

— Soudain, j’ai entendu un silence. Dans la cuisine, j’ai entendu un silence pas bon du tout venant du salon. Je me suis précipitée. Il avait avalé un cube de Lego.

— Mon Dieu.

— Un grand cube. Quatre carrés.

— Oh non.

— J’ai essayé de lui enlever, je lui ai donné une tape dans le dos. J’ai pas réussi. J’ai appelé une ambulancia. Entre-temps, il arrivait plus à respirer. Il pouvait même pas pleurer parce qu’il avait plus d’air. L’ambulancia est arrivée rapidement. Sur le chemin de l’hôpital, il était mort en fait. Muerte clínica. Comment on dit en hébreu ? Mort clinique ? Mais en réanimation, ils ont réussi à le ramener. Et comme ça, il est resté plusieurs jours entre la vie et la mort.

— Ben, dis donc.

— Et alors, on lui a changé son nom en Ari.

— Comment ça, vous avez changé ?

— Il n’a pas dit qu’il avait un autre prénom ?

— Non.

— Bueno, il a peut-être oublié.

— Quel était son autre prénom ?

— Enrique. C’était celui du frère aîné de Marcelo, c’est l’un des desaparecidos que la Junte militaire a fait disparaître…

— Je ne savais pas que…

— Tu comprends, Marcelo, au lieu de m’accuser que j’étais stupide d’avoir laissé l’enfant seul avec ses Lego, ce que n’importe quel homme aurait fait, il a préféré s’accuser de lui avoir donné un mauvais nom, un nom qui porte malheur.

— Pourquoi malheur ?

— Les Madres de la Plaza de Mayo, tu as entendu parler ?

— Oui, bien sûr.

— Eh bien, la mère de Marcelo était l’une d’elles. Un jour, son fils Enrique, le frère de Marcelo, est parti travailler dans son imprimerie et n’est jamais revenu. Elle a manifesté chaque jeudi avec les autres mères sur la place, jusqu’à la chute de la Junte. Mais même après la chute de la Junte, le gouvernement n’a donné aucune information sur Enrique.

— Les fils de pute !

— On dit qu’ils ont jeté dans la mer une partie des disparus.

— Vraiment ?

— C’est pour ça que Marcelo a immigré en Israël. Il ne voulait plus rester là-bas.

— Quelle histoire.

— Et le docteur de l’hôpital a dit : “Votre fils s’est battu comme un lion.” Comme un lion, il s’est battu pour sa vie. Alors, Marcelo a couru au ministère de l’Intérieur et a changé son prénom en Ari, le lion.

— Ça a aidé ?

— Dieu seul sait. Et je crois pas du tout en Dieu. Mais oui, Ari a ouvert les yeux et s’est remis à respirer, et le docteur a dit, j’oublierai jamais cette phrase : “Ce qui compte dans des cas pareils, c’est pas le pouvoir de la mort, mais la force de la vie. Et votre fils possède une puissante force de vie.”

— C’est vrai.

— Et c’est pour ça que je te dis : cette fois encore, il va gagner.

— Dieu t’entende.

— Tu ignorais vraiment toute cette histoire ?

— Absolument.

— Bon, comme on dit chez nous, on en apprend tous les jours.

— Exactement.

— Maintenant, tu peux t’en aller, t’as suffisamment été un bon ami pour aujourd’hui…

— Ce n’est rien, madame…

— Carméla.

— Carméla.

— Tiens, prends les empanadas. Tu m’as l’air affamé. Tu es sûr que ça va, corazón ? »

Les noms de mes personnages, je les choisis en m’inspirant de mes proches, afin de les immortaliser ou de me motiver émotionnellement. Mais, parfois, le destin d’un personnage se métamorphose au fil du récit, et j’ai un besoin urgent de trouver un nom différent.

Si vous deviez inviter à votre table trois écrivains, vivants ou morts, qui choisiriez-vous ?

S’il s’agissait d’un repas de gala, je ne le gaspillerais pas avec des collègues.

Les écrivains, vivants ou morts, ont tendance à se montrer si égocentriques qu’ils en deviennent des interlocuteurs particulièrement frustrants. En outre, on peut toujours soupçonner qu’une anecdote intime racontée au cours d’un repas avec des écrivains ne se transforme en matériau sous la plume de l’un d’eux. Après tout, la plupart des détails apparemment biographiques de cette interview sont apparemment tirés d’une conversation que j’ai eue, il y a deux ans, avec un écrivain apparemment scandinave dans un restaurant de Jérusalem. Apparemment. Les thrillers d’Axel Wolf jouissent d’une énorme popularité dans le monde, pourtant, ce soir-là, il avait les épaules affaissées, le regard éteint, et sa chevelure blonde était terne, comme anémiée. Je lui avais posé un flot de questions, d’une voix pleine d’empathie, pour savoir pourquoi sa célébrité ne le rendait pas plus heureux. Et c’est ainsi que j’ai appris, entre autres choses, que ce qui se déroule en Colombie ne reste pas toujours en Colombie ; qu’une fille pouvait briser le cœur de son père, et que la dysthymie semblait congeler le corps dans une couche de glace : sous cette glace nagent de petits poissons de joie sans qu’on puisse jamais les atteindre parce que la couche est épaisse et étanche, et qu’il n’y a aucun moyen de la fendre.

En tout cas, à l’occasion d’un tel repas, j’inviterais mes trois amis d’enfance. Notre amitié s’est nouée au collège, mais, ces derniers temps, nous n’avons presque pas eu d’occasions de nous voir. Nous avons fait trop d’enfants. Souscrit trop de prêts hypothécaires. Et, de toute façon, Ari est désormais hospitalisé à Tel Hachomer.

J’irais chercher Yermi et Hagaï Carméli dans leurs maisons hypothéquées et nous nous rendrions auprès d’Ari. Nous le libérerions de tous les appareils, lui mettrions son vieux sweat-shirt de terminale (à cause de la maladie, il a perdu tous les kilos qu’il a pris depuis cette époque) et l’évacuerions du service oncologique jusqu’à un pub de Kfar Azar. Il existe peut-être encore, ce pub, avec ses longues tables en bois. Nous y buvions des panachés Shandy en grignotant des bagels dans de petites soucoupes en verre, et, en souvenir de ces temps-là, nous bavarderions de tout, sauf du fait qu’Ari va bientôt mourir. Hagaï Carméli se mettrait sûrement à pleurer, à un moment ou à un autre, il chiale toujours quand il boit trop, et Yermi consulterait tout le temps son portable et draguerait la serveuse, bien qu’à notre âge cet exercice soit pour le moins pathétique.

Lorsque l’addition serait déposée, chacun payerait sa part et, comme toujours, nous nous apercevrions que nous n’avions pas mis assez. Et que chacun devrait ajouter un peu. Sauf Ari, pour qui on passerait l’éponge.

 

*

Mes amis ne m’ont jamais considéré et ne me considéreront jamais comme un écrivain. Tout au plus, ils peuvent être amusés par le fait que je sois devenu quelqu’un qu’on interviewe.

Ils m’ont vu copier sur une antisèche lors d’un examen sur la Bible, revenir de mes classes du service militaire dans les blindés brisé et humilié, puis amoureux pendant quatre ans de Tali Leshem, amourette dont il était évident aux yeux de tous, sauf aux miens, qu’elle s’achèverait dans les larmes, et ils m’ont récupéré en lambeaux après qu’elle a épousé un autre, et ils m’ont tenu compagnie pendant les sept jours de deuil après le décès de ma grand-mère, sachant que je continue à porter son deuil chaque jour, et ils m’ont aidé à marcher après ma hernie discale, et aussi à déménager, même à un âge où il vaut mieux s’adresser à un professionnel, et ils m’appellent désormais au studio deux fois par jour pour être certains que je vis toujours.

Et ils savent parfaitement que je n’ai de réponse à rien. Si j’en avais le courage, je fournirais à toutes les questions qu’on me pose dans les interviews une réponse unique : je ne sais pas. Aucune idée. Interrogez quelqu’un de plus expérimenté.

Après avoir réussi à régler l’addition, nous ramènerions Ari à l’hôpital, lui ôterions son sweat-shirt, lui enfilerions sa blouse avec la fente dans le dos, le mettrions sous la couverture et lui chanterions des morceaux du premier album de Knessyat Hassekhel jusqu’à ce qu’il s’endorme.

Yermi essaierait sûrement de flirter avec une infirmière du service.

Et Hagaï Carméli et moi, nous attendrions patiemment qu’il finisse. Comme nous l’avons fait tant de fois dans le passé.

Puis nous sortirions avec lui en direction du parking gigantesque.

Hagaï dirait certainement en chemin : « C’était peut-être le dernier repas. » Il a toujours eu tendance à proférer des phrases superflues, mais qui sonnent bien.

Et au bout d’un long silence qui, avec d’autres personnes, aurait pu être gênant, nous monterions dans ma voiture, et je déposerais chacun chez lui avec ces mots : « Mes amitiés à ta femme », puis je me dirigerais vers mon studio, solitaire, plus lentement que d’habitude, songeant que, si Ari venait vraiment à mourir, ce serait une page de ma vie qui se tournerait.

Et qu’une nouvelle page, entièrement vierge, s’ouvrirait.

 

Quel est votre mot préféré en hébreu ?

Scandale.

 

Quel est le mot que vous détestez le plus en hébreu ?

Pancréas.

Un mot si candide.

Qui rime avec patatras.

Ça sonne comme « La vie se casse, patatras… »

On peut passer toute une vie sans savoir vraiment ce qu’est le pancréas. Demandez à n’importe quel homme sensé où se situe le pancréas, vous verrez ce qu’il répondra. Moi-même, ce n’est qu’après avoir discuté avec Ari, entendant, pour la première fois, sa voix brisée, que j’ai cherché le mot sur Google et lu la notice.

 

Si vous n’étiez pas écrivain, que feriez-vous ?

DJ. Ma réponse habituelle. Elle fait son effet, et ce n’est pas tout à fait un mensonge.

Mais la vérité est que, si je n’avais pas été écrivain, animateur d’ateliers d’écriture et conducteur de bus scolaire pour mes enfants, j’aurais consacré plus de temps et d’énergie à rechercher Hagaï Carméli. Au collège, nous formions une sorte de trio : Ari, Hagaï Carméli et moi. Ari et moi, nous nous sentions responsables l’un de l’autre. Sur Hagaï Carméli, il ne fallait pas miser un kopeck. Sauf que les conversations intimes que j’avais avec lui, dans le sous-sol de sa maison à Ramot, je ne les ai jamais eues avec aucun autre. Pas plus avec les femmes que j’ai aimées. Nous jouions aux échecs jusque vers minuit en écoutant les Pink Floyd, puis nous nous installions dans nos sacs de couchage, et bavardions jusqu’au matin. En écoutant les Pink Floyd. Il y avait un antique carillon dans le salon qui faisait retentir un gong très fort à chaque heure pleine, et nous pouvions sentir le temps s’écouler. À six heures du matin, la lumière pénétrait à travers l’unique fenêtre, sans rideaux, du sous-sol, et nous savions que la nuit était finie. En fermant les yeux maintenant, je peux entendre Hagaï Carméli s’adresser à moi, dans ce sous-sol, la voix toujours un peu enrouée, et l’intonation de son élocution lente, qui enrobait délicatement des propos parfois très abrupts : « Dis-moi, mec, tu te… tu te sens pas un peu débile quand nous chantons Wish You Were Here ? Tous les gens que nous connaissons se trouvent plutôt here, non ? Qui peut nous manquer ? »

À mes yeux, une conversation intime avec un être proche représente l’un des plus grands plaisirs que la vie nous réserve. Mais pour qu’une telle discussion remplisse ses promesses, il faut un partenaire qui sache à la fois écouter et se confesser. Qui sache se montrer franc sans être humiliant. Ni prévisible, ni menaçant. Et, bien sûr, il faut du temps. Que les deux interlocuteurs disposent de suffisamment de temps pour aller au fond des choses. Et un lieu. Qui permette à tout cela de se produire. Bref, il s’agit d’un pur miracle qui ne s’accomplit que rarement. Et ce miracle m’est arrivé avec Hagaï Carméli à plusieurs reprises – avant qu’il ne se volatilise.

Il serait tentant d’attribuer au service militaire le tournant que sa vie a connu – cela ajouterait une dimension idéologique à cette histoire. C’est vrai, l’armée l’a complètement baisé. Une suite d’incidents malheureux, qu’on peut mettre sur le compte de sa grande gueule et de sa lenteur, mais aussi sur celui de la bêtise crasse du système, a fait que l’un des individus les plus intelligents de ma connaissance a été affecté au poste d’homme à tout faire de la prévôté, à la base de Tsrifine. Il transportait des sacs de graviers en courant d’un endroit à l’autre, nettoyait les trottoirs avec un balai-brosse et, entre deux corvées, déambulait dans les allées de la base en méditant sur l’insoutenable pesanteur de l’existence. J’allais lui rendre visite durant les sabbats où il était consigné sous un prétexte ou un autre, et nous restions dans la guérite toute la nuit – sa longue arme en bandoulière sur son corps malingre, sa chevelure rousse bouclée s’échappant de son casque – à écouter les Pink Floyd et à fantasmer ensemble sur toutes sortes de combines qui lui permettraient d’être muté dans une autre unité, à un poste à la mesure de ses capacités. De temps en temps, nous sortions pour tourner lentement, très lentement, autour de la guérite, afin qu’il ne s’endorme pas et, quand il finissait par fermer les yeux malgré tout, je faisais le guet afin que l’officier ne nous surprenne pas, prêt à lui décocher un coup de coude le cas échéant, à l’affût des mots qu’il laissait échapper en plein sommeil, « non », « Normandie », « vingt-deux », tentant d’en élucider le sens.

En fin de compte, il s’en est tiré grâce à un psychologue militaire.

Mais ce n’est pas uniquement l’armée qui l’a dévasté. Il y avait aussi je ne sais quelle histoire avec sa sœur cadette, Danit. Leur relation avait quelque chose de très siamois. Il ne me l’a jamais raconté explicitement, mais il semble qu’à l’adolescence cela ait glissé jusqu’à un attouchement interdit. Ou alors cet attouchement n’était-il que dans sa tête. Ou encore n’a-t-il que fantasmé que ça ait abouti à ça, et c’est ce qui le torturait, en fait. Je n’ai pas d’opinion arrêtée là-dessus. C’était l’unique moment dans nos conversations où il devenait brusquement vague. Mais je me souviens d’une phrase qu’il m’a dite une fois, dans le sous-sol (il s’exprimait dans un genre d’hébreu qui n’avait pas honte d’être fleuri. Et ça aussi, ça lui compliquait la vie à l’armée) : « Je dois m’éloigner d’elle autant que possible. Certaines personnes ne sont tout simplement pas destinées à vivre sous le même toit. »

En fin de compte, il a quitté Israël. Non à cause d’elle. Ni de l’armée. Il s’est compromis avec des individus peu recommandables. Après sa libération anticipée de l’armée, il avait une sorte d’obsession : gagner beaucoup d’argent. Il a ouvert un café qu’il a fermé. Fait de l’import-export. Du business. Quand je lui ai demandé : « Dans quoi ? », il m’a répondu : « Il vaut mieux que tu l’ignores. »

Avec moi, il ne parlait que de ce qu’il ferait de cet argent. Chaque fois, il avait un plan grandiose différent : fonder une association d’aide aux soldats en détresse psychologique, créer un musée de la langue hébraïque, acheter toutes les terres jouxtant la plage de Ga’ach pour les rendre inconstructibles.

Et une nuit, à l’âge de vingt-cinq ans, il a joué la fille de l’air. En fait, il devait de fortes sommes à de nombreux individus et des voyous de la pègre avaient visité son appartement, deux fois. Et avaient brisé des vitres.

Il ne m’a pas contacté avant de disparaître. Je me suis dit que c’était sa manière de me protéger et j’étais sûr qu’il reviendrait. « Je lui donne une année, maximum deux », avais-je dit à Ari. Mais au bout de trois ans, aucune trace de Hagaï à l’horizon. Et plus inquiétant : aucun signe de vie de sa part. Et encore plus inquiétant : j’étais le seul à m’en préoccuper.

Son père a été tué le jour de Kippour pendant la guerre – Hagaï avait deux ans – et sa mère avait été atteinte d’Alzheimer à un âge relativement jeune, quand je l’appelais elle ne se souvenait plus du tout de qui était Hagaï.

Alors, j’ai contacté Danit. Sa sœur.

Une année plus tôt, je m’étais attablé par hasard dans un café où elle travaillait comme serveuse. J’y suis retourné. Elle était encore à son poste, et l’agilité avec laquelle elle se déplaçait entre les tables suscitait l’étonnement. Si différente de la manière rêveuse dont son frère avançait dans la vie. Je lui ai dit que je désirais lui parler, et elle m’a soufflé : « Pas maintenant », en m’écrivant son numéro de téléphone sur un bout de papier.

Elle m’a répondu dès la première sonnerie.

Je lui ai dit qu’il n’était pas logique qu’au XXIe siècle quelqu’un puisse s’évaporer dans la nature sans laisser de traces. Je lui ai suggéré de collecter des dons et d’envoyer une mission à sa recherche. Ou de recruter un chasseur de personnes disparues réputé.

Impossible de « rire au nez » de quelqu’un au téléphone, mais ce fut mon impression : Danit me riait au nez. « Une mission ? Pour retrouver Hagaï ? D’abord, s’il ne veut pas qu’on le retrouve, personne ne le trouvera. Crois-moi. J’ai fait des centaines d’heures de cache-cache avec lui dans notre arrière-cour. Et, à part ça, qui va donner de l’argent ? Ses créanciers ? Tu es au courant que ton ami a siphonné toutes mes économies d’une année de travail comme serveuse ? Il m’a demandé un prêt juste avant de partir, en prétendant qu’il me le rendrait dans une semaine. Tu crois le connaître ? Tu ne sais rien de Hagaï ! »

Mais il me manque, nos conversations me manquent, parce que j’ai enfin quelqu’un à qui penser lorsque j’écoute Wish You Were Here – voulais-je lui répondre, mais je me suis abstenu. Peut-être parce qu’il m’est brusquement venu à l’esprit que cette amertume dans la voix de sa sœur avait un rapport avec ce qui s’était passé entre eux.

Ari, lui aussi, s’était montré indifférent. « Tu sais ce que je pense de Hagaï. Un gars brillant mais, pour tout dire, égocentrique. Tu crois qu’il organiserait une mission pour te retrouver si tu disparaissais ? »

Et c’est ainsi que la mission chargée de retrouver la trace de Hagaï Carméli s’était réduite à un seul membre : moi.

Lors de chacun de mes voyages, je me fixe une règle : sitôt après l’enregistrement à l’hôtel, je jette mes valises dans la chambre et vérifie que le planning déposé sur la table ne prévoit aucune interview dans les heures suivantes. Je ne suis qu’un écrivain mineur, voire raté, dans les pays où je me rends, c’est l’amère vérité, mais ça comporte des avantages : l’emploi du temps est le plus souvent léger, voire humiliant, et ainsi je peux sortir aussitôt traîner. Sans plan de la ville.

Je poursuis deux objectifs lors de ces vagabondages. L’évident : me perdre en route. Le secret : retrouver Hagaï Carméli.

À Istanbul, il y a deux ans, j’ai eu l’impression fugace que j’avais atteint mon but.

Là-bas, on trouve des vendeurs de marrons chauds partout dans les rues.

Et l’un d’eux – c’est difficile à expliquer…

Quelque chose dans ses gestes de la main. Dans ses coudes saillants.

Je me suis approché.

Je l’ai écouté discuter avec un client. La voix, un peu rauque. L’élocution, lente.

La chevelure, rousse, il avait pu la teindre en noir. Effectuer une opération du visage. C’est ce qu’on fait en général lorsqu’on veut plonger dans la clandestinité.

Je lui ai acheté des marrons. J’ai essayé de capter son regard. Mais il s’est conduit avec moi comme avec n’importe quel client. Une poignée de marrons dans une petite pelle. Il a rempli un sac en kraft. S’est tourné vers le client suivant.

J’ai décidé de tenter ma chance. Je me suis éloigné d’une vingtaine de mètres, me suis appuyé sur la barrière du parc Gezi et j’ai crié : « Hagaï ! »

Répondre à son nom est instinctif.

Je ne m’attendais pas à ce qu’il me regarde, mais je guettais ses traits afin de repérer le moindre tressaillement. Un battement de cils. Un hochement de tête.

Nada.

Quelques oiseaux, affolés par mon cri, se sont égaillés dans le parc, tandis que le vendeur de marrons continuait à servir ses clients.

Ce qui est sûr, c’est que le lendemain il n’était plus là. Mes hôtes de la maison d’édition, à qui j’avais raconté mon histoire, m’ont assuré que tout Istanbul savait que ces vendeurs de marrons étaient en fait des agents d’Erdogan qui espionnaient les allées et venues au parc Gezi depuis la protestation populaire qui s’était déroulée là quelques années plus tôt. C’est la raison pour laquelle ils changeaient souvent de place.

Cette explication ne m’avait pas convaincu, et j’ai continué à le chercher dans Istanbul. Et, en fait, partout où j’ai séjourné au cours des dernières années.

Pendant mes rencontres avec le public, mes entretiens avec des journalistes, mes trajets en métro, en taxi, dans la rue – je n’arrête pas de chercher Hagaï Carméli.

À force de frustration, j’en ai fait un personnage dans l’un de mes livres. Sous un nom inventé, bien sûr. Et, même dans cet ouvrage, il disparaît, laissant derrière lui de nombreuses rumeurs mais, à la fin, au moment de vérité, il revient. J’espérais que, d’une manière ou d’une autre, ce livre lui parviendrait. Je l’imaginais arriver à une rencontre avec des lecteurs – au début, je ne le remarque pas parce qu’il est de petite taille, les autres le cachent. Ce n’est qu’ensuite que sa chevelure rousse émerge, à la fin de l’événement, il attend patiemment le départ de ceux qui m’entourent pour approcher à son tour, mon livre en main, et me décocher son sourire minimaliste.

Même dans ce questionnaire – auquel je me suis promis de répondre avec une sincérité absolue, dangereuse –, je l’ai évoqué comme un ami actif, doué d’une existence réelle dans ma vie, et je l’ai même inclus dans le dernier repas avec Ari (c’est si facile d’apprendre dans les livres ce qui n’est pas arrivé dans la vie d’un écrivain, et pourtant la plupart des lecteurs s’obstinent à faire le contraire). Yermi aussi, je l’ai tiré des oubliettes dans ce même repas, bien que je n’aie pas l’ombre d’une idée de ce qu’il est devenu. En fait, bien que cela fasse des années que je décrive des bandes d’amis et donne des conférences sur l’amitié comme principe fondamental de la société israélienne…

En fin de compte, je n’ai eu que trois amis intimes.

Il en reste un.

Et bientôt, lui aussi – peut-être…

Et alors ? À qui irai-je confier mes secrets ? À qui dirai-je que ça fait déjà deux semaines que je ne dors pas chez moi et que la voix de Dikla au téléphone, lorsque nous planifions des démarches, est plus glaciale qu’un hiver à Jérusalem ? Avec qui serai-je authentique ? Peut-on vraiment vivre sans amis ?

 

Comment réussissez-vous à affronter la solitude inhérente à l’écriture ?

J’en suis incapable.

 

Qui est votre premier lecteur ou première lectrice ?

Je tournicote autour de Dikla pendant les jours où elle lit mon manuscrit. Dans l’attente de son jugement. Dans l’attente qu’elle s’endorme, pour vérifier où elle en est de sa lecture. Et si elle a noté des remarques. En réalité, je ne peux rien faire sans penser à ce qu’elle dira.

Le plus pénible, c’était pendant mon exil au studio. Elle ne m’a pas réellement envoyé une demande de divorce par un coursier après mon retour de Colombie. Ce n’est pas son genre. Elle m’a simplement demandé de ne pas revenir à la maison pendant quelques jours, ou semaines, elle avait du mal à évaluer. Elle avait besoin de temps pour digérer et décider ce qu’elle allait faire. Elle m’a aussi demandé de ne pas appeler. Afin de ne pas avoir à ne pas me répondre.

Une période sinistre. Je pouvais à peine quitter mon tapis de yoga à cause de mon lumbago.

J’ai annulé les ateliers d’écriture. Et toutes mes rencontres.

Au début, je n’ai rien raconté à personne. C’est ce qu’elle souhaitait. Et je ne savais pas quoi raconter. La situation n’était pas du tout claire.

Au ton de sa voix au cours de notre dernière conversation, j’ai conclu que la possibilité de la perdre devenait très tangible.

Lors de notre cinquième rendez-vous, elle m’avait confié que, depuis qu’elle avait lu Le Monde selon Garp, elle rêvait d’épouser un écrivain. C’était la chose la plus intime qu’elle m’ait révélée. La plupart du temps, elle se taisait, écoutait, et, de temps à autre, exprimait des opinions articulées, mûries, à propos de toutes sortes de sujets de société. Mais, sous ces affirmations tranchées, j’avais l’impression qu’elle dissimulait une blessure. Elle étudiait la philo et le marketing, combinaison peu courante, et, quelques mois avant notre rencontre, elle était revenue de Londres. Elle s’était rendue là-bas en touriste, avait commencé à fréquenter un jeune fils à papa britannique et s’était installée chez lui. Au bout d’une année, l’idylle avait pris fin. Avec des dégâts. Elle ne voulait pas en dire plus. Mais, chaque fois qu’elle prononçait le nom de cet homme, il y avait davantage de colère que d’outrage dans ses yeux. C’est peut-être à cause de cette expérience qu’elle se montrait prudente avec moi, supposais-je, mais je n’osais pas la questionner. Ses vêtements étaient du dernier chic. Sobres. Pas du tout israéliens. Ni estudiantins. Et elle était de ma taille sans talons, et plus grande avec. Cela lui donnait un maintien noble. Distant. Autosuffisant. Mais quelque chose dans ses gestes, lorsqu’elle s’exprimait, était volcanique et merveilleusement sensuel. Ses bras étaient fins et déliés, et ses paumes s’ouvraient et se tendaient lentement dans l’espace, comme autant de caresses et d’invites.

Cela a duré ainsi pendant près d’un mois. Son corps disait : ne songe pas un seul instant à t’approcher de moi. Et ses mains : viens vite. Je ne savais comment me conduire face à ce double message et, plus que tout, je ne voulais pas commettre d’erreur, car dès l’instant où Ari et Mittal nous avaient présentés l’un à l’autre, dans cette discothèque du kibboutz Kabri, une impression de fatalité ne m’avait plus quitté. Comme si quelque chose de très important devait se décider. Ou, en fait, avait déjà été tranché.

Nous nous sommes vus à quatre reprises, sans que je sache jamais s’il y aurait une prochaine fois.

À ce stade, elle restait toujours aussi indéchiffrable à mes yeux.

Et puis, je lui ai raconté que j’écrivais. De temps à autre.

Et elle avait prononcé cette phrase : elle avait toujours rêvé d’épouser un écrivain, en ponctuant ses propos d’un sourire aguicheur, son premier sourire aguicheur. Et elle s’était penchée un peu dans ma direction et avait révélé ses magnifiques clavicules.

Après avoir fait l’amour, nous étions allongés l’un contre l’autre.

Je me souviens d’avoir dit « waouh ».

Et qu’elle n’a pas dit « waouh ».

Je me souviens que je l’ai caressée et que je lui ai dit : « Tu as un corps de danseuse. »

Et elle a répondu : « C’est vrai que j’ai fait partie de la troupe de danse Hora à Maalot. » Avec un ricanement.

« Beaucoup pensaient que j’étais promise à un grand avenir…

— Et… ça n’a pas été le cas ? ai-je répliqué délicatement.

— Je n’ai pas réussi l’examen d’entrée au conservatoire de danse. Plutôt humiliant, j’avoue. »

Je me suis tu, dans l’attente de la suite, qu’elle ne me raconta pas.

J’ignorais que ce serait tout ce que j’obtiendrais désormais, tout ce que son orgueil autoriserait : des coups d’œil furtifs sur ses zones de vulnérabilité. Et qu’il y aurait là-dedans quelque chose de terriblement mortifiant et de terriblement excitant à la fois.

Cette nuit-là, j’avais vingt-quatre ans. Un âge où l’on peut encore concevoir de nouveaux rêves.

Je ne pourrais pas dire que je suis devenu écrivain pour conquérir le cœur de Dikla. Je peux seulement supposer qu’avec une autre femme, moins stimulante, je n’aurais pas écrit.

Lorsque je suis parti en voyage en Amérique du Sud, quelques mois après notre rencontre, elle était accaparée par ses études. Et elle n’était pas du genre à modifier ses plans au bénéfice de quelqu’un d’autre.

L’un de nous a proposé de ne pas nous engager l’un envers l’autre pendant la durée de ce voyage.

Ce même individu changeait ses billets de banque en monnaie, durant l’escale à Amsterdam, pour utiliser un téléphone public : « Je regrette, je ne veux pas te perdre, tu es l’amour de ma vie, peu importe combien de temps mon voyage va durer, je t’appartiens. Uniquement à toi. »

J’ai tenu parole.

Je lui ai envoyé de longues lettres pendant mon voyage. Très longues. Une vingtaine de pages d’une écriture serrée. Durant des journées entières, je ne faisais que cela : lui écrire. Ari a manifesté une patience d’ange. Je me souviens d’un toit particulier à Tumbes, au Pérou, il y avait là des chaises paillées, un tabouret pour y poser les pieds et un océan hideux de bâtiments. Pendant deux jours, je n’ai pas bougé de ce toit et, chaque fois qu’Ari montait pour me demander quand nous allions partir pour notre étape suivante, je lui disais : « Une seconde, mon pote, je suis au beau milieu d’une lettre. »

En fait, tout ce que j’ai écrit depuis, huit livres, n’est qu’une très longue lettre dont elle est la destinataire.

Je n’ai permis à personne d’être aussi proche de moi que je l’ai permis à Dikla. Son seul nom me fait fondre.

Je ne peux pas m’endormir sans sa présence, me lever sans elle, tomber sans elle, retrouver mon chemin dans le labyrinthe des miroirs déformants sans elle.

Il va de soi qu’à la fin je lui soumettrai cette interview.

Au bout de deux semaines d’exil dans mon studio, elle m’a téléphoné.

Elle a dit que je manquais aux enfants.

Qu’elle ne savait pas quoi leur dire.

Qu’elle en avait assez de supporter toutes les tâches domestiques.

« Ça signifie que je peux revenir ?

— Oui, mais…

— Je te rappelle que les hommes de ma famille meurent jeunes. »

Elle n’a pas joué son rôle, et n’a pas ri.

 

*

Nous n’avons pas encore recommencé à dormir dans le même lit. Après le coucher des enfants, je gagne le canapé du salon et, avant leur réveil, je replie la couverture, le drap, j’avale un café et je prépare les sandwiches : au fromage blanc pour Yanaï, au fromage blanc et olives pour Noam. Puis un troisième sandwich, au fromage blanc, olives et tomates cerises, pour Shira. Et je me rappelle qu’elle ne vit plus chez nous. Alors je le mange.

Hier, j’ai demandé à Dikla si elle était d’accord pour lire quelque chose de nouveau, mon travail du moment. Bien sûr, j’ai attendu le moment propice. Qu’elle termine son jogging du soir. Dix kilomètres. Qu’elle sorte de la douche. Shampoing, après-shampoing et crème corporelle. Qu’elle enfile son survêtement d’intérieur et ses chaussettes en laine achetées à Londres à l’époque où elle vivait avec ce fils à papa. Qu’elle se prépare son mélange d’herbes homéopathiques, qu’elle étende ses jambes interminables sur le canapé et sirote son breuvage. Que ses joues rosissent à cause de la chaleur de la boisson et que ses yeux brillent, comme si elle pleurait.

Et ce n’est qu’alors que je lui ai posé la question.

Elle a répondu qu’elle n’avait pas le temps, qu’elle était en pleine lecture d’un autre livre, un thriller, de cet écrivain scandinave, Wolf ? Voyons, celui qui ressemble à un Viking.

Je me suis obstiné. Et je lui ai redemandé.

Elle a fait non de la tête et dit que ça n’avait pas de rapport avec le Viking, mais que c’était encore trop tôt pour lire quelque chose de moi. Que jusqu’à ce jour, en lisant, elle avait toujours réussi à faire la différence entre la narration et l’écrivain, entre mes fantasmes et notre réalité, mais qu’elle n’était pas certaine d’y réussir en ce moment.

Un frisson me saisit. Comme au bord d’un précipice sur la route de la Mort en Bolivie.

Je suis allé dans la cuisine pour rincer la vaisselle et la mettre dans la machine, en me disant que ce ne serait pas facile mais que ce serait ma mission désormais : faire tout mon possible pour qu’elle croie de nouveau que tout, sans elle, n’était et ne serait qu’une histoire.

Quelle musique écoutez-vous ?

Cette fichue chanson. Même lorsque notre amour était vivace, il y avait quelque chose d’oppressant à l’entendre à la radio lorsque nous roulions en voiture. Même les jours où le trajet pouvait s’achever par un détour vers un sentier de terre pour nous déshabiller l’un l’autre, tout de suite, pas une seconde à perdre – ces paroles résonnaient telle une prophétie de malheur qui se réaliserait en fin de compte, puisque, nous aussi, que nous le voulions ou non, nous rejoindrions « le troupeau de toutes les âmes murmurantes »…

Et maintenant, une semaine après mon retour d’exil au studio, nous nous rendons au mariage de l’une de ses employées. En plein embouteillage sur la nationale 4.

Nous allons être en retard, pense Dikla.

Et pour cause, je songe. Tout ce temps que tu mets à te préparer.

Je vieillis, ça me prend du temps de dissimuler ça, rumine Dikla.

Tu es de plus en plus attirante avec les années, je songe.

Colombie, se dit-elle.

Aucun mot n’est prononcé entre nous.

Et alors, cette chanson qu’Ariel Horowitz a écrite pour sa femme Tamar Giladi (que peut bien éprouver une femme lorsque son époux lui offre une chanson intitulée L’amour est mort ?)…

Et tous les deux, au même moment, nous tendons la main vers la radio pour changer de fréquence.

 

Tous vos livres sont rédigés dans le même style. Avez-vous songé un jour à écrire quelque chose d’entièrement différent ? Peut-être de la science-fiction ? De la fantasy ?

Imaginons que j’écrive au sujet d’une autre planète. Et supposons que cette planète ait deux soleils. Et trois lunes. Que l’une de ces dernières fonctionne comme le goulag sibérien de cette planète. Sa zone de relégation. Et supposons que chaque nouvel individu rencontré sur cette nouvelle planète ne soit pas tout à fait inconnu car, quelques secondes avant la rencontre, les habitants recevraient directement dans leur cerveau toutes ses données intimes collectées par Internet. Et imaginons une cellule clandestine. Des individus qui souhaiteraient se couper d’Internet afin que tout ne leur soit pas connu. Eux compris. Des personnes convaincues qu’une existence sans sa part d’ombre n’est pas digne d’être vécue. Et imaginons que les autorités de cette planète pourchassent ces opposants. Ou que, sur cette planète, le simulacre de démocratie ayant disparu, une assemblée de délégués des divers grands groupes d’Internet dirigent les affaires. Et supposons que la dirigeante de cette cellule clandestine soit une femme au passé trouble. Vraiment trouble. Révélé à toute personne qui la rencontre. Et supposons qu’elle en ait eu assez de cette histoire. D’où son besoin de dissimuler. De laisser le passé derrière elle et d’ouvrir une page vierge. Et supposons qu’elle soit en contact avec un hacker nommé Tristan Carméli. Qui s’amouracherait d’elle malgré son passé trouble, et peut-être un peu à cause de cela. Et Tristan Carméli trouverait le moyen de la cacher, ainsi que les membres de sa cellule, dans les profondeurs de la Toile. Non pas en dehors de la Toile – car les autorités l’y rechercheraient sûrement –, mais en son cœur. Dans une sorte de cache. Intra-Internet. Telle une bulle d’air dans la mie de pain. Et supposons que, dans une minuscule cache au sein de la cache intra-Internet, Tristan Carméli aille se réfugier pour écrire des poèmes. Sur l’univers dans lequel lui et les membres de la cellule clandestine auraient aimé vivre. Et supposons que ses poèmes aient dû être brefs, plus courts que des haïkus, afin qu’ils puissent les camoufler dans des lignes de code. Et supposons que l’un de ces poèmes soit rédigé de cette manière :

J’attendrai là

Jusqu’à ce que la première feuille

Tombe

Un autre pourrait ressembler à ceci :

Un jour