La dernière interview

Eshkol Nevo · Chapitre 2 sur 8

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La dernière interview

La photo de Mayan

Voyager

Sans but

Et supposons qu’en fin de compte il n’ait pas réussi à se retenir et ait écrit un poème trop long en l’honneur de la dirigeante de la cellule, peut-être même un récit, dans lequel il avouerait que ce passé trouble, ce secret qu’elle s’efforce tant de dissimuler au monde, lui paraît, à lui, très beau au contraire. Et supposons qu’à cause de ce poème trop long cette cellule clandestine ait été découverte et tous ses membres condamnés à la punition la plus lourde : une entrée complète et gorgée de liens sur Wikipédia. Et un bannissement sur la troisième lune, la sibérienne. Et supposons que le récit contienne des robots doués du sens de l’humour. Et une forêt dont les arbres soient capables de courir. Et des automobiles qui se transforment en avions de combat quand on appuie sur un bouton. Et une application qui permette de regarder sur l’écran de son portable le rêve qu’on a eu pendant la nuit, avec les interprétations possibles.

Qu’est-ce que cela changerait ?

Somme toute, j’aurais traité, une fois de plus, d’un amour impossible.

 

Avez-vous écrit un roman que vous ne publierez jamais ?

LA PHOTO DE MAYAN

Tu m’écoutes ? J’ai perdu ta photo lors de notre déménagement. Alors que je voulais précisément la conserver. Je l’avais glissée dans une pochette en plastique. Toute une pochette pour une minuscule photo. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé. J’espère encore la retrouver, il y a deux ou trois cartons que nous n’avons pas eu le temps de déballer, mais il y a peu de chances que ce soit le cas. Et cela me fend le cœur, tu comprends ? Je l’avais tout le temps près de moi, il faut que tu le saches. Depuis que ta mère m’avait abordé avec ta photo, après une conférence à Gané Tikva, et raconté que l’avion qui te ramenait d’Amérique du Sud transportait ton sac à dos. Et qu’on y avait trouvé un livre.

« Là, c’est Mayan », m’avait-elle dit en me montrant la photo.

Avant même qu’elle te désigne, j’avais compris que c’était toi. Quelque chose dans le regard. Si j’avais eu ton âge et que nous nous soyons rencontrés en Amérique du Sud dans je ne sais quelle auberge pourrie de randonneurs, je serais tombé amoureux de toi, Mayan. Je n’ai aucun doute là-dessus. Après tout, je ne suis qu’une bombe à retardement sentimentale qui n’attend qu’une allumette, et ton maintien sur le sable, la jambe droite un peu avancée, la main gauche sur la hanche – bien qu’il s’agisse d’une pose, on peut deviner ta manière de marcher, Mayan, tes pas sont autant de pas de danse, et tu penches ton visage un peu à droite lorsque tu abordes des gens, n’est-ce pas ?

Je continuais à tenir ta photo dans le taxi qui m’emportait de Gané Tikva. Je la regardais longuement : quatre jeunes filles en maillot de bain. L’une d’elles, ce n’était pas toi, tenait une planche de surf. Cette photo me plaisait car, contrairement à ce qu’on peut attendre des photos de voyage de ce genre, il n’y avait là-dedans aucune posture. On aurait dit que quelqu’un vous avait guettées et photographiées à votre insu. Aucune, sauf toi, n’affiche un air particulièrement joyeux. À vrai dire, vous semblez toutes épuisées. Les gens n’en parlent pas à leur retour, mais le vagabondage est quelque chose de harassant, avec beaucoup de moments d’une solitude très âcre, je me trompe ?

De retour chez moi, j’ai posé votre photo contre les livres du rayonnage de mon bureau. Elle est si petite qu’elle est tombée plusieurs fois, jusqu’à ce que je comprenne comment l’adosser à l’ouvrage de Yehuda Amichaï, Akhziv, Césarée et un amour – tu connais ? – qui dépassait un peu entre les autres livres. Même alors, je découvrais de temps à autre qu’en mon absence un courant d’air avait fait chuter la photo sur le plancher. Je la soulevais et la reposais de nouveau contre Amichaï. Délicatement.

J’étais conscient que quiconque pénétrerait dans ma pièce aurait quelque chose à dire sur ce cliché. Un homme affichant la photo de quatre filles en bikini – comment s’empêcher de faire des remarques accompagnées d’une tape sur l’épaule ? Pourtant, je n’ai fourni aucune explication. Je n’ai raconté à personne l’histoire de cette photo, jamais. Même un colporteur de récits comme moi s’impose des lignes rouges. Qu’ils aillent tous se faire foutre, je me disais, ça doit rester entre toi et moi.

Ce qui est vrai – je peux l’avouer ? –, c’est que parfois je te regardais avant de commencer à écrire. Ça m’aidait à éveiller l’inspiration en moi et à me rappeler qu’il y avait quelqu’un de l’autre côté.

Pour être tout à fait sincère, ces derniers temps, c’est devenu un véritable rite. Avant d’écrire, je me campe devant ta photo. Comme si c’était une minute de silence, mais sans les sirènes (dis-moi, toi aussi, tu relevais ton visage et regardais les têtes inclinées des autres pendant la minute de silence à l’école ? Je soupçonne que oui. Sur le cliché aussi, tu te tiens un peu à l’écart de tes amies, tu n’es pas tout à fait dans le coup, tu regardes un peu de côté).

En tout cas, maintenant, après notre déménagement, ta photo a disparu. Comme s’il y avait un abîme dissimulé, spécifique, entre les demeures, dans lequel plongent justement les choses les plus importantes. Et c’est peut-être ce que j’essaie de te dire dans cette lettre, Mayan. Que tu occupes une place importante dans ma vie. Sans que nous nous soyons rencontrés. Sans que nous ayons parlé. Sans nous écrire. C’est arrivé d’une manière ou d’une autre. Je me suis lié à toi. J’ai commencé à penser à ton opinion sur certaines histoires. Ensuite, j’ai commencé à te consulter avant de prendre des décisions sans aucun rapport avec ces histoires. Un seul regard au fond des yeux verts, et soudain je savais pertinemment ce que je devais faire. Je t’ai confié – dans mon cœur, je ne suis pas fou, du moins pas jusqu’à récemment – ce qui arrivait dans mon existence : je suis devenu mon propre geôlier. Je rêve de tunnels. Je sens que je ne suis pas aimé dans mon foyer. Et si ta photo est perdue – et, dès que j’aurai fini de t’écrire, je serai obligé de déballer les trois cartons restants, j’espère vraiment la retrouver là-dedans –, mais si la photo est vraiment perdue, j’ai du mal à voir comment continuer. Je veux dire : pour commencer, je ne vois pas comment continuer à écrire. Et si je n’écris pas, je n’ai pas vers où acheminer mes souvenirs. Et ça devient dangereux, tu comprends ? Mon problème, c’est que je n’oublie rien. Je souffre d’hypermnésie. Toutes les séparations. Tous les décès, les occasions ratées. Tout reste bloqué dans mon corps. Et l’écriture représente l’unique chance de libérer tout ça. Tel le passager arrivant à l’enregistrement s’apercevant que sa valise est trop chargée… J’écris parce que, si je ne me décharge pas de temps à autre du poids des souvenirs, j’aurai du mal à continuer à respirer. Plus d’air à inspirer. Ni à expirer.

Je n’exagère pas. C’est une question de vie ou de mort. Cela a toujours été le cas.

Parfois, je me prends à imaginer ton dernier voyage, de La Paz à Coroico. En fermant les yeux et en me concentrant réellement, c’est comme si je me trouvais avec toi et tes amies dans le pick-up. Je suis assis à côté de toi. L’odeur suave de ta sueur due à la peur caresse mes narines. Tu portes un pantalon de pêcheur noué à la taille avec un lacet, tu gardes les pieds joints. Nos genoux se touchent presque. Et dans les virages ils se touchent vraiment. Moi aussi, j’ai emprunté une fois cette maudite route, le sais-tu ? Lorsque ta mère est venue me voir après ma conférence à Gané Tikva avec ta photo, je ne le lui ai pas révélé. Je ne voulais pas la faire souffrir parce que, moi, j’ai survécu. Mais moi aussi, on m’avait mis en garde, vingt ans avant toi. Et moi non plus, je n’ai pas écouté les avertissements. Quand on a vingt ans et des poussières, les mises en garde sont autant de mouches qu’on chasse d’un revers de la main. En revanche, je me souviens que, dès la première heure du trajet, j’avais compris que je courais un réel danger. La chaussée était épouvantablement étroite, et la pluie qui n’avait pas cessé de tomber pendant trois jours avait ameubli les bas-côtés et les avait transformés en gadoue, et, chaque fois qu’un pick-up surgissait en face, le conducteur manœuvrait en marche arrière avec, tout le temps, une sorte de pari horrible : afin que l’autre véhicule puisse passer, notre propre pick-up devait reculer de telle sorte que la partie arrière se retrouvait presque dans le vide, mais pas complètement, pour ne pas faire basculer le centre de gravité.

À un certain stade, j’ai fermé les yeux. Je n’étais plus capable de regarder l’abîme ouvert sous nos pieds sans ressentir un vertige irrépressible. Toi aussi, tu as fermé les yeux ? Et peut-être les as-tu rouverts lorsque la chute a commencé ? Chaque fois que j’imagine ton dernier voyage s’éveille en moi, à ce point exactement, l’envie puissante – stupide, mais puissante – de te sauver. Après tout, j’ai une formation d’infirmier militaire. Si j’étais arrivé à temps jusqu’à toi, et non au bout de vingt-quatre heures comme ces Boliviens incapables, j’aurais peut-être réussi. Je veux dire, j’ignore si, par la suite, tu aurais connu une existence normale, tout de même, une chute de cinq cents mètres dans un pick-up qui a fait au moins six tonneaux avant de s’immobiliser au fond du ravin… Mais peut-être, qui sait, qui peut le savoir…

J’ai gardé les yeux fermés presque jusqu’à Coroico. Je ne les ai ouverts qu’en sentant les nids-de-poule sur lesquels le véhicule tressautait.

Les deux Allemands qui se trouvaient avec moi se taisaient, eux aussi. L’un d’eux avait un livre, je m’en souviens. Il le tenait ouvert, comme s’il était suffisamment décontracté pour lire, mais il n’avait tourné aucune page pendant un long moment.

Brusquement, il a fait très froid.

Chacun s’était pelotonné sous son poncho.

L’Allemand avait refermé son livre et l’avait glissé sous sa cuisse.

Plusieurs choses que je n’avais pas eu le temps de vivre me sont passées par la tête. Être père. Publier un livre. Apprendre la plongée. J’ai récité dans mon cœur le passage des Prophètes de ma bar-mitsva du début jusqu’à la fin, trois fois. J’ai enfoncé mes mains sous mes cuisses afin de faire cesser les tremblements. Je voulais tellement vivre, à cette époque. Je veux dire…

Je pense que, dès cette époque, j’ai su que la vie réservait des souffrances. Je suis certain que je le savais. Mais les proportions étaient différentes : les désirs étaient plus nombreux. La douleur, plus vague.

Au cours de l’année écoulée, je me suis parfois réveillé le matin avec une douleur si forte au cœur, à cause de ma dysthymie, que la question se pose, la question suprême…

Mais, jusqu’ici, j’avais une réponse claire.

Je me tournais vers ta photo.

Aux commissures de tes lèvres, un sourire affleure. Pas vraiment un sourire. En tout cas, pas un rire. Davantage une inclinaison de la bouche témoignant d’une inclination de l’âme pour la bonté.

Tu comprends ? Depuis un an – peut-être depuis plus longtemps ? Difficile de savoir précisément quand la débâcle a commencé et pourquoi… Peut-être la maladie d’Ari l’a-t-elle déclenchée, ou le départ de Shira à Sdé-Boker –, en tout cas, depuis un an, je suis un musicien qui a perdu le tempo du morceau, en plein spectacle, devant des centaines d’auditeurs. Les autres instrumentistes attendent qu’il se coule à nouveau dans le rythme, le public commence à chuchoter, mais il échoue, il échoue tout simplement – pourtant, pendant l’année écoulée, chaque fois que je regardais ton sourire, je me rappelais que cela n’avait pas été toujours ainsi dans ma vie. Ce qui signifie peut-être que cette dysthymie n’est qu’un tunnel qu’il faut traverser. Au bout, la lumière va surgir.

Il reste trois cartons à déballer. Nous les avons entreposés entre-temps dans mon bureau, et ils sont empilés comme des cubes au jardin d’enfants. Je repousse leur ouverture de jour en jour. Chaque fois, sous un prétexte différent.

En fait, toute cette lettre n’est qu’une tentative de retarder de quelques heures le déballage.

De nous laisser une chance, si minime soit-elle.

 

Avez-vous déjà suivi une thérapie ?

J’avais décidé de surprendre Dikla à l’institut Mayana. Une fois toutes les deux semaines, elle quitte plus tôt son travail et se rend à l’institut pour un « watsu », un soin shiatsu aquatique, d’où elle revient transformée. Plus éclatante.

Je me suis dit que nous irions manger un bout après sa séance. Un moment propice, en quelque sorte.

Je suis arrivé quelques minutes avant 14 h 30. Il y avait là une sorte de salle d’attente avec des coussins et des poufs. Une brise agréable. Et une mince cloison entre la piscine et la salle d’attente.

Au début, une musique s’échappait de la piscine. Uniquement de la musique. Puis la musique cessa, et j’entendis Dikla prononcer quelques mots. Et sa coach, Gaïa, lui répondre. Ensuite, une sorte de ruissellement – quelqu’un sortait de l’eau. Puis encore un autre, mais différent. Maintenant, elles étaient proches de la cloison, et j’ai entendu Dikla dire : « De toute façon, jusqu’à la bat-mitsva, je ne prends aucune dé… »

Au beau milieu de la phrase, elles ont ouvert la cloison et se sont éloignées ensemble.

Dikla est élancée, les épaules étroites. Gaïa, courte sur pattes, les épaules larges.

Une idée m’a traversé l’esprit : j’aimerais les voir toutes les deux dans l’eau.

Dikla a eu le temps d’achever le mot « … cision » avant de me remarquer assis sur un pouf. Elle s’est tue.

Pendant le dixième de seconde écoulé avant qu’elle ne donne le change à cause de ma présence, j’ai eu le temps de saisir.

Elle n’était pas contente de me voir.

Elles devaient parler de moi. De nous.

« Salut, j’ai dit.

— Salut », a répondu Dikla en m’embrassant sur la joue. Pas sur la bouche.

« J’ai une heure de libre. J’ai pensé qu’on pouvait manger un morceau chez Goferman.

— C’est fermé, a dit Gaïa.

— Et je dois ramener Gaïa chez elle, a ajouté Dikla.

— Wallah », j’ai dit. Et, sans le vouloir, j’ai reculé d’un pas.

« Mais on peut prendre un café à Aroma, près de la maison, a repris Dikla.

— OK. Bon, on se retrouve là-bas. »

Puis je me suis tourné vers Gaïa et je lui ai dit : « Vous savez, je suis vraiment jaloux de Dikla. Si j’en juge par sa forme quand elle revient de vos séances, j’ai l’impression qu’un soin aquatique me ferait le plus grand bien.

— Vous êtes le bienvenu », a répondu Gaïa d’un ton pas du tout engageant.

Nous n’avons pas bu de café à Aroma. Dikla s’est retrouvée coincée dans un bouchon pendant le trajet retour de chez Gaïa, et elle devait, de toute façon, aller chercher Yanaï à la garderie.

Mais, oui, je me suis rendu à un soin aquatique. Une semaine plus tard. Non pas à Mayana afin de ne pas m’immiscer, une fois de plus, dans l’intimité de Dikla (c’est comme ça que je me suis vu : un intrus indésirable). En route vers Safed pour une conférence, j’ai fait une étape à Amouka, où l’on trouve un centre de balnéothérapie. De l’extérieur, ça ressemble à une serre et, à l’intérieur, de l’eau, un caillebotis en bois, un petit vestiaire et des peignoirs blancs.

J’ai oublié le nom de l’hydrothérapeute qui m’a reçu. Cinquante-cinq ans environ, une longue chevelure ramassée avec un élastique, des yeux doux.

L’eau est très chaude, mais pas trop.

Je me suis adossé à la paroi de la piscine.

« Comment ça marche, en fait ? l’ai-je questionnée.

— Vous allez voir tout de suite, m’a-t-elle répondu avec un sourire. Comment vous sentez-vous ?

— Comment je me sens ?

— Oui, comment allez-vous ? »

Tant de gens se sont inquiétés de mon état au cours des dernières semaines, me suis-je dit, mais personne ne me l’a demandé de cette façon. Avec cette curiosité bienveillante. Pas du tout fouineuse. Qui appelle une réponse sincère.

« J’ai mal…

— Où ça ?

— Dans le cœur arrière.

— Le cœur arrière ?

— Pas celui qui fait circuler le sang, celui qui a peur de perdre…

— Où se situe-t-il exactement, ce cœur arrière ?

— Dans le dos, entre les omoplates. C’est là que je le sens.

— Y a-t-il un individu en particulier que vous… redoutez de perdre ?

— À vrai dire, j’ai peur de perdre un certain nombre… d’individus.

— D’accord », a-t-elle dit, et au lieu de m’interroger sur mon enfance et mes relations avec mes parents, elle s’est penchée et a attaché des flotteurs autour de mes chevilles, puis elle a tendu les bras, a saisi mes doigts et, dans un lent mouvement prolongé, m’a bercé contre son giron et a commencé à me déplacer sur l’eau. Au début, délicatement, telle une barque en papier, puis un peu plus rapidement. J’ai clos les yeux, mais une série de soucis pratiques m’ont empêché de me relaxer. Je ne lui avais pas demandé combien de temps durait le soin. En outre, il y avait le trajet jusqu’à Safed. Au minimum vingt minutes. Est-ce qu’ils acceptaient les cartes de crédit ? Sinon, où allais-je trouver un distributeur dans ce trou perdu ?

Peu à peu, l’eau m’a rasséréné. Je ne me souviens pas de toutes les images qui me sont venues à l’esprit pendant le soin à Amouka, sauf deux…

L’une, brève, un éclair, en fait – Shira dans son internat de Sdé-Boker, elle marche, ses boucles sautillant dans son dos, traînant une valise dans chaque main, et je me demande si elle va se retourner pour un dernier regard.

La seconde, un peu plus longue – Dikla et moi, nous nous éclipsons du Festival d’Arad parce qu’il est trop populeux à son goût et nous descendons vers la mer Morte. Nous dénichons une plage sauvage. Et nous pénétrons dans l’eau. Je n’avais jamais réussi à flotter sur la mer Morte, j’avais toujours l’impression que ça n’arrivait qu’aux autres. Mais, ce soir-là, Dikla et moi, nous trouvons une position : ses jambes sur mes épaules. Mes jambes sur ses épaules. Nos mains s’agrippent, et nous flottons en nous regardant et en bavardant. L’équilibre est très fragile. Un geste inapproprié. Un mot de travers. Et tous les deux, nous risquons de perdre l’équilibre.

Après ces images, il y en a eu d’autres. Je me suis peut-être assoupi pendant quelques minutes. À un certain moment, la thérapeute a exercé une pression de shiatsu entre mes omoplates, là où se niche le cœur arrière, puis elle a chantonné pour elle-même un air que je n’ai pas essayé de reconnaître.

En psychothérapie, on sait que la séance est sur le point de s’achever par le regard furtif du praticien à sa montre et par la préparation verbale à la fin de la séance.

En balnéothérapie, ça ressemble davantage à la musique : quelque chose dans la mélodie aquatique m’a fourni un indice.

La thérapeute m’a ramené au bord de la piscine, ses doigts tenant toujours les miens, puis elle a détaché un doigt après l’autre, laissant ma main flotter sur l’eau.

J’ai plongé. J’ai émergé. J’ai ouvert les yeux. J’ai dit merci.

« Il n’y a pas de quoi. »

Puis elle m’a demandé : « De quel signe êtes-vous ?

— Poissons.

— Ça se sent. » Puis : « Vous pouvez prendre une douche. Je dois m’en aller, mais je vous laisse du thé et des dattes sur la table. »

J’ai bu le thé en songeant : la thérapie corporelle me convient mieux que la psychothérapie. Le corps, lui, ne ment pas.

Après la conférence de Safed, je me suis rendu à Haïfa chez ce fameux disquaire du quartier Hadar, et j’ai trouvé pour Dikla un disque rare de David Bowie qui contient uniquement les parties chantées de Ziggy Stardust, juste la voix de Bowie, pure, dépouillée, sans ornementations et sans adaptations, et je l’ai posé sur le siège passager, en touchant le sac de temps à autre, et j’ai songé : jusqu’à la bat-mitsva de Noam, quelques mois vont s’écouler, tout n’est peut-être pas perdu.

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Quelle question auriez-vous aimé qu’on vous pose et qu’on ne vous a jamais posée ?

 

À quoi songe-t-on quand un comédien allemand lit, à une tribune de Munich, un passage de quarante minutes de votre livre ? Non, mais vraiment… On est là à faire mine de l’écouter. Il faut donner le change. Le public. Certes, peu nombreux, mais tout de même. Ils se sont mis sur leur trente-et-un. Et la Shoah est toujours tapie en arrière-fond de chaque événement en Allemagne, ce qui imprime à toute l’affaire une certaine dimension de respectabilité. Certes, dès la première minute, on cherche du regard Hagaï Carméli parmi le public, mais il reste encore trente-neuf minutes, et, en fait, il est impossible d’écouter pendant ces trente-neuf minutes un texte dans une langue dont on ne comprend pas un mot. Dans ces conditions, où s’échappent les pensées ? Combien sont consacrées à Ari agonisant sur son lit d’hôpital ? Combien à ta femme qui continue à t’ignorer ? Combien aux femmes qui ne sont pas les tiennes ? Combien à ta fille qui s’en est allée dans un internat et refuse de t’adresser la parole ? Combien à essayer de deviner qui, au milieu des tempes argentées du public, a servi dans les rangs des SS ? Quel est le taux de change de l’euro ? Se peut-il qu’à ce moment précis, au milieu du libre vagabondage des pensées, du relâchement du corps dont on n’exige aucune tâche, soit née l’idée de ton prochain ouvrage ?

Auriez-vous pu écrire dans une autre langue que l’hébreu ?

No way.

 

Quel rôle, selon vous, les juifs de la diaspora doivent-ils jouer à l’égard d’Israël ?

Venir aux rencontres avec les écrivains israéliens.

Car plus personne ne vient désormais.

Hormis les militants du mouvement de boycott d’Israël, qui se lèvent comme un seul homme et quittent la salle de manière ostentatoire dès l’instant où l’on commence à parler. Et nous laissent seuls en compagnie de l’animateur et de la traductrice. Et deux jeunes filles de la maison d’édition qui consultent sans cesse des messages sur leurs portables.

 

Un certain nombre d’ex-Israéliens assistent à vos conférences à l’étranger. Quel effet ce genre de rencontres produit-il sur vous ?

Elle pénètre dans la salle avec un léger retard. Elle a toujours été en retard. Toujours un peu. Je l’attendais, plein d’espoir, sur un banc du jardin public près de la maison de ses parents, rue Harofé. Je la reconnais immédiatement, bien que neuf années se soient écoulées depuis la dernière fois où je l’ai vue, pendant la Semaine du livre, pendant les années où ce salon avait été transféré au parc du Yarkon. Nous nous rencontrions là-bas, comme par hasard ; elle travaillait à la diffusion des librairies Steimatzky, et moi je dédicaçais mes livres, sachant qu’à un moment ou à un autre elle viendrait me rendre visite, et que nous nous installerions dans un espace réservé, assis proches l’un de l’autre, proches à nous toucher, et que nous bavarderions. Je veux dire, qu’elle bavarderait. Et que, moi, j’écouterais la plupart du temps. Comme toujours. Et lorsque le parfum de sa chevelure effleurerait mes narines, quelque chose s’éveillerait de nouveau en moi. L’écho de quelque chose. Puis, après nous être embrassés sur la joue à son départ, des gens, je veux dire des hommes, m’aborderaient pour me demander qui était cette fille avec laquelle j’étais resté aussi longtemps. Et moi, je serais fier – ma première petite amie. Parfois, j’ajouterais : « Cela a duré quatre ans, depuis le milieu de la terminale jusqu’au lendemain du service militaire. »

Lors de l’une de ces conversations de la Semaine du livre, elle m’avait annoncé qu’elle allait se marier. Même si je n’avais pas l’intention de l’épouser, la jalousie m’avait piqué. Elle avait une jolie tache de naissance couleur café à gauche du nombril, et j’aimais y attarder mes lèvres avant de poursuivre plus bas. Et elle avait ce geste, lorsqu’elle plongeait la main sous ses mèches, puis, d’un seul coup, les relevait de gauche à droite. Et elle jouait de la flûte traversière. Elle en jouait très bien, mais pas suffisamment pour être admise dans la fanfare de Tsahal. Et elle aimait me taquiner, elle ne s’entendait pas avec sa mère, et elle vexait ses rares amies du collège, par mégarde. Ou délibérément. Par des remarques dénuées de tact. Et elle m’envoyait des lettres parfumées pendant mes classes militaires et mon cours de brevet d’officier, et elle effectuait tout le trajet de Haïfa jusqu’au camp de formation 1, où j’étais consigné pendant les sabbats, à seule fin de coucher avec moi puis de repartir. Elle avait été libérée des drapeaux une année avant moi, puis avait été embauchée comme agent de sécurité à l’aéroport. Et elle s’aspergeait d’une goutte de parfum à quatre heures du matin, après le bref coup de klaxon du taxi qui venait la conduire à son travail. Et elle avait démissionné de son poste au bout de deux mois parce qu’elle ne s’entendait pas avec sa supérieure. Et elle devait gagner sa vie. Elle avait trouvé des baby-sittings. Entre autres, chez ma sœur aînée. Jusqu’à l’incident.

Une semaine après cet incident, elle avait refusé de m’accompagner au Festival d’Arad et ne m’avait pas répondu lorsque je lui avais demandé si c’était à cause de… Et à mon retour d’Arad, elle m’avait dit « hello » sans détacher les yeux de l’écran de télévision. Et pendant de longues semaines elle avait refusé de coucher avec moi. Ou elle couchait avec moi sans désir ni orgasme. Et elle a commencé à se rendre à des soirées de salsa au Dolphinarium sans moi. Et elle en revenait de plus en plus tard, les vêtements imprégnés d’odeur de tabac. Et elle n’a pas tenté de m’arrêter quand j’ai mis mes vêtements dans un grand sac-poubelle, et elle ne m’a pas dit : « Ne pars pas, je t’aime. » Et elle n’est pas venue me chercher chez ma grand-mère, à Holon, ni ne m’a envoyé des messages par l’intermédiaire d’amis et, quand je suis retourné à l’appartement pour ramasser le peu d’affaires que j’avais laissées derrière moi, elle avait pris soin d’être absente.

Elle a annulé sa noce une semaine avant la date. Des connaissances ayant reçu l’invitation m’ont mis au courant. Je n’ai pas été surpris. C’était son genre. Ensuite, j’ai appris de ces mêmes connaissances qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre, un doctorant en physique, l’avait épousé au bout d’un mois et avait déménagé avec lui dans une bourgade du Midwest. À cause d’une offre d’emploi. Ou d’une bourse.

Le Midwest, c’est loin, et à l’écart de tout. Nos connaissances communes ont coupé les ponts avec elle, et je n’ai pas entendu le moindre potin à son sujet pendant des années. J’ai presque entièrement cessé de rêver que nous courions, main dans la main, pour fuir quelque chose, et cela fait longtemps que je n’ai pas sorti ses lettres de la boîte à chaussures dans laquelle je les garde, afin de vérifier si le parfum y persiste.

Et la voilà sous mes yeux. Troisième rang à droite. La conférence est terminée, et les auditeurs posent des questions, trop de questions, et je réponds : « Oui, l’hébreu se corrompt, des langues étrangères le pénètrent, mais est-ce obligatoirement un mal ? » Et quelqu’un m’interroge : « Est-ce que vous écririez si vous ne viviez pas en Israël ? » Et je réponds – une réponse toute prête – sans cesser de lui jeter des regards et en réfléchissant au moyen de m’esquiver du dîner casher, un dîner casher de plus que la communauté juive organise après l’événement…

À la fin, je livre la vérité aux organisateurs : « Écoutez, je viens de retrouver une amie d’enfance, et c’est ma dernière nuit ici, nous n’aurons pas d’autre occasion, j’espère que cela ne vous dérange pas si…

— Le problème est que nous avons réservé le restaurant… »

Elle attend à l’écart, comme si elle était gênée, mais pas vraiment, en rongeant l’ongle de son auriculaire d’un geste qui m’est familier, debout, croisant un pied devant l’autre, posture que je connais à la perfection.

Je me tais, sans renoncer, conscient que ce que je fais n’est pas politiquement correct, mais persuadé que c’est ce que je dois faire.

Ils la regardent, se tournent vers moi, ils ont compris, semble-t-il, car ils font marche arrière. Ils se contentent de me rappeler qu’ils viendront me prendre demain pour me conduire à l’aéroport.

Nous sortons dans la rue et commençons à marcher en direction du centre-ville. Il fait un peu froid, mais elle a l’air de s’en accommoder, alors je me tais. Nous marchons à notre allure d’autrefois, elle à gauche, moi à droite. Et je me demande si elle l’a remarqué. Elle porte un jean moulant et une chemise boutonnée, et je me souviens de la façon dont sa chemise militaire était rentrée dans son pantalon d’uniforme, toujours trop grand de plusieurs tailles. Et je me souviens que, malgré le fait qu’elle soit bavarde, elle avait toujours besoin que quelqu’un d’autre entame la discussion.

« Tu m’as l’air en excellente forme, dis-je.

— Comment le sais-tu ? me taquine-t-elle. Il fait noir !

— Non, vraiment, je lui réponds avec un sourire.

— Toi, par contre, tu as vieilli. »

Puis elle m’effleure brièvement – ou me caresse longuement, selon la façon de l’interpréter – la nuque, en ajoutant : « C’est quoi, tous ces cheveux blancs ? »

Je reste bouche cousue, avec un air coupable.

« Et depuis quand tu es devenu conférencier ? Avant, tu étais plutôt timide.

— En mon for intérieur, je suis toujours aussi timide.

— Tu caches bien ton jeu.

— La conférence t’a plu ?

— Super, ta conférence, même si…

— Même si quoi ?

— Laisse tomber, ça fait neuf ans que nous ne nous sommes pas vus, et je commence déjà à t’asticoter…

— Puisque tu as commencé, finis ta phrase !

— Tu… tu fais semblant. Tu n’es pas vraiment là. Tu as l’air de déclamer. Même les blagues que tu lances – on sent que tu es conscient que ça va marcher parce que tu les as déjà faites.

— Ben, dis donc…

— Mais les gens ont apprécié, ne t’en fais pas. Il n’y a que moi qui aie remarqué que tu n’étais pas entièrement là. »

Je songe : je n’étais pas entièrement là à cause de toi, espèce de rigolote. Dès que tu es entrée, je voulais que la conférence s’achève… Mais je garde ça pour moi.

Nous arrivons à un petit jardin public, agrémenté d’un minuscule bassin. Plutôt une flaque. Nous trouvons un banc où nous asseoir. Le banc est un peu humide. Des paillettes scintillent sur l’eau, comme des yeux.

« Et alors, on s’habitue à ce calme ?

— Il est addictif.

— Tu habites près d’ici ? je l’interroge, avec un geste en direction de la ville.

— Non, nous habitons à Cincinnati maintenant. Nous avons déménagé depuis longtemps.

— Oh là là, alors, par chance, je te retrouve ici ?

— Non, espèce de débile, je suis venue exprès. Deux heures de route. »

Après ses derniers mots, elle se tourne vers moi. Face à face. Et, aussitôt, elle détourne son regard.

Ça m’a pris énormément de temps pour oser l’embrasser. À l’époque, à Haïfa.

Nous nous promenions sur le Carmel et, d’une manière ou d’une autre, la balade aboutissait inévitablement au belvédère du Panorama donnant sur les raffineries et la baie. D’un côté le baiser était dans l’air, et de l’autre ses sarcasmes ébranlaient ma confiance en moi, de toute façon déjà mal en point. Chaque fois, avant notre rendez-vous, je décidais : bon, ce coup-ci, je vais le faire, et, dès la première phrase échangée entre nous, je décidais de repousser l’instant de me pencher vers elle à un moment plus opportun. Puis, une nuit, elle m’a dit, sur son ton habituellement glacial : « Si tu ne veux pas que nous finissions comme deux bons copains, il vaudrait mieux que tu m’embrasses… »

« Je n’ai pas envie de rentrer en Israël, je lui avoue.

— Ah bon ? »

En me regardant droit dans les yeux. Elle met du mascara bleu sur ses cils. Comme autrefois. Et elle a de fines ridules autour des yeux. Pas comme autrefois.

J’hésite à lui raconter que le CD de David Bowie n’a pas amadoué Dikla, que ma femme ne me tendra pas les bras à mon retour. Et que peut-être elle ne lèvera pas les yeux de la télévision. Mais je n’ai pas l’intention de me montrer désespéré. Alors, je lui dis : « C’est la première fois que ça m’arrive, tu sais ? J’aime bien ces voyages, mais je suis toujours heureux de revenir chez moi.

— Évidemment, dit-elle en fouillant l’obscurité du regard. Ce que je ne comprends pas, c’est comment vous pouvez encore vivre en Israël avec toute cette tension.

— Tu as raison.

— Chaque été, une guerre, et si ce n’est pas pendant l’été, eh bien, pendant les fêtes d’automne. Cette situation n’est pas normale.

— Non, ça n’a rien de normal.

— Comment les enfants peuvent-ils grandir dans ces conditions sans être marqués à jamais ?

— Impossible.

— Parfois, je consulte le site Ynet – et il me suffit de lire le nom de Yoram Sirkin dans le titre pour me rappeler à quel point, moi, je n’éprouve aucune nostalgie. »

Pourtant – je me dis en mon for intérieur – tu consultes Ynet…

« Mon père est mort il y a deux ans, dit-elle. J’ai pris un vol pour assister à l’enterrement. »

Son père – je m’en souviens. Un type baraqué. Grutier au port. Il rentrait chez lui harassé, ne parlait presque pas, n’intervenait pas lorsque sa mère la disputait pendant le dîner, mais il lui lançait des regards affectueux. Consolateurs. Et lui passait le sel une seconde avant qu’elle ne le demande. Une unique fois, durant les quatre années qu’a duré ma fréquentation de sa fille, nous avons noué une conversation. Elle était sous la douche au moment où j’étais venu la prendre pour aller voir un film au cinéma Armon. La mère était absente. Le frère aîné, à l’armée.

« Il y a quelque chose que… », a-t-il dit sans achever sa phrase – et il avait fait un geste de la main en direction du salon. Nous nous sommes installés sur le canapé de cuir noir. La télévision diffusait un match de foot. Il se taisait. Il semblait vouloir encore choisir ses mots. Je lui ai presque dit : tout va bien, ne t’en fais pas, elle prend la pilule. Mais je n’étais pas sûr que ce fût ce qui le tracassait.

« Tu vas faire attention à elle, d’accord ? dit-il finalement.

— D’accord.

— Elle… est plus sensible qu’elle n’en a… », a-t-il ajouté, s’interrompant de nouveau.

Voilà tout. La discussion d’homme à homme la plus brève de l’Histoire avait pris fin. Ses yeux et son corps s’étaient tournés vers l’écran, et moi aussi. Le match retransmis, je m’en souviens, était un derby à Haïfa, entre l’Hapoël en rouge et le Maccabi en vert ; comme je suis daltonien, j’étais incapable de faire la différence entre les deux équipes, alors, j’ai fait semblant de regarder, attendant, en fait, que sa fille finisse enfin sa douche.

« Mes condoléances, lui dis-je maintenant.

— Merci, ça fait longtemps qu’on ne m’a pas dit ça. Les gens cessent de le dire à un certain moment, malgré le fait que la douleur est toujours là.

— C’est vrai, je suis d’accord. »

Et je suis à deux doigts de lui raconter qu’Ari est à l’agonie. Mais je ne désire pas confondre les chagrins.

« Je comptais les minutes jusqu’à la fin des sept jours de deuil, reprend-elle. Et tous ces bourékas… Et les bavardages en boucle. Et les albums photo passant de main en main, et je suis la seule – la seule à refuser de regarder, la seule à me souvenir que toutes ces excursions familiales n’étaient qu’un cauchemar. Et ma mère, tu le sais bien, était incapable de rester près de moi quelques minutes sans me lâcher une vacherie. Je ne m’en offusquais plus, tu le sais, mais je n’étais pas disposée, non plus, à lui passer ça. »

Ce jour-là, elle se serait vexée. Elle serait venue chez moi au beau milieu de la nuit. Deux coups à ma porte. Je lui aurais ouvert, en survêtement. Elle se serait glissée à l’intérieur et m’aurait demandé : « Enlace-moi », et serait restée dormir et, au matin, nous serions partis à l’école, main dans la main, à nous rouler des pelles dans le couloir avant de nous séparer, chacun rejoignant sa classe.

Pendant mes classes militaires, je lui envoyais au moins une lettre par jour. Afin qu’elle ait une raison de ne pas répondre aux avances des prétendants qui bourdonnaient toujours autour d’elle. Nous riions toujours du soldat affecté à la censure des lettres qui les ouvrait et guettait certainement les suivantes.

Pendant la dernière année de mon service militaire, alors que mes parents séjournaient en année sabbatique à Boston, elle et son appartement de la rue Hess m’ont offert un refuge. Je me rendais chez elle pendant les permissions. Là, j’ai transporté mes rares habits civils, ma collection de cassettes et mon écharpe de supporter de l’Hapoël Jérusalem.

Jusqu’à ce qu’une fois…

Elle faisait du baby-sitting chez ma sœur aînée à Ramat Hen. Et moi, j’avais reçu une perm’ exceptionnelle de vingt-quatre heures en plein cauchemar de la première Intifada.

« Embrasse-moi », lui avais-je demandé après qu’elle eut refermé la porte derrière moi, et elle m’avait enlacé tout en débouclant mon ceinturon, puis m’avait attiré à l’intérieur. Nous avons fait l’amour là, longtemps, sur le canapé du salon, tandis que Danielle, la fille de ma sœur, âgée de deux ans, était censée dormir du sommeil du juste dans sa chambre. Elle faisait sa sieste tous les jours, Danielle. Entre treize et quinze heures. Réglée comme une horloge. Aujourd’hui, je sais qu’arrive un jour où les petits enfants, d’un seul coup, sans crier gare, cessent de faire la sieste. Chaque enfant a son jour. Mais, ce jour-là…

Maintenant, elle me propose de continuer à nous promener. Elle désire me montrer un belvédère.

Je suis persuadé que, dès que nous nous lèverons, elle s’apercevra que je souffre d’un lumbago. Et elle va sûrement faire une remarque à ce sujet.

Mais elle ne dit rien. Au lieu de quoi, elle glisse ses doigts entre les miens.

Je me rassure : tout va bien, tu te trouves dans le Midwest, personne ne te connaît ici.

Tout en songeant : depuis combien de temps ne m’a-t-on pas touché avec tendresse ?

Nous marchons, main dans la main, à notre allure familière, jusqu’au belvédère ressemblant un peu à Kikar Atarim, à Tel-Aviv. Une esplanade bétonnée dépourvue de charme.

Nous nous appuyons au parapet, puis nous nous tournons l’un vers l’autre et nous nous embrassons. Un baiser bref. Ses lèvres sont un peu sèches.

« Prends-moi dans tes bras. »

Je l’étreins.

Le contact avec son corps est à la fois familier et inédit.

Elle me caresse la nuque, et j’effleure la sienne de la main, sous ses mèches, et je dessine des cercles du bout de mes doigts comme je me souviens qu’elle aimait.

Nous nous embrassons de nouveau, un baiser plus long. Mais elle ne s’abandonne pas encore tout à fait.

« Mon hôtel… si tu souhaites », je bredouille.

Je ne suis pas sûr moi-même de ce que je lui propose. Elle s’écarte un peu – nous sommes encore enlacés mais déjà plus plaqués l’un contre l’autre – et elle fait non de la tête.

« Mais ce n’est qu’une histoire… »

Elle secoue la tête plus lentement : « Même… »

Elle me caresse le torse, la paume bien à plat, comme elle sait que j’aime, comme personne ne m’a jamais caressé sauf elle, et murmure : « Nous avons eu une chance inouïe, tu sais ? Un véritable amour à un âge aussi jeune. Combien de gens peuvent en dire autant ? »

Puis, elle poursuit, sans cesser un instant de me caresser : « Mais tu m’as fait si mal. De partir comme ça… Et, toi non plus, tu ne t’étais pas aperçu que Danielle s’était échappée. Toi aussi, tu t’étais endormi. Sauf que tu as laissé ta famille m’accuser moi, et moi seule. »

Après un silence : « Tu sais que j’en rêve encore parfois ? Et dans mon rêve il n’y a pas de voisins pour la rattraper au dernier moment, je suis la seule à courir vers la rue, mais mes pas sont lourds, trop lourds, et la voiture la heurte avant que…

— Tali, je… »

J’essaie de dire quelque chose, mais elle pose un doigt sur mes lèvres et lâche : « En quoi ça peut m’aider que tu te désoles après toutes ces années ? »

Puis elle ajoute : « La seule fois où je me suis levée de mon lit pendant les six mois après notre rupture, c’était le jour où tu es venu prendre tes affaires. Depuis, je ne laisse personne me faire du mal de cette façon. »

Elle ôte son doigt de mes lèvres, puis sa main de mon torse, et dit : « C’est important, la manière dont on achève une histoire. Sache-le… Ne te retourne pas. Cette fois, c’est moi qui m’en vais et toi, ne te retourne pas. »

Je lui obéis.

Je ne me retourne pas. Je croise les bras sur ma poitrine pour me protéger du froid persistant.

Je fixe les gratte-ciel plongés dans les ténèbres du centre-ville.

Lorsque l’aube point, j’arpente lentement les rues larges et désertes jusqu’à mon hôtel, et je règle la note.

 

Ne craignez-vous pas, parfois, d’être à court d’idées, de perdre l’inspiration ?

J’ai peur de perdre l’inspiration. J’ai peur de perdre Dikla. J’ai peur de perdre mes enfants parce que je vais perdre Dikla. J’ai peur de perdre Ari. J’ai peur d’avoir une attaque cardiaque dans trois ans, à l’âge où mon père a eu une attaque cardiaque. J’ai peur d’en mourir, contrairement à lui. J’ai peur que cet avion, qui me ramène du Midwest au Proche-Orient, tombe dans la Méditerranée. J’ai peur qu’il arrive quelque chose à Shira, à Sdé-Boker, et de ne pas être là pour la protéger. J’ai peur que Shira ne revienne jamais de Sdé-Boker. J’ai peur de me retrouver dans la misère. J’ai peur d’un effondrement de mon système immunitaire. J’ai peur d’entendre frapper à la porte et que, sur le perron, apparaisse un policier muni d’une matraque. J’ai peur de la façon dont l’atmosphère en Israël sombre dans la violence. J’ai peur qu’une guerre éclate. J’ai peur d’être mobilisé dans la réserve militaire. J’ai peur que la guerre soit une guerre civile.

 

Qu’avez-vous fait à l’armée ?

Ils sont venus me chercher à la gare de Phoenix. Ou de Minneapolis. Je ne m’en souviens plus. Les quais se ressemblent partout.

Elle avait des cheveux courts, mais pas trop ; lui, des cheveux longs, peignés en arrière avec de la gomina.

Elle s’est présentée comme chargée de cours en droit dans un collège universitaire local. Lui, dans les affaires. Sans préciser lesquelles.

Elle conduisait. Et lui, de temps à autre, lâchait des remarques sur sa conduite : « N’oublie pas le clignotant. » « Moins vite. » « Fais gaffe. » Dehors, des flocons de neige de plus en plus nombreux voletaient et tourbillonnaient, et elle a dit que, cette nuit, il y aurait sans doute une tempête.

Ils parlaient hébreu avec un accent prononcé, l’accent des expatriés de longue date en Amérique, et, ici ou là, ils utilisaient un mot révélant qu’ils avaient quitté Israël à la fin des années 1970 ou, au plus tard, au début des années 1980. Par exemple, il m’a lancé que mon blouson était « racé » mais pas suffisamment chaud, et elle s’est souvenue que la dernière fois qu’elle se trouvait en Israël elle avait « dizengoffé », autrement dit traîné sur l’avenue Dizengoff avec sa sœur – autant de mots d’argot oubliés depuis belle lurette.

Je ne me rappelle plus comment nous en sommes venus à parler de leur fils. Mais cela a surgi assez rapidement. Cinq, dix minutes après avoir démarré. Il me semble que, déjà à ce stade, je percevais une certaine tension entre eux. Difficile à expliquer. Des détails infimes. Peut-être le fait qu’ils ne souriaient pas. Même quand ils m’ont accueilli à la gare. Peut-être le fait qu’elle gardait les lèvres pincées. Qu’elle se les mordillait. Et que les mots semblaient lui être arrachés.

« Notre Benjamin songe à s’engager dans Tsahal, a-t-elle lâché.

— Pourquoi dis-tu “songe”, honey ? a protesté l’homme. Benji a déjà décidé.

— Peut-être que tu as décidé, honey ?

— Je suis son père, a-t-il rétorqué, la voix tremblante d’une colère rentrée. J’ai le fucking droit d’exprimer mon opinion, honey. Même si ça ne plaît pas à tout le monde. »

Je me suis empressé de demander, avec l’espoir qu’une question concrète empêche la discussion de dégénérer : « Benjamin est né en Israël ?

— Non, a-t-elle répondu. Il est né après notre installation ici.

— Et dans ce cas, pourquoi veut-il le faire ?

— Birthright, a répliqué l’homme. Comment vous appelez ça ? Taglit ? Le programme “Découverte” ! Il a visité Israël pendant une dizaine de jours et il s’est senti immédiatement chez lui. Maintenant, il veut faire l’armée parce qu’il se dit que ça fait partie de son identité. Et je l’approuve.

— Et moi, je dis – elle me regarde dans le rétroviseur comme si j’étais un médiateur chargé de trancher leur différend – que je m’inquiète. Je ne suis pas sûre qu’il comprenne ce que ça signifie d’être soldat et à quel point ça n’a rien à voir avec sa vie ici.

— Cesse de le considérer comme un gamin !

— Ce n’est plus un gamin, mais c’est mon enfant !

— C’est aussi mon fils, mind you, a-t-il rétorqué en serrant son poing sur le frein à main.

— Quand doit-il… décider définitivement ?

— La deadline pour les formulaires est dans une semaine. Mais tu n’as pas bien compris, mon pote : il a déjà décidé.

— Qu’est-ce que tu en penses ? Qu’est-ce que tu lui conseillerais ? m’a-t-elle interrogé en me lançant un regard furtif.

— Ce que j’en pense ? » J’ai répété sa question. Lentement. Pour gagner du temps. Le motel n’était peut-être plus très loin.

J’ai changé de place. Jusqu’à cet instant, j’étais assis plutôt derrière elle, et là je me suis mis au milieu, entre les sièges. À la place que ma sœur et moi nous disputions pendant les excursions familiales.

« Écoutez, il y a du pour et du contre. D’un côté…

— Come on, man, s’est écrié le mari en assenant un coup de poing sur la boîte à gants. Tu vois, c’est ce que je ne supporte pas dans tes bouquins. À force de points de vue et d’opinions, impossible de savoir ce que tu penses vraiment. Comment on dit chez vous, dans la bohème de Tel-Aviv, “post-moderne” ? Post-moderne, mon cul. Parfois, il faut choisir son camp. Tu ne peux pas te dérober. Alors, choisis.

— Écoute, il s’agit tout de même d’une affaire compliquée…

— Dis simplement ce que tu penses, man. Bottom line ! »

Il m’énervait, ce gars. Son ton, et qu’il m’ait appelé « mon pote », et ses remarques paternalistes à l’égard de la conduite de sa femme – pourquoi tu ne conduis pas toi-même, connard ? – et, de toute façon, j’étais déjà à bout parce que je n’avais pas réussi à fermer l’œil pendant le vol, et que toute cette virée aux États-Unis se soldait par un échec professionnel cuisant. Exactement comme les précédentes.

« Ce que j’en pense ? ai-je dégainé. Je pense qu’il existe d’autres moyens d’assumer son identité israélienne que faire l’armée.

— C’est exactement ce que je dis, a renchéri sa femme.

— Ne vous méprenez pas, ai-je battu en retraite. Personnellement, je ne regrette pas d’avoir fait mon service militaire. Ça fait partie de mon statut de citoyen. C’est mon devoir. Mais s’engager de sa propre volonté ? Parce que ce serait une “expérience” ? Sorry, il y a des expériences bien plus positives pour le développement d’un jeune homme de dix-huit ans que de tirer des balles en caoutchouc sur des enfants ou de garder des barrages de contrôle.

— Stop the car, a lancé l’homme à sa femme.

— Il n’y a pas d’endroit où s’arrêter, lui a-t-elle répondu en hébreu.

— Stop the fucking car ! » a-t-il tonné en agrippant le frein à main. Comme s’il avait l’intention de freiner lui-même si elle s’y refusait.

« D’accord, Efi, une minute ! »

Elle a actionné le clignotant. Et jeté un regard sur le rétroviseur intérieur. Puis sur l’extérieur.

J’étais persuadé qu’ils allaient me jeter hors de la voiture. M’abandonner en rase campagne. Cela m’est arrivé une fois avec Ari. Avant notre mobilisation, nous avions été invités chez son oncle et sa tante à Eilat, et je ne sais comment la conversation avait débouché sur la politique. Le lendemain matin, nous avions été courtoisement priés de partir.

Mais pourquoi est-ce que je ne tire jamais la leçon de mes erreurs ?

Les muscles de mes jambes se sont bandés en prévision de la marche. J’ai même eu le temps de nouer mon foulard autour du cou. Mais, lorsque le véhicule s’est arrêté sur le bas-côté, c’est lui qui a ouvert la portière et s’est engouffré dans la tempête de neige qui se déchaînait.

Le claquement de la portière a ébranlé la carrosserie.

La femme et moi sommes restés à notre place.

« Pas de problème, a-t-elle dit en se retournant. Il va revenir dans quelques minutes.

— Tu en es sûre ? Avec cette tempête dehors…

— Il a appris ça dans son atelier de… comment dit-on anger management en hébreu ? Une seconde avant de perdre totalement le contrôle de ses nerfs, il doit s’efforcer de rompre le contact. Tout simplement, couper court à la situation. En général, ça fonctionne.

— Et pendant ce temps…

— On attend. Juste quelques minutes, vraiment. Tu veux un chewing-gum à la menthe ? »

Je l’ai accepté, bien que je ne supporte pas la menthe. Elle m’a tendu la boîte en me confiant : « C’est un vrai rat de bibliothèque, Efi, tu sais. Chaque semaine, il reçoit un colis de bouquins d’Israël et il les dévore en un week-end. C’est lui qui a insisté pour te conduire jusqu’au centre communautaire juif. »

Un éclair a fendu les cieux d’un bout à l’autre de l’horizon, à l’instar de l’éclair terrifiant sur la pochette du disque Love Over Gold de Dire Straits. Je n’avais jamais vu un tel éclair en Israël. Puis, un coup de tonnerre impressionnant, interminable.

« Ça n’est pas un peu… dangereux qu’il soit dehors ?

— Ne t’en fais pas, il sera bientôt de retour.

— Alors, quand… en fait… avez-vous quitté Israël ? » lui ai-je demandé. Pour alimenter la conversation.

« En 85.

— Wallah ! Ça fait un bail !

— Après la guerre du Liban.

— Je comprends.

— Efi se trouvait… au quartier général qui s’est effondré à Tyr.

— J’ignorais qu’il y avait eu des rescapés de la catastrophe de Tyr.

— Quelques-uns.

— Dis-moi, il a un téléphone, au moins ? Pardon de t’ennuyer avec ça, mais…

— Il a laissé son portable ici – dit-elle en montrant l’appareil déposé dans l’alvéole destinée aux gobelets de café – mais ce n’est pas… Ce n’est pas la première fois que ça lui arrive. Il finit toujours par revenir. Un autre chewing-gum ?

— Non, merci.

— Lorsque nous vivions en Israël, il n’arrêtait pas d’inonder le courrier des lecteurs des journaux. Pour exiger qu’on nomme une commission d’enquête publique.

— À quel sujet ?

— Il était convaincu que le QG de Tyr s’était écroulé à cause d’une voiture piégée. Il l’avait vue foncer.

— Mais l’armée a dit que c’était dû à l’explosion de bonbonnes de gaz, non ?

— Il prétend que toute l’enquête de la police militaire n’était qu’un énorme simulacre. Qu’il avait vu de ses propres yeux une Peugeot pénétrer sur le site. Et que l’explosion s’est produite tout de suite après.

— Ça alors…

— Chaque semaine, il envoyait une lettre à un journal différent.

— Mince…

— Ce n’est qu’ici qu’il s’est débarrassé de son obsession.

— Dis-moi… si on allait tout de même le chercher. Ça fait… un moment. »

Elle a consulté sa montre. Puis le rétroviseur extérieur. Ensuite, elle a inspiré une longue bouffée d’air et dit : « On va attendre deux, trois minutes. Je ne voudrais pas qu’il revienne et ne nous trouve pas.

— Bien sûr ! »

Je l’ai dévisagée dans le miroir intérieur. Rien ne trahissait l’inquiétude ni l’émotion. Elle était seulement livide, ça, j’en suis sûr. Mais je ne la connaissais pas suffisamment pour savoir si c’était exceptionnel.

« Tu dois sûrement mourir d’envie d’arriver enfin au motel, m’a-t-elle dit sur un ton pragmatique. Je suis vraiment désolée de ce contretemps… Efi traverse une période un peu délicate en ce moment, à cause de cette histoire avec Benji…

— Pas de problème. Il n’y a aucune urgence. Mais je me vois obligé de t’avouer que quelque chose, là… n’est pas clair. Si Efi… je veux dire, si l’expérience qu’il a tirée de l’armée est celle-là, alors, pourquoi… »

La portière s’est ouverte brusquement, Efi est monté dans la voiture, trempé jusqu’aux os. Des flocons collaient à ses cheveux gominés. Il claquait des dents.

Elle a enclenché la première et démarré.

Au début, elle a roulé lentement, comme si elle voulait s’assurer qu’il n’allait pas à nouveau bondir dans la tempête, puis à une allure normale.

Nous nous sommes tus pendant tout le trajet jusqu’au motel.

Lui avait l’air trop gêné pour desserrer les lèvres.

Elle avait l’air de quelqu’un à qui il importait d’abord que les apparences soient sauves.

Et moi je craignais que le moindre mot ne ravive une querelle. À un moment donné, je m’en souviens, elle a allumé la radio afin d’alléger l’atmosphère, et l’habitacle – de toutes les chansons possibles au monde – a accueilli le duo Dolly Parton-Kenny Rogers.

Islands in the stream, that is what we are… Sail away with me to another world…

Au troisième refrain repris par Dolly et Kenny, il a appuyé sur le bouton et les a fait taire.

Je comprenais son état d’esprit.

Nous nous sommes garés sur le parking du motel. Elle s’est tournée à demi et m’a dit : « Efi et moi, nous viendrons te prendre à sept heures moins le quart, ça te convient ? Tu nous attendras à l’entrée ? »

Elle avait une voix joviale. Américaine. À la Dolly Parton.

« Merci, j’apprécie beaucoup. » Son ton suave m’avait contaminé.

Efi n’était pas avec elle à sept heures moins le quart pour m’emmener. À sa place, Benji-le-chéri-à-sa-maman était assis sur le siège arrière.

Je l’ai regardé dans le rétroviseur. En général, les traits des enfants offrent une combinaison captivante de ceux de leurs géniteurs, mais ce garçon n’avait pas l’air d’être leur fils, ni même d’être né ici. J’ai compris pourquoi il se sentait chez lui en Israël.

« Efi me demande de l’excuser de ne pas pouvoir se joindre à nous. Je crois qu’il a pris froid. Quel hiver, cette année, n’est-ce pas, Benji ?

— Oh my God, totally. Et en Israël, quel temps fait-il ?

— Sunny, ai-je répondu.

— It’s never really cold in Israel, right ? »

Quelqu’un doit lui parler… Quelqu’un doit au moins lui raconter quelque chose, afin que, contrairement à moi, il arrive un peu préparé à l’armée.

Pourtant, j’avais vraiment essayé de me préparer. Une semaine dans un camp prémilitaire. Conférences d’officiers à l’école. Longues conversations avec mon père, qui avait combattu pendant la guerre des Six-Jours, avec l’oncle Albert qui avait participé à celle du Kippour. Mais j’avais l’impression qu’un complot s’était ourdi entre tous ceux qui étaient affectés à mon initiation. Aucun d’eux ne m’a raconté à quel point c’était difficile, pour ne pas dire impossible, de passer, en une nuit, de la condition d’être humain à celle de troufion. Aucun d’eux n’a posé une main sur mon épaule et ne m’a simplement averti : au cours des trois prochaines années, ton esprit sera sous la menace d’être sacrifié, et pas seulement ton corps.

Jusqu’au centre communautaire, nous avons parlé de la pluie et du beau temps, Benji et moi. Et un peu des discothèques de Tel-Aviv. Mais chaque fois que je m’apprêtais à aborder le vrai sujet, je l’imaginais crier : « Stop the car ! » Et s’enfoncer seul au cœur de la tempête qui, à travers la vitre, avait l’air encore plus déchaînée que dans l’après-midi. Plus dangereuse.

Sa mère ne se mêlait pas de notre bavardage, se contentant de couler un regard en coin de mon côté, dans lequel il me semblait surprendre une nuance implorante. Et de mastiquer du chewing-gum à la menthe. Mâchoire crispée.

La conférence elle-même a été aussi lamentable que les précédentes au cours de cette tournée judéo-américaine. Je veux dire, la salle n’était pas complètement vide. La sono fonctionnait. J’ai lu des extraits de mes romans. Il y a eu des questions. On a même ri une fois – sauf la mère de Benji, qui gardait un masque de sphinx. Mais, comme toujours en Amérique, j’avais l’impression d’un malentendu fondamental entre le public et moi. Un abîme d’attentes que je ne réussissais pas à combler. Comme si je n’incarnais pas l’archétype de l’Israélien qu’ils avaient en tête, ou pis : l’Israélien que je décrivais dans mes ouvrages ne coïncidait pas avec le cliché qu’ils espéraient voir – un Israël d’oranges, de danses folkloriques et de raid sur Entebbe.

Le seul qui m’écoutait, avec des yeux brûlants de passion, et qui hochait même la tête en signe de soutien ou d’approbation, c’était Benji.

De toute façon, ce public n’accroche pas, me suis-je dit, alors, je vais tenter de faire quelque chose pour ce gamin…

Sur le pupitre, un de mes livres était posé. Je l’ai ouvert, je l’ai feuilleté pendant quelques instants et je me suis arrêté sur une page au hasard.

Cela se passait à Naplouse – j’ai lu directement de mémoire car je n’ai jamais réussi à décrire réellement cette nuit-là. On nous y avait envoyés, à deux heures du matin, afin d’effacer des slogans dans les ruelles, c’était la politique durant la première Intifada : pendant la journée, des adolescents palestiniens traçaient des slogans anti-israéliens sur les murs du camp de réfugiés et, la nuit, les soldats de Tsahal faisaient irruption dans les maisons, tiraient les habitants de leurs lits et les obligeaient à nettoyer les slogans de leurs propres mains.

Nous avons frappé à une porte – plus exactement, nous avons cogné – et un grand-père à la barbe de quelques jours, appuyé sur une canne, nous a ouvert. Derrière lui, un univers entier s’est dévoilé : des fauteuils, une télévision, un buffet, des matelas sur lesquels dormaient les membres de la famille. Alon, notre chef de peloton, a ordonné en arabe au grand-père de sortir. Le grand-père a prononcé quelques mots, peut-être voulait-il changer de vêtements. Mais Alon lui a répondu : « La ! » – Non ! –, l’a agrippé par le bras et l’a traîné à quelques dizaines de mètres de distance jusqu’à un mur maculé par un slogan.

Nous les suivions du regard en assurant la protection du secteur et, en arrivant au mur, Alon a interrogé le vieillard : « Qui a fait ça ? » Le vieux a répondu : « Mich ‘aref. » – Je ne sais pas. À la façon dont il avait répondu, il était clair qu’il l’ignorait. Et que ce réveil, au beau milieu de la nuit, l’avait paniqué. Comme s’il venait d’être surpris entre veille et sommeil.

Pourtant, Alon a répété sa question de manière plus agressive : « Qui a fait ça ? » Et le vieillard de répondre de nouveau : « Mich ‘aref. »

Ça a continué comme ça, quatre, cinq fois. Alon interrogeait, d’une voix de plus en plus forte, et le vieillard répondait, d’une voix de plus en plus faible, proche d’un sanglot.

Entre-temps, quelqu’un est sorti de la maison avec un seau et une serpillière. Un homme plus jeune. Il s’est placé à côté du vieil homme. « Laisse mon père, s’il te plaît, a-t-il dit à Alon dans un hébreu correct. Je vais effacer. » Alon l’a ignoré et s’est tourné de nouveau vers le vieillard : « Qui a fait ça ? Ne me mens pas, comme si tu ne le savais pas ! » Et le vieillard a répondu, plus exactement, a gémi : « Mich ‘aref. » Et alors, à notre stupéfaction, Alon lui a donné une gifle. Très forte. Proche d’un coup de poing.

Le vieil homme, qui jusque-là s’appuyait sur sa canne, a vacillé et s’est affaissé sur le trottoir. La canne lui a échappé des mains et a roulé à terre, et son corps, tassé, semblait brusquement tout petit, comme celui d’un enfant. Son fils a hurlé en hébreu : « Qu’est-ce que tu lui as fait ? Qu’est-ce que tu lui veux ? » en avançant d’un pas. Mais Alon s’est hâté de le mettre en joue et de lui hurler de nettoyer s’il ne voulait pas prendre une balle dans la tête. Le fils lui a jeté un regard de défi, fier, tout en se mordant les lèvres, a soulevé le seau et y a trempé la serpillière. Au bout d’une ou deux minutes, le père s’est relevé, au prix d’un grand effort, et a aidé son fils. Ils ont effacé les slogans avec des gestes rapides, affolés, et lorsque la dernière lettre a disparu, d’un mouvement de son arme, Alon leur a fait signe qu’ils pouvaient rentrer chez eux. Le père s’est empressé d’obéir, mais le fils s’est attardé une seconde, exprès, et a posé une main sur le mur, là où le slogan avait été peint, puis a finalement rejoint son père.

Alon les a escortés tous les deux, arme chargée, jusqu’à ce que leur maison les engloutisse.

Nous les suivions du regard en continuant à assurer la protection du secteur.

À la fin de chaque semaine du brevet d’officier, un débriefing se tenait avec le chef de peloton. Nous en avions discuté entre nous dans la tente et avions décidé que, si Alon n’évoquait pas l’incident avec le vieillard, nous en prendrions l’initiative.

Vers la fin de la réunion, dès que nous avons compris qu’il comptait passer l’incident sous silence, nous nous sommes lancé des clins d’œil. Dror, le costaud de la Marine, s’est exprimé en premier, ensuite, Amit, du corps médical, et enfin, moi. Nous avons presque tous dit la même chose : « Pourquoi y avait-il besoin de gifler le vieil homme ? » Nous nous sommes exprimés prudemment. Affirmant que nous voulions comprendre de bonne foi. Recevoir une explication. Nous étions des « bleus » dans tout ce foutoir des Territoires. Alors qu’Alon, lui, était un vétéran, à la veille de sa libération des drapeaux.

En réaction, son visage est devenu cramoisi, plus rouge que son béret, et nous avions l’impression qu’il allait nous mettre en joue sur-le-champ.

Il nous a traités de gonzesses.

Il a dit : « Vous voulez une explication ? »

Il a dit : « Que je vous parle de Rodner, de mon peloton, sur lequel on a jeté un frigo d’un toit de Djenin et qui est coincé depuis un an en rééducation au centre Levinstein ? Ou vous préférez que je vous parle de Scemama, qui a eu le visage brûlé par un cocktail Molotov qu’on lui a jeté dans son command-car ? »

Il a dit : « Ici, c’est la guerre, si vous n’avez pas encore compris ! Nous sommes en guerre ! »

Il a débité tout cela – mais il n’a plus osé toucher un seul Palestinien durant nos patrouilles dans les ruelles des camps de réfugiés. Dès qu’il a compris que nous ne le soutenions pas, que, dans ce genre de raid, nous n’assurerions pas la couverture rapprochée du secteur, il a rétropédalé.

Et il a commencé à nous mener la vie dure.

Jusqu’à la fin du brevet d’officier, il a essayé de nous pourrir la vie de toutes les façons possibles. On ne pouvait pas se tromper sur son regard dément quand il nous brimait sous divers motifs, nous consignait le sabbat et cherchait des prétextes pour nous évincer de la formation : il nous méprisait.

Mon service militaire se divise en deux parties : avant cette nuit-là à Naplouse, et après.

Quelque chose s’était brisé en moi, mais quelque chose d’autre commençait à germer.

J’ai refermé le livre pour faire signe au public que j’en avais fini et que la rencontre était terminée.

J’ai dit : « Merci beaucoup » en anglais. Puis en hébreu.

Quelques maigres applaudissements ont fusé.

Les gens ont enfilé leurs manteaux et, en gagnant la sortie, ils parlaient à voix basse entre eux.

Des dizaines de mes livres disposés à la vente sur un étal improvisé, seuls deux furent achetés.

L’un par Benji.

Il m’a demandé, poliment, une dédicace en hébreu.

Sa mère s’est approchée, a posé une main délicatement sur son épaule et, de la seconde, m’a tendu un stylo et dit d’une voix rassérénée, mais pas du tout guillerette : « Merci. »

Elle gardait son visage de sphinx. Aucune expression. Mais j’ai eu l’impression qu’une légère trace de larme coulait sur sa joue. Ou alors n’était-ce qu’une ride.

J’ai pris le stylo, et je l’ai suspendu en l’air pendant de longues secondes. J’ai hésité entre plusieurs dédicaces pseudo personnelles et en fait éculées dont je me sers en de pareilles circonstances, mais, à ce moment-là, a résonné en moi une chanson de Meir Ariel, Une nuit paisible pour nos troupes sur le canal de Suez. Go figure comment fonctionne la conscience… A posteriori, c’est sans doute parce que le premier couplet commence par : « Je lis Îles à la dérive de Hemingway, Aaron Amir l’a parfaitement traduit » – et qu’Islands in the Stream de Dolly Parton et Kenny Rogers était encore coincé dans mon magnéto intérieur. En tout cas, à la fin de la chanson de Meir Ariel, il y a quelques paroles en anglais :

Hey, nice Jewish boy

What are you doing here ?

Hey, nice Jewish boy

Nothing for you here, go home.

Hey, nice Jewish boy

You go see some nice Jewish girl.

Hey, nice Jewish boy

Go home.

Je n’ai jamais compris à qui Meir Ariel faisait allusion dans ces vers. À un soldat américain, nouvel immigrant, venu le relever en pleine garde ? À lui-même ?

Et encore, au moment de les écrire, en caractères hébraïques, dans ma dédicace, je n’étais pas sûr du destinataire de ces lignes : Benji ? Moi-même ? Nous deux ?

Je l’ai revu il y a une semaine, ce gamin. À la gare de Benyamina. Il y a ce moment où les portières s’ouvrent et où les passagers attendent sur le quai patiemment jusqu’à ce que le flot de ceux qui descendent du train se tarisse.

Il est sorti le dernier, en uniforme, avec son arme et ses rangers rouges, en train de parler dans son portable collé à l’oreille.

Il avait l’air de faire corps avec ce pays.

 

Avez-vous commis quelque chose dont vous auriez honte ?

Je suivais la formation du brevet d’officier lorsque la première Intifada a éclaté. Notre peloton était dépêché sur le terrain, puis retour à la base, de nouveau mobilisé en opération, puis retour à la base – comme cela pendant trente-cinq jours, sans aucune permission. Et, plus grave, sans revoir Tali Leshem, à qui je faisais la cour en première et en terminale et qui n’avait répondu à mes avances que quelques mois avant ma conscription.

Par conséquent, durant ma première année de service militaire, j’étais surtout obnubilé par l’idée de trouver des moyens et des prétextes pour rentrer chez moi afin de la voir.

Au moment où se déroulait cette histoire, j’avais l’impression – comme aujourd’hui, avec Dikla – que Tali était sur le point de me quitter.

Quelque chose de grave dans sa voix (nous nous appelions de cabines publiques, il n’existait alors ni WhatsApp, ni SMS).

Et ses lettres devenaient plus concises.

Lorsque je lui ai demandé si elle en avait assez d’attendre, elle a répondu que non, mais son ton disait : oui, j’en ai marre.

Bref, je sentais que je devais la voir avant de la perdre.

Mais aucune perm’ à l’horizon. Depuis trente-cinq jours. Et je songeais que j’allais devenir dingue. Je vais leur foutre une désertion – j’en ai plus rien à cirer.

Et alors, le jeudi, une instruction du commandant de compagnie nous annonce que trois conscrits sont autorisés à sortir pour le week-end. L’aspirant de permanence devait organiser, sous sa responsabilité, un tirage au sort des heureux élus.

L’aspirant de permanence, c’était Dror, un engagé de la Marine, un lit au-dessus de moi dans la chambrée. Plus âgé que nous de quelques années. Quelqu’un sur qui l’on pouvait compter.

Il a attendu que nous montions tous dans le camion qui nous conduisait au terrain d’entraînement, s’est assis sur le siège le plus proche du chauffeur, tourné vers nous, et a demandé à chacun d’inscrire son nom sur un bout de papier et de le lui passer. Ensuite, il a placé tous les papiers dans sa casquette et a mélangé doucement.

Je n’ai jamais gagné à un tirage au sort. Ma sœur m’a offert pendant des années des tickets à gratter et, l’unique fois où j’ai gagné, le prix était un ticket gratuit.

Je n’avais aucune illusion quant à cette loterie. En fait, je sentais déjà le goût amer de ma déroute annoncée.

Et voilà que Dror choisit le premier papier et énonce mon nom.

Je suis aux anges. Aux anges ? Je plane dans la stratosphère ! Je n’avais pas souvent ressenti une telle impression de liberté et de soulagement.

Au moment de descendre du camion, Dror me rattrape et profite d’un moment où nous sommes assez loin du reste de l’unité pour me demander : « Alors, t’es content ?

— Carrément !

— Impec ! Parce que c’est grâce à moi. »

Je me sens devenir livide.

« Comment ça, grâce à toi ?

— Lorsque j’ai plié les papiers, je me suis arrangé pour que le tien dépasse les autres. Pour que je n’aie aucun mal à le trouver.

— Mais pourquoi ?

— Je t’ai entendu parler de ta petite copine avec Sabo. Je me suis dit que c’était toi qui avais le plus besoin de cette perm’.

— Merci… »

Mais une sorte de malaise me tord les entrailles. Car, selon le règlement du camp de formation 1, il avait commis un acte inqualifiable et avait fait de moi son complice, à mon insu.

Au camp de formation 1, trois choses sont importantes aux yeux des chefs. Droiture. Droiture. Et droiture.

Mais il n’y a pas que le camp 1. Mon père – je ne l’ai jamais entendu mentir ou raconter des bobards.

Toute cette histoire contredisait ma nature profonde.

Que devais-je faire ?

Dans la nuit de jeudi à vendredi, les potes sous la douche m’ont charrié à cause de ma veine. Après l’extinction des feux, Sabo est venu me voir dans mon lit pour me remettre une lettre destinée à sa mère hospitalisée ; son frère viendrait la récupérer. J’ai dit : « Oui, mec, bien sûr. » Et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Allais-je révéler la manipulation et, du coup, compromettre Dror, ou partir en perm’ au détriment de mes amis ? En d’autres termes, me faire le complice de la supercherie ?

Vendredi matin, je me suis levé, habillé puis je suis rentré chez moi.

J’avais tellement envie de cette perm’.

Mais alors, en arrivant à Haïfa, ce fardeau m’a, semble-t-il, écrasé et je me suis tout simplement effondré. Pendant toute la journée de samedi, je n’ai quitté mon lit que pour manger. Je goûtais à peine les plats et retournais aussitôt au lit. Mes parents comprenaient que quelque chose s’était passé mais ils n’osaient pas me questionner. Tali Leshem est venue me voir. Je lui ai raconté le tirage au sort, elle ne voyait pas pourquoi j’en faisais toute une histoire. Dans sa propre unité, à l’administration des personnels militaires, tricher faisait en quelque sorte partie du code du soldat. Ensuite, nous avons fait l’amour, mais elle n’a pas joui et elle s’est précipitée aussitôt sous la douche. Puis, elle s’est hâtée de retourner chez ses parents. Elle ne m’a pas donné un baiser d’adieu. Et, à la fin du sabbat, elle m’a appelé, d’une voix détachée, sans me proposer un rendez-vous.

Dimanche, je suis retourné à la base. Seul Dror se trouvait dans la chambrée. Dans son uniforme immaculé de la Marine.

J’ai eu envie de l’asperger avec le soda que je tenais à la main.

« Et alors, comment ça s’est passé, ta perm’ ? a-t-il dit en me tapotant l’épaule.

— Ben, une perm’, quoi…

— Comment ça “une perm’” ? T’as vu ta copine ? Tu t’es calmé ?

— Bien sûr.

— Et un petit merci à Dror, qui t’a traité aux petits oignons, c’est pas possible ? »

Il me décoche un léger coup de poing sur l’épaule.

« Merci, mon pote – j’ai porté quatre doigts à la tempe et je l’ai salué –, je ne l’oublierai jamais ! »

 

Vous arrive-t-il de rêver de vos personnages ?

J’y viens, j’y viens… Je réfléchis encore à la question précédente. D’autres choses qui me font honte me reviennent en mémoire et, soudain, j’ai l’impression que l’histoire de Dror et du tirage au sort me sert à dissimuler d’autres récits, plus sombres…

Nous avions laissé Oren de Hadera malade au Pérou. Dans une bourgade horrible sur la rive du lac Titicaca. Dont j’ai oublié le nom. Je vais peut-être essayer de le retrouver sur Google. En tout cas, il était brûlant de fièvre, 39,9 degrés, ça, je m’en souviens à la perfection. 39,9 degrés. S’il avait dépassé les 40 degrés, nous serions peut-être restés avec lui. Pas sûr. Nous avions planifié notre périple, nous voulions avoir le temps de le mener jusqu’au terme. Bolivie. Puis Brésil. Certes, déjà en Israël, Ari et moi nous étions mis d’accord : s’il rencontrait une fille – non une passade d’une nuit, mais une fille qui lui plaisait vraiment –, alors tout serait ouvert, et possible, et no hard feelings, mais cet Oren, c’était un garçon. Israélien. De Hadera. Il avait un bon sourire et de grands yeux joyeux. Nous l’avions rencontré à Cuzco, dans une fête « Mama Africa », et ça a accroché immédiatement entre nous. Je veux dire, il débitait tout le temps des blagues éculées, du genre « Un chrétien, un musulman et un juif sont dans un avion… », et il ne se passait pas un jour sans qu’il ne se livre à un marchandage orageux, presque violent, avec les vendeurs de rue, mais notre trio – Ari, lui et moi – fonctionnait bien. Oren insufflait des énergies neuves au moment de notre voyage où Ari et moi en avions besoin. Et, lorsqu’il nous a demandé s’il pouvait se joindre à nous pour l’excursion au lac Titicaca, nous nous sommes regardés l’un l’autre et avons répondu : « Bien sûr, avec plaisir ! »

Quand je reconstitue les événements, il ne me semble pas qu’il y ait eu de signes précurseurs à sa maladie. Au contraire, il avait l’air d’un gars robuste. Dynamique.

Au bout d’une heure de bus, il a vomi pour la première fois. Dans un sac en papier. Ensuite, il est devenu d’une pâleur à faire peur et, une demi-heure plus tard, il s’est remis à vomir. Comme cela, toutes les demi- heures. Et, après chaque vomissement, il nous demandait pardon.

« Comment ça, pardon, ça va pas ? » lui avons-nous répondu. Nous avons obtenu d’autres sacs auprès des passagers. Nous lui avons versé du thé de la Thermos que nous avions achetée chez un marchand ambulant à l’un des arrêts. Et nous lui avons suggéré : « Essaie de fermer les yeux, dors un peu. »

Lorsqu’il s’est enfin endormi, Ari l’a recouvert de son poncho, a posé la main sur son front et a dit : « Oh là là il est brûlant ! »

Au bout de neuf heures de trajet, le bus est arrivé à destination. Ari a grimpé sur le toit du véhicule pour descendre nos trois sacs à dos. En bas, je soutenais Oren qui menaçait de s’effondrer en lui disant : « T’en fais pas, l’auberge n’est pas loin, tu vas pouvoir te reposer dans la chambre. »

Arrivés à l’auberge, nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait pas de chambre pour trois. Nous avons fait semblant de nous montrer déçus mais, à vrai dire, nous étions soulagés. Nous n’avions pas envie de nous faire contaminer. Ari a traîné sa mochila jusqu’à sa chambre, et nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain, pour le petit déjeuner, en lui promettant d’apporter quelque chose de la pharmacie afin de calmer ses maux d’estomac. Il n’est pas venu au petit déjeuner, nous avons toqué à sa porte et lui avons demandé s’il souhaitait un room service, et il a répondu, de l’autre côté de la cloison, qu’il était épuisé et qu’il nous rejoindrait peut-être. Nous sommes partis en quête d’une pharmacie dans cette bourgade que le Lonely Planet décrit comme « touristique et pittoresque » mais qui, en réalité, nous évoquait à tous les deux Rafah à Gaza : des ruines à la place des maisons. L’égout à ciel ouvert. Et l’animosité dans les yeux des autochtones.

Nous nous sommes regardés, et nous avons dit d’une seule voix : « Nous ne sommes pas déjà venus ici ? » – notre expression codée quand, en voyage, arrivait le moment de se barrer d’un endroit ou de planter là des individus –, et nous sommes descendus au port afin de connaître l’horaire de départ du ferry vers Isla del Sol en Bolivie. On nous a informés qu’hors saison il ne faisait la navette que deux fois par semaine et, par chance, la navette était pour le lendemain. À sept heures du matin. Près du port, nous avons trouvé l’unique pharmacie de ce bled. Fermée. Et, à en juger par le panneau accroché sur la porte, elle ne devait rouvrir que le lendemain à huit heures. Nous n’avions pas évoqué Oren sur le chemin de retour à l’auberge, mais il était évident que chacun de nous y pensait, et, à notre arrivée, Ari a dit : « On va au moins lui apporter du thé et un toast. » Dans le lobby déglingué, Ari a préparé du thé et moi, pendant ce temps, j’ai pénétré dans le restaurant et demandé : « Tostada con nada. » Nous sommes remontés avec le thé et le toast à notre étage et avons frappé à sa porte. Au début, aucune réponse. Ari a dit : « J’ai l’impression qu’il est mort », et moi, j’ai répliqué : « C’est pas drôle. » Mais j’ai rigolé. Nous avons frappé plus fort et là, nous avons entendu une voix faiblarde : « C’est ouvert. » Nous sommes entrés et avons trouvé Oren au lit à regarder du foot sur une télévision minuscule avec une antenne posée sur une petite commode en face de son lit. Son visage était aussi blanc que de la craie. Les yeux brillants. Comme s’il avait pleuré.

« Qui contre qui ? », Ari a demandé, en s’asseyant à distance sûre de lui.

« Ana ‘aref ? » a répondu Oren – qu’est-ce que j’en sais ? « Le Hapoël Cuzco contre le Bétar Lima…

— Comment tu te sens ? je lui ai demandé, en m’asseyant à mon tour.

— K-O debout, a dit Oren. J’ai pris ma température : 39,9.

— Quelle merde, a fait Ari.

— Vous avez trouvé une pharmacie ? a interrogé Oren.

— Il y en a une, ai-je dit, mais elle n’ouvre que demain.

— J’ai du pot que vous soyez avec moi », a soupiré Oren.

Nous nous sommes regardés sans dire un mot.

Alors, Ari a repris : « Franchement, tu ne rates rien, mon pote. C’est pourri, ce patelin !

— Ah bon ? a dit Oren. Pourtant, dans le Lonely Planet…

— Dans le Lonely Planet, ils disent aussi que le ferry pour la Bolivie fait la navette deux fois par jour.

— Et en vrai ?

— Deux fois par semaine. Dimanche et jeudi.

— Quel jour on est aujourd’hui ? Je suis complètement dans les vapes.

— Mercredi.

— Wallah ! Excusez-moi une seconde, je dois aller aux toilettes. »

À son retour, nous n’avons pas évoqué le ferry.

Nous avons regardé le Hapoël Cuzco contre le Bétar Lima. Je crois que je n’ai jamais vu de ma vie un match avec autant de cartons rouges. Sept, au moins. Toutes les quelques minutes, l’arbitre renvoyait un joueur aux vestiaires, lequel, chaque fois, refusait au début de quitter le terrain, mais ses coéquipiers le poussaient hors de la pelouse afin de reprendre la partie.

« Prenez le ferry demain, a dit Oren à la fin du match.

— On verra comment tu te sens, ai-je répondu.

— Écoutez cette blague : un hétéro, un homo et un travelo montent dans un train… », a commencé Oren.

Ari et moi, nous nous sommes regardés, l’air de dire : pitié, non, encore ce genre de…

Mais Oren s’est interrompu au beau milieu de sa blague : « Je reviens tout de suite. »

Et, encore une fois, il s’est précipité aux toilettes.

À son retour, Ari s’est hâté de sortir un paquet de cartes et nous avons joué au Yaniv sur son lit, jusqu’au moment où Oren a dit qu’il était mort de fatigue mais que nous pouvions continuer à jouer sans lui.

Ari a ramassé les cartes, et moi, j’ai lissé le drap froissé sous nos fesses.

Nous nous tenions près de la porte.

Oren a toussé faiblement et a dit : « Partez demain, les gars. Ne m’attendez pas. »

Cette fois, nous n’avons rien dit.

Puis Ari a lâché : « Nous sommes dans la chambre 4, mon pote, si tu as besoin de quelque chose… »

Nous avions acheté un réveil énorme au marché des voleurs à Quito. Avec une sonnerie inflexible. Nous l’avons réglé sur six heures du matin.

Le soleil ne s’était pas encore levé quand nous nous sommes réveillés. Nous nous sommes préparés en silence. Un silence absolu. Comme si Oren se trouvait avec nous dans la chambre et que nous craignions de le réveiller. Aucun de nous n’a prononcé son nom. Ce n’est que sur le ferry, lorsque nous nous sommes éloignés du rivage et que l’aurore a commencé à flamboyer sur les flots, qu’Ari m’a demandé : « Tu penses que nous aurions dû rester avec lui ? »

Et avant que j’aie le temps de dire quoi que ce soit, il s’est répondu à lui-même : « Bon, et alors ? Nous serions restés coincés à Rafah jusqu’à dimanche ? Nous sommes en balade, là, et pas en prison ! »

Le ferry s’est immobilisé au milieu du lac. Avarie du moteur. Nous avons attendu une demi-journée qu’un autre ferry arrive pour nous transborder. À Isla del Sol, Ari a glissé sur les marches menant du débarcadère à l’auberge et s’est foulé la cheville. Mais ce n’est qu’une semaine plus tard, quand nous nous sommes rendu compte qu’on avait piqué nos sacs à dos avec tout notre matériel sur le toit du bus qui nous conduisait à La Paz, qu’Ari a invoqué, pour la première fois, « la malédiction d’Oren de Hadera ».

« Nous aurions dû rester avec lui, a-t-il dit. 39,9, mec, ça ne rigole pas. »

« La malédiction d’Oren de Hadera » nous a poursuivis pendant les semaines suivantes : lors d’un trek en montagne, nous avons dû rebrousser chemin à cause d’une tempête de neige. En revenant, toutes les chambres de l’auberge recommandée étaient occupées, et nous avons été obligés de nous réfugier dans une autre auberge. Lugubre à souhait. Sans eau chaude. Un moment, notre sort a semblé s’inverser car, justement dans cette auberge, Ari a rencontré Clara du Canada, la seule fille qui eût vraiment trouvé grâce à ses yeux en Amérique du Sud. Mais il a appris qu’elle avait déjà un petit ami.

De retour à La Paz, Ari m’a traîné au marché des sorcières. Pour conjurer la malédiction. Nous avons déambulé au milieu des étals, où nous avons fini par dénicher une vieillarde qui comprenait l’anglais, du moins en apparence. Nous lui avons raconté notre histoire, et elle a opiné avec ces mots : « Very bad, very bad… » Puis elle nous a remis deux bouteilles contenant un liquide jaunâtre et nous a prescrit de les boire d’un seul coup à minuit précis. Nous avons obéi à sa consigne. Une heure plus tard, nous avons constaté que ce liquide jaunâtre provoquait une érection effrayante, embarrassante. Nous n’avons pas débandé jusqu’au matin et, deux jours plus tard, un quidam m’a arraché en pleine rue ma banane contenant quatre cents dollars en espèces.

« Nous devons absolument retrouver Oren de Hadera, a décrété Ari.

— Et fissa », ai-je ajouté.

Un long silence est retombé entre nous car nous n’avions aucune idée d’où il se trouvait. Facebook n’existait pas alors. Ni les téléphones portables. Rien.

À Uyuni, porte d’entrée du salar, un désert de sel de Bolivie, nous avons rencontré un groupe d’Israéliens à la recherche de deux individus pour compléter leur minyan. Non pas pour prier : pour partir en excursion dans un fourgon de dix places. Au cours du trajet dans le van, au milieu du désert de sel, ils ont commencé à parler d’un remède contre la malaria, la méfloquine, et des rêves morbides qu’elle provoque chez celui qui en consomme. « Quoique ce médicament soit effrayant, a lâché une fille, arrêter le traitement est encore plus effrayant. La preuve, la semaine dernière, le consulat a rapatrié un randonneur israélien du Pérou en Israël qui avait chopé la malaria.

— Wallah ? » Ari et moi nous sommes exclamés d’une seule voix. Trop bruyamment.

« Oui, a-t-elle poursuivi, les gens avec lesquels il randonnait l’ont laissé derrière eux et ont continué comme si de rien n’était. » Et le jeune gars assis à côté d’elle a renchéri : « Ce devait sûrement être un groupe d’Allemands, des Israéliens n’auraient jamais laissé un blessé sur le carreau comme à l’armée.

— Jamais de la vie ! » Ari leur a fait écho. Puis il m’a jeté un regard. Ensuite, il a baissé les yeux.

En revanche, au Brésil, sur le rivage de Fortaleza, nous avons rencontré une jeune Néerlandaise aux épaules de déménageur dont le visage s’est empourpré dès l’instant où nous avons révélé que nous venions d’Israël. « Israeli man, bad news », a-t-elle dit. Sans autre forme de procès. Ce n’est que dans la nuit, après des flots de bière, qu’elle a consenti à nous raconter qu’une semaine auparavant, à Rio de Janeiro, elle avait rencontré un garçon nommé Oren. Il racontait tout le temps des blagues pas drôles, mais elle se sentait extremely solitaire, et ça faisait plus de six mois qu’elle n’avait pas fait l’amour, alors, elle l’avait invité dans sa chambre. But, au milieu de leurs petites affaires, soudain, sans crier gare, il lui avait donné une gifle. « What the fuck ? » la Néerlandaise s’était-elle écriée, comme si nous-mêmes l’avions giflée.

« Quel pauvre type, ai-je lancé.

— D’un point de vue légal, c’est une agression, a remarqué Ari.

— Il m’a dit que c’était à cause d’un traumatisme dû à l’armée, a-t-elle expliqué. Qu’il ne pouvait pas se contrôler. Bullshit ! a-t-elle ajouté en cognant le comptoir du bar du plat de la main. Fucking bullshit !

— Et… et… à quoi il ressemblait, ce gars ? » lui a demandé Ari.

La Néerlandaise lui a presque brisé une bouteille sur le crâne. « Come on, man, c’est tout ce qui compte pour toi ? Après ce que je viens de vous raconter, c’est ça qui t’intéresse ?

— À quoi il ressemble ? Si tu nous le décrivais – Ari ne renonçait pas –, nous pourrons lui rendre sa gifle la prochaine fois que nous le croiserons.

— Vous feriez vraiment ça ? »

La Néerlandaise lui a adressé un regard plein de gratitude. Ari a opiné. Et elle nous a décrit un garçon qui semblait en effet être Oren : un début de calvitie de quadragénaire. Un sourire d’enfant. Des yeux rieurs. Marchandant comme un possédé avec les vendeurs de rue.

J’aurais souhaité affirmer qu’à notre retour en Israël nous nous sommes rendus à Hadera en quête d’Oren. Ou, du moins, que nous sommes allés à la bibliothèque Beït-Ariéla fouiller dans les archives de la presse afin de vérifier si, pendant notre séjour en Amérique du Sud, un Israélien avait été rapatrié d’urgence du Pérou après avoir attrapé la malaria. Mais, en fait, nous avons oublié cette histoire. Comme nous avions laissé Oren en plan derrière nous.

Il n’apparaît pas dans les albums photo des randonnées. Ni dans notre correspondance. J’ai eu honte d’en parler à Dikla, à mon retour, et honte de l’évoquer dans mes récits d’Amérique latine.

Les années passant, la honte s’est dissipée. Car c’est le sort perpétuel de la honte. Ne restait plus que la malédiction. Ari et moi, nous continuons à lui attribuer chaque malheur qui frappe l’un de nous deux.