La dernière interview

Eshkol Nevo · Chapitre 5 sur 8 · partie 1/3

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La dernière interview

Qu’est-ce que la beauté

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

La femme du patron de l’auberge

À Puerto Viejo

Balaie chaque matin devant les hamacs.

QU’EST-CE QU’UN CONFLIT

La femme du patron de l’auberge

À Puerto Viejo

Où nous séjournons pendant notre lune de miel

Balaie chaque matin devant les hamacs.

QU’EST-CE QUE L’AGGRAVATION D’UN CONFLIT

La femme du patron de l’auberge

À Puerto Viejo

Où nous séjournons pendant notre lune de miel

Balaie chaque matin devant les hamacs.

Elle me lance un regard.

QU’EST-CE QU’UNE INTRIGUE

La femme du patron de l’auberge

À Puerto Viejo

Où nous séjournons pendant notre lune de miel

Balaie chaque matin devant les hamacs.

Elle me lance un regard et me fait signe de la suivre.

QU’EST-CE QU’UN REBONDISSEMENT DANS L’INTRIGUE

La femme du patron de l’auberge

À Puerto Viejo

Où nous séjournons pendant notre lune de miel

Balaie chaque matin devant les hamacs.

Elle me lance un regard et me fait signe de la suivre.

Dans une pièce de l’auberge, elle me montre des marques violacées et me demande si nous

pouvons l’aider à s’enfuir.

 

Peut-on vraiment enseigner l’écriture ?

Il est décédé la veille de la dernière séance de l’atelier d’écriture. Je l’indique dès maintenant pour ne pas entretenir d’illusions. Je ne me souviens plus qui avait parlé avant lui pendant la présentation des participants. Je crois que c’est une institutrice retraitée qui avait affirmé quelque chose à propos de son amour de la lecture. En tout cas, après elle, ce fut son tour. Il avait un crâne chauve sillonné en long et en large de nerfs et de vaisseaux sanguins. Ensuite, je me suis fait la remarque que, de ce point de vue, perdre ses cheveux était plus facile pour les hommes. Il a dit : « Bonsoir, je m’appelle Shmuel. Je souffre d’un cancer, les médecins me donnent quelques mois à vivre. Il y a un mois, ma fille m’a dit que je devrais essayer d’écrire. Le meilleur conseil que j’aie jamais reçu. Cela fait un mois entier que j’écris continuellement. J’écris le jour et la nuit. J’écris d’une main en tenant la perfusion de l’autre. Je ne peux tout simplement pas poser mon stylo.

— Et qu’attendez-vous de cet atelier ? l’ai-je interrogé en m’accrochant à la question habituelle.

— Au cours de cet atelier, je souhaite achever au moins un récit. Avec un début, un milieu et une fin.

Il faisait chez lui tous les exercices que je donnais. Et assistait à toutes les séances. Cet atelier avait été offert gratuitement par la Loterie nationale aux habitants d’une localité du nord. De sorte que personne ne se sentait obligé de venir régulièrement. Sauf Shmuel. Qui se présentait chaque semaine, cinq minutes avant l’heure, avec un carnet de notes jaune, un stylo Pilot bleu, un Pilot bleu de réserve et un magnétophone poussiéreux sur lequel il enregistrait le cours.

La plupart du temps, j’avais l’impression de m’adresser exclusivement à lui. Et, à la fin de chaque séance, il venait toujours à moi, appuyé sur sa canne, afin d’éclaircir un point pas tout à fait compréhensible à ses yeux. Ou de contester. Il avait notamment du mal à accepter le fait qu’il soit possible, et même souhaitable, d’introduire le langage parlé dans un texte littéraire.

« Je vous demande pardon, monsieur l’écrivain, ce que vous proposez est de ravaler la littérature au rang de la prostitution.

— Mais vos personnages ne s’expriment pas dans un langage naturel, on croit entendre la voix du narrateur…

— Qui dit que c’est mal ? Chez Agnon, ce n’est pas le cas ? Et chez Brenner ? »

À la fin, nous sommes parvenus à un compromis. Je lui ai suggéré que, lorsque des individus jeunes – uniquement des jeunes – discutent entre eux dans ses récits, il leur permette d’employer un hébreu de leur âge.

« D’accord, mais sans utiliser des mots comme… comme… je ne suis même pas capable de les prononcer à haute voix ! »

Après la huitième séance, je lui ai rappelé qu’il souhaitait achever une histoire pendant cette session, et je lui ai proposé de choisir l’un de ses exercices à la maison et d’y travailler ensemble.

Il a passé une main sur sa calvitie, lentement, comme s’il avait encore une toison, et a dit qu’il avait du mal à renoncer. Il y avait tant d’histoires à raconter, et si peu de temps, et il était sans cesse attiré par un nouveau récit et délaissait celui qu’il avait entamé.

« Pas de problème, mais si vous désirez choisir un texte et le développer… vous avez intérêt à vous dépêcher car l’atelier s’achève dans deux séances. »

Au début de la neuvième séance, il m’a tendu une liasse de papier et informé : « Voici ce que je veux développer. »

Tandis que les participants étaient plongés dans l’exercice que je leur avais donné, je n’ai pas pu me retenir et je l’ai lu. Une nouvelle à propos d’un père accompagnant sa fille unique et chérie dans les derniers préparatifs de sa noce. Je n’ai pas le souvenir de phrases spécifiques, mais uniquement qu’il avait réussi à transmettre joliment l’ambivalence inhérente à la situation. Et que la langue de la jeune fille n’était toujours pas naturelle.

Après ma lecture, en levant les yeux, j’ai constaté que sa chaise était vide.

Au bout de quelques minutes, il est revenu. Mais il a quitté de nouveau la salle au moins trois fois pendant cette séance. Il avait le teint livide, les yeux enfoncés dans leurs orbites. Les coudes posés sur la table, il tenait sa tête entre les mains. Sa canne, toujours droite près de la table, est tombée avec un grand bruit sur le plancher et il ne s’est pas baissé pour la ramasser.

« Je suis désolé, m’a-t-il dit en m’abordant à la fin de la séance. Je ne me sentais pas bien aujourd’hui. C’est pour cela que j’ai dû sortir. Mais j’ai tout enregistré et j’écouterai chez moi ce que j’ai raté.

— J’ai lu votre histoire, lui ai-je dit en ramassant les feuilles éparpillées sur ma table.

— Et alors, qu’en pensez-vous ? » Sa voix tremblait. Les veines de son crâne palpitaient.

« Un très beau récit, ai-je répondu en lui tendant la liasse. Je suis fier de vous.

— Pas d’indulgence, je vous prie – il se refusait à reprendre ses feuilles et agitait un doigt sous mon nez –, car je sais que vous avez des remarques à me faire. Vous en avez toujours, vous. Alors, faites-les. Ne m’épargnez pas à cause de ma maladie.

— Voyez-vous, ai-je déclaré sur un ton hésitant, le récit est bien construit… mais si vous souhaitez… fignoler… si cela vous importe…

— Bien sûr que ça m’importe », m’a-t-il coupé, furieux. « Et donc ?

— Eh bien, il faudrait s’occuper un peu, vraiment un brin, du… langage de la fille.

— J’en étais sûr ! » rétorqua Shmuel – exultant presque. « J’avais l’impression de n’avoir pas été assez précis là-dessus. Mais que faire ? C’est simple, je n’y arrive pas avec cette langue, celle des jeunes.

— Dans ce cas, peut-être pourriez-vous les enregistrer, ai-je dit en montrant son magnétophone. Enregistrez des jeunes en train de discuter, puis insérez des mots entendus dans l’histoire.

— Bonne idée ! » s’est exclamé Shmuel tel un savant poussant un « Eurêka » avec l’intonation de Pauli, du trio comique Hagashash Hahiver. « Pas mauvaise du tout !

— Reprenez l’histoire pendant la semaine, présentez-moi le texte au début de la prochaine séance, et je le lirai pendant que vous rédigerez vos exercices de fin de cycle.

— C’est comme si c’était fait. Parole d’honneur. »

Sa fille m’a téléphoné quelques heures avant la dernière séance : « Je suis la fille de Shmuel. Mon père… ne pourra pas assister au cours.

— Comment va-t-il ?

— Mon père est décédé. Ce matin. »

Je me suis tu. Nous nous sommes tus.

« Je voudrais vous remercier au nom de mon père pour l’atelier.

— Moi aussi… moi aussi, je vous remercie… de l’avoir poussé à venir.

— Il avait juste besoin d’un léger encouragement, vous savez.

— Où aura lieu la semaine de deuil ? »

Elle m’a donné l’adresse.

Je n’y suis pas allé. Cette même semaine, l’état d’Ari a empiré, ses médecins étaient incapables de dire s’il lui restait des mois ou quelques jours à vivre, et je ne voulais prendre aucun risque. Je n’ai presque pas bougé de son chevet.

Nous nous sommes connus à l’âge de quinze ans, Ari et moi, sur les gradins derrière le panier au stade de Malha. Le Hapoël était mené largement, et la partie était si désespérée que nous avons pris la liberté de discuter. Je veux dire, il a imité le journaliste Simmy Reguer en train de commenter le jeu, et je me tordais de rire.

Il m’a appris à rire, Ari. Et c’est l’un des plus beaux cadeaux que j’aie jamais reçus. Non que je n’aie pas ri avant ça, mais l’approche fondamentale de la vie, dans ma famille, était sérieuse et critique à faire peur. Mon approche fondamentale de la vie n’a pas totalement changé grâce à Ari – mais elle s’est enrichie d’une nuance supplémentaire. Soudain, je pouvais aussi débusquer l’aspect comique de certaines situations. Lorsque j’ai échoué à l’épreuve du code de la route pour la deuxième fois – je pensais déjà à la manière de lui exposer les questions ridicules où j’avais eu tout faux. Et tandis qu’on piétinait mon libre arbitre pendant mes classes militaires à Tsouké Ouvda, je collectionnais pour lui des moments privilégiés : comment Wolkstein n’avait pas réussi à assurer une protection de la patrouille dans un angle de quatre-vingt-dix degrés, tout simplement parce qu’il ignorait ce qu’était un angle de quatre-vingt-dix degrés. Comment le chef du groupe de combat piquait du nez pendant les discours du chef de peloton. Je savais que le vendredi soir, quelles que soient les circonstances, Ari et moi, nous irions à l’Octopus ou dans un bar quelconque de Nahalat Shiva, à Jérusalem. En route il avalerait mes petites anecdotes sur l’armée, puis, après notre soirée, nous regagnerions la voiture de son père, moi en chauffeur de service, lui complètement bourré, embrassant des inconnus dans la rue, titubant en véritable pochetron – mon Dieu, comme ses zigzags vacillants me manquent aujourd’hui qu’il est cloué dans son lit, et sa démarche allègre, comme s’il dribblait avec un ballon de basket, ou qu’il était lui-même ce ballon…

Dans sa chambre d’hôpital, je lui ai parlé de mon élève, Shmuel, mort avant d’avoir eu le temps d’achever le premier récit de sa vie. Comme toujours, il m’écoutait avec une curiosité profonde – tout l’intéressait – et, lorsque j’ai fini, il a changé de position et m’a dit : « Ça me tue, mais je ne comprends pas votre truc de l’écriture. Toi, par exemple, depuis que tu t’es mis à écrire, tu es de plus en plus triste, je me trompe ?

— Non.

— Même Dikla n’a plus la force de supporter tes humeurs, je me trompe ?

— Non.

— Voilà, c’est ça qui ne va pas. C’est pas la Colombienne, avec laquelle, comme je te connais, et, quand même, je te connais un peu, il n’y a aucune chance que cela ait vraiment eu lieu.

— Sans doute.

— C’est à cause de toute ton écriture que tu es devenu aussi lourdingue. Et Dikla aussi, entre nous, ce n’est pas précisément une rigolote. Alors, quelque chose dans votre équilibre a merdé, je me trompe ? »

Une infirmière est entrée avec un plateau-repas d’hôpital et l’a déposé sur sa table de chevet.

« J’y touche même pas, a dit Ari.

— Je te rapporte quelque chose d’en bas ?

— Merci, amigo.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Tu le sais.

— Bitter lemon ?

— Et un sandwich au rosbif.

— T’as le droit au rosbif ?

— Sur la tête de ma queue, j’y ai droit ! »

Lorsque je suis revenu avec le rosbif et le bitter lemon, il n’était pas dans son lit.

La panique m’a submergé : ça y est. C’est fini. Ils l’ont emporté. Et je n’ai même pas eu le temps de lui dire que je le considère comme mon frère.

Une seconde plus tard, il est sorti des toilettes avec sa perfusion dans une main et un journal sportif dans l’autre et m’a dit : « J’ai réfléchi. »

J’ai poussé un soupir de soulagement. En mon for intérieur. Afin qu’il ne sente pas que je soupirais de soulagement. Je lui ai lancé : « À quoi ?

— Moi aussi, il y a quelque chose que j’aurais aimé faire avant de partir. Comme ton Shmuel de l’atelier.

— Quoi ?

— Voir le Hapoël à l’Arena. Après toutes ces années où nous étions serrés comme des sardines à Malha, on n’y a pas droit ?

— Yallah, on y va.

— Yallah, on y va…

— Je suis sérieux. Mais, Ari…

— Quoi ?

— Ça fait pas un peu cliché, le pote malade qu’on amène à un match ?

— Tu sais où je le mets, le cliché ?

— OK. T’as le droit de sortir d’ici ?

— Ça va pas la tête ?

— Alors, quoi… comment ?

— Tu me fais sortir en douce. »

J’ai cru qu’il plaisantait mais, le lendemain, il m’a appelé et, à l’entendre, je le sentais plein d’audace et de ruse, comme l’Ari d’avant. Il y avait réfléchi. Une « fenêtre de tir » se situait au moment de la relève des infirmières, vers dix-huit heures. Nous ferions mine d’aller faire un tour et nous nous éclipserions dans l’ascenseur de service.

« Toi, tu dois t’occuper d’acheter deux billets pour le prochain match. Et de trouver un véhicule suffisamment grand pour transporter un fauteuil roulant. Ah, oui, si tu peux nous organiser une entrée directe sur le terrain avec le fauteuil, alors, là, ça serait super… »

J’ai téléphoné à mon ex-patron de l’agence publicitaire. Nous n’avions pas échangé un mot depuis près de quinze ans, mais j’avais lu dans la presse qu’il faisait désormais partie de la direction du Hapoël. Je lui ai raconté toute l’histoire, et il m’a répondu qu’il n’y avait aucun problème et, même, que je n’avais pas besoin d’acheter les billets. « Pointe-toi au parking et appelle-moi. » Avec le même ton sur lequel, auparavant, il faisait pleuvoir sur moi ses instructions.

Jusqu’à Shaar Hagaï, Ari n’a pas cessé d’évoquer des souvenirs d’anciens voyages. « Tu te souviens quand nous avons couru derrière l’avion en Équateur ? Tu te souviens de la cinglée qui m’a mordu l’oreille en Bolivie ? Tu te souviens d’Oren de Hadera ? » Mais, avec les premiers virages dans la montée vers Jérusalem, il est devenu livide et s’est tassé sur lui-même. Je lui ai demandé ce qu’il avait, et lui m’a questionné sur le propriétaire du véhicule. Je lui ai répondu que c’était une location, et il a dit : « Dans ce cas, y a pas de problème si je vomis sur le siège, n’est-ce pas ? » Je me suis affolé et lui ai demandé s’il ne voulait pas retourner à l’hôpital, mais il a refusé d’un mouvement de la tête et a riposté faiblement : « Fonce, Ben Tsour, fonce ! » – comme si j’étais le chauffeur de Motta Gour devant la porte de Damas avant de pénétrer dans la vieille ville de Jérusalem, en 1967.

Mon ex-patron s’est conduit en gentleman. Au portail nous attendait un employé de la direction qui nous a guidés, à travers un dédale de couloirs, directement sur le parquet, non loin du banc du Hapoël. « File-moi l’écharpe, espèce d’enfoiré ! » m’a lancé Ari avec un sourire. Je l’ai ôtée de mon cou et je l’ai nouée autour du sien. « Nous avons de l’amour, et il vaincra ! » L’hymne du Hapoël, d’après la chanson d’Arik Einstein. Nous regardions les gradins qui se remplissaient. Les supporters les plus fanatiques s’étaient regroupés près de l’un des paniers et j’ai reconnu là quelques visages familiers. Sur les autres gradins, je n’ai reconnu personne. Au plafond étaient suspendus des écrans télé, comme aux États-Unis, diffusant des images et des publicités. Au-dessus de notre tribune, il y en avait une autre, plus haute, à laquelle les spectateurs accédaient – incroyable ! – par des escalators. « C’est comme à Yad Eliahou ici ! » me suis-je exclamé, et Ari a secoué la tête : « Non, c’est beaucoup plus beau ici. »

Le Hapoël a mal joué. Pertes de ballon, lancers ratés, défense pitoyable. Dans la plus pure tradition. J’avais oublié ça, me suis-je dit. J’aurais dû pénétrer dans le vestiaire et prier les joueurs de se défoncer. Pour Ari. En fait, la plupart sont américains, alors, en anglais : « Please. Put the ball in the panier. Do it for my friend. Maybe it’s his last chance… »

Pour sa part, Ari brandissait le poing et fulminait en espagnol devant chaque loupé. Il jure toujours dans sa langue maternelle lorsqu’il est vraiment en colère. « Hijo de puta. La concha de tu madre. Burro. » Puis, soudain, en hébreu : « Ça fait si longtemps que je ne m’étais pas énervé comme ça ! Quel pied ! »

Son crâne chauve luisait de sueur.

Nous étions si proches du parquet que nous pouvions entendre crisser les chaussures des joueurs. Et si près du banc du Hapoël que nous pouvions entendre le coach Dani Franco motiver ses joueurs à la pause.

L’employé de la direction est arrivé soudain avec deux bouteilles d’eau, a désigné Ari du regard et m’a demandé si tout allait bien.

Je me souviens qu’Ari a bu à sa bouteille et que de l’eau s’est répandue sur son maillot rouge. Et je me souviens, à l’approche de la mi-temps, d’un trois-points jailli de nulle part de Yotam Halperin, qui a poussé Ari à se soulever de son fauteuil roulant et à tendre en l’air à deux mains notre écharpe, et les haut-parleurs à se réveiller et à crier au public : « C’est le moment de faire du bruit ! » Et je me souviens que je savais, sans que nous échangions un mot, que les enceintes énervaient aussi Ari, tout en provoquant en lui la nostalgie de la sono souffreteuse de Malha.

Après le coup de sifflet de la mi-temps, j’ai posé la main sur son épaule. Je lui ai demandé s’il voulait quelque chose de la cafétéria, et il a dit : « Viens, on se casse, mec.

— T’es sûr ? Le Hapoël est toujours meilleur après la mi-temps…

— Je ne me sens pas bien », a-t-il répondu en posant la main sur son ventre.

L’énorme parking silencieux ressemblait à un champ planté de véhicules.

Nous nous sommes tus pendant le trajet de retour. Ari fermait les yeux, mais j’étais conscient qu’il était réveillé. De temps à autre, une grimace de douleur tordait son visage. Il serrait les poings.

Nous avons écouté le compte rendu du match à la radio.

Le Hapoël a perdu. Et les commentateurs ont dit que la crise était désormais évidente.

Brusquement, après Shaar Hagaï, Ari a ouvert les yeux et déclaré : « C’est une maladie humiliante, tu sais ? Tout simplement humiliante. »

Sur le parking de l’hôpital, il s’est tourné entièrement vers moi et m’a dit : « Merci de m’avoir emmené à l’Arena. Maintenant, je peux fermer la boutique.

— Quoi ? » me suis-je affolé.

Il a ôté l’écharpe de son cou et l’a passée autour du mien : « Garde-la.

— Mais… », ai-je tenté de protester.

Il ne m’a pas écouté et a ajouté : « Il faut que je te demande quelque chose.

— Bien sûr, tout ce que tu voudras !

— Mon pote, j’ai besoin que tu m’aides à mourir. »

Quand avez-vous menti pour la dernière fois ?

En voiture, de retour de l’hôpital. Les derniers mots d’Ari – « On va faire ça chez moi. C’est plus sûr », « Je connais une infirmière qui m’aime bien. Elle va nous préparer ce qu’il faut. Je me suis mis d’accord avec un médecin privé qui viendra ensuite signer l’acte de décès », « Tout ce que tu devras faire, ce sera de me piquer… »

Ces mots m’ébranlaient tellement que j’ai tourné au mauvais endroit et je me suis retrouvé à Kyriat Ono. Au milieu d’un quelconque quartier de tours. Au premier feu, j’ai essayé de taper mon adresse. Mais Waze m’a averti qu’il était interdit de taper en conduisant. « Je ne suis pas le conducteur, lui ai-je menti. Je ne suis pas le conducteur. »

(Ensuite, j’ai songé à toute cette putain d’année. Toute cette putain d’année, je n’ai pas tenu le volant.)

 

Vos livres sont plutôt tristes. Pour quelle raison ?

Les blessures de certains individus ne cicatrisent pas. Il existe un terme médical pour cela. Je ne m’en souviens pas pour le moment.

Ces personnes ne doivent jamais se couper, pas même une fois. Car elles courent le risque de mourir. D’hémorragie.

Pour moi, c’est pareil – avec les séparations.

Aucune séparation ne cicatrise chez moi. Je porte encore le deuil de Rakéfet Kowacz, ma première amoureuse de CM2.

Le tissu de l’âme ne se referme pas autour de la blessure pour la guérir.

Et ainsi reste-t-elle béante, saignante.

Et chaque année s’ajoutent de nouvelles séparations. D’autres blessures saignant de tristesse. Impossible d’y échapper. Car peut-on ne pas aimer ?

 

*

Avant que je me mette à écrire, telle était mon existence : saignant de tristesse intérieurement. Tout le temps.

Quand j’ai commencé à écrire, je me suis retrouvé à partager ma tristesse avec les personnages des histoires que j’inventais. Chacun d’eux recevait sa juste part de tristesse en fonction de ses besoins. Et en moi, dans la vie réelle, une place se libérait au bénéfice de la joie.

Autrefois, des gens me balançaient des phrases de ce genre : « Vous êtes plutôt bronzé pour un écrivain, non ? » Ou : « Où puisez-vous votre optimisme ? »

Cela a fonctionné ainsi pendant quinze ans environ.

Et alors, de nulle part, ou de toutes parts, la dysthymie m’est tombée dessus.

J’ai déjà évoqué cette salope plus d’une fois au cours de cette interview, dans mes réponses à d’autres questions. Et le temps est peut-être venu de la distinguer véritablement de sa sœur aînée plus célèbre : la dépression.

Contrairement à l’individu dépressif, qui n’éprouve aucun goût pour la vie, et pour le sexe en particulier, chez le dysthymique, un phénomène inverse peut apparaître : la déprime prolongée et la difficulté à éprouver du bonheur par des moyens qui, dans le passé, lui permettaient de l’éprouver facilement le conduisent à une quête active, et parfois même obsessionnelle, de nouveaux stimuli qui réussiraient peut-être à dissiper, tels des rayons de soleil, la couche de nuages noirs qui emprisonne sa conscience.

En d’autres termes : le dépressif a déjà renoncé à l’espoir de ressentir et il est plongé profondément dans l’obscurité du renoncement. Le dysthymique, en revanche, quête désespérément, y compris dans ses rêves, la délivrance.

 

Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu dans votre vie, et qui vous l’a donné ?

Ma mère. Été 1979. Les grandes vacances. Nous venions encore une fois d’emménager dans une nouvelle ville. Et, de nouveau, aucun copain. Elle m’a vu vautré sur le canapé du salon et m’a dit : « Va jouer dehors. »

Quel livre vous a particulièrement influencé dans votre jeunesse ?

Pendant les grandes vacances entre la troisième et la seconde, je l’avais pris dans la bibliothèque de mes parents : une reliure abîmée, des pages jaunies qui s’effritaient. Le texte au verso de la couverture n’était pas particulièrement attirant. Néanmoins, en page un, j’ai trouvé cette dédicace d’une écriture féminine : Au Zorba qui vit en Eshkol.

Signé : N.

Et en dessous elle citait : « Je savais qu’il y a pour l’homme, au-dessus de la vérité, un devoir autrement plus important. »

Et cela m’a intrigué.

Qui était cette mystérieuse N. qui avait offert Alexis Zorba à mon grand-père ? (Aucun des noms de ses trois épouses officielles ne commençait par la lettre « N ».)

En outre, quelle était l’intention de ce « Au Zorba qui vit en Eshkol » ? Et quel devoir humain serait bien plus important que la vérité ?

J’ai commencé à lire.

Le héros, écrivain de métier, débarque en Crète et s’attache les services d’un simple ouvrier au langage grossier du nom de Zorba qui lui enseigne, par des gestes et des danses, que le bonheur est avant tout physique. À mes yeux, moi qui ai grandi dans une famille qui sanctifiait le savoir et le verbe, cette idée était tout à fait révolutionnaire. Zorba me suggérait de danser au lieu d’hésiter, d’engloutir la nourriture au lieu de la chipoter du bout de la fourchette, et de coucher avec une femme plutôt que de la fantasmer. Je me suis retrouvé à souligner les phrases percutantes du livre. De celles dont je désirais qu’elles dictent à l’avenir ma conduite d’homme : « Forme un tas de tous tes bouquins et jette-les au feu, alors, tu pourras comprendre. » « Tu as déjà engueulé une fois un figuier parce qu’il ne donne pas de cerises ? », « Qu’est-ce qu’un intellectuel peut bien raconter à un dragon ? » « Qu’est-ce que ça signifie, vivre ? Chercher les emmerdes ! » « Je fais tout comme si j’allais mourir à tout moment. » « Il y a en moi un diable qui crie. Et je lui obéis. »

En moi aussi, il y avait un diable. Turbulent, un peu odieux. Et lui aussi criait. Mais avant de rencontrer Zorba, je ne l’écoutais pas vraiment.

Puis j’ai suivi le cours de « psychophysiologie » dans le cadre de ma licence.

On nous enseignait qu’un fort taux de dopamine et de sérotonine provoquait la sensation de joie. Et que des taux bas de dopamine et de sérotonine entraînaient un sentiment de déprime. Nous avons étudié les neurotransmetteurs, les synapses, les cortex et les amygdales, et moi, j’ai écrit en marge de mon cahier : « Zorba avait raison. »

De temps à autre, à toutes sortes de carrefours de ma vie, j’ai pris conseil auprès de lui.

Bien sûr qu’il est possible de prendre conseil auprès d’un personnage littéraire. Il suffit de savoir jusqu’où l’on est prêt à repousser l’incrédulité.

C’est Zorba qui m’a encouragé à demander la main de Dikla : « Une attirance sexuelle aussi forte, pendant tant d’années, a-t-il prétendu, je n’ai jamais connu de meilleure raison de se marier. »

Il m’a aussi poussé à quitter l’univers de la publicité : « Regarde ton teint. Cette éruption cutanée. À quoi ça ressemble d’après toi ? Ce ne serait pas une allergie tardive à la campagne que tu as effectuée pour ce ringard, comment il s’appelle déjà ? »

Dernièrement, j’ai pris de nouveau conseil auprès de Zorba.

Attablés au port. Nous étions en train de boire du rhum.

Moi, à grandes rasades pour me bourrer le plus vite possible. Lui, à petites gorgées – en retenant le breuvage dans sa bouche afin de jouir de son goût, puis le laissant glisser lentement et réchauffer ses entrailles.

Ses yeux étincelaient sous son hâle : sarcastiques, tristes, agités. Une flamme les dévorait.

Je lui ai raconté ce qu’Ari m’avait demandé. Et, aussi, que depuis cela, chaque nuit, je me retournais dans mon lit : d’un côté, j’avais conscience que faire ce qu’Ari me demandait était un acte de miséricorde à son égard. D’un autre côté, chaque fois que j’essayais d’imaginer la situation, je n’y arrivais pas. D’un troisième côté, il s’agissait d’un acte criminel, même si Ari prétendait n’avoir rien laissé au hasard…

« Pardon, chef, Zorba a tonné, c’est quoi, tous ces pinaillages ?

— Mais, Zorba…

— Qu’est-ce que t’as à cogiter autant ? a-t-il fait en secouant sa grosse et lourde tête. Toute la journée avec une balance dans le crâne. À peser chaque gramme. Vas-y, ‘habibi, vas-y, mon pote ! Au diable, la balance !

— Mais…

— J’te demande pardon : un jour, j’ai tué un homme. Un ami. Ça fait cinquante ans. Et la gueule de ce salaud ne me sort pas de la tête. Un obus des Turcs l’avait déchiqueté. Toutes ses entrailles… se sont répandues au sol. Et lui… il a montré mon fusil et m’a demandé de l’aider.

— Et alors, tu lui as simplement tiré dessus ?

— J’ai dit que c’était facile, chef ? Tu m’as entendu dire que c’était simple ?

— Non.

— J’ai eu le cœur déchiré en appuyant sur la détente. Mon cœur, il s’est brisé en deux morceaux.

— OK.

— Mais, parfois, il faut faire quelque chose pour un autre être humain. Tu comprends ça, chef ?

— Oui.

— Criminel, pas criminel, un ami, ça reste un ami !

— D’accord, Zorba, ne te mets pas en colère.

— Pourquoi j’me mettrais en colère ? » a dit Zorba. Il a avalé une autre gorgée de rhum. M’a décoché un large sourire et interrogé : « À part ça, chef, comment ça va ? »

Je lui ai lu sur mon portable la définition de ma dysthymie, et il m’a interrompu au beau milieu : « Laisse tomber les grands mots, parle-moi comme à un être humain !

— OK… Bien, tu connais ce frisson qui électrise le cuir chevelu quand quelqu’un te surprend par-derrière, pose les mains sur tes yeux et demande : “C’est qui ?”

— Et alors ?

— La dysthymie, c’est pareil. Sauf qu’au lieu de quelques secondes, ça dure des années. Une sorte de mélange entre une vigilance maximum et une défaite annoncée. En général, les individus se préparent pour une mission mais, là, il n’y a ni volonté, ni capacité d’accomplir une tâche, uniquement une vigilance en vue de rien, peut-être de la mort, peut-être même que le corps renifle le danger contenu dans le désespoir ou le potentiel de sauter depuis un toit…

— Stop, mec ! Donne-moi des sensations. Pas tes conneries.

— OK. En général, le plus dur, c’est le matin. Ce frisson dont j’ai parlé s’accroche au crâne, puis glisse le long du cou jusqu’au bas du dos et, vers midi, se solidifie dans une putain d’ancre entre les omoplates, et alors une sorte de main cachée commence à tirer cette putain d’ancre comme si elle voulait l’expulser, mais, en fait, déchire la chair et greffe définitivement la douleur sur le cœur arrière…

— Le cœur arrière ? C’est quoi, ces conneries ?

— Personne n’en parle, mais il existe deux cœurs, l’un devant, et l’autre derrière, dans le dos.

— Comme tu voudras. Continue.

— Eh bien, tu te balades avec cette douleur dans le cœur arrière partout, tout le temps, aucun répit, aucun soulagement, ni le jour, ni la nuit, ni après deux verres de rhum, ni après onze, après chaque chose que tu essaies de faire pour l’atténuer, tu vérifies si la douleur est toujours là, dans le cœur arrière et, fuck, elle est toujours là, et de le constater, ça réveille le frisson le plus terrifiant de tous, que ça ne partira pas, que ça ne partira jamais…

— Ça passera, bien sûr que ça passera…

— Et le pire, c’est que tu n’as aucune idée de comment ça a commencé. Il y a beaucoup de causes évidentes, mais tu as tout le temps l’impression que la raison véritable, fondamentale, est dissimulée au…

— Alors va jouer dehors !

— Quoi ?

— Va jouer dehors, comme te disait ta mère. J’comprends pas comment tu peux me pleurnicher dessus, avec tes douleurs dans le cœur arrière, et continuer à te claquemurer dans une pièce toute la journée.

— Mais…

— Y a pas de “mais”. Tu t’en tireras pas sans sortir de chez toi. Au soleil. Vers les gens. Bagarre-toi avec eux. Embrasse-les. Regarde-les au fond des yeux. Fais ce que le diable te crie de faire.

— Mais ça fait déjà vingt ans, Zorba… Vingt ans que j’écris au lieu de vivre. Je ne suis pas certain qu’il y ait encore un diable…

— Eh bien, continue à te lamenter. Pas de problème. Sauf que t’étonne pas si ta femme te quitte après la bat-mitsva. Les femmes veulent des hommes avec des couilles. Y a rien à faire. C’est la nature, c’est comme ça.

— Wallah !

— Maintenant, avale une gorgée de ton rhum et lève-toi. Tu danses ?

— Non.

— Non ? » Il a laissé retomber ses mains, sidéré. « Bon, moi, je vais danser, chef. Bouge-toi de là, que je t’écrase pas, hein ? »

Il a fait un bond, a sauté par-dessus les barrières, fait voler ses chaussures, son blouson, son débardeur, retroussé son pantalon jusqu’aux genoux et s’est mis à danser, son visage encrassé de charbon et plus noir que le noir, ses yeux étincelants de blancheur, entièrement plongé dans la danse, battant des mains, sautant en l’air et retombant sur ses genoux dénudés, et ainsi de suite, bondissant, planant comme s’il avait été mitraillé, puis, de nouveau, s’élevant en l’air, comme déterminé à triompher des lois de la gravité, à déployer ses ailes puis à s’envoler.

 

Y a-t-il un sujet que vous n’aborderez jamais ?

Par la suite, j’ai découvert qui avait rédigé la dédicace à mon grand-père. Mais je garde ça par-devers moi. Peut-être parce que, comme l’écrivait N., « au-delà et au-dessus de la vérité existe un autre devoir, bien plus important et bien plus humain ».

 

Je suis l’un de vos lecteurs assidus. Je vous ai envoyé un mail il y a un an, mais vous ne m’avez pas répondu. Pour quelle raison ?

Je ne veux pas non plus répondre à votre question. Qu’est-ce que je vous écrirais ? Que recevoir des compliments pour des livres précédents alors qu’on est bloqué sur celui qu’on écrit ne fait qu’aggraver sa propre déréliction ? Que la dysthymie affaiblit mes facultés, et que la seule chose que je sois capable d’écrire cette année, ce sont les discours de Yoram Sirkin et les réponses à cette interview ? Que la déprime et les éloges ne produisent que des larmes ? Qu’hier mon meilleur ami m’a demandé de nouveau de l’aider à mourir, et que je ne parviens pas à m’y résoudre, bien qu’il ait le droit que je lui vienne en aide ?

Que ma fille aînée, la prunelle de mes yeux, est partie en internat à Sdé-Boker, et qu’elle ne voit aucun problème à ce que sa mère dorme chez elle pendant trois jours, mais qu’en aucune façon elle n’accepterait que son père vienne la voir une après-midi ?

Que ce rejet qu’elle m’impose me dévaste avec une telle force que tout, absolument tout, me paraît insignifiant ?

Que son départ à l’internat a brisé je ne sais quel équilibre fragile qui régnait chez nous, et que, depuis, Dikla et moi, nous sommes en terrain glissant ?

Que je prie qu’il n’y ait pas une raison plus simple au fait que Dikla et moi soyons en terrain glissant ?

Que mon fils, qui en général me quitte devant l’école sans faire de difficultés, m’a demandé ce matin de l’accompagner en classe, et que je lui ai répondu que je n’avais pas le temps parce que je devais envoyer avant neuf heures à Yoram Sirkin le brouillon du discours qu’il doit prononcer au congrès de Herzlya ?

Que, dans un mois, aura lieu la bat-mitsva de ma fille cadette, et que tous les indices montrent qu’aussitôt après Dikla a l’intention de me déclarer qu’elle souhaite me quitter – et alors, qui aura le temps de répondre à des mails de lecteurs, avec tous les avocats et les conciliateurs que nous devrons rencontrer ?

Pas question, je ne dirai rien de tout cela. Je veux faire bonne figure, il m’importe de ne pas vous décevoir. Les lecteurs se fabriquent un personnage d’écrivain, et mes lecteurs, je l’ai remarqué, m’imaginent en chic type. Et vous aussi, à en juger par votre mail (bien sûr que je l’ai reçu, et je l’ai même lu à plusieurs reprises), m’imaginez comme un homme formidable. Du genre à proposer par mail de boire une bière à l’occasion.

« Bien sûr, mon pote, avec joie. Désolé de ne pas t’avoir répondu à l’époque. Ton mail a atterri par erreur dans les spams. Maintenant, je l’ai repêché et je l’ai lu. Merci pour tes compliments. Ils tombent vraiment, mais alors vraiment, au meilleur moment. »

 

Avez-vous déjà renoncé à publier un livre ?

L’ascenseur s’est ouvert directement sur un bureau vide. J’ai erré à travers des couloirs, mes livres sous l’aisselle, ne cessant pas d’appeler : « Il y a quelqu’un ? »

Aucune réponse.

À la fin, alors que, en désespoir de cause, j’ai tourné les talons, un pied nu a surgi d’une salle. Puis une jambe. Ensuite, le corps d’un homme. Et enfin, ces mots : « Puis-je vous aider ?

— Oui, je suis le conférencier. On m’a fixé un rendez-vous, je veux dire… pour une conférence.

— Ah bon ? Sur quel sujet ?

— Secrets de fabrication d’un livre. »

L’homme a gratté sa tempe droite dégarnie et m’a dit : « Attendez une seconde. »

Et il s’est engouffré dans la salle d’où il venait de surgir.

De longues minutes se sont écoulées. De nouveau, j’ai songé à rebrousser chemin. Puis je me suis souvenu du montant de ma prestation. Et j’ai décidé de rester.

L’homme aux tempes dégarnies est revenu avec un autre homme. Pieds nus. Aucun des deux n’était rasé, et ils portaient des shorts de sport.

« Je crois comprendre qu’on ne vous a pas mis au courant, a fait le second.

— Il semble que non en effet.

— Quand vous a-t-on invité à donner cette conférence ?

— Aux environs de décembre.

— Wallah !

— Le 1er mai, la société a été liquidée », a dit le premier.

Il n’y avait aucun regret dans sa voix. Au contraire, elle laissait presque percer de la joie.

« Ils ont aussi licencié la directrice des ressources humaines et, du coup, il n’y avait plus personne pour vous informer, a dit le second.

— Pardon, mais s’ils ont fermé boutique, alors… que faites-vous ici ?

— L’équipe du lendemain, ont-ils déclaré à l’unisson.

— L’équipe du lendemain ?

— C’est comme quand on se sépare d’une femme », a répondu le premier, qui semblait habitué à ce genre d’explications, « il y a la fin, la séparation proprement dite, et les petites formalités suivant la fin : comptes bancaires, biens communs, ce genre de choses.

— Et pourquoi, ai-je questionné prudemment, a-t-on fermé la société ?

— Une entreprise au Canada a développé au même moment une technologie similaire, et elle nous a devancés, a dit le premier.

— Il y a eu une compétition pour le release, et nous l’avons perdue, a confirmé le second.

— Quatre-vingt-quinze pour cent des start-up échouent, a précisé le premier. C’est la quatrième start-up dans laquelle je travaille qui ferme.

— C’est peut-être à cause de toi, a ricané le second, tu portes la poisse !

— Non, c’est toi, a rétorqué le premier en repoussant légèrement le second de la main.

— Non, c’est toi, s’est insurgé ce dernier.

— Et donc, il ne reste plus que vous deux ? ai-je tenté pour mettre fin à ce duel en boucle.

— Non, pas du tout, a protesté le premier, il y a aussi Ravit. La directrice administrative. Je la réveille ?

— Comme vous voulez.

— Sinon, elle va nous en vouloir, en apprenant qu’il y a eu une conférence et que nous ne l’avons pas réveillée.

— Fais gaffe, mon pote, elle peut encore nous virer », a dit le second.

Et tous les deux ont éclaté d’un rire déchaîné, trop déchaîné.

Ravit est arrivée. Sans qu’on la réveille. Sur le crâne, étrangement, elle arborait une tiare de plumes de chaman indien. Spectacle étrange, sans aucun doute. Mais, à ce stade, je gardais une réserve de bon ton.

« Vous avez un PowerPoint ? » a-t-elle lancé.

J’ai dit que non.

Elle m’a demandé si je voulais une bouteille d’eau, et j’ai acquiescé. Elle s’est donc rendue au distributeur placé dans un coin, l’a branché à une prise, a introduit une pièce et est revenue avec une bouteille de vin rouge.

J’ai traîné une chaise prélevée dans l’espace vide, l’ai retournée et me suis assis à califourchon.

Les deux hommes, Ravit et la tiare de plumes se sont installés devant moi en demi-cercle.

J’ai avalé une longue gorgée de vin.

Le premier a consulté sa montre et a dit : « Vous avez vingt minutes maximum, nous devons avoir fini à quatorze heures.

— Quatorze heures, c’est foot time, a expliqué le second.

— Et notre partie de foot, c’est top priority », a renchéri Ravit.

J’ai posé les livres sur le sol. Je les ai placés devant moi dans l’ordre chronologique de publication, de droite à gauche, puis j’ai changé d’avis, je les ai mis de côté, j’ai avalé encore un peu de vin, et j’ai commencé à leur parler du livre que je n’ai jamais publié. Et que je n’avais jamais évoqué devant quiconque.

J’ai travaillé sur cet ouvrage pendant plus d’une année, leur ai-je révélé. J’en étais à la page deux cent sur l’ordinateur, soit environ trois cents pages sur papier. Le titre était « Comptes », et ce roman traitait d’une tension sexuelle électrique entre un jeune homme et une jeune fille. Tous les deux habitent le même appartement et sont très attirés l’un par l’autre, mais, pour différentes raisons, il leur est interdit de passer à l’acte. Dans mon projet originel, tous deux étaient censés enfreindre l’interdit dans les dernières pages du livre. Mais, au bout d’une année de travail, je ne supportais plus cette tension sexuelle entre les deux personnages. Ils se désiraient tellement, et j’avais du mal à les retenir, aussi, j’ai décidé de sauter le pas : rédiger la scène finale avant terme, me libérer, ainsi que mes héros, de toute cette frustration, puis de mettre cette scène de côté jusqu’à ce qu’il soit temps de l’inclure dans le roman. Et c’est ce que j’ai fait : j’ai rédigé quinze pages d’ivresse des sens, une longue scène érotique, dans le moindre détail et, à dire vrai, j’ai connu une semaine de travail très jouissive, sauf qu’au moment où je l’ai achevée il est arrivé quelque chose de très problématique : j’ai perdu tout intérêt pour ce livre. Totalement. J’ai tenté de me contraindre à lutter contre ça, de me reprendre, de continuer à écrire. Mais, au milieu de tous ces efforts, j’ai ressenti une fatigue si extrême qu’une fois ou deux je me suis endormi en pleine besogne, j’ai vraiment piqué du nez sur le clavier. Au bout d’un mois, je me suis vu contraint d’avouer : cet ouvrage ne sera pas terminé. Plus d’une année de travail a été jetée à la poubelle.

« Au moins, vous avez fait Save ? m’a interrogé Ravit en agitant ses plumes.

— Pour être franc, j’ai fait Delete. Puisque je n’en voulais plus, autant aller jusqu’au bout.

— Mais c’était quoi, le bug ? le premier a-t-il exigé de savoir.

— Le bug ?

— Quelle était l’erreur dans ce bouquin ?

— Oui – le second a volé au secours du premier –, comme si… de la manière dont vous le racontez, on a l’impression que, si vous n’aviez pas rédigé prématurément la scène de sexe, tout aurait été super. Mais c’est des conneries, mon pote. C’est comme nous, quand on raconte que la société a calé parce que les Canadiens nous ont devancés.

— Parce que ce n’est pas exact ?

— Bien sûr que non ! Notre interface utilisateur était compliquée et pas du tout ergonomique, la leur était plus user friendly. C’est comme ça qu’ils ont réussi à recruter des clients payants. Pas nous. Voilà la véritable histoire. C’est pour ça que quatre-vingts employés se sont retrouvés sur le carreau.

— On doit toujours se demander, a précisé le premier, ce qui se cache derrière une explication officielle. Bref, pourquoi vous avez enterré ce livre. Sinon, comment vous allez apprendre pour la prochaine fois ?

— Chaque crise offre une opportunité, a décrété Ravit. Puis elle a détaché une plume de sa tiare et l’a fichée entre ses dents comme si c’était un couteau.

— Lorsqu’une porte se ferme, une autre s’ouvre, a philosophé le premier.

— Foot time ! » a trompeté le second.

Ils se sont levés et ont empilé leurs chaises au fond de la salle. J’ai fait de même.

Le premier a posé sur le sol un ballon de foot miniature, de la taille d’une balle de tennis, et a intimé au second de se placer de l’autre côté du couloir. La partie allait commencer, et ils semblaient avoir déjà oublié les secrets de fabrication d’un livre.

Ravit m’a accompagné jusqu’à l’ascenseur en suivant un dallage de briques jaunes et m’a dit : « Merci, les gars ont reçu énormément d’added value. Je n’ai pas lu vos livres mais, désormais, je vais totalement envisager l’éventualité de le faire. »

L’ascenseur descendait lentement jusqu’au hall d’entrée. Au vingtième étage, il s’est brusquement arrêté.

Et un crabe énorme est entré. Si un crabe de plage fait, disons, un corps typographique de 10, celui qui a fait irruption dans l’ascenseur faisait au moins un 72.

Ses pinces rouges se déployaient le long des parois de l’appareil, et j’avais l’impression qu’il me regardait à l’aide de ses antennes. J’ai rivé mon regard sur le miroir afin de ne pas établir un contact visuel entre nous et, pour la première fois, je me suis pris à suspecter que je n’étais pas dans la réalité.

L’ascenseur s’est arrêté au dix-huitième étage (ce n’est que plus tard que j’ai élucidé la signification de ces chiffres), le crabe s’en est allé de sa démarche latérale et, à sa place, est entré Yoram Sirkin et quelques costumes trois pièces. Ils parlaient anglais entre eux, et l’un d’eux, ressemblant à Ari-avant-la-maladie et tenant à la main un petit matelas, a répété plusieurs fois, sur le même ton qu’Ari-après-la-maladie avait employé pour me demander de l’aider à cesser de souffrir : « Start-up nation. Start-up nation. Start-up nation. »

Jusqu’à ce que l’ascenseur parvienne au douzième étage, il a répété Start-up nation huit fois. Chaque fois, ça paraissait plus désespéré que la précédente. Et la huitième, c’était un cri à fendre l’âme.

Au douzième étage (l’étage de la bat-mitsva), ils sont sortis, et Dikla est entrée. Vêtue de sa robe marron.

Elle s’est approchée de moi et m’a longuement embrassé, comme avant. Ensuite, elle a ouvert ma braguette et a glissé sa main, mais avant que nous ayons eu le temps d’aller plus loin l’ascenseur a stoppé. Et elle en est sortie sans dire un mot. Et personne n’a pris sa place.

L’ascenseur a vacillé violemment. Comme s’il avait du mal à se remettre de son départ. Puis il a continué à descendre. À chuter.

Longtemps.

Trop longtemps.

Lorsque je suis enfin arrivé dans le hall, les portes se sont ouvertes directement sur un abîme de couleur blanche. Et, dans le fond, Mayan de la route de la Mort me faisait signe.

 

Croyez-vous en Dieu ?

Non, mais j’ai tendance à croire au karma : si l’on commet quelque chose de mal, cela a des conséquences, et si l’on pratique le bien, ce bien nous est rendu. Ce n’est jamais aussi automatique, bien sûr. Le destin est beaucoup plus hasardeux. Et la plupart de ses boomerangs sont occultés. Tenez, voici, par exemple, une histoire. Non de moi mais de R. (lettre inventée), qui m’a abordé, après une rencontre avec des lecteurs à Kfar Saba, par ces mots : « Vous avez dit que vous étiez un chasseur d’histoires, n’est-ce pas ? Eh bien, j’en ai une pour vous. Vous voulez l’écouter ? »

Elle portait un pull trop grand de plusieurs tailles, chaussait des lunettes aux verres épais et des New Balance noires. Son ton était pragmatique. Presque commercial. Et son regard, quelque peu las. Rien dans son apparence ne paraissait scandaleux. Cependant, cela me plaisait qu’elle ait dit « écouter » et non « entendre », aussi l’ai-je invitée à s’asseoir sur un banc à l’extérieur de la bibliothèque.

Là, j’ai découvert que R. avait entretenu, un jour, une liaison.

Non une simple histoire d’amour, mais une relation sadomaso.

Elle rencontrait deux fois par semaine un homme à la mâchoire carrée dans le parking souterrain de l’immeuble Silver, au quartier de la Bourse à Ramat Gan, et là, ils s’infligeaient des sévices mutuels jusqu’à la jouissance ou jusqu’à ce que l’un d’eux prononce le mot « Raanana ». Leur nom de code. Afin de signaler que la douleur dépassait le stade où elle était excitante et qu’il fallait se calmer, ils disaient « Raanana ».

Au début, R. pensait pouvoir mener de front sa vie aventureuse dans ce parking souterrain et son existence normale au troisième étage de l’immeuble dans le Kfar Saba verdoyant, sans que l’une n’empiète sur l’autre. De surcroît, parfois, elle ressentait que ces deux vies parallèles se complétaient. Et que l’une enrichissait l’autre.

Mais, alors, les douleurs du mari de R. ont commencé.

Il ne parvenait pas à les localiser. Parfois, il croyait que c’était dans le ventre. À d’autres moments, dans le dos. Et parfois, elles grimpaient jusqu’à sa gorge.

En tout cas, elles étaient très fortes. Au point que, la nuit, il ne pouvait plus fermer l’œil. Il avait essayé de prendre des antalgiques – en commençant par certains vendus sans ordonnance, puis par d’autres en exigeant une –, mais en vain.

Il ne restait plus qu’à effectuer des analyses. Mais elles n’avaient rien donné. On n’avait trouvé aucun résultat concluant. Aucune numération globulaire alarmante. Aucune tumeur. Aucune lésion d’un organe interne.

Les médecins se le renvoyaient les uns aux autres et, dans un premier temps, chaque nouveau praticien remettait en cause sans vergogne le professionnalisme et le bon sens du précédent, puis devait avouer qu’il n’avait aucune idée de l’origine du problème.

Entre-temps, l’homme à la mâchoire carrée s’était rendu à l’étranger. Afin d’assister à un congrès professionnel. Et, durant les deux semaines pendant lesquelles ils ne s’étaient pas vus, une baisse sensible des douleurs du mari s’était produite.

R. n’avait pas saisi sur-le-champ le rapport de cause à effet.

Il avait fallu d’autres rencontres dans le parking souterrain de l’immeuble Silver, après le retour de l’étranger de Mâchoire Carrée, et d’autres visites aux urgences de l’hôpital Ichilov, alors que les douleurs de son mari avaient de nouveau augmenté, pour qu’elle comprenne.

Continuer : partie 2 sur 3