La dernière interview
Harcèlement
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Le moteur a rendu l’âme dans la montée de Jérusalem ? La malédiction d’Oren de Hadera.
Le Hapoël a perdu sur le site de paris sportifs Debuzzer ? La malédiction d’Oren de Hadera.
Ari a un cancer du pancréas ? La malédiction d’Oren de Hadera (c’est ce qu’il m’avait dit au téléphone en m’annonçant les résultats de ses analyses. Je m’étais tu. Je ne savais quoi dire en de pareilles circonstances. Et il avait ajouté : « La malédiction d’Oren de Hadera frappe une fois encore, mec. »).
Rêvez-vous de vos personnages ?
Attends ! Il y a encore quelque chose que je dois avouer, mais je ne peux simplement pas le coucher par écrit. D’un coup. À la première personne. Il existe des limites à la sincérité. Même dans cette interview. Alors, je vais faire ce que je fais habituellement…
HARCÈLEMENT
Ce n’est qu’au bout de quelques secondes qu’il la reconnaît. Et même alors, il n’est pas sûr qu’elle l’ait reconnu. Si elle l’a identifié d’emblée à cause de son nom, ou lorsqu’il est entré dans la pièce. Ou lorsqu’il s’est assis. Son visage ne trahit rien. Elle ne rougit pas. Ne bégaie pas. Elle continue à lui poser des questions et à tapoter sur son clavier tandis qu’il répond.
Elle était sous ses ordres. Il était lieutenant. Une petite unité des Transmissions. Quatre baraquements dans la base de Tsrifine. Une allée dallée serpentait entre les baraquements. Un distributeur d’eau en panne, de longues pauses d’après-midi, des astreintes jusque tard dans la nuit pendant les alertes opérationnelles.
L’une de ces nuits-là, il lui avait semblé que le regard de la soldate exprimait une sorte d’encouragement. Et peut-être que son regard exprimait vraiment un encouragement. Qu’est-ce que ça change…
Maintenant, son regard est prosaïque.
Elle le questionne : « C’est écrit là que vous êtes étudiant en maîtrise. Vous n’avez pas encore fini ? »
Il répond : « J’ai déjà présenté mon mémoire. J’attends juste la validation officielle. »
Elle demande : « Où habitez-vous ? C’est quoi, cet indicatif téléphonique, 04 ? »
Il répond : « Benyamina. En train, ça ne prend pas plus d’une demi-heure, d’ici. »
Elle hoche lentement la tête. Comme si ses réponses la laissaient sur sa faim.
*
Il a commencé à la déposer, le vendredi, devant sa maison à Beït Hanane. Jurant que c’était sur son itinéraire, mais tous les deux savaient que ce n’était pas le cas. En route, ils bavardaient sur un ton totalement différent de celui de la semaine, à la base. Elle lui avait avoué qu’elle écrivait des poèmes et des nouvelles, sans avoir le désir de devenir romancière – métier trop égocentrique. Il lui racontait que, depuis la mort de sa mère, chez eux, il n’y avait plus de repas de sabbat et que son père était devenu dépendant, vraiment intoxiqué, au Coca-Cola. Le trajet était très court, trop court, et, à l’arrivée, elle s’attardait quelques secondes dans le véhicule, comme si elle attendait que quelque chose se produise, puis elle lui effleurait le bras, disant : « Attends un moment », et disparaissait. Ensuite, elle revenait avec un sac d’oranges sanguines de leur verger. Pour la route…
Elle porte encore sa longue chevelure. Même si quelques fils blancs s’y glissent. Mais elle n’enroule plus le bout de ses mèches autour du doigt comme lorsqu’elle s’interrompait pour réfléchir.
« Votre âge, remarque-t-elle, vous êtes conscient qu’il constitue un handicap ? La plupart des commerciaux sont des trentenaires. En outre, je dois vous avertir que nous ne recrutons pas de gens âgés de plus de cinquante ans. Cela n’arrive presque jamais. »
La mélodie de sa voix – songe-t-il – n’a pas changé.
« Mon âge présente aussi des avantages », se risque-t-il à objecter.
Elle redresse un peu ses lunettes, sans lui demander de détailler ses atouts.
« En plus, je reste jeune d’esprit… »
Elle ne sourit pas.
Elle avait dix-neuf ans, lui vingt et un. Deux ans de différence, guère plus. Mais lui était l’officier du service, et elle, simple soldate. Dans leur unité, il n’y avait pas de revues, et elle n’avait pas besoin de le saluer, mais la hiérarchie persistait concrètement dans de menus détails. Qui déjeunait au mess des officiers, et qui n’y mettait pas le pied. Qui possédait un ordinateur individuel, et qui n’y avait pas droit. Qui participait aux briefings avant les opérations, et qui préparait des documents et assurait la coordination, puis balayait le bureau en fin de journée avec des gestes de ballerine.
Maintenant, elle tape sur son clavier. Sans doute remplit-elle je ne sais quel formulaire standard. Est-il logique qu’elle ne le reconnaisse pas ? Certes, il a une calvitie. Et du ventre. Et, depuis un an, il porte des lunettes. Et, bien sûr, son nom, Elie, n’est pas vraiment rare. Et son patronyme a changé : Nirit et lui avaient décidé, lors de leur mariage, de forger, avec son « Gunther » à lui et son « Oren » à elle, le nom « Goren ». Pourtant, comment se fait-il qu’elle ne se souvienne de rien, tandis qu’il la fixe en train de pianoter sur son clavier de ses longs doigts, et que lui se souvienne de tout. La scène entière se recompose sous ses yeux.
Un vendredi, pendant leur trajet, il lui avait dit qu’ils devaient d’abord passer à son appartement en colocation, à Holon, où il avait oublié de prendre ses sacs de linge sale, et qu’il serait heureux qu’elle l’aide parce qu’il y en avait beaucoup. Ils étaient entrés dans l’appartement et, aussitôt, il lui avait demandé combien de sucres elle prenait dans son café. Elle avait répondu : « Non, merci. » Il lui avait demandé si c’était non merci pour le sucre ou non merci pour le café, et elle avait précisé : « Pour les deux. » Tout en restant debout. « Pourquoi tu restes debout ? Fais comme chez toi », lui avait-il proposé en la touchant pour la première fois. Il avait posé une main sur son épaule et l’avait guidée vers le canapé bleu, songeant : c’est comme je l’imaginais, ça arrive exactement comme je l’imaginais. Puis il avait gagné la cuisine et s’était préparé un café, deux fois, parce que, sous le coup de l’émotion, il avait versé deux cuillerées de sel dans sa première tasse.
De retour de la cuisine, il s’était assis tout près d’elle, sa jambe frôlant presque la sienne, avait avalé une gorgée de café et dit : « Tu es sûre que tu n’en veux pas ? » Elle avait fait non de la tête, et lui s’était penché et avait posé la tasse sur la petite table achetée à Daliat al-Carmel, puis, le cœur battant, avait posé le coude sur l’accoudoir du canapé et avait tendu le bras. Et saisi entre deux doigts une mèche de ses cheveux.
« Quelle est votre situation familiale ? l’interroge-t-elle brusquement. J’ai oublié de vous poser la question.
— Marié et heureux en ménage, sans compter trois filles ravissantes.
— Quel âge ont les filles ?
— Douze, quatorze et dix-huit ans. L’aînée entame son service militaire dimanche.
— Où ça ? »
Une lueur d’intérêt dans son regard. Ou n’est-ce qu’une impression ?
« Transmissions », répond-il. Avec un sourire. Songeant que si un muscle bouge maintenant, le plus infime, c’est un signe.
Son visage demeure impassible. Son corps, raide. Seuls ses doigts continuent à taper. Y a-t-il donc autant à taper ?
Alors, aussi, elle s’était raidie. Cependant, il continuait à enrouler sa mèche de cheveux blonds, à n’en plus finir, ayant du mal à se libérer du fantasme qu’il avait concocté pendant de nombreux mois, puis il avait fait glisser son doigt, comme dans son fantasme, le long de son cou, sur ses jolies clavicules, et entrouvert du doigt le col en Dacron afin de pouvoir suivre chaque ligne, et il ne s’était interrompu qu’au bout d’un long moment. Et il lui avait demandé si c’était agréable. Elle avait secoué la tête légèrement mais clairement. À droite puis à gauche. Il avait effleuré une dernière fois sa chevelure, puis avait ramené sa main dans son giron. Point final. Il ne s’était pas plaqué contre elle de force. Ne l’avait pas embrassée sur les lèvres. Ne lui avait pas arraché son uniforme. Au contraire, il s’était rejeté en arrière et avait liquidé son café refroidi, et elle avait arrangé son col de chemise. Ils étaient restés assis tous les deux, sans dire un mot pendant quelques instants, et il avait senti comment, outre l’amère déception et le désir de s’agenouiller pour lui demander pardon, la colère le submergeait. Bon, et tous ces petits frôlements, apparemment fortuits, pendant la semaine au bureau ? Et son corps penché au-dessus de son bureau, pour lui montrer des documents, tandis que sa chevelure lui fouettait le visage ? Et le ballet du balai en fin de journée, comme pour mieux mettre en valeur ses hanches étroites ? Et cette brève pause un peu avant de quitter son véhicule à Beït Hanane, attente dont il était persuadé qu’elle signifiait « embrasse-moi » ?
Maintenant, il lui demande de l’excuser : peut-il ajouter quelque chose ?
Elle rajuste ses lunettes et répond : « Je vous écoute.
— Je vais me montrer tout à fait sincère avec vous. Après avoir quitté mon dernier emploi, je n’imaginais pas que ce serait aussi difficile de trouver du travail dans cette branche. Vous avez mon CV. Vous serez d’accord qu’il est plutôt… étoffé. Pourtant, cela fait six mois que je passe d’un entretien à l’autre et, chaque fois, on me fait sentir qu’à cause de mon âge je ne suis plus… dans le coup. Ce qui est stupide. En marketing, ce n’est pas l’âge qui compte, mais la faim. Seule la faim est déterminante. Ce n’est pas votre avis, Rotem ? »
Ses lèvres frémissent légèrement au moment où il prononce son prénom. Et, pour la première fois, il soupçonne que le comportement de cette femme au cours de cette rencontre n’est qu’une énorme supercherie. Mais elle recouvre rapidement ses esprits et se remet à taper sur son clavier. Et lâche d’une voix dénuée d’émotion : « Ce que je pense n’a aucune importance. Ici, nous disposons de tout un staff pour prendre la décision.
— Mais vous avez une certaine influence, n’est-ce pas ?
— J’ai une certaine influence.
— Dans ce cas, vous pourriez peut-être faire passer le message – sa voix lui semble trop aiguë, trop implorante – que je suis disposé à travailler dur. Que si vous me faites confiance je fournirai des résultats.
— Je promets de transmettre le message », dit-elle avec un léger sourire. Infime. Qui ressemble davantage, se dit-il, à un rictus narquois. Puis elle consulte sa montre. Plus exactement, elle lève le bras portant sa montre afin qu’il remarque qu’elle la consulte.
Il comprend l’allusion :
« Bon, et alors maintenant, don’t call us, we’ll call you ?
— Vous allez recevoir un mail, réplique-t-elle en se levant. Dans une semaine, deux au maximum. »
Lui aussi se lève, et elle l’accompagne jusqu’à la porte. Avant de sortir, il songe à ajouter quelque chose à propos de ce qui s’est passé autrefois. Mais il n’est pas encore certain qu’elle mente et il craint de saboter ses chances – si minimes soient-elles – d’obtenir ce poste. Alors, derrière ses lunettes, il fixe ses yeux, eux aussi derrière des lunettes, et dit : « Merci pour… le temps que vous m’avez consacré. »
Que pouvait-il ajouter ? se justifie-t-il dans l’ascenseur. Qu’il était désolé ? Qu’il la priait de l’excuser ? Après tout, qu’est-ce qui s’est passé ? Un imbroglio. Guère plus. Des indices mal interprétés. Il n’avait que vingt et un ans. C’est à peine s’il avait eu une histoire d’amour jusqu’alors, et elle n’était pas vraiment sérieuse. Il ne comprenait rien à rien. Et même aujourd’hui si, qu’à Dieu ne plaise, Nirit le quittait et qu’il devait tout recommencer de zéro il serait de nouveau perdu dans ce genre de choses. Confus et désemparé. Il buterait et chuterait.
En sortant du parking, il se souvient du dernier trajet jusqu’à Beït Hanane.
Après un silence plus ou moins long, elle lui avait demandé de la ramener chez elle. Il l’avait questionnée : « Ça ne te dérange pas que je termine mon café ? » Elle avait fait non de la tête et s’était écartée. D’un mouvement imperceptible, elle s’était déplacée de quelques centimètres sur la gauche. Il avait bu son café, lentement, exprès, songeant : quelle erreur ! Avec cette crainte : elle peut porter plainte contre moi.
Pendant tout le trajet jusqu’à Beït Hanane, ils n’avaient pas échangé un mot. Elle s’était collée contre la vitre, tandis que lui s’accrochait au volant comme à une planche de salut. Sur la route côtière, un bouchon agaçant ralentissait le trafic, et il avait mal à la jambe à force d’embrayer et de débrayer. À la radio, Dan Caner traduisait des chansons d’amour : « Mary Jane, ô mon Dieu, sans toi, je préfère la mort à ma vie, oh ! Carol, je t’aime, bien que tu sois cruelle envers moi, tu es mon destin, tu es mon bonheur, je partage avec toi ce qui me passe par la tête… » Un peu après Netanya, il lui avait semblé qu’elle pleurait mais, tournant la tête vers elle, il s’était aperçu qu’elle se mouchait simplement le nez. « Il y a d’autres mouchoirs dans la boîte à gants si tu en as besoin », lui avait-il dit, et elle avait répondu : « Non, merci. »
Arrivée enfin à Beït Hanane, elle s’était hâtée d’ouvrir la portière, avait tiré d’un geste sec son barda du siège arrière et enfilé une seule sangle sur son épaule au lieu des deux, s’était dirigée vers la demeure familiale. Et elle n’était pas revenue avec un sac d’oranges sanguines de leur verger.
Le dimanche, à la base, tous les deux avaient fait comme si de rien n’était. Il ne s’était pas montré cruel à son égard après l’incident. Il ne lui avait pas imposé de corvées, ne l’avait pas consignée quelques heures avant sa perm’, ne lui avait pas lancé de remarques cyniques en présence des autres soldats. Au contraire, il était resté prudent. Il réfléchissait à deux fois avant de lui demander de faire quelque chose pour lui, veillant à adopter le ton d’une demande, non d’un ordre. Ce qui est sûr, c’est que l’auto-stop pour Beït Hanane avait cessé. Et, lorsqu’ils se croisaient dans l’allée dallée entre les baraquements, il baissait les yeux. Et elle aussi. Parfois, il avait envie de lui dire quelque chose, sans savoir quoi.
Au bout de quelques semaines, à sa grande surprise, elle avait demandé sa mutation dans un autre service. Il n’avait aucune idée du motif qu’elle avait donné au commandant d’unité. Personne ne lui avait rien dit, en bien ou en mal. Personne ne l’avait convoqué à un entretien, ou ne l’avait fait passer en jugement, ou n’avait confronté leurs différentes versions. Un beau matin, elle s’était tout bonnement volatilisée.
Impossible qu’elle ne m’ait pas reconnu – il parvient tardivement à cette conclusion. Elle m’a reconnu – plutôt deux fois qu’une. Et elle n’a pas voulu me le montrer. Résultat : bien que j’aie toutes les qualifications requises pour ce poste, au plus haut point, il n’y a aucune chance que je reçoive de cette société un mail dans une semaine, deux au maximum. Aucune chance que je reçoive jamais une réponse tant qu’elle dirige leurs ressources humaines.
En fin de sabbat, tard dans la nuit, un mail atterrit dans sa boîte.
Elle a écrit depuis son adresse personnelle. L’identifiant n’est pas celui de la société.
Intitulé : À Elie de la part de Rotem. Personnel.
Dès qu’il lit les premiers mots, Bien sûr que je t’ai reconnu, il referme son ordinateur et se lance dans ce qu’il nomme une « inspection des chaussures » dans toute la maison. Ramasse toutes les chaussures éparpillées et replace chaque paire dans la chambre de son possesseur. Sa fille aînée est encore pendue au téléphone avec une amie, et il lui rappelle que demain, c’est le grand jour et qu’il ne faut pas se coucher trop tard, elle lui répond : « OK, Papounet », et poursuit sa conversation. Ensuite, il va tirer du sac de sa femme un paquet de cigarettes et un briquet, puis retourne à son bureau et rouvre son ordinateur.
Le lendemain matin, ils conduisent leur fille au centre de recrutement. Des phrases du mail de Rotem trottent dans sa tête. Sa version de l’histoire est si différente de ce qu’il imaginait.
Ils sont cinq dans la voiture en ce moment, en plein brouhaha. En l’honneur de l’événement, la conscrite se voit attribuer le droit de choisir la musique du trajet, à base de chansons d’Enrique Iglesias diffusées par son téléphone. Nirit verse une larme, et les filles se moquent de son éternelle sensiblerie. À leur arrivée au centre de recrutement, il s’avère que les petites ont préparé pour leur grande sœur un sac plein de cadeaux qui l’aideront à survivre à sa première nuit, elles le lui remettent, puis toutes les trois s’étreignent en pleurant, et Nirit et lui les regardent, à l’écart, heureux devant cette scène touchante. Au moment même où sa fille grimpe dans le bus, il réussit enfin à s’isoler avec elle pendant quelques secondes. « Prends soin de toi », dit-il en posant une main sur son épaule. Et elle rit : « Je vais servir dans les Transmissions, Papa, qu’est-ce que je risque ? De recevoir un classeur de directives sur la tête ?
— Non, vraiment – il l’enlace soudain, trop fort – prends soin de toi, fillette.
— OK, Papounet. »
Elle se dégage de son étreinte à grand-peine et glisse avec un sourire : « À condition que toi aussi ! »
Une semaine plus tard lui parvient le message officiel.
À l’attention de M. Elie Goren,
Nous vous remercions de nous avoir contactés.
À notre grand regret, après avoir examiné votre CV et vos qualifications telles qu’elles
transparaissent de notre entretien individuel, votre profil ne correspond pas à nos besoins.
Nous vous souhaitons de réussir dans la suite de votre parcours. Avec nos salutations distinguées,
Rotem Ashkénazi, directrice des ressources humaines.
Vous arrive-t-il de rêver de vos personnages ?
Jadis, j’en ai rêvé.
Aujourd’hui, je rêve que des militants du mouvement de boycott d’Israël se lèvent comme un seul homme pendant une séance de lecture d’un de mes livres, montent l’un après l’autre sur la scène et me lynchent à l’aide de stylos, tandis que j’essaie désespérément de les convaincre que j’ai toujours été opposé à l’occupation et que l’essence de l’écriture incarne la tentative de donner une voix à autrui.
Êtes-vous favorable à l’accord de paix « deux États pour deux peuples » ?
Je refuse de répondre à cette question. J’ai écrit des livres, je veux parler de mes livres. Je ne suis pas non plus naïf, je sais comment cela fonctionne. Il y a toutes les chances que le titre de l’interview soit extrait de ma réponse à cette question, plutôt que de réponses en rapport avec mes ouvrages. Je ne comprends pas pourquoi les écrivains sont toujours obligés de donner leur opinion sur des sujets politiques. Même après une nuit d’insomnie parce que leur épouse est rentrée tard, très tard, tard au point que c’en est préoccupant, d’une soirée passée en compagnie d’une amie, et que, ces derniers temps, ils se retrouvent avec davantage de points d’interrogation que d’exclamation concernant leur vie. Que faire ? Nous ne sommes pas tous Amos Oz. Nous ne sommes pas tous toujours concernés et disposés à fournir une réponse suprêmement élaborée à chaque question. Ce qui ne signifie pas que je ne vais pas répondre à cette question, en fin de compte. Mais à ma manière. Bien sûr que j’y répondrai. Je n’ai pas envie d’y répondre, mais j’ai encore moins envie qu’on pense que j’évite d’y répondre.
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Vous heurtez-vous à des critiques à l’étranger du fait que vous êtes Israélien ?
Mon père m’avait mis en garde, je ne peux pas le nier. Je lui avais écrit de Singapour que je me baladais toute la journée avec un accompagnateur que le festival m’avait assigné, et il m’avait répondu : « Par expérience personnelle, il est probable qu’il soit un agent de leur police secrète. »
« D’où tu tires ça ? lui avais-je écrit. C’est un garçon si charmant. Du genre, la raie de côté. Il écrit des poèmes pour le plaisir. »
« Il est possible que tout ce qu’il te raconte sur lui-même soit véridique, avait-il répliqué. Mais il se peut aussi que cela ne soit pas le cas. »
Mon père avait séjourné à Singapour dans les années 1980. Comme conseiller de l’unique université du pays aux fins d’améliorer le système de sélection, et il en fut expulsé honteusement après qu’au cours d’une conversation privée il eut exprimé son soutien à l’unique opposant du pays.
« En tout état de cause, je te suggère de peser tes paroles », avait-il insisté dans son dernier message.
Mais, moi…
Les compliments qu’on déversait sur moi en tant qu’Israélien m’étaient montés à la tête.
En général, je me vois contraint de me tasser sous les accusations. De confesser des injustices. D’accompagner d’un regard mélancolique les militants de BDS qui quittent la salle au début de ma conférence. Et voilà que soudain…
« Start-up nation. Jewish innovation. Nobel Prize sensation… »
Et la nourriture. Comme ils sont délicieux au palais, ces mets inconnus ! On trouve là-bas de petits marchés avec des étals de cuisine où, dans chacun d’eux, l’on nous sert un seul plat, un seul, mais quel plat ! Et l’alcool. On sert une boisson du nom de « Singapore sling » et, après quelques verres, on est tout simplement…
Sans doute, à cause du Singapore sling, ai-je discuté de la démocratie avec mon accompagnateur. Jusque-là, je me montrais prudent, même lorsqu’il critiquait lui-même le régime (le prix des voitures, répétait-il, le prix des voitures) mais, au bout du quatrième verre, je lui ai dit : « Il n’existe pas de start-up nation sans démocratie. N’importe quel professeur qui souhaite encourager la créativité et l’originalité de ses élèves sait que la première règle est de susciter dans sa classe une atmosphère d’ouverture d’esprit, de tolérance, d’écoute : pas l’ombre d’une crainte. Vous comprenez… »
Je lui ai assené ma doctrine. (Ô hubris !)
« Vous pouvez envoyer des délégations en Israël et faire venir des spécialistes israéliens pour vous conseiller, tout cela est bel et bon, mais tant que vous n’aurez qu’un parti unique, et un seul journal, vous ne pourrez jamais être vraiment inventifs. Vous comprenez ? Il n’existe pas de créativité sans liberté. »
Cette même nuit… Pour être précis : à quatre heures et demie du matin…
La porte de ma chambre d’hôtel s’est ouverte, et deux Chinois ont fait irruption, une grosse arme au poing.
Ils se sont montrés courtois de la manière la plus oppressante. À les en croire, ils débarquaient pour me conduire à l’aéroport.
« Mais, messieurs, ai-je protesté, mon vol est dans deux jours ! » (À quel point la protestation d’un individu en pyjama peut-elle paraître sérieuse ?)
« Votre vol a été avancé », a dit le plus grand des deux, qui était cependant plus petit que moi d’une tête, mais il tenait un pistolet, et moi, j’avais ma Shira de six ans et ma Noam de deux ans qui m’attendaient à la maison.
J’ai donc obtempéré.
« Faites vos bagages », m’ont-ils ordonné. Et j’ai obéi.
(Je me souviens d’avoir jeté tous mes vêtements en désordre dans la valise, et je sentais que, ce faisant, je leur inspirais du mépris.)
« Vérifiez que vous n’avez rien oublié… »
J’ai donc vérifié.
(Je me souviens que, dans la douche, sur le porte-savon, j’avais laissé une brosse à dents. Je l’ai prise.)
« Remettez-nous votre passeport, s’il vous plaît. »
Je le leur ai donné.
(Je me souviens que la sueur coulait dans mon cou. Des gouttes imprégnaient ma chemise.)
Nous sommes passés par le hall de l’hôtel – moi tenant ma valise, escorté des deux côtés. Le concierge a plongé son visage sur son clavier. Le portier a ouvert la porte bien avant notre passage.
Je me souviens du trajet. Le silence dans la voiture. En général, j’engage la conversation avec les gens. Je le fais toujours. Cette fois, il était clair qu’il n’y avait aucune chance. La Hyundai banalisée filait sur les routes de la métropole. Nous sommes passés au large des jardins botaniques tropicaux et de gratte-ciel dont les toits étaient reliés par une promenade semblable à un navire. Un architecte israélien avait conçu ces tours extraordinaires. Moshe Safdie. Tous ceux que je rencontrais à Singapour signalaient ce paquebot aérien de Safdie comme un exemple de plus de la créativité du peuple juif.
Sauf les agents secrets qui, eux, n’ont émis aucune remarque.
Ils se taisaient encore en m’accompagnant à travers le sas contournant le comptoir d’enregistrement.
Et dans la file évitant le contrôle de sécurité.
La première et la dernière fois où ils ont ouvert la bouche, ce fut à la vérification des passeports. Le plus grand m’a remis mon passeport.
Et le plus petit a extrait une feuille de papier pliée de sa chemise et lu : « La république de Singapour vous remercie de votre visite et de votre contribution à l’enrichissement de notre culture et à l’exploration de voies nouvelles de réflexion. Cela étant, nous souhaitons vous signifier que tout séjour supplémentaire de votre part ou d’un membre quelconque de votre famille dans notre pays n’est pas envisageable et sera traité en conséquence. »
(C’était la première fois que quelqu’un faisait allusion au fait que les autorités avaient établi un lien entre mon père et moi. En fait, j’avais été repéré dès le début et soumis à la filature. Mais je n’y ai songé que plus tard. À ce moment-là, je ne désirais qu’une chose : prendre mon vol. Je n’ai jamais autant désiré embarquer dans un avion.)
Trois heures après le décollage, mon cœur battait encore la chamade. La dernière fois qu’il avait battu à ce rythme, c’était lorsque Shira avait reçu un coup à la tête en se cognant contre un coin de table et avait perdu connaissance pendant quelques instants.
Dans l’avion, de nombreux hébréophones étaient présents, mais je n’ai confié à personne l’incident de mon expulsion. Je crois que j’avais perdu temporairement confiance en l’être humain.
Cet accompagnateur, désigné par le festival, s’était conduit de façon si ouverte. En apparence.
Il m’avait montré ses poèmes.
Les poèmes d’un amoureux déçu. Dédiés à une jeune fille qui l’avait quitté pour son meilleur ami.
Et d’autres poèmes, plus originaux, dans lesquels il s’entretenait au téléphone avec son père défunt.
Je ne me souviens pas de vers en particulier, mais du thème : chaque année, le jour de l’anniversaire de son fils, le père l’appelle de sa sépulture pour le féliciter et prendre de ses nouvelles. Chaque conversation avait droit à son poème, et chaque poème révélait les changements intervenus dans la vie du fils pendant cette année-là. Et comment, le temps passant, il ressemblait de plus en plus à son père. Presque à son corps défendant.
« Vous comprenez, m’avait expliqué mon guide, tandis que nous étions penchés tous les deux sur le cahier de poésie, dans notre culture, la frontière qui sépare les morts des vivants est plus floue. Et, parfois, elle n’existe pas. »
C’est dingue, m’étais-je dit dans l’avion, de se faire avoir si facilement.
J’avais avalé deux somnifères d’un seul coup et j’avais dormi jusqu’à l’atterrissage.
La première personne à qui j’avais parlé (je me souviens de moi, debout devant la boutique de cadeaux dans le hall d’accueil des passagers, téléphone collé à l’oreille), ce fut mon père.
« Je t’avais averti…
— Tu as raison.
— Alors, pourquoi les as-tu provoqués ?
— Je ne pensais pas que je les provoquais, Papa. Ce garçon, mon accompagnateur… à la raie de côté, il écrit des poèmes. Je m’en souviens. Je n’ai pas soupçonné un instant que…
— Ce sont les gens qu’ils sélectionnent pour ce genre de missions, des types qui inspirent confiance.
— Bon, l’essentiel, c’est que je sois là, n’est-ce pas, Papa ?
— En effet.
— Tu sais, brusquement j’apprécie la liberté d’expression dans notre pays.
— C’est vrai.
— Le fait qu’on puisse critiquer librement, sans crainte.
— Pour le moment…
— Pourquoi “pour le moment” ?
— Laisse tomber, je viens te chercher, fiston ?
— Non, tout va bien, je vais prendre un taxi.
— Appelle ta mère quand tu seras rentré, d’accord ? Mais ne lui raconte pas l’incident. Déjà qu’elle souffre du cœur. »
L’incident de Singapour s’est déroulé il y a des années et, en mon for intérieur, j’avais décidé de ne rien écrire là-dessus, ni même de le raconter. Et c’est ainsi qu’il est demeuré à l’écart de ma vie, telle une ferme isolée en plein champ.
Mais il n’y a pas que les individus qui changent avec le temps. Les pays aussi. Car je viens d’avoir une conversation, il y a quelques heures : le professeur de lettres du collège Yitzhak Rabin à Ness Tsiona m’a téléphoné. A commencé par des compliments. Dit à quel point ses élèves étaient excités à la perspective d’une rencontre avec moi, le lendemain. Raconté qu’ils avaient préparé des questions et qu’il me les imprimerait. Et alors, après m’avoir expliqué où je pourrais me garer, il a lâché, d’une voix trahissant un réel effort : « Écoutez, j’ai une demande à vous faire. Plus exactement, la directrice a une demande que je vous transmets : si possible, pardonnez-moi, n’évoquez pas de sujets controversés. Politiques, je veux dire. Il vaut mieux pour nous tous que vous vous cantonniez au domaine littéraire : famille, amour, paysages d’enfance… Vous savez bien. Et vos critiques, gardez-les pour des circonstances plus propices. Cette période est très sensible, vous comprenez ? Nous venons de demander un supplément budgétaire au ministère de l’Éducation. Et je me suis laissé dire que l’inspecteur, qui est un ami intime du ministre Sirkin, doit assister à votre prestation, et nous ne souhaitons irriter personne, surtout en ce moment. Vous me comprenez, n’est-ce pas ? »
Mon père m’avait mis en garde. Impossible de le nier.
J’ai suivi les cours de votre père à la fac. Que devient-il ? Pouvez-vous lui transmettre le bonjour de Hanita Brodsky ? J’espère qu’il se souvient de moi.
Chère Hanita, mon père se rend à la plage Dado chaque samedi à six heures du matin. Il aime nager dans l’eau glacée. Pour ma part, je déteste me baigner dans l’eau glacée mais, lorsque nous venons à Haïfa pour le sabbat, je l’accompagne, parce que j’aime m’attabler avec lui au restaurant Kadarim après son bain.
À l’âge de quarante-neuf ans, il a eu une crise cardiaque, mais il s’en est remis et a continué à jouer au basket une fois par semaine, chaque jeudi. Pourtant, je me fais encore du souci quand il s’enfonce dans les vagues, et je ne le lâche pas des yeux afin d’être sûr qu’il ne subisse pas une nouvelle attaque au beau milieu des flots. S’il échappe à ma vue plus d’une minute, je commence à paniquer et, une fois, il y a quelques années, j’ai alerté toute la plage et le maître-nageur parce que je craignais qu’il se soit noyé. En fin de compte, il avait nagé en direction d’une autre plage.
Aujourd’hui, la mer est envahie de méduses, aussi ne s’éloigne-t-il pas. Et moi, je peux m’installer sur le siège pliant qu’il garde toujours dans le coffre de la voiture – une pièce d’un équipement complet de plage – et suivre son tuba tout à mon aise. Je ne sais pas pourquoi il nage dans la Méditerranée avec un tuba et un masque, les fonds marins ici n’ont rien à voir avec ceux de Ras Burqa, mais j’ai appris à l’accepter, comme j’ai appris à accepter et à aimer d’autres fantaisies de sa part : le fait qu’il conserve dans le parking de la maison une moto sans l’utiliser. Qu’il joue aux échecs contre lui-même des samedis entiers. Qu’il refuse d’apprendre à se servir du traitement de texte Word et rédige ses articles au stylo à plume. Que sa villégiature préférée soit Tibériade.
Pendant des années, j’ai éprouvé une véritable hostilité à l’égard de mon père. J’ai cultivé en silence et avec obstination une sorte de colère. Et toute cette amertume, je l’ai déversée sur des figures paternelles dans mes romans. Mais, après que moi-même je suis devenu père, ses comportements qui me révoltaient m’ont semblé soudain plutôt compréhensibles : parfois il ne répond pas quand on s’adresse à lui ? C’est humain, son esprit est accaparé par les soucis du gagne-pain. Il séjourne à l’étranger pour de longues périodes ? Évident. Tout un chacun a besoin de s’aérer. Il impose une règle de droiture trop exigeante pour pouvoir être respectée ? Préférable à un père escroc. Il est incapable de jouir de l’ici et maintenant et se croit obligé de planifier sa vie et celle de son entourage ? Bon, cela continue à me rendre dingue…
Et, invariablement, des gens qui le connaissent, ont suivi ses cours, ont travaillé avec lui, servi à l’armée avec lui – pas seulement toi, Hanita – m’abordent à la fin des conférences pour déclarer : « Vous ressemblez terriblement à votre père, vous le savez ? » Et moi, je leur réponds : « Merci. » Ou : « Je le prends comme un compliment. » Cependant, j’ai toujours un léger mouvement de recul. Une réticence intime, à peine visible. Chacun de nous souhaite croire qu’il dispose de son libre arbitre. Et alors, ils demandent de ses nouvelles, et on peut sentir à leur ton le respect et l’affection qu’ils lui portent. Et moi, je réponds : « Très bien, merci », en songeant en mon for intérieur : j’ai de la chance de l’avoir pour père.
Mon père sort maintenant de l’eau. Son corps a l’apparence que le mien aura dans trente ans. Seule la cicatrice sur son torse demeure à vif, comme s’il avait été envoyé d’urgence hier à l’hôpital Rambam. Il s’éponge. Chausse ses lunettes. Clipse les verres solaires dessus. Me tend son portefeuille et me dit : « La commande habituelle ? »
À son retour des douches, la commande habituelle est déjà posée sur la table : deux expressos serrés. Deux sodas. Une assiette de labané. Une autre de houmous. Des pickles. Des oignons en tranches.
Il goûte à son café et m’interroge : « Quelles nouvelles de la petite Shira ? »
Aucune nouvelle, ai-je envie de lui dire. Depuis qu’elle a quitté la maison, elle ne m’adresse plus la parole, uniquement à Dikla. Au lieu de quoi, je réponds : « Tout va bien. Elle se sent bien là-bas, à Sdé-Boker. »
Il a envie de dire : quel genre de parents êtes-vous pour que votre fille vous ait fuis ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
Au lieu de quoi, il dit : « Parfait. Impeccable. »
Il avale une gorgée de café et me questionne de nouveau : « Comment va Arié ? »
Je ne sais pas pourquoi, il l’a toujours nommé « Arié ». Et je ne le corrige plus. Jadis, quand je n’avais pas beaucoup d’affaires, Ari et lui m’avaient aidé à déménager. Après avoir déballé la dernière caisse dans le nouvel appartement, mon père nous avait invités dans un restaurant du carrefour de l’Éléphant, qui a fermé depuis, et avait commandé pour Ari un second steak avec une autre brochette en lui tapotant l’épaule : « Mange, mange, tu le mérites, toi, tu es un ami sur qui on peut compter. »
« Pas terrible, je lui réponds. Je veux dire, les médecins ne sont pas… optimistes.
— C’est une maladie cruelle, lâche mon père avec un soupir.
— En effet…
— Tu vas le voir de temps en temps à l’hôpital, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, en ce moment, il est de retour chez lui, alors, je vais le voir là-bas.
— C’est important, parce que… »
Il s’arrête sur « parce que ». Et il rompt un morceau de pita. Qu’il trempe dans le houmous. Méfiance. En général, le houmous est pour moi et le labané pour lui. Et il ajoute du sucre dans son café, ce qui ne lui ressemble pas. Ce n’est qu’alors qu’il poursuit : « J’avais un ami, je ne sais pas si je t’en ai déjà parlé… »
Miki, je prononce son nom dans mon cœur. Et je songe : Grand-Père m’a raconté, Grand-Mère m’a raconté, Maman m’a raconté l’histoire de ton meilleur ami tué pendant la guerre du Kippour – et toi seul tu ne m’en as jamais parlé.
« Miki était avec moi au collège. Il est… mort à la Ferme chinoise, après le passage de nos troupes sur la rive égyptienne du canal de Suez. Et le sabbat avant sa mort, tous les deux, nous avions eu une permission… Il habitait dans la rue parallèle à la mienne. Et nous avions décidé que je ferais un saut chez lui dans la soirée.
— Oui.
— Je ne suis pas allé le voir.
— Oui.
— Si par hasard Grand-Mère t’a raconté cette histoire, elle t’a sûrement dit que je m’étais endormi.
— Tu ne t’étais pas endormi ?
— J’ai eu la flemme. Tu comprends ?
— Oui, Papa.
— Alors, voilà. Va voir Arié. Un autre café ?
— Non, Papa, merci, déjà que, la nuit, je n’arrive pas à m’endormir. »
Il appelle le serveur et commande un autre expresso. Ça non plus, ce n’est pas son genre, je me dis. Il demande de ses nouvelles au serveur. Comment ça marche, ses études ? Ce serveur est l’un des fils du patron du restaurant et, depuis que nous fréquentons ce lieu, c’est toujours lui qui vient prendre la commande. En ce moment, il évoque devant mon père un problème administratif à la fac, et mon père lui donne un conseil. Et lui fournit son numéro de téléphone, si besoin est. Il se montre toujours heureux d’aider, mon père. Je ne l’ai jamais vu se conduire de manière odieuse.
« Alors, pourquoi ne réussis-tu pas à t’endormir, fiston ? » me questionne-t-il après le départ du serveur.
Ma mère m’a raconté un jour qu’une des raisons pour lesquelles elle était tombée amoureuse de lui était sa capacité à reprendre une conversation au point précis où elle avait été interrompue.
« C’est comme ça, quoi, j’ai le sommeil léger, tu le sais bien.
— Comme ta mère.
— Reste à savoir qui m’a donné quoi. De toi, j’ai hérité le daltonisme, d’elle…
— Et… dis-moi autre chose, ça se passe bien avec Dikla ?
— Oui, bien sûr, pourquoi ? Parce qu’elle ne vient pas avec nous à Haïfa ? Tu connais Dikla, elle est toujours occupée.
— C’est vrai », dit-il – avec une nuance de doute.
Infime. Mais tout de même… Et je sais qu’il soupçonne que quelque chose ne va pas du tout entre Dikla et moi. Jusqu’à quel point peut-on dissimuler un secret aux parents, des psychologues de surcroît, et je sais que maintenant il se tourne vers la mer pour me laisser le champ libre, un espace pour lui confier ce qu’il se passe, et je soupçonne que l’histoire de Miki n’était que le stratagème d’un joueur d’échecs pour me faire me découvrir à cet instant, et je sais que, si je lui révèle que je suis plongé dans les tracas jusqu’au cou – j’ai raconté hier à Dikla qu’en fait il ne s’était rien passé en Colombie, que j’avais inventé une infidélité parce que je sentais qu’elle s’éloignait de moi et que je voulais l’ébranler, et elle m’a longuement fixé du regard et a lâché : « T’es cinglé, tu sais. Totalement cinglé » –, si je lui révèle tout ça, je pourrai profiter de sa sagesse, de son expérience, de sa générosité, de son bon sens et de toutes les qualités grâce auxquelles le regard des gens qui m’abordent à la fin des rencontres – le tien aussi, Hanita ? – brille lorsqu’ils parlent de lui, et je sais qu’il réagirait avec précaution et discrétion devant chaque détail intime que je lui révélerais, la médisance étant à mille lieues de son existence, et je sais que la fenêtre est très étroite car mon père est peut-être psychologue, mais non un être de silences prolongés ni quelqu’un d’insistant, et que, dans un moment, il va détourner son regard de la mer pour faire signe au serveur d’apporter l’addition et dire : « Ta mère doit sûrement nous attendre, il vaut mieux nous en aller » – je sais tout cela et, pourtant, motus et bouche cousue.
Pourquoi, à partir d’un certain âge, sommes-nous incapables de partager quelque chose de vraiment important avec nos parents, Hanita ? Parce que « l’homme abandonne son père et sa mère et ne forme qu’une seule chair avec sa femme », comme dit la Bible ? Ou, simplement, parce que nous ne souhaitons pas les inquiéter et les paniquer ? Ou alors, voulons-nous préserver chez eux notre image d’individu parfait, résistant aux épreuves, afin qu’elle se reflète dans leurs yeux lorsqu’ils nous regardent ? Ou peut-être n’est-ce que moi qui me tais devant mon père, Hanita, alors que, tandis que j’écris, des millions d’êtres humains dans le monde partagent avec leurs parents, sans aucune hésitation, tout ce qu’ils ont sur le cœur ?
Sur le trajet de retour vers le Carmel, nous avons parlé de la bat-mitsva de Noam et de cinéma. Mon père aime aller voir des films puis les disséquer à l’instar d’un critique chevronné. Les seuls films qui réussissent à l’enthousiasmer sont les films d’action. Précisément parce qu’ils n’affichent aucune prétention de qualité.
À la fin, je l’ai questionné à ton propos, Hanita. Il ne se souvenait pas de toi, mais n’y vois aucune offense. Ma mère est responsable de la mémoire longue chez nous et, en effet, je l’ai interrogée à ton sujet, et elle m’a répondu aussitôt : « Hanita Brodsky, et comment ! » Elle m’a dit que tu avais suivi les cours de statistiques de mon père, elle m’a parlé de ton petit ami de l’époque, et même de ta manière de t’habiller – bref, mes parents te transmettent leur meilleur souvenir.
Quand votre livre sera-t-il adapté au cinéma ? En le lisant, je voyais déjà le film qu’on pourrait en tirer.
« Quel livre ! s’était-il exclamé en hochant la tête, comme incrédule. Quel livre ! J’ai commencé à le lire dans la boutique duty free et je ne l’ai pas lâché durant tout le vol.
— Merci. Sincèrement, merci.
— Dès que je l’ai terminé, j’ai dit à ma femme : je vois déjà le film !
— Vraiment ?
— Elle ne m’a pas entendu, elle s’était endormie.
— Ma femme aussi s’endort en avion.
— Votre écriture est si… imagée. Et les dialogues ? Un pur plaisir.
— Je suis heureux que ce soit votre avis.
— Entre nous, on pourrait tourner dès demain.
— Magnifique.
— Il y a juste un petit détail.
— Oui ?
— Il faudrait peut-être déplacer l’intrigue à Jérusalem.
— Jérusalem ?
— À cause de la subvention spéciale du Fonds de Jérusalem accordée aux films tournés dans la ville.
— Mais…
— Et l’héroïne – vous seriez opposé à ce qu’elle soit allemande plutôt qu’israélienne ?
— Pourquoi ?
— Ça permet une coproduction avec la société allemande qui a coopéré avec nous sur Souvenirs d’amour de Sobibor.
— Mais…
— Qui, je le dis en passant, a été sélectionné au Festival de Cannes.
— Excellent, mais…
— Avez-vous un costume et une cravate ?
— Oui, pourquoi ?
— Vous en aurez besoin pour fouler le tapis rouge à Cannes. Dans deux ans.
— Mais…
— J’ai comme l’impression que quelque chose vous chiffonne.
— En effet. Comment l’héroïne pourrait-elle être allemande alors qu’elle rencontre le héros pendant leur service militaire dans la Marine ?
— Chaque problème trouve sa solution.
— Comment ça ?
— À quoi servent les scénaristes sinon à résoudre ce genre de choses ?
— Je ne vois pas comment les scéna…
— Eh bien, un exemple très simple : l’Allemagne fournit bien des sous-marins à Israël, n’est-ce pas ?
— Admettons.
— Eh bien, un beau jour, le héros se trouve sur le quai, et le sous-marin de l’Allemande émerge des flots. Comme Bo Derek.
— Vous n’avez pas dit que ça se déroulait à Jérusalem ?
— Et alors, pas de problème. Elle se rend au Mur. Lui est soldat, en faction sur le site.
— Mais…
— Et comme ça nous pourrons décrocher une bourse du Fonds d’aide.
— Le Fonds d’aide ?
— Ils soutiennent des films à contenu juif.
— Mais…
— J’espère que cela ne vous dérange pas si j’ai déjà appelé les agents de Gal Gadot ?
— À quel sujet ?
— Comment ça “à quel sujet” ? Le rôle principal, voyons. Je leur ai envoyé le livre.
— Mais…
— Avez-vous une idée de l’impact commercial si elle y participe ?
— Mais… l’héroïne… est une adolescente menue et timide.
— Oui, elle est menue et timide. Dans le livre.
— Et dans le film ?
— Ce sera Gal Gadot.
— Je ne sais pas…
— C’est quoi, ce “je ne sais pas” ?
— Je sens que le rapport entre le livre et le film est des plus lointains.
— Vous désirez un verre ?
— Non, merci.
— Pardonnez-moi si je vous le dis comme ça, franchement, mais vous devriez lâcher du mou.
— Lâcher du mou ?
— C’est un art différent, le cinéma. Avec ses propres lois.
— Certes, mais…
— Nous avons déjà travaillé avec un écrivain comme vous, fidèle à l’original. Vous ne voulez pas savoir comment ça s’est terminé.
— Que proposez-vous, en fait ?
— Rentrez chez vous, réfléchissez-y pendant votre sommeil et, demain, revenez pour signer un contrat.
— Je ne suis pas sûr de…
— Ah, oui, encore une chose.
— Quoi ?
— Le titre.
— Qu’est-ce qu’il a, le titre ?
— Achèteriez-vous une place pour un film intitulé Osmose ?
— Qu’est-ce qui ne va pas dans Osmose ?
— La moitié du public ignore le sens de ce mot. Et ceux qui le connaissent, ça leur paraît effrayant.
— Dans ce cas, que suggérez-vous ?
— Ce n’est pas moi qui décide, c’est le panel des consommateurs.
— Le panel des consommateurs ?
— Qu’est-ce que vous croyez ? Aujourd’hui, aucun film n’est mis sur le marché sans soumettre le titre au panel des consommateurs.
— OK…
— Opération Amour.
— Pardon ?
— C’est le titre choisi. La société qui sous-traite pour nous les panels de consommateurs affirme que ça n’a provoqué aucun désaccord. Cela fait longtemps qu’un groupe n’a pas été aussi unanime.
— Mais quel rapport entre le titre et…
— Il y a de l’amour dans votre livre ?
— Il y en a.
— Une opération militaire ?
— Une opération ratée…
— Qu’est-ce que ça change ?
— Des tirs amicaux entre nos unités. Il y a là… un sens politique.
— Des tirs amicaux pendant une opération ou pas ?
— Dans le cadre d’une opération.
— Je suis heureux que ce titre vous plaise.
— Mais…
— Il est important que vous vous sentiez à l’aise dans ce processus.
— Je…
— Et lors des interviews, au moment de la sortie du film, il est capital que vous disiez que vous êtes plein d’admiration.
— Plein d’admiration ?
— Que, certes, un film n’est pas un livre, qu’il s’agit d’un art différent, avec ses propres lois, etc. Et pourtant…
— Pourtant, quoi ?
— Les réalisateurs ont réussi à préserver… l’esprit de l’histoire.
— Écoutez…
— Que vous vous êtes surpris à rire, à pleurer, à tomber amoureux de Gal Gadot.
— Comment je peux savoir ce que je ressentirai ? Je n’ai encore rien vu !
— Peu importe ce que vous ressentirez. Pour ma part, vous pouvez détester le film. Ce qui compte, c’est ce que vous direz au cours des interviews.
— Mais…
— Si l’écrivain ne participe pas aux relations publiques, cela signale aux critiques qu’il n’est pas content de l’adaptation. Et s’il y a une chose que les critiques savent renifler, c’est l’odeur du sang. Vous n’avez pas envie d’ouvrir votre quotidien un beau matin et de découvrir qu’on nous a assassinés, n’est-ce pas ?
— En effet.
— En fin de compte, notre succès sera votre succès. C’est ce que j’essaie de vous expliquer.
— Je comprends.
— Souplesse, voilà la règle du jeu.
— OK.
— Vous êtes sûr que vous ne voulez pas boire quelque chose ?
— Non, merci.
— Du café ? Du thé ? De l’eau ? Vous m’avez l’air un peu pâlichon.
— Peut-être de l’eau.
— Votre livre est vraiment formidable, sachez-le.
— Merci.
— J’ai commencé à le lire dans la boutique duty free et je ne l’ai pas lâché durant tout le vol.
— Merci. Sincèrement, merci.
— Dès que je l’ai terminé, j’ai dit à ma femme : je vois déjà le film.
Pensez-vous qu’en tant qu’écrivain vous soyez tenu de vous engager politiquement ?
Rencontre avec Michael Urbach, l’une de mes connaissances américaines. Plus âgé que moi d’environ vingt ans, il a pourtant moins de cheveux blancs, et son allure, lorsque nous arpentons la promenade de Tel-Aviv en direction de Jaffa, est plus vive que la mienne. Nous nous sommes connus dans une autre vie, alors que j’étais employé comme rédacteur-concepteur dans une agence de publicité. Michael nous donnait un cours de publicité sociale ou, comme il intitulait son atelier, de meaningful advertising et, pendant ses conférences, je sentais poindre la lumière au bout du tunnel : oui, on peut travailler dans la pub sans éprouver de honte. On peut rédiger des slogans, des clips radio et des scripts à des fins honorables. Et pour des clients dignes de foi. Il est possible d’utiliser des techniques publicitaires afin d’encourager des individus à accomplir des changements significatifs dans leur existence au lieu de les inciter à acheter des produits superflus.
Je l’avais abordé à la fin de la conférence : « Mister Urbach, vos propos ont été si inspiring pour moi. »
J’ai ajouté : « Je souhaite participer à votre œuvre. Coopérer avec vous. Peut-être représenter le meaningful advertising en Israël. Qu’en dites-vous ? »
Il m’a demandé de lui envoyer un CV.
Je me suis exécuté. Et il m’a répondu poliment que, pour l’heure, il ne cherchait pas d’employés mais qu’il gardait mon CV.
Je lui ai répondu que je savais qu’en américain cela signifiait : non. Tout en le priant de m’autoriser à correspondre avec lui par mail parce que, à cause de mon travail à l’agence de publicité, je sentais que mes mots se vidaient de sens jour après jour.
Nous avons commencé à nous écrire. À échanger des idées. Des opinions. Pour être précis, je sollicitais ses conseils dans différents domaines, et lui me dispensait ses lumières.
De temps à autre, je risquais l’hypothèse de travailler pour lui. Les journées au bureau devenaient de plus en plus moroses, à cette époque. À la veille d’élections municipales, notre agence avait créé une filiale spécialisée dans les campagnes politiques, et l’on m’avait annoncé que j’y étais affecté pour trois mois. Nous couvrions les campagnes de candidats dans tout le pays. Affichage public, clips radio, programmes électoraux…
L’un de ces candidats était Yoram Sirkin. Le fameux Yoram Sirkin.
Je me souviens de notre première rencontre. Le hasard avait voulu que je ne sois pas censé participer à cette réunion. J’avais une date butoir pour produire le jingle d’une autre campagne, aussi m’en avait-on dispensé, mais soudain on m’avait demandé dans la salle de réunion. « Voici notre rédacteur-concepteur », m’avait présenté mon patron à mon entrée, puis, d’un geste large de la main, il avait désigné l’autre bout de la table : « Je te présente Yoram Sirkin, notre futur maire. » De l’autre côté étaient assis trois hommes, plus ou moins du même âge. Aucun d’eux n’affichait le charisme d’un maire potentiel, aussi j’ignorais sur lequel me concentrer mais, en mon for intérieur, je me suis dit : ce n’est sûrement pas celui de gauche parce que, dès que mon employeur a dit « futur maire », celui-là a détourné le regard, mal à l’aise. De toute façon, il y avait quelque chose d’affaissé dans celui de gauche. Ses épaules étaient affaissées, de même que sa chemise et ses lunettes.
Celui de gauche s’est exprimé en premier. Il avait une voix légèrement nasillarde, et les pauses qu’il ménageait entre certains mots n’étaient pas adéquates : « J’ai demandé que vous veniez… à cette réunion parce que… il… m’importait… avant que… nous commencions à travailler, de vous dire que je souhaite que le discours de notre campagne… s’adresse à… l’homme de la rue. Sans aucun de ces… jeux de mots dont les agences de publicité raffolent. Vous comprenez ce que… je dis ?
— Totalement. Que diriez-vous si nous nous adressions à l’électeur en faisant appel à son cœur ? »
Aussitôt, le silence s’est fait dans la salle – silence augurant soit du succès, soit d’une déculottée. Du genre à attirer des tonnes de mépris ou de…
« J’aime bien », a lâché Yoram Sirkin en effleurant sa monture de lunettes.
Ses deux assistants ont opiné du bonnet.
« L’important dans une campagne politique – ai-je poursuivi comme si je possédais de l’expérience en la matière – est de toucher les émotions de l’électeur. Trouver les bons leviers et les actionner. Encore et encore.
— Comment tu t’appelles déjà ? » m’a demandé Sirkin.
Et avant que j’aie le temps de lui répondre, il s’était tourné vers mon patron : « Je veux que, dorénavant, ce gamin… assiste à chaque réunion. J’aime bien son… cerveau. »
L’objectif officiel des réunions suivantes était d’affiner le programme de notre candidat, choisir ce qu’il devait mettre en avant, son credo et, en fait, son plan d’action – s’il était élu. Mais à chaque question que nous lui posions, ou presque, Yoram Sirkin répondait par une question : « Comment, à votre avis, ça va être perçu ? » J’avais l’impression que, hormis son désir irrépressible d’être élu, il n’avait aucune autre volonté arrêtée. Aussi nous lui répondions prudemment d’attendre le verdict des enquêtes qualitatives car, jusqu’à leur réception, tout ce que nous dirions des préférences des électeurs ne serait que conjectures.