La dernière interview

Eshkol Nevo · Chapitre 4 sur 8

Pages du PDF

La dernière interview

Mon père

— “Le blog d’Ophélie”. Une amie m’a envoyé le lien, et au bout du troisième post j’ai compris qu’il s’agissait d’elle. Tiens, lis. »

Extrait du blog d’Ophélie :

MON PÈRE

Mon père raconte des histoires. C’est son métier. Il raconte des histoires aux autres. Et,

parfois, aussi à lui-même. Disons qu’il aime bien se raconter qu’il est un être bon. Et un bon

père. Et s’il y a un détail qui gâche cela, il l’ignore. Par exemple, s’il a pris des détails de la vie

de sa fille et les a insérés dans son livre sans son autorisation, il se rassurera en prétendant

qu’il a mis suffisamment de distance afin que nul ne le remarque. Il adore ce mot, « distance »,

mon père. Et il a raison. Lorsque le livre sera publié, nul ne remarquera que, en effet, il a volé

l’âme de sa fille. Sauf sa fille. Qui, elle, a lu un passage du livre sur Internet. Et qui ne lui en a

rien dit car, dès le moment où elle a compris que le moindre propos qu’elle dirait serait

introduit dans ses bouquins, elle n’a plus voulu partager quoi que ce soit avec lui.

MA MÈRE

Mystérieuse. Comme j’aurais aimé l’être. Et distinguée. Moi, j’ai une démarche normale,

alors qu’elle glisse avec la grâce d’une ballerine, le port toujours droit. En moi, tout est

transparent. Si je suis amoureuse, on voit des cœurs dans mes yeux. Et elle… Elle ne se révèle

pas aussi facilement. Uniquement à doses infimes. Et uniquement à qui lui plaît vraiment.

Disons que moi, j’ai une dizaine d’amies, et je me disperse entre elles, alors que, le plus

souvent, je me sens solitaire. Ma mère, elle, n’a que deux amies, Gaïa et Haguit, mais ce sont

ses amies intimes. Et, de toute façon, elle aime bien sa solitude. Elle n’en a pas peur. Et elle

garde toujours en elle un secret. J’ai l’impression que c’est la raison pour laquelle mon père et

les autres hommes en sont fous. Je crois que son secret, c’est qu’elle ne sait pas être heureuse.

Mais je n’en suis pas certaine.

MON PÈRE ET MA MÈRE

Un jour, ils se sont beaucoup aimés. Je raconte ça à ma sœur Noam, qui ne me croit pas.

Alors, je lui dis que je suis l’aînée et le vétéran des enfants de la maison, alors elle est obligée

de me croire. Chez nous, il y a eu des épisodes de ce genre : Papa et Maman dansent un slow

au salon, après le dîner de vendredi soir. Papa et Maman rient aux éclats en pleine nuit. Papa et

Maman partent en vacances sans nous et nous laissent chez grand-père à Maalot. Désormais,

ils ne partent plus en vacances sans nous. Et à la maison, surtout entre la cuisine et le salon, on

sent une sorte de tension. Tout le temps. Comme si, à tout instant, quelque chose allait tomber

et se fracasser. Et c’est aussi à cause de ça que je veux aller en internat.

 

*

Je ne me souviens de rien du trajet de retour de Sdé-Boker. Sauf qu’à un moment donné la pluie a commencé à tomber. Et qu’elle a cessé complètement, d’un seul coup, lorsque nous sommes arrivés dans notre rue. Les essuie-glaces continuaient à fonctionner. De toutes les chansons au monde, la radio diffusait Absolute Beginners de David Bowie. Nous sommes restés assis quelques secondes. Sans un mot. Nous avions l’impression qu’en quittant la voiture, une existence entièrement différente nous attendrait.

 

Pourquoi n’y a-t-il aucun Japonais dans vos livres ?

À cause de ce que les Japonais ont fait subir à David Bowie dans le film Furyo.

L’écriture représente parfois (et peut-être toujours ?) la tentative (vouée à l’échec ?) de régler des comptes.

C’est Dikla qui m’a fait connaître Bowie.

Quelques semaines après que nous avons commencé à nous fréquenter, le moment est arrivé où nous nous sentions suffisamment sûrs de l’avenir pour poser des questions au sujet du passé. Alors, je lui ai demandé qui avait été son premier, et elle avait répondu : David.

« David ? On dirait le prénom d’un volontaire au kibboutz.

— Bowie. Certains le surnomment aussi Ziggy Stardust.

— Wallah ! me suis-je exclamé avec un sourire. Tu mets la barre très haut.

— Je n’avais pas le choix », a-t-elle répondu. Sans sourire. « Les garçons de Maalot ne me calculaient pas.

— Ils te désiraient certainement mais avaient peur de toi.

— Pas vraiment. Ils voulaient d’autres filles. Plus cool.

— Alors… tu as accroché beaucoup de posters de David Bowie dans ta chambre ?

— Des posters ? Tu crois que c’est mon genre ? Nous avions une relation, David et moi.

— Je ne peux pas le croire…

— Je lui parlais. Lui racontais des choses. Et lui aussi s’ouvrait à moi.

— Qu’est-ce qu’il te racontait ?

— Je ne suis pas sûre que je puisse te le révéler. J’aurais l’impression de trahir David.

— T’es sérieuse, là ? »

Ensuite, elle m’a donné un cours accéléré sur David Bowie. M’a fait écouter tous ses disques et m’a lu des extraits d’interviews qu’elle conservait dans un classeur spécial. « Les gens pensent que c’est un individu froid, m’a-t-elle expliqué, mais ce n’est pas du tout vrai. Simplement quelqu’un qui dans son enfance était… pas comme les autres… mis à l’écart… n’oubliera jamais ça, et se sentira toujours le major Tom de Space Oddity… »

Furyo, nous l’avons regardé comme beaucoup d’autres regardent The Rocky Horror Picture Show. Mille fois. Plus une. À chaque séance, un nouveau cérémonial privé, avec, ici ou là, une petite interjection. Quelques-unes de ces interjections avaient pour objectif d’invectiver les personnages japonais (« Oui, vas-y, fais-toi hara-kiri ! Tu le mérites ! »), d’autres, de louanger Bowie (« Ton foulard filet te va bien ! Il vient de chez Zara ? »), mais la plupart étaient une invitation émue et vaine à concrétiser la tension homoérotique sous-jacente entre Bowie et Ryūichi Sakamoto (« Embrassez-vous à la fin, quoi ! »).

Et ce matin, après avoir déposé Noam à son école, la radio a passé The Man Who Sold the World et, à la fin de la chanson, l’animatrice a annoncé que Bowie venait de décéder.

Je me suis précipité chez nous pour rejoindre Dikla. Je croyais que je la trouverais en pleurs et je m’imaginais la consoler. Mais, à mon arrivée, la maison était vide. Elle était à son travail. J’ai attendu quelques heures pour ne pas être le messager de mauvais augure, puis je lui ai envoyé un texto : « Mes condoléances. » Elle a répondu : « C’est triste. » De retour de son travail, elle m’a informé qu’elle avait acheté des billets pour une conférence de Yoav Kutner sur Bowie, vendredi matin au musée de la Terre d’Israël. Elle ne croit pas que Kutner ait quoi que ce soit d’inédit à raconter, mais il sera peut-être bon de se trouver dans le même auditorium que d’autres fans de David. Peut-être réussira-t-elle à pleurer. « Je serais heureux de t’accompagner », lui ai-je proposé. Elle m’a répondu qu’elle avait déjà invité Gaïa, son hydrothérapeute. « Mais on peut vérifier s’il reste des billets. » Aucune malignité dans sa voix. Ce n’est pas son genre. Elle ne dira jamais rien dans le but de faire du mal. C’est tout simplement l’état des choses en ce moment : je ne suis pas la première option qui lui vient à l’esprit.

En définitive, Gaïa lui a fait faux bond. Ravalant ma fierté, je l’ai accompagnée. Vendredi matin. Musée de la Terre d’Israël. Conférence du cycle Cathedra. Les billets nous attendaient à la caisse. En entrant dans la salle, nous nous attendions à voir des gens de notre âge. Mais la majeure partie de l’assistance était composée de retraités. Qu’ont-ils à voir avec mon David – je savais que c’était ce que Dikla pensait et j’ai vu la ridule de déception, familière, se contracter à la commissure des lèvres. En fait, nous ne sommes pas si éloignés de leur âge, me suis-je dit. Kutner a grimpé sur scène. A montré la pochette de Space Oddity et diffusé Major Tom. Acoustique excellente. J’ai posé ma main sur celle de Dikla. Elle ne m’a ni caressé ni pressé la main comme je l’avais fait, mais elle ne l’a pas ôtée non plus. Kutner a passé The Jean Genie puis disserté sur la différence entre folk psychédélique et rock’n’roll blues. Qui s’en branle ? ai-je songé. Puis, il a montré la pochette de Life on Mars et diffusé Changes, tout en expliquant que les mutations étaient le leitmotiv de Bowie. Ne jamais se répéter en tant qu’artiste. Faire toujours le contraire de ce qu’on attend de lui. Dikla hochait légèrement la tête. Or, elle n’est pas du genre à opiner. Un conférencier ne peut bénéficier de son approbation qu’à l’unique condition d’énoncer quelque chose d’extrêmement précis. Après Ziggy Stardust, Kutner a évoqué la carrière cinématographique de Bowie, annoncé au public qu’il allait projeter un extrait de Furyo, en débitant quelques anecdotes sur les coulisses du tournage. J’ai senti la main de Dikla remuer légèrement sous la mienne. De tous les extraits au monde, il a choisi notre préféré, celui dont nous rembobinions la cassette pour le revoir encore et encore. La place d’armes. Tous les prisonniers se tiennent debout par trois. Sakamoto, le commandant du camp, s’apprête à déverser sa fureur sur eux. Son long sabre est déjà brandi. Et alors, Bowie sort des rangs. Se dirige à sa rencontre, tête haute. S’immobilise devant lui – et l’agrippe doucement aux épaules. Sakamoto, affolé, le jette à terre, mais Bowie ne s’avoue pas vaincu. Il se redresse, pose les mains sur les épaules de Sakamoto et, cette fois, s’approche de son visage – les yeux dans les yeux, lèvres contre lèvres.

« Embrassez-vous à la fin, quoi ! » – Dikla et moi, nous avons crié au beau milieu de la conférence de Kutner au musée de la Terre d’Israël, ce vendredi matin, dans le cadre du cycle Cathedra – « embrassez-vous ! » Des têtes se sont tournées de notre côté. Des bouches nous ont fait taire. Dikla a pris ma main et a dit : « Viens. » Nous nous sommes levés pour sortir. Toute la rangée a maugréé et nous a fait des crocs-en-jambe. Pour nous retarder. En arrière-plan, Kutner continuait à pérorer à propos de la métamorphose de Bowie en star pop dans les années 1980, et à diffuser ses premiers tubes, un peu éculés, de Modern Love.

Nous nous sommes échappés de la salle. Sur la pelouse. À l’air libre. Nous avons ri. Aux éclats. Le rire de Dikla s’est transformé peu à peu en pleurs. Ses épaules frémissaient. Je l’ai enlacée. Je l’ai attirée contre moi. Chaque parcelle de son corps adhérait à une parcelle du mien. Rien ne nous séparait. Elle a dit : « Assez, c’est pathétique de pleurer quelqu’un que je n’ai pas connu. C’est pathétique. Pour ma mère, je n’ai pas pleuré comme ça. » Je ne lui ai rien dit. Je me suis contenté de caresser ses cheveux. Ensuite, nous nous sommes dirigés, enlacés, vers la voiture, avec l’impression d’avancer dans une bulle. Après ces longs mois, je sentais qu’une bulle nous protégeait. J’espérais que c’était un signe. Je craignais que ce ne soit qu’un flash-back.

 

Pourquoi n’écrivez-vous rien sur la Shoah ?

Il m’a abordé à la fin de la conférence. Un homme d’allure respectable. En smoking. Le président de la communauté juive d’une métropole allemande. Il tenait ça à deux mains, non d’une seule.

« En signe d’hommage », a-t-il déclamé comme s’il prononçait un discours, alors qu’il ne s’adressait qu’à moi seul, « nous souhaitons vous offrir l’autobiographie d’un membre de notre communauté, Markus Rozner.

— Merci », ai-je répondu.

Il m’a tendu l’ouvrage, ajoutant d’un ton différent, plus hésitant : « Markus… est un survivant.

— Merci beaucoup, ai-je dit en inclinant la tête. J’apprécie beaucoup votre geste. »

Couverture reliée. Très rigide. Neuf cent trente-six pages. En allemand. Çà et là, des photos anciennes en noir et blanc. Çà et là, des dessins. Horribles. Distordus. Repoussants. Sans doute de l’auteur. Sur le verso de la couverture, un court texte et sa photo, le jour de son mariage au ghetto. Aucune promise dans le cadre, ni même de voile de mariée, mais à en juger par les quatre tiges du dais nuptial, tenues par trois hommes dont aucun ne sourit, il est évident qu’il s’agit d’un mariage. Markus Rozner se tient au milieu, coiffé d’une casquette grise, le regard tourné vers celui qui semble diriger la cérémonie mais qui n’a pas l’air d’être un rabbin. Le président du Judenrat, peut-être ?

Le lendemain matin, j’ai essayé de caser l’autobiographie imposante de Markus Rozner dans ma valise, mais en vain. Je le jure : je n’ai pas réussi. La fermeture à glissière ne voulait pas se boucler, mais alors, pas du tout. Et le téléphone de la chambre s’est mis à sonner, je savais que ça provenait de la réception et que c’était Thomas, mon accompagnateur de la maison d’édition, qui appelait pour me presser parce que le taxi nous attendait, que nous avions un train à prendre et que nous en avions déjà raté un à cause de moi.

J’avoue à mon grand dépit : j’écris très bien dans les trains allemands.

Sous chaque banquette, il y a une prise électrique, et le paysage allemand en fin d’hiver – des arbres nus – n’est pas suffisamment captivant pour détourner l’attention, et personne ne parle à voix haute dans son portable, et nul ne m’a connu aux réserves militaires, à l’université, pendant ma période de publicitaire, et pas de « Salut, mon pote, comment ça va ? Quoi de neuf ? Allez, raconte… ».

J’étais en train de rédiger une lettre à Dikla lorsque le téléphone a sonné. Au bout du fil, le président de la communauté juive : « J’ai beaucoup apprécié votre conférence d’hier.

— Je vous remercie, ai-je répondu de ma voix la plus modeste.

— Pour être franc, lorsque vous nous avez adressé le titre “Comment et quand j’ai découvert que j’étais un écrivain juif”, cela nous a un peu surpris. Après tout, vous êtes né juif, alors qu’y a-t-il à découvrir ? Et pourtant… vous nous avez éclairés.

— Merci beaucoup.

— Je vous appelle à propos d’autre chose.

— Oui.

— On nous a téléphoné de la réception de votre hôtel.

— Je comprends.

— Il s’avère que vous avez oublié le livre de Markus Rozner dans votre chambre.

— Oh, mon Dieu !

— Ce serait terrible s’il l’apprenait. L’affront…

— Bien sûr.

— J’ai donc commandé une livraison urgente à l’hôtel où vous séjournez cette nuit.

— Merci beaucoup, merci du fond du cœur.

— Je ne vais pas le raconter à Markus, bien sûr. Je vous demande uniquement de me confirmer par mail que le livre vous est bien parvenu. »

Je jure que, cette fois, j’avais l’intention de fourrer dans ma valise l’ouvrage, arrivé comme promis par coursier, mais le lendemain était un samedi, et le dimanche tous les magasins de la ville sont fermés, aussi étais-je contraint d’acheter des cadeaux à mes enfants, je n’avais pas le choix, chacun avait ses souhaits, et Noam avait demandé de hautes bottes roses, et elles entraient difficilement dans la valise, en somme, c’était ou les bottes roses ou l’autobiographie de Markus Rozner, et le téléphone s’est mis à sonner dans la chambre, et je savais que ça provenait de la réception, et que c’était Thomas, mon accompagnateur de la maison d’édition, qui appelait pour me presser parce que le taxi attendait, et que nous avions déjà raté deux trains au cours de ce périple à cause de moi, et Noam, en plus, traverse une période difficile, ce qui arrive entre Dikla et moi a des répercussions sur elle, bien qu’elle n’en parle pas, et les filles de cet âge peuvent être si cruelles entre elles, et que le sujet de l’apparence extérieure est critique pour leur estime de soi, et si je revenais sans les bottes, elle serait terriblement déçue…

À mon corps défendant, le cœur brisé, j’ai opéré une sélection. J’ai enfoui profondément l’autobiographie de Markus Rozner sous le matelas et j’ai quitté la chambre.

Le train était sur le point d’arriver au terminus, et j’avais presque achevé ma lettre à Dikla… quand le téléphone a sonné.

Cette fois, le ton du président de la communauté juive était hostile, voire menaçant, mais ses propos demeuraient pragmatiques.

« Le livre. Vous l’avez encore oublié. C’est une chance que le patron de l’hôtel soit juif, aussi il a eu l’intelligence de me contacter. Markus aussi a appelé, au fait. Pour demander ce que vous avez pensé de son livre. Je ne lui ai rien dit. Pas question. Il n’est pas en bonne santé. Une chose pareille peut l’achever. Vous, les écrivains, vous avez toujours la tête ailleurs, n’est-ce pas ? J’ai envoyé un deuxième coursier à l’hôtel où vous dormirez ce soir. À mes frais. Cela va de soi. Mais cette fois sera la dernière, avec tout mon respect, d’accord ? »

Le lendemain, je me suis acharné. Il n’y avait aucune chance d’introduire le livre sans renoncer à quelque chose, aussi, j’ai retiré de la valise deux chemises, une paire de chaussettes et un livre, moins épais, que j’avais apporté, et même un coupe-vent que j’aimais particulièrement, et je les ai laissés dans la chambre d’hôtel. J’ai mis Markus à la place. Il avait suffisamment souffert comme ça.

Sur sa photo de mariage, il s’efforce de sourire, mais ses commissures de lèvres le trahissent. Et les hommes qui tiennent les tiges du dais nuptial sont saisis d’effroi. Comme si, hors cadre, se tenaient des Allemands armés pour vérifier que le président du Judenrat ne dérogeait pas aux règles du cérémonial. Comme si, à la fin de la célébration, ils avaient exécuté tous les participants sans se rendre compte que, sous le monceau de cadavres, le marié respirait encore.

La conscience en paix, je me suis présenté avec l’autobiographie de Markus Rozner à l’enregistrement de l’aéroport. Là, il s’avéra que j’avais un excédent de bagages. De quatre kilos.

« Ce ne sont que quatre kilos, ai-je plaidé auprès de l’employée aryenne.

— Ça vous coûtera trois cents euros d’amende.

— Voyez, ai-je dit en agitant le livre sous ses yeux, l’excédent est dû uniquement à ce livre, je l’ai reçu en cadeau… » Ajoutant, d’un ton plus hésitant : « L’auteur est… un rescapé. Le seul survivant de tous les participants à son mariage. Ils ont tiré sur tout le monde après la cérémonie.

— Trois cents euros d’amende, monsieur. Vous avez le choix : le laisser à l’aéroport ou l’emporter à bord. »

Dès cet instant, l’autobiographie de Markus Rozner ne m’a pas quitté. Certes, le contrôle de sécurité nous a séparés momentanément – l’autobiographie a glissé sous le détecteur, tandis que je subissais la palpation – mais, aussitôt après, nous nous sommes retrouvés, l’ouvrage et moi. Ensemble, nous avons déambulé dans les boutiques duty free, uniquement pour jeter un œil, non pour acheter, et ensemble, nous avons fini par nous installer pour un café dans l’un des bistrots de l’aérogare. J’ai posé l’autobiographie de Markus Rozner sur la table, à côté de la tasse. J’ai songé à le feuilleter un peu, peut-être y trouverais-je une allusion à la promise absente de la photo du mariage au verso de couverture, puisqu’il est inconcevable que Markus Rozner ait épousé le président du Judenrat, mais, à cause du poids de l’ouvrage, la table a commencé à vaciller, et je ne voulais pas que le café se renverse, à Dieu ne plaise, et ne macule les dessins des pages intérieures – membres disloqués, visages tordus, monceaux d’oreilles – alors, faute de mieux, j’ai déposé le livre à terre. Près de ma jambe droite.

J’ai bu mon café en pensant à la lettre que j’écrivais à Dikla. À la phrase de conclusion. Je savais qu’elle serait surprise de recevoir une lettre réelle de ma part, avec timbre et enveloppe – ce n’était pas arrivé depuis l’Amérique du Sud –, mais je savais aussi qu’en soi cela ne suffirait pas, que la phrase de chute était primordiale, si je voulais que cette lettre ne soit pas un requiem mais une résurrection. Et, enfin, ça a commencé à fredonner dans ma tête – après toutes ces journées, je comprenais comment mettre une touche finale à cette lettre. Non par des vers d’Agi Mishol. Mais par du Jacques Brel : « Je t’inventerai des mots insensés que tu comprendras. »

Je pourrais prétexter que c’est à cause de cela que j’ai oublié le livre.

Mais, pour être sincère, je me suis souvenu de l’autobiographie de Markus Rozner au moment où j’ai quitté le bistrot.

Pour être franc, je pouvais encore revenir sur mes pas, entrer de nouveau dans le bistrot, me baisser et le ramasser.

Cinq pas tout au plus, une légère flexion des genoux…

Mais quelque chose en moi s’y opposait. Quelque muscle rebelle s’est tendu et m’a incité à laisser tomber. À continuer tout droit (ce même muscle, semble-t-il, qui, en classe de terminale, pendant la dissertation « Réflexions à la veille du service militaire », m’a incité à écrire que, justement, je n’avais pas envie d’aller à l’armée. Je veux dire, j’irai, mais comme un mouton à l’abattoir. La professeure de lettres fut épouvantée par ce choix de mots, plutôt à juste titre, et j’avais été convoqué d’urgence pour un entretien par le directeur adjoint).

Quelques jours après mon retour en Israël, quelqu’un a sonné à ma porte. Ces derniers temps, chaque fois que la sonnerie retentissait, je redoutais qu’un coursier n’apparaisse avec une demande de divorce. Certes, ce n’est pas le genre de Dikla mais, depuis que j’ai inventé dans le cadre de cette interview un coursier se présentant avec une demande de divorce à mon studio de Guivat Hen, je redoute le phénomène de la plaisanterie autoréalisatrice qui terrorise tant les écrivains.

Sur le seuil, un livreur de FedEx.

Il tenait à deux mains son colis.

À l’intérieur du paquet, avec l’autobiographie de Markus Rozner, j’ai trouvé une lettre du président de la communauté juive : « Que cela vous serve de leçon. Comme le destin de notre peuple est stupéfiant et unique. Un juif oublie un livre à l’aéroport et embarque dans un avion. Selon toute probabilité, quelle chance y a-t-il que l’ouvrage lui revienne depuis l’exil ? Et voilà que, à côté de sa table, s’installe un autre juif. Et que se passe-t-il ? Ce juif est un proche du président de la communauté qui a remis cet ouvrage en cadeau. Ce proche lit la dédicace et, par déduction, s’adresse à moi. Et voilà que les coursiers se mettent en route ici et que les anges de FedEx accomplissent la promesse de notre prophète Jérémie : “Les enfants retourneront à leur contrée.” Le livre est restitué à son propriétaire en Terre sainte. Dites-moi maintenant : n’est-ce pas un miracle éclatant ? La preuve de l’éternité de notre peuple et de sa capacité à résister aux aléas du temps ? »

J’ai pris le livre et me suis dirigé vers la partie de ma bibliothèque réservée aux ouvrages israéliens.

Sur le rayonnage adéquat, celui des ouvrages sur la Shoah, et de la deuxième génération, et de la troisième génération de la Shoah, il n’y avait pas la place pour insérer ne fût-ce qu’un bulletin. Mais, alors, avec l’effigie impérieuse, gigantesque, du président de la communauté à l’esprit, j’ai poussé brutalement sur l’étagère inférieure quelques premiers romans sur la droite, et quelques thrillers scandinaves sur la gauche, et j’ai noyé l’autobiographie de Markus Rozner parmi eux. Pour l’éternité.

 

Ces dernières années, les ventes de thrillers, surtout scandinaves, ont fait un bond. Êtes-vous tenté d’écrire un thriller ?

Non. Dans un thriller, il est évident que quelqu’un a fauté, et la question posée est uniquement celle-ci : quand va-t-il être démasqué ? Le véritable suspense – que je trouve captivant – est : nos péchés sont-ils des péchés ? Et comment le sait-on, bordel ?

L’auteur de thrillers scandinave Axel Wolf n’a pas arrêté de boire pendant notre dîner à Jérusalem. Son visage devenait de plus en plus cramoisi, ses yeux injectés de sang, et, au dessert, il s’était mis à pleurer, à sangloter même. Entre deux sanglots, j’ai compris qu’il traversait une crise. Avec sa femme. Depuis ce-qui-était-arrivé-en-Colombie-et-n’était-pas-resté-en-Colombie, elle ne voulait plus lire ses manuscrits. Alors que lui dépendait entièrement de ses avis. Entre les lignes, j’ai saisi que c’était également elle qui le délivrait des pannes d’inspiration, grâce à de brillantes idées d’intrigues que seuls peuvent avoir ceux qui sont libres de donner leurs conseils sans engagement.

Je lui ai versé un verre d’eau.

Il a avalé une gorgée et, brusquement, il a commencé à me parler en suédois.

J’aurais dû savoir que ce n’était pas de bon augure mais j’ai continué à opiner, comme si je comprenais, et, écoutant la musique de ses paroles, j’en ai déduit le contenu.

Cela a duré quelques minutes : il me parlait en suédois et frappait sa poitrine pour se justifier, ou pour déverser sa bile, et moi, je traduisais librement dans ma tête.

Et alors, il s’est effondré.

Depuis que Haïm Houri de la terminale 3 s’était affaissé sur la pelouse, le jour du Souvenir, je n’avais plus jamais vu un individu passer aussi rapidement de l’état de maintien stable à celui d’homme à terre.

Je me suis précipité vers lui. J’ai tenté de le relever, mais il était trop lourd. Un Viking tout ce qu’il y a de viking. Des serveurs sont accourus à mon aide et nous avons réussi à le porter jusqu’à un canapé dans l’entrée du restaurant. Quelqu’un lui a déboutonné le col de chemise, un autre a soulevé ses jambes. En réaction, il a murmuré, les yeux clos, comme une litanie, cette phrase en suédois : « Yag dödade honom, Yag dödade honom, Yag dödade honom… » J’ai demandé aux serveurs d’appeler une ambulance, mais avant que cette dernière n’arrive, il a rouvert les yeux, a reboutonné sa chemise au risque qu’elle craque sur son énorme torse, puis il est repassé à l’anglais. Il s’est obstiné à refuser d’être transporté à l’hôpital. Il est comme ça, nous a-t-il expliqué. Parfois, il doit atteindre un shutdown absolu de tout l’organisme pour le faire redémarrer. Tenez, regardez, il peut se lever, et même marcher en ligne droite. Bon, pas tout à fait en ligne droite, mais quite droite. Et il a même un confrère israélien qui peut se porter garant, l’accompagner jusqu’à son hôtel et s’assurer qu’il se couche dans son lit. C’est tout ce dont il a besoin maintenant : un bon lit avec des draps blancs propres et, demain matin, un expresso serré. Maximum, deux. Et il repart d’un bon pied. Really. Believe me.

Dans le taxi, il a écarté les jambes et s’est aussitôt endormi, de sorte que je n’ai pas eu le temps de le questionner sur ce que diable signifiait sa phrase « Yag dödade honom ».

J’ai téléphoné à Dikla pour l’informer que je rentrerais tard.

Elle n’a pas répondu. Mon épouse me filtre, ces dernières semaines. Ma. Femme. Me. Filtre. Et elle ne s’habille plus devant moi. Et ne me fait part de rien au sujet de son travail. Ce n’est que par hasard que j’ai appris qu’elle a obtenu une promotion. Si douée. Ma femme. Si lointaine.

J’ai soutenu Axel depuis le lobby jusqu’à sa chambre, jusqu’à ce qu’il se vautre sur le lit, tout habillé. Sur la table de nuit, trois petites bouteilles d’alcool du minibar, vides. Après avoir vérifié que ses ronflements étaient des ronflements et non des râles d’agonie, je me suis dirigé vers son ordinateur portable, ouvert sur la table, et j’ai tapé sur Google Translate « yag dödade honom ».

Aucun résultat.

Et alors, m’est venue l’idée de remplacer le « y » de yag par un « j ».

La traduction a surgi sur-le-champ : I killed him.

L’instant après, j’ai entendu un coup frappé à la porte. Non sur la porte d’entrée. Sur l’autre porte, inutile, qui sépare les chambres d’hôtel mitoyennes.

Combien de temps cela vous a pris pour écrire votre dernier ouvrage ?

Net : trois mois.

Brut : trois ans.

Entre-temps, de nombreuses choses ont détourné mon attention : l’entrée en CP de Yanaï ; des allers-retours à Sdé-Boker avec du matériel de vision nocturne afin de vérifier que Shira allait bien ; la candidature de Yoram Sirkin à la tête de son parti qui nécessitait presque un nouveau slogan par jour ; un long témoignage que j’ai dû livrer lors d’un interrogatoire de la police suédoise et, bien sûr, mes recherches, sur les traces de Hagaï Carméli, dans la région de Roch Pina.

Cela a commencé par Ari qui m’a dit qu’un de ses visiteurs à l’hôpital l’avait informé qu’il avait vu Hagaï vadrouiller dans les ruelles de Roch Pina. Ari ne se souvenait pas du nom de son informateur et s’était excusé : « Ces antalgiques. Ils me droguent totalement.

— Il se pourrait que tu l’aies rêvé, non ?

— Tout est possible », a répondu Ari, quelque peu confus, en se grattant le crâne.

Cependant, parce qu’il subsiste une chance infime, parce que je voue aux rêves un respect primaire, et que, chez moi, l’odeur de la séparation plane dans l’atmosphère – les invitations à la bat-mitsva avaient déjà été envoyées –, j’ai agrandi une photo de Hagaï Carméli tirée de l’album scolaire (« Notre Hagaï / garçon merveilleux / a passé sept fois son permis / et ne l’a toujours pas décroché »), j’ai foncé sur la route qui serpente entre Acre et Roch Pina et j’ai entamé mes recherches. J’ai commencé par la localité. J’ai interrogé des gens, j’ai montré la photo. Dans le secteur du café Ja’uni, j’ai accroché sur des troncs d’arbre quelques photos avec mon numéro de téléphone détachable. Je suis descendu au centre commercial, à la station-service, à la supérette près de la station. Personne n’a identifié Hagaï, mais j’avais une intuition. Comme si je jouais à « chaud ou froid », et qu’on me disait « tu brûles ».

Le deuxième jour, j’ai grimpé sur les monts entourant Roch Pina avec une tente, un sac de couchage et une combinaison polaire qu’Ari avait fauchée à l’armée pendant sa période de réserve. Il faisait un froid de canard, mais je n’ai pas renoncé. J’ai continué à le chercher dans les crevasses, les grottes et les forêts, tandis qu’au-dessus de moi des nuées de grues migraient vers le sud. J’ai attendu que sa chevelure couleur rouille surgisse entre les feuilles tombantes. Qu’un rayon de soleil scintille sur la monture épaisse de ses lunettes et que l’étincelle parvienne jusqu’à mes yeux. Je nous ai imaginés tous les deux autour d’un feu de camp en train de bavarder. Sans masques. Comme avant.

Dysthymie ? me questionne-t-il.

Et je lui explique : c’est une sorte de tristesse permanente, lente, qui dure un bon moment sans déboucher sur une véritable dépression.

C’est peut-être le contraire ?

Que veux-tu dire ?

Qu’à partir d’un certain âge, c’est plus difficile d’éprouver du bonheur.

Tu sais ce qui est difficile dans le fait de vivre avec la même femme pendant des années, Carméli ?

Aucune idée, mon pote, je n’ai jamais connu ça.

Que le regard qu’elle porte sur toi se fatigue. Se fait de plus en plus terne.

Je ne te comprends pas. Qu’est-ce que tu veux ? Qu’on t’admire ?

Un peu. Pourquoi pas ?

Il ne s’est rien passé en Colombie.

Vraiment pas ?

Cette journaliste m’a vraiment accompagné à mon hôtel. Nous sommes montés dans ma chambre. Et j’ai préparé deux verres de vin pris dans le minibar. Alors, Yanaï, mon benjamin, a téléphoné et m’a demandé quel cadeau j’allais lui rapporter, et après lui avoir parlé je n’en étais plus capable. J’ai débandé.

Je ne comprends pas, dans ce cas, pourquoi as-tu raconté à Dikla que quelque chose s’était passé ?

J’espérais que ça l’ébranle un peu. Lui rende son regard.

Ou tu espérais accélérer une fin quelconque…

Comme ton hébreu m’a manqué, Carméli…

En tout état de cause, tu es un imbécile.

Je le sais.

Il y avait peut-être une autre raison.

Une autre raison à quoi ?

Au fait d’avoir avoué quelque chose qui ne s’est pas produit.

Bon, quoi ?

C’est tout simplement une meilleure histoire. Plus dramatique. La preuve, maintenant, te voilà en pleine crise que tu dois résoudre, comme tu les aimes.

La nuit, je gravissais des sentiers escarpés sur les hauteurs de Roch Pina à la recherche de feux de camp où je trouverais Hagaï Carméli assis. Mes narines reniflaient l’odeur, mes yeux scrutaient des flammes, et mes oreilles se dressaient au moindre craquement de brindilles.

Je ne me suis pas rasé pendant plusieurs jours. Je me lavais dans des sources, mais je ne me rasais pas. Ma barbe a poussé en broussaille, et j’avais du plaisir à passer la main dans les poils naissants. Tant d’années se sont écoulées depuis que je ne me suis plus autorisé à ne pas me raser. Tant d’années à être trop lisse. J’étais certain que Hagaï Carméli aussi, s’il était toujours en vie, portait une barbe. Je ne me l’expliquais pas, je le savais tout simplement. Une barbe rousse, plus soignée que la mienne. Effilée. J’imaginais comment, lorsque nous nous rencontrerions, nos barbes se confronteraient. Sans doute n’y aurait-il aucune accolade entre nous, ce n’est pas le genre de Hagaï Carméli, mais je lirais la joie dans ses yeux, tandis que lui découvrirait le soulagement dans les miens. Puis, nous casserions du petit bois et des brindilles et, sous les brindilles, nous poserions un mouchoir en papier et, grâce à un silex, nous allumerions le feu, et lorsque les flammes auraient pris, nous parlerions, sans essayer de combler en vain le temps enfui, et nous commencerions par le plus brûlant.

Et si c’était Dikla qui avait raconté cette histoire ?

Que veux-tu dire ?

Supposons que c’est son histoire, et toi, le personnage du mari. Comment tu vois ça de son point de vue ?

C’est quoi, ça, Carméli, un exercice d’atelier d’écriture ?

Non, couillon, un exercice d’amour.

OK… Eh bien, de son point de vue, je vois… de l’épuisement.

De l’épuisement ?

Oui, elle n’a plus la force.

À ton égard ?

Pas seulement avec moi. S’il n’y avait pas eu les enfants, elle serait partie en Inde pendant une année.

Continue. Qu’est-ce que tu vois encore de son point de vue ?

Quelque chose est arrivé pendant son séjour à l’ashram du désert et à Sdé-Boker. Elle est revenue de là-bas changée.

Un homme ?

Je n’ai pas l’impression.

Une femme ?

Non, non. Je dirais plutôt : une décision. Quelque chose qu’elle a compris.

Dommage qu’il soit impossible de prendre une pause.

Une pause ?

Sans les enfants. C’est ce que nous devrions faire en ce moment : un armistice. Que chacun de nous s’en aille de son côté et se retrouve avec lui-même pendant une année. Qu’elle se rende vraiment en Inde, et que moi, j’aille dans le Sinaï, en dépit, ou peut-être à cause des alertes.

Eh bien, faites-le.

Sans t’offenser, mon pote, on voit bien que tu n’es pas père.

Tu viendrais avec moi rendre visite à Ari ?

Bien sûr.

Plus personne, à part Dikla et moi, ne vient le voir. Tu l’aurais cru ?

Personne, personne ?

Au début, ça ne cessait pas d’affluer. Des tas de filles. Maintenant, la mort plane déjà dans l’air. La mort a vraiment une odeur, tu sais ?

Et Ari dit quelque chose là-dessus. Il le remarque ?

Tu le connais, il tourne ça à la blague. Chaque fois, il m’informe qu’il « déshérite » une nouvelle fille parce qu’elle ne vient plus le voir.

Pendant la deuxième semaine de mes recherches, par une nuit de pleine lune, à l’entrée d’un vallon, j’ai aperçu un feu de camp. Un homme assis devant.

Je me suis approché, le cœur battant.

Près de ce feu de camp, j’ai trouvé – nul autre que lui – le chanteur Ehud Banaï. Il portait un chapeau d’Ehud Banaï. Et une barbe naissante d’Ehud Banaï. Et des lunettes d’Ehud Banaï. Et il jouait de la guitare.

Je lui ai demandé des yeux si ça ne le dérangeait pas que je m’asseye à côté de lui, et, des yeux, il m’a répondu que non.

Je l’ai écouté jouer un long moment.

Nous n’avons pas échangé un mot. Ce n’était pas le moment.

Il ne jouait pas des mélodies connues qu’on peut fredonner, uniquement des morceaux instrumentaux, comme ça, sans paroles. Les premières notes de l’un d’eux m’ont rappelé sa chanson Tu as touché la cime des arbres mais, aussitôt, ça s’est transformé en une autre mélodie. Plus aléatoire.

J’ai supposé : peut-être revient-il ici, après des années, pour se rappeler comment tout a commencé, pour toucher encore une fois ce lieu innocent, d’avant les applaudissements.

Mais je n’avais aucun moyen de vérifier mon hypothèse.

La terre a soupiré.

Le temps s’est envolé.

Une sérénité absolue m’a gagné du fait qu’Ehud Banaï jouait de la guitare.

Les nuées de grues continuaient à migrer vers le sud, même la nuit. Mais avec moins de tumulte.

Retrouver Hagaï Carméli n’est pas l’essentiel, me suis-je dit. Ce qui compte, c’est de persister à chercher.

 

Est-ce que, selon vous, on continuera à lire des livres à l’avenir ?

Les gens continueront à avoir besoin d’histoires.

Et les conteurs comme moi continueront à avoir besoin des gens.

Il est tout à fait vraisemblable que les livres, sous la forme que nous leur connaissons aujourd’hui, puissent disparaître. Mais qui sait ? Peut-être qu’une forme inédite sera-t-elle plus attrayante ?

Une bande-son, par exemple. Cela me rend fou que je ne puisse pas ajouter une bande-son à mes livres.

Cette interview, disons… J’aurais donné beaucoup pour que, en dessous, on place un beat impertinent. En boucle. Et que, petit à petit, se joignent à lui, et l’enrichissent, d’autres instruments plus mélancoliques. Dans le passage sur Ehud Banaï, j’aurais tout simplement inséré le morceau qu’il jouait. Car, même si je pouvais décrire le jeu d’Ehud Banaï sur sa guitare, ce serait autre chose que de l’entendre jouer.

Idem concernant la danse.

Je peux m’étaler sur de nombreuses pages afin de montrer Dikla en train de danser. Je peux chercher des associations de mots inouïes et mobiliser des métaphores lyriques. Mais s’il existait un moyen quelconque d’inclure, en cet instant, une courte vidéo, trente secondes pas plus, d’elle en train de danser dans la discothèque du kibboutz Kabri, en 1995, yeux clos, sur la musique de Come on Eileen, chacun comprendrait pourquoi j’ai commencé à danser à côté d’elle avec l’espoir qu’elle ouvre les yeux à la fin de la chanson. Et, s’il existait une technologie qui permette de sentir pendant la lecture, on aurait pu lui renifler la nuque, comme je le fais, la nuit, lorsque je me plaque contre elle à son insu. Je peux écrire que cela ressemble à l’odeur des pains nattés cuits à la boulangerie Angel de Jérusalem, dans la nuit de jeudi à vendredi. Mais ce ne serait pas pareil que de humer réellement sa nuque.

Certains lecteurs affirment : « Je suis vraiment entré dans le livre. » Mais qu’en serait-il s’il était possible, virtuellement, de pénétrer dans la réalité de l’ouvrage ? D’être une mouche sur le mur, une chienne sur sa couche, un détecteur de fumée sur le plafonnier…

Notre chambre à coucher. La nuit de mon retour de Colombie, par exemple… Le lecteur aurait pu voir si ma lèvre inférieure tremblait légèrement – avec le frémissement typique des menteurs – quand je lui ai raconté ce qui s’était passé là-bas. Si son regard témoignait qu’elle me croyait. Ou si elle me chassait de la maison. Ou si nous restions dans la même demeure, dans le même lit, éveillés toute la nuit, sans nous toucher. Sans échanger un mot.

 

Écrivez-vous pendant la journée ou la nuit ?

Le matin, j’essaie d’écrire – et je ne réussis pas toujours.

La nuit, je suis avec Yanaï et Noam. Et, une fois par semaine, je prends ma voiture, au prétexte de me rendre à une conférence, pour rouler en fait jusqu’à Sdé-Boker, où j’épie Shira.

J’emporte la combinaison polaire des réserves militaires d’Ari et un appareil de vision nocturne qu’il a oublié de restituer à la fin de son service. Il est le seul à savoir que je me rends jusqu’à Sdé-Boker afin d’espionner ma fille. Selon lui, je suis azimuté et, plutôt que me cacher derrière des arbustes, je devrais toquer à sa porte et lui dire que je souhaite lui parler. Je lui réponds qu’il n’y comprend rien, parce qu’il n’est pas père, et que les enfants ont parfois besoin de s’éloigner de leurs parents afin de découvrir leur moi profond. Surtout s’ils ont entretenu une relation étroite, peut-être trop étroite, avec leur père. Pardon, avec leurs parents. Il ne me fait aucune remarque quant à mon lapsus freudien, mais ses yeux indiens se moquent de moi. J’essaie de le convaincre : « Je dois respecter l’intimité de ma fille !

— Super, mon pote ! Dans ce cas, pourquoi tu te précipites tout le temps là-bas ?

— Tu ne comprends pas, je proteste, c’est parce qu’elle me manque. »

Je me poste sur un point d’observation. Toujours le même. Qu’il m’est impossible de révéler ici.

Peu après dix-neuf heures, les internes quittent le réfectoire et se dispersent dans les dortoirs. À ce moment-là, je dispose d’un peu plus d’une minute pour la suivre avec les jumelles d’Ari et deviner son humeur à la façon dont elle marche, à ses gestes des mains quand elle parle – catégoriques, comme sa mère –, aux réactions de ceux qui l’accompagnent.

Pendant ce parcours d’un peu plus d’une minute, elle dispense davantage de sourires qu’au cours de l’année dernière chez nous. Ses vêtements sont beaucoup plus légers et aériens. De jeans hypermoulants, elle s’est mise aux sarouels. De blousons en cuir, à des T-shirts imprimés. En fait, elle a l’air d’aller bien. Je veux dire, elle se sent bien. Je préfère penser que c’est ce paysage désolé qui l’épanouit. Mais il semble que ce soit plutôt la distance mise entre nous.

Hier, à ma grande frayeur, elle n’est pas sortie du réfectoire. Ses amies, oui. Même son petit ami, Nadav. Mais pas elle.

J’ai observé Nadav dans mes jumelles afin de vérifier si, par hasard, il ne profitait pas de son absence pour flirter avec d’autres filles.

Tous ces adolescents ont rejoint leurs chambres et, au bout de dix minutes, les lumières du réfectoire se sont éteintes. L’inquiétude m’a gagné : qu’est-il arrivé à ma fille ? Pourquoi n’est-elle pas venue dîner ? Et puis où est-elle ? Dans sa chambre ? Ou peut-être que non ? Elle a peut-être déjà quitté l’université, et moi, je suis le seul benêt à n’être pas au courant ? Car enfin, si elle a déjà demandé à Dikla de ne pas me parler de Nadav, qui peut m’assurer qu’il n’y a pas d’autres choses qu’elle a demandé à Dikla de ne pas me révéler ?

Je ne pouvais pas téléphoner à Dikla. Car j’aurais été contraint de lui expliquer ce que je faisais là, tapi dans l’obscurité.

Je ne pouvais pas frapper à la porte de mon enfant. Car je ne suis pas le bienvenu.

Ses amis non plus, je ne pouvais pas les interroger. De toute façon, ils la mettraient tout de suite au courant que son père vadrouillait dans l’internat et les harcelait de questions. Et ça signerait ma fin.

Une bise aigre pénétrait sous ma combinaison polaire, et j’ai décidé de courir le risque de descendre vers sa chambre. J’aurais peut-être de la chance, et personne ne me repérerait. J’aurais peut-être de la chance, et son rideau serait ouvert. De cette façon, je pourrais jeter un œil et constater au moins qu’elle se trouvait là. Qu’elle était encore en vie.

J’ai erré d’un bâtiment à l’autre, d’un bosquet à l’autre, tentant de me tenir à couvert autant que possible, j’ai franchi un terrain vague jonché de décombres et de tables de pique-nique. En fin de compte, je suis arrivé à destination. J’ai contourné le bâtiment et la cour pour accéder à sa fenêtre, mais le rideau était tiré. Je ne pouvais rien voir à l’intérieur, sous quelque angle que ce soit.

Et alors, elle est sortie de sa chambre. D’abord, j’ai entendu la porte s’ouvrir, je me suis donc rapproché à pas de loup de l’allée devant la cour. Elle tenait son téléphone portable à la main, très proche de son oreille, et, m’apercevant, elle a écarquillé les yeux et m’a demandé : « Papa, qu’est-ce que tu fais ici ? »

Au lieu de lui répondre, je me suis mis à genoux et je l’ai suppliée : « Pardon, Shira, s’il te plaît, pardonne-moi. »

Elle a regardé autour d’elle et m’a dit : « Papa, relève-toi, ne me mets pas la honte.

— Je peux entrer ? »

Elle a lentement hoché la tête, et je l’ai suivie dans sa chambre.

Tout cela s’est déroulé dans mon imagination. En réalité, j’ai rebroussé chemin, au milieu des ombres, jusqu’à ma voiture, puis, le cœur lourd, je suis rentré à la maison et, à mon arrivée, Dikla était au téléphone. À sa voix, j’ai compris que Shira était à l’autre bout du fil et, au contenu, j’ai compris qu’elle ne se sentait pas très bien. Elle avait pris froid. Rien de grave. Nadav s’en occupait à la perfection.

 

Avez-vous parfois envie de changer ou de corriger vos livres après parution ?

En général, après la publication, je regrette de ne pas avoir effacé davantage. Parfois, alors que je lis devant un public des pages de mes livres, je les édite : je supprime un mot ici, un paragraphe là.

Et il y a une histoire que j’aurais supprimée totalement. Intégralement. Celle que Shira a lue sur Internet.

Elle se déroule à Haïfa, dans les années 1980, et son héroïne est une adolescente de seize ans amoureuse d’un garçon de la classe au-dessus. Ce garçon est élancé, beau et populaire, et il ne lui accorde même pas l’aumône d’un regard. Alors, inspirée par les feuilletons romantiques qu’elle dévore avec sa mère sur des chaînes câblées pirates, elle décide de prendre les devants. Sa mère essaie de l’en dissuader, l’avertit que les hommes n’aiment pas ce genre de femmes, mais, une nuit, elle se poste sous la fenêtre du garçon, avec une guitare, et lui interprète à n’en plus finir une reprise de Morrissey des Smiths, Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me. Les voisins remontent leurs stores et lui crient que ça suffit. Mais elle persiste. Des gens qui sortent leur chien s’arrêtent devant elle. Un chien lui pisse dessus, et elle continue : « No hope, no harm, it’s just another false alarm. » Jusqu’à ce qu’un enfant de l’immeuble la prenne en pitié et réveille le père du garçon dont elle est éprise, et celui-ci sort sur le balcon pour l’informer que le garçon est absent, qu’il se trouve chez sa petite amie. Qu’elle plie bagages et rentre chez elle ! Elle ne rentre pas chez elle. Elle reste assise dans la rue et joue, jusqu’à ce que l’enfant qui avait alerté le père du garçon aille chercher la mère de la fille. Lorsque sa mère débarque, en survêtement Adidas et en débardeur, elle ne la rudoie pas. Et ne la sermonne pas à coups de « je te l’avais dit ». Elle se contente de s’asseoir à côté d’elle jusqu’à ce que l’aube se lève sur la rade de Haïfa et que l’odeur nauséabonde des raffineries agresse leurs narines, tandis que l’enfant, comme ensorcelé, observe de loin la jeune fille.

Si Shira avait accepté de me parler, voici ce que je lui aurais dit.

Je te demande pardon si je t’ai blessée. Pardon d’avoir publié cette histoire. Mais sache seulement…

Cette fille sous la fenêtre, c’est moi.

Toi et moi, nous nous ressemblons. Plus semblables que tu ne le supposes.

C’est pour cette raison que tu t’es retrouvée dans cette histoire sous une forme qui t’a exaspérée.

Et c’est sans doute pourquoi tu dois t’éloigner de moi en ce moment.

C’est bien. Je veux dire, ça fait mal, mais c’est bien…

 

Quel genre de père êtes-vous ?

« Qu’est-ce qui vous a incités à venir me voir ?

— Notre fils, Yanaï.

— Parlez-moi un peu de lui. Quel âge a-t-il ?

— Sept ans.

— En CE1 ?

— CP. Nous l’avons laissé une année de plus en maternelle. Il est né en décembre, et nous avons pensé qu’il n’était pas encore assez mûr.

— Je comprends.

— Nous nous sommes trompés, bien sûr. Tout parent commet des erreurs. Mais ce n’est pas pour cette raison que nous sommes venus vous consulter.

— Eh bien, quelle est votre véritable raison ?

— Cet enfant… Je n’irai pas par quatre chemins : cet enfant est un menteur.

— Je comprends.

— Non, vous ne comprenez pas. Impossible de croire un seul mot sorti de sa bouche.

— Les enfants ont parfois tendance à brouiller les limites entre la réalité et l’imagination. Vous en êtes sûrement conscients.

— Ni brouillage, ni limites. Cet enfant ment. Vous voulez un exemple ?

— Vous pouvez me donner un exemple, mais je me demande…

— Je lui demande s’il a fait ses devoirs, d’accord ? Il répond que oui et, en fait, ce n’est pas le cas. Je lui demande s’il a vu la télécommande de la télévision, il répond que non, et, en fait, il l’a cachée sous les coussins du canapé.

— Je comprends. Serait-il possible que ce que vous nommez des “mensonges” ne soit en fait qu’une façon – qui, en passant, correspond à son âge – de contourner ou de réfuter les difficultés que la réalité lui oppose ?

— Interprétation de premier ordre. Vraiment, chapeau ! Et comment cela explique-t-il que, dans un magasin de chaussures, il s’obstine à prétendre qu’il chausse du trente-sept alors qu’il ne fait que du trente-cinq ? Et qu’il raconte à sa maîtresse qu’il est né en Amérique et a immigré en Israël à l’âge de deux ans ? Et qu’au parc de jeux il raconte aux enfants qu’il s’appelle Nemrod ? Et que son nom de famille est Ben-Yohana ? Nous ne connaissons personne du nom de Ben-Yohana. Cet enfant est tout simplement incapable de s’empêcher de mentir. Il a toujours été comme ça mais, depuis l’année dernière, il est devenu totalement incontrôlable.

— Et c’est si… terrible ?

— Pardon ?

— Je me demande pourquoi vous, je veux dire vous deux, vivez le fait que votre enfant n’est pas toujours fidèle à la réalité comme une tragédie.

— Que dites-vous ? Et si sa sœur faisait comme lui ? Et si, nous tous, nous commencions à mentir ? À quoi ressemblerait notre foyer ? Il existe une sorte de contrat, entre les êtres humains, qui veut qu’on s’efforce – on n’y parvient pas toujours, mais on s’efforce – de dire la vérité. C’est là-dessus que repose la confiance. Si l’on retire cette carte, tout le château s’écroule.

— Je comprends. Dans ces conditions, je me vois obligée de vous interroger, vous le père, est-ce que cette tendance aux… mensonges est déjà apparue dans votre famille ?

— Quoi ? Non. Quelle idée !

— Pourquoi souriez-vous, Dikla ?

— Parce que c’est amusant de constater qu’un homme qui aime à croire qu’il est conscient de lui-même puisse ne pas être du tout conscient de lui-même.

— Ce qui signifie ?

— Mon mari est écrivain. Alors, au chapitre de l’affabulation…

— Minute, Diki, ce n’est pas honnête…

— Tu es de mauvaise foi. Tu envisages ta vie comme une histoire. Tu penses à moi comme à une histoire. Comme à un personnage de roman. Avant, tes mots avaient une valeur. Aujourd’hui, ils ne valent pas plus que ceux de Yoram Sirkin.

— N’en dis pas plus !

— Mais c’est la vérité.

— Ta vérité…

— La vérité objec…

— Je vous arrête un instant. Bien que j’aie l’impression… qu’il faudrait absolument envisager une thérapie conjugale. Mais ce n’est ni le moment, ni le lieu. En outre… le tarif est différent. C’est pourquoi je suggère de nous concentrer de nouveau sur Yanaï. J’aimerais savoir, Dikla : Yanaï lit-il déjà des livres par ses propres moyens ?

— C’est un rat de bibliothèque. Depuis qu’il sait lire, il avale deux, trois livres par jour ! À quoi il faut ajouter les histoires que son père lui raconte.

— Combien d’histoires par jour racontez-vous à Yanaï ?

— Voyons, on peut compter. Les histoires du réveil. Sinon, il n’arrive pas à se lever. L’histoire régulière de la brosse à dents. Je veux dire, la brosse est une sorte de personnage qui s’adresse à Yanaï. Ensuite, dans la voiture, en route vers son école, au lieu d’un disque de chansons enfantines éculées, je lui raconte une nouvelle histoire. Mais brève. Et encore une, très courte, au retour de la garderie. Puis, en soirée, l’histoire du hamac.

— L’histoire du hamac ?

— Nous sommes tous les deux installés dans le hamac à regarder les nuages, et il me décrit les formes qu’il voit, puis, selon la forme, nous inventons ensemble une histoire. Ensuite, le dîner, la douche, et l’histoire du coucher.

— C’est tout ?

— Pour être franc, il y a aussi Gidi Gov.

— Gidi Gov ?

— Ce n’est pas exactement une histoire, davantage une comptine musicale policière. En vers. Juste avant qu’il ferme les yeux : “Dans la mangrove. Le feu passe à l’orange. Pas le temps d’un songe. Où est, où est, où est passé Gidi Gov ?”

— Je comprends.

— À la fin, l’enfant de l’histoire – pardon, de la comptine – trouve toujours Gidi Gov. Puis je le chatouille. Yanaï, je veux dire. Gidi-Digi-Gidi-Digi-Gov. Il en est dingue.

— Et donc, corrigez-moi si je me trompe, vous lui racontez sept histoires par jour.

— L’histoire du hamac, ce n’est qu’en été.

— C’est tout ce qu’il fait avec lui, vous saisissez ?

— Ce n’est pas exact, Dikla. Ce n’est pas honnête de ta part. Nous allons aussi ensemble au supermarché, le vendredi.

— Et là, tu lui racontes l’histoire du petit poivron qui habite dans le grand poivron.

— Sinon, il s’ennuie et me rend fou. Ça ne compte pas.

— Je me demande…

— Dites-moi, pourquoi les psychologues “se demandent” sans cesse ? Après tout, c’est nous que vous questionnez, non vous-même. Pourquoi tourner autour du pot ? Et ce saxophone en fond sonore, c’est quoi ? Vos voisins ? Ils ne forcent pas un peu sur le volume ?

— Je me demande… Écoutez, d’un côté, le tableau que vous dressez est enthousiasmant. Il semble que vous et Yanaï entreteniez une relation vivace et… inventive. D’un autre côté, on ne peut éliminer d’emblée l’éventualité qu’il existe un fil conducteur entre la dose peu commune d’histoires à laquelle l’enfant est exposé et sa tendance à proposer sa propre interprétation subjective des différents phénomènes de la réalité.

— Vous pourriez répéter ça dans le langage de monsieur Tout-le-Monde ?

— Elle ne fait que te dire ce que je te répète tout le temps : sept histoires par jour, c’est…

— En hiver, six. Et l’une d’elles n’est qu’une comptine musicale policière en vers, alors…

— Cinq histoires et une comptine musicale policière en vers – c’est un peu beaucoup. Yanaï ne distingue plus la réalité de la fantasmagorie.

— Je suis aussi coupable de ça, Dikla ?

— Il ne s’agit pas de culpabilité.

— Si.

— Il s’agit…

— Je vous arrête. Je dois encore voir Yanaï afin d’étayer mon intuition, mais il se peut certainement que ce que vous qualifiez de mensonges ne soient, à ses yeux, que des historiettes. Des contes qu’il prend plaisir à inventer et qui lui offrent la possibilité de protéger un univers intérieur autonome…

— Vous savez : dans votre bouche, cela semble tout mignon. “Historiettes”. “Un univers intérieur autonome”. Mais ce n’est pas le cas. Ce n’est pas mignon. C’est inquiétant. L’enfant a déjà sept ans.

— Qu’est-ce qui vous inquiète au juste ? Du point de vue de son développement, cela correspond encore à son âge.

— Comment ça, ce qui m’inquiète ?

— Écoutez, j’ai conscience que vous êtes tous les deux stressés, et je ne l’ignore pas. Je veux seulement que nous précisions ensemble la nature de cette détresse. De quoi vous inquiétez-vous vraiment ?

— Nous ne le préparons pas à la vie de cette façon. À la fin, ces affabulations vont le fourrer dans un guêpier. Les autres enfants vont découvrir ses mensonges. Les maîtresses vont cesser de penser que c’est charmant. Je veux lui épargner des humiliations.

— Et quel… quel est votre point de vue, Dikla ?

— Je ne sais pas. J’y réfléchis beaucoup. Si l’on envisage sérieusement la candidature de Yoram Sirkin à la tête du gouvernement – cela signifie que tout est possible. Peut-être que la réalité n’existe plus. Uniquement Photoshop. Et que, par conséquent, nous préparons excellemment notre enfant à la vie réelle. Car il semble que seuls les charlatans pourront survivre dans un monde fake et dans un pays où il est impossible de croire quiconque, sur aucun sujet. D’un autre côté, en tant que mère, dans la vie quotidienne, c’est pénible de ne pas pouvoir faire confiance à son enfant. De se méfier de tout ce qu’il dit.

— Je m’imagine.

— Je ne sais pas comment réagir, faire comme si je ne l’avais pas remarqué ou… Et je me rends compte à quel point il est vexé par la lueur de suspicion dans mon regard et… ça m’attriste. Il y a quelques semaines – tu donnais une conférence à des comités d’entreprise à Eilat –, il n’a pas ouvert la bouche de tout le week-end, il n’a pas prononcé un mot, et ce n’est qu’après que je l’ai supplié qu’il me dise pourquoi il ne me parlait pas, qu’il a dit… d’une toute petite voix… qu’il avait peur… d’ouvrir la bouche, parce qu’alors… il en sortirait des mensonges.

— Tu ne me l’as pas raconté, Dikla.

— Qu’est-ce que tu veux, tu n’étais pas là.

— Pourquoi tu ne me l’as pas raconté ?

— Je souhaite suggérer quelque chose. Faisons une tentative. Il se peut que cette tentative réussisse comme il se peut qu’elle échoue. Mais tentons de diminuer, au cours des jours prochains, la quantité d’histoires que Yanaï reçoit par jour de sept à… disons, trois. Et tenez-moi au courant si cela produit un effet. Encore une fois, il s’agit d’un essai. Je ne garantis pas le succès. Sûrement pas immédiat. Mais… vous pensez en être capable ?

— Je ne sais pas…

— Je comprends.

— Je ne suis vraiment pas certain que vous compreniez.

— Dans ce cas, expliquez-moi.

— Je ne sais déjà plus comment… exister simplement avec lui. Pas seulement avec lui. En gros, je ne sais plus comment m’adapter au monde. Ni à Dikla. Au lieu de lui dire que je sens qu’elle s’éloigne de moi, j’ai inventé une histoire dont j’ai cru qu’elle la ramènerait à moi. Mais ça n’a fait que l’éloigner davantage.

— Je comprends.

— Auriez-vous un mouchoir en papier ? Les psys ne sont-ils pas censés avoir une boîte de mouchoirs en papier sur la table ?

— Moi, j’en ai.

— Merci, Dikla.

— Merci, Dikla. Désolé d’être comme ça, madame la psychologue.

— Pas de problème. Je m’appelle Ayala.

— Je traverse une drôle de période.

— Je comprends.

— Non, vous ne comprenez pas.

— Dans ce cas, expliquez-moi.

— Tout… tout s’écroule… Dites-moi, il n’y a que moi que ce saxo rend dingue ? Pardon d’insister, mais ça m’a l’air très proche… quelqu’un joue-t-il en ce moment chez vous ?

— Pour être franche, oui. C’est mon fils. Il répète.

— En toute sincérité, il n’est pas mauvais du tout.

— Merci.

— Ce compliment ne vous est pas adressé. Mais à lui.

— Je lui transmettrai. Puis-je vous demander votre âge ?

— Moi ? Quarante-deux. Euh… trois.

— C’est… compatible avec votre âge.

— Comment ça, compatible avec mon âge ?

— Cette sensation que tout bat de l’aile. Beaucoup d’individus l’éprouvent à votre âge.

— Vous savez, c’est la raison précise pour laquelle j’ai laissé tomber mes études de psycho. Je trouve insupportable ce que vous venez de faire.

— Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Vous avez plaqué une sensation intime sur un paradigme. C’est insultant. Ne suis-je qu’une donnée statistique ?

— Je suis désolée que vous ayez eu cette impression. Ce n’était pas mon intention.

— Eh bien, quelle était votre intention ?

— Je crois que…

— Dites-moi, votre fils écoute notre entretien ?

— Quelle idée ! Il n’a aucun moyen de…

— Parce que depuis que je m’énerve contre vous, son jeu devient plus rythmé. Comme s’il nous créait la bande sonore appropriée.

— C’est un pur hasard.

— Admettons.

— En tout état de cause, ce que je souhaitais vous dire, c’est que comprendre que nous ne sommes pas aussi singuliers qu’il nous semble, que d’autres gens ont traversé des difficultés semblables – semblables, non équivalentes – à celles que nous rencontrons, cet aperçu a quelque chose de libérateur. Cela peut même inspirer un changement.

— Inspirer un changement ? De quelle manière ?

— Je vous rappelle comment nous sommes arrivés à cette discussion. Je vous ai demandé si vous pouviez modifier votre habitude et raconter à Yanaï moins d’histoires, et vous m’avez répondu que vous ne vous sentiez plus capable de vivre le monde directement, sans l’intermédiaire d’histoires, c’est bien cela ?

— Plus ou moins.

— Lorsque j’examine la biographie de mes patients, votre âge actuel favorise parfois l’amorce d’une évolution. Après avoir été ébranlés et en pleine crise, certains ont tout recommencé de zéro. Différemment. Vous pouvez trouver d’autres accès au cœur de Yanaï. Il existe d’autres choses que vous pouvez entreprendre ensemble comme père et fils. Nous avons là une opportunité.

— Je… suis dingue de cet enfant. Je veux son bien. Qu’il ne soit pas solitaire et sinistre comme je l’étais à son âge.

— J’en suis bien consciente. Nous en sommes tous conscients ici.

— Avez-vous remarqué que le saxo devient sépulcral ? Je vous recommande fortement de vérifier que votre fils n’a pas trouvé un moyen d’épier ce qui se passe dans cette pièce.

— Je suggère de nous concentrer sur votre fils. Votre fils à vous deux. Dikla, vous nous écoutez… plutôt en silence, et je me demande, je veux dire, je m’interroge : à quel endroit elle vous atteint, notre discussion ?

— Dans un lieu quelque peu différent.

— C’est-à-dire ?

— Cela veut dire que je ne suis pas sûre que le fait qu’il raconte des histoires à Yanaï soit le problème de cet enfant. Cela me semble un peu simpliste. Pour ne pas dire fallacieux.

— Fallacieux ?

— Les patients aussi mentent aux psychologues, n’est-ce pas ? Ils débitent une histoire dans laquelle ils ont le mauvais rôle – afin de dissimuler une histoire dans laquelle ils ont un rôle encore plus exécrable…

— Je comprends.

— Non, vous ne comprenez pas. Notre fille nous a déjà plaqués pour un internat. Et avec la situation à la maison pendant l’année écoulée… pas étonnant qu’un autre enfant s’évade dans son imagination. Comment avez-vous dit ? Qu’il utilise un moyen adapté à son âge “de contourner ou de réfuter les difficultés que la réalité lui oppose” ? Eh bien, c’est exactement cela.

— Voulez-vous préciser ?

— À quoi bon ? Après tout, ce que je vous raconterai ne sera que ma version manipulatrice de la réalité. C’est la raison pour laquelle j’ai cessé de croire à la psychothérapie. Pour ma part, je pratique des soins aquatiques. Deux fois par semaine. Gaïa, ma thérapeute, et moi-même n’échangeons presque pas un mot, mais mon corps lui raconte tout.

— Alors, Dikla, c’est pour ça que tu ne couches plus avec moi ?

— Cela ne me semble ni le lieu, ni le moment de…

— Ce n’est jamais ni le lieu, ni le moment…

— Je vous arrête.

— Mais pourquoi vous nous arrêtez tout le temps ? Cela ne devrait pas être le contraire ? Que la psy nous libère de nos blocages ?

— Sans doute, mais la séance est finie, mes amis. Laissons les phrases prononcées ici résonner et retomber. Je vous rappelle que, la semaine prochaine, je rencontre Yanaï. Vous voulez régler par chèque ou par virement bancaire ?

Ce n’est pas ce que la psychologue a dit à la fin.

Ni même avant la fin.

Je ne puis raconter cet entretien – comme d’autres événements de l’année dernière – que de la manière dont il ne s’est pas vraiment produit. Toutefois…

En quittant l’immeuble de la psy, nous nous sommes immobilisés un instant, destabilisés par les retrouvailles avec la rue. Chacun de nous était censé poursuivre son chemin, moi, pour prendre les enfants, Dikla, pour son travail. Soudain, Dikla a dit : « J’ai envie d’une glace.

— Si je me souviens bien, il y a un bon glacier, là, au coin de la rue. »

Nous nous sommes dirigés vers le glacier, proches mais sans nous toucher. Et nous avons fait semblant d’hésiter devant la palette des parfums. Jusqu’à ce qu’elle choisisse tiramisu dans une coupe et moi, vanille française dans un cornet. Et je n’ai pas eu besoin de dire : « Tu te souviens que… », car il était évident que tous les deux nous souvenions que… Qu’il y avait là la reconstitution de la genèse de notre amour, l’instant réel, et non ceux que j’ai disséminés dans cette interview afin de protéger son intimité…

Sa mère venait de décéder brutalement. D’un arrêt cardiaque. Un peu après que nous avions commencé à nous fréquenter. Le cinquième jour de la semaine de deuil, je me suis rendu à Maalot.

Je ne savais pas si elle pensait à moi en cette circonstance. Ni si, après quelques rendez-vous seulement, on avait le droit d’effectuer une visite de condoléances.

La maison grouillait de visiteurs. Elle se tenait à l’écart dans une chambre, vêtue d’un jean et d’un sweat-shirt à l’effigie de Bart Simpson. Je me suis penché vers elle, je l’ai enlacée, et elle m’a rendu mon étreinte, faiblement. Faute de place à côté d’elle, je me suis installé à l’autre bout de la pièce. Ses amis pénétraient sans cesse dans la chambre. J’ignorais qu’elle avait autant d’amis. Les filles pleuraient sur son épaule. Les garçons avaient tous l’air d’être amoureux d’elle en secret. Je ne savais que faire ou que dire. Je n’ai même pas pu la reconnaître sur les albums photo passant de main en main. De quelques bribes qu’elle avait jetées pendant nos rendez-vous, comme le fait que son père était le cuisinier en chef de toutes les entreprises du nabab Stef Wertheimer, et que la nourriture qu’il préparait à la maison était d’un goût incroyable, j’avais déduit qu’elle était plutôt fille à papa. Mais je n’en étais pas certain.

Au bout d’une heure, je me suis levé pour partir. Près de la porte, j’ai senti une main sur mon épaule. « Merci d’être venu », m’a-t-elle dit. Puis elle m’a serré la main. Une longue pression, prolongée, qui lui a permis d’y déposer un bout de papier.

Ce n’est que dans la voiture que j’ai osé l’ouvrir.

Roule jusqu’au bout de la rue.

Attends-moi près du monument.

Je vais inventer un prétexte et j’arrive.

Au bout d’une demi-heure, elle est enfin apparue. Juchée sur un vélo avec un siège d’enfant.

Mon cœur a bondi. Peut-être parce qu’elle pédalait avec une telle lenteur. Avec mélancolie. Un pédalage mélancolique, voilà.

Peut-être parce que la brise jouait dans ses cheveux.

Soudain, je pouvais l’imaginer à neuf, dix ans, miniature d’elle-même, en enfant solitaire. Roulant à vélo sans personne pour l’accompagner.

Elle a freiné devant le monument, a passé une longue jambe au-dessus du cadre, a posé le vélo contre l’édifice sans l’enchaîner et s’est tournée vers moi. Elle haletait au moment où nous nous sommes rapprochés. J’ignorais si c’était à cause de la course à vélo ou à cause de moi. Cette fille demeurait une énigme à mes yeux. Et pouvais-je l’enlacer ? Avais-je la permission ? Elle s’est hissée sur la pointe des pieds et m’a embrassé – un baiser rapide, à la commissure des lèvres – et a dit : « J’ai envie d’une glace. » Or, à Nahariyya, il y avait un glacier du nom de Penguin où sa mère et elle se rendaient dans son enfance. « C’est pas un peu loin, Nahariyya ? » je lui ai demandé. « Un peu, mais j’ai besoin de prendre l’air. » Nous sommes parvenus à destination en moins de vingt minutes. En chemin, nous avons à peine parlé, les mots semblaient au-dessus de ses forces. Elle a commandé deux boules de tiramisu, et moi, une boule de vanille française. Nous sommes restés dans la rue, devant le glacier, à lécher nos glaces. Moi, à coups de lampées modérées, précautionneuses, et elle, en croquant presque. Sa langue remuait rapidement, goulûment, arasant un côté du cornet et s’attaquant aussitôt à l’autre.

Lorsque nous avons fini, elle m’a demandé de la ramener à son vélo.

En chemin, elle a pris ma main dans la sienne et, devant le monument, alors que chacun sortait par sa portière, je me suis dit qu’elle se dirigerait vers son vélo, mais elle a fait volte-face et m’a étreint très fort, très longtemps. Jusque-là, je n’avais jamais enlacé une femme de ma taille. Je sentais chaque parcelle de mon corps épouser chaque parcelle du sien. Nous étions étroitement enlacés. Et cela m’a poussé à l’attirer plus fermement contre moi. Lorsque nous nous sommes finalement détachés, elle m’a demandé si je pouvais revenir le lendemain. J’ai répondu : « Oui, bien sûr. » J’aurais fait n’importe quoi pour elle à cet instant-là.

Après la séance avec la psy aussi, nous nous sommes étreints. Chacun a fini sa glace et nous avons regagné la rue caniculaire et, sans un mot, d’un seul coup, nous nous sommes tournés l’un vers l’autre et nous nous sommes enlacés. Très fort. Très longtemps. J’aurais fait n’importe quoi pour elle à cet instant-là – mais elle ne m’a rien demandé.

OceanofPDF.com

Croyez-vous que la littérature exerce encore une influence dans notre monde ?

Dès l’instant où j’ai quitté la salle, il s’est mis à marcher à ma hauteur. Au début, je n’y ai guère prêté attention. J’étais en plein désespoir à cause de quelques phrases plates, trop enjôleuses, que je venais de débiter pendant la rencontre. Puis, lorsque je l’ai remarqué, je me suis dit qu’il devait emprunter la même direction que moi. Mais, en franchissant le portail de l’école, il me suivait encore, et j’ai compris qu’il me collait de manière délibérée, tel un garde du corps.

« Tu voulais me poser une question ? » lui ai-je dit en m’arrêtant et en me tournant de son côté.

Il s’est étouffé. Il comptait sans doute m’accompagner en silence.

Je l’ai examiné. Un enfant petit. Même pour cet âge, où les garçons font la moitié de la taille des filles. Chevelure noire courte. Sourcils épais. Et quelque chose d’étranger dans ses traits. Quelqu’un qui n’est pas d’ici.

« Moi aussi, j’écris des histoires, a-t-il lâché en regardant autour de lui.

— C’est bien. Merveilleux que tu écrives.

— Je voudrais savoir quelque chose, a-t-il dit en regardant de nouveau autour de lui.

— Je t’en prie.

— Mais continuons à marcher. Je peux te questionner en marchant. »

C’était un peu étrange à mes yeux qu’il s’obstine à continuer à avancer. Mais je n’ai trouvé aucune raison de refuser. Je me suis remis en marche. Moi à grandes enjambées, dans mes chaussures noires en cuir, lui à petits pas, en chaussures de sport blanches et sales, essayant de rester à ma hauteur.

« Alors, que voulais-tu savoir ? » l’ai-je interrogé, devant son silence.

« Je voudrais savoir comment on invente la fin d’une histoire. Je veux dire, dans mes histoires, j’ai beaucoup de débuts… mais je ne réussis jamais à les terminer.

— Comment t’appelles-tu ?

— Yéhouda.

— Vois-tu, Yéhouda… »

Je lui ai raconté qu’il existe plusieurs genres de fins, et que la fin est vraiment importante parce qu’elle offre la signification de l’histoire, raison pour laquelle elle est précisément si difficile à trouver. Pour n’importe quel auteur, pas seulement pour lui. J’ai parlé à n’en plus finir, avec exaltation, mais, peu à peu, j’ai saisi qu’il n’écoutait pas. Ses yeux papillonnaient dans ses orbites et guettaient quelque chose de dérobé à mon regard.

J’ai résumé mon propos et je me suis tu.

Nous avons continué à marcher sur la longue allée menant du portail au parking. Des deux côtés du chemin poussaient de hautes herbes folles. Brusquement m’a traversé, comme un frisson, l’impression que quelqu’un nous épiait derrière ces herbes, mais je l’ai repoussée.

« Dis-moi », Yéhouda me questionna précipitamment, comme s’il voulait se débarrasser des mots, « quand tu écris, tu décides d’avance du sujet de l’histoire ? »

Mon soupçon qu’il ne s’intéressait pas vraiment aux réponses se renforça. Cette question avait déjà été posée pendant la rencontre avec les autres élèves, alors, pour quelle raison la posait-il de nouveau ? Toutefois, je lui ai répondu. À cause de la chance infime que cela soit réellement important pour lui. Je lui ai dit que les histoires, contrairement aux dissertations, n’avaient pas de sujet véritable, mais soulevaient plutôt une interrogation préoccupant l’auteur et, parfois, au cours de l’écriture, cette question laisse la place à une autre qui, le plus souvent, n’obtient pas, non plus, de réponse.

Yéhouda n’a même pas pris la peine de marmonner « ah ». Ni d’opiner de la tête. Il n’écoutait tout simplement pas. Ses yeux étaient braqués sur les arbustes, puis sur la grosse grenouille que nous venions de croiser.

Nous avons continué à marcher en silence. Ses lacets étaient défaits, mais il ne s’est pas immobilisé pour les renouer. Il avançait, les épaules rentrées, poings serrés, en mordant jusqu’au sang sa lèvre inférieure. Comme s’il se préparait à quelque chose, ai-je songé.

Alors que nous arrivions à la voiture, il m’a arrêté et m’a dit – son regard fuyant le mien : « Merci.

— Il n’y a pas de quoi. » Et, avant qu’il ne tourne les talons, je lui ai dit : « Attends. »

Il a posé les mains sur ses hanches. Et rivé les yeux sur ses chaussures.

« Maintenant, moi aussi, j’ai une question.

— Une question ? » Ses sourcils épais se sont haussés de stupeur.

« Oui. Je souhaite que tu m’expliques pourquoi tu m’as accompagné. Parce que tu n’es pas vraiment intéressé par mes réponses, alors, pourquoi m’as-tu interrogé ?

— Ben, juste comme ça…

— Je n’ai pas l’impression que ce soit “juste comme ça”.

— Tu ne voudras pas le savoir.

— Au contraire, je le veux. »

J’ai songé que cette formulation, « tu ne voudras pas le savoir », avait quelque chose de trop réaliste. De trop amer dans la bouche d’un enfant.

« Hum… eh bien, on me harcèle, a-t-il lâché hâtivement entre ses dents.

— Qui ça ?

— Une bande. Des gars de troisième. Ils m’attendent derrière les arbustes. Tous les jours, après les cours. »

Me sont revenus en mémoire notre marche côte à côte et son regard aux aguets.

« Ils ne s’en prennent qu’à toi ?

— Oui.

— Qu’est-ce qu’ils te veulent ?

— J’sais pas. Une fois, pendant la récré, j’ai regardé l’un d’eux, et il m’a dit de ne pas le regarder avec des yeux de pédé et, après, ça a commencé.

— Qu’est-ce qu’ils te font ?

— Ils m’entraînent derrière les buissons et me donnent des coups.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Au début, j’ai essayé de leur rendre les coups mais, maintenant, je me couche par terre et j’attends qu’ils en aient marre. »

Je me suis appuyé sur ma voiture et j’ai respiré profondément, accablé. J’ai scruté les buissons avec l’espoir de repérer l’un de ces harceleurs. Des pauvres types. Qui jouent les gros bras avec les faibles. Je sentais la colère monter en moi et j’ai serré les poings.

« Dis-moi, ton père est au courant ?

— Mon père n’habite pas avec nous.

— Et ta mère ? Elle ne peut pas venir te chercher à l’école ?

— Elle travaille.

— Tu as des grands frères ?

— Je suis l’aîné.

— Et la directrice, elle est au courant de cette histoire ? »

Yéhouda a levé les yeux vers moi en ricanant.

« Elle est au courant, mais elle a peur de dire quelque chose. Pour qu’ils lui balancent pas une chaise à la figure comme à la directrice avant elle.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » l’ai-je interrogé.

En fait, c’est moi-même que je questionnais.

« Y a rien à faire. À la fin, ils en auront marre et ils s’en prendront à quelqu’un d’autre. »

L’une des phrases s’efforçant d’avoir l’air intelligentes que je venais de prononcer au cours de la rencontre m’est revenue à l’esprit : « Celui qui écrit des histoires n’a pas le privilège de désespérer. Il est obligé de croire qu’il est possible de changer les choses car il n’existe pas d’histoire sans changement. »

« Mais, attends, me suis-je révolté. Impossible qu’on ne puisse pas faire quelque chose. Et si nous allions ensemble tout de suite parler à la directrice ? »

Yéhouda m’a fixé, déçu.

« Je t’ai déjà dit que la directrice ne fera rien. Et, en plus, on est mardi.

— Et alors ?

— C’est son jour de congé. »

Eh bien, nous irons la voir demain, voulais-je lui dire. Mais je me suis souvenu que, le lendemain, je serai terré chez moi, loin d’ici.

Yéhouda tapa un cône de pin du pied, lequel glissa sur la chaussée avant de se coincer sous une roue de voiture.

« Où habites-tu ?

— Pourquoi ? » Il me regardait d’un air méfiant.

« Ça t’aiderait si je te conduisais jusque chez toi ?

— Pas besoin. À partir d’ici, c’est que des rues passantes, et ils me font rien avec des gens tout autour.

— Tu en es sûr ?

— Oui », a-t-il répondu en se baissant pour nouer ses lacets. Puis il s’est relevé pour s’en aller.

Je ne savais plus quoi dire. Ni quoi faire.

« Prends soin de toi », ai-je crié dans son dos.

Et, aussitôt, j’ai regretté ma formule. Car c’était bien le problème : il en était incapable.

Il a continué de s’éloigner mais, au bout de quelques mètres, il s’est immobilisé et m’a fait face.

« J’écris vraiment des histoires. Ne crois pas que je t’aie menti. »

 

Comment réussissez-vous à affronter la solitude inhérente à l’écriture ?

Il me semble que j’ai déjà répondu. Ce type de question a tendance à se répéter de façon préoccupante.

S’il existe toutefois un moyen d’échapper au labyrinthe des miroirs déformants, c’est de se consacrer absolument à autrui. Ou, dans mon cas : enseigner. Être professeur.

Pendant trois heures, deux fois par semaine, j’ai l’occasion de me trouver en compagnie d’autres individus et de leurs histoires. Les écouter, exciter leur imagination, les aider à se libérer et à s’épanouir. En cette période de ma vie, cela représente une véritable délivrance.

 

En fait, qu’enseignez-vous dans votre atelier d’écriture ?