La Faim
Quatrième Partie
L’hiver était venu, un hiver humide et pourri, presque sans neige, une nuit perpétuelle, sombre et brumeuse, sans le moindre coup de vent frais de toute une semaine. Le gaz brûlait presque toute la journée dans les rues, et malgré cela les gens se heurtaient nez à nez dans le brouillard. Tous les bruits, le son des cloches, les grelots des chevaux de fiacre, les voix humaines, le choc des fers sur les pavés, résonnaient sourdement comme ensevelis dans l’air épais. Les semaines se suivaient et le temps restait le même.
Et je continuais à loger là-bas dans le quartier de Vater-land.
J’étais attaché de plus en plus solidement à cette auberge, cet hôtel garni pour voyageurs où j’avais eu la permission de demeurer malgré mon dénuement. Mon argent était épuisé de-puis longtemps et je continuais néanmoins à aller et venir dans cet endroit comme si j’en avais le droit et comme si j’étais de la maison. La patronne ne m’avait encore rien dit ; mais cela me tourmentait tout de même de ne pouvoir la payer. Trois se-maines passèrent de la sorte.
Depuis plusieurs jours déjà, j’avais repris mon travail, mais je ne réussissais plus à rien écrire qui me contentât ; je n’avais plus trace de veine, malgré mon application et mes tentatives de tout instant. J’avais beau m’attaquer à n’importe quel sujet, rien n’y faisait, la chance s’était envolée.
C’était dans une chambre du premier étage, la meilleure chambre de voyageurs, que je me livrais à ces tentatives. J’y étais resté, sans être inquiété, depuis le premier soir où j’avais de l’argent et pouvais payer ma note. J’avais aussi tout le temps
– 172 – l’espoir d’arriver à mettre sur pied un article sur un sujet ou l’autre, pour payer ma chambre et mes autres dettes ; c’est pourquoi je travaillais avec tant d’application. En particulier, j’avais un morceau en train, dont j’attendais beaucoup. C’était une allégorie : un incendie dans une librairie, une pensée pro-fonde que je voulais mettre tout mon soin à élaborer, pour la porter en acompte au « Commandeur ». Il allait bien voir, « le Commandeur », que cette fois il était venu en aide à un vrai ta-lent ; je n’avais aucun doute qu’il le verrait ; il s’agissait seule-ment d’attendre que l’esprit me visitât. Et pourquoi l’esprit ne me visiterait-il pas, et même au tout premier jour ? Rien ne me barrait plus la route ; mon hôtesse me donnait à manger tous les jours, quelques tartines le matin et le soir, et ma nervosité avait presque disparu. Je ne m’enveloppais plus les mains de chiffons pour écrire et je pouvais regarder dans la rue, de mes fenêtres au premier étage, sans avoir le vertige. Je me sentais beaucoup mieux sous tous les rapports et je commençais même à m’étonner de ne pas avoir encore terminé mon allégorie. Je ne comprenais pas d’où cela pouvait provenir.
Je devais finir un jour par soupçonner à quel état de fai-blesse j’en étais arrivé, et à quel point mon cerveau hébété était incapable de tout travail. Ce jour-là mon hôtesse monta chez moi avec une facture qu’elle me pria de vérifier ; il devait y avoir une erreur dans les calculs, dit-elle, cela ne concordait pas avec son livre ; mais elle n’avait pas pu trouver l’erreur.
Je me mis à compter ; mon hôtesse était assise en face de moi et me regardait. Je comptai ces vingt articles : d’abord une fois de haut en bas et je trouvai le total exact, puis une fois de bas en haut et j’arrivai encore au même résultat. Je regardai la femme ; elle était assise en plein devant moi et attendait ma sentence ; je remarquai aussitôt qu’elle était enceinte, cela n’échappa point à mon attention, et pourtant je ne l’avais pas scrutée d’un œil inquisiteur.
« Le total est exact, dis-je.
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— Mais, maintenant, regardez chaque chiffre, répondit-elle ; cela ne peut pas faire tant, je suis sûre. »
Et je me mis à vérifier chaque article ; 2 pains à 25, 1 verre de lampe : 18, savon : 20, beurre : 32… Il n’y avait pas besoin d’une tête bien intelligente pour parcourir ces colonnes de chiffres, cette petite facture d’épicier qui ne renfermait aucune difficulté, et je fis d’honnêtes efforts pour trouver l’erreur dont parlait la femme, mais je ne la trouvai pas. Après avoir tourné et retourné ces chiffres quelques minutes, je sentis, hélas ! que tout cela se mettait à danser la sarabande dans ma tête ; je ne faisais plus de différence entre le « Doit » et l’« Avoir », je mé-langeais tout ensemble. Enfin je m’arrêtai brusquement à l’article suivant : 3,5/16 Marc de fromage à 16. Mon cerveau eut un raté, littéralement, et je fixai des yeux stupides sur le fro-mage sans pouvoir en sortir.
« Maudite façon d’écrire, aussi, et tarabiscotée, dis-je, dé-sespéré. Il y a là, Dieu me pardonne ! simplement cinq sei-zièmes de fromage. Héhé ! A-t-on jamais vu chose pareille ! Te-nez, voyez vous-même !
— Oui, répondit la patronne, ils ont l’habitude d’écrire comme ça. C’est du fromage de Hollande épicé. Si, c’est correct ! Cinq seizièmes, ça fait donc cinq onces…
— Oui, je comprends bien ! » interrompis-je, et en réalité, je n’y comprenais plus rien du tout.
De nouveau, j’essayai de mener à bien ce petit calcul qu’il y a quelques mois j’aurais fait en une minute ; je suais sang et eau, en réfléchissant de toutes mes forces à ces chiffres énigma-tiques et je clignais méditativement les yeux comme si j’étudiais cette affaire avec la plus grande attention. Mais je dus y renon-cer. Ces cinq onces de fromage avaient eu complètement raison de moi ; c’était comme si quelque chose avait craqué dans mon front.
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Pour donner néanmoins l’impression que je continuais à travailler à mes calculs, je remuai les lèvres et, de temps à autre, j’énonçais un nombre à haute voix, tout en faisant glisser mes yeux de plus en plus bas sur la note, comme si j’avançais conti-nûment dans mon travail et m’approchais de la solution. La pa-tronne, assise, attendait. Enfin je dis :
« Voilà, je l’ai parcourue de bout en bout et il n’y a vrai-ment pas d’erreur, autant que je puisse voir.
— Pas d’erreur ? Ainsi, pas d’erreur ? »
Mais je vis bien qu’elle ne me croyait pas. Et tout à coup, elle parut mettre une petite nuance de mépris pour moi dans sa parole, un petit ton indifférent que je ne lui avais jamais enten-du auparavant. Elle dit que peut-être je n’étais pas habitué à compter en seizièmes ; elle dit aussi qu’il lui faudrait s’adresser à quelqu’un qui s’y entendait pour faire vérifier convenablement la facture. Tout cela fut dit, non pas d’une manière blessante pour me faire honte, mais d’un ton sérieux et préoccupé. Arrivée à la porte et sur le point de sortir, elle dit, sans me regarder :
« Excusez-moi de vous avoir dérangé ! »
Elle sortit.
Peu après, la porte se rouvrit et mon hôtesse rentra : elle ne pouvait guère avoir été plus loin que jusqu’au couloir avant de revenir.
« C’est vrai ! dit-elle. Il ne faut pas le prendre en mauvaise part, mais ne me devez-vous pas un petit quelque chose ? N’est-ce pas hier trois semaines que vous êtes venu ? Oui, j’avais idée que c’était ça. Ça n’est pas déjà si commode de se tirer d’affaire avec une si grande famille pour que je puisse encore garder quelqu’un ici à crédit, malheureusement… »
Je l’arrêtai.
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« Je travaille à un article dont je vous ai déjà parlé, dis-je, et dès qu’il sera fini, vous aurez votre argent. Vous pouvez être tout à fait tranquille.
— Oui, mais vous n’en finissez jamais avec votre article…
— Croyez-vous cela ? Il est possible que l’esprit me visite demain, peut-être même dès cette nuit ; il n’est pas du tout im-possible qu’il me visite tout à coup cette nuit, et alors, mon ar-ticle est fini en un quart d’heure, au plus. Voyez-vous, il n’en est pas de mon travail comme de celui des autres gens ; je ne peux pas m’installer et produire une certaine quantité par jour, je n’ai qu’à attendre le moment. Et il n’est personne qui puisse dire le jour et l’heure où l’esprit viendra sur vous ; il faut que cela suive son cours. »
Mon hôtesse se retira. Mais sa confiance en moi était cer-tainement très ébranlée.
Dès que je fus seul, je me levai d’un bond et m’arrachai les cheveux de désespoir. Non, il n’y aurait malgré tout aucun salut pour moi, aucun, aucun salut ! Mon cerveau avait fait banque-route ! Étais-je donc devenu complètement idiot puisque j’étais incapable de calculer la valeur d’un petit morceau de fromage épicé ? D’autre part, était-il possible que j’aie perdu l’esprit, quand je pouvais me poser à moi-même de telles questions ? Au surplus, n’avais-je pas, au milieu de mes efforts de calcul, fait la lumineuse observation que mon hôtesse était enceinte ? Je n’avais aucune raison de le savoir, personne ne me l’avait racon-té, cela ne m’était pas non plus venu à l’esprit spontanément, je l’avais vu de mes yeux et j’avais compris aussitôt ; et, par-dessus le marché, dans un moment de désespoir, alors que j’étais plon-gé dans un calcul de seizièmes. Comment m’expliquer cela ?
J’allai à la fenêtre et regardai dehors : ma fenêtre donnait sur la rue des Voituriers. Quelques enfants y jouaient sur le pa-vé, des enfants pauvrement vêtus au milieu de cette pauvre rue ; ils se jetaient de l’un à l’autre une bouteille vide et criaient à tue-
– 176 – tête. Une voiture de déménagement passa près d’eux, en roulant lentement ; ce devait être une famille expulsée qui changeait de logis en dehors de l’époque du terme. Ce fut ce que je pensai tout aussitôt. Sur la voiture, il y avait de la literie et des meubles, des lits vermoulus et des commodes, des chaises peintes en rouge, avec trois pieds, des paillassons, de la ferraille, de la batterie de cuisine. Une petite fille, presque une enfant, une gamine très laide avec un nez enrhumé, était juchée tout en haut de la charge et se cramponnait de ses pauvres mains bleuies pour ne pas dégringoler. Elle était assise sur un tas d’affreux matelas humides où des enfants avaient couché, et re-gardait en bas les petits qui se lançaient la bouteille vide…
Je regardais tout cela, et je n’avais aucune peine à com-prendre tout ce qui se passait. Tandis que j’étais à la fenêtre à faire ces observations, j’entendais aussi la bonne de mon hô-tesse chanter dans la cuisine, tout à côté de ma chambre ; je connaissais l’air qu’elle chantait, et je prêtai l’oreille pour savoir si elle chantait faux. Et je me dis à moi-même qu’un idiot n’aurait pu faire tout cela ; Dieu merci, j’étais aussi raisonnable que quiconque.
Soudain, je vis deux des enfants, en bas dans la rue, s’emporter et se chamailler, deux garçons ; je connaissais l’un d’eux, le fils de mon hôtesse. J’ouvre la fenêtre pour entendre ce qu’ils disent et tout à coup une troupe d’enfants se rassemblent sous ma fenêtre et regardent en l’air avec des yeux pleins de dé-sir.
Qu’attendaient-ils ? Qu’on jetât quelque chose ? Des fleurs fanées, des os, des bouts de cigares, une chose ou une autre bonne à grignoter ou dont ils pussent faire un jouet ? Ils regar-daient vers ma fenêtre, leurs visages bleuis de froid, les yeux in-finiment grands. Cependant, les deux ennemis continuent à s’injurier. Des mots pareils à de gros monstres visqueux grouil-lent sur ces bouches d’enfants, d’effroyables sobriquets, des mots de filles, des jurons de matelots que peut-être ils avaient
– 177 – appris là-bas sur les quais. Et ils sont tous deux si absorbés qu’ils ne remarquent pas mon hôtesse qui court vers eux pour savoir ce qui se passe.
« Oui, explique son fils, il m’a pris à la gorge, je n’ai pas pu respirer pendant un long moment. »
Et, se tournant vers le petit scélérat qui ricane mécham-ment, il devient complètement furieux et crie : « Va-t’en au diable, espèce de veau chaldéen que tu es ! Un pouilleux pareil qui prend les gens à la gorge ! Nom de Dieu, je vais… »
Et la mère, cette femme enceinte qui domine de son ventre toute l’étroite rue, répond à ce gamin de dix ans, en le prenant par le bras pour l’emmener :
« Chut ! Ferme ton bec ! Je crois que tu jures aussi ! Tu es aussi mal embouché que si tu avais vécu au bordel pendant des années ! En voilà assez, tu vas rentrer !
— Non, je ne rentrerai pas !
— Si, tu rentreras !
— Non, je ne rentrerai pas ! »
Je suis là-haut à la fenêtre et je vois que la colère de la mère va croissant ; cette scène horrible me surexcite violem-ment ; je n’y résiste plus, je crie au gamin de monter chez moi un instant. Je crie deux fois, rien que pour les déranger, pour mettre fin à cette scène ; la seconde fois, je crie très fort et la mère se retourne, stupéfaite, et lève les yeux vers moi. Et instan-tanément elle reprend contenance, me regarde effrontément, d’un regard parfaitement arrogant, et elle se retire, avec une ob-servation pleine de reproche à son fils. Elle parle haut pour que je puisse l’entendre et lui dit :
« Fi ! tu devrais avoir honte de laisser voir au monde comme tu es méchant ! »
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De tout ce que j’observais ainsi, je ne perdis rien, pas même un petit détail accessoire. Mon attention était vigilante à l’extrême. Je humais délicatement chaque petite chose et je me faisais des idées de ces choses au fur et à mesure qu’elles se pas-saient. Ainsi, il était impossible que ma raison fût dérangée. Du reste, comment pourrait-elle être dérangée maintenant ?
« Écoute, sais-tu, dis-je tout à coup, voilà assez longtemps que tu t’occupes de ta raison et que tu te fais des soucis à son su-jet ; maintenant, que c’en soit fini de ces billevesées ! Est-ce un signe de folie, de remarquer et de saisir toutes choses aussi exactement que tu le fais ? Tu me ferais presque rire de toi, je t’assure ; cela ne manque pas d’humour, que je sache. En un mot, cela arrive à tout le monde de rester sec, par hasard, et cela précisément devant les questions les plus simples. Cela ne veut rien dire, c’est pur hasard. Je le répète, il s’en faut d’un cheveu que je me mette à rire de toi. En ce qui concerne cette facture d’épicier, ces cinq misérables seizièmes de fromage de pauvre, dirais-je volontiers – héhé, un fromage avec du girofle et du poivre dedans – en ce qui concerne ce ridicule fromage, cela au-rait pu arriver au meilleur calculateur de s’abêtir dessus ; rien que l’odeur de ce fromage aurait pu achever son homme… Et je fis des gorges chaudes de tout le fromage épicé… Non, mettez-moi devant quelque chose de mangeable ! dis-je, mettez-moi devant cinq seizièmes de bon beurre de laiterie ! Ça, c’est une autre affaire ! »
Je ris nerveusement de mes propres drôleries et je les trou-vai prodigieusement amusantes. Je n’avais vraiment rien de dé-rangé, j’étais parfaitement sain d’esprit.
Ma gaieté croissait à mesure que je marchais par la chambre en conversant avec moi-même ; je riais tout haut et me sentais terriblement joyeux. Aussi, c’était vraiment comme si je n’avais besoin que de ce petit moment de gaieté, de cet instant de véritable et clair ravissement, sans soucis d’aucun côté, pour mettre ma tête en état de travailler. Je m’assis à ma table et me
– 179 – mis en devoir de m’occuper de mon allégorie. Et cela marchait très bien, beaucoup mieux que depuis longtemps ; cela n’allait pas vite ; mais il me semblait que le peu que je faisais était de première qualité. Je travaillai aussi toute une heure sans être fa-tigué.
J’en étais arrivé juste à un point très important dans cette allégorie : un incendie dans une librairie. Ce point m’apparaissait d’une telle importance que tout ce que j’avais écrit de reste ne comptait pour rien, en regard. Je voulais préci-sément façonner avec une réelle profondeur cette pensée que ce n’étaient pas des livres qui brûlaient : c’étaient des cerveaux, des cerveaux d’hommes, et je voulais faire une vraie nuit de la Saint-Barthélemy de ces cerveaux en flammes. Soudain, ma porte fut ouverte en grande hâte et mon hôtesse entra en coup de vent. Elle entra jusqu’au milieu de la chambre, sans même s’arrêter sur le seuil.
Je poussai un cri rauque ; ce fut vraiment comme si j’avais reçu un coup.
« Quoi ? dit-elle. J’avais cru que vous disiez quelque chose ? Il nous est arrivé un voyageur, et il nous faut cette chambre pour lui. Vous coucherez en bas chez nous cette nuit. Oh ! vous aurez votre lit à vous, là aussi. »
Et, avant d’avoir ma réponse, elle se mit à réunir mes pa-piers sur la table, y jetant le désordre.
Ma joyeuse humeur était emportée d’un coup de vent, j’étais furieux et désespéré et je me levai aussitôt. Je laissai la femme débarrasser la table, sans rien dire ; je ne prononçai pas un mot. Et elle me mit tous mes papiers dans la main.
Je n’avais pas d’autre parti à prendre, il me fallait quitter la chambre. Ce précieux instant aussi était gâché ! Je rencontrai le nouvel arrivant déjà dans l’escalier, un jeune homme avec de grandes ancres bleues dessinées sur le dos des mains : derrière
– 180 – lui, suivait un débardeur avec un coffre de marin sur l’épaule. L’étranger devait être un marin, donc un simple voyageur de hasard pour la nuit ; il n’occuperait sans doute pas longtemps ma chambre. Peut-être aussi aurais-je la chance demain, une fois l’homme parti, de retrouver un de mes moments ; il ne me manquait plus que cinq minutes d’inspiration et mon œuvre sur l’incendie était terminée. Ainsi, il fallait me résigner à mon sort…
Je n’avais pas encore pénétré dans l’appartement de la fa-mille, la pièce unique où tous se tenaient jour et nuit : l’homme, la femme, le père de la femme et quatre enfants. La bonne de-meurait dans la cuisine où elle dormait aussi la nuit. Je m’approchai de la porte bien à contrecœur et je frappai ; per-sonne ne répondit, mais j’entendais bavarder de l’autre côté.
Quand j’entrai, l’homme ne dit pas un mot et ne répondit même pas à mon salut ; il se contenta de me regarder avec indif-férence comme si je ne lui étais de rien. Du reste, il jouait aux cartes avec un personnage que j’avais vu là-bas sur les quais, un commissionnaire du nom de « Verre à Vitre ». Un nourrisson baragouinait tout seul dans son lit et le vieillard, père de l’hôtesse, était assis, tout ratatiné, sur un canapé-lit et penchait la tête sur ses mains comme si la poitrine ou le ventre lui fai-saient mal. Il avait les cheveux presque blancs et, dans sa posi-tion recroquevillée, il avait l’air d’un reptile lové qui épie un bruit.
« Je viens, malheureusement, vous demander une place ici pour cette nuit, dis-je à l’homme.
— Est-ce ma femme qui l’a dit ? demanda-t-il.
— Oui. Il y a un nouveau venu dans ma chambre. »
À cela, l’homme ne répondit rien, il se remit à ses cartes.
Cet homme restait ainsi jour après jour à jouer aux cartes avec quiconque entrait chez lui ; il jouait sans enjeu, rien que
– 181 – pour faire passer le temps et cependant avoir quelque chose entre les mains. Au demeurant, il ne faisait rien et se mouvait juste autant que daignaient ses membres paresseux, tandis que sa femme trottait du haut en bas des escaliers, avait toujours un œil ouvert à droite et à gauche et se chargeait d’attirer des clients à la maison. Mais elle s’était mise en rapport avec les dé-bardeurs et les porteurs des quais à qui elle payait une petite commission pour chaque nouveau pensionnaire qu’ils lui ame-naient, et souvent elle donnait abri pour la nuit à ces débar-deurs. Aujourd’hui, c’était « Verre à Vitre » qui venait de lui amener le nouveau voyageur.
Deux des enfants entrèrent, deux petites filles à maigres vi-sages de gamines des rues, avec des taches de rousseur. Elles portaient des vêtements tout à fait misérables. Peu après l’hôtesse aussi entra. Je lui demandai où elle allait m’installer pour la nuit. Elle répondit brièvement que je pouvais coucher ici avec les autres, ou dans l’antichambre sur le canapé, absolu-ment comme bon me semblerait. Tout en me donnant cette ré-ponse, elle tournaillait par la chambre, tripotait différentes choses qu’elle mettait en ordre, et elle ne me regarda même pas.
Sa réponse me coupa bras et jambes, je me tins contre la porte en me faisant tout petit ; je fis même semblant d’être tout à fait content de changer de chambre avec un autre pour une nuit. Avec intention, je pris un air aimable pour éviter de l’irriter et d’être peut-être chassé tout à fait de la maison. Je dis : « Oh ! on trouvera bien un moyen de s’arranger ! » Et je me tus.
Elle continuait à tournailler dans la pièce.
« Du reste, je dois vous dire que je n’ai pas du tout les moyens d’offrir la table et le gîte à crédit aux gens, dit-elle. Et d’ailleurs, je vous l’ai déjà dit.
— Oui, mais, vous savez, il ne s’agit que de ces quelques jours en attendant que mon article soit fini, répondis-je, et alors
– 182 – je vous donnerai volontiers un billet de cinq couronnes par-dessus le marché ; très volontiers. »
Mais elle n’avait visiblement aucune foi en mon article, je le voyais bien. Et je ne pouvais pas me mettre à faire le fier et quitter la maison rien que pour un brin de mortification ; je sa-vais ce qui m’attendait si je m’en allais.
Quelques jours passèrent.
Je continuais à me tenir en bas avec la famille, car il faisait trop froid dans l’antichambre où il n’y avait pas de poêle : j’y dormais aussi la nuit, par terre. Le marin étranger demeurait toujours dans ma chambre et ne faisait pas mine de vouloir dé-ménager de sitôt. À midi, l’hôtesse entra et raconta qu’il avait payé un mois d’avance.
Du reste, il devait passer l’examen de capitaine au long cours avant de s’embarquer ; c’est pourquoi il séjournait en ville. À cette nouvelle, je compris que ma chambre était à jamais perdue pour moi.
Je sortis dans l’antichambre et m’assis. Si j’avais la chance de pouvoir écrire quelque chose, il fallait de toute façon que ce fût là, dans le calme. Ce n’était plus mon allégorie qui m’occupait ; il m’était venu une nouvelle idée, un plan de tout premier ordre ; je voulais composer un drame en un acte, Le Signe de la Croix, sujet du Moyen Âge. J’avais particulièrement étudié tout ce qui concernait le personnage principal, une splendide courtisane fanatique qui avait péché dans le Temple, non par faiblesse ou par sensualité, mais par haine du Ciel, pé-ché en plein au pied de l’autel, avec la nappe d’autel sous la tête, rien que par délicieux mépris du Ciel.
J’étais de plus en plus hanté par cette figure à mesure que les heures passaient. À la fin, elle se dressait en chair et en os devant mon regard et précisément telle que je la voulais mon-trer. Son corps devait être défectueux et repoussant ; grand, très
– 183 – maigre et un peu brun. Et quand elle marcherait, ses longues jambes apparaîtraient à travers ses jupes à chaque pas qu’elle ferait. Elle aurait aussi de grandes oreilles, très détachées. En un mot, elle ne serait rien pour l’œil, à peine supportable à re-garder. Ce qui m’intéresserait en elle, c’était sa merveilleuse im-pudicité. Elle m’occupait vraiment par trop ; mon cerveau était comme gonflé de cette étrange et monstrueuse créature. Et du-rant deux grandes heures, je travaillai à mon drame, écrivant sans débrider.
Après avoir mis d’aplomb une dizaine de pages, peut-être douze pages, souvent à grand-peine, parfois avec de longs inter-valles où j’écrivais inutilement des feuillets que j’étais obligé de déchirer, je me sentis fatigué, tout roide de froid et de lassitude ; je me levai et sortis dans la rue. La dernière demi-heure, j’avais aussi été dérangé par des cris d’enfants dans la chambre de la famille ; de sorte que je n’aurais pu, en tout cas, écrire davan-tage. Aussi fis-je une longue promenade de l’autre côté de la route de Drammen et restai dehors jusqu’au soir, marchant et méditant sur la manière dont j’allais continuer mon drame. Ce jour-là, avant de rentrer, il m’était arrivé la chose suivante :
J’étais arrêté devant une boutique de cordonnier dans le bas de la rue Karl-Johan, presque vers la place du Chemin-de-Fer. Dieu sait pourquoi je m’étais arrêté devant cette boutique de cordonnier ! Je regardais à travers la vitrine devant laquelle je me trouvais, sans penser du reste que j’avais précisément be-soin de souliers ; ma pensée était bien loin, dans d’autres ré-gions du monde ! Une foule de gens passaient derrière mon dos en causant et je n’entendais rien de ce qu’ils disaient. Alors une voix salue, très haut :
« Bonsoir ! »
C’était « la Demoiselle » qui me saluait.
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« Bonsoir ! » répondis-je, la pensée absente. Et même je dus regarder « la Demoiselle » un court instant, avant de le re-connaître.
« Eh bien, comment ça va ? demanda-t-il.
— Oh ! pas mal… comme d’habitude !
— Écoutez, fit-il, dites-moi, êtes-vous toujours chez Chris-tie ?
— Christie ?
— Je croyais que vous m’aviez dit une fois que vous étiez comptable chez Christie, le négociant ?
— Ah ! oui ! mais c’est fini. C’était impossible de travailler avec cet homme-là ; ça s’est terminé de soi-même assez tôt.
— Et pourquoi donc ?
— Ah ! il m’est arrivé de faire une fausse écriture un jour, et alors…
— Un faux ? »
Un faux ? « La Demoiselle » me demandait sans ambages si j’avais fait un faux. Même il m’interrogeait avec hâte et inté-rêt. Je le regardai, me sentant profondément blessé, et ne ré-pondis pas.
« Oui, oui, Grand Dieu ! ça peut arriver aux meilleurs ! » dit-il pour me consoler.
Il continuait à croire que j’avais fait un faux.
« Qu’est-ce qui « oui, oui, Grand Dieu, peut arriver aux meilleurs » ? demandai-je. De faire un faux ? Écoutez, cher monsieur, croyez-vous vraiment, tel que vous voilà, que j’aurais pu commettre une pareille infamie ? Moi ?
– 185 –
— Mais, mon cher, il m’a semblé très clairement que vous disiez… »
Je rejetai la tête en arrière, me détournai de « la Demoi-selle » et regardai la rue. Mes yeux tombèrent sur une robe rouge qui s’approchait de nous, une femme à côté d’un homme. Si je n’avais pas été à ce moment précis en conversation avec « la Demoiselle », si je n’avais pas été choqué de son grossier soupçon et fait juste ce mouvement de tête, en me détournant d’un air offensé, cette robe rouge m’aurait peut-être dépassé sans que je l’eusse remarquée. Et que m’importait, au fond ? En quoi m’intéressait-elle, fût-elle la robe de Mlle Nagel, la dame d’honneur de la reine ?
« La Demoiselle » parlait et cherchait à réparer sa mé-prise ; je ne l’écoutais pas du tout, je fixais tout le temps cette robe rouge qui s’approchait en remontant la rue. Et une émo-tion me traversa la poitrine, une furtive et fine piqûre ; je mur-murai en pensée, je murmurai sans remuer les lèvres :
« Ylajali ! »
Alors « la Demoiselle » se retourna aussi, découvrit le couple, la dame et le monsieur, et les salua des yeux. Moi, je ne saluai pas. Ou peut-être saluai-je. La robe rouge glissa en re-montant la rue Karl-Johan et disparut.
« Qui est-ce qui était avec elle ? demanda « la Demoi-selle ».
— « Le Duc », ne l’avez-vous pas vu ? Le surnommé « le Duc ». Vous connaissez la dame ?
— Oui, un peu. Vous ne la connaissez pas ?
— Non, répondis-je.
— Il m’a semblé que vous saluiez très bas.
— Ai-je fait cela ?
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— Hé ! vous ne l’avez pas saluée, peut-être ? C’est bien sin-gulier ! Et même, c’est vous seul qu’elle a regardé tout le temps.
— D’où la connaissez-vous ? » demandai-je.
À vrai dire, il ne la connaissait pas. Cela remontait à un soir de cet automne. Il était tard, ils étaient une compagnie de trois joyeux drilles. Juste en sortant du Grand Hôtel, ils avaient ren-contré cette personne qui se promenait seule près de la librairie Cammermeyer, et ils lui avaient parlé. Elle les avait d’abord éconduits ; mais l’un des joyeux drilles, un gaillard qui ne crai-gnait ni Dieu ni diable, lui avait demandé en pleine figure la permission de l’accompagner chez elle. Il jurait ses grands dieux de ne pas lui toucher un cheveu de la tête, selon qu’il est écrit, et de l’accompagner simplement jusqu’à sa porte afin de se con-vaincre qu’elle était rentrée sans encombre, sinon il ne dormi-rait pas de la nuit. Tout en marchant, il parlait sans arrêt, inven-tait une chose après l’autre, prétendait s’appeler Waldemar At-terdag et se donnait pour photographe. À force, elle avait fini par rire de ce joyeux drille qui ne s’était pas laissé déconcerter par sa froideur et ça s’était terminé par là, qu’il l’avait recon-duite.
« Eh bien, qu’en est-il advenu ? demandai-je, en retenant mon souffle.
— Advenu ? Oh ! pas de suppositions ! C’est une dame. »
Nous restâmes tous deux silencieux un instant, « la Demoi-selle » et moi.
« Sacrebleu ! c’était « le Duc » ! C’est ainsi qu’il a l’air ! dit-il ensuite pensivement. Mais du moment qu’elle est avec cet homme-là, je ne voudrais pas répondre d’elle. »
Je continuais à me taire. Oui, naturellement c’était « le Duc » qui allait se l’attribuer. Et puis après ! Que m’importait ? Je lui tirais ma révérence, à elle et à tous ses charmes, une belle révérence ! Et j’essayais de me consoler en pensant d’elle les
– 187 – pires pensées ; cela me causait une vraie joie de la traîner dans la boue. Une seule chose m’irritait, c’était d’avoir levé mon cha-peau pour le couple, si réellement je l’avais fait. Pourquoi lève-rais-je mon chapeau devant de tels individus ? Je ne me souciais plus d’elle, absolument pas ; elle n’était plus jolie le moins du monde, elle s’était fanée, sacredié, comme elle était flétrie ! Il pouvait bien se faire que ce fût moi seul qu’elle eût regardé ; cela ne m’étonnait pas ; c’était peut-être le remords qui commençait à la ronger. Mais je n’avais pas besoin pour cela de tomber à ses pieds et de saluer comme un idiot, alors justement qu’elle s’était fanée d’une manière si inquiétante ces derniers temps. « Le Duc » pouvait bien la garder, grand bien lui fasse ! Le jour pou-vait venir où j’aurais fantaisie de passer fièrement devant elle sans regarder du côté où elle se trouvait. Il pouvait arriver que je me permisse d’agir ainsi, même si elle me regardait fixement et portait une robe rouge sang, par-dessus le marché.
Cela pouvait bien arriver ! Héhé, ce serait un triomphe ! Si je me connaissais bien, j’étais capable de finir mon drame dans le courant de la nuit, et avant huit jours j’aurais fait plier les ge-noux à la jeune personne… Avec tous ses charmes, héhé, avec tous ses charmes…
« Adieu ! » dis-je sèchement…
Mais « la Demoiselle » me retint. Il demanda :
« Mais alors, que faites-vous pour le moment ?
— Ce que je fais ? J’écris, naturellement. Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? C’est de cela que je vis. Pour l’instant, je travaille à un grand drame : Le Signe de la Croix, sujet du Moyen Âge.
— Ah ! Fichtre ! dit « la Demoiselle », sincèrement. Et si vous le terminez, alors…
– 188 –
— Je n’ai pas grande inquiétude à ce sujet ! répondis-je. D’ici une huitaine de jours, je pense que vous aurez entendu parler de moi, tout un chacun. »
Là-dessus, je partis.
En rentrant à la maison, je m’adressai aussitôt à mon hô-tesse et lui demandai une lampe ; c’était pour moi de grande importance d’obtenir cette lampe ; je ne voulais pas me coucher cette nuit, mon drame faisait rage dans ma tête et j’avais le ferme espoir de pouvoir écrire un bon morceau d’ici demain matin. Je présentai très humblement ma requête à la patronne, car j’avais remarqué qu’elle faisait une grimace de mécontente-ment en me voyant revenir dans la chambre. J’avais donc un drame admirable presque fini, dis-je ; il ne me manquait que quelques scènes. Et je donnai à entendre qu’il pourrait bien être représenté dans un théâtre ou l’autre, avant que moi-même j’en eusse rien su. Si elle voulait me rendre ce grand service, alors…
Mais la femme n’avait pas de lampe. Elle réfléchit, mais elle ne se rappelait absolument pas posséder nulle part une lampe. Si je voulais attendre après minuit, je pourrais peut-être avoir la lampe de la cuisine. Pourquoi ne pas m’acheter une bougie ?
Je me tus. Je n’avais pas dix öre pour acheter une bougie et elle le savait bien. Naturellement, j’allais encore échouer ! La bonne était en bas avec nous, elle était simplement assise dans la chambre et pas du tout dans la cuisine ; donc la lampe de là-haut n’était même pas allumée. Je méditai sur ce sujet mais n’en dis pas davantage.
Tout à coup, la bonne me demanda :
« Il m’avait semblé que vous sortiez du Château il n’y a pas longtemps ? Étiez-vous au dîner ? Et elle rit très fort de cette plaisanterie.
– 189 –
Je m’assis et sortis mes papiers. J’allais essayer de faire quelque chose ici, sur place, en attendant. Je tenais mes papiers sur mes genoux, les yeux continuellement fixés à terre pour n’être distrait par rien. Mais cela ne m’était d’aucun secours, rien n’y faisait, je n’avançais pas d’un cran. Les deux fillettes de l’hôtesse entrèrent et firent du raffut avec un chat, un étrange chat malade qui n’avait presque pas de poils ; quand elles lui soufflaient dans les yeux, il en sortait de l’eau qui lui coulait sur le nez. L’hôte et quelques autres personnes étaient assis à la table et jouaient au Cent et Un. Seule, la femme était active comme toujours et faisait de la couture.
Elle voyait bien que je ne pouvais rien écrire au milieu de ce remue-ménage, mais elle ne s’inquiétait plus de moi ; même elle avait souri quand la bonne avait demandé si j’avais été dîner au Château. Toute la maison m’était devenue hostile ; on eût dit que cette honte de devoir abandonner ma chambre à un autre avait suffi pour me faire traiter absolument en intrus. Même cette bonne, une petite gamine aux yeux noirs, avec des frisettes et une poitrine toute plate, se moquait de moi le soir quand on me donnait mes tartines. Elle demandait chaque fois où j’avais l’habitude de prendre mes dîners, car elle ne m’avait jamais vu devant le Grand Hôtel me promener avec un cure-dent. Il était clair qu’elle était au courant de ma misérable situation et se fai-sait un plaisir de me le montrer.
Soudain, je suis absorbé par toutes ces réflexions et je ne suis plus capable de trouver une seule et unique réplique pour mon drame. Je fais coup sur coup de vaines tentatives ; la tête commence à me bourdonner étrangement, et je finis par capitu-ler. Je mets les papiers dans ma poche et je lève les yeux. La bonne est assise juste en face de moi et je la regarde, je regarde ce dos étroit et une paire d’épaules basses qui même n’étaient pas encore complètement développées. Qu’avait-elle donc à se jeter sur moi ? Si j’étais sorti du Château, et puis après ? Est-ce que ça pouvait lui nuire ? Ces derniers jours, elle avait ri de moi effrontément quand j’avais eu la malchance de trébucher dans
– 190 – l’escalier ou de me prendre à un clou et de faire un accroc à ma jaquette. Pas plus tard qu’hier, elle avait ramassé les brouillons que j’avais jetés dans l’antichambre, elle avait volé ces frag-ments réformés de mon drame, les avait lus à haute voix dans la chambre, s’en était moquée en présence de tout le monde, rien que pour s’amuser de moi. Je ne l’avais jamais importunée et je ne pouvais pas me rappeler lui avoir jamais demandé un ser-vice. Bien au contraire, je faisais mon lit moi-même le soir sur le plancher de la chambre pour ne lui causer aucun dérangement. Elle se moquait aussi de moi parce je perdais mes cheveux. Elle trouvait des cheveux flottant sur l’eau de ma cuvette le matin et elle en faisait des gorges chaudes. Mes souliers étaient un peu abîmés, surtout celui qui avait été écrasé par la voiture du bou-langer et c’était aussi pour elle un sujet de plaisanterie. « Dieu vous bénisse, vous et vos souliers ! disait-elle ; regardez-les, ils sont grands comme des niches à chien ! » Elle avait raison, mes souliers étaient éculés et déformés, mais je ne pouvais pas m’en procurer d’autres, pour le moment.
Tandis que je repensais à tout cela et m’étonnais de cette évidente méchanceté de la bonne, les petites filles s’étaient mises à taquiner le vieillard dans son lit ; toutes deux sautil-laient autour de lui et étaient complètement absorbées dans ce travail. Elles avaient trouvé chacune un fétu de paille qu’elles lui fourraient dans les oreilles. Je regardai cela un moment sans m’en mêler. Le vieux ne bougeait pas un doigt pour se dé-fendre ! il regardait simplement ses persécutrices avec des yeux furieux chaque fois qu’elles le piquaient et il secouait la tête pour se débarrasser des fétus quand ils étaient déjà plantés dans ses oreilles.
Ce spectacle m’irritait de plus en plus et je ne pouvais en détacher mon regard. Le père leva les yeux de dessus ses cartes et rit du manège des petites ; même il fit remarquer à ses parte-naires ce qui se passait. Pourquoi ne bougeait-il pas, ce vieux ? Pourquoi n’envoyait-il pas bouler les enfants avec son bras ! Je fis un pas en m’approchant du lit.
– 191 –
« Laissez-les tranquilles ! Laissez-les tranquilles ! Il est pa-ralysé », cria l’hôte.
Et par crainte d’être mis à la porte à l’approche de la nuit, par simple peur d’éveiller le mécontentement de l’homme en in-tervenant dans cette scène, je reculai en silence jusqu’à ma place et m’y tins tranquille. Pourquoi risquerais-je mon gîte et mes tartines en fourrant mon nez dans des querelles de famille ? Pas de bêtises pour un vieillard à moitié mort ! Et je me sentais déli-cieusement dur comme pierre.
Les petites fripouilles ne cessaient pas leurs tracasseries. Cela les agaçait que le vieillard ne voulût pas tenir la tête tran-quille et elles lui piquaient aussi les yeux et les narines. Il les fixait d’un regard insensible, sans rien dire, et sans pouvoir re-muer les bras. Tout à coup, il souleva le haut de son corps et cracha au visage d’une des petites filles : il se souleva une se-conde fois et cracha aussi vers l’autre, mais sans l’atteindre. Je vis l’hôte jeter ses cartes sur la table et bondir vers le lit. Il avait la face rouge et il s’écria :
« Voilà-t-il pas que tu craches dans les yeux des petites, vieux sanglier !
— Mais, Grand Dieu ! elles ne lui laissaient pas la paix ! » criai-je, hors de moi.
Mais j’avais tout le temps peur d’être chassé et ne criai pas tellement fort, loin de là ; toutefois, je tremblais de tout mon corps, tant j’étais surexcité.
L’hôte se retourna vers moi.
« Non, mais écoutez-le ! Que diable ça vous regarde-t-il ? Fermez votre boîte à double tour, vous, c’est tout ce que je vous demande, et c’est ce que vous avez de mieux à faire. »
Mais alors on entendit aussi la voix de la patronne et toute la maison s’emplit de dispute.
– 192 –
« Je crois, Dieu me pardonne, que vous êtes tous fous et possédés ! criait-elle. Si vous voulez rester ici, il faut vous tenir tranquilles tous les deux, je vous le conseille ! Hé, ce n’est pas assez de donner le gîte et la pâtée à la gueusaille, il faut encore avoir du tapage de Jugement dernier et un raffut d’enfer dans sa maison ! Mais je ne veux plus de ça, entendez-vous ! Chut ! Fermez vos museaux, gamines, et torchez vos nez aussi, sans ça je vais aller le faire moi-même. Je n’ai jamais vu des gens pa-reils ! Ça entre ici tout droit de la rue, des pouilleux sans même un öre pour s’acheter de l’onguent gris, et ça se met à chahuter au beau milieu de la nuit et à faire la vie avec les gens de la mai-son. Je ne veux pas de ça, entendez-vous, et vous pouvez ficher le camp, tous ceux qui ne sont pas ici chez eux. Je veux avoir la paix dans mes appartements, entendez-vous ! »
Je ne dis rien, je n’ouvris pas la bouche, mais je retournai m’asseoir près de la porte et j’écoutai le boucan. Tous hurlaient à la fois, même les enfants et la bonne qui voulait expliquer comment la dispute avait commencé. Pourvu que je me tienne coi, ça finirait bien par s’apaiser ; on n’en viendrait certaine-ment pas aux extrémités, pourvu que je ne dise pas un mot. Et quel mot aurais-je pu dire ? Ce n’était peut-être pas l’hiver de-hors, et par-dessus le marché la nuit qui approchait ? Était-ce le moment de taper sur la table et de monter sur ses grands che-vaux ! Pas de bêtises, surtout ! Et je me tenais tranquille et je ne quittais pas la maison, bien qu’on m’eût presque mis à la porte. Je fixais d’un œil cuirassé d’indifférence la muraille où pendait un Christ en chromolithographie et je me taisais obstinément malgré toutes les sorties de l’hôtesse.
« Si c’est moi dont vous voulez être quitte, madame, il n’y a pas d’embarras pour ce qui me concerne », dit un des joueurs de cartes.
Il se leva. L’autre joueur se leva aussi.
« Non, ce n’est pas toi que je voulais dire. Ni toi non plus, répondit l’hôtesse à tous deux. Si c’est nécessaire, je saurai bien
– 193 – montrer qui je veux dire. Si c’est nécessaire. Entendez-vous ! Je vous montrerai qui c’est… »
Elle parlait à phrases entrecoupées, me poussant ces pointes à de petits intervalles et elle traînait la chose en lon-gueur pour me mieux donner à entendre que c’était moi qu’elle visait. Silence ! me dis-je, à moi-même ! Se taire, surtout ! Elle ne m’avait pas prié de m’en aller, pas expressément, pas en propres termes. Surtout, point d’orgueil de mon côté, point de fierté mal placée ! Ne nous troublons pas !… Ce Christ en chro-mo avait tout de même une chevelure d’un vert singulier. Elle ressemblait plus qu’un peu à de l’herbe verte, ou, pour s’exprimer avec une précision raffinée, à de l’herbe drue de prai-rie… Hé, une remarque très juste de ma part, de l’herbe de prai-rie joliment drue… Une série de fugaces associations d’idées me traversa la tête à ce moment : de l’herbe verte à un passage de l’Écriture, où il est dit que toute vie est pareille à de l’herbe qui s’embrase, de là au Jugement dernier où tout doit s’embraser, puis une petite pointe en descendant vers le tremblement de terre de Lisbonne, sur quoi j’eus un vague souvenir d’un cra-choir de cuivre espagnol et d’un porte-plume d’ébène que j’avais vu chez Ylajali. Ah ! oui, tout était éphémère ! Tout comme de l’herbe qui s’embrase ! Tout aboutissait à quatre planches et un suaire… chez Demoiselle Andersen, à droite sous la porte co-chère…
Et tout cela culbutait dans ma tête en cet instant désespéré où mon hôtesse était en train de me jeter à la porte.
« Il n’entend pas ! cria-t-elle. Je dis que vous devez quitter la maison, maintenant vous le savez ! Je crois, nom de Dieu, que cet homme est fou, moi ! Maintenant vous allez partir sur-le-champ, et assez causé ! »
Je regardai du côté de la porte, pas pour m’en aller, pas du tout pour m’en aller. Il me vint une idée effrontée. S’il y avait eu une clef sur la porte, je l’aurais tournée, je me serais enfermé avec les autres pour me dispenser de partir. J’avais une frayeur
– 194 – absolument hystérique de me retrouver dans la rue. Mais il n’y avait pas de clef sur la porte et je me levai. Il n’y avait plus au-cun espoir.
Tout à coup, la voix de mon hôte se mêle à celle de sa femme. Je m’arrête, stupéfait. Chose étrange, cet homme qui, naguère, m’avait menacé, prend maintenant mon parti. Il dit :
« Ça ne se fait pas de mettre les gens dehors la nuit, tu sais. On est passible d’une punition. »
Je ne savais pas que ce fût punissable, je ne le croyais pas, mais c’était peut-être ainsi, et la femme se ravisa bientôt, se calma et ne m’adressa plus la parole. Elle me tendit même deux tartines pour mon dîner, mais je ne les acceptai pas. Par pure reconnaissance pour l’homme, je ne les acceptai pas, prétextant que j’avais mangé en ville.
Quand je me rendis enfin dans l’antichambre pour me mettre au lit, la patronne me suivit, s’arrêta sur le seuil et dit à haute voix, cependant que son gros ventre gravide se gonflait vers moi :
« Mais c’est la dernière nuit que vous couchez ici, tenez-vous-le pour dit.
— Oui, oui ! » répondis-je.
Il y aurait peut-être bien moyen de trouver un gîte demain, si je m’en donnais vraiment la peine. En attendant, je me ré-jouissais de ne pas être obligé de passer cette nuit-ci dehors.
Je dormis jusqu’à cinq ou six heures du matin. Il ne faisait pas encore jour quand je m’éveillai, je me levai néanmoins tout de suite ; je m’étais couché tout habillé à cause du froid et je n’avais rien de plus à mettre. Après avoir bu un peu d’eau et ou-vert la porte silencieusement, je sortis aussitôt, dans la crainte d’une nouvelle rencontre avec mon hôtesse.
– 195 –
Par-ci par-là un agent de police qui avait passé la nuit à veiller, c’était tout ce que je voyais de vivant dans la rue ; peu après, deux hommes commencèrent aussi à éteindre les réver-bères alentours. J’errais sans but ni raison, je me trouvai dans la rue de l’Église et pris le chemin qui descend à la forteresse. Gelé et encore ensommeillé, les genoux et le dos las de cette longue promenade, très affamé, je m’assis sur un banc et somnolai longtemps. Trois semaines durant, j’avais vécu exclusivement des tartines que mon hôtesse m’avait données matin et soir ; ce-la faisait vingt-quatre heures juste que j’avais pris mon dernier repas, la faim recommençait à me ronger méchamment et il me fallait trouver un expédient au plus tôt. Je me rendormis sur mon banc avec cette pensée…
Je m’éveillai en entendant des gens parler près de moi et après m’être recueilli un peu, je vis qu’il faisait grand jour et que tout le monde était sur pied. Je me levai et partis. Le soleil parut sur les crêtes. Le ciel était pâle et fin et, dans ma joie de cette belle matinée après toutes ces semaines sombres, j’oubliai tous mes soucis : il me sembla que maintes fois ma situation avait été pire. Je me tapotai la poitrine et me chantai un bout de chanson à part moi. Ma voix sonnait si mal, un son si complètement usé, qu’à l’entendre, je m’émus moi-même aux larmes. Cette magni-fique journée, ce ciel pâle, baigné de lumière, agissaient aussi fortement sur moi et je me mis à sangloter tout haut.
« Qu’est-ce que vous avez ? » demanda un homme.
Je ne répondis pas, mais je m’éloignai en hâte, cachant mon visage à tout le monde.
J’arrivais en bas sur les quais. Un grand trois-mâts sous pavillon russe déchargeait du charbon ; je lus le nom Copégoro sur son flanc. Je pris ma distraction un moment à observer ce qui se passait à bord de ce navire étranger. Il devait être presque déchargé, le chiffre de IX pieds apparaissait à nu sur l’étiage, malgré tout le lest qu’il avait déjà embarqué et, quand les dé-
– 196 – bardeurs foulaient le pont de leurs lourdes bottes, tout le navire sonnait creux.
Le soleil, la lumière, l’haleine salée de la mer, toute cette vie active et joyeuse me revigoraient et faisaient battre mon sang vivant dans mes artères. Tout à coup, l’idée me vint que je pourrais peut-être faire quelques scènes de mon drame pendant que j’étais assis là. Et je sortis mes feuillets de ma poche.
J’essayai de formuler une réplique que je mettais dans la bouche d’un moine, une réplique qui devrait être gonflée de force et d’intolérance ; mais je n’y réussis pas. Alors je sautai par-dessus le moine et voulus composer un discours, le discours du juge à la sacrilège, et j’écrivis une demi-page de ce discours, sur quoi je m’arrêtai. L’atmosphère idoine ne voulait pas se former au-dessus de mes mots. L’activité autour de moi, les chants des haleurs, le vacarme des cabestans, le cliquetis inin-terrompu des attelages de wagons convenaient si peu à l’air épais et moisi du Moyen Âge qui devait envelopper mon drame comme d’une brume. Je rempaquetai mes papiers et me levai.
J’étais malgré tout admirablement en train et je sentais clairement que je pourrais faire quelque chose à présent, si tout marchait bien. Si seulement j’avais un endroit où me réfugier ! J’y réfléchis, je m’arrêtai au beau milieu de la rue pour réfléchir, mais je ne connaissais pas dans toute la ville un seul endroit calme où m’installer un moment. Il n’y avait pas d’autre issue, il fallait retourner à mon garni, dans le quartier de Vaterland. Ce-la me répugnait et je me disais tout le temps que c’était impos-sible, et cependant j’avançais comme en glissant, me rappro-chant sans cesse du lieu interdit. Certes, c’était pitoyable, j’en convenais, c’était même ignominieux, vraiment ignominieux ; mais rien n’y faisait. Je n’avais pas le moindre orgueil, j’osais même dire, et l’expression n’était pas trop forte, que j’étais l’un des êtres les moins arrogants qui existassent à la date d’aujourd’hui. Et j’allais.
– 197 –
Je m’arrêtai devant la porte cochère et délibérai encore une fois ! Bah ! advienne que pourra, il fallait risquer le coup ! De quoi s’agissait-il au fond, sinon d’une bagatelle ? D’abord cela ne devait durer que quelques heures, ensuite Dieu ne permet-trait pas que jamais plus je fusse obligé de chercher refuge dans cette maison. J’entrai dans la cour. En marchant sur les pierres inégales de cette cour, j’étais encore indécis et, quand j’arrivai à la porte, j’étais tout prêt à retourner. Je serrai les dents. Non, pas de fierté mal placée ! Au pis-aller, je pourrais donner comme excuse que je venais pour dire adieu, prendre congé dans les formes et faire une convention au sujet de ma petite dette dans la maison. J’ouvris la porte de l’antichambre.
Une fois entré, je m’arrêtai et demeurai tout à fait tran-quille. Juste devant moi, à deux pas de distance, se tenait l’hôte en personne, sans chapeau ni veston : il guignait par le trou de la serrure dans la chambre de la famille. Il fit un geste silencieux de la main pour me faire tenir tranquille et de nouveau guigna par le trou de la serrure. Il riait.
« Venez ici ! » murmura-t-il.
Je m’approchai sur la pointe des pieds.
« Regardez ! » dit-il, et il rit d’un rire silencieux et ardent. « Guignez ! Hihi ! Ils sont couchés là ! Regardez le vieux ! Pou-vez-vous voir le vieux ? »
Dans le lit, en plein sous le Christ en chromo et juste en face de moi, je vis deux silhouettes : l’hôtesse et le marin étran-ger ; les jambes de la femme faisaient une tache blanche sur l’édredon foncé. Et dans le lit contre l’autre mur, son père, le vieux paralytique, était là qui regardait, appuyé sur ses mains et penché en avant, recroquevillé comme d’habitude, sans pouvoir bouger…
Je me tournai vers mon hôte. Il avait toutes les peines du monde à s’empêcher de rire tout haut. Il se pinçait le nez.
– 198 –
« Vous avez vu le vieux ? chuchota-t-il. Bon Dieu. Vous avez vu le vieux ? Il est assis et il regarde. »
Et il se remit au trou de la serrure.
J’allai à la fenêtre et je m’assis. Ce spectacle avait impi-toyablement jeté le désordre dans toutes mes pensées et mis sens dessus dessous ma riche inspiration. Bah ! que m’importait ? Du moment que le mari lui-même s’en accommo-dait, que dis-je, y trouvait son grand amusement, je n’avais au-cune raison de m’en frapper. En ce qui concernait le vieillard, un vieillard était un vieillard. Peut-être ne le voyait-il même pas, peut-être qu’il dormait assis ; Dieu sait même s’il n’était pas mort. Cela ne m’étonnerait pas qu’il fût assis et mort. Et je ne m’en faisais pas un cas de conscience.
Encore une fois je repris mes papiers, et je voulus chasser toute impression étrangère. Je m’étais arrêté au milieu d’une phrase dans le discours du juge : « Ainsi m’ordonnent Dieu et la Loi, ainsi m’ordonne le conseil de mes prud’hommes, ainsi l’ordonne également ma propre conscience… » Je regardai par la fenêtre pour réfléchir à ce que sa conscience devait lui ordon-ner. Un petit bruit parvint jusqu’à moi, de l’intérieur de la chambre. Bah ! cela ne me regardait pas, absolument pas. Du reste le vieillard était mort, il était mort peut-être ce matin à quatre heures ; ce bruit m’était donc parfaitement, profondé-ment indifférent ; pourquoi diable me faire des idées à ce sujet ? Allons, du calme !
« Ainsi m’ordonne également ma propre conscience… »
Mais tout s’était conjuré contre moi. L’homme ne restait pas du tout tranquille devant son trou de serrure, j’entendais de temps à autre ses rires étouffés et je l’en voyais tout secoué ; de-hors dans la rue il se passait aussi quelque chose qui me dis-trayait. Un petit gosse était assis sur l’autre trottoir et jouait tout seul au soleil ; sans penser à mal il nouait des bandes de papier et ne faisait de tort à personne. Tout à coup il bondit en jurant,
– 199 – il gagne la rue à reculons et aperçoit un homme, un homme mûr avec une barbe rouge, accoudé à une fenêtre ouverte du pre-mier, qui lui crachait sur la tête. Le petit pleurait de rage et lan-çait à la fenêtre des injures impuissantes, tandis que l’homme lui riait au nez : cela dura peut-être cinq minutes de la sorte. Je me détournai pour ne pas voir pleurer le gosse.
« Ainsi m’ordonne également ma propre conscience, de… »
Il m’était impossible d’aller plus loin. À la fin tout se mit à tourner dans ma tête ; je trouvais même que ce que j’avais écrit n’était bon à rien et que toute cette idée était une dangereuse absurdité. On ne pouvait pas du tout parler de conscience au Moyen Âge ; la conscience avait seulement été inventée par ce maître à danser de Shakespeare, par conséquent tout mon dis-cours était faux. N’y avait-il donc rien de bon dans ces feuillets ? Je les parcourus une fois de plus et mon doute s’évanouit aussi-tôt ; je trouvai des passages grandioses, de très longs morceaux d’une forte originalité, et repassa dans ma poitrine l’impérieux et enivrant désir de me remettre au travail et de finir mon drame.
Je me levai et allai vers la porte, sans tenir compte des signes furieux de l’hôte pour me faire marcher sans bruit. Je sortis résolument et délibérément dans l’antichambre, montai l’escalier du premier et entrai dans mon ancienne chambre. Le marin n’y était pas, qu’est-ce donc qui m’empêchait de m’y as-seoir un instant ? Je ne toucherais pas à ses affaires, je ne me servirais même pas de sa table, je m’assiérais sur une chaise près de la porte, et encore bien content. Je déplie fiévreusement les papiers sur mes genoux.
Tout marcha admirablement pendant quelques minutes. Réplique sur réplique surgissaient toutes prêtes dans ma tête et j’écrivais sans interruption. Je remplis une page après l’autre, lancé à bride abattue. Je vagis doucement dans l’extase de mon inspiration et je perds presque conscience. Le seul bruit que j’entende en ce moment est mon propre vagissement de joie. Il
– 200 – me vient aussi une très heureuse idée : une cloche qui devrait se mettre à sonner à un certain point de mon drame. Tout mar-chait superbement.
Alors j’entends des pas dans l’escalier. Je tremble et je perds presque la tête, je me tiens pour ainsi dire sur le qui-vive, farouche, attentif, plein d’une vague angoisse, surexcité par la faim ; je tends l’oreille nerveusement, je tiens mon crayon à la main et j’épie ; incapable d’écrire un mot de plus. La porte s’ouvre ; entre le couple de la chambre d’en bas.
Avant que j’aie eu le temps de m’excuser, l’hôtesse crie, comme tombée des nues :
« Dieu me pardonne et m’assiste, le revoilà ici !
— Excusez ! » fis-je, et je voulais en dire davantage, mais je n’y parvins pas.
L’hôtesse ouvrit la porte toute grande et cria :
« Si vous ne sortez pas, Dieu me damne si je ne vais pas chercher la police ! »
Je me levai.
« Je voulais seulement vous dire adieu, balbutiai-je, et j’ai été forcé de vous attendre. Je n’ai touché à rien, j’étais assis là sur la chaise.
— Oh ! il n’y a pas de mal, dit le marin. Que diable ça fait-il ? Laissez-donc cet homme tranquille ! »
Comme je descendais l’escalier, la fureur me prit tout à coup contre cette grosse femme enflée qui me suivait sur les ta-lons pour me faire filer vivement et je m’arrêtai un instant, la bouche pleine des pires injures que je voulais lui lancer. Mais je me ravisai à temps et me tus. Je me tus par reconnaissance pour cet étranger qui marchait derrière elle et aurait pu m’entendre.
– 201 –
L’hôtesse me suivait toujours et m’injuriait sans trêve, tandis que ma colère croissait à chaque pas que je faisais.
Nous arrivâmes en bas dans la cour, moi très lentement, délibérant encore si je devais me colleter avec l’hôtesse. En ce moment la fureur m’égarait complètement et je pensais à la pire effusion de sang, à une poussée qui pourrait l’étendre morte sur place, à un coup de pied dans le ventre. Un commissionnaire me croise sous la porte cochère, il me salue et je ne réponds pas ; il s’adresse à la patronne derrière moi et j’entends qu’il me de-mande ; mais je ne me retourne pas.
À quelques pas de la porte le commissionnaire me rattrape, me salue de nouveau et m’arrête. Il me donne une lettre. Vio-lemment, à contrecœur, je déchire l’enveloppe, un billet de dix couronnes en tombe, mais pas de lettre, pas un mot.
Je regarde l’homme et demande :
« Qu’est-ce que c’est que ces bêtises ? De qui est cette lettre ?
— Ça, je ne sais pas, répond-il, mais c’est une dame qui me l’a donnée. »
Je m’arrêtai. Le commissionnaire partit. Alors je remets le billet dans l’enveloppe, je fais soigneusement une boule du tout, je me retourne et vais à l’hôtesse qui me guette encore, de la porte, et je lui jette le billet à la figure. Je ne dis rien, je ne pro-nonçai pas une syllabe, j’observai seulement, avant de m’en al-ler, qu’elle examinait le papier froissé…
Hé, voilà ce qu’on pouvait appeler une conduite ! Ne rien dire, ne pas adresser la parole à la canaille, mais froisser tout tranquillement un gros billet et le jeter à la face de ses persécu-teurs. Voilà ce qu’on pouvait appeler se conduire avec dignité ! C’est comme ça qu’on devait les traiter, les animaux !…
– 202 –
J’étais arrivé au coin de la rue des Lutins et de la place du Chemin-de-Fer, et tout à coup la rue se mit à tourner devant mes yeux, cela bourdonnait dans ma tête vide et je tombai contre le mur d’une maison. Je ne pouvais simplement plus marcher, je ne pouvais même pas me relever de ma fausse posi-tion ; je restai contre le mur où j’étais tombé, et je sentis que je commençais à perdre connaissance. La conscience de cette ina-nition ne fit qu’accroître ma folle colère, je levai le pied et en frappai le trottoir. Je fis encore différents autres gestes pour re-trouver mes forces, je serrai les dents, fronçai les sourcils, roulai désespérément les yeux et cela commença à faire effet. Mes pen-sées s’éclaircirent, je compris que j’étais sur le point de succom-ber. J’avançai les mains et m’écartai du mur ; la rue continuait à danser et tourner avec moi. Je me mis à hoqueter de rage et lut-tai de toute mon âme contre ma détresse. Je résistais vaillam-ment pour ne pas tomber ; je n’avais pas l’intention de m’écrouler, je voulais mourir debout. Une charrette passa len-tement devant moi. Je vois qu’il y a des pommes de terre dans cette charrette, mais de rage, par entêtement, j’imagine de dire que ce ne sont en aucune façon des pommes de terre, que ce sont des choux. Et je jurai affreusement que c’étaient des choux. J’entendais bien mes propres paroles et consciemment j’affirmai coup sur coup ce mensonge par serment, rien que pour avoir l’amusante satisfaction de commettre un parjure pa-tent. Je me grisais de ce péché sans pareil, je tendais mes trois doigts en l’air et jurais avec des lèvres tremblantes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, que c’étaient des choux.
Le temps passa. Je me laissai tomber sur une marche de perron à côté de moi, essuyai la sueur de mon front et de mon cou, je fis une profonde aspiration et me forçai d’être calme. Le soleil descendait, l’après-midi s’avançait. Je recommençai à ru-miner ma situation : la faim me devenait intolérable et, dans quelques heures, c’était de nouveau la nuit ; il s’agissait de trou-ver un expédient pendant qu’il en était temps encore. Mes pen-sées recommencèrent à tourner autour du garni d’où j’avais été chassé ; je ne voulais absolument pas y retourner, mais je ne
– 203 – pouvais cependant m’empêcher d’y songer. À le bien prendre, la femme avait usé de son bon droit en me jetant dehors. À quoi pensais-je d’attendre que quelqu’un me logeât, du moment que je ne payais pas ? Elle m’avait, de temps à autre, donné à man-ger, par-dessus le marché ; même hier soir que je l’avais exaspé-rée, elle m’avait offert deux tartines, elle me les avait offertes par bonté, parce qu’elle savait combien j’en avais besoin. Ainsi je n’avais à me plaindre de rien et, assis là sur mon perron, je me mis à la prier et supplier en mon for intérieur de me par-donner ma manière d’agir. Surtout je regrettai amèrement d’avoir fini par me montrer ingrat envers elle et de lui avoir jeté ce papier à la figure…
Dix couronnes ! Je fis un petit sifflement. La lettre qu’apportait le commissionnaire, d’où venait-elle ? C’est seule-ment à ce moment que je réfléchis à cette question avec lucidité et pressentis tout à coup l’enchaînement des faits. J’en devins malade de douleur et de honte, je murmurai plusieurs fois : « Ylajali ! » d’une voix rauque en secouant la tête. N’était-ce pas moi qui, pas plus tard qu’hier, avais résolu de passer fièrement devant elle quand je la rencontrerais et de lui témoigner la plus grande indifférence ! Et, loin de là, j’avais tout juste éveillé sa pitié et lui avais soutiré l’obole de la charité. Non, non, non, il n’y aurait jamais de fin à ma dégradation ! Pas même vis-à-vis d’elle je n’avais pu garder une position honorable ; je sombrais, je sombrais, de quelque côté qu’il me fût donné de me tourner, je tombais à genoux, sombrais à mort, plongeais dans le dés-honneur et ne remonterais jamais, jamais plus ! C’était le comble ! Accepter l’aumône de dix couronnes sans pouvoir les lancer en retour au donateur secret, gaspiller des sous à deux mains partout où ils s’offraient et les conserver, les employer pour payer son gîte, malgré son dégoût intime…
Ne pouvais-je pas récupérer ces dix couronnes d’une ma-nière ou d’une autre ? Retourner chez l’hôtesse et lui faire rendre le billet ne servirait sans doute à rien. D’ailleurs il devait bien y avoir un autre moyen pourvu que je réfléchisse, pourvu
– 204 – que je fasse un très grand effort et réfléchisse. Il ne suffisait pas ici, grand Dieu, de penser à la manière ordinaire, il me fallait penser de tout mon mécanisme d’homme à un expédient pour trouver ces dix couronnes. Et je me mis à penser de toutes mes forces.
Il était dans les environs de quatre heures, dans une couple d’heures je pourrais peut-être rencontrer le directeur du théâtre, si seulement mon drame était fini. Je sors mon manus-crit séance tenante et je veux à toute force mettre sur pied les trois ou quatre dernières scènes. Je pense, je sue, je relis depuis le commencement, mais je n’aboutis à rien. Pas de bêtises ! me dis-je, ce n’est pas l’heure de l’obstination ! Et je me lance à corps perdu dans mon drame, j’écris tout ce qui me passe par la tête, rien que pour en finir promptement et pouvoir partir. J’aurais voulu me persuader à moi-même que je me retrouvais dans un de mes grands moments, je m’abreuvais de mensonges, je me leurrais manifestement et j’écrivais d’abondance comme si je n’avais pas besoin de chercher des mots. Voilà qui est bon ! C’est une vraie trouvaille ! murmurais-je de temps à autre ; tu n’as qu’à le coucher par écrit.
À la fin, toutefois, mes dernières répliques commencèrent à me devenir suspectes ; elles contrastaient si fortement avec les répliques des premières scènes. En outre, il n’y avait pas trace de Moyen Âge dans les paroles du moine. Je brise mon crayon entre mes dents, je me lève d’un bond, je déchire mon manus-crit, je déchire chaque feuillet en petits morceaux, je jette mon chapeau sur la chaussée et je le piétine ; mesdames et mes-sieurs, je suis perdu, vaincu ! Et je ne dis pas autre chose que ces mots, tout le temps que je reste là à piétiner mon chapeau.
Quelques pas plus loin un agent de police est arrêté et m’observe : il se tient au beau milieu de la rue et ne prête atten-tion qu’à moi exclusivement. Quand je relève la tête nos regards se croisent. Il y avait peut-être pas mal de temps qu’il était là à
– 205 – m’observer. Je ramasse mon chapeau, m’en coiffe et vais droit à l’homme.
« Savez-vous quelle heure il est ? » lui demandé-je.
Il attend un moment avant de tirer sa montre et cependant ne me quitte pas des yeux.
« Dans les quatre heures, répondit-il.
— Exactement ! dis-je ; dans les quatre heures, parfaite-ment exact. Je vois que vous connaissez votre affaire et je ne vous oublierai pas. »
Là-dessus je le quittai. Je l’avais rempli d’un étonnement extrême, il restait là à me suivre des yeux, bouche bée, tenant encore sa montre à la main. Quand je fus arrivé devant l’hôtel Royal, je me retournai et regardai en arrière ; il était encore dans la même position et me suivait des yeux.
Héhé ! voilà comme on devait traiter les animaux ! Avec la plus exquise insolence ! Cela en imposait aux animaux, cela ins-pirait de l’effroi aux animaux… J’étais particulièrement content de moi et je me remis à chanter un bout de chanson. Les nerfs tendus par la surexcitation, sans plus sentir aucune douleur, sans même éprouver aucun malaise d’aucune sorte, j’allais, lé-ger comme une plume. Je traversai tout le marché, tournai vers la halle aux viandes et m’installai sur un banc près de Notre-Sauveur.
Au reste cela ne pouvait-il pas être assez indifférent, que je rendisse ou non un billet de dix couronnes ! Du moment que je l’avais reçu, il était à moi, et certainement il n’y avait pas de mi-sère là d’où il venait. Il fallait pourtant bien l’accepter puisque c’était expressément à moi qu’il était envoyé ; cela n’avait pas de sens de laisser ce commissionnaire le garder. Il n’était pas con-venable non plus de renvoyer un tout autre billet que celui que j’avais reçu. Donc pas de remède.
– 206 –
J’essayai de regarder le trafic du marché devant moi et d’occuper ma pensée à des choses indifférentes ; mais je n’y ré-ussis pas : je m’occupais constamment du billet de dix cou-ronnes. Finalement je serrai les poings et la colère me prit. Cela la blesserait, me dis-je, si je le renvoyais ; alors pourquoi le fe-rais-je ? Fallait-il toujours m’estimer trop chic pour accepter ce-ci ou cela, secouer la tête avec arrogance et dire : Non, merci ! Je voyais maintenant où cela menait ; je me retrouvais sur le pavé. Même alors que j’avais la meilleure occasion de le faire, je ne conservais pas mon bon gîte chaud ; l’orgueil me prenait, je bondissais au premier mot, je montais sur mes grands chevaux, je payais dix couronnes à droite et à gauche et je m’en allais… Je me fis sévèrement mon procès pour avoir quitté mon garni et m’être à nouveau mis dans l’embarras.
Du reste, que le diable emporte tout cela ! Je n’avais pas demandé ce billet de dix couronnes, à peine si je l’avais eu entre les mains, je l’avais donné aussitôt, je l’avais laissé à des indivi-dus complètement inconnus que je ne reverrais jamais. Voilà comme j’étais, moi, je payais rubis sur l’ongle, quand il le fallait. Si je connaissais bien Ylajali, elle ne regrettait pas non plus de m’avoir envoyé cet argent ; alors pourquoi en faire tant d’histoires ? C’était bien le moins qu’elle pût faire de m’envoyer un billet de dix couronnes de temps à autre. La pauvre fille était amoureuse de moi, hé, peut-être même amoureuse de moi à en mourir… À cette pensée, je me rengorgeais tout seul, fameuse-ment, il n’y avait pas de doute, elle était amoureuse de moi, la pauvre fille…
Il était cinq heures. Après ma longue surexcitation ner-veuse je retombai et je perçus le bourdonnement revenu dans ma tête vide. Je regardais droit devant moi, les yeux fixés, vers la pharmacie de l’Éléphant. La faim faisait rage en moi, cruel-lement, et je souffrais beaucoup. Tandis que je suis là à regarder dans le vide, une silhouette se précise peu à peu à mon regard fixe, une silhouette que je finis par voir distinctement et par re-
– 207 – connaître ; c’est la marchande de gâteaux près de la pharmacie de l’Éléphant.
Je sursaute, je me redresse sur mon banc et me mets à ré-fléchir. Non, il n’y avait pas d’erreur, c’était la même femme, devant la même table, au même endroit ! Je siffle quelques pe-tits coups et claque des doigts, je me lève du banc et me mets en route dans la direction de la pharmacie. Pas de bêtises ! Je me fichais pas mal que ce fût la monnaie du commis ou de la mon-naie d’épicier, en bon argent norvégien de Kongsberg ! Je ne voulais pas être ridicule, on pouvait très bien mourir d’un excès d’orgueil…
Je m’avance jusqu’au coin, je vise la bonne femme et je me poste devant elle. Je lui souris, lui fais de la tête un salut fami-lier et j’agence mon discours comme s’il était entendu que je de-vais revenir un jour.
« Bonjour, dis-je. Vous ne me reconnaissez peut-être pas ?
— Non ! » répondit-elle, lentement, en me regardant.
Je souris encore davantage comme si c’était simplement une charmante plaisanterie de sa part de ne pas me reconnaître et je dis :
« Vous ne vous rappelez pas que je vous ai donné une fois un tas de couronnes ? Je n’ai rien dit à cette occasion, autant que je me souvienne ; je n’ai certainement rien dit ! je n’ai pas l’habitude de rien dire. Quand on a affaire à d’honnêtes gens, il est inutile de faire une convention et quasiment de dresser con-trat pour une vétille. Hé, hé ! Oui, c’est moi qui vous ai remis cet argent !
— Ah ! bah, c’était donc vous ! Ah ! oui, maintenant je vous remets aussi, en y réfléchissant… »
Je voulais prendre les devants pour éviter qu’elle commen-çât à me remercier de cet argent. Aussi lui dis-je vivement, tout
– 208 – en parcourant la table des yeux et cherchant déjà des vic-tuailles :
« Oui, je viens chercher les gâteaux. »
Elle ne comprend pas.
« Les gâteaux, répété-je, maintenant je viens les chercher. En tout cas une partie, la première livraison. Je n’ai pas besoin de la totalité aujourd’hui.
— Vous venez pour les chercher… ? demanda-t-elle.
— Bien sûr que je viens les chercher. Mais oui ! » répondis-je en riant très haut, comme si cela eût dû lui paraître tout de suite clair comme le jour que je venais les chercher.
Et je prends sur la table un gâteau, une sorte de pain mollet que je me mets à manger.
En voyant cela, la femme se hausse dans son soupirail, fait involontairement un geste pour protéger sa marchandise et me laisse entendre qu’elle ne s’attendait pas à ce que je revinsse l’en dépouiller.
« Vraiment non ? dis-je. Alors, vraiment non ? »
Je la trouvais réellement impayable, la bonne femme. Avait-elle jamais vu quelqu’un lui donner une poignée de cou-ronnes à garder sans que l’intéressé les eût réclamées ? Non, voyez-vous ça ! Croyait-elle peut-être que c’était de l’argent volé, parce que je le lui avais jeté de cette manière ? Non, elle ne le croyait tout de même pas, c’était encore heureux, vraiment heu-reux ! Gentil à elle de me tenir pour un honnête homme. Haha ! Ah ! oui, elle était vraiment bonne !
« Mais alors pourquoi lui avais-je donné l’argent ? »
La femme s’exaspérait et criait fort.
– 209 –
Je lui expliquai pourquoi je lui avais donné l’argent : je lui expliquai à mi-voix, péremptoirement : c’était mon habitude d’agir de la sorte, parce que j’avais une telle confiance dans les hommes. Chaque fois que quelqu’un me proposait un contrat, une quittance, je secouais la tête et disais : « Non, merci ! » Dieu m’était témoin que j’en usais ainsi.
Mais la femme ne comprenait toujours pas.
J’eus recours à d’autres moyens ; je pris un ton tranchant et la dispensai de ses billevesées. N’était-il jamais arrivé que quelqu’un d’autre l’eût payée d’avance d’une manière analogue ? demandai-je. Je voulais dire, naturellement, des gens qui avaient le moyen, par exemple, un des Consuls ? Jamais ? Ce n’était pas à moi d’en porter la peine, si cette pratique lui était inconnue ! C’étaient les us et coutumes à l’étranger. Elle n’était peut-être jamais sortie des frontières du pays ? Non, voyez-vous ça ! Alors elle n’avait absolument pas la parole dans cette af-faire… Et je pris d’autres gâteaux sur la table.
Elle grogna furieusement, se refusa obstinément à se des-saisir de ce qu’il y avait sur sa table, elle arracha même un gâ-teau de ma main et le reposa à sa place. Je me mis vraiment en colère, frappai sur la table et la menaçai de la police. Je serais indulgent pour elle, dis-je ; si je prenais tout ce qui était mien, je ruinerais toute sa boutique, car c’était une énorme masse d’argent que je lui avais remise dans le temps. Mais je ne voulais pas prendre tant, je n’en voulais en réalité que pour la moitié de mon crédit. Et, par-dessus le marché, je ne reviendrais plus. Que Dieu m’en garde, puisqu’elle était de cette sorte de gens.
Finalement elle avança quelques gâteaux à un prix exorbi-tant, quatre ou cinq, qu’elle taxa au plus haut cours qu’elle pût imaginer, me pria de les prendre et de passer mon chemin. Je continuai à me quereller avec elle, prétendant qu’elle me filou-tait d’au moins une couronne sur la somme, et qu’au surplus elle me pressurait, avec ses prix fabuleux. « Savez-vous que de telles canailleries sont punies par la loi ? dis-je. Dieu vous garde,
– 210 – vous pourriez aller au bagne pour le restant de vos jours, vieille bourrique ! » Elle me lança encore un gâteau et me pria, presque en grimaçant des dents, de m’en aller.
Et je la quittai.
Hé ! Avait-on jamais vu pareille pâtissière sans scrupules ! Tout le temps que je remontai le marché en mangeant mes gâ-teaux je parlais tout haut de la femme et de son insolence, je me répétais ce que chacun de nous avait dit à l’autre et je trouvais que je lui avais été très supérieur. Je mangeais mes gâteaux à la face du monde en racontant mon histoire.
Et les gâteaux disparaissaient l’un après l’autre ; j’avais beau en avaler, rien ne suffisait, je n’arrivais pas à trouver le fond de ma faim. Misère de Dieu, cela ne voulait pas suffire ! J’étais si vorace que je fus même sur le point de porter la main sur le dernier gâteau. Dès le début j’avais résolu de le garder pour le petit de la rue des Voituriers, le gosse à qui l’homme à la barbe rouge avait craché sur la tête. Je me le rappelais cons-tamment, je ne pouvais arriver à oublier sa mine quand il avait bondi, pleurant et jurant. Il s’était tourné vers ma fenêtre quand l’homme avait craché sur lui et avait positivement regardé si moi aussi j’allais en rire. Dieu sait si j’allais le rencontrer en ar-rivant là-bas. Je faisais de grands efforts pour arriver vivement rue des Voituriers, je repassai à l’endroit où j’avais mis en lam-beaux mon drame – quelques papiers y restaient encore – je contournai l’agent que j’avais tant étonné naguère par mes ma-nières, et finalement je m’arrêtai au perron sur lequel le gosse avait été assis.
Il n’y était plus. La rue était presque vide. Il commençait à faire sombre et je ne pus découvrir le gamin ; il était peut-être rentré. Je posai le gâteau avec précaution, le dressai sur champ contre la porte, frappai fort et me sauvai en même temps. Il le trouvera bien ! me dis-je : la première chose qu’il fera en sor-tant, c’est de le trouver ! Et mes yeux se mouillèrent d’une joie idiote à l’idée que le petit trouverait le gâteau.
– 211 –
Je redescendis à la place du Chemin-de-Fer.
Maintenant je n’avais plus faim, mais la nourriture sucrée que j’avais prise commençait à me donner mal au cœur. Dans ma tête vacarmaient à nouveau les plus folles idées. Si je tran-chais en cachette l’amarre d’un de ces navires ? Si je me mettais soudain à crier « Au feu ! ». Je m’avance plus loin sur le quai, je cherche une caisse où m’asseoir, je croise les mains et sens que ma tête se trouble de plus en plus. Et je ne bouge pas, je ne fais absolument rien pour me maintenir plus longtemps.
Je suis là les yeux fixés sur le Copégoro, le trois-mâts sous pavillon russe. J’aperçois un homme près de la lisse ; la lanterne rouge de bâbord éclaire d’en haut sa tête. Je me lève et lui adresse la parole. Je n’avais aucune idée préconçue en lui par-lant comme je faisais, je ne m’attendais pas non plus à recevoir de réponse.
« Vous mettez à la voile ce soir, capitaine ?
— Oui, dans un petit moment », répond l’homme.
Il parlait suédois. Alors il doit être Finlandais, pensai-je.
« Hem ! Vous n’auriez pas besoin d’un homme ? »
Cela m’était égal pour l’instant d’essuyer un refus ou non, cela m’était indifférent, sa réponse. J’attendais et le regardais.
« Oh ! non, répondit-il. Ou bien il faudrait que ce soit un novice. »
Un novice ! Je me redressai d’une secousse, enlevai furti-vement mes lunettes et les fourrai dans ma poche, gravis le pas-savant et enjambai la lisse.
« Je ne suis pas du métier, dis-je, mais je puis faire le tra-vail auquel vous me mettrez. Quelle destination ?
– 212 –
— Nous allons sur l’est à Leeds prendre du charbon pour Cadix.
— Bon ! dis-je, m’imposant à l’homme. Cela m’est indiffé-rent où l’on va. Je ferai mon travail. »
Il resta un moment à me regarder en réfléchissant.
« Tu n’as pas encore navigué ? demanda-t-il.
— Non, mais, comme je vous le dis, mettez-moi à un travail et je le ferai. Je suis habitué à faire un peu de tout. »
Il réfléchit encore. Je m’étais déjà ancré dans la tête que je partirais et je commençai à craindre d’être renvoyé à terre.
« Alors, qu’en pensez-vous, capitaine ? demandai-je enfin. Je peux vraiment faire n’importe quoi. Que dis-je ! Je serais un pas-grand-chose si je me contentais de faire juste ma tâche. Je peux prendre deux quarts d’affilée, si c’est nécessaire. Cela me fera du bien et je suis de taille à le supporter.
— Bah ! on peut essayer, dit-il en souriant un peu de mes dernières paroles. Si ça ne marche pas, nous pouvons toujours nous quitter en Angleterre.
— Naturellement ! » répondis-je, dans ma joie. Et je répétai que nous pouvions nous quitter en Angleterre si ça ne marchait pas.
Et il me mit au travail…
Dans le fjord je me redressai un moment, moite de fièvre et d’épuisement, je regardai du côté de la terre et dis adieu pour cette fois à la ville, ce Christiania où brillaient avec tant d’éclat les fenêtres de toutes ces demeures – tous ces foyers.
– 213 –
Vous avez terminé La Faim
Knut Hamsun
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