La Faim

Knut Hamsun · Chapitre 5 sur 6 · partie 1/3

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La Faim

Troisième Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Une semaine passa dans la magnificence et dans la joie.

Le plus mauvais pas était franchi, cette fois encore, j’avais à manger chaque jour, mon courage grandissait et je mettais les fers au feu, l’un après l’autre. J’avais trois ou quatre articles en train, qui pillaient mon pauvre cerveau, lui dérobant chaque étincelle, chaque pensée qui y poignait, et il me semblait que ce-la marchait mieux qu’avant. Mon dernier article, celui qui m’avait coûté tant d’allées et venues et en qui j’avais mis tant d’espoir, m’avait déjà été rendu par le rédacteur en chef et je l’avais anéanti sur-le-champ, furieux, vexé, sans le relire. Afin de m’ouvrir plusieurs débouchés pour l’avenir, je voulais es-sayer dans un autre journal. Au pis aller, si là non plus je ne ré-ussissais pas, j’avais toujours la ressource des navires. La Nonne était à quai là-bas, parée à partir, et je pourrais peut-être, en payant de mon travail, y obtenir passage pour Arkhangel ou n’importe quel port où elle irait. Ainsi donc je ne manquais pas de perspectives d’aucun côté.

La dernière crise m’avait fort malmené ; je commençais à perdre mes cheveux par grandes masses, j’avais aussi des maux de tête qui me faisaient beaucoup souffrir, surtout le matin, et la nervosité ne voulait pas céder.

J’écrivais maintenant avec les mains enveloppées de linges, car la sensation de ma propre haleine sur la peau m’était intolé-rable. Quand Jens Olai claquait fort la porte de l’écurie en des-sous, ou quand un chien, entré dans l’arrière-cour, se mettait à aboyer, c’étaient comme des pointes de glace qui me pénétraient jusqu’à la moelle des os et me piquaient de tous les côtés. J’étais passablement mal en point.

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Jour après jour je trimais sur mon travail, m’accordant à peine le temps d’avaler ma nourriture avant de me remettre à écrire. En ce temps-là mon lit, aussi bien que mon petit bureau vacillant, étaient submergés de notes et de feuillets d’écriture auxquels je travaillais alternativement. J’y ajoutais de nouvelles choses qui pouvaient me venir à l’esprit au cours de la journée ; je raturais, je ravivais les points morts avec un mot coloré de-ci de-là, j’avançais à grand-peine de phrase en phrase, au prix des pires efforts. Un après-midi, l’un de mes articles était enfin ter-miné ; heureux et joyeux, je le mis dans ma poche et me rendis chez « le Commandeur ». Il était grand temps de faire à nou-veau une expédition en vue d’un peu d’argent, il ne me restait pas beaucoup d’öre.

« Le Commandeur » me pria de m’asseoir un instant, il al-lait tout de suite… Et il continua à écrire.

Je jetai un regard circulaire dans le petit bureau : des bustes, des lithographies, des coupures, un panier à papiers démesuré qui avait l’air de pouvoir engloutir un homme corps et biens. Je me sentais l’âme triste à la vue de cette énorme bouche, cette gueule de dragon toujours ouverte, toujours prête à recevoir de nouveaux travaux refusés… de nouveaux espoirs brisés.

« Quelle date sommes-nous ? dit tout à coup « le Com-mandeur » là-bas à sa table.

— Le 28, répondis-je, heureux de pouvoir lui rendre ser-vice.

— Le 28 ». Et il continue à écrire. Finalement, il met sous enveloppe quelques lettres, jette des papiers au panier et pose sa plume. Il se tourne sur sa chaise et me regarde. En s’apercevant que je suis resté près de la porte, il me fait, de la main, un signe mi-comique, mi-sérieux et me montre une chaise.

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De peur qu’il ne remarque l’absence de mon gilet, je me dé-tourne pour ouvrir ma jaquette et prendre le manuscrit dans ma poche.

« Ce n’est qu’une petit étude sur Correggio, dis-je, malheu-reusement ce n’est sans doute pas écrit de telle sorte que… »

Il me prend les papiers de la main et se met à les feuilleter. Il tourne son visage vers moi.

Ainsi, voilà, vu de près, l’aspect de cet homme dont j’entendais le nom déjà dans ma première jeunesse et dont le journal avait eu sur moi la plus grande influence durant des an-nées. Ses cheveux sont bouclés et ses beaux yeux bruns sont un peu inquiets ; il a pour habitude de souffler du nez de temps à autre. Un pasteur écossais ne pourrait pas avoir l’air plus onc-tueux que ce redoutable homme de plume dont les mots ont toujours laissé des cinglures sanglantes partout où ils sont tom-bés. Un singulier sentiment de crainte et d’admiration envers cet homme s’empare de moi. Les larmes sont tout près de me venir aux yeux et involontairement je m’avance d’un pas pour lui dire quelle profonde affection j’ai pour lui à cause de tout ce qu’il m’a appris, et le prier de ne pas me faire de tort. Je ne suis qu’un pauvre diable, déjà assez malheureux sans cela.

Il leva les yeux et plia lentement mon manuscrit, tout en réfléchissant. Afin de lui faciliter un refus, je tends la main en disant :

« Non, naturellement, c’est inutilisable ? » Et je souris pour lui donner l’impression que je prends la chose légèrement.

« Il faut que ce soit tellement populaire, tout ce que nous publions, répond-il. Vous savez à quel public nous nous adres-sons. Mais ne pourriez-vous pas essayer de simplifier un peu ? Ou trouver autre chose que les gens comprennent mieux ? »

Ses égards m’étonnent. Je comprends que mon article est refusé et cependant je n’aurais pas pu souhaiter un refus plus

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élégant. Pour ne pas le retenir plus longtemps, je réponds : « Oh ! oui, je le peux très bien. »

Je me dirige vers la porte. Hem. Il devait m’excuser de lui avoir fait perdre son temps pour cet article. Je m’incline et pose la main sur le bouton.

« Si vous en avez besoin, dit-il, vous pouvez toujours tou-cher une petite avance. Vous écrirez bien pour la somme. »

Il avait bien vu que je n’étais pas capable d’écrire. Son offre m’humiliait donc un peu, et je répondis :

« Non, merci, je puis me tirer d’affaire encore un moment. Néanmoins, je vous remercie beaucoup. Adieu !

— Adieu ! » répond « le Commandeur » en se retournant aussitôt vers son bureau.

Il m’avait quand même traité avec une bienveillance immé-ritée et je lui en étais reconnaissant ; je saurais du reste lui reva-loir ça. Je me proposais de ne pas retourner le voir avant de pouvoir lui apporter un travail dont je serais pleinement satis-fait, un travail qui pourrait étonner un peu « le Commandeur » et l’amener à me faire verser dix couronnes sans un moment d’hésitation. Et je rentrai chez moi et me remis à écrire.

Les soirs suivants, à huit heures environ, alors que le gaz était allumé, il m’arriva régulièrement ceci :

Quand je sors de la porte cochère, pour faire un tour de promenade dans les rues après la peine et les importunités de la journée, une dame vêtue de noir se tient auprès du réverbère tout contre la porte ; elle tourne son visage vers moi et me suit des yeux quand je passe devant elle. Je remarque qu’elle porte constamment le même costume, la même voilette épaisse qui cache son visage et lui retombe sur la poitrine, et dans la main un petit parapluie avec un anneau d’ivoire au manche.

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Cela faisait déjà le troisième soir que je la voyais là, tou-jours au même endroit ; dès que je la dépassais, elle faisait len-tement demi-tour et descendait la rue, en s’éloignant de moi.

Mon cerveau énervé sortit ses antennes et j’eus tout de suite l’absurde pressentiment que sa visite était pour moi. Fina-lement, j’étais presque sur le point de lui adresser la parole, de lui demander si elle cherchait quelqu’un, si elle avait besoin de mon aide en quoi que ce fût, si je devais l’accompagner jusque chez elle, tout mal vêtu que je fusse, hélas ! et la protéger dans les rues sombres. Mais j’avais une crainte imprécise que cela fi-nit par me coûter quelque chose : un verre de vin, un tour de voiture, et je n’avais plus du tout d’argent. Mes poches désespé-rément vides avaient sur moi un effet trop déprimant et je n’eus même pas le courage de l’examiner un peu curieusement en passant près d’elle. La faim avait recommencé à me tourmenter, je n’avais pas mangé depuis la veille au soir ; sans doute ce n’était pas un temps très long : j’avais souvent réussi à tenir plu-sieurs jours. Mais j’avais commencé à m’affaiblir notablement, je ne pouvais plus du tout jeûner comme auparavant, un seul jour maintenant suffisait presque à me donner des vertiges et je souffrais de vomissements fréquents aussitôt que je buvais de l’eau. Ajoutez à cela que j’avais froid la nuit ; je couchais tout habillé comme j’étais le jour, et je gelais à en devenir bleu ; chaque soir, j’étais glacé de frissons et je devenais tout roide en dormant. La vieille couverture ne pouvait plus me garantir du courant d’air et je me réveillais le matin parce que l’acerbe vent de frimas qui entrait chez moi m’avait enchifrené.

Je vais par les rues et pense au moyen de me tenir à flot jusqu’à ce que j’aie terminé mon prochain article. Si seulement j’avais une bougie, j’essaierais de forcer le train en passant la nuit ; cela me prendrait une couple d’heures, une fois bien en verve ; alors demain, je pourrais de nouveau m’adresser au « Commandeur ».

 

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Sans plus réfléchir j’entre à l’Oplandsk, pour chercher mon jeune ami de la banque et me procurer les dix öre d’une bougie. On me laissa sans encombre traverser toutes les salles ; je passai devant une douzaine de tables où les consommateurs étaient à manger, boire, bavarder ; je poussai jusqu’au fond du café, jusque dans le « Salon Rouge » sans trouver mon homme. Pe-naud et agacé, je ressortis dans la rue et me mis à marcher dans la direction du Château.

N’étais-je pas aussi le diable, le diable ardent, vivant, éter-nel ! que mes tribulations ne voulussent jamais finir ! À longs pas rageurs, le col de ma jaquette brutalement relevé sur la nuque, les mains serrées dans mes poches de pantalon, j’allais, injuriant mon étoile de malheur tout le long du chemin. Pas une heure vraiment sans souci durant sept, huit mois, pas la nourri-ture strictement nécessaire toute une courte semaine avant que la misère me jetât de nouveau à genoux. Par-dessus le marché, j’étais resté honnête au beau milieu de ma misère, honnête de fond en comble. Dieu me pardonne ! comme j’avais été ridicule ! Et je commençai à me raconter à moi-même comment j’avais eu des remords jadis rien que pour avoir porté au mont-de-piété la couverture de Hans Pauli. J’eus un rire sarcastique pour ma dé-licate probité, je crachai par terre, de mépris, et je ne trouvais pas de mots pour me moquer de ma sottise. Ah ! si c’était main-tenant ! Qu’en ce moment je trouve dans la rue la tirelire d’une écolière, l’unique öre d’une pauvre veuve, je les ramasserais et les fourrerais dans ma poche de propos délibéré, et je dormirais par là-dessus toute la nuit comme une souche. Je n’avais pas souffert impunément d’indicibles souffrances, ma patience était à bout, j’étais prêt à n’importe quoi.

Je fis trois ou quatre fois le tour du Château, puis je pris la résolution de rentrer chez moi, je fis encore un petit tour dans le parc et finalement je redescendis la rue Karl-Johan.

Il était environ onze heures. La rue était passablement obs-cure et des gens erraient de tous côtés, tantôt par couples silen-

– 113 – cieux, tantôt par groupes bruyants. Le grand moment était ve-nu, l’heure de la pariade où le trafic secret bat son plein, où s’ébauchent les joyeuses aventures. Des jupes froufroutantes, çà et là un bref rire sensuel, des poitrines houleuses, des souffles violents, haletants ; là-bas vers le Grand Hôtel, une voix qui ap-pelle : « Emma ! » Toute la rue n’était qu’un marais d’où mon-taient de chaudes vapeurs.

Involontairement, j’explore mes poches, à la recherche de deux couronnes. Cette passion qui vibre dans chaque mouve-ment des passants, cette sombre lumière des réverbères, cette nuit calme, comme enceinte – tout cela commençait à m’attaquer le système nerveux – cet air plein de chuchotements, d’étreintes, d’aveux tremblants, de paroles inexprimées, de pe-tits cris. Quelques matous font l’amour à grands cris sous la porte de Blomqvist. Et je n’avais pas les deux couronnes. C’était une désolation, une misère sans pareille d’être à ce point indi-gent ! Quelle humiliation, quel déshonneur ! Et de nouveau, je pensai à l’ultime denier d’une pauvre veuve que je volerais, à la tirelire ou au mouchoir d’un écolier, à la besace d’un mendiant que sans plus de façon je porterais au chiffonnier pour faire la noce avec l’argent. Pour me consoler moi-même et m’innocenter, je me mis à inventer tous les défauts possibles chez ces gens joyeux qui me frôlaient ; je haussais furieusement les épaules et jetais des regards méprisants sur tous ceux qui dé-filaient devant moi, couple à couple. Ces étudiants frugaux, su-ceurs de bonbons, qui croyaient faire une débauche « euro-péenne » quand ils avaient réussi à caresser le sein d’une cou-sette ! Ces jeunes messieurs, banquiers, négociants, lions du boulevard, qui ne faisaient pas fi même des filles à matelots, des épaisses maritornes du marché aux vaches qui se laissaient tomber sous la première porte cochère venue pour une chope de bière ! Quelles sirènes ! La place à leur côté était encore chaude du pompier ou du palefrenier de la nuit dernière ; le trône était toujours vacant, toujours grand ouvert : je vous en prie, montez donc !… Je crachais au loin sur le trottoir sans me soucier si cela pouvait atteindre quelqu’un, j’étais furieux, plein de mépris

– 114 – pour ces gens qui se frottaient l’un contre l’autre et s’appariaient en plein sous mes yeux. Je levais la tête et goûtais à part moi la bénédiction de pouvoir conserver pur mon propre sentier.

Place du Storting, je rencontrai une fille qui me dévisagea très fixement quand j’arrivai à sa hauteur.

« Bonsoir, dis-je.

— Bonsoir ! » et elle s’arrêta.

« Hem ! Elle était si tard dehors ? N’était-ce pas un peu risqué pour une jeune dame de se promener rue Karl-Johan à ce moment de la journée ? Non ! Mais ne lui adressait-on jamais la parole, ne l’importunait-on pas, je veux dire, tranchons le mot, ne lui demandait-on pas à rentrer avec elle ? »

Elle me fixa avec stupéfaction, examina mon visage pour voir quelle pouvait être mon arrière-pensée. Puis elle passa brusquement sa main sous mon bras, en disant :

« Eh bien, en route ! »

Je la suivis. Quand nous eûmes fait quelques pas le long de la station de voitures, je m’arrêtai, dégageai mon bras et dis :

« Écoutez, mon amie, je ne possède pas un öre. » Et je me disposai à m’en aller.

Pour commencer, elle ne voulait pas me croire : mais après avoir farfouillé dans toutes mes poches sans rien trouver, elle se fâcha, jeta fièrement la tête en arrière et me traita de fauché.

« Bonne nuit, dis-je.

— Attendez un peu ! cria-t-elle. Est-ce que vos lunettes sont en or ?

— Non.

— Alors, allez au diable ! »

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Et je m’en allai.

Au bout d’une minute, elle se mit à courir après moi et me rappela.

« Vous pouvez venir avec moi, quand même », dit-elle.

Je me sentis humilié par cette offre d’une pauvre fille des rues et je refusai. Du reste, la nuit était très avancée et j’étais at-tendu quelque part ; et puis elle n’avait pas les moyens de faire de tels sacrifices.

« Si, maintenant je veux que vous veniez avec moi.

— Mais je ne marche pas dans ces conditions.

— Naturellement, vous allez chez une autre, dit-elle.

— Non », répondis-je.

Ah ! tout mon mécanisme était détraqué ; les filles étaient devenues pour moi presque comme des hommes, la misère m’avait totalement desséché. Mais j’eus le sentiment de me trouver dans une situation pitoyable vis-à-vis de cette singulière fille et je résolus de sauver la face.

« Comment vous appelez-vous ? » demandai-je.

« Marie ? Bon. Eh bien, écoutez, Marie ! » Et je me mis à lui expliquer ma conduite. La fille était de plus en plus stupé-faite. Avait-elle cru que j’étais de ces gens qui vont le soir par les rues raccrocher les petites filles ? Avait-elle vraiment si mau-vaise opinion de moi ? Peut-être lui avais-je dit quelque parole malhonnête au commencement ? Est-ce que l’on se comportait comme moi quand on avait de mauvais desseins ? Bref, je lui avais adressé la parole et l’avais accompagnée ces quelques pas pour voir jusqu’où elle pousserait le jeu. Du reste mon nom était tel et tel, le pasteur tel et tel. Bonne nuit ! Allez et ne péchez plus !

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Là-dessus je partis.

Je me frottais les mains, ravi de mon excellente trouvaille, et je parlais haut tout seul. Quelle joie c’était d’errer ainsi en fai-sant de bonnes actions. J’avais peut-être donné à cette créature déchue la petite poussée qui la relèverait pour toute sa vie ! Et elle m’en saurait gré quand elle y réfléchirait ! jusque sur son lit de mort elle se souviendrait de moi, avec un cœur plein de re-connaissance. Oh ! cela n’était jamais perdu, d’être honnête quand même, honnête et probe ! J’étais d’une humeur absolu-ment radieuse, je me sentais bien portant et courageux, quoi qu’il advînt ; si seulement j’avais eu une bougie, peut-être au-rais-je pu terminer mon article ! J’allais, balançant au bout de mon doigt ma clef neuve, fredonnant, sifflotant, et je cherchais un expédient pour me procurer de la lumière. Il n’y avait pas d’autre moyen, il fallait descendre mon attirail à écrire dans la rue, sous le réverbère. J’ouvris la grande porte et montai cher-cher mes papiers.

En redescendant, je fermai la porte à clef, du dehors, et je m’installai dans le rayonnement du réverbère. Partout le calme, je n’entendais que les lourds pas cliquetants d’un agent dans le bas de la rue Traversière et, tout là-bas dans la direction de la butte Saint-Jean, un chien qui aboyait. Rien ne me dérangeait. Je relevai le collet de ma jaquette jusqu’aux oreilles et me mis à penser de toutes mes forces. Ce me serait d’une aide bien pré-cieuse, si j’avais la chance de mettre sur pied la conclusion de cette petite étude. J’étais justement à un point un peu difficile : il fallait trouver une imperceptible transition pour passer à une nouvelle idée, puis un finale, glissando, en sourdine, un long murmure qui devait enfin s’achever par un climax abrupt, affo-lant comme un coup de canon ou le bruit d’une montagne qui éclate. Un point.

Mais les mots ne voulaient pas me venir. Je relus tout le morceau depuis le début. Je lisais à haute voix chaque phrase et il m’était absolument impossible de rassembler mes pensées

– 117 – pour ce climax à grand fracas. Par-dessus le marché, pendant que j’y travaillais, l’agent de police vint se poster au beau milieu de la rue à petite distance de moi et gâcher toute mon inspira-tion. Que lui importait que je fusse en train d’écrire l’admirable climax d’un article pour « le Commandeur » ? Grand Dieu, comme il m’était impossible de me tenir à flot, quoi que je pusse tenter ! Je restai là une heure ; l’agent s’en alla ; le froid com-mençait à devenir trop vif pour rester sans bouger. Découragé et déprimé par cette nouvelle tentative avortée, je rouvris la porte et montai à ma chambre.

Il faisait froid là-haut et je pouvais à peine voir ma fenêtre dans les ténèbres épaisses. Je tâtonnai jusqu’à mon lit, retirai mes souliers et m’assis pour réchauffer mes pieds entre mes mains. Puis je me couchai – comme je le faisais depuis long-temps – tel que j’étais tout habillé.

Le lendemain matin, je me mis sur mon séant dans mon lit, dès qu’il fit jour, et je repris mon article. Je restai dans cette po-sition jusqu’à midi. J’avais tout juste accouché de dix à vingt lignes. Et je n’en étais pas encore arrivé au finale.

Je me levai, chaussai mes souliers et me mis à marcher de long en large par la chambre pour me réchauffer. Il y avait de la glace aux vitres des fenêtres : je regardai dehors ; il neigeait, en bas dans l’arrière-cour une épaisse couche de neige s’étendait sur le pavé et sur la fontaine.

Je vaquai par ma chambre, fis quelques tours çà et là au hasard, grattai les murs avec mes ongles, posai avec précaution mon front contre la porte, frappai le plancher de l’index et prê-tai attentivement l’oreille, le tout sans aucun dessein, mais avec calme et circonspection, comme si j’avais en vue une affaire d’importance. Cependant, je dis coup sur coup, assez haut pour l’entendre moi-même : « Mais, Grand Dieu, c’est la folie ! » Et je continuai de plus belle. Après un long moment, peut-être une couple d’heures, je rassemblai mes forces, me mordis les lèvres

– 118 – et me roidis du mieux que je pus. Il fallait que cela finît ! Je cherchai un copeau à mâcher et me remis résolument à écrire.

À grand-peine je mis sur pied quelques courtes phrases, une vingtaine de pauvres mots que je m’arrachai à toutes forces, pour au moins avancer. Puis je m’arrêtai ; ma tête était vide, je n’en pouvais plus. Et comme j’étais absolument incapable d’aller plus loin, je me mis à fixer des yeux grands ouverts sur ces derniers mots, sur cette feuille inachevée ; je regardais stu-pidement ces étranges caractères tremblants qui me guettaient comme de petites figures hérissées, sorties du papier, et je finis par ne plus rien y comprendre, et ne plus penser à rien.

Le temps passait. J’entendais le trafic dans la rue, le bruit des voitures et des chevaux ; la voix de Jens Olai montait vers moi quand il parlait aux chevaux dans l’écurie. J’étais absolu-ment abruti, je claquais tout doucement de la langue, mais sans rien faire d’autre. Ma poitrine était dans un triste état.

Il commença à faire sombre, je m’affaissai de plus en plus, la fatigue m’accabla et je me recouchai sur mon lit. Pour me ré-chauffer les mains, je passai les doigts dans mes cheveux, en long, en large, et en travers. Je ramenais de petites mèches, des touffes détachées qui me restaient entre les doigts et inondaient l’oreiller. Je n’y pensais pas précisément à ce moment, c’était comme si la chose ne me regardait pas ; d’ailleurs j’avais des cheveux de reste. Je tentai de nouveau de secouer cette étrange torpeur qui s’infiltrait dans tous mes membres comme une brume ; je me mis sur mon séant, me frappai à main plate sur les genoux, toussai aussi fort que me le permettait ma poitrine… et je retombai de nouveau. Rien n’y faisait ; je m’éteignais sans remède, les yeux ouverts, fixés droit au plafond. Finalement, je fourrai mon index dans ma bouche et me mis à le téter. Quelque chose commença à remuer dans mon cerveau, une idée qui se frayait un chemin là-dedans, une invention totalement dé-mente : Hein ! Si je mordais ? Et sans une minute de réflexion, je fermai les yeux et serrai les dents.

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Je bondis. Enfin j’étais réveillé. Un peu de sang suintait de mon doigt et je le léchais à mesure. Cela ne faisait pas mal, la blessure n’était rien, du reste ; mais d’un coup j’étais revenu à moi ; je secouai la tête, allai à la fenêtre et cherchai un chiffon pour la plaie. Tandis que je vaquais à cette occupation, mes yeux s’emplirent d’eau et je pleurai silencieusement pour moi seul. Ce maigre doigt mordu avait un air si affligé. Dieu du Ciel, à quel point en étais-je arrivé !

L’obscurité s’épaissit. Peut-être ne serait-il pas impossible d’écrire mon finale dans la soirée si seulement j’avais une bou-gie. Ma tête était redevenue claire, les pensées allaient et ve-naient comme d’habitude et je ne souffrais pas particulière-ment ; je ne sentais même pas la faim aussi fort que quelques heures plus tôt, je pouvais bien tenir jusqu’au lendemain. Peut-être pourrais-je obtenir une bougie à crédit, provisoirement, en m’adressant à la boutique d’articles de ménage et en expliquant ma situation. On me connaissait si bien là-bas ; dans les bons jours, alors que j’en avais les moyens, j’y avais acheté bien des pains. Cela ne faisait pas de doute que j’y obtiendrais une bou-gie, sur ma bonne renommée. Et, pour la première fois depuis longtemps, je me mis à brosser un peu mes vêtements et à enle-ver les cheveux tombés sur ma jaquette, autant que faire se pou-vait dans l’obscurité. Puis je descendis à tâtons l’escalier.

En arrivant dans la rue, il me vint à l’idée que je ferais peut-être mieux de demander un pain. L’indécision me prit, je m’arrêtai et me mis à réfléchir. « En aucune façon ! » me ré-pondis-je finalement à moi-même. Je n’étais malheureusement plus en état de tolérer aucune nourriture ; les mêmes histoires se reproduiraient, avec des visions, des pressentiments, des idées insensées. Mon article ne serait jamais fini, et il s’agissait d’aller trouver « le Commandeur » avant qu’il m’eût de nouveau oublié. « En aucune façon ! » Et je me décidai pour une bougie.

Et j’entrai dans la boutique.

 

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Une femme se tient près du comptoir et fait des achats ; à côté de moi s’étalent plusieurs petits paquets dans des papiers différents. Le commis, qui me connaît et sait ce que j’ai l’habitude d’acheter, quitte la femme et, sans autre formalité, enveloppe un pain dans un journal et me le tend.

« Non… justement, ce soir, c’était une bougie. »

Je dis cela très doucement et humblement, pour ne pas l’agacer et ne pas gâcher ma chance d’obtenir la bougie à crédit.

Ma réponse le prit à l’improviste, c’était la première fois que je lui demandais autre chose que du pain.

« Ah ! bien, alors vous attendrez un peu », dit-il, et il se remet à servir la femme.

Elle ramasse ses emplettes, paie, donne un billet de cinq couronnes sur lequel on lui rend la monnaie, et s’en va.

Maintenant nous sommes seuls, le commis et moi.

Il dit :

« Ah ! oui, alors, c’est une bougie. » Et il déchire un paquet de bougies et en sort une pour moi.

Il me regarde et je le regarde, ma requête au bord des lèvres que je n’arrive pas à lui faire franchir.

« Mais, c’est vrai, dit-il tout à coup, vous avez payé. »

Il dit simplement que j’avais payé ; j’entendis chaque mot. Et il se met à tirer de la caisse des pièces d’argent et à les comp-ter, couronne à couronne, des pièces luisantes, dodues… il me rend la monnaie sur cinq couronnes, les cinq couronnes de la femme.

« S’il vous plaît », dit-il.

 

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Je reste une seconde à regarder cet argent ; j’ai le senti-ment qu’il y a quelque chose qui cloche, je ne réfléchis pas, je ne pense à rien du tout, je tombe simplement en extase devant toute cette richesse qui s’étale et luit sous mes yeux. Et machi-nalement, je ramasse la monnaie.

Je reste devant le comptoir, stupide d’étonnement, accablé, anéanti ; je fais un pas vers la porte et je m’arrête. Je dirige mon regard vers certain point de la cloison : il pend là une petite clo-chette passée dans un collier de cuir et, au-dessous, un paquet de lacets. Et je reste les yeux fixés sur ces objets.

Le commis croit que je veux entamer une conversation, du moment que je ne me presse pas davantage, et il dit, tout en rangeant quelques feuilles de papier d’emballage qui traînent sur le comptoir :

« On dirait que c’est l’hiver qui vient.

— Hem ! Oui, répondis-je, on dirait que c’est l’hiver qui vient. Ça en a tout l’air. » Et un peu après j’ajoute : « Bah ! ce n’est pas trop tôt. Mais ça en a vraiment tout l’air. Du reste, ce n’est pas trop tôt non plus. »

Je m’entendis proférer ces insanités, mais je percevais chaque mot que je disais comme s’il venait d’une autre per-sonne.

« Ah ! vous trouvez », dit le commis.

Je mis la main dans ma poche, avec l’argent, tournai le bec-de-cane et sortis ; je m’entendis dire bonsoir et le commis ré-pondre.

J’étais déjà à quelques pas du perron, quand la porte de la boutique s’ouvrit violemment et le commis m’appela. Je me re-tournai sans étonnement, sans l’ombre d’inquiétude ; je me con-tentai de rassembler la monnaie dans ma main et me préparai à la rendre.

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« S’il vous plaît, vous avez oublié votre bougie, dit le com-mis.

— Oh ! merci, répondis-je tranquillement. Merci ! Merci ! »

Et me revoilà descendant la rue, ma bougie à la main.

Ma première pensée raisonnable fut pour la monnaie. J’allai vers un réverbère et la recomptai, la soupesai dans ma main, et je souris. Ainsi j’étais tout de même magnifiquement ti-ré d’embarras, grandiosement, merveilleusement tiré d’embarras pour un long, long temps ! Je remis la main dans ma poche, avec l’argent, et je partis.

Devant une gargote dans la Grande-Rue, je m’arrêtai et dé-libérai froidement et tranquillement si je me risquerais à pren-dre un petit lunch dès maintenant. J’entendais à l’intérieur le cliquetis des assiettes et des couteaux et le son de la viande qu’on bat ; ce fut pour moi une tentation trop forte, j’entrai.

« Un bifteck ! dis-je.

— Un bifteck ! » cria la bonne dans un guichet.

Je m’installai à une petite table inoccupée, tout près de la porte, et j’attendis. Il faisait un peu sombre dans le coin où j’étais assis, je me sentais assez bien caché et je me mis à penser. De temps à autre la bonne me jetait un coup d’œil quelque peu curieux.

Ma première malhonnêteté véritable était commise, mon premier vol, auprès duquel tous mes tours antérieurs ne comp-taient pour rien ; ma première petite… grande chute… Baste ! Il n’y avait pas à y revenir. Du reste, j’avais toute liberté d’arranger la chose plus tard avec l’épicier, ultérieurement, quand j’en trouverais l’occasion propice. Je n’étais pas obligé de continuer dans cette voie ; d’ailleurs je ne m’étais pas fait fort de vivre plus honnêtement que tous les autres hommes, il n’y avait pas con-trat…

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« Le bifteck vient-il bientôt, croyez-vous ?

— Oui, tout de suite. » La bonne ouvre le guichet et regarde dans la cuisine.

Mais si l’affaire se découvrait ? Si le commis en venait à concevoir des soupçons, s’il commençait à réfléchir à l’incident du pain, aux cinq couronnes sur lesquelles il avait rendu la monnaie à la femme ? Il n’était pas impossible que cela lui re-vînt en mémoire, peut-être la prochaine fois que j’entrerais dans la boutique. Eh bien, Grand Dieu !… Je haussai les épaules à la dérobée.

« S’il vous plaît ! dit aimablement la bonne en posant le bif-teck sur la table. Mais vous ne voulez pas plutôt passer dans une autre salle ? Il fait si sombre ici.

— Non, merci, je préfère rester ici », répondis-je.

Tout à coup son amabilité m’émeut, je paie le bifteck im-médiatement, lui donne au hasard ce que j’ai attrapé au fond de ma poche et lui referme la main dessus. Elle sourit et je dis pour plaisanter, les larmes aux yeux : « Vous garderez le reste pour vous acheter une ferme… Grand bien vous fasse ! »

Je me mis à manger ; au fur et à mesure, je devenais de plus en plus vorace, et j’avalais de gros morceaux sans les mâ-cher. Je déchirai la viande comme un cannibale.

La bonne revint vers moi.

« Vous ne voulez pas quelque chose à boire ? » dit-elle. Et elle se penche un peu vers moi.

Je la regardai ; elle parlait très bas, presque timidement ; elle baissa les yeux.

« Par exemple, une demi-bouteille de bière, ou ce que vous voudrez… c’est moi qui… par-dessus le marché… si vous voulez bien…

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— Non, merci bien, répondis-je. Pas maintenant. Je re-viendrai une autre fois. »

Elle se retira et s’assit derrière le comptoir ; je ne voyais plus que sa tête. Drôle de créature !

Quand j’eus fini, je gagnai la porte tout d’un coup. J’avais déjà la nausée. La bonne se leva. J’avais peur d’entrer dans la lumière, je redoutais de me faire trop voir de cette jeune fille qui ne soupçonnait pas ma misère. Aussi lui dis-je rapidement bonne nuit, m’inclinai et partis.

La nourriture commençait à faire son effet ; j’en souffrais beaucoup et je ne pourrais certainement pas la garder long-temps. Tout en marchant, je vidais ma bouche à chaque coin sombre devant lequel je passais, je luttais pour calmer les nau-sées qui me creusaient derechef, je serrais les poings et me rai-dissais, je frappais du pied le pavé et ravalais rageusement ce qui remontait… en vain ! Je finis par courir sous une porte co-chère, plié en deux, aveuglé par l’eau qui me jaillissait des yeux, et je me vidai de nouveau.

Cela m’exaspéra, je remontai la rue en pleurant, je maudis les puissances cruelles quelles qu’elles fussent, qui me persécu-taient de la sorte, je les vouai à l’infernale damnation et aux peines éternelles, en punition de leur bassesse. Les puissances étaient peu chevaleresques, vraiment bien peu chevaleresques, pourrait-on dire !… J’allai droit à un homme qui bayait devant une vitrine et lui demandai en toute hâte ce qu’il fallait, selon lui, donner à un homme qui avait longtemps jeûné. Il y allait de sa vie, dis-je, il ne supportait pas le bifteck.

« J’ai entendu dire que le lait est bon, du lait bouilli, ré-pond l’homme, extrêmement surpris. Au reste, pour qui me demandez-vous ce renseignement ?

— Merci, merci ! dis-je. Il peut se faire que ce ne soit pas mauvais, du lait bouilli. »

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Et je m’en vais.

Au premier café que je trouvai, j’entrai et demandai du lait bouilli. On me servit le lait, je le bus, tout chaud qu’il fût, l’avalai gloutonnement jusqu’à la dernière goutte, payai et repartis. Je pris le chemin de chez moi.

Alors il arriva quelque chose d’étrange. Devant ma porte, appuyée au bec de gaz et en plein dans sa lumière, se tient une personne que j’aperçois déjà à grande distance… c’est encore la dame en noir. La même dame en noir que les soirs précédents. Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était la quatrième fois qu’elle se retrouvait au même endroit. Elle se tient absolument immobile.

Je trouve cela si bizarre qu’involontairement je ralentis le pas ; à ce moment, mes idées sont en bon ordre, mais je suis très surexcité, mes nerfs sont irrités par mon dernier repas. Comme à l’ordinaire, je passe tout contre elle, j’arrive presque à la porte et suis sur le point d’entrer. Alors je m’arrête. Il me vient une inspiration subite. Sans m’en rendre compte, je me tourne et vais droit à la dame, je la regarde en face et la salue :

« Bonsoir, mademoiselle !

— Bonsoir, répond-elle.

— Pardon, cherchait-elle quelqu’un ? Je l’avais déjà remar-quée auparavant ; si je pouvais l’aider en quoi que ce fût ? Je vous demande infiniment pardon, d’ailleurs.

— Oh ! elle ne savait pas au juste…

— De l’autre côté de cette porte il n’habitait personne, à l’exception de trois ou quatre chevaux et moi ; c’était au demeu-rant une écurie et un atelier de ferblantier. Il était fort à craindre qu’elle fît fausse route si elle cherchait quelqu’un par ici. »

Alors elle détourne son visage et dit :

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« Je ne cherche personne, je suis là tout simplement.

— Ah ! bien ! » Elle était là, tout simplement, elle restait là ainsi de soir en soir, par simple caprice. C’était un peu bizarre. Plus j’y réfléchissais, plus la dame me désorientait. Je résolus d’être audacieux. Je fis sonner un peu l’argent dans ma poche, et sans autres façons, je l’invitai à prendre un verre de vin quelque part… en l’honneur de l’hiver qui était venu, héhé… On n’avait pas besoin de beaucoup de temps… Mais elle ne voulait sans doute pas ?

« Oh ! non, merci, cela n’était peut-être pas convenable. Non, elle ne pouvait pas. Mais si j’étais assez gentil pour lui faire un bout de conduite, alors… Le chemin de son logis était passa-blement sombre et cela la gênait de remonter seule la rue Karl-Johan à une heure si avancée. »

Nous nous mîmes en route ; elle marchait à ma droite. Un sentiment singulier s’empara de moi, un beau sentiment : la conscience d’être en présence d’une jeune fille. Je la regardais tout le long du chemin. Le parfum de ses cheveux, la chaleur qui émanait de son corps, cette odeur féminine qu’elle répandait, la douceur de son haleine chaque fois qu’elle tournait son visage vers moi, tout cela m’inondait et pénétrait impétueusement tous mes sens. Je pouvais tout juste entrevoir un visage plein, un peu pâle sous la voilette, et une poitrine haute qui gonflait le man-teau. La pensée de toutes ces splendeurs cachées dont je pres-sentais la présence sous le manteau et la voilette me troublait, me rendait idiotement heureux sans motif plausible ; je n’y pus résister davantage, je la touchai de la main, tâtai son épaule et souris stupidement. J’entendais battre mon cœur.

« Comme vous êtes étrange ! dis-je.

— Comment cela, au juste ?

— Eh bien, d’abord elle avait positivement l’habitude de rester plantée devant une porte d’écurie de soir en soir sans la

– 127 – moindre intention, simplement parce que cela lui passait par la tête…

— Bah ! elle pouvait avoir ses raisons pour cela. D’ailleurs, elle aimait à veiller très avant dans la nuit, elle avait toujours adoré cela. Est-ce que cela me plaisait de me coucher avant mi-nuit ?

— Moi ? S’il y avait au monde une chose que je détestais, c’était bien de me coucher avant minuit. Héhé !

— Héhé ! Vous voyez bien ! Alors elle s’offrait cette prome-nade les soirs où elle n’avait rien de mieux à faire ; elle habitait là-haut place Saint-Olaf…

— Ylajali ! criai-je.

— Vous dites ?

— J’ai dit simplement : « Ylajali… » ce n’est rien, conti-nuez !

— Elle habitait là-haut place Saint-Olaf, menant une vie as-sez solitaire, avec sa maman. Mais celle-ci était si sourde qu’on ne pouvait pas causer avec elle. Qu’y avait-il de bizarre à ce qu’elle eût envie de sortir un peu ?

— Oh ! rien du tout ! répondis-je.

— Eh bien, alors ? et je pouvais entendre au son de sa voix qu’elle souriait.

Continuer : partie 2 sur 3