La Faim

Knut Hamsun · Chapitre 3 sur 6 · partie 1/2

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La Faim

Première Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

C’était au temps où j’errais, la faim au ventre, dans Chris-tiana, cette ville singulière que nul ne quitte avant qu’elle lui ait imprimé sa marque…

Je suis couché dans ma mansarde, éveillé, et j’entends au-dessous de moi une pendule sonner six heures. Il faisait déjà grand jour et les gens commençaient à circuler dans l’escalier. Là-bas, près de la porte, ma chambre était tapissée avec de vieux numéros du Morgenbladet. Je pouvais y voir distincte-ment un AVIS du directeur des Phares et, un peu à gauche, grasse et rebondie, une annonce de pain frais, de Fabian Olsen, boulanger.

Aussitôt j’ouvris les yeux tout grands et, suivant une vieille habitude, je me mis à réfléchir, cherchant si j’avais aujourd’hui quelque sujet de me réjouir. J’avais été un peu serré dans les derniers temps ; l’un après l’autre, mes effets avaient pris le chemin de « Ma tante », j’étais devenu nerveux et susceptible ; à deux ou trois reprises aussi j’étais resté au lit toute la journée, à cause de vertiges. De temps en temps, quand la chance me sou-riait, je pouvais à la rigueur toucher cinq couronnes pour un feuilleton dans un journal ou l’autre.

Le jour grandissait et je me mis à lire les annonces là-bas, près de la porte ; je pouvais distinguer jusqu’aux maigres carac-tères grimaçants de : Suaires, chez Demoiselle Andersen, à droite sous la porte cochère. Cela m’occupa un long moment ; j’entendis la pendule au-dessous sonner huit heures avant de me lever pour m’habiller.

J’ouvris la fenêtre et regardai dehors. D’où j’étais, j’avais vue sur une corde à linge et un terrain vague ; tout au bout, il

– 9 – restait, de l’incendie d’une forge, un foyer éteint que quelques ouvriers étaient en train de déblayer. Je m’accoudai à la fenêtre, et examinai le ciel. Il allait certainement faire une belle journée. L’automne était venu, la saison délicate et fraîche où toutes choses changent de couleur et passent de vie à trépas. Dans les rues le vacarme avait déjà commencé et ce bruit m’attirait de-hors. Cette chambre vide dont le plancher ondulait à chaque pas que j’y faisais était pareille à un lugubre cercueil disjoint. Il n’y avait pas de serrure convenable à la porte et pas de poêle dans la chambre ; j’avais coutume de coucher la nuit sur mes chaus-settes pour les avoir à peu près sèches le lendemain matin. Le seul objet avec lequel je pusse me distraire était un petit fauteuil rouge, à bascule, où je m’asseyais le soir pour y somnoler en songeant à maintes et maintes choses. Quand le vent soufflait fort et que les portes, au-dessous, étaient ouvertes, toutes sortes de sifflements bizarres se faisaient entendre à travers le plan-cher et les cloisons. Et là-bas, près de ma porte, des fissures, longues d’une main, s’ouvraient dans le Morgenbladet.

Je me redressai, allai dans le coin du lit inspecter un pa-quet, à la recherche d’un peu de nourriture pour déjeuner, mais je ne trouvai rien et revins à la fenêtre.

Dieu sait, pensais-je, si jamais cela me servira à quelque chose de chercher une situation ! Ces multiples refus, ces demi promesses, ces « non » tout secs, ces espoirs tour à tour nourris et déçus, ces nouvelles tentatives qui à chaque fois tournaient à rien, avaient eu raison de mon courage. En dernier lieu j’avais sollicité une place de garçon de caisse, mais j’étais arrivé trop tard ; au surplus je ne pouvais fournir caution pour cinquante couronnes. Toujours il se trouvait un obstacle ou un autre. Je m’étais aussi présenté au corps des sapeurs-pompiers. Nous étions une cinquantaine d’hommes dans le préau, bombant la poitrine pour donner une impression de force et de grande har-diesse. Un inspecteur faisait la ronde et examinait ces postu-lants, leur tâtait les bras et leur posait des questions. Devant moi il passa tout droit et se contenta de secouer la tête en disant

– 10 – que j’étais refusé à cause de mes lunettes. Je me présentai une seconde fois, sans lunettes ; je me tenais les sourcils froncés, les yeux aigus comme des couteaux, et de nouveau l’homme passa tout droit devant en souriant… il avait dû me reconnaître. Le pire de tout, c’était que mes vêtements avaient commencé à de-venir si minables que je ne pouvais plus me présenter dans une place en homme convenable.

Avec quelle régularité, quel mouvement uniforme j’avais descendu la pente, constamment ! J’avais fini par être si singu-lièrement dénué de tout qu’il ne me restait pas même un peigne, pas même un livre à lire quand la vie me devenait par trop triste. Tout l’été durant j’avais rôdé dans les cimetières ou dans le parc du Château où je m’asseyais et composais des articles pour les journaux, colonne après colonne, sur les choses les plus diverses : inventions bizarres, lubies, fantaisies de mon cerveau agité. Dans mon désespoir je choisissais souvent les sujets les plus inactuels, qui me coûtaient de longues heures d’efforts et n’étaient jamais acceptés. Quand un morceau était fini, je m’attaquais à un nouveau et me laissais rarement décourager par le « non » des rédacteurs en chef : je me disais sans cesse qu’un jour cela finirait bien par réussir. Et, en effet, quand j’avais la veine et que mon article était assez bien tourné, je pouvais parfois toucher cinq couronnes pour le travail d’un après-midi.

De nouveau, je me redressai, quittai la fenêtre, allai vers la chaise qui me servait de toilette. J’humectai avec un peu d’eau les genoux luisants de mon pantalon pour les noircir et leur donner l’air plus neuf. Cela fait, je mis, comme à l’ordinaire, du papier et un crayon dans ma poche et je sortis. Je me glissai en grand silence en bas de l’escalier pour ne pas éveiller l’attention de mon hôtesse ; quelques jours étaient passés depuis l’échéance de mon terme et il ne me restait plus de quoi le payer.

 

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Il était neuf heures. Le bruit des voitures et des voix em-plissait l’air : immense chœur matinal où se fondaient les pas des piétons et les claquements de fouet des cochers. Ce bruyant trafic de toutes parts me redonna aussitôt de l’énergie et je commençais à me sentir de plus en plus content. Rien n’était plus loin de ma pensée qu’une simple promenade dans l’air frais du matin. Qu’importait l’air à mes poumons ? J’étais fort comme un géant et j’aurais pu arrêter une voiture avec mon épaule. Un sentiment étrange et délicat s’était emparé de moi, le sentiment de toute cette joyeuse insouciance. Je me mis à ob-server les gens que je croisais ou dépassais, et j’allais, lisant les affiches sur les murs, cueillant l’impression d’un regard qu’on me lançait d’un tram en marche, laissant entrer en moi les moindres bagatelles, toutes les menues contingences qui croi-saient ma route et disparaissaient.

Si seulement on avait un peu à manger par une si belle journée ! L’impression de ce gai matin me subjuguait, j’étais in-capable de refréner ma joie et je me mis à fredonner de conten-tement, sans motif précis. Devant une boucherie, une bonne femme, le panier au bras, était arrêtée et méditait sur des sau-cisses pour son déjeuner ; quand je passai près d’elle, elle me regarda. Elle n’avait plus qu’une dent de devant. Nerveux et fa-cilement impressionnable comme je l’étais devenu ces derniers jours, le visage de la femme me causa soudain une sensation de dégoût. Sa longue dent jaune avait l’air d’un petit doigt qui lui sortait de la mâchoire, et son regard était encore tout chargé de saucisses quand elle le tourna vers moi. Du coup je perdis l’appétit et le cœur me leva. En arrivant à la halle aux viandes, j’allai à la fontaine et bus un peu d’eau ; je levai les yeux… il était dix heures au clocher de Notre-Sauveur.

Je continuai à marcher par les rues, flânant sans me sou-cier de rien, m’arrêtai à un coin sans nécessité, changeai de di-rection et pris une rue latérale où je n’avais aucune affaire. Je laissais aller les choses, errant dans le matin joyeux, berçant mon insouciance de-ci, de-là parmi les autres heureux mortels.

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L’air était vide et clair et il n’y avait pas une ombre sur mon âme.

Depuis dix minutes j’avais eu constamment devant moi un vieil homme boiteux. Il portait un paquet d’une main et mar-chait avec tout son corps, travaillant de toutes ses forces pour prendre de la vitesse. Je l’entendais souffler de fatigue et l’idée me vint que je pourrais porter son paquet ; toutefois je ne cher-chai pas à le rattraper. En haut de la rue Grænsen je rencontrai Hans Pauli, qui salua et passa très vite. Pourquoi était-il pres-sé ? Je n’avais pas la moindre intention de lui demander une couronne, je voulais même, au tout premier jour, lui renvoyer une couverture que je lui avais empruntée quelques semaines plus tôt. Aussitôt que je serais un peu remonté je ne voulais plus devoir de couverture à personne. Peut-être commencerais-je dès aujourd’hui un article sur « Les Crimes de l’Avenir » ou « Le Libre-arbitre », n’importe quoi, quelque chose d’intéressant qui me rapporterait dix couronnes au moins… Et, à la pensée de cet article, je me sentis tout à coup traversé d’un besoin impérieux de m’y mettre tout de suite pour épancher la plénitude de mon cerveau. J’allais me chercher un endroit convenable dans le parc du Château pour ne pas me reposer avant d’avoir fini.

Mais devant moi, dans la rue, le vieil estropié continuait à faire les mêmes mouvements clopinants. À la fin, cela commen-çait à m’irriter d’avoir tout le temps cet invalide devant moi. Son voyage semblait ne jamais devoir prendre fin. Peut-être s’était-il fixé précisément le même but que moi et tout le long du chemin il me faudrait l’avoir sous les yeux. Dans mon exaspération il me sembla qu’à chaque croisement de rue il ralentissait un brin, comme s’il m’attendait, pour voir quelle direction j’allais pren-dre. Sur quoi il se remettait à balancer son paquet dans les airs et repartait de toutes ses forces pour prendre de l’avance. Plus je vais et plus je regarde cet être obsédant, plus je me sens rempli d’irritation contre lui. J’avais le sentiment que petit à petit il me gâtait ma belle humeur et du même coup entraînait avec soi dans la laideur cette pure, belle matinée. Il avait l’air d’un gros

– 13 – insecte boitillant qui voulait à toute force se faire une place dans le monde et garder le trottoir pour soi tout seul. Comme nous arrivions au sommet de la côte, je me rebiffai ; je ne voulais pas me laisser faire plus longtemps. Je me tournai vers la vitrine d’une boutique et m’arrêtai pour donner à l’homme l’occasion de passer son chemin. Après quelques minutes, quand je me remis à marcher, il était de nouveau devant moi ; lui aussi s’était arrêté sur place. Sans réfléchir, je fis trois ou quatre pas en avant, furieusement, rattrapai l’homme et le frappai sur l’épaule.

Il s’arrêta net. Nous nous mîmes à nous dévisager mutuel-lement.

« Un petit sou pour acheter du lait ! dit-il enfin, en pen-chant la tête de côté.

— Allons, bon, me voilà bien ! »

Je fouillai dans mes poches et dis :

« Pour acheter du lait, oui… Hem… L’argent est rare par le temps qui court, et je ne sais pas jusqu’à quel point vous êtes vraiment dans le besoin.

— Je n’ai pas mangé depuis hier à Drammen, dit l’homme ; je n’ai pas un sou vaillant et je n’ai pas encore trouvé de travail.

— Vous êtes ouvrier ?

— Oui, je suis piqueur de bottines.

— Quoi ?

— Piqueur de bottines. Du reste je sais aussi faire des sou-liers.

— Ça change la thèse, dis-je. Attendez-moi ici quelques mi-nutes, je vais aller chercher un peu d’argent pour vous, quelques öre. »

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En toute hâte je descendis la rue des Saules où je connais-sais un prêteur sur gages, au premier étage ; du reste je n’avais encore jamais été chez lui. En entrant sous la porte cochère, j’enlevai vivement mon gilet, le roulai et le mis sous mon bras ; puis je montai l’escalier et frappai à l’échoppe. Je m’inclinai et jetai le gilet sur le comptoir.

« Une couronne et demie, dit l’homme.

— Bien, merci, répondis-je. N’était qu’il commençait à de-venir trop étroit, je ne m’en serais pas séparé. »

Je ramassai la monnaie et la reconnaissance et me retirai. Au fond, c’était une vraie trouvaille, ce gilet ; j’aurais encore de l’argent pour un copieux déjeuner et, avant ce soir, mon article sur « Les Crimes de l’Avenir » serait sur pied. Sur-le-champ, je commençai à trouver l’existence plus douce, et me hâtai de re-tourner vers l’homme pour me débarrasser de lui.

« S’il vous plaît ! lui dis-je. Je suis heureux que vous vous soyez adressé à moi de prime abord. »

L’homme prit l’argent et se mit à m’examiner. Qu’est-ce qu’il regardait de tous ses yeux ? J’eus l’impression qu’il concen-trait son attention sur mes genoux de pantalon et je me lassai de cette impertinence. Le drôle croyait-il que j’étais vraiment aussi pauvre que j’en avais l’air ? N’avais-je pas autant dire commen-cé un article de dix couronnes ? Au surplus, je n’avais aucune crainte pour l’avenir, j’avais beaucoup de fers au feu. Alors, est-ce que ça regardait cet inconnu si je faisais largesse d’un menu pourboire par une si belle journée ? Le regard de l’homme m’irritait et je résolus de lui donner une leçon avant de le quit-ter. Je haussai les épaules et dis :

« Mon brave homme, c’est une vilaine habitude que vous avez prise de manger des yeux les genoux d’un homme quand il vous donne une couronne. »

 

– 15 –

Il renversa la tête en arrière contre le mur et ouvrit la bouche. Un travail se faisait derrière son front de gueux ; il pen-sait sans doute que je voulais le narguer d’une manière ou de l’autre, et il me tendit l’argent.

Je frappai du pied et jurai qu’il le garderait. Se figurait-il que je voudrais m’être donné pour rien toute cette peine ! Tout bien considéré, je lui devais peut-être cette couronne, j’avais comme le souvenir d’une vieille dette, il avait devant lui un homme intègre, honnête jusqu’au bout des ongles. Bref, l’argent était à lui… Oh ! pas la peine de me remercier, ç’avait été une joie pour moi. Adieu.

Je m’en allai. Enfin, j’étais débarrassé de cet invalide per-sécuteur et je pouvais retrouver mon calme. Je redescendis la rue des Saules et m’arrêtai devant un magasin de comestibles. La vitrine était remplie de victuailles et je me décidai à entrer acheter quelque chose pour manger en chemin.

« Un morceau de fromage et un petit pain ! dis-je en jetant ma demi-couronne sur le comptoir.

— Du fromage et du pain pour toute la somme ? demanda ironiquement la femme, sans me regarder.

— Pour les cinquante öre », répondis-je, impassible.

Je ramassai mes emplettes, dis bonjour à la grosse vieille femme avec une politesse extrême et à toute allure je gagnai le parc par la rampe du Château. J’y cherchai un banc où je serais seul et me mis à ronger gloutonnement mes provisions. Cela me fit du bien, il y avait longtemps que je n’avais pris un repas aussi abondant et peu à peu je me sentais envahir par ce calme repu qu’on éprouve après une longue crise de larmes. Un grand cou-rage montait en moi. Il ne me suffisait plus d’écrire un article sur un sujet aussi simple et aussi banal que « Les Crimes de l’Avenir ». Du reste, c’était à la portée de n’importe qui : il n’y avait qu’à inventer où même à tout bonnement lire l’histoire. Je

– 16 – me sentais capable de plus grands efforts, j’étais en humeur de vaincre des difficultés et je me décidai pour un traité en trois parties sur « La Connaissance philosophique ». Naturellement j’y trouverais l’occasion de mettre à mal quelques-uns des so-phismes de Kant…

Quand je voulus prendre ce qu’il me fallait pour écrire, avant de commencer mon travail, je découvris que je n’avais plus de crayon sur moi, je l’avais oublié dans l’échoppe du prê-teur : mon crayon était resté dans la poche du gilet.

Grand Dieu ! comme tout prenait plaisir à marcher à re-bours ! Je proférai quelques jurons, me levai de mon banc et fis les cent pas dans les allées. Partout un grand calme ; tout là-bas, vers le pavillon de la Reine, quelques bonnes d’enfants trimba-laient leurs voitures ; à part elles, on ne voyait personne nulle part. J’étais horriblement irrité et je croisais rageusement de-vant mon banc. Est-ce que tout ne tournait pas remarquable-ment mal ? Et de tous les côtés ! Un article en trois parties allait échouer pour le simple motif que je n’avais pas dans ma poche un bout de crayon de dix öre ! Si je redescendais rue des Saules pour me faire rendre mon crayon ? Il me resterait encore le temps d’achever un bon morceau avant que le parc fût rempli de promeneurs. Et puis tant de choses dépendaient de ce Traité de la Connaissance philosophique, peut-être le bonheur de plu-sieurs hommes, on ne sait jamais. Je me dis à moi-même qu’il serait peut-être d’un grand secours à bien des jeunes gens. Ré-flexion faite, je ne m’attaquerais pas à Kant ; je pouvais fort bien l’éviter, il me suffisait de dévier imperceptiblement quand j’arriverais à la question du Temps et de l’Espace ; mais pour Renan, je ne répondais de rien, ce vieux curé de Renan… En tout état de cause il s’agissait de faire un article de tant et tant de colonnes. Mon terme impayé, les longs regards de l’hôtesse quand je la rencontre le matin dans l’escalier, me tourmentaient toute la journée et resurgissaient même aux moments heureux où, à part cela, je n’avais pas une pensée sombre. Il fallait en fi-

– 17 – nir. Je sortis rapidement du parc pour aller chercher mon crayon chez le prêteur.

En descendant la rampe du Château, je rattrapai deux dames et les dépassai. Je frôlai la manche de l’une d’elles au passage. Je levai les yeux. Elle avait un visage plein, un peu pâle. Soudain elle rougit et devint étrangement belle. Je ne sais ce qui la fit rougir, peut-être un mot entendu d’un passant, peut-être simplement une silencieuse pensée intérieure. Ou bien était-ce parce que j’avais touché son bras ? Sa poitrine haute eut quelques violentes ondulations, sa main se crispa rudement sur le manche de son ombrelle. Que se passait-il en elle ?

Je m’arrêtai et me laissai dépasser de nouveau, incapable pour le moment d’aller plus loin, tant cela me paraissait bizarre. J’étais d’une humeur irritable, mécontent de moi-même à cause de l’aventure du crayon, et grandement excité par toute cette nourriture que j’avais absorbée, le ventre vide. Tout à coup, sous une fantastique inspiration, ma pensée prend une direction sin-gulière. Je me sens possédé d’une étrange envie de faire peur à cette dame, de la suivre et de la contrarier d’une manière ou de l’autre. De nouveau je la rattrape et la dépasse, me retourne brusquement pour me trouver face à face avec elle et la dévisa-ger. Arrêté, je la regarde droit dans les yeux et j’invente séance tenante un nom que je n’ai jamais entendu, un nom d’une con-sonance fluide et nerveuse : Ylajali. Quand elle fut assez près de moi, je me dressai de toute ma hauteur et lui dit d’un ton pres-sant :

« Vous perdez votre livre, mademoiselle. »

J’entendais le battement de mon cœur dans ma poitrine, en prononçant ces paroles.

« Mon livre ? » demande-t-elle à sa compagne. Et elle con-tinue son chemin.

 

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Ma méchanceté croissante me fit suivre la dame. Instanta-nément j’eus pleine conscience de commettre une sottise, sans toutefois pouvoir m’en empêcher. Mon trouble était tel qu’il échappait à mon contrôle ; il m’inspirait les plus folles sugges-tions, et je leur obéissais à tour de rôle. J’avais beau me dire que je me conduisais comme un idiot, cela ne servait à rien. Je fai-sais les plus absurdes grimaces derrière le dos de la dame, et je toussai furieusement plusieurs fois en la dépassant. Je marchais tous doucement devant elle, avec quelques pas d’avance. Je sen-tais ses yeux dans mon dos, et involontairement je me courbais sous la honte de l’avoir ainsi tourmentée. Petit à petit il me vint une impression singulière, l’impression d’être très loin, tout autre part, j’avais le sentiment mal défini que ce n’était pas moi qui marchais là, sur les dalles du trottoir, en courbant le dos.

Quelques minutes après, la dame arriva à la librairie Pascha. J’étais déjà arrêté devant la première vitrine et, quand elle passa près de moi, je m’avançai et répétai :

« Vous perdez votre livre, mademoiselle.

— Mais quel livre ? dit-elle d’une voix angoissante. Tu comprends de quel livre il parle ? »

Et elle s’arrête. Je me délecte cruellement de son trouble ; la perplexité que je lis dans ses yeux me ravit. Sa pensée est in-capable de concevoir cette apostrophe insensée. Elle n’a pas de livre sur soi, pas trace, pas le moindre feuillet d’un livre. Et pourtant elle cherche dans ses poches ; à plusieurs reprises elle ouvre les mains et les regarde ; elle tourne la tête et examine la rue derrière elle ; elle surmène son petit cerveau fragile jusqu’à la plus extrême contention, pour trouver de quel livre je parle. Son visage change de couleur, prend tantôt une expression, tan-tôt une autre et j’entends sa respiration oppressée ; les boutons de sa robe eux-mêmes ont l’air de me fixer comme une rangée d’yeux pétrifiés.

 

– 19 –

« Ne fais donc pas attention à lui, dit sa compagne en la ti-rant par le bras ; il est tout bonnement ivre ; ne vois-tu pas que le type est ivre ! »

Si étranger que je fusse à moi-même en ce moment, et en-tièrement en proie à des influences invisibles, je remarquais pourtant tout ce qui se passait autour de moi. Un grand chien brun traversa la rue en courant, aux environs du square du Lund, et descendit vers Tivoli ; il portait un étroit collier de mé-tal blanc. Plus haut dans la rue, une fenêtre s’ouvrit au premier étage ; une bonne s’y pencha, les manches retroussées, et se mit en devoir de nettoyer les vitres à l’extérieur. Rien n’échappait à mon attention, j’avais toute ma clarté et ma présence d’esprit, le flot des choses me pénétrait avec une netteté étincelante comme si une lumière intense s’était faite subitement autour de moi. Les dames devant moi avaient toutes deux une aile d’oiseau bleu sur leur chapeau et un ruban de soie écossais autour du cou. L’idée me vint qu’elles étaient sœurs.

Elles obliquèrent, s’arrêtèrent devant le magasin de mu-sique de Cisler et se mirent à causer. Je m’arrêtai aussi. Toutes deux revinrent sur leurs pas, reprirent le chemin par lequel elles étaient venues, passèrent de nouveau près de moi, tournèrent le coin de la rue de l’Université et montèrent jusqu’à la place Saint-Olaf. J’étais tout le temps sur leurs talons, aussi près que je l’osais. Une fois elles se retournèrent et me jetèrent un regard mi-effrayé, mi-curieux. Je ne vis dans leurs mines aucune indi-gnation, pas un froncement de sourcils. Cette patience devant mon importunité me remplit de honte et je baissai les yeux. Je ne voulais plus les contrarier, je voulais seulement, par pure gratitude, les suivre du regard, ne pas les perdre de vue, jusqu’au moment où elles entreraient n’importe où et disparaî-traient.

Devant le n° 2, une grande maison à trois étages, elles se retournèrent encore une fois, puis entrèrent. Je m’appuyai à un réverbère près de la fontaine et tendis l’oreille. Le bruit de leurs

– 20 – pas dans l’escalier s’éteignit au premier étage. Je m’écarte du réverbère et regarde la maison. Il se passe alors quelque chose de singulier. Là-haut des rideaux s’agitent, l’instant d’après une fenêtre s’ouvre, une tête se penche et deux yeux au regard étrange se posent sur moi. « Ylajali ! » dis-je à mi-voix et je me sentis rougir. Pourquoi n’appelait-elle pas au secours ? Pour-quoi ne poussait-elle pas un des pots de fleurs pour m’écraser la tête ? Pourquoi n’envoyait-elle pas quelqu’un pour me chasser ? Nous restons là à nous regarder dans les yeux sans faire un mouvement ; cela dure une minute ; des pensées éclosent entre la fenêtre et la rue, sans qu’un mot soit prononcé. Elle se dé-tourne, cela me donne une secousse, un léger choc à l’âme. Je vois une épaule tourner, un dos disparaître dans la chambre. Cette démarche lente en quittant la fenêtre, l’accentuation de ce mouvement de l’épaule, on eût dit des signes à mon adresse. Mon sang perçut ce délicat salut et d’un coup je me sentis mer-veilleusement joyeux. Alors je fis demi-tour et redescendis la rue.

Je n’osais pas regarder derrière moi et je ne savais pas si elle était revenue à la fenêtre ; à mesure que j’approfondissais cette question je devenais de plus en plus inquiet et nerveux. Probablement elle était là en ce moment à suivre avec attention tous mes mouvements et c’était absolument insupportable de se sentir ainsi épié par-derrière. Je me redressai du mieux que je pus et continuai mon chemin. Je commençais à sentir des se-cousses dans les jambes et ma démarche devint incertaine par la tension de ma volonté pour la rendre élégante. Afin de paraître calme et indifférent, je balançais les bras d’une manière ab-surde, je crachais par terre et levais le nez en l’air ; mais rien n’y faisait. Je sentais constamment sur ma nuque les yeux persécu-teurs, et des frissons glacés me parcouraient le corps. Enfin je cherchai refuge dans une rue latérale d’où je fis route vers la rue des Saules pour rentrer en possession de mon crayon.

Je n’eus aucune peine à me le faire rendre. L’homme m’apporta le gilet et me pria d’examiner toutes les poches par la

– 21 – même occasion. J’y trouvai aussi quelques reconnaissances que je pris sur moi et je remerciai cet homme aimable de sa com-plaisance. Je me sentais de plus en plus attiré vers lui, et tout à coup il me parut d’une grande importance de donner à cet indi-vidu une bonne opinion de moi. Je fis un pas vers la porte, puis revins au comptoir comme si j’avais oublié quelque chose. J’estimais lui devoir une explication, un éclaircissement, et je me mis à fredonner pour attirer son attention. Puis je pris le crayon dans ma main et le levai en l’air.

« Je n’aurais jamais eu l’idée, dis-je, de faire ce long che-min pour un crayon quelconque ; mais pour celui-ci, c’est une autre affaire, une raison spéciale. Tout insignifiant qu’il pa-raisse, c’est ce bout de crayon, tout simplement, qui m’a fait ce que je suis dans le monde, qui m’a, pour ainsi dire, mis à mon rang dans la vie… »

Je n’en dis pas davantage. L’homme vint tout près du comptoir.

« Ah ! bah, dit-il, et il me regarda curieusement.

— C’était avec ce crayon, continuai-je froidement, que j’avais écrit mon Traité de la Connaissance philosophique en trois volumes. N’en avait-il pas entendu parler ? »

L’homme croyait bien avoir entendu le nom, le titre.

« Oui, dis-je, c’était de moi ce livre ! Aussi ne devait-il pas s’étonner si je tenais à retrouver ce petit bout de crayon. Il avait une bien trop grande valeur à mes yeux ; c’était pour moi comme un petit être humain. Du reste je lui étais sincèrement reconnaissant de son bon vouloir et je lui en garderais le souve-nir… Si, si, je lui en garderais réellement le souvenir. Une parole était une parole. Voilà comme j’étais. Et il le méritait. Adieu. »

J’avais sans doute, en gagnant la porte, l’allure d’un homme en passe de vous procurer une haute situation. Le res-

– 22 – pectable usurier s’inclina devant moi par deux fois pendant que je m’éloignais. Je me retournai encore et lui dis adieu.

Dans l’escalier je rencontrai une femme qui portait une va-lise à la main. Devant mon attitude hautaine elle se rangea craintivement de côté pour me faire place. Involontairement je fouillai dans ma poche pour lui donner quelque chose. Comme je ne trouvais rien je devins tout penaud et passai devant elle, tête basse. Peu après je l’entendis qui frappait, elle aussi, à la porte de l’échoppe. Il y avait sur cette porte un grillage de fil de fer et je reconnus aussitôt le bruit de cliquetis qu’il rendait au contact de phalanges humaines.

Le soleil était en plein sud, il était environ midi, la ville commençait à se mettre en mouvement, l’heure de la prome-nade approchait et le flot des gens, souriant et saluant, ondulait dans la rue Karl-Johan. Je collai les coudes au corps, me fis tout petit et passai inaperçu à côté de quelques connaissances qui s’étaient emparées d’un coin, près de l’Université, pour regarder les passants. Je remontai la rampe du Château et tombai en méditation.

Ces gens que je rencontrais, comme ils balançaient légère-ment et joyeusement leurs têtes blondes et pirouettaient dans la vie comme dans une salle de bal ! Pas l’ombre de souci dans tous ces yeux que je voyais, pas le moindre fardeau sur ces épaules, peut-être pas une pensée nuageuse, pas une petite peine secrète dans aucune de ces âmes heureuses. Et moi, je marchais à côté de ces gens, jeune, tout frais éclos, et pourtant j’avais oublié déjà la figure du bonheur ! Je me berçais dans cette pensée et je me trouvais victime d’une cruelle injustice. Pourquoi ces derniers mois m’avaient-ils si rudement maltrai-té ? Je ne reconnaissais plus du tout mon heureux caractère ; de tous côtés j’étais en butte aux plus singuliers tourments. Je ne pouvais pas m’asseoir à l’écart sur un banc ni mettre un pied quelque part sans être assailli par de petites contingences insi-gnifiantes, de misérables bagatelles qui s’insinuaient parmi les

– 23 – représentations de mon esprit et dispersaient mes forces à tous les vents. Un chien qui me frôlait, une rose jaune à la bouton-nière d’un monsieur, pouvaient mettre mes pensées en branle et m’occuper pendant longtemps. Quelle était mon infirmité ? Était-ce le doigt de Dieu qui m’avait désigné ? Mais pourquoi précisément moi ? Pourquoi pas tout aussi bien, pendant qu’il y était, un homme dans l’Amérique du Sud ? Plus j’y réfléchissais, plus il me devenait inconcevable que la Grâce Divine m’eût choisi justement comme cobaye pour expérimenter ses caprices. C’était une assez singulière manière d’agir que de sauter par-dessus tout un monde pour m’atteindre, moi, quand Elle avait sous la main et un libraire-antiquaire, Pascha, et un commis-sionnaire maritime, Hennechen.

J’allais, discutant cette affaire, sans pouvoir en venir à bout. Je trouvais les plus fortes objections contre l’arbitraire du Seigneur qui me faisait expier la faute de tous. Même après avoir trouvé un banc et m’être assis, cette question continuait à m’occuper et m’empêchait de penser à autre chose. Depuis ce jour de mai où avaient commencé mes tribulations, je pouvais constater une faiblesse qui s’accentuait peu à peu ; j’étais deve-nu en quelque sorte trop las pour me conduire et me diriger où je voulais ; un essaim de petites bêtes malfaisantes avaient pé-nétré dans mon être intime et l’avaient évidé. Était-ce l’intention arrêtée de Dieu de me détruire complètement ? Je me levai et marchai de long en large devant le banc.

À ce moment tout mon être atteignait au paroxysme de la souffrance. J’avais même des douleurs dans les bras et il m’était presque intolérable de les tenir dans une position normale. De mon dernier repas, trop copieux, je ressentais aussi un fort ma-laise ; l’estomac surchargé, la tête en feu, je faisais les cent pas sans lever les yeux. Les gens qui allaient et venaient glissaient devant moi comme des lueurs. Finalement mon banc fut envahi par quelques messieurs qui allumèrent leurs cigares et se mirent à bavarder très haut. La colère me prit et je fus sur le point de

– 24 – les interpeller, mais je fis demi-tour et m’en allai tout à l’autre bout du parc où je trouvai un nouveau banc. Je m’assis.

L’idée de Dieu recommença de m’occuper. Je trouvais ab-solument injustifiable de sa part de s’interposer chaque fois que je cherchais une place et de tout gâcher, du moment que je de-mandais simplement mon pain quotidien. J’avais remarqué très nettement que si je jeûnais pendant une période assez longue, c’était comme si mon cerveau coulait tout doucement de ma tête et me laissait vide. Ma tête devenait légère et comme absente, et je n’en sentais plus le poids sur mes épaules et, si je regardais quelqu’un, j’avais la sensation que mes yeux étaient fixés et dé-mesurément ouverts.

J’étais assis sur le banc, plongé dans ces réflexions, et je devenais de plus en plus amer contre Dieu à cause de ses persis-tantes tracasseries. S’il croyait me rapprocher de lui et me rendre meilleur en me martyrisant, en accumulant les déboires sur ma route, il se trompait quelque peu, je pouvais le Lui ga-rantir. Je levai les yeux vers le Très-Haut, pleurant presque d’orgueil et de défi, et je le Lui dis une fois pour toutes, menta-lement.

Des bribes de mon catéchisme me revinrent à la mémoire, le style de la Bible chanta à mes oreilles et je me parlais tout doucement à moi-même, en penchant la tête de côté, sarcasti-quement. Pourquoi m’inquiéter de ce que je mangerais, de ce que je boirais, de ce que j’introduirais dans cette misérable boîte à asticots qui s’appelait mon corps terrestre ? Mon père céleste n’avait-il pas pris soin de moi comme des oiseaux du ciel, ne m’avait-il pas fait la grâce de me désigner du doigt comme son humble serviteur ? Dieu avait fourré son doigt dans le réseau de mes nerfs et discrètement, en passant, il avait un peu embrouil-lé les fils. Et Dieu avait retiré son doigt et, voyez, il restait à ce doigt des fibres et de fines radicelles arrachées aux fils de mes nerfs. Et il y avait un trou béant à la place touchée par son doigt qui était le doigt de Dieu, et une plaie dans mon cerveau sur le

– 25 – passage de son doigt. Mais après que Dieu m’eut touché avec le doigt de sa main, il me laissa tranquille et ne me toucha plus, et il ne permit pas qu’il m’arrivât aucun mal. Mais il me laissa aller en paix et il me laissa aller avec le trou béant. Et aucun mal ne m’arriva par la volonté de Dieu qui est le Seigneur, de toute Éternité…

Le vent m’apportait des bouffées de musique du square des Étudiants ; il était donc plus de deux heures. Je sortis mon pa-pier pour essayer d’écrire quelque chose, et je fis tomber de ma poche mon carnet de coiffeur. Je l’ouvris et comptai les feuilles : il restait six bons. Dieu soit loué ! dis-je involontairement. Je pouvais toujours me faire raser pendant quelques semaines et avoir l’air présentable ! Et subitement je me sentis de meilleure humeur à la vue de cette petite propriété qui me restait encore ; je lissai soigneusement les bons et serrai le carnet dans ma poche.

Mais écrire m’était impossible. Après quelques lignes, il ne me venait plus la moindre idée ; mes pensées étaient ailleurs et j’étais incapable de me tendre dans un effort déterminé. Tout m’influençait et me distrayait, tout ce que je voyais me faisait une impression neuve. Des mouches et de petits moucherons se posaient sur mon papier et me dérangeaient ; je soufflais dessus pour les chasser, je soufflais de plus en plus fort, mais sans suc-cès. Les petites brutes se calent sur leur derrière, se font lourdes et résistent, dans un effort qui courbe leurs pattes grêles. Il n’y a pas moyen de les faire bouger de place. Elles trouvent un point où s’accrocher, arc-boutent les talons sur une virgule ou une as-périté du papier et restent immobiles, inébranlables, aussi long-temps qu’elles-mêmes ne trouvent pas bon de s’en aller.

Un bon moment ces petits monstres continuèrent à m’occuper. Je croisai les jambes et pris mon temps pour les ob-server. Tout d’un coup, du square des Étudiants, quelques notes aiguës de clarinette me déchirèrent les oreilles et donnèrent une nouvelle impulsion à ma pensée. Découragé de ne pouvoir venir

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à bout de mon article, je remis les papiers dans ma poche et m’appuyai au dossier du banc. À ce moment ma tête était si claire que je pouvais concevoir les plus subtiles pensées sans trace de fatigue. Étendu dans cette position, je laisse courir mon regard le long de ma poitrine et de mes jambes et je remarque le soubresaut de mon pied à chaque pulsation du sang. Je me re-dresse à moitié et considère mes pieds. J’éprouve alors une sen-sation étrange et fantastique que je n’avais encore jamais res-sentie. C’était, au long de mes nerfs, une secousse légère, mer-veilleuse, comme si des ondes de lumière les avaient parcourus. En jetant les yeux sur mes souliers il me semblait rencontrer un bon ami ou retrouver une partie détachée de moi-même. C’était comme une reconnaissance. Ce sentiment fait vibrer mes sens, les larmes me viennent aux yeux et je perçois mes souliers comme le léger murmure d’une musique qui monte vers moi. « Faiblesse ! » me dis-je rudement à moi-même. Je serrais les poings en disant : « Faiblesse ! » Je me moquais de moi-même à cause de ces sentiments ridicules, je me plaisantais avec une parfaite lucidité. Je me parlais raison avec une grande sévérité et serrais violemment les yeux pour en chasser les larmes. Comme si je n’avais encore jamais vu mes souliers, je me mis à étudier leur aspect, leur mimique quand je remuais le pied, leur forme et leurs tiges usées, et je découvris que leurs rides et leurs coutures blanchies leur donnaient une expression, leur commu-niquaient une physionomie. Quelque chose de mon être avait passé dans ces souliers, ils me faisaient l’effet d’une haleine qui montait vers mon « moi », d’une partie respirante de moi-même…

Je déraisonnai sur ces sensations un long moment, peut-être une heure entière. Un petit vieillard vint occuper l’autre bout de mon banc ; en s’asseyant, il respira profondément, fati-gué de sa marche, et dit :

« Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, ah ! oui ! »

 

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Dès que j’entendis sa voix ce fut comme si le vent balayait l’intérieur de ma tête. Des souliers n’étaient que des souliers ! Et déjà il me semblait que l’état d’égarement que je venais de vivre remontait à une époque dès longtemps révolue, peut-être une année ou deux en arrière, et qu’il était en train de s’effacer peu à peu de ma mémoire. Je me mis à regarder le vieux.

En quoi pouvait-il m’intéresser, ce petit homme ? En rien. Pas le moins du monde ! Si ce n’est qu’il tenait à la main un journal – un vieux numéro, avec la page d’annonces à l’extérieur – dans lequel il semblait avoir enveloppé une chose ou une autre. Ma curiosité s’éveilla et je ne pouvais détacher les yeux de ce journal. L’idée insensée me vint que ce pouvait être un jour-nal singulier, unique en son genre. Ma curiosité croissait et je commençai à me déplacer sur le banc. Ce pouvaient être des do-cuments, des pièces dangereuses volées dans les archives. Et la pensée m’effleura d’un traité secret, d’une conspiration.

L’homme était assis tranquillement et songeait. Pourquoi ne portait-il pas son journal comme tout autre individu porte un journal avec le titre en dehors ? Qu’est-ce que c’était que ce genre de ruse ? Il n’avait pas l’air de vouloir lâcher son paquet, pour rien au monde, il n’osait peut-être même pas le confier à sa propre poche. J’aurais mis ma main au feu que ce paquet ca-chait quelque chose.

Je regardai en l’air. Précisément l’impossibilité de pénétrer ce mystère me rendait fou de curiosité. Je cherchai dans mes poches quelque chose à donner à l’homme pour lier conversa-tion et trouvai mon carnet de coiffeur, mais je le recachai. Subi-tement j’eus l’idée de payer d’audace, je caressai mon gousset vide et je dis :

« Puis-je vous offrir une cigarette ?

— Merci. »

 

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L’homme ne fumait pas, il avait dû cesser pour ménager ses yeux, il était presque aveugle.

« Je vous remercie beaucoup, du reste !

— Y avait-il longtemps que ses yeux étaient malades ? Alors peut-être ne pouvait-il non plus lire ? Pas même les journaux ?

— Pas même les journaux, malheureusement ! »

L’homme me regarda. Ses yeux malades avaient chacun une taie qui leur donnait un aspect vitreux, son regard était blanc et faisait une impression répugnante.

« Vous n’êtes pas d’ici ? dit-il.

— Non… Ne pouvait-il pas même lire le titre du journal qu’il tenait à la main ?

— À peine… Du reste il avait tout de suite entendu que j’étais étranger ; il y avait dans mon intonation quelque chose qui le lui disait. Il lui en fallait si peu, il avait l’ouïe si fine. La nuit, quand tout le monde dormait, il pouvait entendre les gens respirer dans la chambre voisine… Que voulais-je dire : où de-meurez-vous ? »

Instantanément, un mensonge surgit, tout prêt dans ma tête. Je mentis contre ma volonté, sans dessein et sans arrière-pensée, et je répondis :

« Place Saint-Olaf, n° 2.

— Vraiment, l’homme connaissait chaque pavé de la place Saint-Olaf. Il y avait une fontaine, quelques becs de gaz, deux arbres, il se rappelait tout… À quel numéro demeurez-vous ?… »

Je voulus en finir et me levai, poussé à bout par l’idée fixe du journal. Il fallait éclaircir ce mystère, coûte que coûte.

« Puisque vous ne pouvez pas lire ce journal, pourquoi…

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— Au numéro 2, avez-vous dit, je crois ? continua l’homme sans prêter attention à mon agitation. Il fut un temps où je con-naissais tout le monde au n° 2. Comment s’appelle votre pro-priétaire ? »

En toute hâte j’inventai un nom pour me débarrasser de lui, je fabriquai ce nom sur-le-champ et le projetai dans l’espace pour arrêter mon persécuteur.

« Happolati, dis-je.

— Happolati, oui », approuva l’homme sans perdre une syl-labe de ce nom difficile.

Je le regardai avec étonnement ; il gardait tout son sérieux et avait une mine réfléchie. Je n’avais pas plutôt prononcé ce nom stupide qui m’était venu à l’esprit, que l’homme le recon-naissait et feignait de l’avoir déjà entendu. Entre-temps il posa son paquet sur le banc et je sentis toute ma curiosité vibrer dans mes nerfs. Je remarquai qu’il y avait sur le journal quelques taches de graisse.

« N’est-il pas marin, votre propriétaire ? demanda l’homme, et il n’y avait pas trace d’ironie dans sa voix. Je crois me rappeler qu’il était marin ?

— Marin ? Faites excuse, ce doit être son frère que vous connaissez. Celui-ci est en effet J. A. Happolati, agent. »

Je croyais que ceci allait l’achever ; mais l’homme se prêtait à tout.

« Il paraît que c’est un habile homme, à ce qu’on m’a dit ? fit-il pour tâter le terrain.

— Oh ! c’est un roublard, répondis-je, une fameuse tête pour les affaires, agent pour n’importe quoi, airelles pour la Chine, plumes et duvets de Russie, peaux, pâte de bois, encre…

 

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— Héhé ! bougre de bougre ! » interrompit le vieillard, tout ragaillardi.

Ça commençait à devenir intéressant. Je n’étais plus maître de la situation : l’un après l’autre les mensonges surgissaient dans ma tête. Je me rassis, j’avais oublié le journal, les docu-ments mystérieux, je m’excitais et coupais la parole à mon inter-locuteur. La naïveté du petit nain me rendait téméraire, je vou-lais l’abreuver de mensonges, sans ménagements, le mettre en déroute, grandiosement.

« Avait-il entendu parler du psautier électrique que Happo-lati avait inventé ?

— Quoi, élec… !

— Avec des lettres électriques qui devenaient lumineuses dans l’obscurité ! Une entreprise absolument colossale. Des mil-lions de couronnes en mouvement, des fonderies et des impri-meries en pleine activité, des légions de mécaniciens occupés, avec des appointements fixes, j’avais entendu parler de sept cents hommes.

— Qu’est-ce que je vous disais ! » fit l’homme tout douce-ment.

Il n’en dit pas davantage. Il croyait tout ce que je racontais, mot pour mot, et néanmoins il n’était pas frappé de stupeur. Ce-la me déçut un brin, j’avais espéré le voir affolé par mes inven-tions.

J’imaginai encore quelques mensonges sans queue ni tête, au petit bonheur : je lui fis entendre que Happolati avait été neuf ans ministre en Perse. « Vous ne vous faites peut-être pas l’idée de ce que cela représente d’être ministre en Perse ? » de-mandai-je. C’était plus que roi ici ; c’était à peu près comme sul-tan, s’il savait ce que c’était qu’un sultan. Mais Happolati était venu à bout de tout. Jamais une anicroche. Et je racontai Ylajali, sa fille, une fée, une princesse qui avait trois cents esclaves et

– 31 – dormait sur une couverture de roses jaunes ; c’était la plus belle créature que j’eusse vue ; Dieu me confonde si de ma vie j’avais jamais vécu pareille vision.

« Ah ! elle était si belle ? proféra le vieillard, d’un air ab-sent, les yeux à terre.

— Belle ? Elle était adorable, elle était charmante à damner un saint ! Des yeux couleur de soie sauvage, des bras d’ambre ! Un simple regard d’elle vous séduisait comme un baiser et, quand elle m’appelait, sa voix me pénétrait jusqu’au cœur comme un jet de vin. Et pourquoi ne serait-elle pas aussi ravis-sante ? La prenait-il pour un garçon de caisse ou un sapeur-pompier ? C’était tout simplement une splendeur du ciel, je lui en donnais ma parole, un conte de fée !

— Oui, oui », fit l’homme quelque peu interloqué.

Son calme m’ennuyait. Je m’étais monté à écouter ma propre voix et je parlais avec le plus grand sérieux. Les docu-ments volés, le traité avec une puissance étrangère étaient sortis de ma pensée. Le petit paquet plat s’étalait sur le banc entre nous deux et je n’avais plus la moindre envie de l’examiner pour voir ce qu’il contenait. J’étais complètement pris par mes propres histoires, d’étranges visions passaient devant mes yeux, le sang me montait à la tête et je mentais à pleine gorge.

À ce moment l’homme fit mine de vouloir partir. Il se sou-leva sur le banc et demanda, pour ne pas rompre trop brusque-ment l’entretien :

« Il passe pour avoir de grandes propriétés, cet Happola-ti ? »

Comment ce vieil aveugle dégoûtant osait-il jongler avec ce nom étrange, composé par moi, comme si c’était un nom ordi-naire qu’on trouvait sur toutes les enseignes d’épiciers de la ville ? Il n’en oubliait pas une syllabe, et jamais ne bronchait sur une lettre ; ce nom s’était incrusté dans son cerveau et y avait

– 32 – pris racine du premier coup. Cela m’agaçait et une profonde exaspération montait en moi contre cet individu que rien ne pouvait désarçonner, dont rien n’éveillait la méfiance.

« Je n’en ai pas idée, répondis-je sèchement ; je n’en ai pas la moindre idée. Du reste, laissez-moi vous dire une fois pour toutes qu’il s’appelle Johan Arendt Happolati, à en juger d’après ses initiales.

— Johan Arendt Happolati, répéta l’homme, étonné de ma violence. Puis il se tut.

— Vous auriez dû voir sa femme, dis-je avec rage. Plus grosse personne… Hein ! Vous ne croyez peut-être pas qu’elle était autrement grosse ?

— Si, il lui semblait bien… un pareil homme… »

À chacune de mes sorties, le vieillard répondait avec calme et douceur, en cherchant ses mots comme s’il avait peur de faire un impair et de me mettre en colère.

« Palsambleu ! bonhomme. Vous croyez peut-être que je m’amuse à vous bourrer de mensonges ? criai-je, hors de moi. Vous ne croyez peut-être même pas qu’il existe un homme du nom d’Happolati ? Je n’ai jamais vu pareille arrogance et pa-reille méchanceté chez un vieillard ! Que diable vous prend-il ? Et par-dessus le marché vous avez peut-être pensé à part vous que j’étais pauvre comme Job, parce que j’étais en grande toi-lette, sans avoir dans ma poche un étui de cigarettes plein. Je ne suis pas habitué à des procédés de ce genre, je dois vous en avi-ser, et Dieu m’est témoin que je ne les tolérerai ni de vous ni de quiconque, tenez-vous-le pour dit ! »

L’homme s’était levé. Bouche bée, sans une parole, il écou-ta ma diatribe jusqu’au bout, puis il ramassa vivement son pa-quet sur le banc et partit, remonta l’allée presque en courant, à petits pas séniles.

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Je restais assis, regardant son dos qui disparaissait peu à peu et semblait se courber et se rétrécir de plus en plus. Je ne sais d’où me vint cette impression, mais il me sembla que je n’avais jamais vu un dos plus malhonnête, plus vicieux, et je n’eus aucun remords d’avoir copieusement injurié l’individu avant qu’il me quittât…

Le jour commençait à décliner, le soleil baissait, un léger murmure s’élevait dans les arbres autour de moi et les bonnes d’enfants, assises par groupes là-bas auprès de la balançoire, se disposaient au retour avec leurs petites voitures. J’étais calme et me sentais à l’aise. La surexcitation qui venait de me secouer s’apaisait peu à peu ; je retombais, épuisé, avec une grande en-vie de dormir. L’énorme quantité de pain que j’avais mangée ne me gênait plus trop.

J’étais d’excellente humeur. Je m’appuyai au dossier du banc, fermai les yeux et m’assoupis petit à petit. Je sommeillais et j’étais sur le point de m’endormir pour de bon quand un gar-dien me mit la main sur l’épaule en disant :

« Il ne faut pas dormir ici.

— Non », dis-je, en me levant tout de suite.

Et tout d’un coup ma triste situation se peignit devant mes yeux. Il fallait que je fasse quelque chose, que je trouve un moyen quelconque ! Chercher des places ne m’avait servi à rien. Les recommandations que j’avais à présenter étaient périmées, et elles émanaient de personnes par trop inconnues pour avoir un sérieux effet. Au surplus ces refus constants tout le long de l’été m’avaient découragé. Bon !… En tout cas mon terme était échu, et il fallait trouver un expédient. Le reste pouvait attendre, pour le moment.

Tout involontairement j’avais repris en mains mon papier et mon crayon et machinalement j’écrivais dans tous les coins le millésime 1848. Si seulement une idée, rien qu’une idée jaillis-

– 34 – sante voulait me prendre de force et me mettre les mots dans la bouche ! Cela m’était déjà arrivé, il m’était vraiment arrivé de connaître des moments où je pouvais écrire sans effort un long morceau et le réussir à la perfection.

Je suis là sur mon banc et j’écris des dizaines et des di-zaines de fois « 1848 ». J’écris ce nombre en long, en large et en travers, de toutes les manières possibles, et j’attends qu’il me vienne une idée utilisable. Un essaim de pensées vagues voltige dans ma tête, l’impression du jour tombant me rend mélanco-lique et sentimental. L’automne est venu. Déjà il commence à plonger toutes choses en léthargie. Déjà les mouches et autres bestioles en ont ressenti les premières atteintes. Là-haut dans les arbres, en bas sur la terre, on entend le bruit de la vie qui s’obstine, grouillante, bruissante, inquiète, luttant pour ne pas périr. Dans le monde des insectes, toutes ces petites existences s’agitent une dernière fois. Des têtes jaunes sortent de la mousse, des pattes se lèvent, de longues antennes tâtonnent, puis tout à coup la bestiole s’affaisse, culbute et reste là le ventre en l’air. Le souffle léger du premier froid a passé sur les plantes et chacune d’elles en a gardé une empreinte différente. Les brins d’herbe pâlis se hérissent vers le soleil et les feuilles décharnées glissent à terre avec le bruit chuintant d’une procession de vers à soie. C’est la saison de l’automne, au milieu du carnaval de l’éphémère durée. La rougeur des roses s’est enflammée ; leur teint de sang vif a pris un merveilleux éclat de phtisie.

Continuer : partie 2 sur 2