La Faim

Knut Hamsun · Chapitre 2 sur 6

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La Faim

Introduction

 

Je voudrais parler aujourd’hui d’un homme singulière-ment doué, d’un personnage original et puissant qui mérite, à tous égards, l’attention des lettrés et des curieux d’âmes peu banales. Il s’appelle Knut Hamsun, et l’éditeur Albert Langen vient de nous révéler une œuvre extraordinaire de ce Norvé-gien : La Faim.

Extraordinaire, vraiment, et qui ne ressemble à aucune œuvre connue. N’allez pas vous imaginer que ce titre cache un livre de révolte sociale, des prêches ardents, des anathèmes et des revendications. Nullement, La Faim est le roman d’un jeune homme qui a faim, voilà tout, qui passe des jours et des jours sans manger, et qui n’a pas une plainte, et qui n’a pas une haine…

Nul autre drame, nulle autre action, dans ce livre, que la faim. Et, dans ce sujet poignant mais qu’on pourrait croire à la longue monotone, c’est une diversité d’impressions, d’épisodes renouvelés de rencontres dans la rue, de paysages nocturnes, un défilé curieux de figures imprévues, étrangement bizarres, qui font de ce livre une œuvre unique, de premier ordre et qui passionne.

Autobiographie, sûrement.

J’ai là, sous les yeux, la photographie de Knut Hamsun. C’est un homme de forte carrure, de membres vigoureux et souples. Sous des cheveux rudes, impeignés, son front est mo-delé en coups de pouce énergiques et nets. Son regard est étrange. Dans l’enfoncement de l’orbite, il a des lueurs pro-fondes et sourdes. On sent qu’il a dû connaître bien des spec-tacles exceptionnels : il a quelque chose de lointain, de voya-

– 6 – geur, de nostalgique, comme le regard des marins. La mous-tache se retrousse, courte et mangée aux bords, sur une lèvre pleine de bonté. Physionomie d’expression double, énergique et tendre, ardente et contenue, pénétrante et voilée, fière et triste et, marquée çà et là aux joues creuses, aux narines pincées et reniflantes, des signes de la souffrance, elle impressionne et re-tient longtemps l’esprit.

Knut Hamsun n’a que trente-quatre ans, et je crois bien qu’aucune vie ne fut plus aventureuse que la sienne. De bonne heure, elle fut trempée au malheur.

À vingt-deux ans, il quitta la Norvège, chassé par la mi-sère et la faim. Las de lutter, avec un incroyable courage, contre les fatalités qui ne cessaient de l’accabler, désespérant de gagner par le travail un morceau de pain, préservé d’ailleurs par une nature strictement loyale et une indomptable fierté contre les tentations mauvaises, il s’embarqua un beau jour sur un navire qui s’en allait pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Lui-même, dans d’étonnantes pages publiées, il y a un an, par La Revue blanche, il a raconté son existence là-bas…

Il faudrait lire en entier ces courtes et impressionnantes pages, qui ont un autre accent d’humanité frénétique et bestiale que celui de Pêcheurs d’Islande. L’apparition soudaine des grands steamers dans la brume, les hallucinations qu’elle pro-voque dans la nuit, sont rendues par Knut Hamsun avec une force, une terreur, une grandeur d’expression inconnues de Pierre Loti.

… Après trois ans de cette existence, Knut Hamsun partit pour l’Amérique où, sans ressources, sans appui, sans rela-tions, il se fit ouvrier. Durant trois ans encore, il travailla la terre, gagnant à peine sa vie, réduit aux privations mais n’en souffrant pas, car il avait acquis une force d’endurance ex-traordinaire. Alors, il rêva de retourner en Norvège. Mais comment faire ? Il n’avait pas d’économies, pas d’argent pour

– 7 – payer son voyage et il était trop fier pour solliciter son rapa-triement. D’ailleurs, il n’y songea pas, sans doute. Il put, enfin, se faire accepter comme conducteur de sleeping-car, sur une des grandes lignes d’Amérique. Nourri, logé, suffisamment payé, il put, au bout de quatre ans, réunir des économies assez notables pour entreprendre son voyage de retour et se mettre au travail littéraire dont il avait toujours, en soi, gardé la pas-sion.

Mais quelque temps après son arrivée en Norvège, il fut obligé, je ne sais pour quelle raison, de s’expatrier de nouveau. Et il se réfugia à Paris où, seul, pauvre, ignoré de tous, il pour-suivit avec acharnement une des plus belles œuvres de ce temps.

Il faut aimer cet homme ; il faut suivre, avec passion, cet admirable et rare artiste, à la simple image de qui j’ai vu bril-ler la flamme du génie.

OCTAVE MIRBEAU.

Mars 1895.

 

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