La Faim

Knut Hamsun · Chapitre 4 sur 6

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La Faim

Deuxième Partie

 

Quelques semaines plus tard, je me trouvais dehors un soir.

De nouveau j’étais allé m’asseoir dans l’un des cimetières et j’avais écrit un article pour un journal. Pendant que j’étais en train d’y travailler, dix heures étaient venues, la nuit tombait et on allait fermer les portes. J’avais faim, très faim. Malheureu-sement, les dix couronnes n’avaient duré que trop peu de temps. Il y avait maintenant deux, presque trois jours que je n’avais rien mangé et je me sentais déprimé, un peu fatigué rien qu’à tenir mon crayon. J’avais en poche la moitié d’un canif et un trousseau de clefs, mais pas un sou.

Quand on ferma la porte du cimetière, j’aurais dû rentrer tout droit chez moi, mais j’errai encore quelque temps. J’avais une terreur instinctive de ma chambre où tout était sombre et vide : un atelier de ferblantier abandonné où j’avais finalement obtenu la permission de demeurer provisoirement. Je flânai au hasard, passai devant le dépôt, descendis jusqu’à la mer, et allai m’asseoir sur un banc, quai du Chemin-de-Fer.

Pour le moment, je n’avais pas une pensée triste, j’oubliais ma misère et me sentais rasséréné par la vue du port, paisible et beau dans la demi-obscurité. Par une vieille habitude, je voulus me donner une joie en relisant le morceau que je venais d’écrire et qui apparaissait à mon cerveau malade comme la meilleure des choses que j’eusse jamais faite. Je tirai le manuscrit de ma poche, rapprochai de mes yeux pour y voir et le parcourus page à page. À la fin, cela me fatigua et je remis le papier dans ma poche. Tout était tranquille : la mer s’étendait pareille à une nacre bleue et devant moi les petits oiseaux voletaient en silence

– 63 – de place en place. Un peu plus loin, un agent fait les cent pas ; à part cela, on ne voit pas âme qui vive et tout le port est muet.

Je recompte ma fortune : la moitié d’un canif, un trousseau de clefs, mais pas un sou. Tout à coup, je fouille dans ma poche et tire de nouveau mon papier. C’était un acte mécanique, un ré-flexe inconscient. Je cherche une feuille blanche, une belle feuille vierge et… Dieu sait d’où me vint cette idée… j’en fais un cornet, le ferme avec précaution pour qu’il ait l’air plein, et le jette aussi loin que possible sur le pavé. Le vent le poussa encore un peu plus loin, mais il s’arrêta.

La faim avait commencé à m’attaquer le système nerveux. Je regardais ce cornet de papier blanc qui avait l’air gonflé de pièces d’argent luisantes, et je me leurrais moi-même, me fai-sant accroire qu’il contenait quelque chose. Tout haut, je m’invitais à deviner la somme… si je devinais juste elle était à moi ! Je me représentais les jolies petites pièces de dix öre dans le fond, et les grosses couronnes à cannelures sur le dessus… tout un cornet plein d’argent ! Je le regardais avec des yeux dila-tés et, complice de moi-même, je m’excitais à aller le voler.

Alors j’entendis l’agent tousser… Comment l’idée me vint-elle d’en faire autant ? Je me levai de mon banc et toussai, à trois reprises, pour qu’il m’entendît. Comme il allait se jeter sur le cornet, quand il viendrait par là ! Je me réjouissais de ce bon tour, je me frottais les mains, ravi, et je jurais, grandiosement, à tous les vents ! Il allait en faire un nez, le bougre ! Du diable s’il ne dégringolait pas au fin fond de l’enfer et dans les plus cui-sants tourments pour ce tour de canaille ! J’étais ivre d’inanition, la faim m’avait complètement grisé.

Quelques minutes après, l’agent arrive, faisant claquer ses talons ferrés sur le pavé, guettant de tous les côtés. Il prend son temps, il a toute la nuit devant lui ; il ne voit pas le cornet… pas avant d’être tout près. Alors il s’arrête et le considère. Il a l’air si blanc et si précieux, bien posé sur le pavé. Peut-être une petite somme, hein ? Une petite somme en pièces d’argent ?… Et il le

– 64 – ramasse… Hem ! Il est léger, bien léger. Peut-être une plume de prix, une parure de chapeau… Et il ouvre précautionneusement avec ses grosses pattes et y risque un œil. Je riais, je riais en me tapant les cuisses, je riais comme un enragé. Et pas un son ne me sortait de la gorge, mon rire était silencieux et fébrile, il avait la profondeur d’un sanglot…

Puis des pas claquent de nouveau sur le pavé, et l’agent fait un tour sur le quai. J’avais les larmes aux yeux, le hoquet me suffoquait, j’étais hors de moi, de joie fébrile. Je me mis à parler tout haut, je me racontais l’histoire du cornet, je contrefaisais les gestes du pauvre agent, risquais un œil dans le creux de ma main, et je me répétais sans cesse : il a toussé en le jetant ! Il a toussé en le jetant ! À ces mots, j’en adjoignais d’autres, je leur donnais une suite piquante, je remaniais toute la phrase et l’aiguisais en : Il toussa une fois… houhou !

J’épuisai toutes les variations possibles sur ces mots, et la soirée était fort avancée quand ma gaieté cessa. Un calme as-soupi tomba sur moi, une agréable lassitude à laquelle je m’abandonnai sans résistance. L’obscurité était devenue un peu plus dense, une petite brise creusait des sillons dans la nacre de la mer. Les navires dont je voyais les mâts contre le ciel avaient l’air, avec leurs coques noires, de monstres silencieux au poil hérissé qui m’attendaient, aux aguets. – Je n’éprouvais plus de douleur, la faim l’avait émoussée ; au contraire, je me sentais délicieusement vide, sans contact avec ce qui m’entourait, et heureux de n’être vu de personne. J’étendis les jambes sur le banc et me renversai en arrière ; ainsi je pouvais mieux sentir tout le bien-être du détachement. Il n’y avait pas un nuage dans mon âme, pas une sensation de malaise, et aussi loin que pou-vait aller ma pensée, je n’avais pas une envie, pas un désir insa-tisfait. J’étais étendu les yeux ouverts, dans un état singulier ! j’étais absent de moi-même, et je me sentais délicieusement loin.

 

– 65 –

Et toujours pas un bruit qui vînt me déranger ; la clémente obscurité avait caché l’univers à mes yeux et m’avait enseveli dans un calme introublé… Seule la monotone rumeur assoupie du grand silence vide se tait à mon oreille. Et les monstres noirs là-bas allaient m’aspirer, la nuit venue, et m’emporter bien loin, de l’autre côté de la mer, à travers des contrées étranges où ne demeurent pas d’hommes. Et ils me porteraient au château de la princesse Ylajali, où m’attend une splendeur insoupçonnée, plus grande que toute la splendeur humaine. Et elle-même serait as-sise dans une salle étincelante où tout est d’améthyste, sur un trône de roses jaunes, et elle me tendrait la main quand j’entrerais, me saluerait et lancerait l’appel de bienvenue à mon approche, et je m’agenouillerais. « Bienvenu ! Chevalier ! Bien-venu chez moi et dans mon pays ! Je t’ai attendu vingt étés et je t’ai appelé dans toutes les nuits claires. Et quand tu avais du chagrin, j’ai pleuré dans cette salle, et quand tu dormais je t’ai inspiré des rêves délicieux… » Et la belle prend ma main et m’accompagne, à travers de longues galeries où de grandes lé-gions d’hommes crient : Hourrah ! et à travers des jardins clairs où trois cents jeunes filles jouent et rient. Elle me conduit à une autre salle où tout est d’émeraude étincelante. Le soleil y rayonne ; dans les galeries et les corridors passe la symphonie d’une musique ravissante, des bouffées de parfums me frappent au visage. Je tiens sa main dans la mienne et je sens courir dans mon sang les folles délices du sortilège. Je passe mon bras au-tour de sa taille et elle murmure : « Pas ici, plus loin encore ! » Et nous entrons dans la salle rouge où tout est de rubis, une splendeur écumeuse en laquelle je m’abîme. Alors je sens ses bras autour de mon cou, son haleine sur mon visage, et elle murmure : « Bienvenu d’amour ! Donne-moi un baiser ! En-core… encore… »

De mon banc, je vois les étoiles droit au-dessus de mes yeux et ma pensée flotte dans un ouragan de lumière…

Je m’étais endormi, étendu sur le banc, et c’était l’agent qui me réveillait. J’étais impitoyablement rappelé à la vie et à la mi-

– 66 – sère. Mon premier sentiment fut un stupide étonnement de me trouver dehors à la belle étoile, mais il fit bientôt place à un amer découragement. J’étais sur le point de pleurer de chagrin d’être encore en vie. Il avait plu pendant que je dormais ; mes vêtements étaient trempés et je sentais dans mes membres un froid humide. L’obscurité s’était encore épaissie, c’était à peine si je pouvais distinguer les traits de l’agent devant moi.

« Allons, dit-il, levez-vous ! »

Je me levai aussitôt. S’il m’avait commandé de me recou-cher, je lui aurais obéi de même… J’étais très déprimé, tout à fait sans force, et de plus je recommençai presque instantané-ment à sentir la faim.

« Attendez un peu, idiot ! me cria l’agent, vous partez sans votre chapeau. Bon, maintenant, allez !

— Il me semblait bien aussi que j’avais comme qui dirait oublié… comme qui dirait oublié quelque chose, bégayai-je, l’esprit absent. Merci, bonne nuit ! »

Et je partis en titubant.

Si j’avais seulement un peu de pain à me mettre sous la dent ! Un de ces délicieux petits pains de seigle où l’on peut mordre tout en marchant dans la rue. Et je me représentai avec précision la sorte spéciale de pain de seigle qu’il serait bon d’avoir. J’avais cruellement faim, je me souhaitai mort et dispa-ru, je devins sentimental et me mis à pleurer. N’y aurait-il ja-mais de fin à ma misère ! Brusquement, je m’arrêtai en pleine rue, frappai le pavé du pied et jurai à haute voix. Comment m’avait-il appelé ? Idiot ? Je vais lui montrer, à cet agent, ce qu’il en coûte de m’appeler idiot ! Là-dessus je fis demi-tour et revins en courant sur mes pas. Je me sentais tout rouge et bouil-lant de colère. Dans le bas de la rue, je fis un faux pas et tombai, mais je n’y pris pas garde, je me relevai d’un bond et continuai à courir. Toutefois, descendu à la place du Chemin-de-Fer, j’étais

– 67 – si fatigué que je me sentis hors d’état de continuer jusqu’au quai. Au reste, durant la course, ma colère s’était apaisée. Fina-lement, je m’arrêtai pour reprendre haleine. Après tout, n’était-ce pas complètement indifférent, ce qu’avait dit cette espèce d’agent ? – Oui, mais il y avait des choses que je ne saurais tolé-rer ! – Sans doute ! m’interrompis-je moi-même, mais il ne s’était pas rendu compte. Et je trouvai cette excuse satisfaisante. Je me répétai à moi-même qu’il ne s’était pas rendu compte. Là-dessus, je fis de nouveau demi-tour.

Mon Dieu ! ce que tu vas inventer ! pensais-je avec indigna-tion. Courir comme un fou par ces rues mouillées, en pleine nuit ! La faim me rongeait intolérablement et ne me laissait pas de répit. Coup sur coup, j’avalais ma salive dans l’espoir de me ressaisir ; il me semblait que cela me réussissait. Durant de nombreuses semaines déjà, avant ce jeûne complet, j’avais pris trop peu de nourriture et mes forces avaient considérablement diminué ces derniers temps. Quand même j’aurais la chance de dénicher un billet de cinq couronnes par une manœuvre ou une autre, cet argent ne durerait jamais assez longtemps pour me permettre de me rétablir complètement avant qu’une nouvelle période de jeûne s’abattît sur moi. Mon dos et mes épaules sur-tout avaient souffert. Ce grignotement dans la poitrine, je pou-vais encore l’arrêter un moment en toussant fort, ou en mar-chant tout à fait courbé ; mais pour le dos et les épaules je n’avais pas de remède. Comment pouvait-il se faire que ma si-tuation refusât absolument de s’éclaircir ? N’avais-je peut-être pas autant de droit à vivre que n’importe qui, qu’un libraire-antiquaire, Pascha, par exemple, ou un commissionnaire mari-time, Hennechen ? Comme si je n’avais pas des épaules de géant, et deux bras solides au travail ! Comme si je n’avais pas été jusqu’à solliciter une place de fendeur de bois, rue des Meu-niers, pour gagner mon pain quotidien ? Étais-je paresseux ? N’avais-je pas cherché des places, et suivi des cours, écrit des ar-ticles, étudié et travaillé nuit et jour comme un enragé ? Et n’avais-je pas vécu comme un avare, me nourrissant de pain et de lait, quand j’avais beaucoup d’argent, de pain sec, quand j’en

– 68 – avais peu et jeûnant quand je n’avais rien ? Est-ce que je de-meurais à l’hôtel ? Avais-je tout un appartement au rez-de-chaussée ? Je demeurais dans un grenier, dans un atelier de fer-blantier d’où tout le monde avait fui l’hiver dernier parce qu’il y neigeait. Aussi, je ne pouvais absolument rien y comprendre.

J’allais, réfléchissant à toutes ces choses, et dans ma pen-sée, il n’y avait pas même une ombre de méchanceté, d’envie ou d’amertume. Devant un marchand de couleurs je m’arrêtai et regardai par la vitrine. J’essayai de lire les étiquettes sur quelques boîtes de fer-blanc, mais il faisait trop sombre. Agacé contre moi-même à cause de cette nouvelle lubie, furieux, exas-péré de ne pouvoir découvrir ce que contenaient ces boîtes, je donnai un coup dans la vitrine et m’en allai. J’aperçus un agent en haut de la rue, je hâtai le pas, allai droit à lui et lui dis à brûle-pourpoint :

« Il est dix heures.

— Non, il est deux heures, répondit-il, étonné.

— Non, il est dix heures, dis-je. Il est dix heures. » Et, gé-missant de colère, j’avançai encore de quelques pas, serrai le poing et dis : « Écoutez-moi donc ! Il est dix heures. »

Il médita un petit moment, examina ma personne, me fixa d’un œil stupéfait. Enfin il dit tout doucement :

« En tout cas, il est grand temps de rentrer chez vous. Vou-lez-vous que je vous accompagne ? »

Cette amabilité me désarma ; je sentis les larmes me mon-ter aux yeux et me hâtai de répondre :

« Non, merci ! Je me suis simplement un peu trop attardé au café. Je vous remercie beaucoup. »

Il porta la main à son casque quand je le quittai. Son ama-bilité m’avait accablé et je pleurai de ne pas avoir cinq cou-ronnes à lui donner. Je m’arrêtai et le suivis du regard tandis

– 69 – qu’il continuait son chemin à pas lents, je me frappai le front et pleurai de plus en plus violemment à mesure qu’il s’éloignait. J’invectivai contre moi-même à cause de ma pauvreté, je me donnai des noms d’oiseaux, inventai des dénominations bles-santes, des trouvailles précieuses d’injures grossières dont je m’accablai moi-même. Je continuai presque jusqu’à ma porte. En y arrivant, je découvris que j’avais perdu mes clefs.

Naturellement ! me dis-je avec amertume, pourquoi ne perdrais-je pas mes clefs ? Je demeure ici dans une cour où il y a une écurie en bas et un atelier de ferblantier au-dessus. La porte est fermée la nuit et personne, absolument personne ne peut l’ouvrir ; alors, pourquoi ne perdrais-je pas mes clefs ? J’étais mouillé comme un chien, j’avais faim, un peu, un tout petit peu faim, et j’avais les genoux un brin ridiculement fatigués… alors, pourquoi ne perdrais-je pas mes clefs ? Au fait, pourquoi toute la maison n’aurait-elle pas déménagé dans le quartier d’Aker, pour que je ne la retrouve plus quand je voudrais rentrer ?… Et je riais dans ma barbe, endurci par la faim et le froid.

J’entendais les chevaux piaffer dans l’écurie, et je pouvais voir ma fenêtre au-dessus. Quant à la porte, impossible de l’ouvrir, et impossible de m’introduire dans la cour. Las et l’âme pleine d’amertume, je me décidai donc à retourner au quai chercher mes clefs.

Il s’était remis à pleuvoir et je sentais déjà l’eau transpercer ma jaquette aux épaules. Devant le dépôt, j’eus tout à coup une idée lumineuse : j’allais demander à la police d’ouvrir ma porte. Je m’adressai aussitôt à un agent et le priai instamment de m’accompagner pour m’aider à rentrer chez moi, s’il le pouvait.

« Ah ! s’il le pouvait, oui ! Mais il n’y avait pas moyen, ce n’était pas lui qui avait les clefs. Les clefs de la police n’étaient pas là, elles étaient au bureau des inspecteurs.

— Que faire, alors ?

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— Eh bien, je n’avais qu’à aller coucher à l’hôtel.

— Mais précisément, je ne pouvais aller coucher à l’hôtel ; je n’avais pas d’argent. J’avais fait la bombe au café, vous com-prenez… »

Nous restâmes là un petit moment, sur le perron du dépôt. Il réfléchissait, méditait, en examinant ma personne. Autour de nous, la pluie tombait à torrents.

« Alors, allez au poste de garde et faites-vous porter comme sans-logis », dit-il.

Comme sans-logis ? Je n’avais pas pensé à ça. Sacrebleu, c’était une bonne idée ! Et je remerciai sur-le-champ l’agent pour cette excellente trouvaille.

« Alors, je n’avais qu’à entrer et à dire que j’étais sans-logis ?

— Tout simplement !… »

« Votre nom ? demanda l’inspecteur de service.

— Tangen… Andréas Tangen. »

Je ne sais pourquoi je mentis. Mes pensées flottaient éparses, et il me venait plus d’impulsions bizarres qu’il n’était bon. J’inventai sur-le-champ ce nom très différent du mien et le lançai dans l’espace sans aucune préméditation. Je mentis sans nécessité.

« Profession ? »

C’était me mettre au pied du mur. Hem ! Je pensai tout d’abord à me faire ferblantier, mais je n’osai pas. Je m’étais donné un nom comme n’en ont pas tous les ferblantiers ; en outre j’avais des lunettes sur le nez. L’idée me vint alors de payer d’audace ; j’avançai d’un pas et dit d’un ton ferme et so-lennel :

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« Journaliste. »

Le secrétaire eut un sursaut, puis il écrivit. Je me tenais de-vant la barre, majestueux comme un ministre sans logis. Cela n’éveilla aucun soupçon.

Le secrétaire comprenait parfaitement que j’eusse hésité à répondre. À quoi cela ressemblait-il, un journaliste au dépôt, sans feu ni lieu.

« À quel journal… monsieur Tangen ?

— Au Morgenbladet, dis-je. J’ai eu le malheur de vadrouil-ler un peu trop tard ce soir…

— Ne parlons pas de ça ! » interrompit-il, et il ajouta, avec un sourire : « Quand la jeunesse est lâchée… Nous savons ce que c’est ! »

Il se leva, s’inclina poliment devant moi et, s’adressant à un agent, lui dit : « Conduisez ce monsieur à la section réservée. Bonne nuit. »

Je me sentis froid dans le dos à l’idée de mon audace et, tout en marchant, je serrais les poings pour me donner conte-nance.

« Le gaz brûle, pendant dix minutes, dit l’agent, resté dans la porte.

— Et puis il s’éteint ?

— Et puis il s’éteint. »

Je m’assis sur le lit et j’entendis tourner la clef. La cellule claire avait un air avenant. Je me sentais bien à l’abri et j’écoutais avec un sentiment de bien-être la pluie tomber de-hors. Je ne pouvais rien souhaiter de mieux qu’une pareille cel-lule, si intime ! Mon contentement allait croissant. Assis sur le lit, mon chapeau à la main, les yeux fixés sur la flamme du gaz,

– 72 – là-bas au mur, je me mis à repasser les circonstances de mes premiers rapports avec la police. Car c’étaient les premiers, et comme je l’avais roulée ! Tangen, journaliste, plaît-il ? Et puis, Morgenbladet ! Comme j’avais frappé l’homme droit au cœur, avec Morgenbladet ! Ne parlons pas de ça, hein ? Resté au gala de la Présidence du Conseil jusqu’à deux heures, oublié à la maison ma clef et un portefeuille avec quelques billets de mille ! Conduisez ce monsieur à la section réservée…

Soudain, le gaz s’éteint. Avec une soudaineté surprenante, sans baisser, sans décroître. Je suis dans une obscurité pro-fonde, je ne peux pas voir ma main, ni les murs blancs autour de moi, rien. Il n’y avait pas autre chose à faire qu’à se mettre au lit. Et je me déshabillai.

Mais je n’avais pas sommeil et je ne pouvais dormir. Je res-tai étendu un moment, regardant l’obscurité, cette épaisse et massive ténèbre qui n’avait pas de fond et que je ne pouvais concevoir. Ma pensée était incapable de la saisir. Il faisait sombre au-delà de toute mesure et je sentais la présence de l’obscurité m’oppresser. Je fermai les yeux, me mis à chanton-ner à mi-voix et me jetai de côté et d’autre sur le grabat, pour distraire ma pensée, mais sans succès. L’obscurité avait pris possession de ma pensée et ne me laissait pas un moment de répit. Si je m’étais moi-même dissous en ténèbres, si je ne fai-sais plus qu’un avec elles ? Je me dresse sur le lit et remue les bras.

Ma nervosité avait complètement pris le dessus et j’avais beau tout essayer pour la combattre, rien n’y faisait. J’étais là, en proie aux plus étranges fantaisies, m’imposant silence à moi-même, fredonnant des chansons de nourrice, suant des efforts que je faisais pour me calmer. J’avais les yeux fixés sur les té-nèbres, et de ma vie je n’avais vu pareilles ténèbres. Il n’y avait pas de doute, je me trouvais ici en présence d’une sorte particu-lière de ténèbres, un élément insensé que personne encore n’avait observé. Les pensées les plus ridicules m’occupaient et

– 73 – chaque chose me faisait peur. Le petit trou dans le mur près de mon lit m’occupait beaucoup : un trou de clou, j’imagine, une marque dans la muraille. Je le tâte, je souffle dedans et j’essaie d’en deviner la profondeur. Ce n’était pas un trou innocent, pas le moins du monde, c’était un trou vraiment suspect, un trou mystérieux dont je devais me méfier. Possédé par l’idée de ce trou, complètement hors de moi, de curiosité et de terreur, je dus finalement sortir du lit et chercher ma moitié de canif, pour mesurer la profondeur du trou et me convaincre qu’il ne péné-trait pas jusqu’à la cellule voisine.

Je me recouchai pour essayer de m’endormir, mais en réa-lité pour recommencer à me battre avec les ténèbres. Dehors, la pluie avait cessé et je n’entendais aucun bruit. Un temps durant, je continuai à épier les pas dans la rue et je n’eus pas de cesse avant d’avoir entendu passer un piéton, un agent, à en juger par le son. Subitement, je me mets à claquer des doigts plusieurs fois de suite et à rire. C’était diablement drôle ! Ha ! Je m’imaginais avoir trouvé un mot nouveau. Je me dresse sur mon séant et je dis : Ça n’existe pas dans la langue, c’est moi qui ai inventé ça : Kuboa. Ça a des lettres, comme un mot. Bonté di-vine, mon garçon, tu as inventé un mot… Kuboa… d’une grande importance grammaticale.

Je voyais distinctement le mot devant moi dans les té-nèbres.

J’en reste là, les yeux ouverts, étonné de ma trouvaille et je ris de joie. Puis je me mets à parler bas, car on pouvait m’écouter et mon intention était de garder mon invention se-crète. J’en étais arrivé à la complète folie de la faim, j’étais vide et sans souffrance, et je ne tenais plus les rênes de ma pensée. Je réfléchissais silencieusement en moi-même. Avec les sautes les plus extraordinaires de raisonnement, je cherche à appro-fondir la signification de mon nouveau mot. Rien ne l’obligeait à signifier « Dieu », ou « Tivoli », et qui avait dit qu’il signifiait « exposition de bétail » ? Je fermai violemment le poing et répé-

– 74 – tai : Qui a dit que cela signifie « exposition de bétail » ? En y ré-fléchissant bien, il n’était même pas nécessaire qu’il signifiât « cadenas » ou « lever de soleil ». À un mot comme celui-là, il n’était pas difficile de trouver un sens. J’attendrais, je verrais venir. Entre-temps, je pouvais dormir dessus.

Étendu sur mon grabat, je ricane sans rien dire ni me pro-noncer pour ou contre. Quelques minutes se passent et je de-viens nerveux, le nouveau mot me tourmente sans répit, revient sans cesse à ma pensée, finit par l’obséder et me rendre sérieux. Je m’étais fait une opinion sur les sens qu’il ne devait pas avoir, mais je n’avais pris aucune décision sur le sens qu’il devait avoir. C’est une question secondaire ! déclarai-je tout haut. Je me prends par le bras et répète que c’est une question secon-daire. Le mot était trouvé, Dieu merci ! et c’était le principal. Mais la pensée me tourmente sans fin et m’empêche de m’endormir ; rien ne me paraissait assez bon pour ce mot rare. Enfin, je me remets sur mon séant, je me prends la tête à deux mains, et je dis : Non, c’est précisément là ce qui est impossible, lui faire signifier « émigration » ou « manufacture de tabac » ! S’il avait pu signifier quelque chose dans ce goût-là, il y a long-temps que je me serais décidé pour ce sens, en prenant mes res-ponsabilités. Non, à la vérité, le mot était propre à signifier quelque chose de psychique, un sentiment, un état d’âme… ne pouvais-je le comprendre ? Et je me creuse la mémoire pour trouver quelque chose de psychique. Alors il me semble que quelqu’un parle, se mêle à ma conversation, et je réponds fu-rieusement : Plaît-il ? Non, comme idiot tu n’as pas ton pareil ! « Laine à tricoter » ? Va-t’en au diable ! Pourquoi serais-je obli-gé de lui donner le sens de « laine à tricoter » quand il me répu-gnait tout particulièrement qu’il signifiât « laine à tricoter » ? C’était moi qui avais inventé le mot et, quant à cela, c’était mon droit absolu de lui donner n’importe quel sens. Je ne m’étais pas encore prononcé, que je sache…

Mais de plus en plus mon cerveau s’embrouillait. Finale-ment, je sautai à bas du lit pour chercher le robinet. Je n’avais

– 75 – pas soif, mais j’avais la tête en fièvre et j’éprouvais un impérieux besoin d’eau, un besoin instinctif. Après avoir bu, je me remis au lit et pris la résolution de dormir, à toute force. Je fermai les yeux et me contraignis à rester tranquille. Je demeurai étendu plusieurs minutes sans faire un mouvement, la sueur me prit et je sentais le sang battre violemment dans mes artères. C’était tout de même impayable ; c’était par trop drôle qu’il ait cherché de l’argent dans ce cornet ! Au fait, il n’a toussé qu’une fois. Je me demande s’il circule encore là-bas ? S’il est assis sur mon banc ?… La nacre bleue… Les navires…

J’ouvris les yeux. À quoi bon les tenir fermés puisque je ne pouvais pas dormir ! Et les mêmes ténèbres régnaient autour de moi, la même insondable et noire éternité contre laquelle ma pensée se cabrait, sans pouvoir la concevoir. À quoi pouvais-je bien la comparer ? Je fis les efforts les plus désespérés afin de trouver un mot qui fût assez noir à mon gré pour désigner cette obscurité, un mot si effroyablement noir qu’il pût me noircir la bouche quand je le prononçais. Grand Dieu ! qu’il faisait sombre ! Et me voilà reparti à penser au port, aux navires, aux monstres noirs qui m’attendaient. Ils allaient m’aspirer, m’engloutir, me retenir prisonnier et naviguer, en m’emportant à travers mers et terres, à travers de sombres royaumes que nul homme n’a vus. Je me sens à bord, attiré dans l’eau, planer dans les nuages, descendre, descendre… Je pousse un cri rauque, un cri d’angoisse, et je m’agrippe au lit. J’avais fait un dangereux voyage, dégringolé à travers les airs comme un paquet. Quel sentiment de salut quand je heurtai de la main le dur grabat ! C’est comme cela quand on meurt, me dis-je à moi-même, tu vas mourir ! Je restai un petit moment à réfléchir à cette chose : j’allais mourir. Alors je m’assieds dans mon lit et je demande sévèrement : Qui a dit que j’allais mourir ? C’est moi qui ai trou-vé le mot, j’ai donc le droit absolu de décider ce qu’il doit signi-fier… J’entendis bien que je délirais, je l’entendis avant d’avoir fini de parler. Ma folie était un délire de faiblesse et d’épuisement, mais je n’avais pas perdu conscience. Et tout à coup, une idée me traversa le cerveau, l’idée que j’étais devenu

– 76 – fou. Saisi de terreur, je saute à bas du lit. Je chancelle vers la porte que j’essaie d’ouvrir, je me jette deux ou trois fois contre elle pour la faire sauter, je me cogne la tête au mur, je me la-mente à haute voix, me mords les doigts, pleure et jure…

Tout était tranquille, seule ma propre voix se répercutait aux murs. Je m’étais écroulé par terre, hors d’état de me déme-ner plus longtemps dans la cellule. Alors j’aperçois tout en haut, droit devant mes yeux, un carré grisâtre dans la paroi, une touche de blanc, un soupçon… c’était la clarté du jour ! Ah ! comme je respirai délicieusement ! Je me jetai à plat ventre par terre et pleurai de joie à cause de cette lueur bénie, de cette an-nonce de lumière, je sanglotai de reconnaissance, j’envoyai des baisers à la fenêtre, je me comportai comme un fou. En ce mo-ment aussi j’avais conscience de ce que je faisais. D’un seul coup, tout découragement avait disparu, tout désespoir et toute souffrance avaient cessé et, pour le moment, je n’avais pas un souhait inaccompli aussi loin que pût aller ma pensée. Je m’assis par terre, joignis les mains et attendis patiemment l’aurore.

Quelle nuit ç’avait été ! Mais que l’on n’ait pas entendu de bruit, cela me remplissait d’étonnement. Il est vrai que j’étais dans la section réservée, bien au-dessus de tous les prisonniers. Un ministre sans logis, si j’osais m’exprimer ainsi. Toujours d’excellente humeur, les yeux tournés vers le mur, vers la vitre de plus en plus claire, je m’amusais à jouer au ministre, je m’appelais Von Tangen et m’adressais la parole en style admi-nistratif. Je n’avais pas cessé de fantasier, j’étais seulement beaucoup moins nerveux. Si je n’avais pas commis la regrettable étourderie de laisser mon portefeuille à la maison ! N’aurai-je pas l’honneur de mettre Monsieur le Ministre au lit ? Et avec un sérieux suprême, et beaucoup de cérémonies, j’allai vers le gra-bat et me couchai.

Il faisait si clair maintenant que je pouvais à peu près aper-cevoir les contours de la cellule, et un peu plus tard, je pus voir

– 77 – l’énorme verrou de la porte. Cela me divertit. L’obscurité uni-forme, d’une si irritante épaisseur, d’une épaisseur telle qu’elle m’empêchait de me voir moi-même, l’obscurité était rompue. Mon sang se calma et bientôt je sentis mes yeux se fermer.

Je fus réveillé par quelques coups dans ma porte. En toute hâte, je sautai du lit et m’habillai vivement ; mes vêtements étaient encore trempés d’hier soir.

« Voulez-vous vous présenter à l’inspecteur de jour », dit l’agent.

Y avait-il donc encore des formalités à remplir ! pensai-je avec terreur.

J’entrai dans une grande pièce au-dessous, où étaient as-sises trente à quarante personnes, toutes sans domicile. Une à une, on les appelait dans l’ordre du registre, et à chacune on remettait un bon de vivres. L’inspecteur disait à chaque instant à l’agent à côté de lui :

« A-t-il eu son bon ? N’oubliez pas de leur donner des bons. Ils ont l’air d’avoir grand besoin d’un repas. »

Je regardais ces bons et je souhaitais d’en recevoir un.

« Andréas Tangen, journaliste ! »

Je m’avançai et m’inclinai.

« Dieu ! comment se fait-il que vous soyez ici ? »

J’expliquai toute l’affaire, racontai la même histoire que la veille, je mentis, les yeux ouverts et sans sourciller, je mentis avec sincérité : Vadrouillé un peu trop longtemps, hélas ! dans un café, perdu ma clef…

« Oui, dit-il en souriant, voilà ce que c’est ! Avez-vous bien dormi au moins ?

— Comme un ministre ! répondis-je. Comme un ministre !

– 78 –

— J’en suis ravi ! dit-il en se levant. Bonjour ! »

Et je m’en allai.

« Un bon, un bon pour moi aussi ! Je n’ai pas mangé de-puis trois longs jours et trois longues nuits. Un pain ! » Mais personne ne m’offrit de bon et je n’osai pas en réclamer un. Cela aurait instantanément éveillé la méfiance. On aurait commencé à fouiller dans mes affaires privées et on aurait découvert qui j’étais réellement ; on m’aurait arrêté pour fausses allégations. La tête levée, avec l’attitude d’un millionnaire et les mains agrippées aux revers de ma jaquette, je sortis du dépôt.

Le soleil brillait, déjà chaud ; il était dix heures et le trafic battait son plein sur le marché Young. Où diriger mes pas ? Je passe la main sur ma poche et tâte mon manuscrit. Quand il se-rait onze heures j’essaierais de trouver le rédacteur en chef. Je reste un moment appuyé à la balustrade et observe la vie en dessous de moi. Cependant une buée commençait à se dégager de mes vêtements. La faim reparut, me rongeant la poitrine, me secouant, me donnant des élancements, de fines petites piqûres qui me faisaient souffrir. N’avais-je pas vraiment un ami, pas une connaissance à qui m’adresser ? Je cherche dans ma mé-moire afin de trouver un homme bon pour dix öre, et je ne le trouve pas. C’était pourtant une journée splendide ; il y avait beaucoup de soleil et beaucoup de lumière autour de moi ; le ciel déferlait comme une mer fine sur les montagnes de Lier…

Sans le savoir, j’avais pris le chemin du logis.

J’avais terriblement faim ; je ramassai par terre un copeau et le mâchai. Cela me réussit. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ! La porte était ouverte, le palefrenier me dit bonjour comme d’habitude.

« Fameux temps ! fit-il.

— Oui », répondis-je.

– 79 –

Ce fut tout ce que je trouvai à dire. Allais-je le prier de me prêter une couronne ? Il le ferait certainement très volontiers, s’il le pouvait. D’ailleurs, une fois, j’avais écrit une lettre pour lui.

Il restait là à ruminer une chose qu’il voulait dire.

« Fameux temps, oui ! Hem ! J’ai ma logeuse à payer au-jourd’hui. Est-ce que vous ne pourriez pas être assez aimable pour me prêter cinq couronnes ? Seulement quelques jours. Vous m’avez déjà rendu un service dans le temps, vous.

— Non, impossible, vraiment, Jens Olai, répondis-je. Pas maintenant. Peut-être plus tard, peut-être cet après-midi. »

Et je montai en chancelant l’escalier de ma chambre. Là, je me jetai sur mon lit et me mis à rire. N’était-ce pas une veine de cochon qu’il m’ait coupé l’herbe sous le pied ! Mon honneur était sauf. Cinq couronnes… Que le Bon Dieu t’assiste, mon ami ! Tu aurais aussi bien pu me demander cinq actions du res-taurant populaire ou une villa à Aker.

Et la pensée de ces cinq couronnes me fit rire de plus en plus fort. N’étais-je pas un sacré bougre, hein ? Cinq cou-ronnes ! Ah ! il tombait bien ! Ma gaieté croissait et je m’y aban-donnai : pouah ! quelle odeur de cuisine il y a ici ! L’odeur toute fraîche de la côtelette du déjeuner, pouah ! Et j’ouvre la fenêtre pour aérer et chasser cette répugnante odeur. Garçon, un demi-bifteck ! Tourné vers la table, cette table infirme qu’il me fallait soutenir avec les genoux pour écrire, je m’inclinai profondé-ment et demandai : Permettez une question, voulez-vous boire un verre de vin ? Non ? Je suis Tangen, le ministre Tangen. Malheureusement, j’ai fait la noce un peu trop tard… La clef de la porte cochère…

Et ma pensée débridée s’échappa de nouveau dans des voies aventureuses. J’avais constamment conscience de l’incohérence de mes paroles et je ne prononçais pas un mot

– 80 – sans l’entendre et le comprendre. Je me dis à moi-même : voilà que tu recommences à divaguer ! Et pourtant je ne pouvais m’en empêcher. C’était comme d’être couché sans dormir et de parler en rêve. Ma tête était légère, sans douleur, tout à fait dégagée, et mon âme était sans nuage. Je m’en allais à la dérive, sans oppo-ser aucune résistance.

« Entrez ! Mais si, entrez donc ! Vous voyez, tout est en ru-bis. Ylajali, Ylajali ! Le divan de soie rouge, mousseuse ! Comme elle respire tumultueusement ! Un baiser, mon aimée, encore, encore ! Tes bras sont comme l’ambre, tes lèvres sont en feu… Garçon, j’ai demandé un bifteck… »

Le soleil entrait par ma fenêtre, en dessous j’entendais les chevaux mâcher leur avoine. Je mâchonnais mon copeau, de joyeuse humeur, l’âme gaie comme un enfant. À chaque instant, je tâtais mon manuscrit ; je n’y pensais même pas, mais mon instinct me disait qu’il existait, mon sang me le rappelait. Et je le tirai de ma poche.

Il était mouillé ; je le dépliai et l’étalai au soleil. Puis je me mis à faire les cent pas dans ma chambre. Comme l’aspect en était déprimant ; tout autour, sur le plancher, de petites ro-gnures de fer-blanc, mais pas une chaise où s’asseoir, pas même un clou dans les murailles nues. Rien qui n’eût été porté chez Ma tante et dévoré. Quelques feuilles de papier sur la table, couvertes d’une épaisse poussière, constituaient tout mon bien. La vieille couverture verte sur le lit, c’était Hans Pauli qui me l’avait prêtée quelques mois plus tôt… Hans Pauli ! Je fais cla-quer mes doigts. Hans Pauli Pettersen me viendra en aide ! Et j’essaie de me rappeler son adresse. Comment donc avais-je pu oublier Hans Pauli ! Il serait certainement très froissé que je ne me sois pas tout de suite adressé à lui. Vivement, je mets mon chapeau, ramasse mon manuscrit et descends l’escalier en toute hâte.

 

– 81 –

« Écoute, Jens Olai, criai-je dans l’écurie, je crois que je pourrai très certainement faire quelque chose pour toi cet après-midi ! »

Arrivé au dépôt, je vois qu’il est plus d’onze heures et je me décide à passer tout de suite à la rédaction. Devant la porte du bureau, je m’arrêtai pour vérifier si mes papiers étaient rangés dans l’ordre de pagination ; je les lissai avec soin, les remis dans ma poche et frappai. J’entendais battre mon cœur lorsque j’entrai.

« Ciseaux » est à son poste comme d’habitude. Je demande timidement si le rédacteur en chef est là. Pas de réponse. L’homme est armé de grands ciseaux et sonde les petites nou-velles dans les journaux de province.

Je répète ma question et avance dans la pièce.

« Le rédacteur en chef n’est pas arrivé, dit enfin « Ci-seaux » sans lever les yeux.

— Quand viendra-t-il ?

— Pouvait pas le dire, pouvait absolument pas le dire.

— Jusqu’à quelle heure le bureau restait-il ouvert ? »

Cette question ne reçut pas de réponse et force me fut de me retirer. Durant tout ce temps « Ciseaux » n’avait pas jeté un regard sur moi. Il avait entendu ma voix et c’est à cela qu’il m’avait reconnu. Comme tu es mal vu ici, pensais-je, on ne daigne pas même te répondre. Serait-ce un ordre du rédacteur en chef ! Il faut dire qu’aussitôt après la réception de mon fa-meux feuilleton à dix couronnes, je l’avais inondé de mes tra-vaux, j’avais presque chaque jour forcé sa porte, apportant des choses inutilisables qu’il avait dû lire de bout en bout, avant de me les rendre. Il voulait peut-être en finir, prendre des me-sures… Je me mis en route pour le faubourg de Homansbyen.

– 82 –

Hans Pauli Pettersen était un étudiant de la campagne. Il habitait une mansarde dans une maison de quatre étages ; ainsi Hans Pauli Pettersen était pauvre. Mais s’il avait une couronne, il ne me la refuserait pas. Il me la donnerait, c’était aussi sûr que si je l’avais dans la main. Et tout le long du chemin je me faisais une joie de cette couronne et je me sentais sûr de l’avoir.

Quand j’arrivai à la porte cochère, elle était fermée et je dus sonner.

« Je désire parler à M. Pettersen, l’étudiant, dis-je en fai-sant mine d’entrer ; je connais sa chambre.

— M. Pettersen, l’étudiant ? » répète la bonne. Était-ce lui qui demeurait dans la mansarde ? Il avait déménagé. Elle ne sa-vait pas où, mais il avait prié qu’on fasse suivre ses lettres chez Hermansen, rue de la Douane, et la bonne donna le numéro.

Plein de foi et d’espoir, je vais tout là-bas rue de la Douane pour m’enquérir de l’adresse de Hans Pauli. C’était ma dernière ressource et il fallait en profiter. En route, je passai devant une maison nouvellement construite ; sur le trottoir, deux menui-siers étaient occupés à raboter. Je pris sur le tas deux copeaux luisants, mis l’un dans ma bouche et gardai l’autre dans ma poche pour plus tard. Et je continuai ma route. Je gémissais de faim. Dans une boulangerie, j’avais vu en montre un pain de dix öre extraordinairement gros, le plus gros pain qu’on pût avoir pour ce prix…

« Je viens pour demander l’adresse de M. Pettersen l’étudiant.

— Rue Bernt-Anker, numéro 10, mansarde… Est-ce que j’y allais ? En ce cas, j’aurais peut-être l’amabilité de prendre quelques lettres qui étaient arrivées. »

Je remonte en ville, par le même chemin que j’avais suivi en venant, et je repasse devant les menuisiers. Maintenant, ils étaient assis avec leurs gamelles entre les genoux et mangeaient

– 83 – leur bon déjeuner chaud du restaurant populaire. Je repasse de-vant la boulangerie où le pain est toujours à sa place, et j’atteins enfin la rue Bernt-Anker, demi-mort d’inanition. La porte est ouverte et je me mets en devoir de gravir tous les rudes escaliers jusqu’à la mansarde. Je tire les lettres de ma poche pour mettre Hans Pauli de bonne humeur tout de suite en entrant. Il ne me refuserait certainement pas ce coup de main, quand je lui expli-querais les circonstances, sûrement non, Hans Pauli avait un grand cœur, je l’avais toujours dit…

Sur la porte, je trouvai sa carte : « H. P. Pettersen, étudiant en théologie… Parti dans sa famille. »

Je m’assis sur place, je m’assis à même le plancher, dans une sourde lassitude, frappé d’engourdissement. Je répète plu-sieurs fois machinalement : « Parti dans sa famille ! Parti dans sa famille ! » Puis je reste silencieux ! Il n’y avait pas une larme dans mes yeux, je n’avais pas une pensée, pas un sentiment. Les yeux dilatés, je restai là, fixant les lettres, sans rien entre-prendre.

Dix minutes passèrent, peut-être vingt, peut-être plus, j’étais toujours assis à la même place, sans bouger un doigt. Ce morne assoupissement ressemblait presque à un somme.

Puis j’entends venir quelqu’un dans l’escalier, je me lève et dis :

« C’était M. Pettersen, l’étudiant… j’ai deux lettres pour lui.

— Il est parti dans sa famille, répond la femme. Mais il re-viendra après les vacances. Je pourrai prendre les lettres, si vous voulez.

— Oui, merci, c’est très bien, dis-je, comme cela il les trou-vera en rentrant. Elles contiennent peut-être des choses impor-tantes. Bonjour. »

 

– 84 –

Une fois sorti, je m’arrêtai et, en pleine rue, je dis à haute voix en serrant les poings : « Je vais te dire une chose, mon cher Bon Dieu : tu n’es qu’un drôle ! » Et furieux, les dents serrées, je secoue la tête vers les nuages : « Le diable m’emporte, tu n’es qu’un drôle ! »

Je fis quelques pas et m’arrêtai de nouveau. Subitement je change d’attitude, je joins les mains, je penche la tête de côté, et d’une voix douce et onctueuse, je demande : « Mais aussi t’es-tu adressé à lui, mon enfant ? »

L’intonation n’était pas juste.

Avec un grand L, dis-je, avec un L, grand comme une ca-thédrale ! Autant ! « Mais aussi, L’as-tu invoqué, mon enfant ? » Et je baisse la tête et prends une voix affligée pour répondre : « Non. »

Cette fois encore l’intonation n’était pas juste.

Tu ne peux donc pas faire l’hypocrite, fou que tu es. Il faut dire : « Oui, j’ai invoqué mon Dieu et mon Père ! » Et il faut donner à tes paroles la mélodie la plus pitoyable que tu aies ja-mais entendue. Allons, autant ! Oui, c’est mieux. Mais il faut soupirer, soupirer comme un cheval qui a des tranchées. Comme ça !

Je me fais la leçon tout en marchant, je frappe du pied d’impatience quand ce n’est pas réussi et je me traite de tête de bûche au grand étonnement des passants qui se retournent pour me considérer.

Je mâchais mon copeau sans interruption et marchais en chancelant par les rues, aussi vite que je pouvais. Sans m’en être rendu compte, je me trouvais tout là-bas, place du Chemin-de-Fer. L’horloge de Notre-Sauveur marquait une heure et demie. Je m’arrêtai un instant et me mis à réfléchir. Une sueur de lassi-tude perlait sur mon visage et me coulait dans les yeux. « Viens faire un tour sur le quai ! » me dis-je à moi-même. « Bien en-

– 85 – tendu, si tu as le temps ! » Et je me fis la révérence et descendis sur le quai du Chemin-de-Fer.

Les navires étaient là, la mer ondulait sous le soleil. Partout le mouvement et l’activité, le mugissement des sirènes, des por-tefaix avec des caisses sur les épaules, les chants joyeux des ha-leurs de péniches. Près de moi est assise une marchande de gâ-teaux, son nez brun penché sur sa marchandise ; sa petite table devant elle est follement chargée de friandises et je me détourne avec répugnance. Elle emplit tout le quai d’une odeur de man-ger ; pouah ! ouvrez les fenêtres ! Je m’adresse à un monsieur qui est assis à côté de moi et je lui représente de la manière la plus pressante cet abus ; marchandes de gâteaux par-ci, mar-chandes de gâteaux par-là… Non ? Pourtant, il conviendrait bien que… Mais le brave homme, saisi de soupçon, ne me laissa même pas finir mon discours ; il se leva et s’en alla. Je me levai de même et le suivis, fermement résolu à convaincre l’homme de son erreur.

« Même au point de vue de l’hygiène, dis-je en lui mettant la main sur l’épaule…

— Excusez, je suis étranger et je ne connais rien aux règle-ments d’hygiène, dit-il en me fixant avec terreur.

— Ah ! bien, ça changeait la thèse s’il était étranger… Ne pourrais-je pas lui rendre un service ? Lui faire visiter la ville ? Car ce me serait un plaisir et cela ne lui coûterait rien… »

Mais l’homme voulait à toute force se débarrasser de moi et il traversa la rue à grandes enjambées pour gagner l’autre trot-toir.

Je revins à mon banc et m’assis. J’étais très agité et le grand orgue de Barbarie qui s’était mis à jouer un peu plus loin aggrava encore mon agitation. Une musique rigide, métallique, un fragment de Weber sur lequel une petite fille chantait une complainte mélancolique. Cet orgue avait des tons de flûte, im-

– 86 – prégnés de souffrance, qui s’infiltraient dans mon sang. Mes nerfs se mirent à vibrer comme s’ils résonnaient à l’unisson et un instant après, je tombai à la renverse sur le banc, gémissant et fredonnant l’air de Weber. Que n’inventeraient vos sensations quand on a faim ! Je me sens absorbé par cette musique, dis-sous, devenu musique, je ruisselle et je me sens très distincte-ment ruisseler, planant très haut au-dessus des montagnes, dansant dans des zones lumineuses.

« Un öre ! dit la petite fille en tendant sa sébile de fer-blanc, un petit öre !

— Oui », répondis-je inconsciemment, en me levant d’un bond et fouillant dans mes poches. Mais l’enfant croit que je veux tout simplement lui faire une blague et elle s’éloigne aussi-tôt sans mot dire. Cette résignation muette était trop pour moi ; si elle m’avait injurié, cela eût mieux fait mon compte ; la dou-leur me poignit et je rappelai la fillette. « Je ne possède pas un öre, lui dis-je, mais je me souviendrai de toi plus tard, peut-être demain. Comment t’appelles-tu ? Ah ! c’est un beau nom, je ne l’oublierai pas. Alors à demain… »

Mais, quoiqu’elle ne dît pas une parole, je compris bien qu’elle ne me croyait pas et je pleurai de désespoir parce que cette gamine des rues ne voulait pas me croire. Encore une fois je la rappelai, j’enlevai vivement ma jaquette pour lui donner mon gilet. « Je vais t’indemniser, lui dis-je, attends un mo-ment… »

Mais je n’avais pas de gilet.

Comment pouvais-je aussi le chercher ! Il y avait des se-maines qu’il n’était plus en ma possession. Qu’est-ce qui me prenait donc ? La fillette, étonnée, n’attendit pas davantage et se retira en hâte. Et force me fut de la laisser aller. Les gens se ras-semblaient autour de moi et riaient tout haut, un agent fendit la foule, s’approcha de moi et voulut savoir ce qui se passait.

– 87 –

« Rien du tout, répondis-je, absolument rien ! Je voulais tout simplement donner mon gilet à cette petite fille là-bas… pour son père… Vous n’avez pas besoin de rire de ça. Je n’avais qu’à rentrer chez moi en mettre un autre.

— Pas de singeries dans la rue ! dit l’agent. Allons, oust ! » Et il me poussa par les épaules. « Est-ce que ces papiers sont à vous ? me cria-t-il.

— Ah ! sacrebleu, oui, mon article pour le journal, des tas d’écrits très importants ! Comment pouvais-je être si impru-dent… »

Je prends possession de mon manuscrit, m’assure que les feuillets sont en ordre et je vais au bureau de rédaction sans m’arrêter un instant ni regarder autour de moi. Il était quatre heures à l’horloge de Notre-Sauveur.

Le bureau est fermé. Je me glisse sans bruit au bas des es-caliers, craintif comme un voleur, et je m’arrête, indécis, après avoir franchi la porte. Qu’allais-je faire maintenant ? Je m’appuie au mur, les yeux fixés sur le pavé, et je réfléchis. Une épingle brille par terre à mes pieds, je me baisse et la ramasse. Si je décousais les boutons de ma jaquette, que m’en donnerait-on ? Cela ne me servirait peut-être à rien. Des boutons n’étaient après tout que des boutons, mais je les pris et les examinai sous toutes les faces et je les trouvai autant dire neufs. C’était tout de même une heureuse idée, je pouvais les couper avec ma moitié de canif et les porter chez « Ma tante ». L’espoir de pouvoir vendre ces cinq boutons me rendit aussitôt courage et je dis : « Tu vois bien, tout s’arrange ! » Ma joie prit le dessus et je me mis aussitôt à découdre les boutons, un à un. Cependant je dia-loguais en silence comme suit :

Oui, vous voyez, on se trouve un peu démuni, un embarras momentané… Usés, dites-vous ? Ne vous y trompez pas. S’il est quelqu’un qui use ses boutons moins que moi, je voudrais bien le voir. Je dois vous dire que je porte toujours ma jaquette dé-

– 88 – boutonnée ; c’est devenu une habitude chez moi, une particula-rité… Non, non, du moment que vous ne voulez pas, ça va bien. Mais il me faut dix öre pour ces boutons, au moins… Mais, Grand Dieu, qui dit que vous devez le faire ? Tenez votre bec et fichez-moi la paix… Mais oui, vous pouvez aller chercher la po-lice. J’attendrai ici pendant que vous chercherez un agent. Et je ne vous volerai rien… Très bien, bonjour, bonjour, bonjour ! Je m’appelle Tangen, j’ai vadrouillé un peu trop tard…

Quelqu’un descend l’escalier. Instantanément je reviens à la réalité, je reconnais « Ciseaux » et fourre vivement les bou-tons dans ma poche. Il veut passer tout droit, sans même ré-pondre à mon salut, tant il est tout à coup absorbé dans la con-templation de ses ongles. Je l’arrête et demande si le rédacteur en chef est là.

« Il n’est pas là.

— Vous mentez ! » dis-je, et, avec une effronterie qui m’étonna moi-même, je continuai : « Il faut que je lui parle, c’est une affaire urgente. Je puis lui communiquer un rensei-gnement, de la Présidence du Conseil.

— Ne pouvez-vous me le dire à moi, en ce cas ?

— À vous ? » dis-je et je le toisai du regard un instant.

Cela réussit. Aussitôt il remonta avec moi et ouvrit la porte. Je me sentais le cœur dans la gorge. Je serrai violemment les dents pour me donner du courage, frappai et entrai dans le bu-reau personnel du rédacteur en chef.

« Bonjour ! Ah ! c’est vous ? dit-il avec affabilité. Asseyez-vous. »

S’il m’avait sur-le-champ montré la porte, cela m’eût été plus agréable. Je me sentais près de pleurer et je dis :

« Je vous prie de m’excuser…

– 89 –

— Asseyez-vous », répéta-t-il.

Je m’assis et j’expliquai que j’avais un nouvel article que je tenais beaucoup à faire passer dans son journal. Je m’étais don-né tant de peine, et il m’avait coûté de tels efforts.

« Je le lirai, dit-il en le prenant. Sans doute tout ce que vous écrivez vous coûte des efforts, mais vous êtes beaucoup trop violent. Si vous pouviez être un peu plus circonspect ! Il y a toujours trop de fièvre. Toutefois je le lirai. »

Et il se retourna vers la table.

Je restais le bec dans l’eau. Oserais-je lui demander une couronne ? Lui expliquer pourquoi il y avait toujours de la fièvre ? Très certainement il me viendrait en aide ; ce n’était pas la première fois.

Je me levai. Hem ! Mais la dernière fois que je l’avais vu, il s’était plaint d’embarras d’argent, il avait même envoyé le gar-çon de recette encaisser quelques notes afin de rassembler une petite somme pour moi. Le cas serait peut-être le même au-jourd’hui. Non, cela ne serait pas. Ne voyais-je pas qu’il était en train de travailler ?

« Aviez-vous autre chose à me dire ? demanda-t-il.

— Non, dis-je en affermissant ma voix. Quand pourrai-je revenir m’informer ?

— Oh ! n’importe quand, en passant, répondit-il, dans deux jours, par exemple. »

Je ne pus exprimer la demande que j’avais sur les lèvres. L’amabilité de cet homme envers moi me paraissait sans bornes ; à moi de montrer que j’en faisais cas. Plutôt mourir de faim. Et je m’en allai.

Même une fois dehors, quand je sentis de nouveau les at-taques de la faim, je n’eus aucun regret d’avoir quitté le bureau

– 90 – sans demander cette couronne. Je tirai de ma poche le second copeau et le mis dans ma bouche. De nouveau je fus soulagé. Pourquoi n’avais-je pas fait cela plus tôt ? « Tu devrais avoir honte ! dis-je à haute voix. As-tu vraiment pu avoir l’idée de demander à cet homme une couronne et de le mettre dans l’embarras encore une fois ? » Et je fus extrêmement dur avec moi-même et me reprochai l’idée effrontée qui m’était venue. « Parbleu ! c’est bien ce que je connais de plus ignoble ! dis-je ; assaillir un homme et lui arracher presque les yeux, tout sim-plement parce que toi, misérable chien, tu as besoin d’une cou-ronne ! Allons, marche ! Plus vite ! Plus vite ! fainéant ! Je vais t’apprendre, moi ! »

Je me mis à courir pour me punir, parcourant au galop une rue après l’autre, m’excitant avec des exclamations rageuses, m’interpellant furieusement en silence quand je voulais m’arrêter. Entre-temps j’avais atteint le haut de la rue des Saules. Je m’arrêtai enfin, tout prêt à pleurer de rage de ne plus pouvoir courir : je tremblais de tout mon corps et je me laissai tomber sur un perron. Halte ! dis-je. Et pour me bien torturer je me relevai et me forçai à rester debout et je ris de moi-même et me délectai de mon propre épuisement. Enfin après quelques bonnes minutes je m’accordai, d’un mouvement de tête, la per-mission de m’asseoir ; toutefois je choisis la place la plus in-commode sur le perron.

Grand Dieu, que c’était bon de se reposer ! J’essuyai la sueur de mon visage et j’aspirai l’air frais à grands traits. Comme j’avais couru ! Mais je ne le regrettais pas, je l’avais bien mérité. Pourquoi diable aussi avais-je voulu demander cette couronne ? Maintenant je voyais les suites ! Et je recommençai à me parler doucement, à me faire des remontrances comme aurait pu le faire une mère. Je devenais de plus en plus émou-vant, et dans ma fatigue et mon épuisement je me mis à pleurer. Un chagrin silencieux et profond, un sanglot intérieur sans une larme.

– 91 –

Je restai à la même place un quart d’heure ou davantage. Les gens allaient et venaient sans que personne me dérangeât. Des petits enfants jouaient çà et là autour de moi, un petit oi-seau chantait dans un arbre de l’autre côté de la rue.

Un agent de police vint à moi et dit :

« Pourquoi êtes-vous assis là ?

— Pourquoi je suis assis là ? demandai-je. Pour mon plai-sir.

— Voilà une demi-heure que je vous observe, dit-il. Ça fait une demi-heure que vous êtes assis là.

— Environ, répondis-je. Avez-vous autre chose à me dire ? »

Je me levai, furieux, et m’en allai.

Arrivé au Marché, je m’arrêtai et regardai le pavé. Pour mon plaisir ! Était-ce là une réponse ? Par fatigue, voilà ce que tu devais dire, en prenant une voix larmoyante… Tu n’es qu’un veau, tu n’apprendras jamais à faire l’hypocrite !… Par inani-tion ! Et tu aurais dû soupirer comme un cheval !

Arrivé au poste d’incendie je m’arrêtai de nouveau, frappé d’une nouvelle inspiration. Je fis claquer mes doigts, avec un éclat de rire qui étonna les passants, et je dis : Maintenant, il faut que tu ailles chez le pasteur Levison. Morbleu ! oui, tu iras. Rien que pour essayer. Qu’est-ce que ça te coûte ? Et puis il fait si beau temps.

J’entrai à la librairie Pascha, trouvai dans l’annuaire l’adresse du pasteur Levison et m’y rendis. Cette fois, me dis-je, c’est sérieux ! Ne fais pas de bêtises ! Ta Conscience, dis-tu ? Pas d’enfantillages ; tu es trop pauvre pour entretenir une cons-cience. Tu as faim, n’est-ce pas, tu viens pour une affaire impor-tante ; au plus pressé, d’abord. Mais il faut pencher la tête sur l’épaule et donner le ton à tes paroles, y mettre la mélodie. Tu

– 92 – ne veux pas ? Alors je t’abandonne, pas un pas de plus, tiens-toi-le pour dit. Bon : tu es dans un état très inquiétant, tu es en butte aux puissances des ténèbres, la nuit, tu soutiens une lutte affreuse contre d’énormes monstres silencieux que c’en est une horreur ! Tu as faim et soif de lait et de vin, mais tu n’en as pas. Voilà où tu en es arrivé. Tu n’as même plus, autant dire, de cra-chat dans la lampe. Mais tu crois à la Grâce Divine, Dieu merci, tu n’as pas encore perdu la foi ! Alors, tu joins les mains et tu prends un air de possédé, tellement tu crois à la Grâce Divine. Pour ce qui est de Mammon, tu hais Mammon sous toutes ses formes. Un livre de psaumes, c’est une autre affaire, un livre de psaumes, comme souvenir, un petit souvenir d’une couple de couronnes… À la porte du pasteur je m’arrêtai et lus : « Bureau ouvert de midi à quatre heures. »

Et puis, pas d’enfantillages ! me dis-je ; maintenant, ça de-vient sérieux ! Allons, penche la tête, encore un peu… Et je son-nai à son domicile particulier.

« Je voudrais voir le pasteur », dis-je à la bonne.

Mais il me fut impossible de glisser le nom de Dieu dans ma phrase.

« Il est sorti », répondit-elle.

Sorti ! Sorti ! Cela bouleversait tout mon plan, cela déran-geait complètement tout ce que j’avais pensé dire. Alors à quoi me servait cette longue course ? J’étais bien avancé !

« Était-ce quelque chose de particulier ? demanda la bonne.

— Pas le moins du monde ! répondis-je, pas le moins du monde ! Mais il faisait un temps délicieux et j’ai voulu venir le saluer. »

Nous restions là tous deux, face à face. Avec intention, je bombai la poitrine pour attirer son attention sur l’épaule qui

– 93 – fermait ma jaquette ; des yeux je la priai de voir pourquoi j’étais venu ; mais la pauvre ne comprit rien.

« Oui, un temps délicieux. Madame non plus n’était pas à la maison ?

— Si, mais elle avait des rhumatismes, elle restait étendue sur un canapé sans pouvoir bouger… Je voulais peut-être lui remettre un message, ou quelque chose ?

— Non, pas du tout. De temps à autre, comme cela, je fai-sais une promenade, pour prendre un peu d’exercice. C’était si bon après le déjeuner. »

Je me remis en route. À quoi cela menait-il de prolonger cette conversation ? Au surplus, je commençais à éprouver un vertige. Il n’y avait pas à s’y tromper, j’étais sur le point de m’effondrer pour tout de bon. « Bureau ouvert de midi à quatre heures. » J’avais frappé une heure trop tard. Le moment de la Grâce était passé !

Place du Grand-Marché, je m’assis sur un des bancs près de l’église. Grand Dieu ! comme l’avenir commençait à me pa-raître sombre. Je ne pleurais pas, j’étais trop fatigué pour cela. Au comble de la torture, je restais là sans rien entreprendre, immobile et affamé. Ma poitrine surtout était en feu, j’y ressen-tais une cuisson tout particulièrement pénible. Mâcher des co-peaux ne servirait plus à rien ; mes mâchoires étaient lasses de ce travail stérile et je les laissai en repos. Je me rendis à merci. Au surplus, un bout d’écorce d’orange déjà brunie que j’avais trouvé par terre et m’étais aussitôt mis à ronger m’avait donné la nausée. J’étais malade. Les veines de mes poignets étaient gonflées et bleues.

Mais aussi pourquoi avais-je perdu tant de temps, à vrai dire ? Couru toute la journée de-ci de-là après une couronne qui pût entretenir la vie en moi quelques heures de plus ? Au fond

 

– 94 – n’était-il pas indifférent que l’inévitable arrivât un jour plus tôt ou un jour plus tard ?

Pour me conduire en homme sensé, j’aurais dû rentrer chez moi depuis longtemps et me coucher, me rendre. Pour le mo-ment ma pensée était lucide. J’allais mourir ; c’était l’automne et tout était en léthargie. J’avais essayé de tous les moyens, em-ployé toutes les ressources que je connaissais. Sentimentale-ment je caressais cette pensée et chaque fois que revenait l’espoir d’un salut possible, je m’en détournais en disant : Fou que tu es ! Tu as déjà commencé à mourir ! Il fallait écrire quelques lettres, mettre tout en ordre, et me tenir prêt. Je me laverais avec soin et ferais joliment mon lit ; je poserais ma tête sur quelques feuilles de papier blanc… ce qui me restait de plus propre… La couverture verte, je pourrais.

La couverture verte ! D’un coup je fus complètement réveil-lé, le sang me monta à la tête et j’eus un fort battement de cœur. Je me lève du banc et me mets à marcher ; de nouveau la vie s’agite par tout mon être et coup sur coup je répète ces paroles sans suite : La couverture verte ! La couverture verte ! Je marche de plus en plus vite comme s’il s’agissait de rattraper quelque chose et, après un court moment, je me retrouve chez moi, dans mon atelier de ferblantier.

Sans m’arrêter un instant et sans réfléchir dans ma résolu-tion, je vais droit à mon lit et me mets à rouler la couverture de Hans Pauli. Ce serait bien étonnant si mon heureuse inspiration ne pouvait me sauver ! De sots scrupules surgissaient en moi, mais je m’élevai infiniment au-dessus d’eux. À tout cela je disais adieu ! Je n’étais pas un saint, un vertueux idiot, j’avais toute ma raison…

Je pris la couverture sous mon bras et descendis rue Ste-ner, n° 5.

Je frappai et entrai, pour la première fois, dans la grande salle inconnue. La sonnette de la porte tinta au-dessus de ma

– 95 – tête toute une série de coups incohérents. Un homme arrive d’une pièce contiguë, tout en mâchant, la bouche pleine de manger, et se poste devant le comptoir.

« Oh ! prêtez-moi une demi-couronne sur mes lunettes ? dis-je ; je les dégagerai dans quelques jours, sûrement.

— Hein ? Mais ce sont des lunettes d’acier ?

— Oui.

— Non, je ne peux pas.

— Non, sans doute, vous ne pouvez pas. Au fond ce n’était qu’une plaisanterie, du reste. Mais j’ai une couverture dont je n’ai effectivement pas l’emploi d’ici longtemps et l’idée m’est venue que vous pourriez m’en défaire.

— J’ai malheureusement tout un stock de couvertures », répondit-il ; et quand je l’eus déroulée, il jeta dessus un seul coup d’œil et s’écria :

« Non, excusez, de ça non plus, je n’ai pas l’emploi !

— J’ai voulu vous montrer le plus mauvais côté d’abord, dis-je ; l’autre est bien meilleur.

— Oh ! ça ne fait rien, je n’en veux pas et vous n’en trouve-rez pas dix öre. Nulle part !

— Non, il est clair qu’elle n’a pas de valeur, dis-je ; mais je pensais que cela pouvait faire un lit avec une autre vieille cou-verture, à la criée.

— Non, c’est inutile.

— Vingt-cinq öre, dis-je.

— Non, je n’en veux pour rien au monde, mon brave, je ne veux pas de ça dans ma maison. »

– 96 –

Je repris ma couverture sous mon bras et rentrai chez moi.

Vis-à-vis de moi-même, je fis comme si de rien n’était ; j’étendis de nouveau la couverture sur le lit, la lissai bien comme j’en avais l’habitude et j’essayai de faire disparaître toute trace de ma dernière action. C’était impossible : je n’avais pas eu toute ma raison au moment où j’avais pris la résolution de commettre cette canaillerie ; plus j’y pensais, plus cela me pa-raissait improbable. Cela devait être un accès de faiblesse, une sorte de relâchement dans les ressorts de mon être intime qui m’avait trouvé dépourvu. Du reste je n’étais pas tombé dans ce piège : j’avais eu le pressentiment que je m’engageais dans une mauvaise voie et j’avais positivement essayé d’abord de mettre en gage mes lunettes. Et je me réjouis grandement de n’avoir pas eu l’occasion d’accomplir cette faute qui aurait souillé les dernières heures de mon existence.

Et une fois de plus je retournai en ville.

Je m’assis de nouveau sur un banc près de l’église de Notre-Sauveur, m’assoupis, le menton sur la poitrine, las après cette dernière surexcitation, malade et engourdi de faim. Et le temps passait.

Je pouvais bien rester encore là une bonne heure. Il faisait plus clair dehors que chez moi ; du reste il me semblait que le travail de ma poitrine était loin d’être aussi pénible en plein air ; et puis, je rentrerais toujours assez tôt.

Je somnolais et réfléchissais, et je souffrais bien cruelle-ment. J’avais trouvé un petit caillou que j’avais nettoyé et mis dans ma bouche pour avoir quelque chose à mâchonner. À part cela je ne faisais pas un mouvement et ne remuai même pas les yeux. Les gens allaient et venaient, le bruit des voitures, des sa-bots de chevaux et des conversations emplissait l’air.

Je pourrais toujours essayer d’engager les boutons. Natu-rellement cela ne servirait à rien et en outre j’étais passablement

– 97 – malade. Mais, en y réfléchissant, pour rentrer chez moi j’allai juste dans la direction de « Ma tante » – « Ma tante » propre-ment dite.

À la fin je me levai et me traînai lentement, à petits pas, le long des rues. Une brûlure commençait à se faire sentir au-dessus de mes sourcils, la fièvre montait et je me dépêchai de toutes mes forces. Je repassai devant la boulangerie où était le pain. Non, nous ne nous arrêterons pas ici, dis-je avec une réso-lution feinte. Mais si j’entrais demander une bouchée de pain ? C’était une idée fugitive, une lueur. Fi ! dis-je à mi-voix en se-couant la tête. Et je repartis, plein d’ironie pour moi-même. Je savais fort bien qu’il était inutile d’entrer dans cette boutique avec des prières.

Dans le passage des Cordiers un couple d’amoureux chu-chotaient sous une porte cochère ; un peu plus loin une fille passait la tête à la fenêtre. Je marchais si doucement et avec une telle circonspection que j’avais l’air d’avoir des idées de derrière la tête… et la fille sortit dans la rue.

« Eh bien, comment ça va-t-il, mon vieux ? Quoi ? tu es malade ? Dieu me pardonne, quelle figure ! » Et la fille se retira en toute hâte.

Je m’arrêtai sur-le-champ. Qu’y-avait-il dans ma figure ? Avais-je réellement commencé de mourir ? Je me tâtai les joues avec la main ; maigre, naturellement j’étais maigre ; mes joues étaient comme deux sébiles avec le fond en dedans. Grand Dieu ! Et je me remis en marche, à petits pas.

De nouveau je m’arrêtai. Je devais être inconcevablement maigre. Et les yeux étaient en train de rentrer dans la tête. De quoi avais-je l’air ? C’était le diable aussi d’être forcé de se lais-ser défigurer vivant, uniquement par la faim ! Je sentis la colère me prendre encore une fois, la dernière flambée, le dernier spasme. Dieu me garde, quelle figure, hein ! J’étais doué d’une tête qui n’avait pas sa pareille dans tout le pays, d’une paire de

– 98 – poings qui, Dieu me pardonne, pouvaient moudre et pulvériser un débardeur et avec cela, en pleine ville de Christiana, je jeû-nais à en perdre figure humaine ! Est-ce que cela avait un sens, est-ce que c’était selon l’ordre et la mesure ? J’avais tiré sur le collier, je m’étais échiné jour et nuit, comme une haridelle à traîner un pasteur, j’avais étudié à m’en faire sortir les yeux du crâne, j’avais jeûné à m’en faire sortir la raison du cerveau. Que diable avais-je en retour ? Même les filles des rues priaient Dieu de leur épargner ma vue. Mais maintenant c’était fini… Com-prends-tu ?… fini. Quand le diable y serait, il fallait en finir !… Avec une fureur sans cesse croissante, grinçant des dents de me sentir si épuisé, je continuais, parmi les pleurs et les blas-phèmes, à tempêter sans prendre garde aux gens qui passaient devant moi. Je recommençai à me martyriser, me frapper vo-lontairement le front contre les réverbères, m’enfoncer les ongles dans les paumes, me mordre la langue comme un dé-ment, quand elle ne parlait pas distinctement, et rire furieuse-ment chaque fois que cela faisait un peu mal.

« Oui, mais que faire ? » me répondis-je à la fin. Et je frappe du pied plusieurs fois sur le pavé en répétant : Que faire, que faire ? – Un monsieur passe juste à ce moment et fait cette remarque en souriant :

« Il faut aller vous faire arrêter. »

Je le regardai. C’était un de nos célèbres médecins pour dames, qu’on appelait « le Duc ». Pas même lui ne comprenait mon état, lui, un homme que je connaissais, dont j’avais serré la main. Je me calmai. Arrêter ? Oui, j’étais fou : il avait raison. Je sentais la démence dans mon sang, je la sentais battre dans mon cerveau. Ainsi, voilà la fin qui m’était réservée ! Oui, oui ! Et je repris ma marche, lente et triste. Ainsi, c’était là que je devais échouer !

Tout d’un coup je m’arrête encore une fois. Mais pas en prison, dis-je ; pas cela ! Et ma voix était presque rauque d’angoisse. Je priais, je suppliais dans le vide qu’on ne m’arrêtât

– 99 – pas ! Alors je reviendrais au dépôt, on m’enfermerait dans une cellule sombre où il n’y avait pas un brin de lumière. Non, pas ça ! Il y avait encore d’autres issues ouvertes que je n’avais pas essayées. Et je les essaierais ; je me donnerais plus de peine, je prendrais mon temps et j’irais infatigablement de porte en porte. Il y avait, par exemple, Cisler, le marchand de musique ; je n’avais pas mis les pieds chez lui. Il se trouverait bien un re-mède… Ainsi j’allais et discourais tant et si bien que je me fis une fois de plus pleurer d’émotion. Tout, pourvu qu’on ne m’arrête pas !

Cisler ? Peut-être était-ce le doigt de Dieu ? Son nom m’était venu à l’esprit sans motif et il demeurait au diable ; je voulais tout de même l’aller trouver, je marcherais doucement en me reposant de temps en temps. Je connaissais l’endroit, j’y avais été souvent pour acheter un peu de musique, dans le bon temps. Lui demanderais-je une demi-couronne ? Cela le gêne-rait peut-être : je lui en demanderais une tout entière.

J’entrai dans la boutique et demandai le patron ; on m’introduisit dans son bureau. L’homme était assis là, beau, habillé à la dernière mode, et il examinait des papiers.

Je balbutiai une excuse et exposai mon affaire. Forcé par le besoin de m’adresser à lui… Je ne tarderais guère à lui rendre cet argent… Quand je toucherais les honoraires de mon article au journal… Il me rendrait un tel service…

Je parlais encore que déjà il s’était retourné vers son pu-pitre et continuait son travail. Quand j’eus fini, il me lança un regard oblique, secoua sa belle tête, et dit : Non ! Simplement : Non. Pas une exclamation. Pas un mot.

Mes genoux tremblaient violemment et je m’appuyai à la petite balustrade polie. Il fallait essayer encore une fois. Pour-quoi son nom m’était-il justement venu à l’esprit alors que j’étais là-bas dans le quartier de Vaterland ? J’eus quelques élancements dans le côté gauche et la sueur me prit. Hem.

– 100 –

J’étais vraiment très affaibli, dis-je, assez malade, hélas ! et je serai certainement à même de le rembourser dans les quarante-huit heures. S’il voulait être assez aimable !

« Mon brave homme, pourquoi venez-vous chez moi ? dit-il. Pour moi vous êtes absolument un X, entrée de la rue. Allez au journal où l’on vous connaît.

— Mais rien que pour ce soir ! dis-je. La rédaction est fer-mée, et j’ai très faim. »

Il secouait la tête sans interruption, et il continua de la se-couer même après que j’eus mis la main sur le bouton de la porte.

« Adieu ! » dis-je.

Ce n’était pas un signe d’En-Haut, pensai-je, et je souris amèrement, à cette hauteur-là, moi aussi je pouvais faire signe si besoin était. Je me traînai un quart d’heure, puis un autre, me reposant çà et là sur un perron. Pourvu qu’on ne m’arrête pas ! La terreur de la cellule me poursuivait tout le temps, sans me laisser un moment de répit ; chaque fois que je voyais un agent sur ma route, je me faufilais dans une rue transversale pour évi-ter de le rencontrer. Nous allons compter cent pas, dis-je, et nous tenterons de nouveau la chance ! Une fois il se trouvera bien un remède…

C’était un modeste magasin de mercerie, un endroit où je n’avais encore jamais mis les pieds. Un homme seul derrière le comptoir, un bureau intérieur avec une plaque de porcelaine sur la porte, des rayons recouverts de papier et une longue rangée de tables. J’attendis que la dernière cliente eût quitté la bou-tique, une jeune dame avec des fossettes. Comme elle avait l’air heureuse ! Je ne voulus pas essayer de faire impression sur elle avec ma jaquette fermée d’une épingle, et je me détournai.

« Vous désirez quelque chose ? demanda l’employé.

– 101 –

— Est-ce que le patron est là ? dis-je.

— Il est en excursion dans le Jotunheimen, répondit-il. Aviez-vous quelque chose de particulier ?

— Il s’agissait de quelques öre pour manger, dis-je en es-sayant de sourire ; je suis affamé et je n’ai pas un öre.

— Alors vous êtes juste aussi riche que moi, dit-il, et il se mit à ranger des paquets de fils.

— Oh ! ne me renvoyez pas… pas maintenant ! dis-je, tout à coup glacé par tout le corps. Réellement je suis presque mort de faim, voilà plusieurs jours que je n’ai rien pris. »

Avec le plus grand sérieux, sans rien dire, il se mit à re-tourner ses poches, l’une après l’autre. Si je ne voulais pas le croire sur parole ?

« Seulement cinq öre, dis-je. Je vous en rendrai dix dans quelques jours.

— Mon brave homme, voulez-vous que je vole dans la caisse ? demanda-t-il avec impatience.

— Oui, dis-je, prenez cinq öre dans la caisse.

— Ce n’est pas moi qui ferai cela », conclut-il, et il ajouta : « Et laissez-moi vous dire par la même occasion qu’en voilà as-sez de ce jeu. »

Je me retirai, malade de faim et brûlant de honte. Non, il fallait en finir ! J’en étais vraiment arrivé trop loin. Je m’étais maintenu durant tant d’années, je m’étais tenu droit durant tant d’heures cruelles, et voilà que tout à coup j’étais tombé à la mendicité brutale. Cette seule journée avait dégradé toute ma pensée, avait éclaboussé mon âme d’impudence. Je n’avais pas eu honte, pour me rendre intéressant, de pleurer devant les moindres boutiquiers. Et à quoi cela m’avait-il servi ? Ne res-tais-je pas comme devant, sans une bouchée de pain à me

– 102 – mettre sous la dent ? Tout ce que j’avais obtenu c’était de me dégoûter moi-même. Oui, oui, maintenant il fallait en finir ! Dans un instant on allait fermer la porte de ma maison et il fal-lait me dépêcher si je ne voulais pas coucher au dépôt cette nuit encore…

Cela me donna des forces ; coucher au dépôt, je ne voulais pas de cela. Le corps courbé en avant, la main appuyée contre mes côtes gauches pour calmer un peu les élancements, je me traînais avec effort, les yeux attachés au trottoir pour ne point obliger à me saluer d’éventuelles connaissances, et je me hâtais vers le poste d’incendie. Dieu merci, il n’était que sept heures à Notre-Sauveur, j’avais encore trois heures avant la fermeture de la porte. Que j’avais eu peur !

Ainsi donc il ne restait plus rien à tenter, j’avais fait tout ce que je pouvais. Que dans toute une journée je n’aie pas réussi une fois ! pensais-je, je pourrais raconter cela à n’importe qui, personne ne voudrait le croire, et si je l’écrivais, on dirait que j’ai inventé. Pas dans un seul endroit ! Bah ! il n’y avait rien à y faire ; avant tout, ne plus essayer de faire pitié ! Fi ! c’est dégoû-tant, je t’assure que cela me dégoûte de toi ! Si tout espoir était perdu, eh bien, il était perdu. Au reste, ne pourrais-je pas voler une poignée d’avoine dans l’écurie ? Un trait de lumière, un rayon… je savais que l’écurie fermait à clef.

J’en prenais à mon aise et rampais vers ma maison à un train d’escargot. Je sentis la soif, heureusement pour la pre-mière fois de toute la journée, et tout en marchant je cherchai un endroit où boire. J’étais maintenant trop loin de la halle aux viandes et je ne voulais pas entrer dans une maison particulière. Peut-être aussi pourrais-je attendre d’être arrivé chez moi, cela prendrait un quart d’heure. Du reste il n’était pas dit que je se-rais en état de garder même une gorgée d’eau. Mon estomac ne tolérait plus rien. Même la salive que j’avalais me donnait la nausée.

 

– 103 –

Mais les boutons ! je n’avais encore rien essayé du côté des boutons ! Je m’arrêtai brusquement et me mis à sourire. Peut-être y avait-il tout de même un remède ! Je n’étais pas condam-né sans rémission ! J’en tirerai très certainement dix öre ; de-main j’en trouverais dix autres ailleurs et jeudi on me paierait mon article au journal. J’allais voir, cela s’arrangerait ! Vrai-ment, avoir pu oublier les boutons ! Je les sortis de ma poche et les considérai en reprenant ma marche. La joie obscurcit mon regard, je ne voyais plus rien de la rue où je marchais.

Comme je connaissais exactement le grand sous-sol, mon refuge dans les sombres soirs, mon vampirique ami ! Un à un, mes effets avaient disparu dans cet antre, mes menus objets de famille, mon dernier livre. Aux jours d’enchères j’y descendais volontiers en spectateur et j’avais une joie chaque fois que mes livres me semblaient tomber en bonnes mains. Magelsen, l’acteur, avait ma montre, et j’en étais presque fier. Une con-naissance avait acheté un almanach où se trouvait mon premier petit essai poétique, et mon pardessus avait échoué dans l’atelier d’un photographe, comme accessoire. Ainsi donc il n’y avait rien à redire à quoi que ce fût.

Je tenais mes boutons préparés dans ma main et j’entrai.

« Mon oncle » est assis à son pupitre et écrit.

« Je ne suis pas pressé », lui dis-je, dans ma crainte de le déranger et de l’agacer par ma requête.

Ma voix avait un son si étrangement creux que je la recon-nus à peine moi-même et mon cœur battait comme un marteau.

Il vint vers moi en souriant, à son habitude, posa les deux mains à plat sur le comptoir et me dévisagea sans mot dire.

« Oui, j’avais là quelque chose, je voulais lui demander s’il n’en trouverait pas l’emploi… quelque chose qui ne faisait que m’embarrasser à la maison, je vous assure, une vraie calamité, quelques boutons.

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— Eh bien, qu’est-ce que c’était, qu’est-ce que c’était que ces boutons ? » Et il approche ses yeux tout contre ma main.

« S’il ne pouvait pas m’en donner quelques öre… Autant qu’il le jugerait bon… Tout à fait à son estimation…

— Pour ces boutons-là ? » Et « Mon oncle » me fixe avec stupéfaction. Pour ces boutons ?

— Juste de quoi acheter un cigare, ou ce qu’il voudrait. Je passai devant la porte et j’avais voulu m’informer. »

Alors le vieil usurier se mit à rire et retourna à son pupitre sans ajouter un mot. Je restais planté là.

À vrai dire je n’avais pas eu grand espoir et pourtant j’avais cru possible d’être tiré d’affaire. Ce rire était ma condamnation à mort. Il ne servirait sans doute à rien non plus d’essayer de placer mes lunettes.

« Naturellement, je mettrais dans le lot mes lunettes, cela va de soi, dis-je en les enlevant. Seulement dix öre, ou s’il vou-lait, cinq öre ?

— Vous savez bien que je ne peux rien prêter sur vos lu-nettes, dit « Mon oncle », je vous l’ai déjà dit.

— Mais j’ai besoin d’un timbre, dis-je d’une voix sourde ; je n’ai même pas pu faire partir les lettres que j’avais à écrire. Un timbre de dix ou de cinq öre, absolument comme il vous plaira.

— Que Dieu vous bénisse et fichez-moi le camp ! » répon-dit-il, en faisant vers moi un geste de la main.

Bon, bon, n’en parlons plus ! me dis-je à moi-même. Ma-chinalement je remis mes lunettes, repris les boutons et partis. Je dis bonsoir et fermai la porte derrière moi comme d’habitude. Voilà, il n’y avait plus rien à faire ! Dans la cage de l’escalier je m’arrêtai et regardai encore une fois les boutons.

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Dire qu’il n’en veut à aucun prix ! fis-je ; ce sont pourtant des boutons presque neufs ; je ne peux pas comprendre ça !

Tandis que j’étais plongé dans ces considérations un homme passa devant moi en descendant au sous-sol. Dans sa hâte il m’avait légèrement heurté, nous nous excusâmes tous deux et je me retournai pour le regarder.

« Non, c’est toi ? » dit-il brusquement, au bas de l’escalier. Il remonta et je le reconnus. « Dieu me pardonne, quelle mine tu as ! dit-il. Qu’est-ce que tu as fait là-bas ?

« Oh !… des affaires. Tu y descends, dis-je ?

— Qu’est-ce que tu y as porté ? »

Mes genoux tremblaient, je m’appuyai au mur et tendis ma main ouverte avec les boutons.

« Ah ! diable ! cria-t-il. Non, ça va trop loin !

— Bonne nuit ! dis-je, en faisant mine de partir ; je sentais des sanglots dans ma poitrine.

— Non, attends un moment ! »

Que devais-je attendre ? Lui-même était sur le chemin de « Ma tante », il lui portait peut-être sa bague de fiançailles, il avait jeûné plusieurs jours, il devait de l’argent à son hôtesse.

« Oui, répondis-je, si tu fais vite…

— Naturellement, dit-il, en me prenant le bras ; mais que je te dise : je ne te crois pas, tu es un idiot ; c’est mieux que tu des-cendes avec moi. »

Je compris son intention et soudain il me revint un petit sentiment d’honneur et je répondis :

« Je ne peux pas ! J’ai promis d’être rue Bernt-Anker à sept heures et demie et…

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— Sept heures et demie, très bien ! Mais il est huit heures. J’ai ma montre dans la main, c’est elle que je porte là-bas. Al-lons, entre ! pécheur affamé ! Je toucherai au moins cinq cou-ronnes pour toi. »

Et il me poussa dans le sous-sol.

 

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