La Fortune des Rougon

Émile Zola · Chapitre 6 sur 8 · partie 2/3

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La Fortune des Rougon

Chapitre V

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– 211 – qui montaient des coins noirs. Ces bruits surtout, venus de l’invisible, les inquiétaient ; souvent il leur semblait que des voix répondaient aux leurs ; alors ils se taisaient, et ils entendaient mille petites plaintes qu’ils ne s’expliquaient pas : travail sourd de l’humidité, soupirs de l’air, gouttes d’eau glissant sur les pierres et dont la chute avait la sonorité grave d’un sanglot. Pour se rassurer, ils se faisaient des signes de tête affectueux. L’attrait qui les retenait accoudés aux margelles avait ainsi, comme tout charme poignant, sa pointe d’horreur secrète. Mais le puits restait leur vieil ami. Il était un si excellent prétexte à leur rendez-vous ! Jamais Justin, qui espionnait chaque pas de Miette, ne se défia de son empressement à aller tirer de l’eau, le matin. Parfois il la regardait de loin se pencher, s’attarder. « Ah ! la fainéante ! murmurait-il, dire qu’elle s’amuse à faire des ronds ! » Comment soupçonner que, de l’autre côté du mur, il y avait un galant qui regardait dans l’eau le sourire de la jeune fille, en lui disant : « Si cet âne rouge de Justin te maltraite, dis-le-moi, il aura de mes nouvelles ! »

Pendant plus d’un mois, ce jeu dura. On était en juillet ; les matinées brûlaient, blanches de soleil, et c’était une volupté d’accourir là, dans ce coin humide. Il faisait bon de recevoir au visage l’haleine glacée du puits, de s’aimer dans cette eau de source, à l’heure où l’incendie du ciel s’allumait. Miette arrivait tout essoufflée, traversant les chaumes ; dans sa course, les pe-tits cheveux de son front et de ses tempes s’échevelaient ; elle prenait à peine le temps de poser sa cruche ; elle se penchait, rouge, décoiffée, vibrante de rires. Et Silvère, qui se trouvait presque toujours le premier au rendez-vous, éprouvait, en la voyant apparaître dans l’eau, avec cette rieuse et folle hâte, la sensation vive qu’il aurait ressentie, si elle s’était jetée brus-quement dans ses bras, au détour d’un sentier. Autour d’eux, les gaietés de la radieuse matinée chantaient, un flot de lumière chaude, toute sonore d’un bourdonnement d’insectes, battait la vieille muraille, les piliers et les margelles. Mais eux ne voyaient plus la matinale ondée de soleil, n’entendaient plus les mille bruits qui montaient du sol : ils étaient au fond de leur cachette

– 212 – verte, sous la terre, dans ce trou mystérieux et vaguement ef-frayant, s’oubliant à jouir de la fraîcheur et du demi-jour, avec une joie frissonnante.

Certains matins, Miette, dont le tempérament ne s’accommodait pas d’une longue contemplation, se montrait ta-quine ; elle remuait la corde, elle faisait tomber exprès des gouttes d’eau qui ridaient les clairs miroirs et déformaient les images. Silvère la suppliait de se tenir tranquille. Lui, d’une ar-deur plus concentrée, ne connaissait pas de plus vif plaisir que de regarder le visage de son amie, réfléchi dans toute la pureté de ses traits. Mais elle ne l’écoutait pas, elle plaisantait, elle fai-sait la grosse voix, une voix de croque-mitaine, à laquelle l’écho donnait une douceur rauque.

« Non, non, grondait-elle, je ne t’aime pas aujourd’hui, je te fais la grimace ; vois comme je suis laide. »

Et elle s’égayait à voir les formes bizarres que prenaient leurs figures élargies, dansantes sur l’eau.

Un matin, elle se fâcha pour tout de bon. Elle ne trouva pas Silvère au rendez-vous, et elle l’attendit près d’un quart d’heure, en faisant vainement grincer la poulie. Elle allait s’éloigner, exaspérée, lorsqu’il arriva enfin. Dès qu’elle l’aperçut, elle dé-chaîna une véritable tempête dans le puits ; elle agitait le seau d’une main irritée, l’eau noirâtre tourbillonnait avec des jaillis-sements sourds contre les pierres. Silvère eut beau lui expliquer que tante Dide l’avait retenu. À toutes les excuses, elle répon-dait :

« Tu m’as fait de la peine, je ne veux pas te voir. »

Le pauvre garçon interrogeait avec désespoir ce trou sombre, plein de bruits lamentables, où l’attendait, les autres jours, une si claire vision, dans le silence de l’eau morte. Il dut se retirer sans avoir vu Miette. Le lendemain, ayant devancé l’heure du rendez-vous, il regardait mélancoliquement dans le

– 213 – puits, n’entendant rien, se disant que la mauvaise tête ne vien-drait peut-être pas, lorsque l’enfant, qui était déjà de l’autre cô-té, où elle guettait sournoisement son arrivée, se pencha tout d’un coup, en éclatant de rire. Tout fut oublié.

Il y eut ainsi des drames et des comédies dont le puits fut complice. Ce bienheureux trou, avec ses glaces blanches et son écho musical, hâta singulièrement leur tendresse. Ils lui donnè-rent une vie étrange, ils l’emplirent à tel point de leurs jeunes amours que, longtemps après, lorsqu’ils ne vinrent plus s’accouder aux margelles, Silvère, chaque matin, en tirant de l’eau, croyait y voir apparaître la figure rieuse de Miette, dans le demi-jour, frissonnant et ému encore de toute la joie qu’ils avaient mise là.

Ce mois de tendresse joueuse sauva Miette de ses déses-poirs muets. Elle sentit se réveiller ses affections, ses insou-ciances heureuses d’enfant, que la solitude haineuse où elle vi-vait avait comprimées en elle. La certitude qu’elle était aimée par quelqu’un, qu’elle ne se trouvait plus seule au monde, lui rendit tolérables les persécutions de Justin et des gamins du faubourg. Il y avait maintenant une chanson dans son cœur qui l’empêchait d’entendre les huées. Elle pensait à son père avec une pitié attendrie, elle ne s’abandonnait plus aussi souvent à des rêveries d’implacable vengeance. Ses amours naissantes étaient comme une aube fraîche dans laquelle se calmaient ses mauvaises fièvres. Et en même temps une rouerie de fille amou-reuse lui venait. Elle s’était dit qu’elle devait garder son attitude muette et révoltée, si elle voulait que Justin n’eût aucun soup-çon. Mais, malgré ses efforts, lorsque ce garçon la blessait, il lui restait de la douceur plein les yeux ; elle ne savait plus où pren-dre le regard noir et dur d’autrefois. Il l’entendait aussi chan-tonner entre ses dents, le matin, au déjeuner.

« Eh ! tu es bien gaie, la Chantegreil ! lui disait-il avec mé-fiance, en l’examinant de son air louche. Je parie que tu as fait quelque mauvais coup. »

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Elle haussait les épaules, mais elle tremblait intérieure-ment ; elle s’efforçait vite de jouer son rôle de martyre révoltée. D’ailleurs, bien qu’il flairât les joies secrètes de sa victime, Jus-tin chercha longtemps avant d’apprendre de quelle façon elle lui avait échappé.

Silvère, de son côté, goûtait des bonheurs profonds. Ses rendez-vous quotidiens avec Miette suffisaient pour remplir les heures vides qu’il passait au logis. Sa vie solitaire, ses longs tête-à-tête silencieux avec tante Dide furent employés à reprendre un à un ses souvenirs de la matinée, à en jouir dans leurs moindres détails. Il éprouva dès lors une plénitude de sensa-tions qui le mura davantage dans l’existence cloîtrée qu’il s’était faite auprès de sa grand-mère. Par tempérament, il aimait les coins cachés, les solitudes où il pouvait à son aise vivre avec ses pensées. À cette époque, il s’était déjà jeté avidement dans la lecture de tous les bouquins dépareillés qu’il trouvait chez les brocanteurs du faubourg, et qui devaient le mener à une géné-reuse et étrange religion sociale. Cette instruction, mal digérée, sans base solide, lui ouvrait sur le monde, sur les femmes sur-tout, des échappées de vanité, de volupté ardente, qui auraient singulièrement troublé son esprit, si son cœur était resté inas-souvi. Miette vint, il la prit d’abord comme une camarade, puis comme la joie et l’ambition de sa vie. Le soir, retiré dans le ré-duit où il couchait, après avoir accroché sa lampe au chevet de son lit de sangle, il retrouvait Miette à chaque page du vieux vo-lume poudreux qu’il avait pris au hasard sur une planche, au-dessus de sa tête, et qu’il lisait dévotement. Il ne pouvait être question, dans ses lectures, d’une jeune fille, d’une créature belle et bonne, sans qu’il la remplaçât immédiatement par son amoureuse. Et lui-même il se mettait en scène. S’il lisait une histoire romanesque, il épousait Miette au dénouement ou mourait avec elle. S’il lisait, au contraire, quelque pamphlet po-litique, quelque grave dissertation sur l’économie sociale, livres qu’il préférait aux romans, par ce singulier amour que les demi-savants ont pour les lectures difficiles, il trouvait encore moyen de l’intéresser aux choses mortellement ennuyeuses que sou-

– 215 – vent il ne parvenait même pas à comprendre ; il croyait ap-prendre la façon d’être bon et aimant pour elle, quand ils se-raient mariés. Il la mêlait ainsi à ses songeries les plus creuses. Protégé par cette pure tendresse contre les gravelures de cer-tains contes du dix-huitième siècle qui lui tombèrent entre les mains, il se plut surtout à s’enfermer avec elle dans les utopies humanitaires que de grands esprits, affolés par la chimère du bonheur universel, ont rêvées de nos jours. Miette, dans son es-prit, devenait nécessaire à l’abolissement du paupérisme et au triomphe définitif de la révolution. Nuits de lectures fiévreuses, pendant lesquelles son esprit tendu ne pouvait se détacher du volume qu’il quittait et reprenait vingt fois ; nuits pleines, en somme, d’un voluptueux énervement, dont il jouissait jusqu’au jour, comme d’une ivresse défendue, le corps serré par les murs de l’étroit cabinet, la vue troublée par la lueur jaune et louche de la lampe, se livrant à plaisir aux brûlures de l’insomnie et bâtis-sant des projets de société nouvelle, absurdes de générosité, où la femme, toujours sous les traits de Miette, était adorée par les nations à genoux. Il se trouvait prédisposé à l’amour de l’utopie par certaines influences héréditaires ; chez lui, les troubles ner-veux de sa grand-mère tournaient à l’enthousiasme chronique, à des élans vers tout ce qui était grandiose et impossible. Son en-fance solitaire, sa demi-instruction, avaient singulièrement dé-veloppé les tendances de sa nature. Mais il n’était pas encore à l’âge où l’idée fixe plante son clou dans le cerveau d’un homme. Le matin, dès qu’il avait rafraîchi sa tête dans un seau d’eau, il ne se souvenait plus que confusément des fantômes de sa veille, il gardait seulement de ses rêves une sauvagerie pleine de foi naïve et d’ineffable tendresse. Il redevenait enfant. Il courait au puits, avec le seul besoin de retrouver le sourire de son amou-reuse, de goûter les joies de la radieuse matinée. Et, dans la journée, si des pensées d’avenir le rendaient songeur, souvent aussi, cédant à des effusions subites, il embrassait sur les deux joues tante Dide, qui le regardait alors dans les yeux, comme prise d’inquiétude, à les voir si clairs et si profonds d’une joie qu’elle croyait reconnaître.

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Cependant Miette et Silvère se lassaient un peu de n’apercevoir que leur ombre. Ils avaient usé leur jouet, ils rê-vaient des plaisirs plus vifs, que le puits ne pouvait leur donner. Dans ce besoin de réalité qui les prenait, ils auraient voulu se voir face à face, courir en pleins champs, revenir essoufflés, les bras à la taille, serrés l’un contre l’autre, pour mieux sentir leur amitié. Silvère parla un matin de franchir tout simplement le mur et d’aller se promener dans le Jas, avec Miette. Mais l’enfant le supplia de ne pas faire cette folie, qui la livrerait à la merci de Justin. Il promit de chercher un autre moyen.

La muraille, dans laquelle le puits était enclavé, formait, à quelques pas, un coude brusque qui ménageait une espèce d’enfoncement où les amoureux se seraient trouvés à l’abri des regards, s’ils étaient parvenus à s’y réfugier. Il s’agissait d’arriver à cet enfoncement. Silvère ne pouvait plus songer à son projet d’escalade, dont Miette avait paru si effrayée. Il nour-rissait secrètement un autre projet. La petite porte que Mac-quart et Adélaïde avaient jadis ouverte en une nuit était restée oubliée, dans ce coin perdu de la vaste propriété voisine ; on n’avait pas même songé à la condamner ; noire d’humidité, verte de mousse, la serrure et les gonds rongés de rouille, elle faisait comme partie de la vieille muraille. Sans doute la clef était perdue ; les herbes, poussées au bas des planches, contre lesquelles s’étaient formés de légers talus, prouvaient suffisam-ment que personne ne passait plus par là depuis de longues an-nées. C’était cette clef perdue que comptait retrouver Silvère. Il savait avec quelle dévotion tante Dide laissait pourrir sur place les reliques du passé. Cependant il fouilla la maison pendant huit jours sans aucun résultat. Il allait toutes les nuits, à pas de loup, voir s’il avait enfin, dans la journée, mis la main sur la bonne clef. Il en essaya ainsi plus de trente, provenant sans doute de l’ancien enclos des Fouque, et qu’il ramassa un peu partout, le long des murs, sur les planches, au fond des tiroirs. Il commençait à se décourager, lorsqu’il trouva enfin la bienheu-reuse clef. Elle était tout simplement attachée par une ficelle au passe-partout de la porte d’entrée, qui restait toujours dans la

– 217 – serrure. Elle pendait là depuis près de quarante ans. Chaque jour tante Dide avait dû la toucher de la main, sans se décider jamais à la faire disparaître, maintenant qu’elle ne pouvait que la reporter douloureusement à ses voluptés mortes. Quand Sil-vère se fut assuré qu’elle ouvrait bien la petite porte, il attendit le lendemain, en rêvant aux joies de la surprise qu’il ménageait à Miette. Il lui avait caché ses recherches.

Le lendemain, dès qu’il entendit l’enfant poser sa cruche, il ouvrit doucement la porte, dont il déblaya d’une poussée le seuil couvert de longues herbes. En allongeant la tête, il aperçut Miette penchée sur la margelle, regardant dans le puits, tout ab-sorbée par l’attente. Alors, il gagna en deux enjambées l’enfoncement formé par le mur, et, de là, il appela : « Miette ! Miette ! » d’une voix adoucie qui la fit tressaillir. Elle leva la tête, le croyant sur le chaperon du mur. Puis, quand elle le vit dans le Jas, à quelques pas d’elle, elle eut un léger cri d’étonnement, elle accourut. Ils se prirent les mains ; ils se con-templaient, ravis d’être si près l’un de l’autre, se trouvant bien plus beaux ainsi, dans la lumière chaude du soleil. C’était la mi-août, le jour de l’Assomption ; au loin les cloches sonnaient, dans cet air limpide des grandes fêtes, qui semble avoir des souffles particuliers de gaietés blondes.

« Bonjour, Silvère !

– Bonjour, Miette ! »

Et la voix dont ils échangèrent leur salut matinal les éton-na. Ils n’en connaissaient les sons que voilés par l’écho du puits. Elle leur parut claire comme un chant d’alouette. Ah ! qu’il fai-sait bon dans ce coin tiède, dans cet air de fête ! Ils se tenaient toujours les mains, Silvère le dos appuyé contre le mur, Miette penchée un peu en arrière. Entre eux, leur sourire mettait une clarté. Ils allaient se dire toutes les bonnes choses qu’ils n’avaient point osé confier aux sonorités sourdes du puits, lors-que Silvère, tournant la tête à un léger bruit, pâlit et lâcha les

 

– 218 – mains de Miette. Il venait de voir tante Dide devant lui, droite, arrêtée sur le seuil de la porte.

La grand-mère était venue par hasard au puits. En aperce-vant, dans la vieille muraille noire, la trouée blanche de la porte que Silvère avait ouverte toute grande, elle reçut au cœur un coup violent. Cette trouée blanche lui semblait un abîme de lu-mière creusé brutalement dans son passé. Elle se revit au milieu des clartés du matin, accourant, passant le seuil avec tout l’emportement de ses amours nerveuses. Et Macquart était là qui l’attendait. Elle se pendait à son cou, elle restait sur sa poi-trine, tandis que le soleil levant, entrant avec elle dans la cour par la porte qu’elle ne prenait pas le temps de refermer, les bai-gnait de ses rayons obliques. Vision brusque qui la tirait cruel-lement du sommeil de sa vieillesse, comme un châtiment su-prême, en réveillant en elle les cuissons brûlantes du souvenir. Jamais l’idée ne lui était venue que cette porte pût encore s’ouvrir. La mort de Macquart, pour elle, l’avait murée. Le puits, la muraille entière auraient disparu sous terre, qu’elle ne se se-rait pas sentie frappée d’une stupeur plus grande. Et, dans son étonnement, montait sourdement une révolte contre la main sa-crilège qui, après avoir violé ce seuil, avait laissé derrière elle la trouée blanche comme une tombe ouverte. Elle s’avança, attirée par une sorte de fascination. Elle se tint immobile, dans l’encadrement de la porte.

Là, elle regarda devant elle, avec une surprise douloureuse. On lui avait bien dit que l’enclos des Fouque se trouvait réuni au Jas-Meiffren ; mais elle n’aurait jamais pensé que sa jeunesse fût morte à ce point. Un grand vent semblait avoir emporté tout ce qui était resté cher à sa mémoire. Le vieux logis, le vaste jar-din potager, avec ses carrés verts de légumes, avaient disparu. Pas une pierre, pas un arbre d’autrefois. Et, à la place de ce coin, où elle avait grandi, et que la veille elle revoyait encore en fer-mant les yeux, s’étendait un lambeau de sol nu, une large pièce de chaume désolée comme une lande déserte. Maintenant, lors-que, les paupières closes, elle voudrait évoquer les choses du

– 219 – passé, toujours ce chaume lui apparaîtrait, pareil à un linceul de bure jaunâtre jeté sur la terre où sa jeunesse était ensevelie. En face de cet horizon banal et indifférent, elle crut que son cœur mourait une seconde fois. Tout, à cette heure, était bien fini. On lui prenait jusqu’aux rêves de ses souvenirs. Alors elle regretta d’avoir cédé à la fascination de la trouée blanche, de cette porte béante sur les jours à jamais disparus.

Elle allait se retirer, fermer la porte maudite, sans chercher même à connaître la main qui l’avait violée, lorsqu’elle aperçut Miette et Silvère. La vue des deux enfants amoureux qui atten-daient son regard, confus, la tête baissée, la retint sur le seuil, prise d’une douleur plus vive. Elle comprenait maintenant. Jusqu’au bout, elle devait se retrouver, elle et Macquart, aux bras l’un de l’autre, dans la claire matinée. Une seconde fois, la porte était complice. Par où l’amour avait passé, l’amour passait de nouveau. C’était l’éternel recommencement, avec ses joies présentes et ses larmes futures. Tante Dide ne vit que les larmes, et elle eut comme un pressentiment rapide qui lui mon-tra les deux enfants saignants, frappés au cœur. Toute secouée par le souvenir des souffrances de sa vie, que ce lieu venait de réveiller en elle, elle pleura son cher Silvère. Elle seule était coupable ; si elle n’avait pas jadis troué la muraille, Silvère ne serait point dans ce coin perdu, aux pieds d’une fille, à se griser d’un bonheur qui irrite la mort et la rend jalouse.

Au bout d’un silence, elle vint, sans dire un mot, prendre le jeune homme par la main. Peut-être les eût-elle laissés là, à ja-ser au pied du mur, si elle ne s’était sentie complice de ces dou-ceurs mortelles. Comme elle rentrait avec Silvère, elle se retour-na, en entendant le pas léger de Miette qui s’était hâtée de re-prendre sa cruche et de fuir à travers le chaume. Elle courait fol-lement, heureuse d’en être quitte à si bon marché. Tante Dide eut un sourire involontaire, à la voir traverser le champ comme une chèvre échappée.

« Elle est bien jeune, murmura-t-elle. Elle a le temps. »

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Sans doute, elle voulait dire que Miette avait le temps de souffrir et de pleurer. Puis, reportant ses yeux sur Silvère, qui avait suivi avec extase la course de l’enfant dans le soleil lim-pide, elle ajouta simplement :

« Prends garde, mon garçon, on en meurt. »

Ce furent les seules paroles qu’elle prononça en cette aven-ture, qui remua toutes les douleurs endormies au fond de son être. Elle s’était fait une religion du silence. Quand Silvère fut rentré, elle ferma la porte à double tour et jeta la clef dans le puits. Elle était certaine, de cette façon, que la porte ne la ren-drait plus complice. Elle revint l’examiner un instant, heureuse de lui voir reprendre son air sombre et immuable. La tombe était refermée, la trouée blanche se trouvait à jamais bouchée par ces quelques planches noires d’humidité, vertes de mousse, sur lesquelles les escargots avaient pleuré des larmes d’argent.

Le soir, tante Dide eut une de ces crises nerveuses qui la secouaient encore de loin en loin. Pendant ces attaques, elle parlait souvent à voix haute, sans suite, comme dans un cau-chemar. Ce soir-là, Silvère, qui la maintenait sur son lit, navré d’une pitié poignante pour ce pauvre corps tordu, l’entendit prononcer en haletant les mots de douanier, de coup de feu, de meurtre. Et elle se débattait, elle demandait grâce, elle rêvait de vengeance. Quand la crise toucha à sa fin, elle eut, comme il ar-rivait toujours, une épouvante singulière, un frisson d’effroi qui faisait claquer ses dents. Elle se soulevait à moitié, elle regardait avec un étonnement hagard dans les coins de la pièce, puis se laissait retomber sur l’oreiller en poussant de longs soupirs. Sans doute elle était prise d’hallucination. Alors elle attira Sil-vère sur sa poitrine, elle parut commencer à le reconnaître, tout en le confondant par instants avec une autre personne.

« Ils sont là, bégaya-t-elle. Vois-tu, ils vont te prendre, ils te tueront encore… Je ne veux pas… Renvoie-les, dis-leur que je ne veux pas, qu’ils me font mal, à fixer ainsi leurs regards sur moi… »

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Et elle se tourna vers la ruelle, pour ne plus voir les gens dont elle parlait. Au bout d’un silence :

« Tu es auprès de moi, n’est-ce pas, mon enfant ? continua-t-elle. Il ne faut pas me quitter… J’ai cru que j’allais mourir, tout à l’heure… Nous avons eu tort de percer le mur. Depuis ce jour, j’ai souffert. Je savais bien que cette porte nous porterait encore malheur… Ah ! les chers innocents, que de larmes ! On les tuera, eux aussi, à coups de fusil, comme des chiens. »

Elle retombait dans son état de catalepsie, elle ne savait même plus que Silvère était là. Brusquement elle se redressa, elle regarda au pied de son lit, avec une horrible expression de terreur.

« Pourquoi ne les as-tu pas renvoyés ? cria-t-elle en ca-chant sa tête blanchie dans le sein du jeune homme. Ils sont toujours là. Celui qui a le fusil me fait signe qu’il va tirer… »

Peu après, elle s’endormit du sommeil lourd qui terminait les crises. Le lendemain, elle parut avoir tout oublié. Jamais elle ne reparla à Silvère de la matinée où elle l’avait trouvé avec une amoureuse, derrière le mur.

Les jeunes gens restèrent deux jours sans se voir. Quand Miette osa revenir au puits, ils se promirent de ne plus recom-mencer l’équipée de l’avant-veille. Cependant leur entrevue, si brusquement coupée, leur avait donné un vif désir de se retrou-ver seule à seul, au fond de quelque heureuse solitude. Las des joies que le puits leur offrait, et ne voulant pas chagriner tante Dide, en revoyant Miette de l’autre côté du mur, Silvère supplia l’enfant de lui donner des rendez-vous autre part. Elle ne se fit guère prier, d’ailleurs ; elle accepta cette idée avec des rires sa-tisfaits de gamine qui ne songe pas encore au mal ; ce qui la fai-sait rire, c’était l’idée qu’elle allait jouer de finesse avec cet es-pion de Justin. Lorsque les amoureux furent d’accord, ils discu-tèrent pendant longtemps le choix d’un lieu de rencontre. Sil-vère proposa des cachettes impossibles ; il rêvait de faire de vé-

– 222 – ritables voyages, ou bien de rejoindre la jeune fille, à minuit, dans les greniers du Jas-Meiffren. Miette, plus pratique, haussa les épaules, en déclarant qu’elle chercherait à son tour. Le len-demain, elle ne demeura qu’une minute au puits, le temps de sourire à Silvère et de lui dire de se trouver le soir, vers dix heures, au fond de l’aire Saint-Mittre. On pense si le jeune homme fut exact ! Tout le jour, le choix de Miette l’avait fort in-trigué. Sa curiosité augmenta, lorsqu’il se fut engagé dans l’étroite allée que les tas de planches ménagent au fond du ter-rain. « Elle viendra par là », se disait-il en regardant du côté de la route de Nice. Puis il entendit un grand bruit de branches derrière le mur, et il vit apparaître, au-dessus du chaperon, une tête rieuse, ébouriffée, qui lui cria joyeusement :

« C’est moi ! »

Et c’était Miette, en effet, grimpée comme un gamin sur un des mûriers qui longent encore aujourd’hui la clôture du Jas. En deux sauts, elle atteignit la pierre tombale, à demi enterrée dans l’angle de la muraille, au fond de l’allée. Silvère la regarda des-cendre avec un étonnement ravi, sans songer seulement à l’aider. Il lui prit les deux mains, il lui dit :

« Comme tu es leste ! tu grimpes mieux que moi. »

Ce fut ainsi qu’ils se rencontrèrent pour la première fois dans ce coin perdu où ils devaient passer de si bonnes heures. À partir de cette soirée, ils se virent là presque chaque nuit. Le puits ne leur servit plus qu’à s’avertir des obstacles imprévus mis à leurs rendez-vous, des changements d’heure, de toutes les petites nouvelles, grosses à leurs yeux, et ne souffrant pas de re-tard ; il suffisait que celui qui avait à faire une communication à l’autre, mît en mouvement la poulie, dont le bruit strident s’entendait de fort loin. Mais bien que, certains jours, ils s’appelassent deux ou trois fois pour se dire des riens d’une énorme importance, ils ne goûtaient leurs vraies joies que le soir, dans l’allée discrète. Miette était d’une ponctualité rare. Elle couchait heureusement au-dessus de la cuisine, dans une

– 223 – chambre où l’on serrait, avant son arrivée, les provisions d’hiver, et à laquelle conduisait un petit escalier particulier. Elle pouvait ainsi sortir à toute heure sans être vue du père Rébufat ni de Justin. Elle comptait d’ailleurs, si ce dernier la voyait ja-mais rentrer, lui faire quelque histoire, en le regardant de cet air dur qui lui fermait la bouche.

Ah ! quelles heureuses et tièdes soirées ! On était alors dans les premiers jours de septembre, mois de clair soleil en Provence. Les amoureux ne pouvaient guère se rejoindre que vers neuf heures. Miette arrivait par son mur. Elle acquit bien-tôt une telle habileté à franchir cet obstacle, qu’elle était presque toujours sur l’ancienne pierre tombale avant que Silvère lui eût tendu les bras. Et elle riait de son tour de force, elle restait là un instant, essoufflée, décoiffée, donnant de petites tapes sur sa jupe pour la faire retomber. Son amoureux l’appelait en riant « méchant galopin ». Au fond, il aimait la crânerie de l’enfant. Il la regardait sauter son mur avec la complaisance d’un frère aîné qui assiste aux exercices d’un de ses jeunes frères. Il y avait tant de puérilité dans leur tendresse naissante ! À plusieurs reprises, ils firent le projet d’aller un jour dénicher des oiseaux, au bord de la Viorne.

« Tu verras comme je monte aux arbres ! disait Miette or-gueilleusement. Quand j’étais à Chavanoz, j’allais jusqu’en haut des noyers du père André. Est-ce que tu as jamais déniché des pies, toi ? C’est ça qui est difficile ! »

Et une discussion s’engageait sur la façon de grimper le long des peupliers. Miette donnait son avis nettement, comme un garçon.

Mais Silvère, la prenant par les genoux, l’avait descendue à terre, et ils marchaient côte à côte, les bras à la taille. Tout en se querellant sur la manière dont on doit poser les pieds et les mains à la naissance des branches, ils se serraient davantage, ils sentaient sous leurs étreintes des chaleurs inconnues les brûler d’une étrange joie. Jamais le puits ne leur avait procuré de pa-

– 224 – reils plaisirs. Ils restaient enfants, ils avaient des jeux et des causeries de gamins, et goûtaient des jouissances d’amoureux sans savoir seulement parler d’amour, rien qu’à se tenir par le bout des doigts. Ils cherchaient la tiédeur de leurs mains, pris d’un besoin instinctif, ignorant où allaient leurs sens et leur cœur. À cette heure d’heureuse naïveté, ils se cachaient même la singulière émotion qu’ils se donnaient mutuellement, au moindre contact. Souriants, étonnés parfois des douceurs qui coulaient en eux, dès qu’ils se touchaient, ils s’abandonnaient secrètement aux mollesses de leurs sensations nouvelles, tout en continuant à causer, comme deux écoliers, des nids de pie qui sont si difficiles à atteindre.

Et ils allaient, dans le silence du sentier, entre les tas de planches et le mur du Jas-Meiffren. Jamais ils ne dépassaient le bout de ce cul-de-sac étroit, revenant sur leurs pas, à chaque fois. Ils étaient chez eux. Souvent, Miette, heureuse de se sentir si bien cachée, s’arrêtait et se complimentait de sa découverte :

« Ai-je eu la main chanceuse ! disait-elle avec ravissement. Nous ferions une lieue, sans trouver une si bonne cachette ! »

L’herbe épaisse étouffait le bruit de leurs pas. Ils étaient noyés dans un flot de ténèbres, bercés entre deux rives sombres, ne voyant qu’une bande d’un bleu foncé, semée d’étoiles, au-dessus de leur tête. Et, dans ce vague du sol qu’ils foulaient, dans cette ressemblance de l’allée à un ruisseau d’ombre coulant sous le ciel noir et or, ils éprouvaient une émotion indéfinis-sable, ils baissaient la voix, bien que personne ne pût les en-tendre. Se livrant à ces ondes silencieuses de la nuit, la chair et l’esprit flottants, ils se contaient, ces soirs-là, les mille riens de leur journée, avec des frissons d’amoureux.

D’autres fois, par les soirées claires, lorsque la lune décou-pait nettement les lignes de la muraille et des tas de planches, Miette et Silvère gardaient leur insouciance d’enfant. L’allée s’allongeait, éclairée de raies blanches, toute gaie, sans inconnu. Et les deux camarades se poursuivaient, riaient comme des ga-

– 225 – mins en récréation, se hasardant même à grimper sur les tas de planches. Il fallait que Silvère effrayât Miette, en lui disant que Justin était peut-être derrière le mur, qui la guettait. Alors, en-core essoufflés, ils marchaient côte à côte, en se promettant d’aller un jour courir dans les prés Sainte-Claire, pour savoir le-quel des deux attraperait l’autre le plus vite.

Leurs amours naissantes s’accommodaient ainsi des nuits obscures et des nuits limpides. Toujours leur cœur était en éveil, et il suffisait d’un peu d’ombre pour que leur étreinte fût plus douce et leur rire plus mollement voluptueux. La chère retraite, si joyeuse au clair de lune, si étrangement émue par les temps sombres, leur semblait inépuisable en éclats de gaieté et en si-lences frissonnants. Et jusqu’à minuit ils restaient là, tandis que la ville s’endormait et que les fenêtres du faubourg s’éteignaient une à une.

Jamais ils ne furent troublés dans leur solitude. À cette heure avancée, les gamins ne jouaient plus à cache-cache der-rière les tas de planches. Parfois, lorsque les jeunes gens enten-daient quelque bruit, un chant d’ouvriers passant sur la route, des voix venant des trottoirs voisins, ils se hasardaient à jeter un regard sur l’aire Saint-Mittre. Le champ des poutres s’étendait, vide, peuplé de rares ombres. Par les soirées tièdes, ils y voyaient des couples vagues d’amoureux, des vieillards assis sur des madriers, au bord du grand chemin. Quand les soirées de-venaient plus fraîches, ils n’apercevaient plus, dans l’aire mé-lancolique et déserte, qu’un feu de bohémiens, devant lequel passaient de grandes ombres noires. L’air calme de la nuit leur apportait des paroles et des sons perdus, le bonsoir d’un bour-geois fermant sa porte, le claquement d’un volet, l’heure grave des horloges, tous ces bruits mourants d’une ville de province qui se couche. Et lorsque Plassans était endormi, ils entendaient encore les querelles des bohémiens, les pétillements de leur feu, au milieu desquels s’élevaient brusquement des voix gutturales de jeunes filles chantant en une langue inconnue, pleine d’accents rudes.

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Mais les amoureux ne regardaient pas longtemps au de-hors, dans l’aire Saint-Mittre ; ils se hâtaient de rentrer chez eux, ils se remettaient à marcher le long de leur cher sentier clos et discret. Ils se souciaient bien des autres, de la ville entière ! Les quelques planches qui les séparaient des méchantes gens leur semblaient, à la longue, un rempart infranchissable. Ils étaient si seuls, si libres dans ce coin situé en plein faubourg, à cinquante pas de la porte de Rome, qu’ils s’imaginaient parfois être bien loin, au fond de quelque creux de la Viorne, en rase campagne. De tous les bruits qui venaient à eux, ils n’en écou-taient qu’un avec une émotion inquiète, celui des horloges bat-tant lentement dans la nuit. Quand l’heure sonnait, parfois ils feignaient de ne pas entendre, parfois ils s’arrêtaient net, comme pour protester. Cependant, ils avaient beau s’accorder dix minutes de grâce, il leur fallait se dire adieu. Ils auraient joué, ils auraient bavardé jusqu’au matin, les bras enlacés, afin d’éprouver ce singulier étouffement, dont ils goûtaient en secret les délices, avec de continuelles surprises. Miette se décidait en-fin à remonter sur son mur. Mais ce n’était point fini, les adieux traînaient encore un bon quart d’heure. Quand l’enfant avait en-jambé le mur, elle restait là, les coudes sur le chaperon, retenue par les branches du mûrier qui lui servait d’échelle. Silvère, de-bout sur la pierre tombale, pouvait lui reprendre les mains, se remettre à causer à demi-voix. Ils répétaient plus de dix fois : « À demain ! » et trouvaient toujours de nouvelles paroles. Sil-vère grondait.

« Voyons, descends, il est plus de minuit. »

Mais, avec des entêtements de fille, Miette voulait qu’il descendît le premier ; elle désirait le voir s’en aller. Et, comme le jeune homme tenait bon, elle finissait par dire brusquement, pour le punir, sans doute :

« Je vais sauter, tu vas voir. »

Et elle sautait du mûrier, au grand effroi de Silvère. Il en-tendait le bruit sourd de sa chute ; puis elle s’enfuyait avec un

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éclat de rire, sans vouloir répondre à son dernier adieu. Il restait quelques instants à regarder son ombre vague s’enfoncer dans le noir, et lentement il descendait à son tour, il regagnait l’impasse Saint-Mittre.

Pendant deux années, ils vinrent là chaque jour. Ils y joui-rent, lors de leurs premiers rendez-vous, de quelques belles nuits encore toutes tièdes. Les amoureux purent se croire en mai, au mois des frissons de la sève, lorsqu’une bonne odeur de terre et de feuilles nouvelles traîne dans l’air chaud. Ce renou-veau, ce printemps tardif fut pour eux comme une grâce du ciel, qui leur permit de courir librement dans l’allée et d’y resserrer leur amitié d’un lien étroit.

Puis arrivèrent les pluies, les neiges, les gelées. Ces mau-vaises humeurs de l’hiver ne les retinrent pas. Miette ne vint plus sans sa grande pelisse brune, et ils se moquèrent tous deux des vilains temps. Quand la nuit était sèche et claire, que de pe-tits souffles soulevaient sous leurs pas une poussière blanche de gelée, et les frappaient au visage comme à coups de baguettes minces, ils se gardaient bien de s’asseoir ; ils allaient et venaient plus vite, enveloppés dans la pelisse, les joues bleuies, les yeux pleurant de froid ; et ils riaient, tout secoués de gaieté par leur marche rapide dans l’air glacé. Un soir de neige, ils s’amusèrent à faire une énorme boule qu’ils roulèrent dans un coin ; elle res-ta là un grand mois, ce qui les fit s’étonner à chaque nouveau rendez-vous. La pluie ne les effrayait pas davantage. Ils se virent par de terribles averses qui les mouillaient jusqu’aux os. Silvère accourait en se disant que Miette ne ferait pas la folie de venir ; et quand Miette arrivait à son tour, il ne savait plus comment la gronder. Au fond, il l’attendait. Il finit par chercher un abri contre le mauvais temps, sentant bien qu’ils sortiraient quand même, malgré leur promesse mutuelle de ne pas mettre les pieds dehors lorsqu’il pleuvait. Pour trouver un toit, il n’eut qu’à creuser un des tas de planches ; il en retira quelques morceaux de bois, qu’il rendit mobiles, de façon à pouvoir les déplacer et les replacer aisément. Dès lors, les amoureux eurent à leur dis-

– 228 – position une sorte de guérite basse et étroite, un trou carré, où ils ne pouvaient tenir que serrés l’un contre l’autre, assis sur le bout d’un madrier, qu’ils laissaient au fond de la logette. Quand l’eau tombait, le premier arrivé se réfugiait là ; et, lorsqu’ils s’y trouvaient réunis, ils écoutaient avec une jouissance infinie l’averse qui battait sur le tas de planches de sourds roulements de tambour. Devant eux, autour d’eux, dans le noir d’encre de la nuit, il y avait un grand ruissellement qu’ils ne voyaient pas, et dont le bruit continu ressemblait à la voix haute d’une foule. Ils étaient bien seuls cependant, au bout du monde, au fond des eaux. Jamais ils ne se sentaient aussi heureux, aussi séparés des autres, qu’au milieu de ce déluge, dans ce tas de planches, me-nacés à chaque instant d’être emportés par les torrents du ciel. Leurs genoux repliés arrivaient presque au ras de l’ouverture, et ils s’enfonçaient le plus possible, les joues et les mains baignées d’une fine poussière de pluie. À leurs pieds, de grosses gouttes tombées des planches clapotaient à temps égaux. Et ils avaient chaud dans la pelisse brune ; ils étaient si à l’étroit, que Miette se trouvait à demi sur les genoux de Silvère. Ils bavardaient ; puis ils se taisaient, pris d’une langueur, assoupis par la tiédeur de leur embrassement et par le roulement monotone de l’averse. Pendant des heures, ils restaient là, avec cet amour de la pluie qui fait marcher gravement les petites filles, par les temps d’orage, une ombrelle ouverte à la main. Ils finirent par préférer les soirées pluvieuses. Seule, leur séparation devenait alors plus pénible. Il fallait que Miette franchît son mur sous la pluie bat-tante, et qu’elle traversât les flaques du Jas-Meiffren en pleine obscurité. Dès qu’elle quittait ses bras, Silvère la perdait dans les ténèbres, dans la clameur de l’eau. Il écoutait vainement, as-sourdi, aveuglé. Mais l’inquiétude où les laissait tous deux cette brusque séparation était un charme de plus ; jusqu’au lende-main, ils se demandaient s’il ne leur était rien arrivé, par ce temps à ne pas mettre un chien dehors ; ils avaient peut-être glissé, ils pouvaient s’être égarés, craintes qui les occupaient ty-ranniquement l’un de l’autre, et qui rendaient plus tendre leur entrevue suivante.

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Enfin les beaux jours revinrent, avril amena des nuits douces, l’herbe de l’allée verte grandit follement. Dans ce flot de vie coulant du ciel et montant du sol, au milieu des ivresses de la jeune saison, parfois les amoureux regrettèrent leur solitude d’hiver, les soirs de pluie, les nuits glacées, pendant lesquels ils étaient si perdus, si loin de tous bruits humains. Maintenant le jour ne tombait plus assez vite ; ils maudissaient les longs cré-puscules et lorsque la nuit était devenue assez noire pour que Miette pût grimper sur le mur sans danger d’être vue, lorsqu’ils étaient enfin parvenus à se glisser dans leur cher sentier, ils n’y trouvaient plus l’isolement qui plaisait à leur sauvagerie d’enfants amoureux. L’aire Saint-Mittre se peuplait, les gamins du faubourg restaient sur les poutres à se poursuivre, à crier, jusqu’à onze heures ; il arriva même parfois qu’un d’entre eux vint se cacher derrière les tas de planches, en jetant à Miette et à Silvère le rire effronté d’un vaurien de dix ans. La crainte d’être surpris, le réveil, les bruits de la vie qui grandissaient autour d’eux, à mesure que la saison devenait plus chaude, rendirent leurs entrevues inquiètes.

Puis ils commençaient à étouffer dans l’allée étroite. Ja-mais elle n’avait frissonné d’un si ardent frisson ; jamais le sol, ce terreau où dormaient les derniers ossements de l’ancien ci-metière, n’avait laissé échapper des haleines plus troublantes. Et ils avaient encore trop d’enfance pour goûter le charme vo-luptueux de ce trou perdu, tout enfiévré par le printemps. Les herbes leur montaient aux genoux ; ils allaient et venaient diffi-cilement, et, quand ils écrasaient les jeunes pousses, certaines plantes exhalaient des odeurs âcres qui les grisaient. Alors, pris d’étranges lassitudes, troublés et vacillants, les pieds comme liés par les herbes, ils s’adossaient contre la muraille, les yeux demi-clos, ne pouvant plus avancer. Il leur semblait que toute la lan-gueur du ciel entrait en eux.

Leur pétulance d’écolier s’accommodant mal de ces fai-blesses subites, ils finirent par accuser leur retraite de manquer d’air et par se décider à aller promener leur tendresse plus loin,

– 230 – en pleine campagne. Alors ce furent, chaque soir, de nouvelles escapades. Miette vint avec sa pelisse ; tous deux s’enfouissaient dans le large vêtement, ils filaient le long des murs, ils gagnaient la grand-route, les champs libres, les champs larges où l’air rou-lait puissamment comme les vagues de la haute mer. Et ils n’étouffaient plus, ils retrouvaient là leur enfance, ils sentaient se dissiper les tournoiements de tête, les ivresses que leur cau-saient les herbes hautes de l’aire Saint-Mittre.

Ils battirent pendant deux étés ce coin de pays. Chaque bout de rocher, chaque banc de gazon les connut bientôt ; et il n’était pas un bouquet d’arbres, une haie, un buisson, qui ne de-vînt leur ami. Ils réalisèrent leurs rêves : ce furent des courses folles dans les prés Sainte-Claire, et Miette courait joliment, et il fallait que Silvère fît ses plus grandes enjambées pour l’attraper. Ils allèrent aussi dénicher des nids de pie ; Miette, entêtée, vou-lant montrer comment elle grimpait aux arbres, à Chavanoz, se liait les jupes avec un bout de ficelle, et montait sur les plus hauts peupliers ; en bas, Silvère frissonnait, les bras en avant, comme pour la recevoir, si elle venait à glisser. Ces jeux apai-saient leurs sens, au point qu’un soir ils faillirent se battre comme deux galopins qui sortent de l’école. Mais, dans la cam-pagne large, il y avait encore des trous qui ne leur valaient rien. Tant qu’ils marchaient, c’était des rires bruyants, des poussées, des taquineries ; ils faisaient des lieues, allaient parfois jusqu’à la chaîne des Garrigues, suivaient les sentiers les plus étroits, et souvent coupaient à travers champs ; la contrée leur apparte-nait, ils y vivaient comme en pays conquis, jouissant de la terre et du ciel. Miette, avec cette conscience large des femmes, ne se gênait même pas pour cueillir une grappe de raisins, une branche d’amandes vertes, aux vignes, aux amandiers, dont les rameaux la fouettaient au passage ; ce qui contrariait les idées absolues de Silvère, sans qu’il osât d’ailleurs gronder la jeune fille, dont les rares bouderies le désespéraient. « Ah ! la mau-vaise ! pensait-il en dramatisant puérilement la situation, elle ferait de moi un voleur. » Et Miette lui mettait dans la bouche sa part du fruit volé. Les ruses qu’il employait – la tenant à la

– 231 – taille, évitant les arbres fruitiers, se faisant poursuivre le long des plants de vignes, – pour la détourner de ce besoin instinctif de maraude, le mettaient vite à bout d’imagination. Et il la for-çait à s’asseoir. C’était alors qu’ils recommençaient à étouffer. Les creux de la Viorne, surtout, étaient pour eux pleins d’une ombre fiévreuse. Quand la fatigue les ramenait au bord du tor-rent, ils perdaient leurs belles gaietés de gamins. Sous les saules, des ténèbres grises flottaient, pareilles aux crêpes mus-qués d’une toilette de femme. Les enfants sentaient ces crêpes, comme parfumés et tièdes encore des épaules voluptueuses de la nuit, les caresser aux tempes, les envelopper d’une langueur invincible. Au loin, les grillons chantaient dans les prés Sainte-Claire, et la Viorne avait à leurs pieds des voix chuchotantes d’amoureux, des bruits adoucis de lèvres humides. Du ciel en-dormi tombait une pluie chaude d’étoiles. Et, sous le frisson de ce ciel, de ces eaux, de cette ombre, les enfants, couchés sur le dos, en pleine herbe, côte à côte, pâmés et les regards perdus dans le noir, cherchaient leur main, échangeaient une étreinte courte.

Silvère, qui comprenait vaguement le danger de ces ex-tases, se levait parfois d’un bond en proposant de passer dans une des petites îles que les eaux basses découvraient au milieu de la rivière. Tous deux, les pieds nus, s’aventuraient ; Miette se moquait des cailloux, elle ne voulait pas que Silvère la soutînt, et il lui arriva une fois de s’asseoir au beau milieu du courant ; mais il n’y avait pas vingt centimètres d’eau, elle en fut quitte pour faire sécher sa première jupe. Puis, quand ils étaient dans l’île, ils se couchaient à plat ventre sur une langue de sable, les yeux au niveau de la surface de l’eau, dont ils regardaient au loin, dans la nuit claire, frémir les écailles d’argent. Alors Miette déclarait qu’elle était en bateau, l’île marchait pour sûr ; elle la sentait bien qui l’emportait ; ce vertige que leur donnait le grand ruissellement dont leurs yeux s’emplissaient les amusait un ins-tant, les tenait là, sur le bord, chantant à demi-voix, ainsi que les bateliers dont les rames battent l’eau. D’autres fois, quand l’île avait une berge basse, ils s’y asseyaient comme sur un banc

– 232 – de verdure, laissant pendre leurs pieds nus dans le courant. Et, pendant des heures, ils causaient, faisant jaillir l’eau à coups de talon, balançant les jambes, prenant plaisir à déchaîner des tempêtes dans le bassin paisible dont la fraîcheur calmait leur fièvre.

Ces bains de pieds firent naître dans l’esprit de Miette un caprice qui faillit gâter leurs belles amours innocentes. Elle vou-lut à toute force prendre de grands bains. Un peu en dessus du pont de la Viorne, il y avait un trou, très convenable, disait-elle, à peine profond de trois à quatre pieds, et très sûr ; il faisait si chaud, on serait si bien dans l’eau jusqu’aux épaules ; puis elle mourait depuis si longtemps du désir de savoir nager, Silvère lui apprendrait. Silvère élevait des objections : la nuit, ce n’était pas prudent, on pouvait les voir, ça leur ferait peut-être du mal ; mais il ne disait pas la vraie raison, il était instinctivement très alarmé à la pensée de ce nouveau jeu, il se demandait comment ils se déshabilleraient, et de quelle façon il s’y prendrait pour tenir Miette sur l’eau, dans ses bras nus. Celle-ci ne semblait pas se douter de ces difficultés.

Un soir, elle apporta un costume de bain qu’elle s’était tail-lé dans une vieille robe. Il fallut que Silvère retournât chez tante Dide chercher son caleçon. La partie fut toute naïve. Miette ne s’écarta même pas ; elle se déshabilla, naturellement, dans l’ombre d’un saule, si épaisse que son corps d’enfant n’y mit pendant quelques secondes qu’une blancheur vague. Silvère, de peau brune, apparut dans la nuit comme le tronc assombri d’un jeune chêne, tandis que les jambes et les bras de la jeune fille, nus et arrondis, ressemblaient aux tiges laiteuses des bouleaux de la rive. Puis tous deux, comme vêtus des taches sombres que les hauts feuillages laissaient tomber sur eux, entrèrent dans l’eau gaiement, s’appelant, se récriant, surpris par la fraîcheur. Et les scrupules, les hontes inavouées, les pudeurs secrètes, fu-rent oubliés. Ils restèrent là une grande heure, barbotant, se je-tant de l’eau au visage, Miette se fâchant, puis éclatant de rire, et Silvère lui donnant sa première leçon, lui enfonçant de temps

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