La Fortune des Rougon

Émile Zola · Chapitre 6 sur 8 · partie 3/3

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La Fortune des Rougon

Chapitre V

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

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à autre la tête, pour l’aguerrir. Tant qu’il la tenait d’une main par la ceinture de son costume, en lui passant l’autre main sous le ventre, elle faisait aller furieusement les jambes et les bras, elle croyait nager ; mais, dès qu’il la lâchait, elle se débattait en criant, et, les mains tendues, frappant l’eau, elle se rattrapait où elle pouvait, à la taille du jeune homme, à l’un de ses poignets. Elle s’abandonnait un instant contre lui, elle se reposait, essouf-flée, toute ruisselante, tandis que son costume mouillé dessinait les grâces de son buste de vierge. Puis elle criait :

« Encore une fois ; mais tu le fais exprès, tu ne me tiens pas. »

Et rien de honteux ne leur venait de ces embrassements de Silvère penché pour la soutenir, de ces sauvetages éperdus de Miette se pendant au cou du jeune homme. Le froid du bain les mettait dans une pureté de cristal. C’était, sous la nuit tiède, au milieu des feuillages pâmés, deux innocences nues qui riaient. Silvère, après les premiers bains, se reprocha secrètement d’avoir rêvé le mal. Miette se déshabillait si vite, et elle était si fraîche dans ses bras, si sonore de rires !

Mais, au bout de quinze jours, l’enfant sut nager. Libre de ses membres, bercée par le flot, jouant avec lui, elle se laissait envahir par les souplesses molles de la rivière, par le silence du ciel, par les rêveries des berges mélancoliques.

Quand tous deux ils nageaient sans bruit, Miette croyait voir, aux deux bords, les feuillages s’épaissir, se pencher vers eux, draper leur retraite de rideaux énormes. Et les jours de lune, des lueurs glissaient entre les troncs, des apparitions douces se promenaient le long des rives en robe blanche. Miette n’avait pas peur. Elle éprouvait une émotion indéfinissable à suivre les jeux de l’ombre. Tandis qu’elle avançait, d’un mouve-ment ralenti, l’eau calme, dont la lune faisait un clair miroir, se froissait à son approche comme une étoffe lamée d’argent ; les ronds s’élargissaient, se perdaient dans les ténèbres des bords, sous les branches pendantes des saules, où l’on entendait des

– 234 – clapotements mystérieux ; et, à chaque brassée, elle trouvait ainsi des trous pleins de voix, des enfoncements noirs devant lesquels elle passait avec plus de hâte, des bouquets, des ran-gées d’arbres, dont les masses sombres changeaient de forme, s’allongeaient, avaient l’air de la suivre du haut de la berge. Quand elle se mettait sur le dos, les profondeurs du ciel l’attendrissaient encore. De la campagne, des horizons qu’elle ne voyait plus, elle entendait alors monter une voix grave, pro-longée, faite de tous les soupirs de la nuit.

Elle n’était point de nature rêveuse, elle jouissait par tout son corps, par tous ses sens, du ciel, de la rivière, des ombres, des clartés. La rivière surtout, cette eau, ce terrain mouvant, la portait avec des caresses infinies. Elle éprouvait, quand elle re-montait le courant, une grande jouissance à sentir le flot filer plus rapide contre sa poitrine et contre ses jambes ; c’était un long chatouillement, très doux, qu’elle pouvait supporter sans rire nerveux. Elle s’enfonçait davantage, se mettait de l’eau jusqu’aux lèvres, pour que le courant passât sur ses épaules, l’enveloppât d’un trait, du menton aux pieds, de son baiser fuyant. Elle avait des langueurs qui la laissaient immobile à la surface, tandis que de petits flots glissaient mollement entre son costume et sa peau, gonflant l’étoffe ; puis elle se roulait dans les nappes mortes, ainsi qu’une chatte sur un tapis ; et elle allait de l’eau lumineuse, où se baignait la lune, dans l’eau noire, as-sombrie par les feuillages, avec des frissons, comme si elle eût quitté une plaine ensoleillée et senti le froid des branches lui tomber sur la nuque.

Maintenant, elle s’écartait pour se déshabiller, elle se ca-chait. Dans l’eau, elle demeurait silencieuse ; elle ne voulait plus que Silvère la touchât ; elle se coulait doucement à son côté, na-geant avec le petit bruit d’un oiseau dont le vol traverse un tail-lis ; ou parfois elle tournait autour de lui, prise de craintes vagues qu’elle ne s’expliquait pas. Lui-même s’éloignait, quand il frôlait un de ses membres. La rivière n’avait plus pour eux qu’une ivresse amollie, un engourdissement voluptueux, qui les

– 235 – troublait étrangement. Quand ils sortaient du bain, surtout, ils éprouvaient des somnolences, des éblouissements. Ils étaient comme épuisés. Miette mettait une grande heure à s’habiller. Elle ne passait d’abord que sa chemise et une jupe ; puis elle restait là, étendue sur l’herbe, se plaignant de fatigue, appelant Silvère, qui se tenait à quelques pas, la tête vide, les membres pleins d’une étrange et excitante lassitude. Et, au retour, il y avait plus d’ardeur dans leur étreinte, ils sentaient mieux, à tra-vers leurs vêtements, leur corps assoupli par le bain, ils s’arrêtaient en poussant de gros soupirs. Le chignon énorme de Miette, encore tout humide, sa nuque, ses épaules avaient une senteur fraîche, une odeur pure, qui achevaient de griser le jeune homme. L’enfant, heureusement, déclara un soir qu’elle ne prendrait plus de bains, que l’eau froide lui faisait monter le sang à la tête. Sans doute elle donna cette raison en toute vérité, en toute innocence.

Ils reprirent leurs longues causeries. Il ne resta dans l’esprit de Silvère, du danger que venaient de courir leurs amours ignorantes, qu’une grande admiration pour la vigueur physique de Miette. En quinze jours, elle avait appris à nager, et souvent, quand ils luttaient de vitesse, il l’avait vue couper le courant d’un bras aussi rapide que le sien. Lui, qui adorait la force, les exercices corporels, se sentait le cœur attendri en la voyant si forte, si puissante et si adroite de corps. Il entrait, dans son cœur, une estime singulière pour ses gros bras. Un soir, après un de ces premiers bains qui les laissaient si rieurs, ils s’étaient empoignés par la taille, sur une bande de sable, et pendant de longues minutes, ils avaient lutté, sans que Silvère parvînt à renverser Miette ; puis le jeune homme, ayant perdu l’équilibre, c’était l’enfant qui était restée debout. Son amoureux la traitait en garçon, et ce furent ces marches forcées, ces courses folles à travers les prés, ces nids dénichés à la cime des arbres, ces luttes, tous ces jeux violents, qui les protégèrent si longtemps et les empêchèrent de salir leurs tendresses. Il y avait encore dans l’amour de Silvère, outre son admiration pour la crânerie de son amoureuse, les douceurs de son cœur tendre

– 236 – aux malheureux. Lui qui ne pouvait voir un être abandonné, un pauvre homme, un enfant marchant nu-pieds dans la poussière des routes, sans éprouver à la gorge un serrement de pitié, il aimait Miette, parce que personne ne l’aimait, parce qu’elle me-nait une existence rude de paria. Quand il la voyait rire, il était profondément ému de cette joie qu’il lui donnait. Puis, l’enfant était une sauvage comme lui, ils s’entendaient dans la haine des commères du faubourg. Le rêve qu’il faisait, lorsque, dans la journée, il cerclait chez son patron les roues des carrioles, à grands coups de marteau, était plein de folie généreuse. Il pen-sait à Miette en rédempteur. Toutes ses lectures lui remontaient au cerveau ; il voulait épouser un jour son amie pour la relever aux yeux du monde ; il se donnait une mission sainte, le rachat, le salut de la fille du forçat. Et il avait la tête tellement bourrée de certains plaidoyers, qu’il ne se disait pas ces choses simple-ment ; il s’égarait en plein mysticisme social, il imaginait des réhabilitations d’apothéose, il voyait Miette assise sur un trône, au bout du cours Sauvaire, et toute la ville s’inclinant, deman-dant pardon, chantant des louanges. Heureusement qu’il ou-bliait ces belles choses, dès que Miette sautait son mur et qu’elle lui disait sur la grande route :

« Courons, veux-tu ? je parie que tu ne m’attraperas pas. »

Mais si le jeune homme rêvait tout éveillé la glorification de son amoureuse, il avait de tels besoins de justice, qu’il la fai-sait souvent pleurer en lui parlant de son père. Malgré les at-tendrissements profonds que l’amitié de Silvère avait mis en elle, elle avait encore de loin en loin des réveils brusques, des heures mauvaises, où les entêtements, les rébellions de sa na-ture sanguine la roidissaient, les yeux durs, les lèvres serrées. Alors elle soutenait que son père avait bien fait de tuer le gen-darme, que la terre appartient à tout le monde, qu’on a le droit de tirer des coups de fusil où l’on veut et quand on veut. Et Sil-vère, de sa voix grave, lui expliquait le code comme il le com-prenait, avec des commentaires étranges qui auraient fait bon-dir toute la magistrature de Plassans. Ces causeries avaient lieu,

– 237 – le plus souvent, dans quelque coin perdu des prés Sainte-Claire. Les tapis d’herbe, d’un noir verdâtre, s’étendaient à perte de vue, sans qu’un seul arbre tachât l’immense nappe, et le ciel semblait énorme, emplissant de ses étoiles la rondeur nue de l’horizon. Les enfants étaient comme bercés dans cette mer de verdure. Miette luttait longtemps ; elle demandait à Silvère s’il eût mieux valu que son père se laissât tuer par le gendarme, et Silvère gardait un instant le silence ; puis il disait que, dans un tel cas, il valait mieux être la victime que le meurtrier, et que c’était un grand malheur, lorsqu’on tuait son semblable, même en état de légitime défense. Pour lui, la loi était chose sainte, les juges avaient eu raison d’envoyer Chantegreil au bagne. La jeune fille s’emportait, elle aurait battu son ami, elle lui criait qu’il avait aussi mauvais cœur que les autres. Et comme il con-tinuait à défendre fermement ses idées de justice, elle finissait par éclater en sanglots, en balbutiant qu’il rougissait sans doute d’elle, puisqu’il lui rappelait toujours le crime de son père. Ces discussions se terminaient dans les larmes, dans une émotion commune. Mais l’enfant avait beau pleurer, reconnaître qu’elle avait peut-être tort, elle gardait tout au fond d’elle sa sauvage-rie, son emportement sanguin. Une fois, elle raconta avec de longs rires comment un gendarme devant elle, en tombant de cheval, s’était cassé la jambe. D’ailleurs Miette ne vivait plus que pour Silvère. Quand celui-ci la questionnait sur son oncle et sur son cousin, elle répondait « qu’elle ne savait pas », et s’il insis-tait, par crainte qu’on la rendît trop malheureuse au Jas-Meiffren, elle disait qu’elle travaillait beaucoup, que rien n’était changé. Elle croyait pourtant que Justin avait fini par savoir ce qui la faisait chanter le matin et lui mettait de la douceur plein les yeux. Mais elle ajoutait :

« Qu’est-ce que ça fait ? s’il vient jamais nous déranger, nous le recevrons, n’est-ce pas, de telle façon, qu’il n’aura plus l’envie de se mêler de nos affaires. »

Cependant, la campagne libre, les longues marches en plein air, les lassaient parfois. Ils revenaient toujours à l’aire

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Saint-Mittre, à l’allée étroite, d’où les avaient chassés les soirées d’été bruyantes, les odeurs trop fortes des herbes foulées, les souffles chauds et troublants. Mais, certains soirs, l’allée se fai-sait plus douce, des vents la rafraîchissaient, ils pouvaient de-meurer là sans éprouver de vertige. Ils goûtaient alors des repos délicieux. Assis sur la pierre tombale, l’oreille fermée au tapage des enfants et des bohémiens, ils se retrouvaient chez eux. Sil-vère avait ramassé à plusieurs reprises des fragments d’os, des débris de crâne, et ils aimaient à parler de l’ancien cimetière. Vaguement, avec leur imagination vive, ils se disaient que leur amour avait poussé, comme une belle plante robuste et grasse, dans ce terreau, dans ce coin de terre fertilisé par la mort. Il y avait grandi ainsi que ces herbes folles ; il y avait fleuri comme ces coquelicots que la moindre brise faisait battre sur leurs tiges, pareils à des cœurs ouverts et saignants. Et ils s’expliquaient les haleines tièdes passant sur leur front, les chu-chotements entendus dans l’ombre, le long frisson qui secouait l’allée : c’étaient les morts qui leur soufflaient leurs passions disparues au visage, les morts qui leur contaient leur nuit de noces, les morts qui se retournaient dans la terre, pris du fu-rieux désir d’aimer, de recommencer l’amour. Ces ossements, ils le sentaient bien, étaient pleins de tendresse pour eux ; les crânes brisés se réchauffaient aux flammes de leur jeunesse, les moindres débris les entouraient d’un murmure ravi, d’une solli-citude inquiète, d’une jalousie frémissante. Et quand ils s’éloignaient, l’ancien cimetière pleurait. Ces herbes, qui leur liaient les pieds par les nuits de feu, et qui les faisaient vaciller, c’étaient des doigts minces, effilés par la tombe, sortis de terre pour les retenir, pour les jeter aux bras l’un de l’autre. Cette odeur âcre et pénétrante qu’exhalaient les tiges brisées, c’était la senteur fécondante, le suc puissant de la vie, qu’élaborent len-tement les cercueils et qui grisent de désirs les amants égarés dans la solitude des sentiers. Les morts, les vieux morts, vou-laient les noces de Miette et de Silvère.

Jamais les enfants ne furent pris d’effroi. La tendresse flot-tante qu’ils devinaient autour d’eux les touchait, leur faisait ai-

– 239 – mer les êtres invisibles dont ils croyaient souvent sentir le frô-lement, pareil à un léger battement d’ailes. Ils étaient simple-ment attristés parfois d’une tristesse douce, et ils ne compre-naient pas ce que les morts voulaient d’eux. Ils continuaient à vivre leurs amours ignorantes, au milieu de ce flot de sève, dans ce bout de cimetière abandonné, où la terre engraissée suait la vie, et qui exigeait impérieusement leur union. Les voix bour-donnantes qui faisaient sonner leurs oreilles, les chaleurs su-bites qui leur poussaient tout le sang au visage, ne leur disaient rien de distinct. Il y avait des jours où la clameur des morts de-venait si haute, que Miette, fiévreuse, alanguie, couchée à demi sur la pierre tombale, regardait Silvère de ses yeux noyés, comme pour lui dire : « Que demandent-ils donc ? pourquoi soufflent-ils ainsi de la flamme dans mes veines ? » Et Silvère, brisé, éperdu, n’osait répondre, n’osait répéter les mots ardents qu’il croyait saisir dans l’air, les conseils fous que lui donnaient les grandes herbes, les supplications de l’allée entière, des tombes mal fermées brûlant de servir de couche aux amours de ces deux enfants.

Ils se questionnaient souvent sur les ossements qu’ils dé-couvraient. Miette, avec son instinct de femme, adorait les su-jets lugubres. À chaque nouvelle trouvaille, c’étaient des suppo-sitions sans fin. Si l’os était petit, elle parlait d’une belle jeune fille poitrinaire, ou emportée par une fièvre la veille de son ma-riage ; si l’os était gros, elle rêvait quelque grand vieillard, un soldat, un juge, quelque homme terrible. La pierre tombale sur-tout les occupa longtemps. Par un beau clair de lune, Miette avait distingué, sur une des faces, des caractères à demi rongés. Il fallut que Silvère, avec son couteau, enlevât la mousse. Alors ils lurent l’inscription tronquée : Cy gist… Marie… morte… Et Miette, en trouvant son nom sur cette pierre, était restée toute saisie. Silvère l’appela « grosse bête ». Mais elle ne put retenir ses larmes. Elle dit qu’elle avait reçu un coup dans la poitrine, qu’elle mourrait bientôt, que cette pierre était pour elle. Le jeune homme se sentit glacé à son tour. Cependant il réussit à faire honte à l’enfant. Comment ! elle, si courageuse, rêvait de

– 240 – pareils enfantillages ! Ils finirent par rire. Puis ils évitèrent de reparler de cela. Mais, aux heures de mélancolie, lorsque le ciel voilé attristait l’allée, Miette ne pouvait s’empêcher de nommer cette morte, cette Marie inconnue dont la tombe avait si long-temps facilité leurs rendez-vous. Les os de la pauvre fille étaient peut-être encore là. Elle eut un soir l’étrange fantaisie de vouloir que Silvère retournât la pierre pour voir ce qu’il y avait dessous. Il s’y refusa comme à un sacrilège, et ce refus entretint les rêve-ries de Miette sur le cher fantôme qui portait son nom. Elle vou-lait absolument qu’elle fût morte à son âge, à treize ans, en pleine tendresse. Elle s’apitoyait jusque sur la pierre, cette pierre qu’elle enjambait si lestement, où ils s’étaient tant de fois assis, pierre glacée par la mort et qu’ils avaient réchauffée de leur amour. Elle ajoutait :

« Tu verras, ça nous portera malheur… Moi, si tu mourais, je viendrais mourir ici, et je voudrais qu’on roulât ce bloc sur mon corps. »

Silvère, la gorge serrée, la grondait de songer à des choses tristes.

Et ce fut ainsi que, pendant près de deux années, ils s’aimèrent dans l’allée étroite, dans la campagne large. Leur idylle traversa les pluies glacées de décembre et les brûlantes sollicitations de juillet, sans glisser à la honte des amours com-munes ; elle garda son charme exquis de conte grec, son ardente pureté, tous ses balbutiements naïfs de la chair qui désire et qui ignore. Les morts, les vieux morts eux-mêmes, chuchotèrent vainement à leurs oreilles. Et ils n’emportèrent de l’ancien ci-metière qu’une mélancolie attendrie, que le pressentiment vague d’une vie courte ; une voix leur disait qu’ils s’en iraient, avec leurs tendresses vierges, avant les noces, le jour où ils vou-draient se donner l’un à l’autre. Sans doute ce fut là, sur la pierre tombale, au milieu des ossements cachés sous les herbes grasses, qu’ils respirèrent leur amour de la mort, cet âpre désir de se coucher ensemble dans la terre, qui les faisait balbutier au

– 241 – bord de la route d’Orchères, par cette nuit de décembre, tandis que les deux cloches se renvoyaient leurs appels lamentables.

Miette dormait paisible, la tête sur la poitrine de Silvère, pendant qu’il rêvait aux rendez-vous lointains, à ces belles an-nées de continuel enchantement. Au jour, l’enfant se réveilla. Devant eux, la vallée s’étendait toute claire sous le ciel blanc. Le soleil était encore derrière les coteaux. Une clarté de cristal, limpide et glacée comme une eau de source, coulait des horizons pâles. Au loin, la Viorne, pareille à un ruban de satin blanc, se perdait au milieu des terres rouges et jaunes. C’était une échap-pée sans bornes, des mers grises d’oliviers, des vignobles pareils à de vastes pièces d’étoffe rayée, toute une contrée agrandie par la netteté de l’air et la paix du froid. Le vent qui soufflait par courtes brises avait glacé le visage des enfants. Ils se levèrent vi-vement, ragaillardis, heureux des blancheurs de la matinée. Et, la nuit ayant emporté leurs tristesses effrayées, ils regardaient d’un œil ravi le cercle immense de la plaine, ils écoutaient les tintements des deux cloches, qui leur semblaient sonner joyeu-sement l’aube d’un jour de fête.

« Ah ! que j’ai bien dormi ! s’écria Miette. J’ai rêvé que tu m’embrassais… Est-ce que tu m’as embrassée, dis ?

– C’est bien possible, répondit Silvère en riant. Je n’avais pas chaud. Il fait un froid de loup.

– Moi, je n’ai froid qu’aux pieds.

– Eh bien ! courons… Nous avons deux bonnes lieues à faire. Tu te réchaufferas. »

Et ils descendirent la côte, ils regagnèrent la route en cou-rant. Puis, quand ils furent en bas, ils levèrent la tête, comme pour dire adieu à cette roche sur laquelle ils avaient pleuré, en se brûlant les lèvres d’un baiser. Mais ils ne reparlèrent point de cette caresse ardente qui avait mis dans leur tendresse un be-soin nouveau, vague encore, et qu’ils n’osaient formuler. Ils ne

– 242 – se donnèrent même pas le bras, sous prétexte de marcher plus vite. Et ils marchaient gaiement, un peu confus, sans savoir pourquoi, quand ils venaient à se regarder. Autour d’eux, le jour grandissait. Le jeune homme, que son patron envoyait parfois à Orchères, choisissait sans hésiter les bons sentiers, les plus di-rects. Ils firent ainsi plus de deux lieues, dans des chemins creux, le long de haies et de murailles interminables. Miette ac-cusait Silvère de l’avoir égarée. Souvent, pendant des quarts d’heure entiers, ils ne voyaient pas un bout du pays, ils n’apercevaient, au-dessus des murailles et des haies, que de longues files d’amandiers dont les branches maigres se déta-chaient sur la pâleur du ciel.

Brusquement, ils débouchèrent juste en face d’Orchères. De grands cris de joie, des brouhahas de foule leur arrivaient, clairs dans l’air limpide. La bande insurrectionnelle entrait à peine dans la ville. Miette et Silvère y pénétrèrent avec les traî-nards. Jamais ils n’avaient vu un enthousiasme pareil. Dans les rues, on eût dit un jour de procession, lorsque le passage du dais met les plus belles draperies aux fenêtres. On fêtait les insurgés comme on fête des libérateurs. Les hommes les embrassaient, les femmes leur apportaient des vivres. Et il y avait, sur les portes, des vieillards qui pleuraient. Allégresse toute méridio-nale qui s’épanchait d’une façon bruyante, chantant, dansant, gesticulant. Comme Miette passait, elle fut prise dans une im-mense farandole qui tournait sur la Grand-Place. Silvère la sui-vit. Ses idées de mort, de découragement, étaient loin à cette heure. Il voulait se battre, vendre du moins chèrement sa vie. L’idée de la lutte le grisait de nouveau. Il rêvait la victoire, la vie heureuse avec Miette, dans la grande paix de la République uni-verselle.

Cette réception fraternelle des habitants d’Orchères fut la dernière joie des insurgés. Ils passèrent la journée dans une confiance rayonnante, dans un espoir sans bornes. Les prison-niers, le commandant Sicardot, MM. Garçonnet, Peirotte et les autres, qu’on avait enfermés dans une salle de la mairie, dont

– 243 – les fenêtres donnaient sur la Grand-Place, regardaient, avec une surprise effrayée, ces farandoles, ces grands courants d’enthousiasme qui passaient devant eux.

« Quels gueux ! murmurait le commandant, appuyé à la rampe d’une fenêtre, comme sur le velours d’une loge de théâtre ; et dire qu’il ne viendra pas une ou deux batteries pour me nettoyer toute cette canaille ! »

Puis il aperçut Miette, il ajouta, en s’adressant à M. Garçonnet :

« Voyez donc, monsieur le maire, cette grande fille rouge, là-bas. C’est une honte. Ils ont traîné leurs créatures avec eux. Pour peu que cela continue, nous allons assister à de belles choses. »

M. Garçonnet hochait la tête, parlant « des passions dé-chaînées » et « des plus mauvais jours de notre histoire ». M. Peirotte, blanc comme un linge, restait silencieux ; il ouvrit une seule fois les lèvres, pour dire à Sicardot, qui continuait à déblatérer amèrement :

« Plus bas donc, monsieur ! vous allez nous faire massa-crer. »

La vérité était que les insurgés traitaient ces messieurs avec la plus grande douceur. Ils leur firent même servir, le soir, un excellent dîner. Mais, pour des trembleurs comme le receveur particulier, de pareilles attentions devenaient effrayantes : les insurgés ne devaient les traiter si bien que dans le but de les trouver plus gras et plus tendres, le jour où ils les mangeraient.

Au crépuscule, Silvère se rencontra face à face avec son cousin, le docteur Pascal. Le savant avait suivi la bande à pied, causant au milieu des ouvriers, qui le vénéraient. Il s’était d’abord efforcé de les détourner de la lutte ; puis, comme gagné par leurs discours :

 

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« Vous avez peut-être raison, mes amis, leur avait-il dit avec son sourire d’indifférent affectueux ; battez-vous, je suis là pour vous raccommoder les bras et les jambes. »

Et, le matin, il s’était tranquillement mis à ramasser le long de la route des cailloux et des plantes. Il se désespérait de ne pas avoir emporté son marteau de géologue et sa boîte à herboriser. À cette heure, ses poches, pleines de pierres, crevaient, et sa trousse, qu’il tenait sous le bras, laissait passer des paquets de longues herbes.

« Tiens, c’est toi, mon garçon ! s’écria-t-il en apercevant Silvère. Je croyais être ici le seul de la famille. »

Il prononça ces derniers mots avec quelque ironie, raillant doucement les menées de son père et de l’oncle Antoine. Silvère fut heureux de rencontrer son cousin ; le docteur était le seul des Rougon qui lui serrât la main dans les rues et qui lui témoi-gnât une sincère amitié. Aussi, en le voyant couvert encore de la poussière de la route, et le croyant acquis à la cause républi-caine, le jeune homme montra-t-il une vive joie. Il lui parla des droits du peuple, de sa cause sainte, de son triomphe assuré, avec une emphase juvénile. Pascal l’écoutait en souriant ; il examinait avec curiosité ses gestes, les jeux ardents de sa phy-sionomie, comme s’il eût étudié un sujet, disséqué un enthou-siasme, pour voir ce qu’il y a au fond de cette fièvre généreuse.

« Comme tu vas ! comme tu vas ! Ah ! que tu es bien le pe-tit-fils de ta grand-mère ! »

Et il ajouta, à voix basse, du ton d’un chimiste qui prend des notes :

« Hystérie ou enthousiasme, folie honteuse ou folie su-blime. Toujours ces diables de nerfs ! »

Puis, concluant tout haut, résumant sa pensée :

« La famille est complète, reprit-il. Elle aura un héros. »

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Silvère n’avait pas entendu. Il continuait à parler de sa chère République. À quelques pas, Miette s’était arrêtée, tou-jours vêtue de sa grande pelisse rouge ; elle ne quittait plus Sil-vère, ils avaient couru la ville aux bras l’un de l’autre. Cette grande fille rouge finit par intriguer Pascal ; il interrompit brus-quement son cousin, il lui demanda :

« Quelle est cette enfant qui est avec toi ?

– C’est ma femme », répondit gravement Silvère.

Le docteur ouvrit de grands yeux. Il ne comprit pas. Et, comme il était timide avec les femmes, il envoya à Miette, en s’éloignant, un large coup de chapeau.

La nuit fut inquiète. Il passa un vent de malheur sur les in-surgés. L’enthousiasme, la confiance de la veille furent comme emportés dans les ténèbres. Au matin, les figures étaient sombres ; il y avait des échanges de regards tristes, des silences longs de découragement. Des bruits effrayants couraient ; les mauvaises nouvelles, que les chefs avaient réussi à cacher de-puis la veille, s’étaient répandues sans que personne eût parlé, soufflées par cette bouche invisible qui jette d’une haleine la pa-nique dans les foules. Des voix disaient que Paris était vaincu, que la province avait tendu les pieds et les poings ; et ces voix ajoutaient que des troupes nombreuses parties de Marseille, sous les ordres du colonel Masson et de M. de Blériot, le préfet du département, s’avançaient à marches forcées pour détruire les bandes insurrectionnelles. Ce fut un écroulement, un réveil plein de colère et de désespoir. Ces hommes, brûlant la veille de fièvre patriotique, se sentirent frissonner dans le grand froid de la France soumise, honteusement agenouillée. Eux seuls avaient donc eu l’héroïsme du devoir ! Ils étaient, à cette heure, perdus au milieu de l’épouvante de tous, dans le silence de mort du pays ; ils devenaient des rebelles ; on allait les chasser à coups de fusil, comme des bêtes fauves. Et ils avaient rêvé une grande guerre, la révolte d’un peuple, la conquête glorieuse du droit ! Alors, dans une telle déroute, dans un tel abandon, cette poi-

– 246 – gnée d’hommes pleura sa foi morte, son rêve de justice évanoui. Il y en eut qui, en injuriant la France entière de sa lâcheté, jetè-rent leurs armes et allèrent s’asseoir sur le bord des routes ; ils disaient qu’ils attendraient là les balles de la troupe, pour mon-trer comment mouraient des républicains.

Bien que ces hommes n’eussent plus devant eux que l’exil ou la mort, il y eut peu de désertions. Une admirable solidarité unissait ces bandes. Ce fut contre les chefs que la colère se tour-na. Ils étaient réellement incapables. Des fautes irréparables avaient été commises ; et maintenant, lâchés, sans discipline, à peine protégés par quelques sentinelles, sous les ordres d’hommes irrésolus, les insurgés se trouvaient à la merci des premiers soldats qui se présenteraient.

Ils passèrent deux jours encore à Orchères, le mardi et le mercredi, perdant le temps, aggravant leur situation. Le géné-ral, l’homme au sabre, que Silvère avait montré à Miette sur la route de Plassans, hésitait, pliait sous la terrible responsabilité qui pesait sur lui. Le jeudi, il jugea que décidément la position d’Orchères était dangereuse. Vers une heure, il donna l’ordre du départ, il conduisit sa petite armée sur les hauteurs de Sainte-Roure. C’était là, d’ailleurs, une position inexpugnable, pour qui aurait su la défendre. Sainte-Roure étage ses maisons sur le flanc d’une colline ; derrière la ville, d’énormes blocs de rochers ferment l’horizon ; on ne peut monter à cette sorte de citadelle que par la plaine des Nores, qui s’élargit au bas du plateau. Une esplanade, dont on a fait un cours, planté d’ormes superbes, domine la plaine. Ce fut sur cette esplanade que les insurgés campèrent. Les otages eurent pour prison une auberge, l’hôtel de la Mule-Blanche, située au milieu du cours. La nuit se passa lourde et noire. On parla de trahison. Dès le matin, l’homme au sabre, qui avait négligé de prendre les plus simples précautions, passa une revue. Les contingents étaient alignés, tournant le dos à la plaine, avec le tohu-bohu étrange des costumes, vestes brunes, paletots foncés, blouses bleues, serrées par des cein-tures rouges ; les armes, bizarrement mêlées, luisaient au soleil

– 247 – clair, les faux aiguisées de frais, les larges pelles de terrassier, les canons brunis des fusils de chasse : lorsque, au moment où le général improvisé passait à cheval devant la petite armée, une sentinelle, qu’on avait oubliée dans un champ d’oliviers, accou-rut en gesticulant, en criant :

« Les soldats ! les soldats ! »

Ce fut une émotion inexprimable. On crut d’abord à une fausse alerte. Les insurgés, oubliant toute discipline, se jetèrent en avant, coururent au bout de l’esplanade, pour voir les sol-dats. Les rangs furent rompus. Et quand la ligne sombre de la troupe apparut, correcte, avec le large éclair des baïonnettes, derrière le rideau grisâtre des oliviers, il y eut un mouvement de recul, une confusion qui fit passer un frisson de panique d’un bout à l’autre du plateau.

Cependant, au milieu du cours, La Palud et Saint-Martin-de-Vaulx, s’étant reformés, se tenaient farouches et debout. Un bûcheron, un géant dont la tête dépassait celle de ses compa-gnons, criait, en agitant sa cravate rouge : « À nous, Chavanoz, Graille, Poujols, Saint-Eutrope ! à nous, les Tulettes ! à nous, Plassans ! »

De grands courants de foule traversaient l’esplanade. L’homme au sabre, entouré des gens de Faverolles, s’éloigna, avec plusieurs contingents des campagnes, Vernoux, Corbière, Marsanne, Pruinas, pour tourner l’ennemi et le prendre de flanc. D’autres, Valqueyras, Nazères, Castel-le-Vieux, les Roches-Noires, Murdaran, se jetèrent à gauche, se dispersèrent en tirailleurs dans la plaine des Nores.

Et, tandis que le cours se vidait, les villes, les villages que le bûcheron avait appelés à l’aide se réunissaient, formaient sous les ormes une masse sombre, irrégulière, groupée en dehors de toutes les règles de la stratégie, mais qui avait roulé là, comme un bloc, pour barrer le chemin ou mourir. Plassans se trouvait au milieu de ce bataillon héroïque. Dans la teinte grise des

– 248 – blouses et des vestes, dans l’éclat bleuâtre des armes, la pelisse de Miette, qui tenait le drapeau à deux mains, mettait une large tache rouge, une tache de blessure fraîche et saignante.

Il y eut brusquement un grand silence. À une des fenêtres de la Mule-Blanche, la tête blafarde de M. Peirotte apparut. Il parlait, il faisait des gestes.

« Rentrez, fermez les volets, crièrent les insurgés furieuse-ment ; vous allez vous faire tuer. »

Les volets se fermèrent en toute hâte, et l’on n’entendit plus que les pas cadencés des soldats qui approchaient.

Une minute s’écoula, interminable. La troupe avait dispa-ru ; elle était cachée dans un pli de terrain, et bientôt les insur-gés aperçurent, du côté de la plaine, au ras du sol, des pointes de baïonnettes qui poussaient, grandissaient, roulaient sous le soleil levant, comme un champ de blé aux épis d’acier. Silvère, à ce moment, dans la fièvre qui le secouait, crut voir passer de-vant lui l’image du gendarme dont le sang lui avait taché les mains ; il savait, par les récits de ses compagnons, que Rengade n’était pas mort, qu’il avait simplement un œil crevé ; et il le dis-tinguait nettement, avec son orbite vide, saignant, horrible. La pensée aiguë de cet homme, auquel il n’avait plus songé depuis son départ de Plassans, lui fut insupportable. Il craignit d’avoir peur. Il serrait violemment sa carabine, les yeux voilés par un brouillard, brûlant de décharger son arme, de chasser l’image du borgne à coups de feu. Les baïonnettes montaient toujours, lentement.

Quand les têtes des soldats apparurent au bord de l’esplanade, Silvère, d’un mouvement instinctif, se tourna vers Miette. Elle était là, grandie, le visage rose, dans les plis du dra-peau rouge ; elle se haussait sur la pointe des pieds, pour voir la troupe ; une attente nerveuse faisait battre ses narines, montrait ses dents blanches de jeune loup dans la rougeur de ses lèvres. Silvère lui sourit. Et il n’avait pas tourné la tête, qu’une fusillade

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éclata. Les soldats, dont on ne voyait encore que les épaules, ve-naient de lâcher leur premier feu. Il lui sembla qu’un grand vent passait sur sa tête, tandis qu’une pluie de feuilles coupées par les balles tombaient des ormes. Un bruit sec, pareil à celui d’une branche morte qui se casse, le fit regarder à sa droite. Il vit par terre le grand bûcheron, celui dont la tête dépassait celles des autres, avec un petit trou noir au milieu du front. Alors il dé-chargea sa carabine devant lui, sans viser, puis il rechargea, tira de nouveau. Et cela, toujours, comme un furieux, comme une bête qui ne pense à rien, qui se dépêche de tuer. Il ne distinguait même plus les soldats ; des fumées flottaient sous les ormes, pa-reilles à des lambeaux de mousseline grise. Les feuilles conti-nuaient à pleuvoir sur les insurgés, la troupe tirait trop haut. Par instants, dans les bruits déchirants de la fusillade, le jeune homme entendait un soupir, un râle sourd ; et il y avait dans la petite bande une poussée, comme pour faire de la place au mal-heureux qui tombait en se cramponnant aux épaules de ses voi-sins. Pendant dix minutes, le feu dura.

Puis, entre deux décharges, un homme cria : « Sauve qui peut ! » avec un accent terrible de terreur. Il y eut des gronde-ments, des murmures de rage, qui disaient : « Les lâches ! oh ! les lâches ! » Des phrases sinistres couraient : le général avait fui ; la cavalerie sabrait les tirailleurs dispersés dans la plaine des Nores. Et les coups de feu ne cessaient pas, ils partaient ir-réguliers, rayant la fumée de flammes brusques. Une voix rude répétait qu’il fallait mourir là. Mais la voix affolée, la voix de ter-reur, criait plus haut : « Sauve qui peut ! sauve qui peut ! » Des hommes s’enfuirent, jetant leurs armes, sautant par-dessus les morts. Les autres serrèrent les rangs. Il resta une dizaine d’insurgés. Deux prirent encore la fuite ; et, sur les huit autres, trois furent tués d’un coup.

Les deux enfants étaient restés machinalement, sans rien comprendre. À mesure que le bataillon diminuait, Miette élevait le drapeau davantage ; elle le tenait, comme un grand cierge, devant elle, les poings fermés. Il était criblé de balles. Quand

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Silvère n’eut plus de cartouches dans les poches, il cessa de ti-rer, il regarda sa carabine d’un air stupide. Ce fut alors qu’une ombre lui passa sur la face, comme si un oiseau colossal eût ef-fleuré son front d’un battement d’aile. Et, levant les yeux, il vit le drapeau qui tombait des mains de Miette. L’enfant, les deux poings serrés sur sa poitrine, la tête renversée, avec une expres-sion atroce de souffrance, tournait lentement sur elle-même. Elle ne poussa pas un cri ; elle s’affaissa en arrière, sur la nappe rouge du drapeau.

« Relève-toi, viens vite », dit Silvère lui tendant la main, la tête perdue.

Mais elle resta par terre, les yeux tout grands ouverts, sans dire un mot. Il comprit, il se jeta à genoux.

« Tu es blessée, dis ? Où es-tu blessée ? »

Elle ne disait toujours rien ; elle étouffait ; elle le regardait de ses yeux agrandis, secouée par de courts frissons. Alors il lui écarta les mains.

« C’est là, n’est-ce pas ? c’est là. »

Et il déchira son corsage, mit à nu sa poitrine. Il chercha, il ne vit rien. Ses yeux s’emplissaient de larmes. Puis, sous le sein gauche, il aperçut un petit trou rose ; une seule goutte de sang tachait la plaie.

« Ça ne sera rien, balbutia-t-il ; je vais aller chercher Pas-cal, il te guérira. Si tu pouvais te relever… Tu ne peux pas te re-lever ? »

Les soldats ne tiraient plus ; ils s’étaient jetés à gauche, sur les contingents emmenés par l’homme au sabre. Au milieu de l’esplanade vide, il n’y avait que Silvère agenouillé devant le corps de Miette. Avec l’entêtement du désespoir, il l’avait prise dans ses bras. Il voulait la mettre debout ; mais l’enfant eut une telle secousse de douleur qu’il la recoucha. Il la suppliait :

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« Parle-moi, je t’en prie. Pourquoi ne me dis-tu rien ? »

Elle ne pouvait pas. Elle agita les mains, d’un mouvement doux et lent, pour dire que ce n’était pas sa faute. Ses lèvres ser-rées s’amincissaient déjà sous le doigt de la mort. Les cheveux dénoués, la tête roulée dans les plis sanglants du drapeau, elle n’avait plus que ses yeux de vivants, des yeux noirs, qui luisaient dans son visage blanc. Silvère sanglota. Les regards de ces grands yeux navrés lui faisaient mal. Il y voyait un immense re-gret de la vie. Miette lui disait qu’elle partait seule, avant les noces, qu’elle s’en allait sans être sa femme ; elle lui disait en-core que c’était lui qui avait voulu cela, qu’il aurait dû l’aimer comme tous les garçons aiment les filles. À son agonie, dans cette lutte rude que sa nature sanguine livrait à la mort, elle pleurait sa virginité. Silvère, penché sur elle, comprit les san-glots amers de cette chair ardente. Il entendit au loin les sollici-tations des vieux ossements ; il se rappela ces caresses qui avaient brûlé leurs lèvres, dans la nuit, au bord de la route : elle se pendait à son cou, elle lui demandait tout l’amour, et lui, il n’avait pas su, il la laissait partir petite fille, désespérée de n’avoir pas goûté aux voluptés de la vie. Alors, désolé de la voir n’emporter de lui qu’un souvenir d’écolier et de bon camarade, il baisa sa poitrine de vierge, cette gorge pure et chaste qu’il ve-nait de découvrir. Il ignorait ce buste frissonnant, cette puberté admirable. Ses larmes trempaient ses lèvres. Il collait sa bouche sanglotante sur la peau de l’enfant. Ces baisers d’amant mirent une dernière joie dans les yeux de Miette. Ils s’aimaient, et leur idylle se dénouait dans la mort.

Mais lui ne pouvait croire qu’elle allait mourir. Il disait :

« Non, tu vas voir, ça n’est rien… Ne parle pas, si tu souffres… Attends, je vais te soulever la tête ; puis je te réchauf-ferai, tu as les mains glacées. »

La fusillade reprenait, à gauche, dans les champs d’oliviers. Des galops sourds de cavalerie montaient de la plaine des Nores. Et, par instants, il y avait de grands cris d’hommes qu’on

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égorge. Des fumées épaisses arrivaient, traînaient sous les ormes de l’esplanade. Mais Silvère n’entendait plus, ne voyait plus. Pascal, qui descendait en courant vers la plaine, l’aperçut, vautré à terre, et s’approcha, le croyant blessé. Dès que le jeune homme l’eut reconnu, il se cramponna à lui. Il lui montrait Miette.

« Voyez donc, disait-il, elle est blessée, là, sous le sein… Ah ! que vous êtes bon d’être venu ; vous la sauverez. »

À ce moment, la mourante eut une légère convulsion. Une ombre douloureuse passa sur son visage, et, de ses lèvres ser-rées qui s’ouvrirent, sortit un petit souffle. Ses yeux, tout grands ouverts, restèrent fixés sur le jeune homme.

Pascal, qui s’était penché, se releva en disant à demi-voix :

« Elle est morte. »

Morte ! ce mot fit chanceler Silvère. Il s’était remis à ge-noux ; il tomba assis, comme renversé par le petit souffle de Miette.

« Morte ! morte ! répéta-t-il, ce n’est pas vrai, elle me re-garde… Vous voyez bien qu’elle me regarde. »

Et il saisit le médecin par son vêtement, le conjurant de ne pas s’en aller, lui affirmant qu’il se trompait, qu’elle n’était pas morte, qu’il la sauverait, s’il voulait. Pascal lutta doucement, di-sant de sa voix affectueuse :

« Je ne puis rien, d’autres m’attendent… Laisse, mon pauvre enfant ; elle est bien morte, va. »

Il lâcha prise, il retomba. Morte ! morte ! encore ce mot, qui sonnait comme un glas dans sa tête vide ! Quand il fut seul, il se traîna auprès du cadavre. Miette le regardait toujours. Alors il se jeta sur elle, roula sa tête sur sa gorge nue, baigna sa peau de ses larmes. Ce fut un emportement. Il posait furieuse-ment les lèvres sur la rondeur naissante de ses seins, il lui souf-

– 253 – flait dans un baiser toute sa flamme, toute sa vie, comme pour la ressusciter. Mais l’enfant devenait froide sous ses caresses. Il sentait ce corps inerte s’abandonner dans ses bras. Il fut pris d’épouvante ; il s’accroupit, la face bouleversée, les bras pen-dants, et il resta là, stupide, répétant :

« Elle est morte, mais elle me regarde ; elle ne ferme pas les yeux, elle me voit toujours. »

Cette idée l’emplit d’une grande douceur. Il ne bougea plus. Il échangea avec Miette un long regard, lisant encore, dans ces yeux que la mort rendait plus profonds, les derniers regrets de l’enfant pleurant sa virginité.

Cependant, la cavalerie sabrait toujours les fuyards, dans la plaine des Nores ; les galops des chevaux, les cris des mourants, s’éloignaient, s’adoucissaient, comme une musique lointaine, apportée par l’air limpide. Silvère ne savait plus qu’on se battait. Il ne vit pas son cousin, qui remontait la pente et qui traversait de nouveau le cours. En passant, Pascal ramassa la carabine de Macquart, que Silvère avait jetée ; il la connaissait pour l’avoir vue pendue à la cheminée de tante Dide, et songeait à la sauver des mains des vainqueurs. Il était à peine entré dans l’hôtel de la Mule Blanche, où l’on avait porté un grand nombre de bles-sés, qu’un flot d’insurgés, chassés par la troupe comme une bande de bêtes, envahit l’esplanade. L’homme au sabre avait fui ; c’étaient les derniers contingents des campagnes que l’on traquait. Il y eut là un effroyable massacre. Le colonel Masson et le préfet, M. de Blériot, pris de pitié, ordonnèrent vainement la retraite. Les soldats, furieux, continuaient à tirer dans le tas, à clouer les fuyards contre les murailles, à coups de baïonnette. Quand ils n’eurent plus d’ennemis devant eux, ils criblèrent de balles la façade de la Mule-Blanche. Les volets partaient en éclats ; une fenêtre, laissée entrouverte, fut arrachée, avec un bruit retentissant de verre cassé. Des voix lamentables criaient à l’intérieur : « Les prisonniers ! les prisonniers ! » Mais la troupe n’entendait pas, elle tirait toujours. On vit, à un moment, le

– 254 – commandant Sicardot, exaspéré, paraître sur le seuil, parler en agitant les bras. À côté de lui, le receveur particulier, M. Peirotte, montra sa taille mince, son visage effaré. Il y eut encore une décharge. Et M. Peirotte tomba par terre, le nez en avant, comme une masse.

Silvère et Miette se regardaient. Le jeune homme était resté penché sur la morte, au milieu de la fusillade et des hurlements d’agonie, sans même tourner la tête. Il sentit seulement des hommes autour de lui, et il fut pris d’un sentiment de pudeur : il ramena les plis du drapeau rouge sur Miette, sur sa gorge nue. Puis ils continuèrent à se regarder.

Mais la lutte était finie. Le meurtre du receveur particulier avait assouvi les soldats. Des hommes couraient, battant tous les coins de l’esplanade, pour ne pas laisser échapper un seul in-surgé. Un gendarme, qui aperçut Silvère sous les arbres, accou-rut ; et, voyant qu’il avait à faire à un enfant :

« Que fais-tu là, galopin ? » lui demanda-t-il.

Silvère, les yeux sur les yeux de Miette, ne répondit pas.

« Ah ! le bandit, il a les mains noires de poudre, s’écria l’homme, qui s’était baissé. Allons, debout, canaille ! Ton compte est bon. »

Et comme Silvère, souriant vaguement, ne bougeait pas, l’homme s’aperçut que le cadavre qui se trouvait là, dans le dra-peau, était un cadavre de femme :

« Une belle fille, c’est dommage ! murmura-t-il… Ta maî-tresse, hein ? crapule ! »

Puis il ajouta avec un rire de gendarme :

« Allons, debout !… Maintenant qu’elle est morte, tu ne veux peut-être pas coucher avec. »

 

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Il tira violemment Silvère, il le mit debout, il l’emmena comme un chien qu’on traîne par une patte. Silvère se laissa traîner, sans une parole, avec une obéissance d’enfant. Il se re-tourna, il regarda Miette. Il était désespéré de la laisser toute seule, sous les arbres. Il la vit de loin, une dernière fois. Elle res-tait là, chaste, dans le drapeau rouge, la tête légèrement pen-chée, avec ses grands yeux qui regardaient en l’air.

 

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