La jeune fille au pair
Chapitre 1
Le train s'immobilisa dans un long crissement de freins parmi les jets de vapeur de la locomotive. Dans les couloirs, les passagers se pressaient déjà, les yeux rougis de fatigue, lassés du long trajet, anxieux de retrouver leur ville et les leurs.
Sur le quai, des hommes en casquette et blouse bleues hélaient les arrivants : « Porteur ! » Des chariots électriques, tractant d'interminables tréteaux de bois, obligeaient les voyageurs à se tasser sans ménagements contre les wagons qu'ils étaient si heureux de quitter. A la sortie, là-bas, des gens lançaient des appels et des saluts joyeux, des grooms d'hôtel brandissaient des pancartes au nom de leurs futurs clients.
Dernière dans son compartiment, Wanda prit tout son temps pour s'envelopper dans son vaste manteau de laine grise, descendre péniblement une valise aux coins plaqués de métal qui avait sûrement connu des jours meilleurs, rectifier enfin la mèche de chevelure blonde qui s'échappait du chignon haut placé au-dessus de ses yeux d'un bleu limpide. Pour elle, nulle urgence. Personne ne l'attendait. Pourtant, elle ressentit comme un sentiment d'exaltation en traînant son bagage le long du couloir maintenant vide. Enfin, après cette nuit interminable, elle était arrivée. Tout au bout de ce quai encombré, il y avait Paris. Paris où personne ne connaissait Wanda Schomberg. Paris et une vie nouvelle. Paris, la grande ville où il ferait si bon se perdre.
Elle refusa l'aide d'un voyageur obligeant qui, lorgnant la jolie fille, proposait de se charger de sa valise, repoussa de même l'offre d'un porteur. Elle ignorait combien de jours s'écouleraient avant qu'elle ne trouve un travail et en attendant, elle ne disposait pas de tant d'argent. Là-bas, à Zurich, Oncle Otto et Tante Ilse ne l'avaient nantie que d'un maigre pécule. Eux qui l'avaient accueillie autrefois à bras ouverts s'étaient pourtant longtemps montrés gentils et même affectueux envers la petite fille qu'ils avaient acceptée dans leur foyer. Il était vrai qu'alors, elle était riche et disposait d'appuis, songea-t-elle sans amertume. A présent, ils n'avaient eu qu'une hâte : se débarrasser de la jeune femme pauvre et sans soutien qu'elle était devenue. Une jeune femme démunie et beaucoup trop belle aussi au gré de Ilse et de Cousine Ursula.
Alors, quand Wanda avait annoncé qu'après avoir mûrement réfléchi elle comptait quitter la Suisse, sa famille d'adoption et gagner Paris, les Huber n'avaient été que trop heureux de la laisser partir. Pas de mises en garde inutiles. Après tout, Wanda n'avait peut-être que vingt ans en ce début d'automne 1950 mais la vie s'était chargée de la mûrir et son existence avait été riche en expériences. Les hauts et les bas, Wanda connaissait. La solitude et les souffrances aussi.
Oncle Otto s'était contenté de la convoquer dans son bureau et de lui remettre solennellement une mince liasse de billets de banque. « Tout ce qu'il te reste, ma pauvre enfant. Mais après tout, ce sont des francs suisses. Ils valent cher dans l'Europe d'aujourd'hui. Avec ça, si tu es raisonnable, tu pourras tenir un moment à Paris. » Wanda avait rangé soigneusement l'argent dans son portefeuille de daim noir. Elle rangeait tout avec soin. Si elle soupçonna Oncle Otto de conserver par-devers lui une partie de la somme qui lui revenait encore, elle n'en montra rien. Wanda remercia en souvenir des jours anciens et entreprit aussitôt de faire sa valise.
Seule, elle avait pris son billet. Seule, elle s'était rendue en tramway à la gare. Et seule, elle débarquait à présent.
Au bout du quai, elle tendit son ticket à un contrôleur indifférent. Elle lui demanda de lui indiquer la consigne où elle pourrait déposer son chargement tandis que, d'emblée, elle chercherait logement et travail. D'un vague mouvement de tête, il lui indiqua un bureau vers la droite. Derrière le comptoir, un homme rougeaud se montra plus courtois. En lui remettant son titre de dépôt, il la renseigna sur les horaires d'ouverture qu'elle ne lui demandait pas, les ayant déjà appris sur la pancarte accrochée dehors, sur le battant.
Voilà. Elle avait maintenant les mains libres. Il ne lui restait plus qu'un grand sac en bandoulière et, devant elle, une existence à reconstruire. Wanda poussa un soupir de soulagement et s'autorisa enfin à sourire. Autant commencer tout de suite, pensa-t-elle.
Malgré l'heure matinale, la plus grande animation régnait gare de Lyon. Tous les kiosques, tabacs et journaux étaient ouverts, le buffet aussi.
Devant le comptoir « presse », elle hésita longtemps, examinant les titres : Franc-Tireur, Libération, Le Parisien libéré, Combat,
L'Humanité... Lequel choisir ? Elle se résigna à interroger le vendeur.
— Pour du travail, lequel contient le plus d'annonces ?
Il n'hésita pas :
— Prenez France-Soir, tout le monde lit France-Soir.
Elle paya, remercia et s'éloigna tandis qu'il lui lançait gaiement :
— Mais attention, c'est peut-être le plus lu mais c'est aussi le plus sale.
— Comment ça, le plus sale ? interrogea-t-elle, fronçant les sourcils et se demandant si, flairant l'étrangère, il ne s'était pas moqué d'elle en lui refilant quelque torchon pornographique. A sa mine, l'homme comprit ses doutes et rit franchement.
— Sale, je veux dire pour l'encre. C'est le canard qui bave le plus. Chaque fois que j'en sors un, je m'en mets plein les doigts. Sinon, France-Soir, c'est très bien. Pas seulement pour les annonces mais aussi pour les nouvelles et les potins.
— J'enfilerai des gants, dit-elle en lui rendant son sourire.
Et, de meilleure humeur, elle pénétra dans le buffet, commanda café-crème et croissant, puis, les pieds dans la sciure qui recouvrait un carrelage aux couleurs indistinctes, elle entreprit de scruter les colonnes de petites annonces.
Bon, elle était affligée d'un accent un peu guttural, certes, mais de prime abord indéfinissable. Et n'empêche, elle parlait un français presque courant si l'on exceptait quelques expressions par trop romandes enseignées au lycée. Son allemand, bien sûr, était impeccable et nullement entaché, lui, d'idiomes helvétiques. Alors, que chercher ?
Elle négligea tout ce qui concernait la comptabilité. Elle n'y connaissait rien et n'avait nulle intention d'apprendre. Secrétaire ? Elle ne savait pas taper à la machine et, même si on ne lui réclamait que des travaux d'écriture, rien dans le nom des entreprises demandeuses n'indiquait si elles appartenaient au monde qu'elle recherchait, au milieu qu'elle tenait tant à rejoindre. De même pour les emplois de vendeuses. Comment savoir qui étaient les propriétaires du « Chic de Paris » ou de « Au Bon Tailleur » ? Elle laissa errer son regard sur la page et soudain, tout son visage s'éclaira :
« Samuel Finkelstein recherche jeune fille au pair pour deux garçons de 8 et 10 ans. S'adresser 80 bd Barbès, Paris 18e. »
Fille au pair, s'occuper de gamins même éventuellement turbulents chez quelqu'un nommé Samuel Finkelstein, c'était exactement ce qui conviendrait à Wanda Schomberg. Sa physionomie s'illumina, ses prunelles marine étincelèrent dans un rayon de soleil quand elle releva la tête, considérant la ville, là-bas, par-delà les vitres embrumées du buffet de la gare.
Un jeune homme qui entrait, côté parvis, s'arrêta net devant sa table. Faisant mine d'être frappé au cœur par tant de beauté, taquin, il fit semblant de tituber et de se raccrocher de justesse au guéridon de marbre.
— J'ai besoin de m'asseoir, souffla-t-il. J'ai absolument besoin de m'asseoir.
Et sans attendre de réponse, il se laissa choir sur une chaise proche de Wanda.
Interdite par tant d'audace, la jeune fille ne put s'empêcher de se demander si le garçon n'était qu'un insolent trop sûr de lui ou s'il était véritablement malade. Quand il tira un mouchoir de sa poche et s'y plongea le visage comme s'il était en train de suffoquer, elle crut un instant qu'il avait vraiment besoin d'aide.
Elle interpella un serveur en long tablier noir.
— De l'eau, vous pouvez apporter un verre d'eau, je vous prie ? Ce monsieur...
— Ce monsieur préférerait un café, coupa vivement le prétendu malade. Un grand crème, s'il vous plaît ! A cette heure-ci, c'est quand même plus convenable, vous ne trouvez pas ?
Convenable, qu'est-ce qui était convenable, à Paris ? Maussade, le serveur prit la commande. Encore une fillette qui débarquait de sa province et qui allait se faire embarquer par n'importe qui ! Enfin, à lui, ce n'était pas ses oignons. Les siennes de mômes, il veillerait à ce qu'elles ne traînent pas toutes seules dans les cafés. Il savait trop bien ce qu'elles risquaient avec tous les individus louches qui rôdaient par là. Elles ne deviendraient pas des poules, ah ça non ! Quant à ce qui pourrait advenir à cette Boche - elle était boche, il l'avait compris rien qu'à son accent, il n'avait pas passé quatre ans au stalag pour rien -, alors là, il s'en fichait. Il s'en fichait même royalement.
Il apporta le café.
A la table, Wanda considérait le jeune homme, les yeux ronds. Lui s'esclaffait.
— Vous vous êtes inquiétée ? Vous vous êtes vraiment inquiétée ? Ma parole, c'est vous qui paraissez avoir besoin d'un verre d'eau, maintenant. Mais non, je ne suis pas malade. Au contraire même, je suis médecin. Enfin presque. Je termine ma cinquième année de médecine et je prépare ma thèse.
Par-dessus les tasses, il tendit la main.
— Excusez-moi. Je me présente : Richard Fabre.
Mue par des années d'entraînement aux bonnes manières et à la politesse, Wanda répondit machinalement :
— Wanda Schomberg.
Il la dévisagea. Soudain, c'était lui qui semblait méfiant. Cet accent rauque, ces allures de gretchen, ce n'était quand même pas une... Son père n'avait pas été déporté pour faits de résistance tandis que lui continuait à jouer en tremblant les porteurs de messages dans Paris occupé pour qu'il se laisse séduire à présent par une...
Il haussa les sourcils.
— Wanda Schomberg, tiens, tiens ! Et c'est quoi comme nom ?
Rien qu'au changement de ton, elle avait compris.
— Suisse. Je viens de Suisse. De Zurich, plus exactement.
D'un coup, il se rasséréna. Ç'aurait vraiment été dommage qu'une aussi jolie fille soit de la graine de nazie !
— De Suisse ? Quelle idée de débarquer à Paris en ce moment ? Vous avez de la famille ici ? Parce que, côté tourisme, avec ces grèves, toutes ces grèves et encore ces grèves... Sans parler des problèmes de rationnement, d'approvisionnement... Là-bas, vous étiez à l'abri de tout ça.
Bien sûr, Wanda savait parfaitement que les jeunes filles convenables ne se laissent pas aborder par des inconnus dans des buffets de gare. La vie lui avait déjà enseigné à ne jamais se montrer naïve ni trop confiante. Dans le train, elle n'avait pas desserré les dents. Cependant, il y avait si longtemps que nul ne lui avait témoigné d'intérêt et ne s'était montré chaleureux à son égard qu'elle ne put s'empêcher de répondre à ce jeune homme au bon regard noisette, à la tignasse brune ébouriffée, au visage si ouvert et si joyeux.
— J'en avais assez de tout ce calme. Toute l'Europe a été dévastée tandis qu'au bord de leurs lacs, les Suisses vaquaient à leurs affaires comme si de rien n'était... J'ai eu envie de m'installer un peu à Paris. D'y vivre, d'y travailler, de perfectionner mon français...
— Mais il est parfait, votre français, rétorqua vivement le garçon. Vraiment, quelle idée de quitter votre Suisse peinarde où on ne manque de rien pour ici où on manque de tout. Tiens, vous n'auriez pas une plaque de chocolat aux noisettes, par hasard ? J'en ai oublié le goût. Je n'en ai plus mangé depuis que j'étais tout petit, avant la guerre. Ne me mentez pas ! Vous avez sûrement du chocolat. Les Suisses, ça ne se déplace pas sans.
Elle acquiesça.
— C'est vrai. J'en ai emporté quelques tablettes. Mais elles sont dans ma valise, à la consigne. Désolée, je n'en ai pas sur moi.
— On va les chercher, alors, fit-il, plein d'espoir.
Elle secoua la tête.
— Pas avant que j'aie trouvé où poser mon sac.
— Et vous avez une idée ?
Wanda lui montra le journal.
— Peut-être chez ce monsieur Samuel Finkelstein. Il a l'air d'avoir besoin de quelqu'un comme moi.
Il rit.
— Tout le monde a besoin de quelqu'un comme vous. Mais franchement, torcher les gosses des autres ! Vous méritez mieux que ça. Moi, je vous imagine très bien en modèle, en mannequin. Paris, la haute couture française, ça ne fait plus rêver du côté de Zurich ?
Le regard bleu s'embruma.
— A chacun ses rêves. Moi, une vraie maison, avec deux enfants de huit et dix ans qui, entre parenthèses, sont à cet âge parfaitement capables de se torcher eux-mêmes, ça me conviendrait tout à fait. A condition, bien sûr, que M. Samuel Finkelstein veuille de moi et que la place ne soit pas déjà prise.
Richard Fabre fit la moue.
— Fille au pair, dans le dix-huitième arrondissement... Les candidates ne doivent pas se bousculer au portillon chez M. Finkelstein. Surtout si elles ont votre allure ! Tant qu'à vous chercher une maison, autant voir grand et chic.
Du doigt, il souligna une autre annonce, un peu plus bas.
— « Mme Pierre de Torcy recherche jeune fille au pair pour fillettes quatre et six ans. 130 rue de Lonchamp, Paris 16e. Une Madame de... Le seizième, c'est-à-dire le meilleur arrondissement de Paris, ce ne serait pas mieux pour vous ?
Cet étudiant lui parut soudain bien éloigné des réalités de la vie.
— Vous n'y connaissez rien, dit Wanda. Votre Madame de... me toisera de haut et me fera manger à la cuisine. Ses filles me considéreront comme une domestique et pour ces gens-là, une domestique vaut moins que rien. Chez des Finkelstein, je serais sûrement considérée comme quelqu'un de la famille et c'est ça que je voudrais, appartenir à la famille Finkelstein.
— Vous avez tant besoin de famille ? s'enquit-il, apitoyé. C'est vrai que jeune, jolie et seule à l'étranger...
Comme frappé soudain d'une idée, il bondit sur ses pieds :
— Mais si c'est vraiment de la famille que vous voulez, alors là, avec moi, vous tombez bien. Moi, j'en ai plus qu'il m'en faut. Justement, je suis entré là pour boire un café en attendant mon train pour Montgeron où je dois déjeuner chez ma sœur. Elle a un mari très bien et abondance de mouflets : quatre. Accompagnez-moi donc. Ne dites pas non. Allez, je vous emmène. Il y a un bois tout à côté. On ira tous ensemble chercher des champignons et dans la soirée, je vous conduirai chez ce cher M. Finkelstein.
Mais Wanda n'avait nulle envie d'escapade à la campagne. D'ailleurs, et même si cela avait été le cas, elle n'aurait jamais suivi un étranger n'importe où, son corps moulu se refusait à remonter si vite dans un train, quel qu'il soit. Et elle n'avait qu'une hâte et une seule : trouver au plus vite sa place dans cette métropole, aller où elle souhaitait aller, vivre chez qui elle souhaitait vivre. Elle ne laisserait pas passer la moindre chance.
— Bon, se résigna Richard. Si vous ne m'accompagnez pas, c'est moi qui vous accompagnerai.
— Ce n'est pas la peine, je vous assure. Je trouverai très bien mon chemin toute seule. Je prendrai le métro.
— En grève, dit Richard.
— Alors, l'autobus.
— En grève, répéta Richard.
— Un taxi...
— Tous pris d'assaut.
— Je commence à croire que vous aviez raison. Quel pays ! Mais mes pieds ne sont pas en grève, eux, et j'ai l'habitude de marcher. Tant pis si c'est un peu loin.
- C'est loin, mais je vous accompagnerai quand même. Comme ça, je serai sûr que vous ne vous égarerez pas. Sinon, je vais me ronger les sangs. Et puis, je vous attendrai une demi-heure en bas, quand nous serons arrivés... Au cas où l'endroit et les gens ne vous plairaient pas, qu'il faille vous chercher un hôtel...
Se mettre en quête d'un hôtel en compagnie d'un sémillant jeune Français, même sympathique, il n'en était certes pas question. En revanche, Wanda accepta volontiers l'offre de Richard de la conduire jusqu'au boulevard Barbès. Il avait raison. Elle ne connaissait rien aux rues de cette métropole et, avec lui pour l'aider, elle arriverait plus vite à bon port. Elle patienta donc, le temps qu'il téléphone chez sa sœur pour se décommander.
Wanda avait déjà reboutonné son grand manteau de laine quand il ressortit de la cabine.
— Alors, prête pour la grande aventure ? plaisanta Richard.
— Prête, dit-elle.
Et il s'étonna de la gravité qui imprégnait soudain le visage de la blonde.
A quoi s'était-elle attendue ? En arrivant sous le porche du 80, boulevard Barbés elle avait pu voir, inscrits en gros caractères, les noms des locataires de l'immeuble, et parmi eux celui de Samuel Finkelstein. Avant de gravir le grand escalier elle avait regardé sa montre : 12 h 30 déjà.
Depuis qu'elle était descendue du train tout s'était enchaîné comme en rêve, mais maintenant, tandis qu'elle cherchait le troisième gauche, elle avait le sentiment qu'elle allait devoir affronter sa première véritable épreuve : elle allait rencontrer un juif. Même si elle ne devait pas obtenir la place, elle allait enfin pouvoir vérifier si les juifs étaient tels qu'on les lui avait décrits. Ou, plutôt que vérifier, car elle était venue à Paris, justement parce qu'elle ne voulait pas croire ce qu'on lui avait enseigné, elle allait pouvoir enfin voir et comprendre.
Toute à ses réflexions elle monta les degrés mécaniquement, sans penser même à détailler les lieux et, lorsqu'elle se trouva devant la porte, marqua un temps d'arrêt, troublée par les rires d'enfants et les éclats de voix qui provenaient de derrière la porte. Puis, sans y songer, presque par défi, elle sonna.
Elle venait de rejeter, et pour la première fois de son existence par un acte volontaire, le poids de son passé.
Contemplant les cheveux de paille surmontant une physionomie carrée aux traits décidés, le menton creusé d'une fossette, elle hésita. L'homme qui venait de lui ouvrir, cet homme souriant et en bras de chemise était manifestement un homme du Nord. Ce pouvait même être un Allemand ! Non ! Ce n'était pas possible, elle ne pouvait être devant Samuel Finkelstein. Elle eut un mouvement de recul :
— Vous désirez, mademoiselle ?
— Je cherche M. Samuel Finkelstein... excusez-moi, j'ai dû me tromper d'étage.
— Pas du tout, je suis Samuel Finkelstein.
Elle resta sans voix, ne sut que répondre, mais l'homme ne semblait pas attendre de réponse immédiate. Il la dévisageait, semblait vouloir reconnaître en elle quelque chose comme si elle avait été une parente éloignée, surgie de quelque lointain souvenir. Deux ans plus tôt, une cousine qu'on croyait à jamais disparue dans les cendres de Maidanek était ainsi venue frapper à son huis. Elle était la seule rescapée des Finkelstein de Varsovie. Son physique si typiquement aryen lui avait permis de se dissimuler dans la foule catholique polonaise, hors les murs du ghetto. Il ne connaissait Rivka que d'après quelques photos la représentant petite fille et ç'avait été une belle jeune femme élancée qui s'était présentée à lui. Avec son épouse Hélène, il était tombé d'accord pour recueillir celle dont ils étaient désormais les seuls parents. Mais Rivka n'avait rien voulu entendre. Elle n'était que de passage à Paris, le temps d'obtenir un visa pour l'Australie par le biais d'organisations juives d'aide aux réfugiés. Jamais elle ne serait assez loin de cette Europe où le nazisme était né et pouvait revenir, mortel, dévastateur. Elle avait dormi quelques nuits, là-haut, dans la chambre d'amis et puis, elle était repartie. Une lettre leur était parvenue quelques mois plus tard. Elle n'avait pas tardé à trouver mari, la belle Rivka. Et elle avait hâte d'avoir des enfants, beaucoup d'enfants et très vite, pour remplacer tous ceux disparus dans les fours de la mort.
Qui donc était cette jeune fille aux yeux clairs et aux cheveux blonds noués en chignon ? Qui était-elle ?
— Que puis-je pour vous ? demanda-t-il.
— Je viens pour l'annonce, répondit-elle timidement.
L'annonce ? Samuel soupira. Il n'y avait pas tant de miracles, après tout.
Comme il demeurait silencieux, l'inconnue insista :
— Vous cherchez bien une jeune fille au pair, non ? J'ai lu votre annonce, dans France-Soir.
Se frottant les yeux comme pour en chasser un mirage, vite, l'homme se reprit :
— Ah oui, bien sûr. Enfin, c'est plutôt ma femme qui veut recruter quelqu'un pour s'occuper des enfants. Avec la maison, la boutique, elle ne s'en sort plus. Mais entrez donc, mademoiselle. Mademoiselle comment, au fait ?
— Wanda Schomberg.
— Wanda ?
Son front se plissa.
— Vous n'êtes pas polonaise, au moins ?
— J'arrive de Zurich, dit-elle.
— De Zurich ?
Comme Richard Fabre tout à l'heure, il s'étonnait :
— De Zurich ? Et vous voulez quitter la Suisse pour vivre en France ? Bah, ça vous regarde.
Samuel haussa les épaules. Tant de gens avaient la bougeotte ces temps-ci, en cette Europe qui pansait encore ses plaies. A chacun ses problèmes, à chacun ses soucis, à chacun ses secrets.
— Bon, vous expliquerez tout ça à ma femme, reprit-il. Pour les gosses, c'est elle qui décide. Je vais la chercher.
Ouvrant une porte, il introduisit Wanda dans une vaste salle à manger. Huit chaises au dossier droit flanquaient une grande table d'acajou, surmontée d'une girandole de cristal. Du même bois, un long buffet, une vitrine exposant des services de verres étaient plaqués contre les murs. Pas de coin salon, ni canapé, ni fauteuil, Wanda se demanda où s'asseoir.
Samuel tira une chaise.
— Attendez un instant, je vous prie.
Elle l'entendit crier « Hélène, Hélène » dans le couloir et, bientôt, une jeune femme apparut.
« Hélène » était plus conforme à l'idée que Wanda se faisait de quelqu'un s'appelant Finkelstein. Brune, très brune, des yeux noirs, très noirs, et la peau mate. Mais le nez était petit et droit, les prunelles comme des lacs sombres et oui, Hélène Finkelstein était jolie, très jolie même. Et ses fines lèvres roses découvrirent des dents impeccablement plantées quand elle sourit :
— Alors, vous venez pour l'annonce ? Avec toutes ces grèves, je ne pensais pas que quelqu'un se présenterait si vite.
Wanda retint un soupir de soulagement. Ainsi, pour l'instant, elle était la seule candidate pour cette place. Elle put répondre calmement au petit interrogatoire de la mère de famille.
Elle venait de Suisse, de Suisse alémanique. (Ah, c'était donc ça, cet accent.) Non, ce n'était pas si bizarre que cela qu'elle veuille passer quelque temps à Paris. Elle avait besoin d'améliorer son français. Oui, elle le parlait déjà bien. En Suisse d'ailleurs, tout le monde ou presque était bilingue mais si on voulait travailler dans une organisation internationale, pour la plupart basées à Genève, c'était la perfection qui était exigée. Un séjour en France s'imposait donc, surtout pour oublier les tournures idiomatiques romandes et gommer encore, si possible, son accent.
— C'est quoi, les tournures idiomatiques romandes ? s'enquit Hélène.
— Oh, un professeur nous en a expliqué quelques-unes. Par exemple, en Suisse, on dit septante-deux, pas soixante-douze. Quand des événements se présentent plus favorablement que prévu, on se déclare « déçu en bien », des choses comme ça... Enfin, des tournures à ne surtout pas employer dans des documents officiels internationaux.
— Je comprends, dit Hélène. Quoique, être « déçue en bien » de temps en temps, ça me plairait plutôt...
De nouveau, elle considéra Wanda. Cette jeune personne avait bonne allure. Les garçons n'auraient pas honte d'elle quand elle les accompagnerait à l'école ou au jardin. Les Suisses avaient pour réputation d'être soigneux et travailleurs. La question fondamentale, c'était quand même :
— Aimez-vous les enfants ?
Le visage de la Zurichoise s'illumina.
— Je les adore.
— Même un peu turbulents ?
— Surtout un peu turburlents.
Assise à la table recouverte d'une plaque de verre, face à Wanda, Hélène Finkelstein appuya sa tête sur ses coudes. Elle réfléchissait. Wanda Schomberg était sans doute issue d'un milieu aisé. Elle avait reçu une bonne éducation, c'était évident. Son manteau était de bonne coupe et il y avait longtemps qu'elle n'avait vu de tissu d'une telle qualité. Laine et cachemire. Comme son mari, Mme Finkelstein était du métier. Elle s'y connaissait en matière de vêtements. Elle regarda la Suissesse droit dans les yeux.
— David et Benjamin ne sont pas seulement des gamins turbulents. Ils sont spéciaux. Pour vous qui n'avez connu que la paix, ce seront des extraterrestres, ces petits Juifs de huit et dix ans, l'un né en 40, l'autre en 42. Ils ont passé leur petite enfance dans la crainte, sans connaître leur père. David avait à peine un an et demi et j'étais encore enceinte de Benjamin quand mon mari a été déporté à Auschwitz. Mais je n'ai pas attendu la suite et, juste après mon accouchement, je me suis enfuie. Faux papiers, faux certificats de baptême. Quand même, j'avais beau dissimuler mon angoisse, les bébés la ressentaient. On ne peut vraiment pas dire que la petite enfance de David et Benjamin a été normale ! En plus, à la Libération, j'étais comme folle. Tous les jours, nous allions ensemble à l'hôtel Lutétia consulter les listes des déportés qui rentraient. Et puis un jour, Samuel est revenu. Amaigri, épuisé, mais là. Vivant. Vivant. Les enfants s'accrochaient à lui sans parvenir à y croire et moi aussi. Nous avons récupéré notre appartement d'avant-guerre, et le magasin. Nous travaillons dur mais nous sommes encore jeunes, heureux et réunis ; et nous réussirons. Mais le travail nous occupe à plein temps. C'est pourquoi je cherche une fille au pair, pour David et Benjamin. Quelqu'un qui veille sur eux et leur serve un peu de grande sœur. Qui les cajole et qui les gronde. Qui surveille leurs jeux et leurs devoirs. Qui les comprenne, surtout. Vous qui venez de la paix et de la prospérité, eux qui ne connaissent pas de repas de famille sans que l'on parle des morts et des camps, saurez-vous vous entendre ?
Les morts, la douleur, la souffrance...
— Je suis orpheline, répliqua Wanda. J'étais encore toute petite quand mes parents ont péri dans un accident de voiture. Oncle Otto et Tante Ilse ne m'ont pas tant gâtée que ça. Ils m'ont élevée dans le confort peut-être, mais sûrement pas dans la tendresse. Et, croyez-moi, quand je leur ai annoncé ma décision de partir, ils n'ont pas un instant songé à me retenir. Ils ne m'ont pas même accompagnée à la gare... Je n'ai pas connu les mêmes problèmes que David et Benjamin, madame Finkelstein, mais je sais ce qu'est une enfance difficile. Je saurai m'occuper d'eux.
— On peut toujours tenter un essai, dit Hélène, tandis que Wanda se mouchait. Nous irons ensemble chercher les enfants à quatre heures et demie, à la sortie des classes. L'école n'est pas très loin mais il y a beaucoup de rues à traverser et David est du genre à se précipiter en courant devant une voiture, rien que pour se prouver qu'il est brave et courageux comme son père ! En attendant, je vais vous montrer votre chambre. Vous verrez si vous avez envie d'y vivre.
La chambre était une chambre de bonne, juchée au septième étage. L'ascenseur s'arrêtait au sixième. Ensuite, il fallait emprunter un étroit escalier. Wanda fut soulagée de découvrir au bout un couloir et six portes repeints de frais. Et la chambre lui plut aussitôt avec ses murs blanchis à la chaux, son lit recouvert d'une courtepointe du même velours rouge que la penderie et les doubles-rideaux. Il y avait un lavabo, dans un coin, et une petite salamandre pour chauffer la pièce les jours de froid.
— Bien sûr, ici ce sera chez vous et vous pourrez décorer les murs à votre guise, remarqua Mme Finkelstein.
Les toilettes étaient dans le couloir. Hélène en remit la clé à Wanda. Elles aussi étaient d'une parfaite propreté.
— Je crois que je me plairai ici, annonça la jeune fille.
Elle était libre. Elle était prête à se mettre dès aujourd'hui au service des Finkelstein. Non, elle n'était pas descendue dans un hôtel. Elle s'était mise en quête d'un emploi dès sa descente du train. Elle avait laissé sa valise à la consigne de la gare de Lyon. Mme Finkelstein proposa à Wanda de se charger de la récupérer. Qu'elle lui en confie le reçu et elle enverrait l'apprenti la chercher avec son triporteur. C'était encore le plus simple.
Elles redescendirent ensemble dans l'appartement. Dans la cuisine en formica, Hélène offrit à Wanda un verre de thé et quelques gâteaux secs, et l'entretint de ses enfants en attendant l'heure de la sortie des classes.
En bas, sous le porche de l'immeuble, Richard Fabre avait patienté plus d'une heure dans l'espoir de jouer à nouveau les sauveteurs et les preux chevaliers. Wanda Schomberg n'avait pas reparu et il était à la fois ravi qu'elle ait trouvé si vite le travail qu'elle souhaitait, et désolé pour lui qui aurait volontiers continué à s'en occuper. En se dirigeant à grandes enjambées vers son domicile, il se rendit compte que, tout au long de leur marche dans Paris, il n'avait rien appris ou presque sur l'étrangère aux yeux bleus. Pourtant, la marche avait été longue.
De la gare de Lyon à la Bastille, en passant par la République, ils avaient remonté le boulevard Magenta jusqu'à Barbès-Rochechouart. Guide improvisé, Richard lui avait montré le métro aérien, les bistrots du quartier, parfois presque des bouges, la faune qui y sévissait, le marché noir, les soldats américains bradant leurs cartouches de cigarettes, Chesterfield ou Lucky Strike, toujours regular size, c'est-à-dire courtes et sans filtre, et les prostituées dans les ruelles adjacentes. Mais cela ne l'avait pas émue comme il s'y était attendu. Il avait conté des anecdotes qu'il espérait amusantes sur sa vie d'étudiant et ses premiers patients. Il avait tout dit de ses parents, son père médecin lui aussi, sa mère perpétuellement dolente, la sœur mère de famille à Montgeron, le frère journaliste sportif. Et l'inconnue, elle, toute droite à son côté, s'était tue, souriant à ses récits, pouffant parfois, demandant à l'occasion des précisions sur tel ou tel aspect de la vie parisienne qu'elle découvrait, s'étonnant d'apercevoir tant de revendeurs de cigarettes à la sauvette et de marchandes de quatre-saisons au triste étalage. Vraiment, Richard Fabre n'avait rien appris sur Wanda Schomberg.
Quand même, il disposait d'un renseignement précieux. Il savait qu'elle logeait dorénavant chez M. Samuel Finkelstein, 80 boulevard Barbès. Cette adresse, il était sûr de ne jamais l'oublier mais, pour plus de sécurité, avant de s'éloigner, il préféra la noter soigneusement sur un carnet.
Tel un vol de canards sauvages au-dessus d'un lac alpin, les enfants jaillirent soudain de l'école de brique rouge. Immobile au côté de sa nouvelle patronne, Wanda se demandait lesquels de ces gamins chaussés de galoches aux bruyantes semelles de bois, encapuchonnés dans des pèlerines sombres, brandissant de lourds cartables en carton, se révéleraient être ce David et ce Benjamin qu'il lui faudrait apprendre à aimer.
Tout à coup, ils furent là, le petit rouquin et le brun efflanqué aux mêmes regards sombres et graves. Chacun s'ancra plus fermement encore à une main de sa mère quand celle-ci leur présenta la jeune fille auprès d'elle :
— Benjamin, David, voici Wanda. Désormais, c'est elle qui s'occupera de vous. Mlle Schomberg habite maintenant chez nous. Elle vous emmènera à l'école, veillera sur vos devoirs, ira avec vous au square et prenez garde à bien tenir votre chambre en ordre, Mlle Schomberg saura aussi très bien se mettre en colère.
Deux frimousses inquiètes dévisagèrent l'intruse avec méfiance.
— Bonjour, dit Wanda, leur dédiant son plus séduisant sourire, celui qui eût enchanté et enchaîné Richard à jamais s'il en avait été l'heureux bénéficiaire.
Et elle se pencha pour embrasser les deux enfants.
Benjamin se blottit davantage encore contre Hélène. David dévisagea la jeune fille avec curiosité et se risqua à lui tendre une main tachée d'encre.
— Bonjour, mademoiselle.
— Pas mademoiselle, Wanda. Je m'appelle Wanda.
— Alors, bonjour, Wanda, fit David.
Comme Hélène le poussait en avant, Benjamin se résigna à répéter en écho :
— B' jour, W' da.
Pour ce premier goûter, Hélène fut présente. Elle indiqua à la nouvelle fille au pair où se trouvaient les bols dans le buffet de la cuisine, comment allumer la gazinière récalcitrante, tartina elle-même de margarine quelques tranches de pain. A la table de formica, Wanda s'efforçait de faire parler les garçons.
— Vous avez beaucoup de petits amis à l'école ?
David déclara avoir de la chance. Dans sa classe, il y avait davantage de juifs que dans celle de Benjamin. Alors, naturellement, il avait beaucoup plus de copains.
— Pierre Zylberberg, Maurice Fleischman, Joseph Teitelbaum, André Grynspan..., énuméra-t-il. On joue ensemble à la récré et on se laisse pas embêter par les autres.
— Pourquoi ? demanda-t-elle. Vous ne voulez pas jouer avec les petits garçons pas non-juifs ?
— De temps en temps, d'accord. Mais on préfère rester entre nous. Les autres, c'est pas pareil. Ils peuvent pas comprendre.
— Ouais, les autres, c'est les autres, renchérit Benjamin. Vous savez comme ils sont, ceux qui ne sont pas juifs, madem..., pardon, Wanda.
— Je ne suis pas juive, dit Wanda et, comme si elle ne remarquait pas les regards soudain écarquillés, elle poursuivit : je ne suis pas juive et pourtant, je vous assure, je peux comprendre ce que c'est que de se sentir différent. Après tout, en France, je suis étrangère. Je suis donc différente, moi aussi.
Comme s'il ne parvenait pas à digérer la stupéfiante nouvelle que ses parents avaient laissé une non-juive s'installer à demeure, David insista :
— Mais Schomberg, c'est un nom juif, pourtant.
— Ça pourrait être aussi alsacien. Ou allemand, dit Hélène.
Deux faces horrifiées s'élevèrent au-dessus des bols.
— Elle est... Elle est... allemande, s'étrangla Benjamin, à la fois affolé et incrédule.
D'une main passée dans la chevelure rousse perpétuellement emmêlée, sa mère le rassura :
— Wanda est de Zurich, en Suisse alémanique. Elle est suisse, pas allemande et les Suisses ont aidé les juifs pendant la guerre.
— Tous les Suisses ? s'informa David.
— Pas tous, mais certains.
— Comme les Français, alors ?
— Un peu. Sauf qu'une fois qu'un juif réussissait à passer la frontière suisse, il était à l'abri. Les Allemands ne pouvaient plus aller le chercher là-bas. Les Suisses ne l'auraient jamais permis. Eux, ils n'ont pas laissé entrer les Allemands dans leur pays. Il n'y a pas eu de guerre en Suisse, pas de rafles de juifs, pas de déportations. Là-bas, c'était la paix.
— Alors, elle ne sait pas ce que c'est de se cacher tout le temps, d'avoir peur de se retrouver tout seul, sans plus de mère, ni de père, se buta Benjamin.
— Si, elle sait, dit Hélène. Ce n'est pas seulement dans les camps qu'on perd ses parents. Wanda est orpheline depuis qu'elle est toute petite. Un accident de voiture...
David leva la tête vers un regard bleu embué de larmes.
— Oh, je suis désolé, dit-il.
— Un accident de voiture, ce n'est quand même pas la même chose qu'Auschwitz, fit Benjamin avec entêtement. Ça n'a rien de spécialement juif. Ça arrive à tout le monde !
— Le chagrin, c'est pareil pour tout le monde, soupira Hélène.
Plus tard, dans la grande chambre ensoleillée que partageaient les deux frères, tandis que, chacun devant sa petite table de bois blanc, ils ouvraient leurs cahiers, Benjamin murmura :
— Et si c'était une « souris grise » ?
— Une « souris grise » ?
— Oui, une de ces Allemandes qui travaillaient avec la Gestapo et tout ça pendant la guerre et qui riaient pendant qu'on torturait les juifs et les résistants.
David réfléchit.
— Pas possible, affirma-t-il enfin. Elle est beaucoup trop jeune pour ça. Elle allait encore à l'école quand les Boches étaient partout. Et puis, elle est suisse.
— Suisse allemande. Allemande, allemande, allemande, martela le cadet.
— Les Suisses même allemands n'aiment pas les Allemands. C'est Maman qui l'a dit.
— Mais...
— Et Maman a toujours raison.
Il s'interrompit. Wanda avait surgi sur le seuil, frêle dans une jupe écossaise surmontée d'un tricot prune. Ainsi vêtue, elle ressemblait davantage à une monitrice de leur patronage, à peine plus âgée qu'eux-mêmes, qu'à une dangereuse Walkyrie.
— Bien sûr que Maman a raison, reprit-elle. Les Suisses allemands n'aiment pas les Allemands parce que, comme ils ressemblent à des Allemands, qu'ils parlent comme des Allemands, ils ne peuvent plus aller nulle part dans le monde sans qu'on les déteste parce que les gens les prennent pour des Allemands. Pourtant, à l'exception d'une poignée, ils ont tout le temps détesté les nazis. Partout en Suisse, à Zurich comme à Genève ou à Bâle, les hommes gardaient en permanence un fusil à la maison au cas où Hitler voudrait tout à coup envahir leur pays comme l'Europe tout entière. Vous saviez ça ?
— Euh non, dit Benjamin en baissant la tête.
— Et qu'est-ce que vous pensez de ça, s'exclama David, il pense que vous...
— Tu peux me tutoyer, coupa Wanda. Ce sera plus facile pour nous tous. J'ai toujours été forte en français au lycée mais je m'y perds toujours entre les « tu » et les « vous » quand je ne m'adresse pas à plusieurs personnes.
David hésita une seconde avant de se lancer à nouveau :
— ... Il pense que tu...
Entre deux hoquets de rire, il acheva :
— Il t'a prise pour une « souris grise ».
Wanda parut interloquée.
— A cause de mon manteau ? demanda-t-elle.
Toujours hoquetant et face à un Benjamin rouge comme une tomate, David expliqua ce qu'était une « souris grise ». Elle fit la même remarque que lui, un peu plus tôt :
— Je ne suis pas assez vieille pour ça. Si j'avais été allemande, pendant la guerre, j'aurais été dans les Bund Deutscher Mâdel, les Jeunesses hitlériennes pour les filles. On y abrutissait les gosses en leur apprenant à obéir au Führer jusqu'à la mort et en leur enseignant des tas de sottises sur la pureté de la race. Ah ! La pureté de la race...
Et son rire fusa, se mêlant à celui de David.
— Eh bien, je constate qu'on s'amuse beaucoup ici, s'exclama Samuel Finkelstein. Mais, les garçons, ne profitez pas de ce que Wanda vient tout juste d'arriver et cherche à devenir votre amie pour ne pas faire vos devoirs et oublier vos leçons. Pour aujourd'hui, c'est encore moi qui vérifierai tout ça. Wanda, Simon a rapporté votre valise de la gare. Rangez vos affaires et, si vous avez besoin de vous reposer un peu, ne redescendez que pour le dîner. Nous mangeons à sept heures.
David et Benjamin se plongèrent dans leurs livres tandis que, dans l'entrée, Samuel présentait Simon à Wanda. A peine âgé de dix-huit ans, l'apprenti contempla la jeune fille avec émerveillement et lui qui avait d'abord rechigné à cette besogne supplémentaire s'empara à nouveau de la valise comme s'il se fût agi d'un objet précieux.
En haut, il contempla la chambre d'un œil critique.
— Il manque une étagère si vous avez apporté des livres et vous avez aussi besoin d'une radio pour vous réveiller et vous endormir avec des chansons, décréta-t-il. Si vous voulez, je peux vous arranger tout ça. Je suis très bricoleur. Pour l'étagère, il suffit d'un bout de bois et de quelques clous et pour le poste, il y en a un vieux à la maison que je réparerai pour vous. Je m'occuperai de tout ça demain.
Comme il s'attardait, cherchant encore quelque chose à faire et à dire pour rester plus longtemps en compagnie de cette fille aussi belle que... que... qu'une actrice de cinéma, Wanda dut le chasser d'un « Merci » autoritaire, comme elle l'eût fait avec un groom d'un grand hôtel. Mais Simon ne connaissait pas les grands hôtels ni la façon dont les clients y traitaient les domestiques et il ne fut pas offusqué. Il pensa simplement que, comme toutes les autres jeunes filles convenables, celle-ci ne tenait pas à rester trop longtemps seule dans sa chambre avec un garçon et il se reprocha son manque de politesse. Il saurait se faire pardonner en se montrant utile. Elle était seule à Paris. Elle serait peut-être bien contente s'il l'invitait au cinéma, un soir. Pour l'heure, Simon n'était qu'apprenti mais plus tard, il en était convaincu, il serait un très grand tailleur. Wanda ferait un parfait mannequin pour ses premiers modèles.
Il descendit l'étroit escalier, perdu dans des rêves de faille et de dentelles. Là-haut, en prenant garde à bien les défroisser, la nouvelle fille au pair, pensant qu'à sa façon, elle aussi était une apprentie, suspendait soigneusement les quelques vêtements qu'elle avait choisi d'emporter pour leur confort et leur simplicité.
Il lui restait une demi-heure avant le dîner. Elle craignit de s'assoupir si elle s'allongeait sur la courtepointe rouge. La nuit en train, la longue marche dans Paris et ce tourbillon de visages nouveaux, elle était épuisée et, si elle n'avait craint de froisser les si accueillants Finkelstein, elle eût volontiers renoncé au repas familial.
Avec un soupir, elle se laissa aller sur l'unique chaise, la tête appuyée contre le dossier, passant en revue dans sa tête toutes ses connaissances du jour. Samuel Finkelstein et son surprenant physique de star hollywoodienne. Hélène Finkelstein et sa gentillesse. David le malicieux et Benjamin le méfiant. Richard...
Et à ces physionomies nouvelles s'en mêlèrent d'anciennes qu'elle s'efforça de chasser.
Il était une fois une grande maison de pierre meulière au milieu d'un grand jardin fleuri de roses, de tulipes et de bégonias. L'été, on y pique-niquait à l'ombre de chênes centenaires. L'hiver, on se réunissait devant la cheminée du salon, surmontée des trophées de chasse de Papa et, tout en contemplant un gai feu de bois, dans le crépitement des sarments, on écoutait l'un des disques de Maman. Le gramophone égrenait tour à tour aussi bien du Beethoven que du Strauss, Gershwin ou Zarah Leander. Bien calé dans son fauteuil de brocart, Papa levait de temps en temps la tête de son livre ou de son journal pour mieux sourire à sa femme et à ses enfants, un petit garçon et une petite fille blonde aux yeux clairs, comme leurs parents.
Il était une fois une grande maison de pierre meulière, à l'écart mais pourtant pas très loin du centre de la grande ville où Mademoiselle ou Maman emmenait parfois le petit garçon et la petite fille pour une tournée des magasins et puis ensuite s'asseoir à la terrasse d'un café afin d'y déguster glaces au chocolat ou gâteaux à la crème.
Papa et Maman sortaient souvent, le soir, et la petite fille adorait regarder Maman s'habiller de longues robes de satin ou de mousseline aux décolletés plongeants, choisir longuement devant sa coiffeuse les bijoux, perles ou diamants, qui les mettraient en valeur puis, scintillante, descendre l'escalier vers Papa qui patientait en bas, rayonnant dans son smoking tour à tour blanc ou noir. Ensuite seulement, la petite fille acceptait sans rechigner que Mademoiselle l'emmenât se coucher.
C'était bon aussi de guetter à l'occasion, derrière la porte de la salle à manger, les vastes tablées des invités de Papa et de Maman. Maman était la plus belle, la plus élégante, bien sûr, mais la petite fille admirait le chatoiement de toutes les toilettes, s'émerveillait des rires et de la vivacité des propos tandis que la soubrette, court tablier blanc et collerette dans les cheveux, la bousculait au passage en brandissant ses plats.
Il y avait des promenades en voiture, cheveux au vent, des séances de canotage sur le lac, au milieu du grand parc de la ville, des vacances dans des manoirs où l'on retrouvait cousins et cousines pour de longues randonnées en montagne ou en campagne et de merveilleuses parties de cache-cache dans les greniers. Quels goûters aussi !
Il était une fois une petite fille blonde, heureuse, confiante et choyée, bien au chaud avec grand frère, Papa et Maman, dans une grande maison de pierre meulière, aux pièces toujours fleuries et où régnaient les rires.
Derrière la mince cloison, des bruits de tuyauterie, de lavabo qui se vide, vinrent troubler la valse de Strauss dont s'émouvait la rêveuse. Elle se redressa, étira ses membres, ressentant d'un coup les courbatures et la fatigue du voyage. Il était temps de rejoindre les Finkelstein.
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