La jeune fille au pair
Chapitre 4
« Par la jeunesse Vient la promesse D'un avenir meilleur ! »
Debout devant la porte de la salle du patronage, Wanda et Richard contemplaient en souriant le petit groupe d'enfants qui s'égosillaient de tout leur cœur sur l'estrade. Ensemble, ils étaient venus chercher David et Benjamin aux « Jeunes Bâtisseurs ». Ils les ramèneraient à leurs parents avant d'assister à une séance de cinéma.
Pour l'heure, les deux jeunes gens attendaient que la petite troupe ait fini de répéter le spectacle qu'elle donnerait prochainement, comme tous les trimestres, aux parents. Comme à l'accoutumée, les intermèdes tristes et les rappels de la guerre ne manquaient pas. Une gamine aux tresses brunes se détacha des autres pour raconter l'histoire de Mila la Belge, l'héroïne évadée d'Auschwitz, rattrapée par les gardes SS, qui malgré des jours et des nuits de torture avait refusé de dévoiler quels avaient été ses complices et puis avait souri, quand ses bourreaux lui avaient passé la corde au cou, avant qu'elle ne meure, pendue, sous les yeux de ses compagnes qui refoulaient leurs larmes.
Un garçonnet en culottes courtes récita le poème d'Aragon sur « celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas » mais qui périrent ensemble pour que les lendemains chantent.
Richard examinait les murs tapissés de photos de résistants juifs, reconnut ceux de l' « Affiche Rouge », le légendaire Marcel Rayman et le plus obscure Gesundheit. Des dessins d'enfants représentaient des murs de barbelés derrière lesquels fumaient de longues cheminées noires. Enluminé de fleurs et recopié d'une main malhabile mais avec des crayons de toutes les couleurs, le poème d'Eluard, « Liberté, j'écris ton nom », occupait tout un pan.
Plus ou moins à l'unisson, deux dizaines de petites voix s'époumonèrent à jurer qu'elles feraient régner la paix « pour toujours, pour toujours, pour toujours », et puis ce fut fini. Benjamin et David dégringolèrent l'estrade pour se précipiter dans les bras de Wanda et se laisser embrasser par Richard, son copain.
— C'était bien ? interrogea David, toujours anxieux. Tu crois que ça plaira à Papa et Man ?
— C'était très bien, l'assura Wanda s'avançant pour féliciter les moniteurs qui se donnaient tant de mal pour enseigner chants et poèmes aux petits, tandis que, derrière elle, Richard renchérissait :
— Oui, c'était formidable.
Intérieurement, il pensait qu'à l'exception des chants entraînants, l'ensemble ne répondait pas vraiment à l'idée qu'il se faisait d'une fête et que ces gens-là feraient bien d'achever au plus vite leur travail de deuil avant de bousiller complètement le moral de leurs gosses mais il n'en laissa rien paraître. Apparemment, ces gamins étaient tellement habitués aux récits d'horreur qu'ils étaient complètement blindés et débitaient des récits d'atrocités comme d'autres, ailleurs, déclamaient des poèmes à la gloire des fleurs, du printemps ou des petits oiseaux.
Peut-être n'y avait-il pas à chercher plus loin les raisons du malaise de Wanda et de sa volonté de fuir loin de tout ça, le mois précédent ? En tout cas, ni les malheurs de Mila la Belge, ni ceux de « celui qui croyait au ciel et de celui qui n'y croyait pas » n'avaient ébranlé la bonne humeur de Benjamin et de David. Le petit rouquin courut devant eux tout le long du chemin, allant et venant au point d'accomplir quasiment le triple des pas nécessaires tandis que l'aîné parlait avec délices des merveilles du goûter. Une mère avait confectionné un fantastique « strudel » aux pommes pour tout le monde et ils s'en étaient léché les doigts.
— Et vous n'avez pas eu de promenade par ce beau temps ? s'enquit Richard.
— Si, dit David, nous sommes allés au cimetière du Père-Lachaise, au Mur des Fédérés.
Le jeune homme se retint de pouffer. Décidément, lui ne s'habituerait jamais aux idées « Jeunes Bâtisseurs » en matière de distractions et de loisirs. Enfin, les enfants ne s'en plaignaient pas, les Finkelstein étaient satisfaits. Qui était-il donc pour les critiquer ?
Quand même, plus tard, de nouveau seul avec Wanda, il lui demanda :
— Ça ne les impressionne pas, ces enfants, de n'entendre parler que de morts et de massacres ?
Elle réfléchit :
— Ils y sont accoutumés, à la maison aussi, on ne parle que de ça mais quand même, parfois, je me demande... Le lit de David est placé dans un renfoncement. Son cauchemar familier, c'est de se réveiller tandis que des policiers surgiraient tout à coup de derrière le mur pour l'emmener « là-bas ». Benjamin, lui, rêve qu'il aurait découvert un mot magique, le mot magique qui ferait qu'au lieu d'avoir poussé son père dans l'escalier, les gendarmes se seraient inclinés très bas devant lui et s'en seraient allés en s'excusant poliment. Et tous deux cherchent soigneusement sur leurs corps, quand ils se lavent, quelques signes distinctifs qui permettraient à leurs parents de les reconnaître plus tard au cas où ils leur seraient brutalement arrachés.
— Quelle ambiance !
— Oui, et pourtant, ils sont gais, malicieux, taquins, comme tous les gosses de leur âge...
Elle s'interrompit brusquement. Telle une poupée de chiffons, elle s'était effondrée sur la banquette de cuir rouge.
Tout en se penchant sur Wanda, et lui frappant le visage à l'aide d'une serviette humectée d'eau froide Richard se maudit. Il avait encore commis une erreur alors que maintenant, il aurait dû savoir. Il avait contraint la jeune fille à parler à haute voix de choses qu'elle ne supportait pas d'évoquer. Ensuite, il se dit qu'il valait mieux qu'elle les évoque, ces choses qu'elle ne supportait pas. Refoulées, elles causeraient des dommages peut-être pires encore que cet évanouissement momentané.
Déjà, elle ouvrait les yeux et s'excusait, face aux silhouettes, de l'autre côté de la table, de la patronne et d'un serveur qui s'enquéraient auprès de Richard de la nécessité d'appeler Police-Secours.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. J'ai eu très chaud tout à coup. La tête m'a tourné et... Ce n'est rien. Je me sens très bien maintenant.
Et à l'attention de Richard, elle lança, enjouée :
— Vous allez vraiment me prendre pour une mauviette, avec mes vapeurs. Rassurez-vous, je suis plus forte que j'en ai l'air.
Le jeune homme hocha la tête, dubitatif.
Du ton de quelqu'un qui s'y connaît et qu'on ne trompe pas, la patronne murmura au serveur que, sans doute, cette petite était enceinte.
Cette fois, Richard ne fut pas pris au dépourvu. Il ne tint pas compte des protestations de Wanda, il la raccompagna jusqu'à sa chambre, insista pour qu'elle avale, devant lui, un somnifère qu'il avait pris dans la trousse qu'il emportait désormais constamment avec lui dans la voiture, et, assis sur l'unique chaise un peu branlante, attendit que la jeune fille se soit endormie avant de s'esquiver sur la pointe des pieds.
Tout avait commencé à aller mal le jour où Papa avait cassé le disque de Rhapsody in Blue, de Gershwin. Après cela, Maman n'avait plus jamais été aussi joyeuse. Certes, elle s'habillait encore de longues robes du soir pour des dîners et des sorties. Mais Mademoiselle n'était plus là pour coucher Wanda après le départ de ses parents. Elle avait été remplacée par une solide paysanne à la poitrine opulente et aux bras puissants, qui la soulevait comme une plume pour la jeter dans son lit malgré ses protestations, ne parlait qu'allemand et ne connaissait aucune des jolies histoires que Mademoiselle avait coutume de raconter et que Wanda avait appris à affectionner. Même, quand avant de fermer les yeux, Wanda avait voulu dire « bonsoir, le soleil, bonsoir, le jour, bonsoir, les oiseaux », comme à l'ordinaire, la paysanne l'avait sommée de se taire et de cesser ces enfantillages.
Au matin, elle s'accoutuma ensuite à ne plus dire qu'à voix basse et pour elle seule, « bonjour, le jour, bonjour, le soleil » et puis, bien vite, elle ne dit plus rien. Il n'y avait plus rien à saluer.
Dans la maison de pierre meulière, résonnaient des voix en colère. Ses parents se disputaient. Le soir, son père s'enfermait dans son bureau en prétextant d'urgents travaux à terminer et elle restait seule avec sa mère et son frère, devant la cheminée, pour écouter de sombres symphonies de Beethoven. Papa autorisait bien Mozart ou de légères valses de Strauss mais visiblement, Maman n'y avait guère le cœur et son grand frère non plus. D'ailleurs, lui était de plus en plus souvent absent.
Un jour, il partit tout à fait et plus jamais, Wanda ne le revit.
Comme elle ne reverrait plus jamais la maison de pierre meulière et son jardin si fleuri. Elle s'était écroulée, la maison du bonheur, les pierres meulières s'étaient abattues sur les fleurs si rouges. De ce passé-là, il ne lui restait plus rien. Qu'un homme qui, quelque part, derrière des...
Le somnifère eut raison des songeries confuses de Wanda.
Quelque part, une porte se referma.
La Pâque approcha et ce fut le moment d'entamer le grand nettoyage de printemps. Certes, Hélène ne traquait pas miettes de pain ni traces de farine, « hametz » prohibé pendant cette période de fêtes juives où, en souvenir de ces juifs esclaves en Egypte, qui guidés par Moïse s'étaient échappés sans avoir eu le temps de laisser le levain gonfler la pâte, les juifs pieux ne mangeaient que du pain azyme. Chez les Finkelstein, on continuait d'ailleurs à se nourrir de baguettes sans vergogne. Néanmoins, habitudes d'enfance aidant et aussi souci de bonne ménagère, la maîtresse de maison jugeait indispensable ce grand chambardement.
Là, tout le monde participa. On vida tous les placards de leur contenu, on changea les papiers protégeant les tiroirs et les planches du buffet. On lava toute la vaisselle. On remua tous les meubles. On secoua tous les tapis. Et si jamais « hametz » il y avait eu, il aurait certainement été aspiré à grands coups d'éponge, de torchons et d'énergiques savonnages.
Hélène et Wanda bavardaient tandis qu'à tour de rôle, l'une lavait et l'autre essuyait assiettes, verres et couverts. Hélène raconta comment, avant-guerre, elle avait connu Samuel à l'occasion d'un bal de société organisé à la mairie du dix-huitième arrondissement par les Originaires de Brzezin et des environs.
« Il y avait beaucoup de bals avant-guerre, soupirait-elle. Nous étions tous plus jeunes, plus gais. Nos parents étaient encore bien vivants, là-bas en Pologne. Nous ne pouvions pas deviner non plus que, parmi tous ceux qui valsaient autour de nous, tant auraient disparu quelques années plus tard. Nous étions jeunes, nous dansions sur un volcan et nous fermions les yeux. Nous nous amusions. Bien sûr, nous secourions de notre mieux ceux qui déjà affluaient d'Allemagne avec des récits d'horreurs. Mais nous travaillions si dur... Nous avions soif d'insouciance et de distractions. A ces prophètes de malheur, nous ne prêtions qu'une vague oreille. »
Au bal des Originaires de Brzezin et des environs, Hélène avait immédiatement remarqué Samuel. Ce n'était pas très difficile d'ailleurs de le distinguer dans cette foule. Il dominait tous les autres d'une tête. Son épaisse crinière blonde tranchait avec les chevelures brunes et souvent crépues. Nul autre ne possédait pareil regard clair. D'abord, ç'avait été tout juste si elle avait osé fixer pareil homme. Elle n'avait pas osé espérer qu'il l'inviterait à danser. Elle avait été émerveillée de se retrouver dans ces bras solides, serrée contre un corps ferme pour un inoubliable tango.
Un inoubliable tango tout contre Samuel, Wanda rêvait aussi.
Ensuite, tout s'était passé très vite. Tous deux loin de leurs familles, ils s'étaient mariés très vite dans cette même mairie du dix-huitième arrondissement et, très vite, David était né.
Un inoubliable tango... Wanda en avait déjà dansé de nombreux avec Richard qui d'ailleurs préférait les musiques de jazz, et donc les slows et les be-bop, mais elle ne pouvait en qualifier aucun d'« inoubliable ». Nul ne lui avait apporté cette fantastique sensation qu'évoquait Hélène. Simplement une impression de bien-être dans les bras de quelqu'un dont elle était convaincue qu'il lui voulait du bien et ne lui ferait aucun mal. Parfois aussi, et c'était déjà plus intéressant, l'impression d'être à sa juste place.
Wanda s'ouvrit de cette différence à Hélène. L'amour naît parfois peu à peu, dit l'aînée. Les coups de foudre, c'est plutôt rare.
Puis Hélène avait continué en racontant comment, sur dénonciation, toute la famille avait été arrêtée et internée au camp de Drancy, comment Samuel et ses parents avaient été déportés tandis qu'elle en avait réchappé.
En effet, de Drancy où elle était internée et comme elle était sur le point d'accoucher, elle avait été envoyée à la maternité de l'hôpital Rothschild où elle avait mis au monde Benjamin. De là elle devait, suivant le déroulement habituel des choses, retourner à Drancy pour être déportée comme les autres, jeune mère avec son enfant encore au sein. Mais, une infimière la voyant pleurer toute la journée à cette perspective l'avait prise en pitié. Elle était venue la visiter dans sa chambre et lui avait révélé que, si elle faisait baptiser son fils, son départ serait retardé de huit jours. Hélène n'avait pas hésité et, quarante-huit heures plus tard, s'était retrouvée, sous la garde de deux gendarmes, dans une chapelle de l'église de la rue Jules-Joffrin. Le prêtre n'avait pas eu besoin d'explication pour comprendre la situation. Ce n'était pas la première qui lui venait. Mais cette fois-ci, la jeune femme en face de lui exigeait plus qu'à l'habitude :
— Mon père, je ne veux pas retourner à Drancy avec mon bébé avait-elle dit dans un souffle, je ne veux pas que mon bébé soit interné, enfermé dans un camp. Aidez-moi.
Alors, après avoir donné un simulacre de bénédiction à Benjamin, il avait profité d'un moment d'inattention des deux gendarmes, pour lui indiquer une porte dérobée, à gauche de la sacristie. Hélène s'y était précipitée et, sans se retourner, avait couru jusqu'au bas de la rue, son Benjamin serré contre elle. Elle n'avait commencé de respirer qu'après avoir tourné l'angle, quand elle avait eu la certitude que personne ne l'avait poursuivie.
Par la suite elle avait trouvé refuge chez des amis sûrs et, entrée en possession de faux papiers, avait pu travailler en attendant la Libération.
Mais l'histoire ne s'arrêtait pas là car Hélène, qui était restée en relation avec ce prêtre providentiel et courageux, devait découvrir, un peu à ses dépens, que ce qu'il avait fait pour elle durant la guerre, il le faisait également pour des hommes soupçonnés de collaboration à la Libération. Un jour, en effet, il était réapparu dans son existence pour lui demander de témoigner en faveur du commissaire de l'arrondissement, un homme haïssable et haï dont nul n'ignorait les exactions pendant la période sombre de l'Occupation.
— Ma chère Hélène, avait-il expliqué, je sais très bien ce que vous pensez de cet homme mais il n'est pas si noir que vous le croyez. Il y a au moins une chose que vous devez savoir avant de le juger et de répondre à ma requête. (Il fit une pause puis reprit :) Après que vous vous êtes enfuie avec votre enfant, les gendarmes m'ont interpellé et m'ont conduit chez lui, et là, pour une raison que j'ignore, il a voulu croire la fable que je lui ai contée. Je puis vous dire que sans cela, sans cette étrange passivité, nous ne serions pas là aujourd'hui. Il fallait que vous le sachiez. C'est mince, je sais, mais peut-être cela sera-t-il suffisant pour vous incliner à témoigner en sa faveur.
Sous le choc de l'exigence du prêtre Hélène avait réclamé un temps de réflexion. Elle devait en parler à Samuel.
Celui-ci avait bondi quand elle lui avait fait part de cette demande incongrue. Il y voyait, à juste titre probablement, une espèce de chantage à la pitié, avait souligné que même si ce commissaire avait contribué à sauver Hélène et Benjamin, ce que rien ne prouvait, on ne pouvait oublier pour autant tous les morts qu'il avait sur la conscience. Que seul Dieu pouvait ainsi pardonner de telles horreurs, mais que lui, Samuel, ne pouvait oublier. Ils en étaient restés là, mais le lendemain, regardant Benjamin qui partait pour l'école, Hélène avait laissé venir à elle une petite phrase du Razen : « Quand un homme tue un autre homme c'est l'humanité tout entière qu'il assassine. Mais quand un homme en sauve un, c'est l'humanité tout entière qu'il délivre » et la décision s'était imposée à elle. Que lui importait maintenant de savoir si le prêtre lui avait dit la vérité au sujet de ce commissaire ? Benjamin et elle étaient en vie et cela emportait tout le reste.
Plongée dans ses souvenirs, Hélène ne remarqua pas que Wanda ne l'écoutait plus depuis quelque temps. La jeune fille songeait au coup de foudre, à la rencontre d'Hélène et de Samuel.
Rares étaient les hommes aussi beaux que Samuel. Wanda l'observait parfois qui se mouvait, bougeait telle une véritable œuvre d'art alors qu'il n'accomplissait que des travaux ordinaires : comme lire attentivement le journal, dans la cuisine ou la salle à manger.
Plus jamais, Samuel n'avait convié Wanda à une conversation en particulier ; il avait décidé une fois pour toutes, et l'avait fermement déclaré à sa femme, qu'il se fichait de savoir si Wanda était d'origine juive ou pas. C'était son problème à cette fille. Pour sa part, il ne partageait pas l'intérêt du jeune Fabre pour la psychologie. Il avait trop les pieds sur terre pour croire que des malaises ou des envies d'évasion puissent avoir des causes psychosomatiques ; la jeune fille accomplissait plus que sa part de travail dans cette maison. Elle avait le droit d'être juive, de ne pas être juive et, par-dessus tout, celui d'être fatiguée et d'avoir par moments l'envie de tout envoyer promener. Evidemment, lui aussi préférerait qu'elle les avertisse auparavant pour leur éviter toute inquiétude. A sa façon, il se sentait responsable de la jeune personne qu'ils employaient.
Si Wanda regrettait parfois que Samuel ne lui manifeste plus d'intérêt particulier, elle refusait de se l'avouer. Elle avait trop craint de se laisser aller à des confidences, sous le regard à la fois doux et impérieux qu'il avait, ce jour-là, posé sur elle. Quand même... Hélène avait surpris à l'occasion quelques coups d'œil furtifs de la jolie blonde en direction de son mari. Elle s'était tue. Ç'aurait été donner trop d'importance, à quelque chose dont Wanda ne s'était peut-être même pas rendu compte. De toute façon, Samuel, lui, comme tant d'hommes, ne remarquait jamais rien. Il se figurait Wanda entichée de ce Fabre et était satisfait qu'elle ait pour fréquentation un jeune médecin, donc quelqu'un de bien et d'avenir, aux allures très convenables et qui, de surcroît, veillait sur sa santé.
Hélène se demandait parfois ce qu'il sortirait de tous ces rendez-vous et les encourageait, estimant préférable pour la paix de son ménage que la jeune et jolie blonde sorte avec un charmant garçon de son âge plutôt que d'avoir son propre et trop séduisant époux pour tout horizon masculin.
Chez les pratiquants, on lisait d'abord et très longuement la « Haggada », le livre de l'Exode, avant d'entamer le repas et les prières et les chants de circonstance se succédaient en litanies. Le plus jeune enfant de l'assemblée était chargé de poser les cinq questions rituelles : « En quoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits ? » et ses parents rougissaient de fierté quand le gosse ne s'emmêlait pas dans les phrases hébraïques apprises par cœur pour la circonstance.
Ici, pas de telles formalités. Les Rosenfeld arrivés, on passa immédiatement à table. Entre deux bouchées, Samuel et Lazare se chargèrent simplement de raconter, comme chaque année, en quoi « cette nuit était différente de toutes les autres nuits ». David et Benjamin, à force, connaissaient bien sûr parfaitement toute l'histoire mais ils ne se lassaient pas d'entendre raconter comment il avait fallu que Dieu envoyât sur l'Egypte sept plaies avant que le Pharaon ne cédât à l'insistance de Moïse désireux de conduire en Terre Promise les Juifs esclaves en Egypte, comment le Pharaon au cœur endurci s'était ensuite ravisé pour lancer son armée à la poursuite de ceux enfin libérés, comment la mer Rouge s'était fendue en deux pour laisser passer le peuple élu et refermée ensuite pour mieux engloutir ses persécuteurs, comment alors qu'ils se désespéraient, affamés, dans le désert, Dieu avait envoyé la manne aux pourchassés...
Arriva le soir de la Pâque. Le repas de fête, pris la veille, s'appelait le « Seder », comme Benjamin se chargea de l'enseigner à Wanda. Autour de la grande table recouverte d'une nappe blanche avaient pris place les Finkelstein, les Rosenfeld et Simon. Hélène avait proposé d'inviter Richard mais Wanda avait estimé qu'il était un peu tôt pour le convier à une réunion familiale. En fait, elle craignait surtout qu'il ne passât la soirée à étudier ses propres réactions. Elle le savait à l'affût.
Toute la journée et même la veille avaient été consacrées à la préparation du festin. Etaient présents sur la nappe les rituels « matzoth », herbes amères (destinées à rappeler les amertumes de l'esclavage en Egypte) et œufs durs. Mais il y aurait ensuite de la carpe farcie, du bouillon avec des boulettes naturellement de farine de pain azyme, les « kneidlech », et de la viande de poule, des morceaux de bœuf qui avaient mijoté dans le bouillon et que personne n'aurait plus assez faim pour avaler.
Les enfants écoutaient, passionnés. Paula Rosenfeld haussa les épaules.
— Ouais. Si Dieu avait expédié au moins une de ses plaies sur Hitler et ses SS, s'il avait foudroyé au moins un seul bourreau au moment où il fracassait la tête d'un bébé juif contre un mur, alors là oui, j'écouterais moi aussi volontiers ces contes du vieux temps. Mais après tout ce qui s'est passé...
L'enchantement fut brisé. De nouveau, ce ne fut plus que rappels d'Auschwitz, de Maidanek, de Treblinka, d'autres Seders partagés avec tant d'êtres morts et où on lisait encore longuement la « Haggada », suivant scrupuleusement à la lettre le rituel. Et à quoi ça avait servi tout ça ?
Les deux fils Finkelstein et les deux filles Rosenfeld s'éclipsèrent un instant.
— Où étiez-vous donc passés ? demanda Paula tandis qu'ils se rasseyaient vivement.
— Ouvrir la porte au prophète Elie. Ça aussi, c'est une tradition, dit David. On nous a appris au patronage qu'autrefois, à Pâque, on gardait toujours une chaise au Seder pour le prophète Elie et que, pendant le repas, il fallait lui ouvrir la porte au cas où il voudrait venir manger avec nous.
— Ouais, fit Paula. En Pologne, on faisait ça. Mais quand on ouvrait la porte, s'il y avait quelqu'un derrière c'était toujours un mendiant désireux de s'en mettre plein la panse pour une fois. Bien sûr, on l'invitait à occuper la place vide.
— C'était peut-être le prophète Elie déguisé, suggéra Benjamin.
— Quand on a ouvert la porte, en tout cas, moi, j'ai senti comme un courant d'air, chuchota Sophie.
— Personne ne veut donc de la viande ? demanda Hélène.
Samuel versa du vin à la ronde et comme nul ne lui prêtait attention, d'un coup, Wanda vida son verre. De l'autre côté de la table, elle pouvait entendre la voix de Paula et, sous l'étoffe transparente de son chemisier blanc, la fille au pair pouvait discerner le reflet d'un chiffre tatoué.
De toutes ses forces, Wanda repoussa la maintenant trop familière sensation de vertige.
Le lendemain matin, elle n'apparut pas au petit déjeuner ni les jours qui suivirent.
— Moi, je crois qu'elle ne supporte pas les Rosenfeld. La dernière fois déjà, Wanda est partie juste après un dîner avec les Rosenfeld, remarqua Benjamin.
— C'est vrai, approuva David. D'ailleurs, jusqu'à hier, chaque fois qu'ils sont venus, Wanda a refusé de rester avec nous pour dîner. Ou elle disait qu'elle sortait avec Richard, ou c'était parce qu'elle avait des cours à réviser, ou elle était trop fatiguée et préférait monter se coucher tôt.
— D'accord, ils sont gentils les Rosenfeld, reprit Benjamin, mais ils regardent toujours Wanda comme une bête curieuse, M. Rosenfeld rabâche toujours les mêmes histoires de Pologne et Mme Rosenfeld est incapable de parler d'autre chose que de fours crématoires. Les pauvres Sophie et Suzanne qui doivent supporter tous les jours des parents pareils ! Déjà que moi, les pigeons de M. Rosenfeld je ne les digère plus, alors elle !
— Si Wanda avait jugé si odieuse que ça l'idée de dîner avec les Rosenfeld, comme l'assure Benjamin, elle aurait encore trouvé un prétexte pour esquiver ce repas, remarqua Samuel.
— Elle pouvait pas, dit David. C'était fête. Ç'aurait pas été poli de sa part.
Hélène songea sans le dire que, sans doute aussi, Wanda était incapable de prévoir ses crises à l'avance ou même ce qui les provoquait, que le Dr Fabre ait raison quant à leurs origines ou non.
Quoi qu'il en soit, Samuel affirma qu'il n'y avait pas de quoi s'affoler, que la jeune fille au pair serait sûrement de nouveau de retour dans quelques jours et qu'entre-temps, on s'organiserait. Lui ne voyait aucun inconvénient à ce qu'elle s'octroie quelques jours de vacances tous les quatre mois mais il exigerait que dorénavant elle les prévienne de son désir de partir et de la durée de ses absences. Sinon...
— Sinon, quoi ? s'enquit Benjamin.
— Sinon, nous devrons engager quelqu'un d'autre qui ne nous laissera pas tomber comme ça, du jour au lendemain, sans crier gare.
Les deux garçons enfouirent dans leurs bols des frimousses boudeuses. D'accord, Wanda méritait une punition mais celle-ci leur paraissait bien trop radicale. En plus, ils n'étaient pas convaincus que leurs parents dénicheraient une autre fille aussi gentille que Wanda. Avec elle, au moins, on pouvait s'amuser !
Hélène non plus n'était pas partisane d'une solution aussi définitive. Devant les enfants, elle dissimula son désaccord mais, en tête à tête avec son mari, elle ne lui cacha pas le fond de sa pensée.
— Elle s'occupe bien des garçons. Leurs chambres sont toujours bien rangées et ils font des progrès en classe. Et puis, je suis d'accord avec le Dr Fabre, ces fugues, elles ne sont pas volontaires. Ce sont des symptômes.
Samuel leva les bras au ciel.
— Des symptômes de quoi ! D'ailleurs, je m'en fiche moi des symptômes de Wanda.
Il s'énerva.
— Je ne la paie pas pour avoir des vapeurs mais pour faire un travail. Quand quelqu'un fait mal son travail, on le renvoie, c'est tout. Tant qu'elle sera parmi nous, nous nous occuperons d'elle mais si elle persiste à déguerpir sur un coup de tête, parce qu'elle ne supporte pas de dîner avec les Rosenfeld ou je ne sais quoi, elle n'a qu'à s'en aller pour de bon.
— Ce n'est pas si simple, dit Hélène.
— Ecoute, je ne suis pas son oncle, tu n'es pas sa sœur. Nous ne sommes pas responsables de tous les déséquilibrés du monde. Nous avons suffisamment à faire. Nous avons notre vie à reconstruire, Hélène, nos enfants à élever en paix sans qu'une inconnue vienne semer le trouble dans notre maison.
C'était mieux que si Samuel avait défendu Wanda mais quand même, Hélène n'était pas satisfaite.
— Moi, je suis comme le Dr Fabre. Je m'inquiète et je veux savoir.
Son mari haussa les épaules, excédé.
— Très bien, comme tu voudras. Nous verrons quand elle reviendra. Je te promets une nouvelle petite conversation face à face mais cette fois, ce ne sera pas pour tâcher de découvrir si elle est d'origine juive ou pas mais bien pour la tancer d'importance.
Dans un bureau sobrement meublé, elle discuta longuement avec un homme en uniforme de colonel. Elle exhiba les papiers qu'elle dissimulait dans la doublure de son sac. Le gradé considéra l'innocent visage aux traits tendus, le comparant au minois d'adolescente sur les photos. Il consulta des registres, la pria poliment d'attendre.
Elle attendit sur un banc de bois dans un couloir. De temps à autre, des soldats passaient, la dévisageant sans vergogne.
Une heure s'écoula, une autre encore. Elle ne pensait à rien. Elle avait fait le vide dans son esprit. Elle n'était qu'attente, attente encore. Et si « ils » lui refusaient cette entrevue après tout l'effort, toute la volonté qu'elle avait dû puiser en elle pour la réclamer... Non, son permis de visite était valable. Le colonel commandant la prison lui-même l'avait reconnu. Cette attente était destinée à les humilier, elle comme l'homme détenu quelque part entre ces murs d'où ne parvenait aucun bruit.
L'esprit de la jeune fille était vide et elle avait depuis longtemps cessé de consulter sa montre quand enfin, l'ordonnance entr'aperçue dans le bureau du colonel l'appela et, sans lui adresser la parole, détournant les yeux même comme si sa seule vue lui était insupportable, lui fit signe de le suivre.
Elle pénétra dans une étroite pièce nue. Une lourde porte percée d'un judas se referma sur elle. Tout ce qu'ils diraient serait écouté. Tous leurs gestes seraient épiés. Elle s'en moqua soudain.
Seul comptait le prisonnier assis sur un méchant tabouret, de l'autre côté de barreaux largement espacés.
Ils se saisirent les mains.
— Il fallait que je m'en aille, il le fallait, c'est tout, déclara Wanda, le front buté, deux jours plus tard, dans la salle à manger du boulevard Barbès.
— Mais pour aller où ? s'exclama Samuel, étonné par le sentiment d'urgence perceptible dans cette voix.
Il avait eu l'intention de l'admonester, la menacer. Ç'avait été sans compter sur les larmes qui perlaient déjà au bord des yeux bleus et Samuel ne supportait pas de voir une femme pleurer.
— Pour aller où ? Et sans prévenir, en plus, se contraignit-il pourtant à insister.
Il n'aurait pas dû. Il avait eu tort. D'un seul mouvement, elle glissa à terre, s'effondra contre ses genoux.
— Je sais, sanglota-t-elle. Mais je n'avais pas le choix. Il fallait que je parte, il le fallait. Et l'autre fois, je n'avais pas eu le courage d'aller jusqu'au bout.
— Au bout de quoi ? demanda-t-il encore.
Mais la jeune fille n'était plus qu'un petit paquet de larmes recroquevillé sur le faux tapis d'Orient et qu'il préférait ne pas aider à se relever, de crainte de la serrer par trop fort dans ses bras pour la réconforter.
Alors, ce fut lui qui se leva, repoussa sa chaise et sortit. Il ne vit pas les deux bras frêles qui se tendaient vers lui, dans son dos.
— Elle pleure, dit-il simplement à Hélène qui guettait dans le couloir. Elle pleure. Elle n'a rien expliqué, sinon qu'elle n'avait pas pu agir autrement. Je n'y comprends rien.
Samuel eut un geste de découragement.
— Ah, débrouille-toi. On ne peut quand même pas flanquer une gamine dehors dans cet état.
Alors, ce fut Hélène qui se chargea de relever Wanda, de la mener à la salle de bains pour essuyer ses larmes et passer un gant frais sur son visage, de la ramener à sa chambre en lui conseillant de se reposer. Wanda assura qu'elle n'avait pas besoin de repos, qu'elle serait prête pour l'école, mais Hélène ne voulut rien entendre.
Cette fois, ça n'avait pas été une Wanda gaie et comme inconsciente des soucis qu'elle avait provoqués qui était réapparue dans la cuisine. Elle avait les traits tirés, l'air las.
— Tu es encore partie en voyage ? s'enquit Benjamin.
— Oui, dit-elle.
— Alors, ç'a dû être un voyage fatigant, remarqua David. Tu as les yeux tout cernés.
Avec effort, elle avait redressé les épaules et peint un sourire sur son visage chiffonné.
— Bah ! Une bonne nuit de sommeil et tout ira bien.
— Et Papa qui disait que tu avais eu envie de vacances... Si t'es comme ça quand tu reviens de vacances, alors autant rester à la maison, fit Benjamin.
Hélène intervint alors :
— Taisez-vous, tous les deux ! Vous êtes déjà en retard.
Elle s'emparait de son manteau quand Wanda la devança.
— Non, j'y vais, c'est mon travail, dit-elle.
Hélène profita de ce que Wanda était sortie pour informer le Dr Fabre de son retour. Elle lui avait déjà tout dit du Seder, des idées des enfants sur les Rosenfeld. Non, à aucun moment, elle n'avait perçu quelque malaise que ce soit chez Wanda. Pas de gouttes de sueur à son front, pas de pâleur soudaine, rien. Alors ?
Alors ?
Richard se perdait en conjectures. Seule, Wanda était capable de livrer les clés de son étrange comportement et, apparemment, elle n'y était pas prête.
— De la patience, madame Finkelstein. Je vous demande seulement de la patience. Nous ignorons tous deux ce qu'elle a pu endurer pour en arriver là. Mais nous l'apprendrons, faites-moi confiance.
Il répéta qu'il n'y avait rien à redouter de Wanda. Bien sûr, elle aurait d'autres crises de panique, mais jamais elle ne s'y laisserait aller devant des enfants envers lesquels elle se sentait des responsabilités.
— Quand même, nous laisser tomber à la veille d'une grosse livraison... Si c'est ça le sens des responsabilités... Mon mari dit que nous devrions engager quelqu'un de plus sûr.
— De plus sûr ? ironisa Richard. Ce seront toujours des étrangères auxquelles vous confierez vos enfants. Vous pourriez tomber sur pire.
— Mais ces fugues aussi soudaines et qu'elle refuse d'expliquer...
— De la patience, vous dis-je. Elle nous expliquera. Et n'êtes-vous pas curieuse, au fond, de connaître les raisons de ce comportement ?
Mme Finkelstein fut bien obligée d'admettre que oui, elle aurait bien aimé comprendre.
— Alors, de la patience. Je la vois s'épanouir chaque jour un peu plus dans votre foyer. Un jour, en prenant un verre de thé dans la cuisine, elle videra son cœur. A moins que ce soit à moi, un soir dans un bar, après quelques gorgées de whisky... Elle s'expliquera. Soyez-en convaincue.
Mais plusieurs mois plus tard, l'explication que fournit Wanda pour une nouvelle disparition, l'été venu, ne leur parut satisfaisante, ni à l'un ni à l'autre. Elle affirma avoir éprouvé l'envie soudaine de rendre visite à sa famille, là-bas, en Suisse. Elle n'avait pas vu Oncle Otto et Tante Ilse depuis si longtemps, n'est-ce pas ?
Richard comme Hélène savaient que Wanda n'éprouvait aucune affection pour ces gens qu'elle avait quittés avec joie et avec lesquels elle n'échangeait aucune correspondance. Le Dr Fabre déclara que la jeune fille était maligne et qu'elle s'était dit qu'elle ne pourrait s'en tirer une troisième fois avec des lèvres closes ou même des larmes. Alors, de toutes pièces, elle avait inventé ce motif après tout plausible.
Samuel affirma de son côté qu'il ne voyait pas de raison de mettre en doute les paroles de Wanda. Après tout, lui non plus n'aimait pas écrire de lettres. Ça n'empêchait pas qu'il y avait, de par le monde, des gens de sa famille qu'il aimait bien et à qui il aurait volontiers, le cas échéant, rendu visite. Si seulement Wanda consentait à perdre cette fâcheuse habitude de s'en aller à l'improviste... Jamais il ne l'aurait empêchée d'aller embrasser son oncle et sa tante si elle en avait envie. Ah ! Cette manie de la cachotterie commune à toutes les femmes !
Pour lui, l'affaire était close. Mais Hélène et Richard, eux, récapitulèrent ensemble les événements qui avaient préludé à ce nouveau voyage. Rien. Une journée normale et, le soir, Wanda s'était rendue seule au cinéma pour voir une comédie américaine. Pour eux il n'y avait rien là qui puisse justifier cette fugue. Ils négligeaient seulement les actualités qui précèdent le film, et ce soir il avait été question de Nuremberg.
Nuremberg... De 1945 à 1946, le procès avait duré plus d'un an. Les hommes des pays vainqueurs jugeaient les criminels de guerre du pays vaincu. Quelques-uns s'étaient déjà évanouis dans la nature, comme Martin Borman et Adolf Eichmann. D'autres, tel Goering à l'instar du Führer, choisirent de se suicider dans leurs cellules. Beaucoup furent condamnés à mort, pendus comme Hesse, le commandant d'Auschwitz, sur les lieux mêmes de leurs crimes contre l'humanité. A certains, enfin, échurent de longues peines de prison.
Dans la salle, des témoins défilaient. On évoquait des atrocités, des meurtres par milliers, par dizaines de milliers, par millions même. On montrait des images, d'affreuses photographies, on débattait des responsabilités des uns et des autres.
Dans le box, des hommes impassibles, très droits, le visage de marbre, assuraient n'avoir fait qu'obéir aux lois de leur pays et aux ordres de leur Führer. S'ils se sentaient coupables, ce n'était que d'une chose : d'avoir perdu la guerre.
Les yeux alternativement fixés sur une large silhouette dans le box et les témoins sanglotant ou véhéments à la barre, une frêle adolescente avait assisté le cœur serré à toutes les audiences.
Après cette dernière alerte chacun retourna à sa tâche. Bien que cela ne fût pas dans les attributions d'une fille au pair, Wanda, de temps à autre, apportait son aide à la boutique de vêtements que tenait Samuel et dont elle aimait l'ambiance toute particulière.
Largement ouverte sur le boulevard populeux, elle égayait le trottoir par sa devanture chamarrée. Les Finkelstein l'avaient baptisée, par jeu, « Au petit qui n'a pas peur des grands » et ils avaient posé au-dessus de l'entrée un panneau portant mention : « Entrée libre ».
Et cela s'appliquait à la lettre. En avance sur son temps Samuel, qui détestait importuner les éventuels acheteurs par des sollicitations trop pressantes, avait inventé sans le savoir le principe du « self-service ». Chez lui, tout était fait pour la clientèle, seuls les prix et la qualité devaient déterminer son choix, tant et si bien que le magasin était le permanent témoin d'une intense circulation.
Il faut croire, d'ailleurs, que la méthode avait quelque valeur puisque les affaires étaient bonnes et que Samuel songeait à s'agrandir. La seule concession, la seule publicité, si l'on peut dire, qu'il s'était permise, mais il avait en cela suivi la pente de sa nature, c'était, sur le pas de la porte, la présence d'un « aboyeur » chargé de convaincre les passants timides. Ce grand échalas, les manches de sa veste le plus souvent retroussées, arpentait l'asphalte en marcheur infatigable, allant et venant sans cesse. Son visage congestionné à force de crier, ses cheveux bien peignés au commencement de la journée mais qui se hérissaient, s'emmêlaient, se collaient à son front par l'effet de la sueur au terme de l'effort, sa tête tout entière enfin roulait sur son torse, se dressait, s'abaissait au rythme des gesticulations dont il accompagnait ses paroles. « Allons, venez, leur disait-il, on ne fait que des bonnes affaires, aucune obligation d'achat, satisfait ou remboursé, et on ne paie qu'à la sortie. »
Alors, ceux-ci aussi entraient, et lorsqu'ils étaient à l'intérieur ils découvraient ce que Samuel se plaisait à appeler « la pagaille organisée ». Les clients, en effet, se pressaient dans les rayons, se bousculaient parfois, mais trop occupés pour y prêter garde ils allaient en tous sens dans le magasin essayant et ré-essayant tout ce qu'ils jugeaient à leur goût avant de s'entasser devant la caisse, les bras chargés d'articles.
La première fois que Wanda avait assisté au spectacle, elle était restée stupéfaite. Les couleurs chatoyantes des tissus posés et portés, où ce jour-là dominait le rouge, avaient empli son regard tout d'un coup. L'animation, le mouvement lui avaient paru tels, que, même demeurant immobile, elle s'était trouvée dans l'incapacité de déterminer la configuration des lieux. Il lui avait fallu une demi-journée et de nombreuses traversées pour parvenir à comprendre l'agencement des étals. Seules lui étaient restées mystérieuses les raisons du sens que le flux des clients respectait invariablement. La jeune fille avait bien cherché, à sa mesure et fidèle à son éducation, à mettre de l'ordre dans tout cela, mais elle avait dû renoncer très vite à son projet. Décidément ce magasin, à l'image de ses patrons, n'était pas comme les autres.
Lorsque la boutique était bondée, Samuel sortait de derrière son comptoir et faisait son numéro :
— Bonjour tout le monde, tonnait-il, la journée est placée sous le signe des bonnes affaires. Vous avez de la chance, aujourd'hui c'est jour de fête. Pour tout achat d'un costume vous aurez droit à la cravate en prime. Et ne discutez pas nos prix. Chez nous les prix les plus bas s'arrêtent où la mauvaise qualité commence.
C'était un vrai plaisir et une réelle surprise, chaque fois renouvelée, pour Wanda, que de voir et écouter Samuel lorsqu'il jouait son rôle de camelot. L'aisance qu'il manifestait donnait à penser qu'il avait raté sa vocation. Il aurait pu à coup sûr monter sur les planches. A la jeune fille qui le lui avait fait remarquer, un jour qu'il avait été particulièrement éblouisssant, Samuel avait répondu en riant :
— Le plus grand talent d'un acteur, c'est de ne pas prendre l'existence au sérieux. De toute façon on n'en sortira pas vivant. Et puis, chacun a son théâtre et le mien est ici. Il n'est que d'aimer son public et d'être aimé de lui.
Mais Wanda ne commença de comprendre Samuel et la vie du quartier, comme celle de la boutique elle-même, qu'après qu'elle eut été témoin d'un étrange échange. Elle avait remarqué un vieil homme très pauvrement vêtu ; on eût dit qu'il venait de sortir d'une ruelle obscure où, par un implacable destin, il semblait être voué à retourner. C'était comme si pour un temps bref il lui avait été donné, accordé plutôt, de se mêler aux couleurs vives de la lumière. Accompagné d'un garçonnet turbulent, il fouillait depuis un bon moment parmi les stocks, prenait, reposait et ne semblait jamais satisfait. Très gentiment elle s'était approchée et lui avait proposé son aide. Le vieil homme l'avait alors considérée sans aménité, et c'est presque avec condescendance qu'il lui avait expliqué qu'il désirait un pantalon pour son garçon, mais que n'étant pas rahr - c'est-à-dire « riche », comme elle devait l'apprendre plus tard - il trouvait tout trop cher. Esther, la plus expérimentée des vendeuses mais aussi la plus attachée à cette maison - cette maison qui l'avait vue débuter, qu'elle avait quittée et dans laquelle elle était revenue par fidélité, se sentant incapable de travailler ailleurs -, Esther donc, l'avait suivie du regard comme Hélène et Samuel l'en avaient chargée. Voyant l'embarras dans lequel était la jeune fille, elle avait fait signe à Samuel pour qu'il prenne l'affaire en main. Non sans s'être arrêté en chemin pour distribuer des conseils, avoir joué des coudes pour se frayer une voie et interpeller des connaissances, celui-ci était arrivé enfin, au moment où le vieux filait d'entre les doigts de Wanda. Il l'avait rattrapé in extremis par l'épaule et, après avoir écouté l'histoire, s'était retourné vers lui et lui avait dit :
— Bon... bon, si celui-là vous plaît, exceptionnellement et à titre publicitaire je vous fais dix pour cent sur le prix affiché.
— Nein, nein, avait répondu le vieux avec un fort accent et en se redressant jusqu'à atteindre une taille qu'on ne lui eût pas soupçonnée, c'est beaucoup trop, même comme ça. Je dois absolument acheter un pantalon pour mon petit-fils, mais à ce prix je ne peux pas.
Samuel aimait les vieilles gens qui comme celui-ci avaient conservé leur accent ; ils lui rappelaient ses parents. Ils avaient conservé cette saveur dans les gestes et les mots, qui lui était une secrète douceur, et qu'il ne parvenait pas à retrouver chez les plus jeunes. Alors, pour lui faire plaisir, il avait descendu le prix par trois fois, mais rien n'y semblait faire. Pour le vieux c'était toujours trop cher ; le vieux était dur comme le roc.
En désespoir de cause et quelque peu agacé, Samuel s'en était allé au sous-sol tandis que, droit comme un « I » dans ses maigres atours, le vieillard se tenait au centre d'une allée particulièrement fréquentée de la boutique, obligeant tout le monde à l'éviter. Mais il était indifférent à la gêne qu'il occasionnait : il attendait. Finalement Samuel était réapparu tenant sous son bras un pantalon dont l'âge était indéfinissable, mais qui, de toute évidence, était neuf. Ce qui fit penser à Wanda, qu'il s'agissait d'un invendu. Les Finkelstein ne jetaient rien, et tout trouvait un jour son usage !
— Tenez, avait-il soufflé au vieux, estimez-vous heureux que je sois dans un bon jour, voilà, celui-là je vous l'offre ! Moins cher ça n'existe pas !
Le vieillard avait pris l'objet du bout des doigts et l'avait tendu à son garçon sans même le regarder. Mais, pendant que ce dernier tournait et retournait, examinait sur toutes les coutures le pantalon qui venait de lui être offert, le vieil homme fixait Samuel. Quelque chose paraissait le contrarier. Et il restait là, l'air indécis, se dandinant devant le propriétaire du magasin. Manifestement, il voulait parler, semblait attendre une inspiration ou simplement le moment opportun, puis tout à coup se décida :
— Monsieur...
— Oui, qu'y a-t-il encore ?
— A ce prix-là, peut-être pourrais-je en avoir deux ?
Sans un mot, sans un sourire non plus, Samuel était redescendu au sous-sol d'où il avait rapporté un second pantalon.
Puis le vieux était parti. Il n'avait pas dit merci comme Wanda s'y attendait, avait simplement affirmé « je reviendrai ».
Lorsque le soir Samuel avait conté l'histoire à Hélène celle-ci avait ri et lui avait fait remarquer :
— Tu devrais être reconnaissant envers ce vieil homme, il t'a permis de faire ta mitzva annuelle !
D'autres expériences du même ordre s'étaient succédé qui avaient renforcé les liens de Wanda avec la famille Finkelstein. Et chaque jour grandissait son amour pour eux, s'approfondissait leur intimité, mais aussi croissaient en elle le sentiment de culpabilité, le poids du sombre secret qu'elle portait en son cœur. Chaque heure qui passait lui semblait plus difficile à vivre et le soir, lorsqu'elle se glissait entre les draps frais, elle appréhendait la nuit porteuse de cauchemar et d'angoisse.
OceanofPDF.com