La jeune fille au pair
Chapitre 6
Wolfgang Herbert souriait gentiment comme s'il était ravi de la revoir. Wanda, elle, se recroquevilla comme pour échapper à un fantôme. Il lui tendit la main avec un simple mot :
— Viens, lui chuchota-t-il à mi-voix.
— J'attends quelqu'un, dit-elle.
— Je sais. Il attendra. Viens, répéta-t-il. J'ai peu de temps et je suis venu pour toi.
A la patronne qui connaissait et aimait bien « ses amoureux », Wanda laissa un message avertissant Richard qu'en raison d'une obligation inattendue elle serait sans doute en retard. Surtout qu'il patiente, elle lui expliquerait, ce n'était pas sa faute. Et elle suivit l'homme qu'en uniforme, elle avait aperçu si souvent aux dîners, dans la maison de pierre meulière.
Il l'entraîna pas très loin, dans un autre café.
L'endroit était calme et peu fréquenté. Il l'avait repéré à l'avance. Il invita Wanda à s'asseoir sur une banquette de moleskine rouge tandis que lui s'installait sur une chaise bancale, le dos tourné à la salle.
La jeune fille le contemplait, les yeux inquiets, le visage pâli. Herbert lui sourit encore. La pauvrette avait tant souffert. Elle ignorait encore que, s'il avait pris le risque de se rendre à Paris, ce n'était que pour apporter une aide dont la fille de Hans Schomberg paraissait avoir le plus grand besoin.
— Deux cognacs, commanda-t-il d'une voix rauque.
L'alcool réconforterait la petite Wanda et l'aiderait à surmonter sa surprise. Il comprenait qu'elle devait avoir cru à l'apparition d'un fantôme quand, brusquement, il avait surgi devant elle. Mais comment s'annoncer ?
Il avait encore des fidèles dans cette ville pour l'avoir renseigné sur les faits et gestes de la jeune fille. Son sang n'avait fait qu'un tour quand il avait su qu'Otto et Ilse Blasberg l'avaient quasiment chassée de chez eux sans un sou. Pire même, en s'appropriant ses biens. Lui et les siens étaient responsables de la fille d'un des leurs, incapable de veiller sur elle depuis sa prison.
Il n'y avait pas eu besoin de longues menaces pour qu'Otto Blasberg rendît gorge. Le banquier savait parfaitement qu'avec des gens comme Wolfgang Herbert, même s'il se nommait à présent Thomas Bernt, un accident était très vite arrivé. Une voiture qui surgit inopinément, vos propres freins qui lâchent... Herbert lui-même était tout à fait capable de sortir à l'instant un pistolet de sa poche, de l'abattre sur-le-champ et de repartir tranquillement par la grande porte. Blasberg avait signé tous les papiers qu'on lui présentait, assurant qu'en fait, il s'était toujours considéré comme le tuteur de Wanda Schomberg et qu'elle n'aurait eu qu'à demander pour qu'il lui verse une excellente pension.
Herbert avait hoché la tête, fait mine d'accepter toutes ses explications, serré la main du banquier. Le traître n'en serait pas moins châtié, une fois l'affaire réglée et la fortune de nouveau en possession de Wanda. La fille de Hans Schomberg ne serait plus contrainte de travailler comme bonne chez des juifs. Il rougissait de honte que le mauvais sort des armes l'y eût forcée. L'organisation avait bien fait les choses. L'argent était déjà dans une banque parisienne. Herbert était heureux de pouvoir, pour une fois, annoncer une bonne nouvelle.
Il considéra avec aménité la si jolie aryenne qui, d'un trait, avalait son cognac.
— Tu es surprise de me voir, Wanda, n'est-ce pas ?
Elle acquiesça d'un signe de tête. La gorge nouée, elle ne parvenait pas encore à parler.
— Je comprends. Tu l'ignores, bien sûr, mais tu as des amis qui veillent sur toi. Nous savons que tu es une bonne fille. Nous savons que tu t'efforces quand tu le peux de rendre visite à ton père, que tu ne l'as pas abandonné. Oh ! Tu ne le vois pas souvent, certes, mais les voyages coûtent si cher. A présent, tu seras libre de te déplacer comme bon te plaira.
— Je ne comprends pas, réussit-elle à articuler.
— L'organisation veille au bien-être de ses orphelins, Wanda, et tu es désormais comme une orpheline. De Spandau, ton père ne peut plus rien pour toi. Nous, nous pouvons tout.
L'organisation ? Les nazis auraient-ils donc conservé toutes leurs capacités de nuire. Elle considéra Wolfgang Herbert, ancien membre éminent de la Gestapo berlinoise avec une horreur que lui prit pour de la très naturelle stupéfaction.
— Tu n'auras plus besoin de t'échiner chez des juifs, dit-il en posant une main bienveillante sur celle de la jeune fille.
Elle aurait voulu lui hurler de s'en aller. Elle choisit de l'écouter. Il lui fallait en apprendre davantage, connaître les raisons pour lesquelles « ils » l'avaient cherchée et retrouvée. Jamais elle ne s'était sentie épiée. Pourtant, ce bourreau, en face d'elle, était en train de maudire les Finkelstein qui exploitaient éhontément la fille d'un dignitaire nazi, laquelle vivait dans une misérable chambre de bonne au lieu de dormir dans des draps de soie, dans un somptueux appartement. Mais il était là pour y mettre bon ordre. Wanda Schomberg retrouverait le rang qui lui était dû. En Amérique du Sud peut-être ? Elle choisirait. Elle était désormais libre de choisir.
Herbert lui parla de son entrevue avec Blasberg. Il avait récupéré toute la fortune de Hans Schomberg. L'organisation avait prélevé dessus une dîme normale. Il y avait tant d'épouses, d'enfants, d'hommes en fuite ou qui se terraient, à aider. Mais que Wanda se rassure. Il lui restait largement assez pour une longue existence luxueuse. Des millions, en francs suisses, dollars et livres sterling. Des diamants, des lingots d'or et des bijoux précieux. Tout était là, bien à elle. Il lui en tendit les titres de propriété.
Elle les contempla, l'œil morne.
Herbert lui sourit encore. Evidemment, la pauvrette s'était imaginée abandonnée. Elle ne croyait pas encore à sa chance.
Wanda contemplait les papiers qui la rendaient propriétaire de millions. Une fortune arrachée à des hommes, des femmes, des enfants dont les corps gisaient dans des charniers. Une fortune maudite.
Une sueur brûlante baigna son front mais ce n'était pas le moment de se laisser aller à un malaise. En tumulte, des pensées agitaient son esprit. Vite, une décision s'imposait. A Zurich, elle avait deviné que Blasberg la spoliait mais elle n'avait pas voulu se battre pour cet argent du malheur. De ces richesses prises à des cadavres martyrisés, elle ne voulait pas.
Déchirer ces titres en mille morceaux, les jeter avec mépris au visage de ce bourreau souriant, comme c'eût été agréable ! Mais pour quel résultat ? Cette fortune retournerait enrichir les caisses de cette mystérieuse organisation dont Herbert lui avait parlé et il y avait sûrement meilleure façon de l'utiliser. De plus, du même coup, elle se ferait des ennemis mortels qui, s'ils étaient convaincus d'avoir désormais rempli leur devoir envers elle, la laisseraient peut-être dorénavant en paix.
Combien d'autres Herbert erraient encore en ce monde, libres de leurs mouvements ?
Elle en tremblait. Rien n'était réglé. Le passé toujours la poursuivait.
Le mieux était de prendre les titres. Elle demanderait ensuite conseil à Samuel, à Richard, ou au psychiatre qui la traitait, sur la meilleure utilisation possible de ce pactole. En attendant, il lui fallait se montrer aimable avec ce tueur, dissimuler sa haine et même répondre à son sourire. Elle rangea soigneusement les papiers dans son sac. Elle s'enquit de la femme et des enfants d'Herbert. Toujours aussi gentiment, il répondit que moins elle en saurait, mieux cela vaudrait au cas où quelque espion chercherait à l'interroger. Les Israéliens étaient habiles. Les juifs avaient toujours eu l'esprit tortueux et Wanda n'était encore qu'une jeune fille naïve. Qu'un « chasseur de nazis », comme ils s'appelaient eux-mêmes, s'arrange pour devenir son ami et se fasse passer pour un des leurs, Wanda parlerait en toute confiance. Qu'elle sache seulement qu'ils allaient bien et qu'ils étaient à l'abri. A présent, elle l'était aussi.
Elle le remercia chaleureusement. Le reverrait-elle ? demanda-t-elle, de l'innocence plein les yeux.
Non, hélas. Il préférait ne pas s'attarder à Paris et, même, ne plus jamais s'y montrer. Il n'avait pris ce risque que parce qu'elle était la fille de Hans Schomberg et qu'il n'aurait voulu confier cette mission de secours à nul autre. A présent, elle n'avait plus besoin de lui ni de l'organisation.
Il était désolé mais Wanda ne le reverrait plus. Ni lui, ni aucun autre de ses amis d'antan. C'était regrettable, mais c'était ainsi. Ici s'achevaient son rôle et le devoir de ses compagnons. Toute nouvelle mise en danger était inutile, et pour eux, et pour elle.
Il se leva, remit son chapeau, reprit son imperméable. Elle se leva aussi. Avec tendresse, il l'embrassa sur les joues dont il attribua l'embrasement à la reconnaissance et à la tristesse de devoir définitivement se séparer. Elle devait se sentir souvent si seule, murée dans ses secrets, la petite Wanda !
Pas la peine non plus qu'ils s'en aillent d'ici ensemble. Des gardes protégeaient Herbert, dispersés aux alentours mais l'homme avec lequel Wanda avait rendez-vous dans l'autre café pouvait être en train d'arpenter le boulevard en l'attendant et l'interroger ensuite sur son compte. Se montrer sottement jaloux, même. Les accidents surviennent toujours de façon si stupide !
Elle devait attendre qu'il soit sorti puis elle partirait à son tour. Il jeta quelques billets sur la table. Des mots se formèrent sur ses lèvres quand il se retourna avant de franchir la porte : « Bonne chance, Wanda. »
L'homme recherché par tant de polices s'évanouit dans la nuit.
Et maintenant, Wanda ?
Lentement, elle s'obligea à recouvrer la maîtrise de son souffle.
La Commission des Nations unies sur les crimes de guerre nazis fut constituée le 20 octobre 1943 mais déjà, devant les atrocités perpétrées dans tous les pays occupés par les troupes du Troisième Reich, l'idée en avait été lancée dès octobre 1942.
Les responsables du génocide juif et tsigane, des déportations d'innombrables civils, de massacres sans pitié, il fallait qu'ils soient jugés et châtiés à la face du monde pour que plus jamais pareilles atrocités ne se reproduisent.
Les Alliés dressèrent des listes de criminels de guerre nazis. On créa trois commissions chargées de réunir preuves et faits, de légiférer, de dresser une échelle des châtiments.
Le 8 août 1945, les accords de Londres créaient le Tribunal militaire international avec mission de juger les coupables. Trois délits étaient précisément établis : crime contre la paix, crime de guerre, crime contre l'humanité.
C'est de crime contre l'humanité qu'il fut spécialement question, du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, lors du procès de Nuremberg où furent jugés les chefs politiques, économiques et militaires du régime nazi, capturés par les Alliés. Là, on parla pour la première fois de la « Solution finale », qu'Hitler avait voulu imposer au peuple juif.
A Nuremberg, dans le box des accusés, il y avait entre autres Hermann Goering, Hans Frank, gouverneur de la Pologne occupée, Ernst Kaltenbrunner, chef des services de sécurité du Reich, Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères, Julius Streicher, rédacteur en chef du fameux journal antisémite Der Stuermer, Albert Speer, conseiller et architecte chéri du Führer, et Hans Schomberg, le responsable des Transports qui même dans la tourmente des derniers jours de la défaite nazie était toujours parvenu à livrer des trains entiers de juifs aux portes des fours crématoires.
Dans la salle, il y avait une adolescente, modèle parfait de ce qu'avait souhaité le Reich millénaire, une gracile blonde aux yeux bleus et au visage de madone qui écoutait, affolée, témoin après témoin, parler de l'horreur.
Treblinka, Maidanek, Sobibor, Auschwitz, Dachau... Elle ne se bouchait pas les oreilles. Elle écoutait de toute son âme sans quitter des yeux les hommes, là-bas, impassibles dans leur box, sûrs de leur bon droit, répétant qu'ils n'avaient fait qu'appliquer la loi, qu'obéir aux ordres... Sans cesse, elle fixait son père, si fier de son habileté à constituer ses convois de la mort quelles que soient les circonstances, fier aussi d'avoir si bien rempli leurs wagons.
Images de charniers, de corps décharnés, de visages émaciés. Hommes et femmes se succédaient à la barre, parfois sanglotant, parfois d'un calme étrange, mais tous parlant de villages en flammes, de familles séparées et assassinées, de feu, de balles, de gaz.
Il y eut douze condamnations à mort, quatre condamnations à perpétuité, quatre à diverses peines de prison, trois acquittements. Hans Schomberg était de ceux qui ne connaîtraient jamais plus la liberté.
La frêle blonde fut autorisée à lui rendre visite dans sa geôle. Jamais, elle n'obtint de lui la moindre parole de remords. Au contraire même. Il méprisait ses juges. Il vilipendait ces vainqueurs qui avaient beau jeu de juger des vaincus. Le destin en eût-il décidé autrement, les nazis eussent-ils connu la victoire, il serait aujourd'hui un homme comblé et universellement respecté. Même dans son cachot, il demeurait fidèle au Führer et s'enorgueillissait de son apport au Reich. Ce n'était pas sa faute si la guerre avait été perdue. Lui avait fait de son mieux.
Hélas ! Ses amis et lui n'avaient pas réussi à éliminer les juifs de la surface de la terre et maintenant, ils se vengeaient, se servant sournoisement, à leur habitude, de leurs banques et de leur presse pour influencer le monde entier. Jusqu'à sa propre fille qui ne le comprenait pas ! Elle était bien la fille de sa mère qui, toujours, avait refusé de l'écouter lui parler de son travail, qui jamais ne l'avait encouragé dans sa carrière, qui n'avait jamais voulu croire que Gershwin, Kokoschka et Freud étaient les ennemis d'une humanité qu'ils contribuaient à dégénérer de leur mieux. Son fils, lui, l'aurait admiré même dans la misère de sa prison.
Wanda en doutait. Dieter avait compté parmi ses camarades de lycée un garçon gai, aux cheveux bouclés et aux yeux bruns qu'il voyait en cachette parce que son père lui interdisait de le fréquenter. Il s'appelait Horst. Un jour, Horst avait été absent au cours. Dieter savait qu'il pouvait avoir besoin d'aide. Dès la sortie, il avait couru chez lui. Il avait espéré en chemin qu'avec sa famille, son ami était parvenu à s'échapper du pays. Ce n'était pas le cas. Des voisins le lui confirmèrent : un camion bondé de policiers avait emporté à l'aube Horst, ses deux sœurs et ses parents.
Il y eut des éclats de voix dans le bureau de Hans Schomberg mais pour lui, il n'existait pas de bons juifs. Les prières de son fils ne l'émurent pas. Il refusa d'intervenir en faveur de Horst et des siens.
Dès lors, Dieter ne lui avait pratiquement plus adressé la parole. Il usait de tous les prétextes pour ne pas se rendre aux réunions des Hitlerjugend. A la sortie de l'adolescence, ni menaces, ni supplications n'étaient parvenues à le faire adhérer au Parti nazi. Immédiatement enrôlé dans la Wehrmacht, il n'avait pas voulu non plus user des relations paternelles, comme l'en priait si fort sa mère, pour obtenir quelque sinécure. Il partit droit pour le front russe.
En revenait bientôt un cercueil enrobé, hommage à Herr Schomberg, du drapeau frappé d'une croix gammée qu'il avait tant haïe et d'une croix de fer que son père avait posée en bonne place dans son bureau et que Wanda, plus tard, avait retrouvée intacte dans les décombres de la maison de pierre meulière. Elle en avait volontairement oublié la signification pour ne la considérer que comme une précieuse relique dont jamais elle ne s'était séparée.
Avec ses compagnons mais contraint à l'isolement, Hans Schomberg fut relégué à la prison de Spandau.
La blonde adolescente reprit le chemin de la Suisse et acheva ses études au lycée. De temps à autre, elle se forçait à rendre visite à un père qu'elle se reprochait de haïr car ce sentiment lui semblait contre nature puisqu'un même sang coulait dans leurs veines. Elle y allait car elle savait que nul autre qu'elle ne lui adressait jamais la parole et pourtant, chaque fois, ils n'échangeaient que peu de phrases. Hans Schomberg s'était enfermé dans son amertume et son ressentiment. Tout était la faute des juifs !
A Zurich, la vie était devenue pénible. Autrefois si gentils pour Wanda, Oncle Otto et Tante Ilse avaient maintenant hâte de se débarrasser d'une gamine qui rappelait aux yeux de tous leurs sympathies nazies d'antan. Ils la traitaient à présent presque comme une domestique. Un jour, Oncle Otto lui avait annoncé qu'elle n'avait plus d'argent, la Suisse ayant décidé de mettre sous séquestre tous les comptes suspectés d'appartenir à des nazis. Il se félicita d'avoir pu sauver une maigre somme qu'il lui remit. Wanda soupçonna le banquier d'avoir été averti bien à l'avance des mesures qui se préparaient sinon de les avoir devancées. La fortune confiée par Hans Schomberg devait se trouver à présent dans ses propres coffres.
Wanda se tut. De toute façon, de cette richesse affreusement acquise, elle ne voulait pas. Elle remercia Oncle Otto du misérable chèque qu'il lui remit, l'empocha et annonça qu'elle partait pour Paris.
Bon voyage, lui souhaitèrent Oncle Otto et Tante Ilse, soulagés, sans se soucier de la conduire à la gare et sans même lui demander de leur donner de ses nouvelles.
Ils ne lui demandèrent pas non plus ce qu'elle comptait faire en France. La réponse les eût pourtant fort étonnés.
Wanda Schomberg, la fille de Hans Schomberg, voulait comprendre qui étaient les juifs, ce que c'était que d'être juif. Apprendre à les aimer, elle qui si brutalement avait été plongée dans leurs souffrances.
Comme eux, avec son père honni, avec son nom honni, orpheline d'une mère bien-aimée, privée d'un frère adoré, elle se sentait victime d'un régime affreux.
Dès la gare de Lyon, une petite annonce l'avait conduite chez les Finkelstein.
La fille de Hans Schomberg, spécialiste des trains de la mort, s'était trouvé une nouvelle famille. Une famille juive.
Dans son cachot, l'homme savait que sa fille accourrait bientôt. Aujourd'hui, demain, après-demain, peut-être, un visage apparaîtrait au guichet, la lourde porte de bois s'entrebâillerait, une voix annoncerait :
— Une visite pour vous, Schomberg.
Et pour lui, il n'existait pas d'autres visites que celles de Wanda.
Elle ne venait pas souvent. De toute façon, « ils » ne lui auraient pas permis de venir souvent. Mais quand elle était là, il ressentait tant d'amour pour sa jolie enfant blonde. Elle l'aimait aussi, sans doute, puisqu'elle venait. Certes, il percevait quelques réticences dans son attitude. Mais quelles horreurs ne lui avait-on pas racontées sur son compte ?
Bien sûr, elle avait des doutes. Mais elle était jeune, si jeune...
A présent, quelqu'un, il ignorait qui, avait dû déjà la contacter. Wanda avait compris que, même de sa geôle, il veillait sur elle. Que des amis lui étaient restés fidèles et que, même pourchassés, ils demeuraient solidaires, s'entraidant.
Quand Wanda lui avait confié (sans lui dire chez qui ni pourquoi) qu'elle était désormais fille au pair à Paris, il s'était d'abord étonné qu'elle en soit réduite à un si humble travail. Elle lui avait expliqué la loi suisse sur les blocages des comptes d'anciens nazis ou soupçonnés tels. Oncle Otto lui avait remis le petit reliquat avec lequel elle avait gagné la France. Oui, le travail était sans doute humble et elle avait rêvé de mieux, dans la grande maison de pierre meulière mais lorsqu'elle maîtriserait parfaitement le français, qu'elle aurait obtenu un bon diplôme en Sorbonne, elle rentrerait en Suisse et chercherait un emploi dans une grande organisation internationale. Après tout, elle disposait toujours d'un très authentique passeport suisse ! Elle ferait carrière.
Il l'avait écoutée avec bienveillance. Les femmes parlaient toujours de faire carrière. La sienne n'avait-elle pas rêvé d'être pianiste, soliste de renommée internationale ? Et puis, un jour, elles rencontraient un brave garçon, se mariaient, avaient des enfants, ne se préoccupaient plus que de leur foyer et de leur famille. Wanda ne dérogerait pas à la règle.
En revanche, pas un instant, il ne crut à cette histoire de ruine soudaine. Comme les autres, Blasberg profitait de la défaite pour s'enrichir. Il y avait belle lurette qu'il avait dû mettre à son nom comptes et coffres des Schomberg ! Il était fou s'il s'imaginait pouvoir détrousser la fille de Hans Schomberg en toute impunité !
A Spandau, l'homme était toujours à l'isolement. Ses gardiens ne lui adressaient toujours pas la parole. Une semaine des Américains, une semaine des Anglais, une semaine des Russes, une semaine des Français. Il s'était demandé de quelle nationalité serait celui acheté en premier. Les caisses noires et les trésors du Reich étaient trop bien cachés pour qu'il n'en reste pas quelque chose. Tous ne pouvaient avoir été découverts et Hans Schomberg n'ignorait pas qu'ils étaient encore nombreux dehors à connaître les emplacements où ils étaient dissimulés.
Il avait pensé qu'un Russe céderait le premier à la tentation. Les Slaves étaient si méprisables ! Ou un Français. Les Français étaient si frivoles ! Surprise, ce fut un Américain.
Le premier gardien russe approché avait tout bonnement abattu à bout portant le nazi qu'il vomissait. Il avait été parmi les premiers à découvrir les camps de la mort et leurs misérables survivants. Des nazis, il en avait déjà descendu pas mal et il s'en enorgueillissait.
Après avoir accepté son rendez-vous, le Français avait contacté sur-le-champ le louche individu qui l'avait approché, lequel était tombé le lendemain dans un traquenard.
Jim Spade avait dix-neuf ans. Jeune recrue de Boulder, Colorado, il avait été envoyé tout droit rejoindre les forces d'occupation américaines en Allemagne. Avec une équipe de bleus comme lui, il avait pris la relève d'hommes mûris par le débarquement en Normandie, les campagnes de France, d'Italie et des Ardennes, qui, démobilisés, avaient bien gagné le droit de retourner au pays. Jim n'avait pas connu l'intensité des combats. Il ne s'était jamais beaucoup intéressé à la politique, n'avait que vaguement entendu parler des camps. Il n'avait jamais rencontré de juifs. En revanche, malgré les interdits concernant une trop grande fraternisation avec l'habitant, il fréquentait une gentille Greta qui l'avait même invité chez ses parents, dans la banlieue de Berlin.
Comme la famille Spade, celle de Greta vivait dans un coquet pavillon, épargné par chance par les bombardements. Le père assurait avoir beaucoup souffert sur le front russe tandis que sa femme et sa fille avaient passé la guerre réfugiées à la campagne chez de lointains cousins. Jim se sentait plutôt proche de ces gens acharnés au travail. A chaque permission, il emmenait danser sa belle blonde dans des endroits où la police militaire fermait volontiers les yeux sur les entorses aux règlements sur la fraternisation. D'ailleurs, comment les responsables militaires auraient-ils pu empêcher une centaine de milliers de jeunes hommes, seuls et loin de chez eux, de s'amouracher de filles du cru ? Les autorités se montraient moins tolérantes quand un G.I. de base venait parler mariage. N'empêche, ils n'en seraient pas moins très nombreux à ramener leur Gretchen à la maison. En attendant, les gars leur offraient bas nylon, cigarettes et rations et il était parfois difficile de délimiter la frontière entre attachement sincère et prostitution. Mais de la respectabilité de Greta et des siens, Jim ne doutait pas.
Peut-être se fût-il méfié si le père Meyer lui avait proposé de l'argent. Mais le vieux était malin. Il ne chercha ni à corrompre, ni à endoctriner le naïf Américain. Il ne parla que de pitié, de compassion et de liens familiaux. Juste une lettre à faire passer à un prisonnier esseulé pour qu'il sache que, dehors, on ne l'oubliait pas.
Spade avait été sévèrement chapitré sur les rapports avec les captifs. Il demanda de quoi était coupable au juste cet Hans Schomberg dont le sort désolait tant le père Meyer. D'avoir fait rouler des trains. De s'être occupé de transports. De troupes et de civils aussi, c'était vrai. Mais les déplacements de population n'étaient-ils pas parfois indispensables en temps de guerre ? Même Greta et sa mère n'avaient réchappé que grâce au talent de stratège des chemins de fer de Hans Schomberg.
Vu ainsi, évidemment...
Il transmit sans une parole ni un regard de connivence, en même temps que le plateau d'un repas, la lettre où l'Organisation assurait le prisonnier de son soutien et s'enquérait de ses éventuels besoins. Etait inscrit aussi le mot de passe anodin, décidé pendant le crépuscule de la défaite en prévision de pareils recours que les responsables nazis savaient déjà inéluctables.
Rien pour lui, tout pour sa fille, répondit Schomberg. Inutile d'en donner l'adresse au cas où la lettre serait interceptée. Les autres connaissaient le refuge de Wanda et comprendraient que, si Schomberg réclamait leur aide, c'est parce qu'elle était en difficulté.
Ils le vengeraient des traîtrises du banquier. L'Organisation fonctionnait parfaitement. Tout alla très vite. A peine plus d'une semaine plus tard, Herbert souriait à Wanda dans un café parisien.
Mission accomplie, annonça un nouveau message.
Jim Spade s'étonna que, soudain, Greta espaçât leurs rendez-vous.
Richard passa un bras tendre autour des épaules d'une Wanda pensive. Pourquoi était-elle si lointaine, tout à coup ? Qui était l'homme avec lequel la patronne du café l'avait vue partir ?
Un ami d'Oncle Otto. Il était entré par hasard. Elle avait été heureuse de retrouver quelqu'un de Zurich.
Pourquoi être allée ailleurs ? Lui aussi aurait été content de rencontrer quelqu'un qui avait connu Wanda petite.
Pour parler plus tranquillement. Elle avait préféré un tête-à-tête. Elle avait toutes sortes de questions familiales à poser. Tout ça aurait ennuyé Richard.
Pas du tout. Tout ce qui avait trait à Wanda l'intéressait. Pourquoi était-elle si jalouse de son passé. D'ailleurs, l'Oncle Otto et la Tante Isle, il lui faudrait bien les présenter un jour ou l'autre. Pour sa part, lui était prêt à entreprendre le voyage de Zurich afin de faire leur connaissance dans les règles et de demander dûment sa main. C'était bien à ses plus proches parents qu'il fallait demander officiellement la main de l'orpheline, non ?
Elle haussa les épaules. Si Richard savait quel était le plus proche parent à qui s'adresser pour réclamer sa main, elle n'était pas encore convaincue qu'il s'y résolve jamais. Elle n'avait d'ailleurs pas envie de câlineries, ni de tendres bavardages, ce soir. Elle avait envie de se retrouver seule dans sa chambrette, de réfléchir à toutes ces surprenantes nouvelles, à cette rencontre inopinée mais qui de toute évidence ne devait rien au hasard, d'emmagasiner l'incroyable : du fond de sa geôle, son père veillait sur elle avec son service, une escouade d'assassins en puissance. En ce moment, il devait être sur sa paillasse, heureux d'avoir rempli ses devoirs de père, attendant ses baisers, sa reconnaissance et ses remerciements.
Blasberg avait payé. Mais à quel prix ? L'avaient-ils tué ? Certes, il l'avait spoliée mais au début, comme elle avait apprécié la chaleur de l'accueil de la famille zurichoise après les rigueurs et les souffrances de Berlin.
Et l'argent du malheur, qu'en faire ?
Elle était distante, elle était fatiguée, elle ne se sentait pas très bien. Richard reconnut le tremblement annonciateur des crises. Il ne comprenait pas. Il s'était figuré que se savoir aimée rassurerait une fois pour toutes la jeune fille.
Toujours ce satané secret comme une barrière entre eux.
Toujours ces douces lèvres closes et ce front entêté.
L'amour n'avait pas percé les défenses de Wanda.
D'ailleurs, elle l'écoutait à peine. Avant de faire des projets, vérifier les dires d'Herbert. Dès les enfants à l'école, l'après-midi, demain, à l'heure de ses prétendues heures de cours, elle se rendrait à la banque. En attendant, se calmer, surtout se calmer.
Pourquoi pas en compagnie de Richard ? Certes, elle aurait préféré être seule mais il était plus facile d'accepter sa présencee que de le repousser. Elle était trop épuisée pour des explications. Demain, elle réfléchirait demain.
Le lendemain, Wanda n'eut pas une minute à elle.
Avant le dîner, Samuel convoqua solennellement la jeune fille dans la salle à manger. Quoi encore ? Mais Hélène était à ses côtés, amusée et détendue. Elle se rassura en prenant place sur l'une des chaises au dossier droit.
— Voilà, commença Samuel. Wanda tenait dorénavant dans la maison une place bien plus importante que celle de simple jeune fille au pair. Elle s'occupait très bien des enfants mais en plus, elle devenait indispensable à la bonne marche du magasin. Il n'était pas du genre à exploiter les gens. Est-ce qu'une augmentation de deux cents francs ferait l'affaire.
Wanda éclata de rire. Des millions étaient à sa disposition quelque part et elle battait des mains comme une enfant à l'idée qu'on apprécie suffisamment ses services pour lui proposer timidement une augmentation !
Evidemment, dit Hélène, il n'était pas question que Wanda renonce à ses cours. Les études d'abord. Mais puisque jusqu'ici elle était parvenue à tout mener si bien de front... Au moment des examens, on verrait.
Ni Hélène, ni Wanda n'évoquèrent Richard.
Wanda accepta joyeusement l'offre des Finkelstein. A table, il fallut calmer un David et un Benjamin très excités que leurs parents reconnaissent, comme eux, les mérites de leur grande amie.
— On retournera quand même ensemble se promener ? demanda timidement Benjamin.
— Bien sûr.
Elle les emmènerait toujours volontiers... Jusqu'à ce que les Finkelstein apprennent et la chassent.
— Ça ne va pas, Wanda ? demanda Simon, remarquant soudain son visage pâli et ses mains tremblantes.
— Elle est contente, c'est tout, dit David.
— Et puis, elle a faim. Tous ces bavardages nous ont retardés pour dîner. Avalez un peu de soupe, Wanda et vous vous sentirez tout de suite mieux.
Elle avala. Elle se réchauffa à l'ambiance d'amour qui régnait autour de cette table. Elle se sentit mieux.
OceanofPDF.com