La jeune fille au pair
Chapitre 3
Un vaste panneau noir. « Grandes Lignes ». Des trains pour Varsovie. Moscou. Berlin. 20 h 17.
Les Finkelstein ne s'étonnèrent pas de ne pas voir apparaître Wanda au dîner. Il lui arrivait de réviser ses cours en mangeant une tartine de fromage et en croquant une pomme, là-haut, dans sa chambre. Peut-être aujourd'hui avait-elle préféré s'attarder avec ses amis. C'était son jour de liberté, après tout. Ils devisèrent gaiement en avalant un bortsch aux betteraves accompagné de pommes de terre bouillies. Benjamin réclama une histoire à son père pour l'aider à s'endormir mais Samuel ne s'y laissa pas prendre. D'autres gamins s'endormaient peut-être avec des contes, pas les siens. Eux réclamaient la suite et encore la suite et, loin de s'assoupir, tout excités, se réveillaient de plus en plus. Sur des bisous, il éteignit la lumière.
Au petit déjeuner, Hélène ne s'alarma pas non plus en ne voyant pas Wanda, toujours la première pour préparer le café. Pour une fois qu'elle sortait, elle était sans doute rentrée tard. Elle pouvait pardonner un écart occasionnel à la fille au pair jusqu'ici si exemplaire. Elle conduisit elle-même les enfants à l'école et ce changement fit pour eux figure de fête, encore que David se soit inquiété :
— Tu es sûre qu'elle n'est pas malade, Wanda ?
— Oh non, elle ne s'est pas réveillée, c'est tout.
De retour à la maison, elle fut accaparée par la boutique, des problèmes de commande avec une cliente qui exigeait un tailleur veste 42 jupe 44 dans un grain de poule vert dont il ne leur restait plus d'exemplaires.
Ce ne fut que lorsqu'un jeune homme téléphona, vers midi, insistant pour parler à Wanda, qu'elle s'avisa que la jeune fille n'était toujours pas apparue alors qu'approchait maintenant l'heure de ramener les garçons pour déjeuner. Peut-être s'était-elle rendue à l'école directement ? A tout hasard, elle dépêcha Simon quérir Wanda.
— Elle n'est pas là, dit-il. J'ai frappé très fort pour la réveiller au cas où elle ferait la grasse matinée, mais rien n'y a fait. Elle est sûrement sortie sans passer par l'appartement.
— Je suis désolée, dit Mme Finkelstein au téléphone, Wanda est sans doute déjà en route pour l'école. En tout cas, elle ne répond pas.
A l'autre bout du fil, l'interlocuteur se fit insistant. Il était inquiet. Wanda avait eu un léger malaise, hier après-midi. Mme Finkelstein l'avait-elle vue depuis ? Non ? Il dit qu'il était médecin, qu'il serait peut-être préférable d'ouvrir la porte même si Mme Finkelstein hésitait à pénétrer dans la chambre en l'absence de Mlle Schomberg mais qu'il fallait s'assurer que tout allait bien.
Derechef, Hélène confia une clé à Simon qui regrimpa l'escalier quatre à quatre. Il revint essoufflé.
— Son lit est fait et elle n'est pas là.
— C'est bien ce que je pensais, dit-elle au jeune homme qui se présenta comme s'appelant Richard Fabre. Wanda a dû partir chercher les enfants.
Celui qui se disait médecin insista encore. Il lui confia son numéro de téléphone, la pria de demander à Mlle Schomberg de le rappeler au plus tôt. Vraiment, il serait plus rassuré quand il aurait eu de ses nouvelles.
Wanda s'est déniché un amoureux collant, pensa Hélène. J'espère qu'il ne va pas nous assommer de coups de téléphone vingt fois par jour. On a déjà assez de travail comme ça et on a tous mieux à faire que monter sans cesse trouver Wanda.
Sur ce, on carillonna à la porte et David et Benjamin déboulèrent furieux. Ils avaient attendu, attendu. Tout le monde les laissait tomber. Personne n'était venu les chercher et maintenant, ils allaient être en retard pour les cours de l'après-midi.
Hélène s'empressa de les servir et pendant qu'ils entamaient leur jambon-purée, à son tour, elle prit le chemin de la chambre du haut. Simon avait raison. Le lit était fait. Tout était impeccable. Comme si Wanda n'avait pas dormi ici... Pourtant, ce jeune homme assurait l'avoir raccompagnée, souffrante, dans l'après-midi. Alors ?
Elle inspecta les lieux de plus près. Aucune affaire de toilette sur la tablette, au-dessus du lavabo. Elle ouvrit l'armoire. Des vêtements y étaient encore accrochés, la valise était là mais manquait le petit sac de voyage. Wanda était partie !
Elle comptait revenir, c'était évident. Mais où donc était-elle allée ? Pourquoi n'avait-elle pas prévenu ?
Richard Fabre, mis au courant, ne trouva aucune réponse à ses questions. Mais visiblement, cette fugue l'angoissait. Jamais il n'aurait dû laisser Wanda seule dans cet état. Il s'en voulait terriblement et, en raccrochant, il se prit à réexaminer en détail l'après-midi de la veille, cherchant à comprendre quels motifs avaient pu inciter Wanda d'abord à cette crise de panique, puis à prendre aussi subrepticement la fuite.
Trois jours. Trois jours de perplexité chez les Finkelstein. D'anxiété pour Richard Fabre.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? interrogeait Benjamin. Pourquoi elle nous a laissés tomber comme ça, Wanda ? J'ai peut-être été un peu pénible au début mais après, on était plutôt gentils.
— Moi, j'avais l'impression qu'on s'entendait bien, renchérit David.
Et, à l'abri des oreilles des enfants, Samuel de demander à Hélène :
— Qu'est-ce qui s'est passé ? Vous avez eu des mots, toutes les deux ?
Et elle lui répéta mot pour mot, le récit de Richard Fabre. Wanda avait été souffrante et puis, elle avait ressenti le besoin de s'en aller. Elle s'était enfuie nul ne savait où, abandonnant quasiment toutes ses affaires.
— Ça prouve qu'elle reviendra, avaient dit les garçons, en examinant l'armoire pleine.
— Ça prouve qu'elle reviendra, disait Samuel.
Mais Hélène, elle, était perplexe. Pouvait-elle vraiment confier ses enfants à une jeune fille sujette à... quel terme déjà avait employé le Dr Fabre ? ah oui ! à des « crises de panique » ? Et si l'une d'elles survenait alors que Wanda faisait traverser la rue à Benjamin, ou pendant qu'elle était avec eux au square, comment réagiraient les petits, et qui s'occuperait d'eux ? Au fond, peut-être vaudrait-il mieux que Wanda Schomberg ne réapparaisse jamais plus boulevard Barbès. Quant à elle, elle fouillerait dans les affaires abandonnées, découvrirait l'adresse de cette famille en Suisse qu'elle regrettait tant à présent de ne pas avoir réclamée car qui avertir en cas de problèmes, et lui expédierait tout ce que la jeune fille au pair avait laissé derrière elle.
Mais que ferait-elle si Wanda revenait ? Les enfants se culpabilisaient, se demandaient si tout ça n'était pas leur faute, Samuel aussi. Hélène, seule, peut-être parce qu'elle s'était longtemps entretenue avec Richard, cherchait à déceler quelle fêlure, quelle faille, trahissait la fuite soudaine de Wanda.
Trois jours. Le jeudi, elle découvrit Wanda s'affairant à préparer le petit déjeuner dans la cuisine comme si de rien n'était, comme si jamais, elle n'avait disparu.
— Bonjour, dit cette dernière gaiement.
— Bonjour, répondit Hélène, où étiez-vous, que s'est-il...
Elle s'interrompit. Deux petites boules en pyjama se précipitaient au cou de Wanda.
— Où t'étais ? cria Benjamin. Maman était drôlement embêtée. Même Simon a dû s'y coller pour nous prendre à l'école.
— Et moi, j'avais des calculs drôlement difficiles et Papa a lâché sa machine pour m'expliquer...
Wanda rit.
— Maintenant, je suis là. On les reverra ce soir, ces problèmes.
Elle était là, les traits lisses. Comme inconsciente des questions que posait son comportement...
Elle partit avec les enfants, annonça qu'elle se rendrait ensuite à ses cours, qu'elle les reprendrait pour déjeuner, les ramènerait avant d'aller étudier à la bibliothèque puis de retourner de nouveau à l'école. Une journée normale, quoi ! Pas un mot d'explication ne franchit ses lèvres. Hélène laissa les enfants assaillir Wanda de questions dans l'espoir qu'au moins une atteindrait la jeune fille. Samuel choisit le ton de la plaisanterie pour l'interroger en la taquinant mais n'obtint pas davantage de résultat.
A peine Wanda avait-elle franchi la porte, emmenant un Benjamin et un David très excités, qu'Hélène se précipita sur le téléphone. Rassurer Richard Fabre, lui demander de la rassurer, aussi.
Le jeune homme était sur le point de partir pour l'hôpital. Il était pressé. Il se montra enchanté d'apprendre le retour de Mlle Schomberg, affirma à Hélène qu'elle n'avait rien à redouter. Après tout, elle l'avait prouvé, en état de « crise », Wanda préférait s'éloigner. Quant à savoir où elle était allée... Après tout, qu'importait ? S'isoler dans un hôtel... Une idée le traversa. Les Finkelstein vivaient à proximité de deux gares. Wanda avait peut-être pris le premier train en partance vers n'importe où, n'importe quel endroit où elle se calmerait. Au bord de la mer, dans un village de campagne, une ville inconnue. N'importe où. Quoi qu'il en soit, il passerait le soir même rendre visite à la jeune fille. Il lui parlerait. Oui, s'il découvrait quelque chose, il en informerait Hélène. Oui, s'il estimait qu'il valait mieux pour les Finkelstein se séparer de Mlle Schomberg, il le lui dirait aussi.
Hélène n'avait encore jamais vu Richard Fabre mais le calme de sa voix l'impressionna. D'emblée, elle lui fit confiance et ce renfort inattendu la rassura.
Ce fut la Wanda qu'ils avaient appris à connaître et à apprécier qui vaqua dans l'appartement ce jour-là, s'acquittant avec bonne humeur de ses tâches habituelles, allant et venant avec sérieux et ponctualité. A croire que cette absence inexpliquée n'avait été qu'un rêve !
— Elle a peut-être simplement eu besoin de se reposer un peu, dit Samuel, le soir dans la chambre à coucher. Benjamin et David sans arrêt sur les bras pendant trois semaines, n'importe qui aurait besoin de souffler !
Hélène ne répondit pas. Richard Fabre avait promis de l'appeler le lendemain matin.
Quand le jeune homme s'était présenté en cette fin d'après-midi, Hélène n'avait pas été surprise ; il était conforme à l'image qu'elle s'en était faite au son de sa voix. Sympathique et compétent. Wanda avait volontiers accepté de sortir prendre un verre avec lui. Elle ne s'était pas offusquée que Mme Finkelstein ait accepté un rendez-vous pour elle.
— J'ai pensé que ça vous ferait plaisir. Vous n'étiez pas là et il s'est dit votre ami. Mais si ça vous déplaît de le voir, je n'aurais qu'à lui dire que vous êtes sortie, que vous aviez d'autres obligations.
Non, avait affirmé Wanda, elle serait très contente de voir Richard et elle n'avait pas reproché à Hélène de s'être immiscée dans ses affaires.
A présent, les deux jeunes gens devaient deviser dans quelque café, songea-t-elle. Que ressortirait-il de cette conversation ? Quel diagnostic en tirerait le jeune médecin ? Hélène eut du mal à trouver le sommeil.
Comme elle se l'était imaginé en effet, Richard avait entraîné Wanda prendre un verre. Pas dans un café tel que les connaissait Hélène toutefois, mais dans un bar, à Saint-Germain-des-Prés. Un pianiste noir, l'un de ces anciens G.I. qui avaient choisi de demeurer en France une fois la guerre terminée, égrenait des notes sentimentales et un peu tristes tandis qu'ils sirotaient un whisky.
— Alors, fit Richard avec insouciance, comment avez-vous passé vos petites vacances ? Qu'avez-vous vu ?
Elle contempla fixement la flamme de la bougie fichée dans une bouteille déjà dégoulinante de cire, devant eux.
— Des ruines, murmura-t-elle d'une voix sourde. Seulement des ruines.
Elle se tut. Des images de maisons écroulées, de rues entières de maisons écroulées défilèrent dans sa tête. Des enfants hâves jouaient entre deux pans de murs, mendiaient, proposaient des cigarettes américaines à la pièce. Des hommes aux joues creuses marchaient la tête basse. Des femmes en vêtements rapiécés serraient contre elles des cabas, en quête d'introuvables nourritures.
— Des ruines, je n'ai vu que des ruines.
La Normandie, pensa Richard. Elle a marché jusqu'à la gare du Nord, pris un train pour Dieppe, Caen ou Lisieux. Ça devait être ça.
— Et quand vous vous êtes lassée de toutes ces ruines, vous êtes rentrée ?
— Oui.
— Et pourquoi étiez-vous partie ?
Une envie, comme ça.
Un homme à voir. Une muraille à franchir. Une autre muraille, intérieure, celle-là, qu'elle n'avait pu dépasser. Wanda ne mentait pas. Elle n'avait contemplé que des ruines, uniquement des ruines.
Richard comprit qu'il n'en tirerait pas davantage. Il lui faudrait du temps pour comprendre ce qui provoquait chez la jeune fille crises de panique et brusques envies de fuite. En fait, il eût mieux saisi qu'une femme comme Hélène, avec tout ce qu'elle avait enduré, y soit sujette.
Soudain, il sursauta, posant un regard interrogateur sur la douce physionomie aux yeux limpides. Qui était vraiment Wanda Schomberg ? S'était-elle fabriqué une identité, une personnalité, un masque derrière lesquels dissimuler une autre elle-même, avec ses terreurs et ses secrets ? Et ces secrets, quels étaient-ils ? Combien de temps lui faudrait-il pour les percer ?
— J'aime bien cet endroit, déclara soudain Wanda, d'une voix claire. J'aime bien cette pénombre, ces bougies, cette musique. Merci de m'avoir emmenée ici. Mais maintenant, il faut rentrer. Vous savez, on se lève de bonne heure pour l'école.
Pour cette soirée, Richard avait emprunté la traction avant de son père. Médecins tous deux, ils ne manquaient pas d'essence. Dans la voiture, il décréta :
— Je reviendrai vous chercher dimanche. Avec moi, vous découvrirez d'autres endroits qui vous plairont. Il est grand temps que vous fassiez vraiment connaissance avec Paris. Il est des endroits bien plus agréables où traîner que des ruines quand on a envie de s'éloigner un peu, vous savez.
A la faible lueur des phares, il distingua un sourire de Joconde.
Au téléphone, Richard demanda tout de go à Mme Finkelstein :
— Etes-vous sûre que Mlle Schomberg ne soit pas juive ?
Hélène demeura un instant interloquée.
— Mais non. Non, bien sûr. Qu'est-ce qui vous fait penser ça ?
— Wanda a été prise d'angoisse après que nous nous sommes promenés rue des Rosiers.
— Vous êtes allés ensemble rue des Rosiers, mais pourquoi donc ? s'étonna-t-elle.
— C'est elle qui me l'avait demandé. Elle voulait voir de « vrais » juifs, disait-elle. Elle en a vu et elle s'est trouvée au bord de l'évanouissement. Et puis, elle a eu le sentiment d'étouffer et elle s'est jetée dans n'importe quel train. Elle dit qu'elle n'a contemplé que des ruines pendant ces quelques jours. En Normandie, sans doute. Alors, je me demande si ces « vrais » juifs ont été pour elle une vision d'enfance pour qu'elle s'en soit trouvée troublée à ce point.
— Mais Wanda n'est pas juive, balbutia Hélène. Elle... elle est suisse. Elle a toujours vécu en Suisse. Et c'est facile de voir qu'elle ne connaît rien aux coutumes juives.
— Ça ne prouve rien. Peut-être que ses parents, ceux qu'elle prétend tués dans un accident de la route, ont en fait été déportés après avoir réussi à la faire passer en Suisse comme bien d'autres enfants juifs. Je sais qu'il y avait des organisations spécialisées dans cette tâche. Là-bas, elle aurait été recueillie par une famille non juive, aurait grandi parmi des non-juifs et il ne serait donc pas surprenant qu'elle ignore tout des mœurs juives. D'ailleurs, je me souviens, quand je l'ai rencontrée gare de Lyon en train de lire les annonces dans le journal, elle ne s'intéressait qu'à la vôtre. A cause du nom : Finkelstein.
— Mais... mais, réussit encore à émettre Hélène, elle n'a pas du tout l'air juif.
— Absolument, fit Richard. En fait, elle ressemblerait assez à votre mari. C'est quoi, l'air juif ?
— Mais, si elle était juive, je l'aurais senti... Samuel l'aurait senti...
— Peut-être que, sans vous en rendre compte, vous l'avez senti. Ne l'avez-vous pas immédiatement accueillie comme quelqu'un de la famille ?
— Oui, mais...
Soudain, Richard s'emporta :
— Madame Finkelstein, s'écria-t-il, c'est vous qui me parlez d'« air juif », de « sentir » si quelqu'un est juif ! Je me serais imaginé que seuls des antisémites pouvaient tenir pareils propos. Vraiment, vous me surprenez.
Hélène suffoquait presque.
— Mais si elle est juive, pourquoi le cacher ? Surtout chez nous ! Au contraire, quand on dit qu'elle n'est pas juive, tous nos amis la regardent comme une curiosité. Elle aurait même été plus à l'aise en mentant et en affirmant qu'elle était juive, même en ne l'étant pas, dans un milieu comme le nôtre.
Richard réfléchissait.
— Il y a mille raisons pour refuser de s'admettre juif de nos jours tout en désirant vivre dans un foyer juif. Cette ambivalence expliquerait parfaitement le comportement de Mlle Schomberg. De toute façon, madame Finkelstein, il ne s'agit là que d'une piste mais vous devriez y penser, vous aussi. Tâchez d'obtenir quelques confidences sur son enfance. Je m'y emploierai également de mon côté. En tout cas, pour vos enfants, vous n'avez vraiment rien à craindre. Mon hypothèse expliquerait parfaitement son comportement de grande sœur et, s'ils l'ont acceptée si vite, peut-être que leur instinct est plus fort que le vôtre.
Hélène frémit en raccrochant. De se figurer que Wanda pouvait être juive et le lui dissimuler, elle ne savait pourquoi, soudain la rendait plus étrangère encore à ses yeux. Elle se demanda quelle contenance adopter quand la jeune fille rentrerait, inconsciente du trouble qu'avaient provoqué en elle les hypothèses de Richard.
— Samuel ! appela-t-elle.
Qu'avait donc de si important à lui communiquer M. Finkelstein pour qu'il l'ait convoquée à un entretien avec lui après dîner ? Wanda Schomberg pensait en avoir fini avec toutes les questions sur son escapade. De toute façon, elle ne s'expliquerait pas davantage. Elle n'avait pas d'autre choix que de se taire, même s'il la menaçait de la renvoyer. Et Dieu sait pourtant qu'elle n'avait pas envie de quitter les Finkelstein, de s'éloigner de ce foyer. Ici, sa tâche n'était pas terminée. Elle mentirait au besoin mais elle s'arrangerait pour qu'ils la conservent auprès d'eux.
Il y avait presque un défi dans les prunelles bleues quand Wanda s'assit face à Samuel, sur l'une des chaises si dures qui entouraient la longue table à manger. Pour sa part, le père de famille n'était guère à l'aise. Il estimait que toute cette histoire était du ressort de son épouse, qu'Hélène aurait dû la régler entre femmes plutôt que d'insister pour lui faire jouer le rôle d'inquisiteur.
— Un homme l'impressionnera davantage. Après tout, c'est toi le maître de maison. Et puis, j'ai eu beau essayer par tous les moyens de lui arracher quelques confidences, je ne suis arrivée à rien. Insiste, fais preuve d'autorité, mets-la en confiance. Enfin, débrouille-toi, avait lancé Hélène.
Faire preuve d'autorité tout en mettant en confiance... Samuel se demandait comment s'y prendre pour adopter à la fois deux attitudes aussi contradictoires. En homme d'action qu'il était, il se jeta à l'eau.
— Parlez-moi donc de vos parents, Wanda, dit-il avec douceur.
Wanda considéra le beau visage d'homme au menton creusé d'une fossette, au regard aussi clair que le sien, à l'expression volontaire. Tout à coup, elle était moins sûre d'elle. Sur Richard, elle se savait forte d'un pouvoir de séduction qui interdisait au jeune homme s'il voulait la revoir d'insister par trop pour connaître ce qu'elle souhaitait taire. Mais face à cet homme-ci, plus âgé, plus mûr, elle ignorait quelles seraient ses réactions. En fait, Hélène n'avait pas eu tort d'appeler son mari à la rescousse.
Comme Wanda se taisait toujours, Samuel reprit, tout aussi gentiment :
— Je sais, même après toutes ces années, cela doit être difficile pour vous de parler d'êtres chers que vous avez perdus. Ici, nous sommes bien placés pour connaître ce genre de souffrances. Quand même, nous aimerions bien savoir d'où vous venez.
Pourquoi hésitait-elle à présent ? Wanda avait bien prévu dès sa décision de partir de Zurich qu'à Paris, n'importe quel employeur voudrait connaître ses antécédents. Elle avait préparé à l'avance son discours. Alors, pourquoi maintenant ressentait-elle l'envie de céder au ton enjôleur ? D'être elle-même. De tout dire, enfin. Elle résista à la tentation.
Les deux regards bleus se croisèrent. Oui, il aurait été si bon de se blottir contre cette large poitrine, de se réfugier à l'abri de cette force !
— Alors ? dit Samuel.
— Alors...
Wanda se tordit les mains.
— Vous avez raison. Il y a des souvenirs qu'il vaut mieux ne pas faire remonter à la surface.
Mais ces souvenirs-là, elle ne les lui confierait pas. Le discours préparé, appris, décidé à l'avance. Le récit, qu'il croirait d'autant plus volontiers qu'il aurait pu être authentique puisque ce serait le quotidien d'Oncle Otto et de Tante Ilse que Wanda raconterait, y mêlant toutefois quelques vrais souvenirs d'avant. D'avant. D'avant que son frère, puis sa mère ne soient tués et que son père...
— Puisque vous y tenez tant... Ma mère se prénommait Martha, mon père Hans (ça, c'était vrai). Ma mère adorait s'habiller, recevoir, écouter de la musique, toutes sortes de musique. Elle était très belle. Mes plus beaux souvenirs d'enfance, c'est quand je la regardais hésiter entre deux robes de soirée, essayer quelques parures avant d'opter pour celle qui mettrait le mieux sa toilette en valeur. Mon père l'attendait en bas de l'escalier. Ils partaient en riant et Mademoiselle me mettait au lit.
— Votre famille était sans doute aisée, remarqua Samuel.
— Oui. (Là, Otto prenait la place de Hans.) Mon père était banquier. Un métier fréquent en Suisse, vous savez ! Il évoluait dans les milieux de la haute finance, spéculait la plupart du temps à bon escient. Nous habitions une grande maison en pierre meulière, avec un jardin rempli de fleurs et un salon avec une immense cheminée devant laquelle il faisait bon se blottir l'hiver en écoutant les disques de Maman. Le malheur a voulu que si Mère collectionnait les disques, Père, lui, collectionnait les voitures. Il les voulait toujours plus puissantes, toujours plus rapides. Il se mettait au volant et appuyait sur l'accélérateur. Maman riait, les cheveux au vent. Moi, quand il m'arrivait de monter avec eux, j'avais toujours un peu peur. Lui conduisait de plus en plus vite et je ne suis pas sûre que nos routes soient prêtes pour de tels bolides. Un jour, sur un chemin en lacet, en pleine montagne, c'est arrivé. La voiture a dérapé sur une plaque de verglas.
L'accent, dans la petite voix, se fit tout à coup plus rauque.
— La voiture a dérapé. Sur le côté. Droit dans le ravin. Ils sont morts sur le coup. Du moins, c'est ce qu'on m'a raconté et c'est ce que je préfère croire.
— Et ensuite ? demanda Samuel.
— Je n'avais que cinq ans, vous savez. Oncle Otto et Tante Ilse m'ont prise en charge. Je pensais que mes parents avaient laissé derrière eux beaucoup d'argent mais d'après Oncle Otto, banquier lui aussi, les spéculations de mon père n'avaient pas été si brillantes ces derniers temps et il était mort avant d'avoir pu rétablir la situation. Au fur et à mesure que le temps passait, ils m'ont fait sentir qu'ils ne me gardaient que par charité. Dès que je me suis sentie suffisamment armée, je suis partie et on ne peut pas dire qu'ils aient cherché à me retenir.
Elle eut un petit rire amer.
— Et c'est ainsi que j'ai débarqué chez vous, conclut-elle.
Dans le silence qui suivit, Samuel supputa ce qu'il pouvait y avoir de vrai et de faux dans les dires de la jeune fille. Si les intuitions de Richard Fabre et d'Hélène étaient fondées, Wanda pouvait très bien avoir eu de riches parents juifs qui l'auraient envoyée en Suisse se mettre à l'abri chez quelque collègue, nantie d'un pécule lequel aurait fondu au fil du temps, au fur et à mesure que ces Otto et Ilse se montraient de plus en plus désagréables. Et quand ils avaient su, à coup sûr, que les Schomberg avaient disparu pour de bon, ils avaient peut-être mis carrément la jeune fille à la porte.
Samuel cependant n'était pas complètement convaincu par le récit de Wanda. Il ne pouvait même pas en déduire que celle-ci était juive. Hélène avait eu beau énumérer toutes les bonnes raisons que, selon le Dr Fabre, Wanda pouvait avoir de dissimuler son appartenance, lui ne comprenait pas qu'on puisse à la fois désirer partager son foyer et cacher être juive.
N'ayant pas l'habitude de tourner autour du pot, il plongea.
— Wanda, êtes-vous juive ? demanda-t-il fermement.
Visiblement, une telle supposition l'effara.
— Juive ? Moi ? Quelle idée !
Et comme si une pensée lui traversait soudain l'esprit, très vite, elle ajouta, semant à nouveau le doute en Samuel :
— Parfois, j'aurais préféré.
— Vos parents auraient très bien pu être juifs et vous envoyer en Suisse pour vous protéger. Et les gens qui vous ont recueillie auraient très bien pu aussi refuser de le reconnaître également pour vous protéger. Longtemps, les Suisses ont craint de ne pas être complètement à l'abri des entreprises d'Hitler.
— Est-ce que j'ai l'air d'une Juive, monsieur Finkelstein ? fit tristement Wanda.
— Absolument, dit-il. En vous voyant chez nous, beaucoup de nos amis vous prennent d'abord pour une cousine à moi.
— J'aurais beaucoup aimé être une cousine à vous, monsieur Finkelstein.
Si elle l'avait été, elle aurait pu sans honte se réfugier contre la puissance profonde, poser sa joue contre le beau visage si viril, et pleurer, pleurer enfin tout son soûl.
— Oui, ça m'aurait bien plu d'être votre cousine, monsieur Finkelstein. Et d'être juive aussi. Les juifs sont tellement plus chaleureux que les Suisses allemands ! Et vous et votre femme avez été tellement plus gentils pour moi qu'Oncle Otto et Tante Ilse ! Et j'aime tellement Benjamin et David !
Elle ravala un sanglot.
— Vous comptez me renvoyer, monsieur Finkelstein ?
Sur ses dents très blanches, il étira son sourire de star.
— Bien sûr que non, dit-il.
Il se leva.
— Maintenant, assez bavardé. Au lit, ordonna-t-il.
En vérité, cette conversation l'avait complètement épuisé et une même fatigue se lisait sur la physionomie de la jeune fille.
Quand il lui souhaita le bonsoir, Wanda eut envie d'embrasser Samuel sur la joue. Il lui avait témoigné tant de bonté. Jusqu'à se demander si elle était juive... Et lui qui était si beau, il l'avait assurée qu'ils se ressemblaient ! Ah oui ! Comme elle aurait aimé être la cousine de Samuel Finkelstein... Tout aurait été si simple.
Dans leur chambre, dès qu'elle le vit apparaître, Hélène interrogea avidement son mari :
— Alors ? Elle est juive ?
Il écarta les bras en un geste d'impuissance.
— Franchement, je n'en sais rien, dit-il.
Et, le front plissé, il entreprit de déboutonner sa chemise.
Plus haut, une jeune fille blonde se demandait où passait la frontière entre vérité et mensonge. Où résidait l'inavouable ?
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