La jeune fille au pair
Chapitre 7
Wanda rendait maintenant régulièrement visite au Dr Appelbaum. Elle trouvait dans ces rencontres, qui ne ressemblaient en rien à des séances d'analyse ordinaire, un certain réconfort. Mais surtout un lien étrange s'était noué entre eux. La jeune femme avait tout d'abord été intriguée, déroutée par le fait que le médecin ne se comportait pas du tout comme un psychiatre, n'avait pas l'attitude qu'on était en droit d'attendre d'un praticien des maladies mentales. Il n'avait pas essayé de fouiller son âme ni son passé, n'avait pas tenté de déceler son secret par la mise au jour de sens symboliques. Il s'était contenté de converser avec elle. En tout il agissait comme s'il ne cherchait qu'à gagner sa confiance. Etait-ce une ruse ou pensait-il vraiment qu'elle n'était pas folle ? Elle doutait de la réponse, mais dans le fond peu lui importait. Il était discret sur ce qui la blessait, et de cela elle lui savait gré. Et puis, quelque autre chose d'indéfinissable s'était glissé en elle au cours de leurs entrevues, un sentiment qu'elle évitait d'approfondir et qui la poussait non seulement à accepter mais à désirer ces consultations.
Ce jour-là, cependant, la situation se présentait sous d'autres auspices. Wanda se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait depuis quelque temps, depuis que son passé avait surgi sous les traits de Wolfgang Herbert, une envie de fuir, non pas dans le néant comme le jour où elle avait rencontré Thierry Appelbaum pour la première fois, mais fuir ou partir vers d'autres lieux, un ailleurs inconnu où elle pourrait vivre délivrée des lacets du passé qui enserraient sa mémoire et l'étouffaient. Elle voulait s'éloigner de ces domaines où le mal lui semblait inscrit irrémédiablement, oui, partir et en compagnie de quelqu'un, d'une personne dont elle pressentait qu'elle pourrait un jour lui avouer l'entière vérité.
Tandis qu'elle songeait à ce voyage thérapeutique, le Dr Appelbaum, derrière son bureau, tout droit comme à son habitude mais peut-être un peu plus soucieux à cet instant qu'à l'ordinaire, comme sensible à l'impression de détresse que dégageait la jeune femme, le docteur donc poursuivait :
- Il faudra un jour que nous abordions votre passé. Comprenez-moi bien, je ne suis pas là pour le juger ou pour l'annuler. Mon rôle, mon devoir de médecin est tout autre et mon devoir d'homme, lui-même, me l'interdirait. Je suis ici, avec vous, pour vous aider, vous permettre de l'accepter et de vivre avec lui...
Wanda l'interrompit avant qu'il ne se lance dans des explications techniques comme il lui arrivait parfois.
- Voyez-vous, docteur, avec vous je pourrais parler durant des heures sans discontinuer. Jusqu'à présent j'avais le sentiment que nul ne pouvait rien pour moi, mais je commence à entrevoir la chose sous un autre angle. Cependant, pour ce qui est de mon passé je ne crois pas qu'il relève de vos compétences, il n'est pas, comment dire... personnel. Je ne veux pas dire pour autant que je n'en parlerai jamais, seulement il vous faut être patient. Le moment viendra certainement mais...
— Bien. (Le Dr Appelbaum n'aimait pas s'attarder sur une difficulté ni irriter une résistance chez un patient.) Dites-moi alors, que pensez-vous faire à présent, avez-vous des projets ?
Wanda ne sembla pas surprise de ce changement de conversation, on eût dit même qu'elle l'attendait et c'est avec un soupir de soulagement, comme si elle avait espéré la question depuis qu'elle s'était assise face à Thierry, qu'elle répondit.
— Des projets ! Non, plutôt un désir, un souhait ou un besoin, appelons ça comme vous voulez. Je vais vous en parler si cela vous intéresse, mais avant d'y venir laissez-moi vous interroger à mon tour. Si vous deviez quitter Paris, quitter la France, où iriez-vous ?
Le psychiatre ne prit pas le temps de réfléchir.
— Partir, j'ai bien souvent été tenté de le faire, oui et c'est à un endroit bien précis, un pays tout particulier auquel je pense quand je rêve de partir, un pays très neuf et très ancien à la fois, un pays où tous les jours des miracles s'accomplissent, un pays dans lequel je ne me sentirai pas expatrié, où j'aurai plutôt l'impression de rentrer chez moi, certainement, j'ai souvent rêvé d'aller m'installer en Israël.
Wanda écoutait de toute son attention, mais Thierry Appelbaum semblait avoir oublié sa présence et, les yeux fixés sur un horizon lointain, monologuait.
— Mais il est bien difficile d'abandonner ses habitudes, poursuivait-il, sa famille, sa mère surtout, et la France. Car après tout la France est mon pays. De plus, j'ignore comment je pourrais conjuguer le fait d'être juif, français et israélien tout ensemble. Enfin, oui, je l'ignore, mais c'est peut-être tout simplement parce que je n'ai jamais essayé. Le devrais-je selon vous ?
— Oui. Si j'étais vous, juif comme vous, et utile aux hommes comme vous, je tenterais l'aventure.
— Ainsi vous désirez partir ? Serait-ce pour fuir quelque chose ou quelqu'un ?
— Comment le savez-vous ?
— Je ne le savais pas, du moins pas avant que vous ne le confirmiez.
Leur discussion s'arrêta là. Certes ils continuèrent de parler, mais de tout autre chose. Wanda, cependant, avait compris que Thierry n'était pas préparé au départ.
Et lorsqu'elle se retrouva dans la rue, à nouveau livrée à elle-même, elle laissa libre cours à ses réflexions teintées de tristesse. Son passé allait-il la hanter, gâcher sa vie jusqu'à son avenir ? Une jeune Allemande pouvait-elle, juste après cette guerre horrible, avoir des relations avec un psychiatre juif ? Ce serait pourtant là un pied de nez à l'histoire et un achèvement de sa quête. Mais Richard alors, que lui dire, pouvait-elle lui avouer cet élan qui la portait vers son médecin ? Et cet élan lui-même comment le définir, oserait-elle parler d'amour à son sujet ? Elle était même incapable de dire quand il lui était né. Trop occupée d'elle-même lors de leur première rencontre, elle n'avait pas prêté grande attention à Thierry, tout juste avait-elle noté l'émotion dans sa voix et son regard lorsqu'il l'avait fait pénétrer dans son bureau. Le sentiment avait dû croître au fur et à mesure de leurs rencontres, grandir à chaque parole, chaque regard échangé, la persuadant toujours mieux de son attirance pour le jeune homme vêtu de clair qui se proposait de la sauver de ses démons. Si au moins elle pouvait tout effacer, se réveiller autre, riche d'une autre histoire, d'une autre enfance et d'un autre avenir, être issue d'un foyer normal, être libre, disponible ! Mais tel n'était pas le cas, et il y avait Richard qu'elle ne voulait pas blesser. Car elle était ainsi faite, Wanda, elle ne voulait blesser personne, se sentait, à cause de la figure de son père qui se dressait devant elle comme un acte d'accusation, une obligation de ménager tout le monde, et surtout Richard, le premier à l'avoir accueillie, recueillie presque à sa descente du train. Et puis était-elle sûre de ses sentiments pour Thierry et pouvait-elle présumer de ceux du jeune médecin ? Si elle se fourvoyait, si Thierry ne la prenait pas au sérieux, s'il allait lui rire au nez. Non, cela n'était pas possible, du moins pas ainsi. Thierry était un homme sensible, prévenant et, il l'avait suffisamment prouvé, il savait écouter. Non ! Dans le pire des cas il la comprendrait et trouverait les mots pour lui répondre, même si ceux-ci devaient être durs et difficiles à entendre.
Et tout en marchant elle pensait à la famille Finkelstein, à la joie mêlée de souffrance qu'elle avait trouvée au 80, boulevard Barbès, à cette fortune exécrable qui lui était échue. Elle évoquait encore ce voyage qu'elle ne ferait probablement jamais, et entendait à nouveau la voix du Dr Appelbaum, son ton rêveur quand il parlait d'Israël, cette terre des miracles dont toute son histoire la séparait, d'où elle se sentait exclue mais qui seule contenait cette promesse de miracle dont elle avait tant besoin.
La banque Laffrais-Palmont présentait une façade cossue dans une rue discrète du seizième arrondissement. A l'intérieur, les comptoirs étaient d'acajou, le même bois lambrissait les murs, le sol était de marbre blanc veiné de roux. Deux jeunes et jolies femmes brunes, tailleur et chignon austère se tenaient aux guichets.
Wanda se dirigea hardiment vers l'une d'elles. Avec la morgue propre aux riches et qu'elle avait si bien observée durant son enfance, elle s'adressa à l'employée qui toisait déjà avec condescendance ses allures de gamine à peine majeure et son manteau sorti non pas de chez Dior mais de la boutique des Finkelstein.
Visiblement, ici, dans cette atmosphère feutrée, on ne traitait que d'affaires sérieuses. Le lieu ne ressemblait en rien à la succursale d'une banque nationalisée où Wanda avait souvent accompagné Hélène, venue déposer chèques et traites. Par contre, il lui rappelait beaucoup l'immeuble où officiait Oncle Otto à Zurich.
— J'ai un compte chez vous, lança-t-elle avec assurance à la femme guindée qui la dévisageait. Je voudrais savoir où j'en suis et aussi prendre quelque chose dans mon coffre.
— Vous avez le numéro ? Puis-je vous demander de me rappeler votre nom ? demanda l'autre, avec plus de respect.
A la banque Laffrais-Palmont, le personnel s'enorgueillissait de connaître chacun des clients par son nom. Jamais la préposée à l'accueil n'aurait oublié celui d'une si insolite cliente. Sans doute venait-elle pour la première fois. S'emparant du papier où étaient notées les indications réclamées, elle masqua sa curiosité derrière un épais fichier.
— Ah oui ! Très certainement. Votre chargé de gestion, M. Georges Perrin, va vous recevoir sur-le-champ.
Elle lui désigna un fauteuil de cuir près d'une table basse où s'entassaient, soigneusement pliées, des revues financières.
— Veuillez patienter un instant, je vous prie.
Wanda s'assit tout à son aise tandis que l'employée s'emparait d'un téléphone, prévenant sans doute ledit chargé de gestion de sa visite.
En effet, un homme encore jeune, aux allures dégingandées, lunettes à fine monture dorée sur le visage inexpressif, ne tarda pas à se présenter.
Il l'entraîna vers un autre fauteuil, dans un bureau feutré. Ici, les affaires ne se traitaient pas au guichet. Tout continuait à remémorer à Wanda les locaux d'Oncle Otto.
— Enchantée de faire votre connaissance, mademoiselle Schomberg.
Il feuilleta le dossier. Wanda Schomberg. Un compte bien garni mais à la banque Laffrais-Palmont, tous l'étaient. Ici, on ne s'intéressait pas aux petits montants et il fallait un dépôt important pour qu'on consente à s'occuper de vous. Dans les grandes maisons parisiennes et même partout, dans les grands hôtels internationaux, un chèque Laffrais-Palmont était synonyme de solide richesse.
Wanda Schomberg. Le vieux M. Laffrais s'était lui-même occupé de l'ouverture du compte et de la location du coffre. C'était rare qu'il s'intéresse encore lui-même à un client en particulier. Le cas n'était pas banal. La ravissante jeune personne en face de lui serait-elle un ultime caprice de vieillard et l'argent un legs prématuré ? Non. Il y avait là un virement d'une banque zurichoise. Perrin songea qu'il était rare que quelqu'un fasse venir de l'argent de Suisse alors qu'en cette période de constante dévaluation du franc, tant de gens cherchaient au contraire à abriter leurs revenus en Helvétie. Il s'abstint bien sûr d'en faire la remarque qui eût été du plus mauvais goût.
Wanda Schomberg. Le nom lui rappelait quelque chose. Ah oui ! Hans Schomberg, bien sûr ! Le spécialiste des trains de la mort, condamné à la détention à perpétuité par le tribunal de Nuremberg... Etait-ce sa fille qui se tenait devant lui, belle aryenne à la physionomie hautaine et inexpressive ? Encore une question à ne pas poser et même à oublier sur-le-champ. Schomberg était somme toute un nom répandu en milieux alémaniques, voire alsaciens. Pourtant, Perrin en était certain, son instinct de banquier le trompait rarement, c'était bien la fille du criminel de guerre qui était assise là. Voilà qui expliquerait pourquoi l'affaire s'était traitée à si haut niveau. Perrin n'ignorait pas que le vieux Laffrais n'avait échappé que grâce à des relations bien placées et à de l'argent intelligemment investi au bon moment dans la Résistance à un procès pour collaboration à la Libération.
Ici, avaient transité les fonds saisis dans des affaires juives. Ici, avaient sans aucun doute été blanchi des fonds nazis, à en croire d'étranges virements vers des destinations exotiques.
Perrin devinait que des gens parfaitement organisés tiraient des ficelles dans l'ombre. Il préférait n'en rien connaître précisément. Lui se contentait de gérer des fortunes sans se soucier de leur provenance. L'enquête la plus approfondie d'une brigade financière n'aurait rien trouvé de suspect dans ses dossiers. Sûrement pas non plus dans ceux de Laffrais, d'ailleurs. Le contenu des coffres-forts était secret comme partout, comme dans n'importe quelle succursale de quartier. A part qu'il émanait de Suisse, le virement Schomberg ne présentait rien de bizarre. Mlle Schomberg était de nationalité suisse, indiquait la fiche la concernant. Si elle choisissait de vivre à Paris, après tout, ça la regardait, qu'elle soit fille de criminel de guerre ou pas. Perrin s'étonna quand même qu'un homme capable de procurer une identité helvétique à sa famille n'en ait pas profité pour la faire changer de nom, même si celui-ci était commun. Si lui avait tiqué à l'appellation « Schomberg », d'autres en seraient tout aussi capables. Il ignorait qu'à l'époque où Blasberg s'en était chargé à grand frais, il avait préféré ne pas imposer une nouvelle identité à la toute jeune enfant qui lui était confiée. De sucroît, il s'était longtemps entêté à croire envers et contre tout en la victoire du Reich et s'était même vanté auprès de quelques connaissances choisies d'héberger la fille de Hans Schomberg. Ensuite, ça lui avait été égal et ils étaient trop nombreux, ceux à savoir qui était réellement Wanda. D'ailleurs, s'appeler Schomberg, ce n'était quand même pas comme se nommer Goering ou Kaltenbrunner !
Une voix claire résonna :
— Puis-je savoir à combien s'élève exactement mon compte ? Je voudrais aussi disposer au plus vite d'un chéquier.
— Bien sûr, mademoiselle.
Il nota une somme sur un papier qu'il lui tendit. Wanda l'examina. Les millions en dollars et livres sterling étaient ailleurs.
— Je voudrais aussi prendre quelque chose dans mon coffre, dit-elle.
Avant toute décision, il importait d'en inspecter au plus vite le contenu, de savoir de combien elle disposait exactement. Elle avait déjà une idée. Les papiers que lui avait remis Herbert répertoriaient chaque liasse de devises, donnaient une estimation de la valeur de chaque joyau afin d'éviter qu'un bijoutier sans scrupules profite de son ignorance au cas où elle aurait besoin de s'en séparer. L'Organisation avait veillé à tout et si elle avait choisi la ' banque Laffrais-Palmont, c'était assurément qu'elle s'était révélée digne de sa confiance.
Elle se demanda un instant si ce chargé de gestion en était membre. Non, pensa-t-elle aussitôt. Ces affaires-là se traitaient à un plus haut niveau.
Le chéquier l'attendait déjà, avec son nom et l'adresse du boulevard Barbès. Wanda ne put s'empêcher d'admirer la qualité du travail des hommes d'Herbert. Toujours la fameuse efficacité nazie malgré la défaite ! Elle demanda à retirer une petite somme pour s'assurer que tout fonctionnait bien et que l'argent était véritablement à sa disposition.
Perrin donna un ordre au téléphone. Quelques minutes plus tard, un caissier frappait discrètement à la porte. Le chargé de gestion compta et recompta les billets, les lui remit. Elle signa le reçu.
— Le coffre, rappela-t-elle.
— Tout de suite. Vous avez votre clé ?
Elle la sortit de son sac où elle l'avait rangée, avec les autres documents remis par Herbert. Perrin tira un trousseau de son bureau et la guida vers un escalier en tournevis.
En bas, il ouvrit une épaisse porte blindée qui lui en remémora une autre, très loin dans une ville en ruine. Une vaste salle était emplie de plaques de fer numérotées, aux doubles serrures.
Ils s'arrêtèrent devant celle correspondant aux chiffres de Wanda. La clé de Perrin déverrouillait une sécurité, celle de Wanda la seconde. Il le lui indiqua avant de se retirer, la laissant seule conformément à l'usage. Il l'attendrait derrière la porte blindée, puis reviendrait fermer quand la jeune fille en aurait fini.
— Merci, dit-elle.
Elle tira la plaque qui se révéla plus lourde qu'elle ne l'avait prévu. Des cambrioleurs en puissance auraient fort à faire ici. Aucune perceuse ne viendrait à bout d'un si épais métal. Il faudrait au moins une bonne charge de dynamite pour se frayer un chemin à l'intérieur de ces centaines de coffres.
Les liasses, les francs suisses, les dollars et les livres sterling, tout était bel et bien là. De petits sacs veloutés renfermaient joyaux et bijoux. Wanda s'émerveilla de la pureté d'un diamant, de l'éclat d'un rubis, de l'habile sertissage d'une bague. Les détrousseurs de cadavres avaient bien accompli leur ouvrage. Il y avait là un trésor, cadeau empoisonné et maudit. A moins que...
Soigneusement, elle remit tout en place et appela Perrin.
L'épaisse porte blindée se rabattit derrière eux. Bruits d'écrous.
Le chargé de gestion la raccompagna jusqu'au seuil de la banque, hésita à lui baiser la main, la serra.
— A bientôt, mademoiselle Schomberg, lança derrière eux la réceptionniste.
— A bientôt, répondit-elle.
La riche héritière rentra en métro, tout comme elle était venue. Tandis qu'elle ballottait sur la banquette de bois du compartiment de deuxième classe, elle était certaine d'avoir opté pour la bonne décision. Le plus difficile serait de la faire connaître.
Hélène avait pour tous bijoux une mince alliance en or, une bague en grenat provenant de sa mère, une petite montre en or au bracelet de cuir rouge façon croco, un mince bracelet d'or articulé. Rien de digne de figurer dans le trésor d'Hans Schomberg. Les articles de ce genre avaient sans doute été remis sans rechigner aux collectionneurs du Reich ou abandonnés en pourboires aux lanternes rouges des camps.
— Que regardez-vous ? demanda Hélène, tandis que les deux femmes confectionnaient dans la cuisine des gâteaux secs pour le goûter des enfants.
— Votre bague, dit Wanda. Elle est très jolie.
Hélène rit.
— Elle n'a qu'une valeur toute sentimentale. Elle n'est pas ancienne. Elle est vieille. Mais j'y suis très attachée.
Une idée frappa alors la jeune fille. Avant de renoncer au contenu du coffre, elle chercherait d'abord s'il n'y avait pas là des objets ayant appartenu à sa propre mère. Ceux-là, elle les conserverait amoureusement. Eux n'étaient pas entachés de vilenie. Certains avaient été portés par des aïeules, d'autres acquis avant la tourmente. Une vision de sa mère choisissant soigneusement les parures qui accompagneraient le mieux ses longues robes de satin ou de mousseline, au temps heureux de la maison en pierre meulière, virevolta dans son esprit. La petite fille qu'elle avait été les avait tant admirés, aux oreilles, au cou, aux poignets de sa mère si jolie, si chérie et alors si gaie.
Ces bijoux-là lui revenaient de droit. Comme Hélène, elle avait droit à ses souvenirs, même si les siens avaient une valeur plus que sentimentale. De toute façon, si elle les retrouvait, elle ne s'en séparerait plus.
Effectuer un tri. Tout donner ensuite.
De sa mère, elle acceptait de tout cœur l'héritage, songea-t-elle, les larmes au bord des cils, découpant soigneusement dans la pâte ferme des cœurs, des croissants de lune, des étoiles, des ronds dentelés et des as de pique.
Elle retournerait à la banque Laffrais-Palmont. L'énigmatique Perrin attendrait le temps qu'il faudrait derrière sa porte blindée tandis qu'avidement, elle fouillerait. Comment n'y avait-elle pas aussitôt pensé ?
Elle disposait de bijoux bien à elle. Comment avait-elle pu, toute à sa honte, les abandonner sans broncher aux Blasberg ?
Maintenant que cette idée lui était venue, elle se prenait à haïr Oncle Otto et Tante Ilse qu'elle n'avait fait que mépriser jusqu'ici. Oui, l'Organisation avait raison de vouloir les châtier. Ils avaient bel et bien dépouillé une impuissante orpheline.
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