La jeune fille au pair

Joseph Joffo · Chapitre 2 sur 11

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La jeune fille au pair

Chapitre 2

 

Les Finkelstein n'étaient pas ce que l'on peut appeler une famille très pratiquante. Pour eux être juif allait de soi, ils le savaient et, en eussent-ils douté, la vie s'était chargée de le leur rappeler. Ainsi Samuel, qui moins que le reste de la maison se souciait d'observer strictement les rites, se rendait-il à la synagogue, à l'occasion de Kippour, le jour du grand Pardon, pour se conformer à la tradition, suivre la coutume et revoir ses amis plutôt que mû par un véritable repentir. Hélène, de son côté, la fréquentait plus assidûment, ou, devrait-on dire, plus régulièrement. Mais c'était surtout pour s'entretenir des enfants avec le Razen.

Un jour Wanda l'avait accompagnée dans sa visite. Au moment de franchir le seuil du lieu sacré, elle s'était glissée derrière Hélène et avait calqué ses pas, ses gestes, jusqu'à sa contenance, sur elle. Mais, lorsque le Razen avait paru, elle avait laissé cette dernière aller seule à sa rencontre et s'était assise en retrait. De là, en attendant, elle avait observé le vieillard auquel Hélène parlait. Grand, légèrement voûté, il se tenait debout, les mains jointes sur le devant, tandis qu'il écoutait. Une barbe blanche soignée posait son visage et lui donnait un air doux et protecteur qui devenait paternel quand il se faisait attentif. Ce Razen était un saint homme, reconnu pour tel par toute la communauté, et, lorsque le Rébbé avait un empêchement, c'est lui qui prenait sa place. Et chaque fois, dans ces cas-là, il débutait son prône par cette petite phrase : « J'ai une réponse... à condition que vous ayez la question. »

Après qu'Hélène eut fini, elle fit signe à Wanda de s'approcher puis la présenta au Razen. La jeune femme n'hésita pas un instant et demanda tout soudain :

— Monsieur le Rabbin - pour elle il n'y avait aucune différence entre un Razen et un Rébbé -, pourriez-vous m'expliquer pourquoi les juifs, qui ont enduré tant de maux, célèbrent avec nostalgie les villages de Pologne où ils ont vécu et souffert ? Pourquoi continuent-ils à croire après tant de malheurs ?

Etonné, le Razen lui avait demandé de réitérer sa question. Après s'être donné le temps de la réflexion, lui qui avait toujours une réponse quand quelqu'un avait une question parla ainsi :

— La tradition... Mademoiselle, la tradition. En nous remémorant Belts et d'autres villes, comme Varsovie, nous préservons la mémoire. Nous autres juifs avons le culte du souvenir. Je pourrais même ajouter que notre plus grande force naît, surgit de notre faiblesse. On dit, généralement, que ce sont les faibles qui croient en Dieu. Cela vaut peut-être chez les autres mais pas chez nous. Chez nous, pour croire et continuer de croire il faut être très fort. N'en doutez pas sans ses croyances le peuple juif n'aurait pas survécu, il n'aurait jamais rien bâti.

Wanda avait écouté le Razen avec un infini respect. Tout ce qu'il disait semblait vrai et sa manière même de s'exprimer rendait plus crédibles encore ses paroles. Son calme, les accents graves et mélodieux de sa voix évoquaient irrésistiblement une musique sacrée qui la rendait attentive au moindre souffle de cet homme.

Depuis lors, chaque fois qu'elle en avait l'occasion, Wanda s'échappait et venait visiter le Razen. Elle apprit ainsi qu'il avait été « chanteur » à Auschwitz, dans l'une de ces chorales que les nazis, par une sinistre dérision, avaient installées à l'entrée des camps pour accueillir les nouveaux arrivants. Il avait eu une vie mouvementée. Aîné d'une famille de sept enfants, il avait passé sa jeunesse en Pologne jusqu'à l'âge de douze ans. Pour échapper aux atteintes dont la communauté juive était victime dans ce pays, les siens avaient émigré en France où ils avaient vécu en paix quelques années durant avant la venue des Allemands. Pourtant, et malgré ce passé de douleur, le Razen n'avait jamais renoncé à son optimisme.

En dépit de leur apparente indifférence les Finkelstein menaient une vie juive. Chez eux toutes les fêtes étaient célébrées ; Yom Kippour, Rosh Aschana, le Nouvel An juif, Soukkot, la fête des cabanes... Et en ces occasions la cuisine d'Hélène s'imprégnait de réminiscences. Elle reprenait les recettes que sa mère avait autrefois apprises à Radom, en Pologne ; bortsch et boulettes de viande au kacha étaient fréquemment au menu et le samedi soir on conviait des amis à partager bouillon au kneidlech et carpe farcie.

 

Un soir le Razen lui-même fut invité et Wanda put alors l'entendre conter le plus beau Shabbat qu'il ait jamais vécu. Il faut dire que le Razen était un hôte recherché pour les merveilleuses histoires qu'il trouvait toujours à raconter. Ce soir-là il ne faillit pas à sa réputation et, comme il prenait la parole, tout le monde fit silence pour l'écouter :

— Mon père, comme son père, était schmarazvonik, ce qui signifie chez nous porteur d'eau. Il avait commencé des études pour être Rébbé mais la mort prématurée de son père l'avait forcé à s'atteler à la charrette. Depuis il avait dû se contenter du maigre salaire que son métier lui ocroyait et parfois, mais rarement, d'un petit supplément lorsqu'il y avait un déménagement auquel il participait. Il ne se plaignait pas de son état mais ne pouvait cependant se dissimuler ni nous dissimuler notre pauvreté qui nous obligeait souvent à ne pouvoir fêter le Shabbat dignement.

Ce vendredi matin ma mère se désolait. Nous n'allions avoir, une fois encore, que des pommes de terre pour célébrer Shabbat. Mon père avait commencé sa tournée, mes frères et sœurs jouaient devant la maison et moi, face à la fenêtre de la cuisine, je rêvais. Je pensais à ce monastère à l'orée du bois de bouleaux non loin du village. J'avais observé qu'attenant au bâtiment central se dressait un pigeonnier. C'étaient les roucoulements des pigeons qui avaient attiré mon attention un jour que je passais à proximité et m'avaient conduit à m'approcher de l'enceinte du monastère. De là où je m'étais posté j'avais pu les voir ; beaux, gras... et tendres probablement. Nulle mauvaise idée, à l'époque, ne m'avait traversé l'esprit, mais là, songeant à notre misère, ces pigeons m'apparaissaient comme un défi, une provocation. Et, quand me retournant je vis ma mère prostrée devant l'unique sac de pommes de terre qui nous restait, je n'eus aucune hésitation. Ce soir nous fêterions Shabbat comme les riches. J'allai dans la remise et, sans y paraître, me procurai un sac en toile de jute puis me glissai hors de la maison. Quelques instants plus tard je pénétrai dans la forêt pour me retrouver aux abords du monastère. Je fis le tour de l'enceinte à la recherche d'une entrée, d'un passage qui me permit d'atteindre le pigeonnier sans que l'on me remarque. Dieu était avec moi, car au détour d'un bosquet je butai contre un tas de gravats ; le mur, à cet endroit, s'était affaissé et c'est sans difficulté que je pus l'escalader. En cette heure matinale les moines étaient encore dans l'église et je n'eus pas même besoin de me dissimuler pour rejoindre le pigeonnier. Arrivé en haut de l'échelle je jetai un œil à l'intérieur. Ils étaient tous là, mes pigeons. On avait dû leur apporter leur pitance car ils s'agitaient autour des bacs, grimpant, se piétinant les uns sur les autres sans vergogne, se disputant les graines et tellement occupés de leur repas qu'ils ne s'effrayèrent même pas de mon intrusion. C'est tout juste s'ils s'écartaient sur mon passage. Alors je m'en suis donné à cœur joie. Il me suffisait de me baisser pour en saisir un, puis un autre et un autre encore, jusqu'à neuf que je fourrai dans mon sac. C'est au moment de redescendre que je fus pris d'inquiétude. Les criaillements des pigeons m'empêchaient d'entendre les chants venus de l'église et mon sac était agité de telles secousses que je craignis qu'il ne me trahisse avant que je ne sois sorti. Mais ce jour était un jour béni. Les moines étaient-ils toujours en l'église, étaient-ils au réfectoire ? Je n'en sais rien et ne le saurai jamais, mais le fait est que la cour était déserte. Je dévalai alors l'échelle sans précaution et courus jusqu'au mur que j'escaladai sans plus me préoccuper du bruit des éboulis.

Sur le chemin du retour je bondissais d'allégresse. Nous avions largement le temps de plumer les pigeons et de les apprêter pour Shabbat. Je pensais à la joie de ma mère, à la surprise de mon père et à la réputation héroïque que ce geste allait me valoir auprès de mes frères et sœurs.

Mais quand je présentai les pigeons à ma mère, celle-ci ne dit rien, haussa les sourcils seulement, les prit et les mit dans un coin. Puis, toujours sans un mot, repartit dans la maison vaquer à son ménage. Je ne comprenais pas son attitude. Lorsqu'à midi mon père revint, elle attendit la fin du déjeuner pour les lui présenter : « Regarde ce que ton fils m'a apporté ce matin ! dit-elle en lui tendant les pigeons, où est-il allé les chercher, à qui les a-t-il volés ? Je n'en sais rien. Et tu sais ce qu'il veut ? Il veut que je les prépare pour Shabbat ! » Mon père se tourna alors vers moi et me demanda d'un ton étrangement calme : « Schlomo, ces pigeons ont-ils été tués selon les rites ? » Mon père n'était jamais violent mais son calme m'impressionna. Je savais qu'il détestait la ladrerie sous quelque espèce qu'elle se présente. Toutefois, sa question, bien qu'elle me contraignît à avouer la provenance des pigeons, trahissait un souci bien plus profond auquel je n'avais pas songé. Je racontai alors sans honte, quoiqu'un peu gêné, mon larcin. Mon père ne me sermonna pas, il se tut au contraire puis laissa tomber : « Il faut demander l'avis du Rébbé sur cette affaire. »

Notre rabbin était un sage et c'est sagement qu'il parla :

— La première mitsva, le premier devoir d'un juif est de se conserver en vie, à condition de rester juif en son cœur. Ces pigeons élevés par des goys ont été tués par un juif pour des juifs, et dans le but le plus noble, pour le Shabbat d'une belle famille. Ce que Dieu a fait, la main de l'homme ne doit pas le défaire. Non, et il ne manque à ces pigeons qu'une bénédiction.

Et ce disant il les prit et les bénit selon les rites.

J'entends encore aujourd'hui le ronflement de la cuisinière à bois qui nous servait de poêle. Je revois ma mère disposant sa plus belle nappe blanche sur la table et tous ces visages illuminés ; elle est là ma famille attablée, heureuse devant le plat de pigeons. Oui, sincèrement ce fut mon plus beau Shabbat.

 

Le Razen avait fini son histoire semble-t-il, mais se tournant vers Wanda il ajouta :

— Comment vous l'expliquer, chère Wanda, comment vous faire comprendre ? Tenez, pour vous je dirai simplement que ce fut beau comme un soir de Noël.

Tel était le Razen.

 

L'homme se tournait et se retournait encore sur sa paillasse. Il était seul dans sa geôle. Par le soupirail, entre les barreaux, il discernait un lambeau de nuit claire. Quelque part, plus loin, dans un ailleurs inaccessible, il devait régner un beau clair de lune.

Il ignorait pourquoi on l'avait enfermé là. Il ne savait pas combien de temps il y resterait. Certains de ses compagnons avaient été ignominieusement pendus. D'autres avaient choisi le suicide. Lui résistait à ses envies morbides. Pour sa fille. Pour qu'elle sache pourquoi il avait lutté. Pour qu'elle comprenne quels avaient été ses idéaux, ses rêves.

Il était là, emprisonné et ne se sentait coupable de rien. Il haïssait ceux qui le persécutaient. Ils ne le laissaient pas même dormir en paix. A intervalles irréguliers afin de mieux le déranger, une lumière surgie du judas illuminait la cellule, comme s'il eût pu s'échapper de ces épaisses murailles ou se faufiler entre les barreaux si drus !

Ils le considéraient avec dégoût, ne lui adressaient jamais la parole. Deux fois par jour, ils déposaient sur la table bancale qui, avec un tabouret sans dossier, constituait l'unique mobilier de la pièce toujours glacée un maigre brouet, un morceau de pain toujours rassis, un pichet d'eau tiède et puis sortaient, silencieusement. Certains avaient des visages plus amènes que d'autres mais d'aucun, le prisonnier n'avait tiré une parole. S'ils avaient accepté le dialogue, peut-être aurait-il pu leur faire comprendre qu'il n'avait rien à se reprocher, qu'il avait toujours agi conformément à sa conscience et selon la loi. Toujours, toujours, il avait respecté la loi.

Mais qu'importait l'opinion de ces hommes butés et mauvais, seule comptait celle de sa fille. Et quand la verrait-il ? Quand lui permettraient-ils de la voir, eux qui le tenaient isolé même de ses compagnons.

Impossible de communiquer avec qui que ce soit à travers ces murs centenaires. Parfois, il en arrivait à se demander s'il n'était pas le seul détenu en ce lieu où les seuls bruits étaient ceux des pas et des rires de geôliers dont il ne distinguait pas les mots, ne percevant que les sons.

Ils ne lui autorisaient que rarement une promenade solitaire dans une étroite courette intérieure. Alors, pour ne pas s'ankyloser, il marchait des heures, arpentant la pièce et s'inventant des promenades qui l'amèneraient jusqu'à la maison de pierre meulière. Et puis, de nouveau, il s'effondrait sur sa paillasse, maudissant le jour où tout avait commencé.

Le jour où excédé, parce que sa femme s'obstinait à passer et repasser cette Rhapsody in Blue de Gershwin qu'elle aimait tant et que lui ne supportait plus, il avait cassé le disque.

Le ciel était clair, à travers le soupirail. Un feu vif illuminait l'âtre, dans la maison de pierre meulière. Et les notes de la Rhapsody in Blue résonnaient dans la tête du prisonnier. Cette nuit encore, il ne dormirait pas. L'aube succéderait à la nuit. Une autre nuit succéderait au jour. La vie ne serait-elle désormais que souvenirs de bonheur et d'horreur mêlés ? N'eût été sa fierté, son sens de l'honneur et du devoir, il se serait tordu les mains devant tant d'injustice. Mais à tout instant, un œil pouvait se montrer au judas. Il n'était pas homme à montrer son désarroi à ses ennemis. Très droit, comme maintenu par le corset de fer qu'avaient toujours constitué pour lui ses convictions, il s'adossa au mur nu.

 

Wanda, comme toute fille au pair, avait naturellement droit à plusieurs heures de liberté par jour afin de pouvoir poursuivre ses études. Elle choisit des cours de littérature comparée, à la Sorbonne. Ce n'était pas vraiment ce qu'elle était venue étudier à Paris mais Samuel et Hélène Finkelstein auraient trouvé anormal qu'elle ne suive pas les procédures convenues. De surcroît, le statut d'étudiante procurait de nombreux avantages à Wanda, et en particulier celui d'aller et venir à sa guise, de se retirer quand elle le désirait dans sa chambre sous prétexte de rédiger quelque composition, bref lui offrait une certaine liberté.

Certes, elle aimait cette famille, s'entendait bien avec les enfants, mais parfois, elle éprouvait le besoin de rester seule et de réfléchir. Elles étaient amusantes, les soirées dans la cuisine où, autour d'un verre de thé et de quelques gâteaux secs, on écoutait tous ensemble « Reine d'un Jour » ou « Quitte ou Double » à la radio. Hélène rêvait sur les cadeaux ménagers que recevait la « Reine d'un Jour ».Tous faisaient assaut d'érudition pour trouver les réponses au « Quitte ou Double » qu'animait un certain Zappy Max dont les plaisanteries enchantaient la France entière.

N'empêche, c'était parfois bon de demeurer, tout simplement seule dans sa chambre, en silence, sans même un livre à la main, de penser et penser encore, les yeux rivés au plafond.

C'était bon aussi d'explorer le quartier tranquillement.

Il y avait deux gares non loin du boulevard Barbès. On rejoignait la plus proche en passant sous le métro aérien et en franchissant cette partie haute du boulevard Magenta qui semble une annexe du quartier de Barbès-Rochechouart. De la gare du Nord on pouvait partir pour la Belgique, la Hollande et même Varsovie ou Moscou. Cependant, si on poursuivait son chemin, en empruntant la petite rue des Deux-Gares, on se trouvait immédiatement surplomber le large réseau de voies ferrées de la gare de l'Est. Il suffisait, alors, de descendre les quelques marches de l'escalier ovale de la rue d'Alsace pour se trouver devant son entrée.

Wanda y avait pénétré, elle avait flâné parmi les voyageurs en partance vers d'incertains ailleurs, s'était arrêtée devant le panneau « Grandes Lignes ». A qui donc était destiné ce train qui tous les jours, à 20 h 17, prenait la direction de Berlin ? Un train pour l'Allemagne... Pour Berlin...

 

Elle était ressortie, frissonnante, avait erré longtemps en respirant très fort pour se calmer avant d'aller à l'école chercher les garçons.

— Ça s'est bien passé tes cours ? interrogea David. Tu n'as pas l'air contente.

— Oh, il y a des jours où je trouve tout ça trop compliqué pour moi, avait-elle soupiré.

— Oh, moi aussi, avait soupiré Benjamin à son tour.

 

Et ensemble, ils avaient ri.

Ce soir-là, afin de se changer les idées, Wanda avait enfin accepté la proposition de Simon d'aller au cinéma.

Ils s'étaient rendus place Clichy, seul lieu autour de Montmartre où l'on pouvait trouver des cinémas grand public. Mais ils avaient dû renoncer à ces salles trop chères pour leur bourse et s'étaient finalement retrouvés derrière la rue Lepic, dans un cinéma de quartier. On y donnait Paradis Perdu, un film bien triste avec Fernand Gravey et Micheline Presle, et Wanda put pleurer tout son soûl sans étonner personne. Simon lui-même reniflait devant tant de malheurs.

En la raccompagnant, il ne lui avait parlé que du film dont Wanda fredonnait à présent la chanson.

Mais quand elle s'étendit ensuite sur son lit, elle ne sut pas si c'était encore sur cette triste histoire qu'elle sanglotait et qu'elle laissa longtemps couler ses pleurs.

 

Au petit déjeuner, Hélène s'étonna devant ses yeux rougis. Quand Wanda lui conta le scénario d'amours malheureuses et d'orpheline solitaire, elle la déclara trop sentimentale, en avoir pour sa part trop vu pour être encore capable de s'attendrir sur de telles bêtises et lui conseilla fermement de choisir dorénavant des films plus gais si les images l'affectaient à ce point.

Wanda acquiesça, mena les enfants en classe et s'en retourna rôder gare de l'Est.

Elle était dans sa chambre quand un Simon essoufflé frappa à son huis :

— Ou vous demande au téléphone !

Elle s'étonna. Bien sûr, elle avait communiqué son adresse à Oncle Otto et à Tante Ilse mais ils n'étaient pas du genre à l'appeler depuis Zurich.

— Un de vos camarades d'université, peut-être, suggéra Simon, d'avance jaloux.

Elle hocha la tête. Elle ne pouvait lui confier que des camarades d'université, elle n'en avait pas. Après s'être inscrite, elle n'avait plus jamais remis les pieds à la Sorbonne et n'avait pas d'ailleurs l'intention de s'y rendre à nouveau de sitôt.

Avec appréhension, elle prit l'appareil.

— Je parie que vous ne vous souvenez pas de moi, dit une voix rieuse et masculine.

Richard Fabre ! C'était le garçon, étudiant en médecine, qui le jour de son arrivée, l'avait conduite jusqu'ici. Elle s'en souvenait parfaitement même si près d'un mois s'était écoulé depuis.

— Je sais, j'aurais déjà dû vous appeler depuis des semaines, continuait la voix rieuse, mais je n'osais pas vous déranger. J'ai préféré attendre que vous soyez un peu installée, que vous sachiez où vous en étiez. En même temps, quand je me suis décidé tout à l'heure à composer le numéro, j'ai eu peur d'avoir attendu trop longtemps et que vous ne soyez déjà repartie. Enfin bon, formidable, vous êtes là. On se voit dimanche ?

En principe, Wanda était libre les dimanches mais comme elle n'avait pas réellement de choses à faire ou d'amis à voir, elle avait offert d'elle-même de conduire et d'aller chercher les garçons à leur patronage, rue Sainte-Isaure, proche de Jules-Joffrin, entre l'une ou l'autre de ses promenades dans Paris. Elle hésita mais, somme toute, ça lui ferait du bien de parler à quelqu'un qui ne soit pas un Finkelstein, ni un ami des Finkelstein. Elle refoula la pensée : « retrouver un monde normal ». De monde normal, cela faisait si longtemps qu'elle n'en connaissait plus ! Richard, lui, en était la parfaite émanation. Comme si toutes les horreurs qui hantaient son esprit et ceux de tout le monde ici n'avaient, pour lui, jamais existé.

Elle acquiesça.

— Dimanche ? D'accord.

Le jeune homme, qui s'était attendu à devoir longtemps plaider sa cause, fut tout interloqué au bout du fil par cette acceptation si rapide. Il y eut un instant de silence.

— Allô, allô, fit-elle en secouant l'appareil.

— Eh, ne vous énervez pas. Je suis toujours là. Je passe vous prendre en bas de votre immeuble, en fin de matinée d'accord ?

— D'accord.

— Alors, à dimanche, dit-il.

En raccrochant, elle se demanda si elle avait bien agi. Mais de toute façon, il n'était plus temps de se poser des questions. Si Richard connaissait son adresse, s'il avait pu aisément trouver le numéro de téléphone des Finkelstein pour l'appeler, elle ignorait où le joindre s'il lui prenait l'envie de se décommander. D'ailleurs, elle n'en avait pas envie. On était mardi. Ce rendez-vous, elle se prit à l'attendre avec impatience.

 

Hélène, auprès de laquelle elle s'excusa de sa défection, estima normal que la jeune fille ait envie de se détendre avec des camarades de cours et ne lui posa pas de questions. Wanda était fille au pair, elle n'était pas sa fille, même si, par moments, elle avait l'impression d'avoir doté ses fils d'une grande sœur supplémentaire. Et chez les Finkelstein, on n'était pas du genre à obliger les gens qu'on employait à des tâches supplémentaires ou à les interroger sur leur emploi du temps en dehors des heures de travail. Si Wanda avait envie de lui faire des confidences, elle lui en ferait. En attendant, elle n'avait pas à exiger d'explications.

Richard était déjà devant le porche quand Wanda apparut. Emerveillé, il contempla la silhouette gracile, le minois fragile, les yeux bleus, les cheveux blonds. Décidément, elle était encore plus belle que dans ses souvenirs.

Il l'emmena déjeuner à « Tout va bien », une brasserie toute proche.

— Je n'aime pas les longues marches dans Paris, quand je n'y suis pas obligé... et puis, j'ai faim.

A peine avaient-ils passé leur commande à un digne maître d'hôtel en noir qu'il l'interrogea :

— Alors, comment ça se passe, chez les Finkelstein ? A quoi est-ce qu'ils ressemblent ? Comment sont les enfants ? Vous vous entendez bien avec eux ? Comment est-ce qu'ils vous traitent ?

Elle pouffa :

— Que de questions ! Laissez-moi respirer un peu !

— Vous me trouvez trop curieux ?

A son tour, elle le dévisagea. Soudain, il avait l'air si sérieux le jeune homme à l'abondante chevelure ébouriffée et aux yeux noisette.

— C'est parce que je m'intéresse à vous, expliqua-t-il. Et que je sais que vous êtes seule à Paris et que vous n'auriez personne pour vous venir en aide en cas de problèmes.

— Je pourrais toujours rentrer chez moi, fit-elle.

— Vous n'avez pas vraiment de chez-vous, j'en suis sûr. C'est même la seule chose que je sais de vous.

 

Une maison de pierre meulière... Une maison de pierre meulière à présent écroulée...

 

— De toute façon, je suis très bien ici. Les Finkelstein sont des gens charmants. Les enfants aussi.

Elle lui confia que, s'ils avaient quelque chose de spécial, c'étaient qu'ils étaient juifs.

— Et alors ? s'étonna Richard, qui comptait de nombreux amis juifs à la faculté de médecine et à l'hôpital et ne leur avait jamais trouvé rien de vraiment particulier.

— Et alors ? Alors, ils ne voient que des juifs, ne rencontrent que des juifs, leurs garçons vont dans un patronage juif et, même à l'école, ne fréquentent que des juifs. Quand ils reçoivent des gens à dîner ou pour prendre un verre, la conversation porte toujours sur les camps, les morts, les disparus, la Pologne. Parfois, souvent même, ils s'expriment en yiddish mais ça ne me gêne pas vraiment. Ça ressemble beaucoup à l'allemand et je comprends à peu près tout.

— Quoique... Pour quelqu'un qui est venu à Paris apprendre le français, je me demande si c'est l'endroit idéal ! plaisanta-t-il.

Elle se défendit :

— David et Benjamin ne parlent que le français, eux. Même quand leurs parents leur adressent la parole en yiddish, ils répondent en français.

— Bon, et puis, vous pourrez toujours parler français avec moi, plaisanta-t-il.

— Et avec les gens dans la rue, partout. Je baigne dans le français.

— Et avec vos camarades de cours ?

— Je me suis inscrite en littérature comparée franco-allemande. Mais, avoua-t-elle, je n'y vais jamais. Je ne vois pas très bien à quoi ça me servirait. Autant lire toute seule dans ma chambre les ouvrages au programme.

— Pas très sérieux, ça.

Elle haussa les épaules. Il revint sur les Finkelstein.

— Ça n'est pas un peu macabre, comme ambiance ?

Elle réfléchit.

— Non, différent. C'est tout. J'ai l'impression d'apprendre beaucoup de choses. J'avais des idées toutes faites sur les juifs. J'avais vu des images... Par exemple, M. Finkelstein est aussi blond que moi, sa femme a un nez tout menu, les enfants sont pareils à n'importe quels autres enfants. S'ils ne proclamaient pas à tout propos qu'ils sont juifs, personne ne pourrait le deviner.

— Ils ont assez souffert et ont dû suffisamment se cacher pour avoir maintenant le droit de crier tout fort qu'ils sont juifs si ça leur chante.

— Oui, mais s'ils ne le faisaient pas, on ne saurait jamais qu'ils sont juifs. Des juifs, ça devrait ressembler à des juifs. Du moins, c'est ce que je croyais !

Ils en avaient fini avec leur escalope à la crème, ils avaient terminé leur crème caramel, ils avaient bu leur café. Richard réclama l'addition.

— Vous voulez voir des juifs qui ressemblent à des juifs ?

— Oui, dit-elle. Il y en a encore ?

— Bien sûr. Je vais vous en montrer.

 

Il faisait beau, la température était douce. Ils décidèrent de marcher. D'autorité, Richard fourra le bras de Wanda sous le sien et elle ne résista pas. Elle se sentait à l'aise avec lui, comme s'ils s'étaient connus depuis très longtemps. De lui, elle n'aurait jamais rien à craindre, elle en était convaincue. Wanda connaissait bien maintenant le long boulevard Magenta, un peu morne, lieu de passage plus que de promenade où les voitures filaient jusqu'à la place de la République et elle avait déjà eu l'occasion d'emprunter la rue du Temple, avec ses magasins de bijoux et de verroterie en gros, ses trottoirs trop étroits qui rapprochaient les gens et les maisons.

Dès qu'ils y pénétrèrent ils évoquèrent toute l'activité déployée durant les jours de semaine et les bousculades qu'elle provoquait. Puis ils s'attardèrent devant la devanture des boutiques, Wanda surtout, qui se prenait à rêver comme une enfant de bagues, de chaînes et de colliers.

Plus bas ils s'engagèrent dans la rue Rambuteau, puis dans celle des Francs-Bourgeois qui la prolongeait. Richard alors bifurqua et entraîna sa compagne dans un dédale de petites rues. Ils croisèrent des hommes en longs caftans, papillotes au vent, chapeau noir sur la tête, des petits garçons aux semblables papillotes, coiffés d'une calotte, des femmes emperruquées aux bas épais, comme ceux de leurs petites filles aux robes trop longues.

— Vous vouliez voir des juifs ayant l'air de juifs, en voilà.

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

— Dans le vieux quartier juif de Paris. C'est plein de synagogues par ici, de magasins où ils trouvent leur nourriture spéciale.

 

Tous les commerces étaient ouverts. C'était dimanche mais eux respectaient le Shabbat et fermaient le samedi. Des échoppes s'échappaient des relents de harengs et d'oignons. Rue des Rosiers, rue du Roi-de-Sicile, on se pressait sur les trottoirs. Des titres en yiddish s'affichaient aux étals des marchands de journaux. Ils croisaient parfois des regards méfiants qui considéraient visiblement comme des intrus la fille trop blonde aux cheveux au vent et l'homme à la tête nue.

Wanda eut soudain l'impression d'étouffer.

— Partons d'ici, dit-elle.

— Mais je croyais que vous...

— Partons, insista-t-elle. Je crois que je vais me trouver mal. La foule, peut-être...

Elle défaillait presque à son bras. Richard contempla le visage soudain pâli, sentit au poignet un pouls qui s'affolait et le médecin en lui reconnut aussitôt tous les symptômes d'une crise de panique. Que se passait-il ? Il n'avait pas sa trousse sur lui, pas de calmants à lui proposer. Vite, bousculant sans ménagements les passants hostiles, il entraîna Wanda.

 

Au premier café, rue de Rivoli, il la guida vers les lavabos, l'obligea à faire couler de l'eau froide sur ses poignets, en aspergea son cou et ses joues puis, en terrasse, commanda de l'eau minérale glacée. C'était tout ce qu'il pouvait faire.

— Je vais mourir, murmura-t-elle, j'ai l'impression que je vais mourir.

— Juste l'impression, l'impression seulement, dit-il de son ton le plus apaisant.

Lentement, les battements de son cœur reprirent leur rythme. Lentement, elle retrouva son souffle. Lentement, son visage reprit des couleurs. Respirant à pleines goulées, elle s'excusa :

— Je ne sais pas ce qui m'a pris...

— Trop de monde autour de vous, peut-être. Un peu d'agoraphobie. Ça arrive, vous savez. Mais heureusement, le bon docteur était là !

Elle lui sourit.

— Oui. Sans vous, je me serais peut-être évanouie pour de bon et je me serais réveillée à l'hôpital. Ou peut-être pas.

— Vous vous seriez réveillée à coups de claque parmi des tonneaux de cornichons au sel et de harengs gras. Ne vous inquiétez pas.

Soudain, elle se sentait lasse, épuisée. Elle n'avait plus qu'une envie, regagner la solitude de sa chambre, s'étendre sur la courtepointe de velours rouge.

— Excusez-moi, fit-elle d'une voix éteinte. Je sais que je suis en train de vous gâcher votre après-midi dominical mais je suis si fatiguée tout à coup. Je voudrais rentrer. Ramenez-moi, s'il vous plaît.

Il contempla les yeux encore un peu hagards et héla un taxi. Dans la voiture, blottie sur le siège, elle parut se rasséréner.

— Vous ne voulez pas que je monte un peu avec vous ? demanda-t-il. Ça me rassurerait.

— Non, merci. Excusez-moi encore, mais j'ai vraiment besoin de me reposer.

— Je comprends, dit-il.

Il n'essaya même pas de planter un baiser sur la joue fraîche quand, preste, elle se glissa hors du véhicule.

Du trottoir, elle lui faisait déjà un signe de la main quand il s'écria :

— Je vous appellerai demain pour prendre de vos nouvelles.

« D'accord », dessinèrent les lèvres pleines.

Elle s'engouffra dans l'immeuble tandis que, soucieux, il plissait le front.

 

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