La mythologie du Rhin

X.-B. (Xavier-Boniface) Saintine · Chapitre 9 sur 17

Pages du PDF

La mythologie du Rhin

Chapitre IX

[Illustration]

IX

CONFÉDÉRATION DE TOUS LES DIEUX DU NORD.—Liberté des cultes.—Le christianisme.—Miserere mei, Jesus!—Dénombrement à la façon d’Homère.—Les dieux prussiens, slaves et finlandais.—Le dieu des cerises et le dieu des abeilles.—Une femme d’argent.—CHANT DE NOCE D’ILMARINNEN.—Un dieu squelette.—Le pilon et le mortier de Yaga-Baba.—Préliminaires de la bataille.—La petite chapelle de la colline.—Signal de l’attaque.—JÉSUS ET MARIE.

 

Il est temps de retourner sur les bords du Rhin, où les deux olympes, celui de Jupiter et celui d’Odin, se trouvent en présence.

Alors les fatales prophéties de l’Edda étaient loin d’être en voie d’accomplissement; Odin, longtemps encore, devait rester tout-puissant.

A la surprise générale des opposants, loin de paraître s’alarmer de sa venue, les Romains l’accueillirent, lui et son cortége de dieux, comme d’anciennes connaissances. D’après leur système invariable, ils ne voulurent voir en lui qu’un Jupiter, comme dans le farouche Thor leur galant dieu Mars, un peu assombri par son séjour prolongé sous les latitudes boréales et par l’abus de la bière forte.

Chacune des divinités scandinaves était simplement, pour les Romains, ce que nous autres gens de la partie appelons un mythe en retour.

Les poëtes consacrèrent ces prétentions; les historiens essayèrent de les justifier. Selon les uns, Odin le Conquérant, de la famille des Ases, après avoir donné le nom d’Asie à une partie de ses conquêtes (ce qui pourrait bien être vrai), refoulé par les armées de Rome dans ses froides contrées hyperboréennes, y aurait adopté les dieux de ses vainqueurs, dans l’espérance qu’ils le rendraient vainqueur à son tour (ce qui nous semble complétement invraisemblable); selon les autres, le poëte Ovide, exilé par Auguste en Scythie, ayant appris la langue des barbares au milieu desquels il vivait, s’étant mis en communication intellectuelle avec eux, avait pris plaisir à s’en composer un auditoire et à leur lire ses Métamorphoses. Il n’en avait pas fallu davantage pour que les Scythes se fissent des dieux à l’instar de ceux de Rome.

[Illustration]

Et Tacite, et Plutarque, et Strabon, et tant d’autres écrivains des plus illustres, sans tenir compte de la date du culte scandinave, n’ont pas craint de se faire les échos de ces puérilités!

Cependant Rome n’admettant pas les sacrifices humains, les prêtres d’Odin, ceux de Teut, s’étaient retirés d’abord, loin des chemins frayés, dans la sombre épaisseur des vieilles forêts. Là, il leur était permis de vivre tranquilles, d’exercer librement la religion de leurs pères, et d’égorger leur homme en toute sécurité; ils l’espéraient du moins! Les soldats romains, habitués à manier la pioche aussi bien que l’épée, la cognée aussi bien que la lance, firent de larges trouées à travers ces bois séculaires, égorgèrent les égorgeurs, et renversèrent les autels rouges de sang.

Parfois il arriva que les braves légionnaires employés à ces expéditions hasardeuses ne reparurent plus. Les proconsuls, chargés de discipliner la Germanie, auraient bien voulu sévir; mais alors commençait la grande réaction du Nord sur le Midi.

[Illustration]

Tandis que Rome s’efforçait de s’établir en Germanie, des nations germaines, les Francs, les Bourguignons envahissaient les Gaules et commençaient à s’installer dans les provinces romaines par droit de conquête.

Les proconsuls jugèrent prudent et sage de fermer momentanément les yeux sur la question religieuse; sinon la paix, une longue trêve fut consentie entre tous les cultes, avec quelque défiance de part et d’autre, il est vrai. Odin eut ses autels distincts de ceux de Jupiter; on éleva un temple au dieu Thor en regard de celui du dieu Mars; si Bacchus, Diane, Apollon eurent leurs jours fériés, il en fut de même pour Bragi, pour Frigg, pour Freya.

Malgré cette tolérance universelle, on continuait de s’observer cependant.

Une guerre sainte ne pouvait tarder d’éclater; sur quelques points elle avait commencé déjà, quand des pêcheurs du Rhin, occupés à retirer leurs filets, entendirent des voix courir sur la surface du fleuve en murmurant les noms de Jésus et de Marie.

Ces mêmes voix, ces mêmes noms se firent entendre à diverses reprises devant Strasbourg, Mayence et Cologne, c’était le christianisme qui s’avançait.

Ces noms fatidiques murmurés par le fleuve, plus tard, des druidesses, dans leurs exaltations prophétiques, des prêtres de Jupiter, en consultant les augures, l’avaient articulé d’eux-mêmes et contre leur propre volonté.

On citait un druide qui, au moment du sacrifice, saisi d’un transport soudain, laissant échapper son couteau, s’était écrié: Miserere mei, Jesus! Et le latin avait été jusque-là une langue inconnue à ce druide!

[Illustration]

Les peuples demeuraient dans l’attente d’une nouvelle révolution religieuse.

Bientôt des vaincus de Tolbiac, faisant retour vers le Rhin, jetèrent la consternation dans tous les cœurs en annonçant que Clovis, le roi des Francs, déjà soupçonné de pactiser avec Rome, venait de se donner au Dieu des chrétiens, et que le Dieu des chrétiens s’avançait à la tête de dix légions d’anges exterminateurs.

A cette nouvelle, oubliant leurs désaccords, les cultes rivaux, également menacés, se réunirent pour résister à ce terrible envahisseur. Un appel général fut fait, non-seulement du camp d’Odin à celui de Jupiter, mais à tous les dieux du Nord, aux dieux de la Finlande, aux dieux de la Russie, aux dieux slaves: le danger était commun à tous, et tous, répondant à l’appel, se dirigèrent vers le Rhin.

Il ne nous est point permis de passer avec rapidité sur ce grand rassemblement olympique, rêve de poëte si l’on veut, mais rêve traditionnel, étrange, non dépourvu d’éclat, et qui donne un complément inattendu à ce tableau, jusqu’alors restreint, des mythologies du Nord.

Au rendez-vous se présentèrent d’abord en bon nombre les dieux borussiens (prussiens); au premier rang, parmi eux, figuraient Percunos, le divin ordonnateur des astres; Pikollos, à la face aussi pâle que celle de Héla; comme celle-ci il présidait aux enfers, et n’exigeait des hommes que des prières accompagnées de battements de cœur, se souciant peu qu’on l’aimât pourvu qu’on le craignît. Un troisième, Potrympos, avait la figure d’un adolescent, la bouche souriante et le front couronné d’épis et de fleurs; c’était le dieu de la guerre…. de la guerre! alors, pourquoi ce sourire, pourquoi ces épis, ces fleurs? C’est que Potrympos présidait aussi à l’alimentation publique et même à l’amour.

Il paraît que dans l’ancienne Prusse, la guerre était la munitionnaire générale, et suffisait à tout.

[Illustration]

A la suite de Percunos, de Pikollos, de Potrympos, la grande triade, venaient Antrympos, le dieu de la mer et des lacs; Poculos, le dieu de l’air et des tempêtes; puis, après ces dieux rimant en os, d’autres divinités rimant en us; Pilvitus, le dieu des riches; Auchwitus, le dieu des malades; Marcopulus, le dieu des nobles. Ce dernier, la terreur du peuple, le tenait ployé sous un joug de fer. Pour tenter de l’adoucir, on avait recours à Puscatus, encore un dieu en us, mais un bonhomme de dieu. Il habitait sous un sureau, et comme prix de ses bons offices auprès du terrible Marcopulus, il voulait bien se contenter d’un morceau de pain et d’une chope de bière.

[Illustration]

Quoique leurs prêtres portassent le nom de crives ou de waidelottes, leurs cérémonies n’en étaient pas moins calquées sur celles des druides. Les Borussiens honoraient particulièrement le chêne de Remowe, que Percunos, Pikollos et Potrympos venaient visiter chaque jour. A ces mêmes dieux ils sacrifiaient leurs prisonniers de guerre, non par le couteau, à la manière germaine ou scandinave; ils les faisaient périr par les flammes ou dévorer par d’énormes serpents, vivant de l’autel et pour l’autel.

Aujourd’hui, prêtres et dieux sont accourus en Germanie, accompagnés de leurs monstrueux reptiles, de griffons effrayants à voir et des démons de leur enfer, tous évoqués pour participer à la grande lutte prévue.

[Illustration]

Presque en même temps que les dieux prussiens arrivaient ceux des Scythes et ceux des Sarmates, les premiers en chariot, selon la manière de voyager de leurs peuples; comme leurs peuples encore, eux-mêmes courbaient le front devant le puissant Tabiti, la grande personnification de leur culte, le feu. Les Scythes avaient bien mal profité de la lecture qu’Ovide leur avait faite de ses Métamorphoses.

Les seconds, en petite escorte aussi, représentés seulement par leur triade supérieure, Péroun, leur Jupiter tonnant; Rujéwit, qui dirige les nuages; Sujatowist, qui juge les morts, n’avaient amené à leur suite que Trizbogh et les Tassanis, c’est-à-dire la peste et les furies. Leurs autres dieux, ne pouvant rien pour le succès de la guerre, étaient restés au logis.

Puis-je me dispenser de vous faire connaître les noms et les attributions de ces inoffensives divinités locales honorées par les farouches Sarmates? C’étaient:

Kirnis, qui fait mûrir les cerises;

Sardona, qui veille sur les noisetiers;

Austeïa, qui préside à l’éducation des abeilles;

La douce Kolna, qui s’occupe du mariage des fleurs.

Il y avait aussi les dieux ou les déesses du blé, du pétrin, de la lessive, le dieu des mouches et le dieu des papillons; convenons-en, pour le moment, tous ces dieux-là n’avaient rien à faire sur les bords du Rhin.

Mais Odin, mais Jupiter pouvaient compter comme auxiliaires plus sérieux, plus solides, ceux de la Finlande.

Les dieux ont toujours quelque chose des mœurs de leurs sectateurs, de leurs administrés; et quels peuples plus que les Finnois ou Finlandais firent jamais preuve d’un courage indomptable? Pirates de la Baltique comme les Scandinaves l’étaient de l’Océan, ils partageaient avec ceux-ci les dépouilles du monde boréal. Descendus des hauts plateaux de l’Asie avec leurs frères les Turcs, les Mongols, les Tartares, les Tongouses, ils avaient d’abord été connus sous le nom d’Ugoriens ou d’Ogres, et Dieu sait si les Ogres devaient laisser un long et terrible souvenir au fond de nos histoires populaires!

Les Finlandais ne comptaient guère parmi eux que des marins, des soldats, des mineurs et des forgerons. Extraire le fer, le forger en ancres de navires, en lances, en sabres, en épieux, telles étaient leurs principales occupations. Aussi honoraient-ils particulièrement Rauta-Rekhi, la personnification même du fer; Wuolangoïnen, le père du fer; Ruojuota, la nourrice du fer; et ils adressaient un culte spécial à trois sombres vierges dont les robustes mamelles fournissaient en abondance un lait noir qui devenait du fer en se refroidissant, comme en se refroidissant l’eau devient de la glace.

Leurs dieux principaux, en dehors de ceux-là, étaient au nombre de trois, comme toujours, trois frères.

L’aîné, le vieux Vainamoïnen, a créé le feu céleste et le feu terrestre, c’est-à-dire le soleil et les volcans.

Le second, Ukko, est chargé de les alimenter de combustible, sans quoi la terre refroidie passerait bientôt à l’état d’un immense glaçon et le soleil à celui d’un amas de braise éteinte. Placé dans les nuages, il souffle alternativement sur l’un et sur l’autre pour entretenir leur double foyer, et il les interpelle avec la voix du tonnerre.

Ilmarinnen, le troisième, grand travailleur et bon ouvrier, a forgé la terre et les sept cieux qui l’environnent; on l’appelle le Forgeron éternel. Il passe sa vie à forger, tantôt des étoiles de toutes les grandeurs, tantôt des lunes de rechange. Il a même forgé une femme d’argent, non pour lui, mais pour son frère puîné, à qui ses occupations multipliées, incessantes, ne permettaient pas de faire les démarches nécessaires pour tout mariage sortable. Cette femme de fin métal, bien confectionnée, belle, charmante, du plus heureux caractère, n’avait qu’un défaut, un seul; on ne pouvait l’approcher sans se sentir gelé jusqu’à la moelle des os.

Le plus habile forgeron n’arrive pas du premier coup à faire une femme parfaite.

Aussi, quand il s’agit de son propre mariage, Ilmarinnen se décida-t-il à prendre une femme toute faite, et, comme il était d’usage alors parmi les Finlandais comme parmi les Germains, il l’acheta.

Pour nous reposer un peu de cette longue énumération de divinités aujourd’hui passées de mode, j’ai grande envie de placer ici une saga, une tradition finlandaise, au sujet de ce même mariage d’Ilmarinnen le Forgeron, et composée par sa propre sœur. Dans ce chant de noce, expression des sentiments les plus doux et les plus chastes, on pourra entrevoir les mœurs intimes de ces dieux artisans, à qui il arrivait parfois de battre leurs femmes; du moins la saga nous donne le droit de le supposer.

Ilmarinnen vient de se marier, et il s’impatiente, il se damne de ne point voir accourir au-devant de lui sa jeune épouse. Écoutez ce que lui chante alors, en s’accompagnant de la petite guitare-kantèle, pour le calmer plus sûrement, l’hôtesse de Pohjola, sa sœur:

«O époux, frère de mes frères, longtemps déjà tu t’es irrité dans l’attente de ce jour heureux, patiente encore; ta bien-aimée ne tardera pas; elle achève sa toilette, mais, tu le sais, elle est loin la fontaine où elle a dû aller puiser de l’eau.

«O époux, frère de mes frères, patiente; elle vient de passer sa robe, mais elle n’a encore mis qu’une manche; veux-tu donc qu’elle se présente devant toi avant d’avoir mis l’autre?

«O époux, elle vient de tresser ses cheveux; une riche ceinture emprisonne sa taille, mais un seul de ses pieds est chaussé; il faut bien qu’elle chausse l’autre.

«Époux…. la voilà qui accourt…. mais elle n’a encore mis qu’un gant…. laisse-lui le temps de passer l’autre!»

La jeune mariée s’étant montrée enfin, la bonne hôtesse de Pohjola s’attendrit tout à coup sur elle.

«O épouse, ô vierge achetée, ô colombe vendue! ma sœur, mon poëme, ma verte tige, que de pleurs tu vas répandre!

«Ta famille a été bien prompte à se faire compter l’argent dans le creux d’un bouclier.

«Pauvre ignorante, tu as cru quitter le toit de ton père pour quelques heures, pour un jour peut-être! Hélas! tu t’es donnée à jamais; tu as un maître maintenant!»

Et se tournant de nouveau vers Ilmarinnen, elle continue ainsi:

«O époux, frère de mes frères, ne montre point à cette enfant, avec le fouet de l’esclave, le chemin où il lui faudra marcher;

«Ne la fais pas crier sous la verge ou sous le bâton; instruis-la doucement, à demi-voix, portes closes,

«La première année par la parole, la seconde par un pli de ton front, la troisième en lui pressant légèrement le pied. Sois patient!

«Si, les trois ans écoulés, elle est rebelle à tes leçons, ô époux, frère de mes frères, prends quelques brins de jonc, quelques tiges de carex, châtie-la…. mais avec une verge recouverte de laine.

«Résiste-t-elle encore, eh bien! coupe un rameau dans le bois, une branche de bouleau, pas trop forte, et cache-la sous tes vêtements; que nul ne se doute de ce qui va se passer.

«Surtout, ne la frappe ni sur les mains ni sur le visage; car son frère pourrait bien te demander: «Est-ce le loup qui l’a mordue?» son père pourrait bien te dire: «Est-ce donc l’ours qui l’a déchirée ainsi!»

Cette saga, dans son réalisme fleuri, ne respire-t-elle pas un charme attendrissant? Les instincts les plus délicats, les plus pudiques, se conservaient donc intacts au milieu des mœurs grossières et des habitudes violentes? Quel nom portiez-vous, muses naïves de la Finlande, qui inspiriez alors la bonne hôtesse de Pohjola? N’étiez-vous pas les filles de ces belles gandharvas de l’Inde qui disaient:

«On prend un éléphant par sa corde, on prend un cheval par sa bride, on prend une femme par le cœur.»

Et ne semble-t-il pas issu de la petite bourgeoisie, ce forgeron éternel, ce dieu de première classe, qui a fait la terre et les cieux, qui achète une femme, qui la bat, et redoute ensuite les réprimandes de son beau-frère et de son beau-père?

Notre halte faite, continuons de décrire les autres cohortes des dieux, accourus sur les bords du Rhin pour soutenir une cause commune à tous.

Près des célestes représentants de la Scythie, de la Sarmatie, de la Prusse, de la Finlande, figuraient ceux des différentes races slaves…. Mais à quoi bon la liste complète de cette multitude de confédérés dont la mémoire la plus vaillante ne parviendrait pas à retenir les noms baroques?

Il nous suffira de dire que les Lithuaniens, les Moraves, les Silésiens, les Bohémiens, les Russes étaient représentés là par leurs dieux les plus redoutables; Ilia, le grand archer, dont les flèches atteignaient leur but à travers l’épaisseur de neuf sapins; Radgost, l’impitoyable destructeur; Flintz, ce dieu squelette qui portait un lion sur ses épaules, et roulait dans un char enflammé; la gigantesque Yaga-Baba, dont la tête dépassait les plus hautes montagnes. Lorsqu’un soldat était atteint par la peur avant de l’être par l’ennemi, elle l’enlevait aussitôt des rangs et le broyait dans un mortier de bois avec un pilon de fer.

Tous quatre traînaient à leur suite des bataillons de Stryges, suceurs de sang, de Trolls voraces, de Marowitz et de Kikimoras étouffeurs; de Polkrans et de Leschyes; ceux-ci, espèces de satyres nains, pouvaient à volonté se transformer en géants; ceux-là, moitié hommes, moitié chiens, aboyaient et chantaient; leurs chants, sinistres comme leurs aboiements, répandaient la terreur devant eux, et à cent pas ils donnaient la mort sous le souffle empoisonné de leur haleine.

Tels étaient, contre le christianisme, les auxiliaires des dieux romains et scandinaves.

Quand les nouveaux arrivants se furent organisés, l’aigle de Jupiter s’éleva au-dessus des nuages, poussa trois cris retentissants en se tournant vers trois points de l’horizon, et, du couchant, du levant et du midi, les dieux dispersés de l’Italie et de la Grèce, abandonnant leurs retraites mystérieuses, accoururent; Neptune avec ses Tritons, ses Protées, ses Harpies et ses monstres marins; Pluton avec ses Parques, ses Euménides, ses Furies et toute sa cohorte infernale.

Odin frappa sur son bouclier, et, du fond du Nord, non-seulement les dieux et les Valkyries, non-seulement les héros de la Valhalla, mais jusqu’aux adversaires même des Ases, Héla, le loup Fenris, les Géants de la Gelée, Loki à leur tête, vinrent se ranger sous ses ordres pour assister aux grandes fêtes du carnage.

Jamais les armées de Darius, d’Alexandre, d’Attila, de Charlemagne n’avaient offert, ou n’ont offert depuis, un aspect plus imposant et plus terrible.

Les sibylles, les nornes, les augures, les magiciennes consultés, on se mit en marche.

A quelques lieues au delà du fleuve, du côté d’Argentoratum (Strasbourg), à mi-côte d’une légère colline, s’élevait une petite chapelle en voie de construction.

C’est de ce côté que les sibylles et les prophétesses avaient ordonné de se diriger, ne doutant pas que le dieu des chrétiens, à la tête de ses légions, ne se présentât pour la défendre.

Les confédérés s’avançaient silencieusement, profitant de la nuit pour surprendre leurs adversaires, déjà rassemblés sans doute. Odin commandait la droite de l’armée; Jupiter, la gauche. Les dieux scythes, sarmates, slaves, borussiens et finlandais, sous les ordres de Tabiti, de Péroun, de Percunos, de Wainamoïnen, de Radgost, occupaient le centre.

A peine en vue de la colline, ils virent une lueur scintillante toute particulière, au milieu de l’obscurité profonde, entourer sa base d’un cercle de lumière.

Aussitôt les trois agiles messagers des dieux romains, slaves et scandinaves, Mercure, Algis et Hermode, accompagnés des Euménides, des Valkyries et d’une troupe légère de Lapithes et de Centaures, sont envoyés à la découverte. Bientôt de retour, ils annoncent que ces scintillements qui entourent la colline sont les reflets des épées flamboyantes des dix mille anges exterminateurs. Ils n’en doutent pas.

[Illustration]

Parmi les confédérés, quelques-uns, comme dans tous les combats épiques, s’élancent impétueusement hors des rangs pour défier en combat singulier les principaux entre les chefs des anges. Mais Jupiter et Odin, pensant que toute lutte partielle ne peut que compromettre le succès de la grande lutte générale, les ramènent aux lois de la discipline.

De dépit, Thor qui, un des premiers, s’était jeté en avant, laisse tomber sa lourde massue sur une petite ville placée sur la route, et qui pouvait gêner la marche de l’armée. La massue revient aussitôt d’elle-même dans la main de son maître, retombe, remonte, retombe encore.

Grâce à cette manœuvre incidente, la plaine, devenue plus libre, le signal de l’attaque est enfin donné. Les Corybantes font sourdement résonner leurs tambours; au centre, comme à la droite, y répondent les chants des Bardes et des Skaldes, qui ont bientôt pour accompagnement moins les accords de leurs harpes que le bruit des trompes, les aboiements frénétiques de Cerbère, le chien à trois gueules, de son confrère Garm et les hurlements des Stryges, des Kikimoras et des Polkrans.

Le concert ne devait pas s’arrêter là.

Mars, Odin, Potrympos et les autres dieux de la guerre tirent leurs épées qui, en sortant du fourreau, rendent un grincement formidable; Jupiter chez les Romains, Péroun chez les Slaves, Ukko chez les Finlandais, Thor chez les Scandinaves, font à la fois résonner leur tonnerre. Aux éclats multipliés de tant de foudres se joint le roulement des chars de Tabiti, de Flintz, le dieu squelette, de Poculos, de Stribogh, les dieux des trombes et des tempêtes boréales; les Égipans, les Cyclopes, les forgerons d’Ilmarinnen, poussent bruyamment devant eux d’immenses quartiers de rocs; en guise de massues, agitant des chênes entiers, tiges et racines, les géants de la Gelée les suivent avec d’effroyables clameurs, répétées par toute l’armée envahissante, et la non moins gigantesque Yaga-Baba, l’affreux chef d’orchestre de ce concert infernal, marque la mesure en frappant de son pilon de fer dans son mortier de bois.

[Illustration]

Sous tant de bruits redoublés, sous tant de secousses retentissantes, le ciel et la terre semblent près de se confondre, l’horizon vacille et se balance, les montagnes tressautent sur elles-mêmes.

Seule, la colline sacrée reste immobile.

La lumière qui la cerclait à la base est graduellement montée jusqu’à son sommet et fait resplendir la petite chapelle d’un éclat pharamineux.

Surprise de ne pas voir encore l’ennemi apparaître, l’armée des dieux païens s’arrête.

Soudain, ô merveille! enlevée comme sous un coup de vent venu d’en haut, la chapelle disparaît et découvre aux regards un simple autel de pierre, que surmonte la croix.

Devant cet autel, privé de tout ornement comme de tout défenseur, se tient une jeune femme, une vierge, les pieds nus, portant un enfant entre ses bras.

Elle descend la colline, le sourire aux lèvres; la lumière scintillante ne brille plus qu’autour de son front et de celui de l’enfant; elle marche à la rencontre des dieux coalisés, qui commencent à se regarder entre eux avec stupeur; elle avance encore, et tout à coup, saisis d’une irrésistible panique, Jupiter, Odin, Wainamoïnen et Péroun, Mars, Thor, Ukko, Rujewit et Potrympos, et les Euménides, et les Tassanis, et les Cyclopes, et les Géants, tous enfin font volte-face vers le fleuve, qu’ils traversent en désordre, se culbutant les uns les autres et heurtant dans leur fuite désespérée leurs propres temples et leurs statues qui s’écroulent sur eux.

Une partie fut engloutie dans le Rhin, où nous les retrouverons plus tard; le reste, clopin-clopant, regagna ses froides latitudes, abandonnant presque toute la Germanie à Marie et à Jésus.

Il est bon de le remarquer, dans cette lutte des dieux contre le christianisme naissant, aucune tradition ne signale le Teut et l’Ésus des Celtes, l’Alfader des Scandinaves, le Jumala des Finlandais, le Bogh des Slavons, pas plus que le dieu inconnu des Romains. C’est que chacune de ces grandes divinités, seules impérissables, comme l’Indra du ciel indien, résumait toutes les autres et ne présentait à la pensée que l’image du Dieu unique et éternel.

Cette grande et vaine tentative des dieux païens est fixée traditionnellement vers l’année 510 de l’ère chrétienne. Dans le cours de cette même année, le roi Clovis résolut d’élever au Christ un temple digne de lui, et jeta les premiers fondements de la cathédrale de Strasbourg, peut-être avec l’intention de remplacer la petite chapelle, disparue d’une façon si merveilleuse.

[Illustration: Année 510 de l’ère chrétienne.]