La mythologie du Rhin

X.-B. (Xavier-Boniface) Saintine · Chapitre 4 sur 17

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La mythologie du Rhin

Chapitre IV

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IV

INVASION DES DIEUX DE ROME EN GERMANIE.—Drusus et la druidesse.—OGMIUS, l’hercule gaulois.—Grande découverte philologique au sujet de TEUTATÈS.—Transformations de toutes sortes.—IRMENSUL.—Le Rhin divinisé.—Les dieux franchissent le fleuve.—Druides de la troisième époque.

 

La transformation hardie des Teutons en Titans, je ne l’ai pas rêvée, croyez-le bien; j’en ai été informé officiellement par un de mes auteurs les plus doctes et les plus recommandables. Ces messieurs les savants ont quelquefois bien de l’esprit.

Suivant le même, la taille des Celtes étant fort élevée en comparaison de celle des Grecs, avait naturellement inspiré à ceux-ci l’idée de les métamorphoser en géants. Dans les environs d’Athènes, les Celtes-Pélasges, pasteurs guerriers, comme tous ceux de leur race, faisaient paître d’ordinaire leurs troupeaux sur les hautes montagnes; ces montagnes, on leur en fit troubler le statu quo traditionnel; ils les entassèrent les unes sur les autres pour escalader le ciel. Folles imaginations de poëtes! direz-vous; d’accord! Mais à la suite de ces premiers poëtes, Hésiode et Homère sont venus qui ont donné au nuage vaporeux toute la solidité du roc; et sur ce roc, une nouvelle religion, une nouvelle civilisation se sont assises.

Aujourd’hui, l’heure est venue où ces mêmes dieux de la Grèce, devenus ceux de Rome, vont poursuivre les Titans, ou Teutons, jusqu’au fond de la Germanie.

César, on le sait, après avoir soumis la Gaule, avait rapidement traversé le Rhin, plutôt pour faire une simple reconnaissance sur la rive opposée que pour s’y établir. Son successeur pénétra plus avant dans le pays. Drusus, fils adoptif et lieutenant d’Auguste, atteignait jusqu’aux bords de l’Elbe, pourchassant les Francs, les Teutons, les Bourguignons, les Chérusques, les Marcomans, tous ces enfants d’une même famille, vaincus, mis en fuite, mais sans demander grâce…. Tout à coup, au moment où il s’apprête à franchir le fleuve, de la profondeur des bois sort, non une nouvelle armée de barbares, hérissée de fer, brandissant l’angon et la framée, mais une femme, grande et fière, frémissante, les cheveux flottants sur ses épaules nues, et le front couronné d’un simple rameau de chêne.

Lui barrant le passage et le doigt étendu, d’une voix impérieuse elle ordonne à Drusus de retourner en arrière, et de rentrer dans son camp pour y mourir.

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C’était une druidesse, douée au plus haut degré du don de prophétie, on doit le croire, car avant d’avoir regagné sa tente, le général romain tombe de cheval et meurt.

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Toutes les druidesses, cependant, ne parvenaient pas à faire rétrograder les envahisseurs d’un geste et d’un mot; tous les généraux romains ne se tuaient pas en tombant de cheval. Après soixante-cinq ans, mêlés de revers et de succès, plus de ceux-ci que de ceux-là, le génie de Rome l’emporta et devait l’emporter; le monde ne marchait-il pas à sa suite? Mais à sa suite aussi marchaient ses dieux, qui, malgré leur nombre, ou plutôt à cause de leur nombre, trouvaient aux bords du Rhin une résistance plus vive, plus prolongée encore que ses soldats.

Rome avait une magnifique mission à remplir. Son but glorieux était de reconstituer l’unité des grandes familles humaines, de les améliorer par le rapprochement, par la fraternité. Pour atteindre à ce but, la guerre avait été son instrument principal; la religion, son moyen subsidiaire, l’arme qu’elle tenait cachée, mais dont elle ne se servait pas moins pour assurer la durée de ses conquêtes.

Par malheur la corruption, une corruption effroyable, se manifestait parmi ses dieux aussi bien que parmi ses grands citoyens. Sur l’échelle double de la civilisation, on monte échelon par échelon; parvenu au faîte, comme le mouvement est la nécessité, l’élément même du progrès, le moment vient où, forcé d’aller, d’aller toujours devant soi, il faut descendre, descendre encore, jusqu’à ce qu’on soit tombé dans la dégradation sensuelle, dans la barbarie savante, raffinée, voluptueuse…. le bas de l’échelle.

Rome avait commencé par dresser des autels à toutes les vertus; aujourd’hui, ses dieux ne personnifiaient que des vices. Le moyen, je vous le demande, d’en proposer l’adoption, d’en faire la présentation en règle à ces hommes grossiers, chez qui la prostitution, l’adultère, le vol, étaient à peine connus de nom; chez qui une femme réclamant l’hospitalité d’un karl, pouvait tranquillement reposer sous son toit, partager même sa couche, sans craindre la médisance, s’il avait placé son épée entre elle et lui; chez qui l’usage des serrures et des coffres-forts n’était pas né et n’avait pu naître. Pour mettre en sûreté leurs objets les plus précieux, ne leur suffisait-il pas de les suspendre en plein champ, aux branches d’un arbre consacré, sinon de les déposer sur la plate-forme d’une pierre druidique, ou dessous, à leur choix? Cela fait, ils pouvaient dormir tranquilles, et pas besoin n’était d’y mettre une sentinelle en faction.

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Déjà, du temps de César, les Romains, dans des circonstances semblables, usaient, pour sortir d’embarras, d’une supercherie assez ingénieuse vis-à-vis des Gaulois. Ils avaient feint de retrouver leurs dieux, leurs propres dieux, établis dans le pays depuis longues années. Ainsi, dans la vieille Gaule existait une statue élevée par les Étrusques à un certain Ogmius, ou plutôt Ogma. Le Grec Lucien en a fait mention en ces termes:

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«C’est un vieillard décrépit; sa peau est noire; cette figure d’homme ne laisse pas que de porter l’équipage d’Hercule, la peau du lion, la massue. Je crus d’abord, ajoute Lucien, que les Celtes avaient inventé cette figure grotesque pour se moquer des dieux de la Grèce; mais ce soi-disant Hercule, déjà d’une haute antiquité, traîne après soi une grande multitude d’hommes, qu’il tient tous attachés par les oreilles avec des chaînes d’or qui lui descendent de la bouche.»

Cet Ogmius était évidemment la personnification du druidisme lui-même; Ogma, en langue celtique, signifie tout à la fois la science et l’éloquence. Où trouver de l’hercule là dedans? Les Romains ne s’obstinèrent pas moins à lui en maintenir le nom.

Ils ne s’en tinrent point là.

Entendant de tous côtés, au milieu des hommages du peuple conquis, résonner le nom de Teutatès, dans ledit personnage de Teutatès ils se hâtèrent de reconnaître leur dieu Mercure. C’était bien lui! C’était Mercure, le fils de Jupiter et de la nymphe Maïa! Analogie complète, ressemblance frappante! Il n’y avait point à s’y méprendre un instant!

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O mes braves Romains, je ne vous en veux plus aujourd’hui de l’ennui que vous m’avez causé au collége; de ce côté j’ai tout oublié, tout!… Mais quelle sotte idée vous est venue de vouloir, bon gré mal gré, impatroniser votre Mercure, le dieu de l’éloquence, si l’on veut, mais avant tout le complaisant des amours de Jupiter, le dieu du commerce et des voleurs, dans un pays où le commerce, l’amour et les voleurs n’avaient pas cours. Se ralliant à l’opinion romaine, certains écrivains modernes ont été assez habiles pour prouver qu’entre ce Mercure exceptionnel et Teutatès existaient en effet de grands liens de parenté; eh bien, moi, ici, hautement, je leur donne un démenti! De nouveau, la philologie va venir à mon aide pour les réfuter. Ce matin, en me rasant, j’ai fait, même sans le secours du docteur Rosahl, une découverte philologique de la plus haute importance, à laquelle le public ne peut manquer de prendre un vif intérêt, l’Académie des inscriptions et belles-lettres aussi, je n’en doute pas.

Le mot Teut (mon lecteur ne peut l’ignorer maintenant) signifie Dieu; Tat, en celtique alors, et aujourd’hui encore en langage breton (je le tiens d’une vieille servante bretonne qui m’a élevé), a pour traduction exacte le mot père; ajoutez la terminaison Ès, diminutif d’_Esus_, le Seigneur; rassemblez les trois monosyllabes, et vous avez Teut-Tat-Ès, DIEU, PÈRE et SEIGNEUR.

Où retrouvez-vous, messieurs les historiens à la manière de Panurge, qui n’avez fait que sauter les uns après les autres, un Mercure quelconque dans Teutatès, la grande divinité des druides? Mais il vous a été plus commode de vous en rapporter aux dires intéressés des écrivains de Rome. N’eussent-ils pas voulu vous tromper, ne pouvaient-ils se tromper eux-mêmes? Ignorez-vous que Plutarque, le consciencieux Plutarque, après avoir, en Judée, assisté à la fête des Tabernacles, écrivait que les Juifs adoraient le dieu Bacchus? Soyez sincères, vous l’ignoriez, n’est-ce pas?… Eh bien, je l’ignorais de même il y a dix minutes; c’est le docteur Rosahl qui vient de me l’apprendre. Le cher docteur est enchanté de ma découverte du Teut-Tat-Ès; selon lui, jamais grande question étymologique ne fut posée plus nettement et plus nettement élucidée. Il m’a conseillé d’écrire à ce sujet une notice qu’il se chargeait de communiquer à des savants de ses amis, m’engageant toutefois à ne pas faire mention, comme autorité, de ma vieille servante bretonne; mais je suis de ceux-là qui se font un cas de conscience de toujours citer leurs auteurs.

Maintenant, puisque j’ai nommé Panurge, revenons à nos moutons, ou, mieux, à nos Teutons.

En Germanie, durant la conquête romaine, ce même système d’interprétation, essayé dans les Gaules, continua. Le chêne sacré devint un Jupiter, représenté symboliquement; les pierres druidiques figurèrent tantôt Apollon, tantôt Diane, ou des dieux de second ordre, des nymphes, le dieu Terme, tout ce qu’on voulut. Mais de ces métamorphoses, faites un peu à la hâte, s’ensuivit un singulier quiproquo.

Les vainqueurs avaient rencontré sur les bords du Weser un haut monolithe, simplement taillé à la hache par les rudes et naïfs sculpteurs du pays. Il avait nom Irmensul. Tout autant que le Teutatès gaulois, à de certaines époques, Irmensul attirait autour de lui un grand concours de peuples. Connaissant l’esprit guerrier des indigènes, les Romains n’hésitèrent pas à en faire un dieu Mars. En cette qualité, eux-mêmes lui rendirent les plus grands honneurs, lui consacrant leurs armes et lui offrant des sacrifices propitiatoires.

Or, qu’était donc cet Irmensul?

Lorsque, sous le règne d’Auguste, son général Varus avait envahi la Germanie à la tête de trois légions, Arminius le Chérusque (le Brunswickois, comme nous dirions aujourd’hui) l’avait surpris, enveloppé dans les marais de Teutenburg, sur les bords du Weser. Tout ce qui était romain ou allié des Romains, tout ce qui portait la livrée romaine, avait péri par l’épée. Pendant huit jours le Weser, dans ses flots ensanglantés, avait roulé trente mille cadavres.

A l’annonce de ce désastre, Auguste crut la Gaule perdue, l’Italie menacée, Rome elle-même en péril. Fou de douleur, un mois durant, on le vit se réveiller la nuit, saisi d’épouvante, et parcourir son palais en criant éperdu: «Varus! Varus! rends-moi mes légions!»

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Eh bien, l’Irmensul n’était autre que la colonne triomphale élevée à la mémoire d’Arminius le Chérusque. Irmen est le même nom qu’_Herman_ ou Armin (Arminius), et sul signifie colonne. Voilà ce que les Romains ignoraient, et ce qu’ils avaient tort d’ignorer, sans quoi ils n’auraient pas commis cette immense bévue de se prosterner devant le grand exterminateur des trois légions de Varus. Décidément, ils n’entendaient rien au celtique ni au tudesque!

Ne nous étonnons pas trop cependant de voir les soldats du peuple-roi transformer les pierres en dieux, comme Deucalion les avait transformées en hommes. Avant Homère, et longtemps après lui, Jupiter, en Séleucie, était modestement représenté par un fragment de roche; Cybèle, par une pierre noire. A Chypre, la Vénus de Paphos n’était autre qu’une pyramide triangulaire ou quadrangulaire; je ne saurais dire au juste quel rôle jouaient les angles dans ce corps aux saillies aiguës et qui devait s’assouplir bientôt sous les contours les plus merveilleux. Les poëtes étaient venus d’abord, qui avaient chanté Cybèle, la bonne déesse; Jupiter, l’omnipotent; Vénus, âme du monde et reine de la beauté. A leur voix et d’après leurs inspirations les artistes avaient promené leur ciseau sur ces pierres et sur ces pyramides; ils en avaient fait sortir le maître des dieux, armé de sa foudre, la belle Cythérée, mieux armée encore de toutes les grâces de la femme…. Poëtes et sculpteurs, vous avez tout bouleversé en fait de religion! C’est vous qui avez ôté au culte son austérité primitive! misérables tailleurs de pierres, imprudents numérateurs de syllabes sonores, c’est vous qui avez substitué le symbolisme à la vérité!… Cependant, je ne vous maudis pas; quoique je me sois fait l’avocat des druides de la première époque, je suis loin de rester insensible aux charmes de l’art et de la poésie; d’ailleurs, moi, mythologue, ai-je le droit de jeter l’anathème sur ceux-là qui ont été les vrais créateurs de la Mythologie?

Tandis que les vainqueurs des Teutons, croyant user d’habileté, entassaient méprises sur méprises, et trébuchaient au milieu de leurs propres traquenards, les vrais dieux de Rome, déjà acceptés par la Gaule, se tenaient sur les bords du Rhin, impatients de voir la Germanie leur élever à son tour des temples et des statues. Mais le Rhin, le sourcil hérissé, leur barrait impitoyablement le passage.

Un peu rancunier par nature, le vieux fleuve pouvait-il oublier qu’autrefois, dans les fêtes triomphales de Germanicus, il avait, ô honte! figuré, chargé de chaînes, en qualité de fleuve vaincu, et que les prolétaires et les gamins de Rome, après avoir insulté à sa défaite, lui avaient jeté au visage la boue du Tibre!

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Le souvenir de son humiliation passée entretenait sa colère présente; sa colère décuplait ses forces. En vain, à diverses reprises, les Olympiens avaient tenté de le franchir sur différents points, ils le retrouvaient, depuis les Alpes jusqu’à la mer du Nord, agité, furieux, grondant, menaçant dans tous ses flots, écumant sur tous ses rivages.

Pour le gagner à la cause de l’Empire, on le fit roi; le roi des fleuves de la Germanie. Qu’était-ce qu’un roi de plus ou de moins pour un peuple qui faisait ou défaisait les rois à volonté?

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Flatté dans son orgueil, le Rhin parut s’adoucir.

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Il avait déjà laissé passer Jupiter, le prenant peut-être pour Ésus; après informations et sur leur brevet de moralité, il laissa de même la route libre devant Apollon, Minerve, Diane et quelques autres divinités supérieures et bien famées; mais à la vue de Bacchus, sa colère le reprit. Quoi! gorgés seulement de bière, les Germains n’étaient-ils pas assez emportés, assez querelleurs? Devait-il consentir à ce que le vin excitât encore leurs passions tapageuses? Il était roi; il devait garantir ses peuples d’un pareil fléau.

Les divinités, déjà admises, plaidèrent la cause du fils de Sémélé; il resta inexorable. Cependant, lorsque l’empereur Probus eut fait planter de vignes une partie du Rheingau, charmé de cette nouvelle décoration ajoutée à ses rives, ayant déjà, peut-être, mordu lui-même à la grappe, sa rigueur se détendit. Il consentit à ce que Bacchus traversât d’une rive à l’autre, mais seulement à l’époque des vendanges.

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Une fois admis, Bacchus servit d’introducteur à cette foule de dieux libertins et de déesses tant soit peu compromises de Rome et de la Grèce. Le Rhin s’émut de nouveau; de nouveau on l’apaisa par des caresses, par des honneurs inattendus.

Il était roi, on le fit dieu.

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Le Pater Rhenus commença à prendre en grande estime ses anciens ennemis. Voyant sa rive gauloise comme sa rive germaine adopter les coutumes et la religion des vainqueurs, il abandonna complétement la police de ses rivages, et aida lui-même à faire tout passer. Une fois installé, Jupiter appela à lui ses corybantes; Bacchus, ses bacchantes et ses égipans; Diane, ses nymphes chasseresses; Vénus, son entourage de prêtresses lascives; les Dryades et les Hamadryades, les Naïades et les Tritons, les Faunes et les Sylvains arrivèrent à leur tour. Ce fut un envahissement.

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Cependant, la grave Germanie se sentait troublée au plus profond de ses habitudes austères par cette irruption générale de dieux frivoles et suspects. Si la jeunesse, déjà quelque peu romanisée, commençait à s’éprendre de cette poétique personnification de toutes les forces de la nature, les vieillards, les chefs, les druides surtout, et derrière eux le peuple presque unanime, se demandaient tout bas ce que signifiait cet engouement subit, cette dévotion vertigineuse pour des pantins célestes?

Mais nul n’osait agir; déchus de leur sauvage énergie d’autrefois, affaiblis, rompus, brisés par la durée même de leur résistance, les Teutons, devenus pusillanimes, après s’être présentés ostensiblement devant les temples païens, dans la crainte de se compromettre aux yeux du vainqueur, pour l’acquit de leur conscience, gagnaient ensuite quelque partie ténébreuse de la forêt, où l’œil inquiet, l’esprit troublé, ils offraient au chêne sacré leurs hommages fervents, mais souvent interrompus par des tressaillements de peur.

Les dieux de Rome allaient bientôt se trouver en face d’adversaires plus redoutables.

Au delà même de la Germanie, telle que les géographes la décrivent et la bornent, existaient une foule de nations, échelonnées sur un territoire immense, jusqu’aux bords de la mer Caspienne. Les Romains n’avaient sondé qu’avec inquiétude ces profondeurs inconnues, d’où sortaient incessamment d’innombrables essaims de soldats, auxquels ils ne savaient donner encore que le nom vague et collectif d’Hyperboréens. C’étaient les Huns, les Scythes, les Goths, les Slaves (Polonais, Danois, Suédois, Russes, Norvégiens), races de pirates et de pillards; ceux-ci, sous le nom de Cimbres et se ralliant aux Teutons, avaient déjà fait irruption dans les Gaules et jusqu’en Italie, ne s’arrêtant que devant l’épée de Marius; ceux-là devaient bientôt franchir les Pyrénées et s’abattre sur l’Espagne. Parmi tous, plus puissants que tous, dominaient les Scandinaves, soldats intrépides, grands écumeurs de la mer du Nord, qui devaient couvrir de leurs barques conquérantes les eaux du Rhin et faire pleurer Charlemagne en prévision de l’avenir!

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Oui, un jour, ces corsaires indomptables aborderont jusqu’à la Loire, jusqu’à la Seine; ils assiégeront notre vieux Paris, puis, par la suite des temps, grâce à la politique adroite de notre roi Charles, dit le Simple, devenus chrétiens ou à peu près, sous le nom de Normands, ils s’établiront dans une des plus belles provinces de la France. On les verra alors féconder le sol au lieu de le ravager, boire du cidre au lieu de bière, se livrer paisiblement à la culture des procès et des bestiaux, et porter des bonnets de coton, après avoir aidé toutefois à la destruction de Rome et conquis deux fois l’Angleterre.

Les Scandinaves, d’origine celtique, comme les Gaulois et les Germains, à la fois nomades et sédentaires, plus barbares qu’incultes, bâtissaient des villes et même des temples, dans lesquels ils adoraient Odin le Borgne. Si la moisson avait manqué, si les premières chaleurs du printemps éveillaient en eux des idées de vagabondage et de guerre, ils s’élançaient dans leurs barques ou sur leurs chevaux, et les nations dans la stupeur, tour à tour regardaient à l’horizon, et prêtaient l’oreille le long des fleuves, pour savoir si ce grand ouragan du Nord, cet ouragan de fer, de feu, de sang et de larmes, allait leur venir par terre ou par mer.

A force de traverser la Germanie dans tous les sens, de gré ou de force, quelques-unes, ou plutôt quelques débris de ces bandes, s’étaient fixés sur différents points du territoire, surtout dans les îles du Mein, du Wéser et du Necker. Leurs prêtres attiraient au culte d’Odin toutes les populations voisines. Qu’importait à celles-ci Odin ou Teut? C’était un autre nom désignant pour elles un même dieu, le dieu unique des Celtes.

L’influence de ces nouveaux druides de la troisième époque ne laissa pas cependant que de soulever quelque résistance; les prêtres germains les accusaient d’être excessifs dans la pratique de leur culte sanguinaire, et d’avoir donné pour compagnon à leur Odin un certain dieu Thor, grand pourfendeur de géants, qui altérait nécessairement la doctrine commune, dont l’unité formait la base.

Un schisme était près d’éclater dans l’Église druidique, lorsque l’arrivée des dieux de Rome rapprocha simultanément les deux parties adverses. On s’adoucit, on se concerta, on conspira. Les druides scandinaves, se départant de la prudente retenue observée par eux jusqu’alors, déclarèrent que pour triompher de l’Olympe romain, Odin n’avait pas seulement pour aide tout-puissant son fils Thor, mais qu’il pouvait faire montre d’une escorte de dieux pour le moins aussi imposante par le nombre que celle de Jupiter lui-même.

Les druides germains se voilèrent la face; mais le peuple, mais tout le vieux parti opposé à Jupiter le dépravé et à Vénus l’impudique acclamèrent la proposition. Quelles que fussent, sous le rapport des victimes à offrir à ces nouvelles divinités, les cruelles exigences des prêtres scandinaves, le culte de la terreur leur parut préférable à celui des voluptés dégradantes. Ils reconnurent Odin et son fils Thor, et appelèrent les autres de tous leurs vœux.

Les druides germains cédèrent, espérant peut-être

[Illustration: Les nations prêtaient l’oreille pour savoir si ce grand ouragan de Nord. (Page 103.)]

que les deux polythéismes, une fois aux prises, se détruiraient l’un par l’autre.

Le Pater Rhenus, pris d’une égale affection pour tous les dieux ses confrères, sans y entendre malice, et en bon homme qu’il était, à travers la mer du Nord, alla jusque dans les plus froides régions hyperboréennes chercher les dieux nouvellement élus.

Les deux partis étaient en présence.

Il est de notre devoir de faire connaître dans son ensemble la curieuse théogonie des Scandinaves. Maintenant, et jusqu’à la fin de ce récit, légendes et traditions mythologiques, nous n’aurons plus qu’à nous baisser pour en prendre.

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