La mythologie du Rhin

X.-B. (Xavier-Boniface) Saintine · Chapitre 10 sur 17

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La mythologie du Rhin

Chapitre X

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X

MARIETTA ET L’ÉGLANTINE.—Ésus et Jésus.—Amalgame.—Un catéchumène.—Défense de se nourrir de la chair du cheval.—Les évêques-soldats.—Interruption.—Rentrez chez vous, bonhomme!—Rôle de la Prusse dans la mythologie du moyen âge.—Tybilinus, le dieu noir.—La petite fleur bleue.

 

Ceux qui me connaissent et m’apprécient témoigneraient au besoin de ma sincérité native. Même lorsqu’il ne s’agit que de fables, je ne me permettrais pas d’inventer quoi que ce soit; j’en suis incapable. Cependant, vu le merveilleux du sujet, quelques lecteurs incrédules pourraient penser que cette espèce de poëme, célébrant le triomphe de la vierge Marie sur les faux dieux coalisés, est une œuvre de mon imagination. Pour me disculper, je ne crois pouvoir mieux faire que de rapporter ici une des nombreuses traditions qui ont trait à ce grand événement. C’est un nouvel emprunt à faire à la muse finlandaise.

«Il existait alors une jeune vierge si pure, si pure, si candide, que son regard jamais ne s’était arrêté sur un autre regard que celui de ses sœurs; que jamais sa main ne s’était posée sur un des êtres de la création pour lui donner une caresse.

«Elle vivait solitaire au logis, dans le tête-à-tête de sa quenouille, ignorante de ce qui se passait même dans le cercle d’ombre tracé par le soleil autour de son habitation, et l’image d’un homme ne s’était guère plus réfléchie sous ses yeux que dans sa pensée. Sa pensée comme ses yeux avait gardé une chasteté parfaite.

«On la nommait Marietta.

«Un jour Marietta, par une belle matinée de printemps, sentit un désir vague et incompréhensible d’admirer la nature de plus près. Son cœur se gonflait dans sa poitrine sous une émotion étrange!

«Poussée moins par un désir qui lui fût propre que par un ordre venu d’en haut, elle ouvrit sa porte et se mit à parcourir une culture enclose d’une haie, près de sa maison.

«Sur la haie s’épanouissait une églantine. Elle s’approcha de l’églantine pour respirer ses parfums; l’attouchement seul de la fleur lui suffit: Marietta devint mère, et quand son fils vit le jour, elle comprit à son orgueil démesuré qu’elle venait de donner la naissance à un dieu!

«Cependant, avertis par leurs prophétesses que cet enfant né d’une vierge et d’une fleur devait un jour les chasser de leur ciel, les autres dieux, ceux du pays et ceux des pays circonvoisins s’étaient assemblés en armes, résolus de les faire périr tous deux pour prévenir la catastrophe prédite.

«Au moment où ils tenaient secrètement conseil, Marietta leur apparut portant son fils entre ses bras, et tous ces dieux, si redoutables naguère, pris d’épouvante, s’enfuirent précipitamment jusqu’au milieu des glaces du pôle, qui se refermèrent pour toujours sur eux.»

Telle est l’histoire de Marietta et de son fils Jésus.

Eh bien, cette naïve histoire, que M. Léouzon le Duc a plus longuement développée dans son remarquable ouvrage sur la Finlande, n’est-elle pas l’esquisse gracieuse du grand tableau homérique présenté par nous au lecteur? Nous n’avons fait que le compléter, grâce à des documents analogues.

Maintenant le christianisme recueille les fruits de la grande journée d’Argentoratum. Plus tard, les dieux vaincus devaient opposer encore sur quelques points une résistance désespérée; mais tout d’abord le triomphe de Marie et de Jésus, peut-être aussi les victoires du roi Clovis, firent de la première lueur du christianisme en Germanie une sorte d’incendie purificateur qui s’étendit rapidement du Rhin au Weser, du Weser au Danube.

Des circonstances étranges parfois y aidèrent. Parmi les Teutons, beaucoup avaient appris, sous l’enseignement druidique, à ne reconnaître qu’un seul dieu, premier point qui les ralliait à la prédication nouvelle; parmi ses noms divers, ce dieu portait celui de Ésus, presque Jésus! D’autres, à l’imitation des Slaves, s’étaient prosternés devant la poignée de leur épée, faite en croix; ils retrouvaient facilement dans la croix un signe de protection et de salut. Il n’est pas jusqu’aux partisans d’Odin qui ne courussent volontiers au-devant du baptême. Ils l’adoptaient en souvenir de ces ablutions régénératrices de l’eau prescrites par leur ancien culte: «Si je veux qu’un homme ne périsse jamais dans les combats, je l’arrose avec de l’eau lorsqu’il vient de naître,» avait dit Odin dans le chapitre runique de l’Edda.

Enfin ce modèle des justes mis à mort par des méchants, le Christ ressuscité, ne leur rappelait-il pas leur dieu Balder? Oui, les temps prédits étaient venus; Balder, l’ancien prisonnier du Nifleim, allait rénover le monde; sous sa nouvelle forme, le dieu rayonnant n’était plus le fils de Frigg; il était le fils de Marie et se nommait Jésus.

Mais ce mouvement, quoique se manifestant sur bien des points à la fois, était loin d’être unanime.

A la table de Clovis, les évêques, et saint Remi lui-même, se virent contraints de prendre place près des druides scandinaves. Quand ils entamaient le bénédicité, ceux-ci ne manquaient pas d’y répondre par une libation en l’honneur d’Asa-Thor ou d’Asa-Freyr. Malgré tous les efforts d’un clergé héroïque, infatigable, le polythéisme survivait jusque dans les rangs des nouveaux convertis, qui assistaient dévotement aux processions du culte chrétien en portant leurs idoles et leurs fétiches entre leurs bras, et en faisant le signe de la croix dès qu’ils apercevaient une source ou un arbre consacrés par leur ancien culte. Et quel moyen de les soumettre à l’orthodoxie complète?

La liberté telle que nous l’entendons, telle que nous avons raison de l’entendre aujourd’hui, aurait paru aux yeux d’un Slave ou d’un Teuton une belle femme le cou dans un carcan, et traînant des chaînes à chacun de ses membres. La Germanie, comme les autres contrées du Nord, avait ses lois, ses lois écrites ou non, mais la dignité de l’homme libre consistait surtout à n’en pas tenir compte. L’homme libre abandonnait son pays pour aller guerroyer n’importe où; sa famille, pour aller vivre n’importe avec qui; il en était de même pour lui dans les choses de religion; il se réservait son libre arbitre, le droit de pratiquer à sa manière, et la faculté du mélange.

De cette étrange liberté des cultes, de ces amalgames au choix, il résultait que parmi nos néophytes, beaucoup, sans scrupule aucun, moitié chrétiens moitié païens, se tenaient volontiers à cheval sur la limite des deux religions.

Dans le poëme des Niebelungen, qui, selon nous, n’est qu’une grande épopée scandinave christianisée après coup, nous voyons les gens aller à la messe après avoir dévotement consulté sur leur sort futur les nix du fleuve. C’était là l’image de la Germanie à la première époque du christianisme.

Pour quelques-uns, le baptême, entouré de cérémonies pompeuses, devenait un jeu; pour quelques autres un calcul. Nous empruntons à Ozanam, si bien renseigné sur tout ce qui touche à cette curieuse époque de transition religieuse, l’anecdote suivante.

Un jour, il y avait foule parmi les aspirants au baptême; chacun d’eux, selon l’usage, avait été revêtu d’une robe de pureté, blanche par conséquent, et d’étoffe convenable. Cette parure symbolique était un présent fait par l’Église au néophyte, et que celui-ci devait conserver précieusement comme preuve de sa rédemption. Or, ce même jour, le nombre des robes disponibles étant épuisé, au dernier qui se présenta le prêtre ne put offrir qu’un vêtement, de couleur claire il est vrai, mais en assez mauvais état.

«Qu’est-ce à dire? s’écria le catéchumène en reculant de trois pas; n’ai-je pas droit, aussi bien que les autres, à la robe blanche, et de fine laine encore?» Et, fixant sur le prêtre un regard furibond: «Croyez-vous donc m’en faire accroire? Voilà vingt fois que je me fais baptiser, et jamais on ne s’est permis de m’offrir semblable guenille!»

La naïve franchise de ce brave Teuton nous ferait penser qu’étranger à tout calcul, il se méprenait sur le but véritable du baptême, et n’y voyait qu’une distribution gratuite de vêtements.

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D’autres méprises, plus regrettables encore, eurent lieu lorsque les missionnaires chrétiens, franchissant les landes et les forêts, allèrent, au risque de leur vie, jusqu’aux extrémités de la Germanie, chez des peuplades à demi sauvages, imprégnées encore de scandinavisme pur, prêcher, en même temps que l’Évangile, le culte des saints.

Le zèle patient, la douceur, l’éloquence des prédicateurs finirent par triompher des anciennes convictions de ces barbares. Ils reçurent le baptême, et non-seulement les saints furent les bien venus et les bien fêtés chez eux, mais, s’exagérant l’importance de leur rôle dans la hiérarchie religieuse, ils ne tardèrent pas à en faire des dieux. A ces nouveaux dieux ils dressèrent des autels, et sur ces autels ils leur immolèrent des victimes humaines.

Ces mêmes missionnaires avaient pour consigne d’interdire à leurs nouveaux convertis de se nourrir de la chair du cheval, usage général alors, et dont ils ne triomphèrent pas sans peine. Il nous paraît difficile d’expliquer l’importance attachée par l’Église à cette abstention, aujourd’hui que les plus honnêtes gens du monde s’efforcent de faire sortir le cheval de nos écuries pour le faire entrer dans nos cuisines.

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La difficulté la plus sérieuse de ces époques de crises, c’est que tandis que le vrai clergé, par des efforts prodigieux et dignes de l’admiration de tous les âges, parvenait à soumettre à la discipline cette foule de chrétiens indécis, un faux clergé s’installait de force dans les cures et dans les évêchés, sans toujours attendre qu’ils fussent vacants. Pépin d’Héristal et Charles Martel, son fils, venaient de forcer les Saxons païens à s’abriter derrière le Weser. La guerre terminée, quand il s’agit de congédier les chefs de cette nombreuse armée jusqu’à la prochaine campagne, ainsi que cela se pratiquait alors, la plupart d’entre eux, comme prix des services rendus, demandèrent à troquer le casque contre la mitre, et la cuirasse contre la chape et la chasuble. Il leur semblait que l’état devait être bon et facile à exercer.

Pépin et Charles résistèrent; ils furent débordés.

Au grand scandale des populations nouvellement converties, au grand dommage de la sainte cause qu’ils étaient censés devoir servir, ces prêtres-soldats transportèrent dans l’Église la vie des camps et des burgs; ils vivaient entourés d’écuyers, de fauconniers et de chambrières, de chevaux et de chiens de chasse; lançant l’oiseau, courant le cerf, faisant bombance, se livrant à tous les excès, et tirant gaillardement l’épée contre quiconque y trouvait à redire.

La guerre rallumée, presque tous reprirent leur cuirasse, restée au vestiaire, sans pour cela renoncer à leurs fonctions ecclésiastiques. Gérold, évêque de Mayence, périt dans un combat contre les Saxons; son fils lui succède au trône épiscopal et, à peine sacré, songe à venger son père. Il court à la bataille, défie le meurtrier de Gérold, le tue, et rentre tranquillement dans Mayence pour y célébrer les saints offices et rendre grâces à Dieu de sa réussite.

Devant ces excès de la violence et des plaisirs mondains, les fidèles demeuraient dans la consternation; l’Église des apôtres commençait elle-même à s’intimider devant l’Église des soldats. Les Saxons reparurent, après avoir décuplé leurs forces par une alliance avec les Scythes et les Scandinaves….

«Mais, va s’écrier le lecteur (je l’entends d’ici!), c’est de l’histoire, même de l’histoire ecclésiastique que vous nous contez là, et non de la mythologie!…

—Je le reconnais, monsieur; aussi ai-je, sur ce terrain de l’histoire, tracé, aussi étroit, aussi court que possible, le sentier indispensable pour me faire regagner les terres de mon domaine?

—Allons, rentrez chez vous, bonhomme!

—Pardon, monsieur, avant de rentrer chez moi, comme vous dites, qu’il me soit permis du moins de glorifier en passant trois hommes appelés alors à sauver le christianisme et avec lui la civilisation, par la plume, par la parole et par l’épée. Ces trois hommes, également grands, également héroïques, sont trois saints aujourd’hui.

—Encore des saints!

—Oui, monsieur; le premier est le pape Grégoire; le second, Boniface le missionnaire; le troisième, l’empereur Charlemagne. Rassurez-vous, je me contenterai de les nommer, dans la crainte de m’engager de nouveau dans une route ardue, aux aspects trop sévères pour moi, vous me l’avez fait comprendre. Cependant, permettez-moi d’ajouter que si la lutte entreprise par ce dernier fut longue et terrible, elle fut glorieuse par-dessus toutes. N’était-il pas merveilleux, dites, de voir la nation des Francs, composée naguère encore d’une agglomération de barbares, s’avancer à la suite de son jeune roi comme la protectrice de Rome, de la civilisation et du christianisme? La massue était devenue bouclier, la baliste s’était faite muraille et rempart.

—Très-bien! d’accord! tout le monde sait cela!

—Mais, le saviez-vous, monsieur? quand les Saxons, dix fois vaincus, eurent reçu le baptême avec leur roi Witikind, quand le Rhin, baptisé lui-même, ne fut plus qu’un fleuve français et chrétien, quand l’Allemagne entière se prosternait devant la croix, un de ses peuples cependant, les Prussiens, ou Pruczi, ou Borussiens, s’obstinait dans son idolâtrie, et devait s’y obstiner pendant des siècles encore? Oui, il en fut ainsi. Les dieux proscrits, réfugiés sur les rives de l’Oder et de la Sprée, revenaient de là, vous le comprenez bien, visiter leurs anciens sectateurs. Ainsi se continuèrent sans fin dans les bas-fonds du monde allemand les croyances mythologiques…. Vous le voyez, monsieur, je suis rentré chez moi.»

Achevons rapidement cette première partie de notre tâche pour arriver enfin à la mythologie moderne, populaire, non moins curieuse, non moins étrange que l’autre.

Pendant la durée du moyen âge, l’Allemagne s’était hérissée de burgs, de donjons féodaux surmontés d’un casque et d’une croix; la croix s’élevait à l’encoignure de toutes les rues de ses villes, dans tous les carrefours de ses campagnes; les plus belles basiliques du monde, d’innombrables couvents se miraient dans les eaux de son fleuve, et cependant au sein de ses campagnes, de ses villes, le long des rivages de son fleuve, les faux dieux pullulaient encore.

Instruit par l’Église à ne plus les regarder que comme des démons, le peuple n’osait leur faire un mauvais accueil. Les démons ne sont pas des hôtes avec lesquels on puisse rompre trop brusquement.

«Dès le huitième siècle du christianisme, dit un de nos savants fournisseurs, les Saxons et les Sarmates, entendant les missionnaires leur parler sans cesse de la puissance redoutable du démon, crurent prudent de lui offrir un culte secret pour le désarmer et même se le rendre favorable. Ils l’appelaient le dieu noir ou Tybilinus; les Allemands l’appellent encore aujourd’hui Dibel ou Teufel.»

Eh bien, le dieu noir devint pour les peuples germaniques le chef d’armée de leurs dieux proscrits, armée qui devait encore se grossir de plus en plus.

Les princes, les chevaliers, suivis de leurs vassaux, partaient en foule pour la croisade; mais de la croisade, mais de l’Orient, princes et vassaux, en même temps que de saintes reliques, rapportaient la tradition des gnomes, des péris et des ondines.

Irrité de ne plus être dieu, le Rhin, pour se venger des seigneurs évêques, accueillait ces derniers venus comme il avait fait de leurs devanciers. Dans ses eaux régénératrices, les ondines se mêlaient aux tritons et aux naïades; les gnomes s’abritaient sous ses rochers, où ils faisaient bon ménage avec les nains, et au crépuscule du soir, les nymphes, les elfes, les dryades recommençaient à danser sur ses rivages avec les sylphes, les fées et les péris.

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Sans doute, pour l’Allemagne chrétienne ce fut là plus tard moins une affaire de conscience qu’un aliment à l’imagination; mais dans ce bon pays, à la fois croyant et rêveur, où les paroles des poëtes sont paroles d’évangile, l’imagination domine facilement la conscience, et la recherche de la petite fleur bleue en égara plus d’un, même parmi les doctes, dans des sentiers quasi-sataniques. D’ailleurs il est dans l’essence de l’esprit allemand, toujours tourné vers l’idéalité, son pôle magnétique, d’opposer au culte officiel un autre culte plus intime, plus mystérieux.

Il en était ainsi au quatorzième et au quinzième siècle; il en est encore ainsi au dix-neuvième, surtout parmi le peuple des campagnes, qui, durant son passage à travers les temps de sorcellerie, où Tybilinus dominait presque exclusivement, a complétement modifié ses croyances païennes, et transporté son Olympe sur le Broken, la montagne du Sabbat.

Voyons maintenant ce que sont devenus, parmi les habitants des bords du Rhin, leurs anciens dieux et demi-dieux de toutes les paroisses.

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