La mythologie du Rhin
Chapitre XI
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XI
ESPRITS ÉLÉMENTAIRES DE L’AIR, DU FEU ET DE LA TERRE.—Des Sylphes, de leurs divertissements et de leurs usages domestiques.—La petite reine Mab.—Les Follets.—Elfes clairs et Elfes noirs.—Véritable cause du somnambulisme naturel.—LA FIANCÉE DU VENT.—Le Feu-Grisou.—Maître Hœmmerling.—Le dernier Gnome.
Répétons-le, si nous ne l’avons pas dit encore assez clairement, en Allemagne, les mœurs, les coutumes, les croyances, les choses du préjugé, comme celles de l’art et de la science même, ont un commencement et n’ont pas de fin. Dans cette vieille terre du mysticisme et de la philosophie, tout s’implante à jamais, tout s’y perpétue, comme les chênes séculaires de l’antique Hercynie; le vieil arbre abattu, à défaut de sa tige, y verdit encore çà et là par ses rejets et ses surgeons. Le druidisme lui-même s’y est perpétué. Nous l’avons vu combattre contre les dieux de Rome; il a combattu de même contre le christianisme avec Witikind; il se cachait dans les rangs des premiers iconoclastes ou briseurs d’images; au milieu de cette vaste contrée, soumise enfin, et dévouée tout entière au catholicisme, on a pu le voir ressusciter tout à coup aux premières lueurs de la Réforme. Luther fut encore un druide.
Grâce à cette ténacité de croyances, dans ce bienheureux sol prolifique, tout ce qui semble avoir disparu n’a fait que se modifier, tout ce qui est mort ressuscite sous une forme ou sous une autre.
Prouvons-le.
De tous ces dieux déjà mentionnés par nous, ceux qu’on aurait pu croire à jamais oubliés, balayés par le vent, qu’ils avaient eu la prétention de suppléer, ou retombés dans la poussière à laquelle ils paraissaient faire concurrence, c’étaient, certes, ces petits dieux microscopiques dont nous avons parlé tout d’abord.
Il n’en était rien. Ne représentaient-ils pas de fait les esprits élémentaires par excellence? et le culte des éléments persista en dépit des autres cultes qui le frappaient de réprobation.
Seulement, ces dieux atomes, quoique restés bien petits, bien petits, s’étaient, relativement à leur ténuité première, développés d’une manière considérable; ils avaient même pris une forme et un corps, un corps visible, une forme non dépourvue de grâces.
Ils étaient devenus les Alps ou Alfs, connus plus tard sous leur dénomination orientale de Sylphes.
Il arrivait autrefois que le voyageur attardé, le paysan ou le bûcheron revenant d’une noce vers la tombée de la nuit, avaient cette chance heureuse de rencontrer dans une clairière du bois ou sur les bords d’un ruisseau, une troupe de lutins s’ébattant au milieu des clartés crépusculaires.
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C’étaient les Sylphes, ce petit peuple de l’air, qui volaient par essaims, faisant leur nid d’une fleur ou de quelques brins de mousse au pied d’un genêt, ne sortant que le soir pour aller se visiter réciproquement et remplir leurs devoirs de société et de bon voisinage.
Si le voyageur, le bûcheron ou le paysan avait doucement marché sur le sable du ruisseau ou dans un sentier herbeux qui amortit le bruit de ses pas, s’il s’était arrêté à temps pour bien voir sans être vu, alors il pouvait assister à leurs divers exercices, et, témoin ignoré, pénétrer les secrets de leur vie intime.
Avez-vous, lecteur, dans le Roméo de Shakspeare, entendu Mercutio raconter la venue de la petite reine Mab?
O then, I see, queen Mab hath been with you.
«Son char est fait d’une coquille de noisette finement évidée; les longues pattes d’un faucheux ont fourni les rayons de ses roues; le manche de son fouet est un os de grillon, et son postillon un petit moucheron vêtu de gris.»
Eh bien, le paysan, le bûcheron ou le voyageur jouissait d’un spectacle non moins curieux.
Parmi nos Sylphes, les uns, suspendant un fil de la Vierge entre deux brins d’herbe, se livraient au plaisir de l’escarpolette ou se faisaient un hamac d’une toile d’araignée; les autres dansaient en tourbillonnant dans l’air avec un harmonieux bruissement d’ailes qui, pour eux, servait d’orchestre à ce bal aérien. Non loin de là, les petites dames sylphides, en bonnes ménagères, lavaient leur linge dans un rayon de la lune ou préparaient le repas commun.
C’était un léger mélange du miel extrait du nectaire des fleurs, quelques gouttes de lait recueillies sur les hautes herbes touchées en passant par les mamelles pendantes des génisses, quelques perles de cette précieuse rosée sécrétée par les plantes aromatiques, le tout servant d’assaisonnement à des œufs de papillon, et battu en neige.
Si, durant le repas, d’épaisses ténèbres enveloppaient tout à coup les convives, d’autres lutins, les Follets, aux ailes de feu, venaient prendre place à leur table hospitalière, payant leur écot par la clarté qu’ils répandaient autour d’eux.
La principale occupation de ceux-ci consistait à marcher devant le voyageur égaré, afin de le remettre dans sa route.
Tels étaient alors les esprits inoffensifs de l’air et du feu. Tout a bien changé de ce côté: depuis que des méchants ont fait courir le bruit qu’ils ne sont que le produit d’une combustion de gaz hydrogène ou de la présence du phosphore tenu en dissolution dans les terrains humides, les Feux-Follets, prenant les hommes en haine, ne se montrent plus aux voyageurs que pour les entraîner dans les ravines et les marécages.
Quant aux Sylphes (Alps ou Alfs), soit que de mauvais propos aient été de même tenus sur eux,
[Illustration: La danse des Elfes.]
soit que le chimiste Liébig, dans son Traité sur la composition de l’air, ait étourdiment nié leur existence parce qu’il n’avait trouvé ni Sylphes ni Sylphides au fond de son appareil, subissant une troisième transformation, ils sont devenus les Elfes perfides, également ennemis des hommes.
Les Elfes aujourd’hui se divisent en deux classes, toutes deux redoutables.
Nymphes errantes à travers les prairies et les bois, comme les Willis des Slaves, les Elfes clairs (_Liosalfar_) guettent les jeunes gens sans expérience et les associent à leurs danses sans fin, à la suite desquelles, le souffle leur manquant, ils tombent le plus souvent pour ne plus se relever. Les traditions allemandes sont pleines de leurs méfaits. La place où se sont circonscrites ces rondes diaboliques s’argente sous leurs pas. C’est à ces cercles argentés que les bergers reconnaissent leurs traces, dont ils ont hâte de s’éloigner ainsi que leurs troupeaux.
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Les Elfes noirs (_Schwartzalfar_) personnifient le cauchemar et le somnambulisme, le somnambulisme naturel, bien entendu.
Pendant ce dernier état, c’est l’Elfe noir qui dirige les mouvements du dormeur, qui vit en lui, qui pense et agit pour lui, qui le fait grimper sur les meubles et même sur les toits; qui lui fait garder son équilibre, à moins que…. Pauvre dormeur, prends garde! les Elfes noirs sont traîtres et cruels; il pourrait bien passer par la tête de celui qui te possède l’idée bouffonne de te jeter du haut en bas.
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Les Alfs, devenus les Elfes, n’étaient pas les seuls esprits de l’air, on le comprend: vu leur nature frêle et délicate, par manque de souffle ils n’auraient pu suffire à enfler la voile des vaisseaux ou à pourchasser les nuages d’un horizon à l’autre.
Chez les Celtes, tous les magiciens avaient eu les vents et la tempête à leur disposition; aujourd’hui encore en Norwége, en Laponie, certains hommes vous vendent, à prix débattu, le vent qui vous convient pour accomplir heureusement votre traversée; en Allemagne, le peuple reconnut le vent comme puissance élémentaire; il ne le divinisa pas, comme avaient fait les Grecs et les Romains avec toute cette famille essoufflée d’Éole, d’Eurus, de Borée et de Favonius, mais il en fit un personnage doué de volonté, agissant par lui-même. Les poëtes aidèrent à donner de l’importance à monsieur le Vent.
Il me tombe sous la main une ballade qui mettra le lecteur à même d’en juger:
«Greth, la jolie meunière, était courtisée par le fils du roi. Son père, le meunier, sachant que les fils de rois n’épousent guère, lui avait choisi pour mari un jeune marchand de farine de Rotterdam.
«Le Hollandais s’était déjà mis en route par le Rhin; le soir même il devait arriver pour faire sa demande. Greth appela à son aide monsieur le Vent, qui entra aussitôt par sa fenêtre, non sans briser quelques carreaux.
«Que me veux-tu?
«—Un homme, malgré moi, va venir pour être mon mari; il s’approche dans sa barque à voiles; fais en sorte qu’il ne puisse toucher à Bingen.»
«Le Vent souffla, souffla si bien que la barque, au lieu de continuer de tenir le cap sur Bingen, navigua en arrière jusqu’à Rotterdam. A Rotterdam elle ne put même jeter ses amarres; reculant toujours, elle s’engagea dans la mer du Nord, où peut-être encore aujourd’hui le Hollandais est en train de courir des bordées.
«Mais avant de souffler, le Vent avait posé ses conditions auxquelles la belle meunière avait souscrit sans même les entendre, tant, sous l’influence de son visiteur, les meubles, les portes, les cloisons faisaient vacarme autour d’elle. Et c’est ainsi que la pauvre Greth se trouva être la fiancée du Vent, ce qui la contrista fort, car plus d’espoir pour elle d’épouser jamais le fils du roi.
«Cependant, avec sa belle fiancée, le Vent se montrait galant à sa manière. Chaque matin, quand elle ouvrait sa fenêtre, il lui jetait de beaux bouquets arrachés par lui dans les jardins voisins.
«Quelque jeune garçon du village qu’elle avait dédaigné passait-il devant elle sans la saluer, monsieur le Vent lui enlevait son chapeau, qu’il faisait tournoyer en l’air à des hauteurs si considérables, que volontiers il n’apparaissait bientôt plus que de la grosseur d’une alouette. Trop heureux que, du même coup, avec le chapeau, il ne lui enlevât pas la tête.
«Un jour (on peut supposer que ce jour-là monsieur le Vent dormait), le fils du roi entra au moulin, pénétra sans obstacle dans la chambre de Greth, et tout d’abord voulut l’embrasser; Greth le laissa faire. Mais, de nouveau, sans qu’au dehors rien ne bougeât, les portes et les cloisons se démenèrent, battant à qui mieux mieux; les meubles, les tables, les chaises exécutèrent une danse désordonnée.
«Greth elle-même se mit à tournoyer d’une manière effrayante; ses cheveux, tout à coup dénoués, épars, ruisselants, agités, tourbillonnaient comme elle avec des bruissements, des sifflements sinistres. Épouvanté à la vue de cette tempête à huis clos, le prince s’écria:
«Ah! maudite, tu es la fiancée du Vent!»
«Et au même instant une rafale épouvantable emporta le fils du roi, la meunière et le moulin, dont on n’entendit plus parler depuis. Peut-être avaient-ils été rejoindre le Hollandais qui courait toujours ses bordées dans la mer du Nord, ou le chapeau qui poursuivait sa route à travers les nuages.»
La tradition ne nous dit pas si c’est après cet événement que monsieur le Vent épousa madame la Pluie.
Voilà pour les esprits de l’air. Quant à ceux du feu, bien entendu ils n’étaient pas représentés seulement par les Follets; il y avait aussi les Salamandres, trop connues pour qu’il soit nécessaire d’en parler ici; de même des Feux-Saint-Elme, proches parents des Feux-Follets; mais nous nous arrêterons un instant devant le redoutable Feu-Grisou, l’effroi des mineurs, en nous étonnant du rôle presque insignifiant joué par lui dans la Mythologie populaire de l’Allemagne, malgré les nombreuses victimes qu’il a faites dans tous ces pays de montagnes, et particulièrement dans le Harz.
Cette foudre souterraine, plus meurtrière que celle d’en haut, les peuples du Rhin l’ont simplement personnifiée sous la figure d’un moine de haute taille, qu’ils nomment maître Hœmmerling.
Maître Hœmmerling visite les mines de temps en temps avec les allures pacifiques d’un amateur ou plutôt d’un inspecteur qui en prendrait à son aise; cependant, surtout le vendredi, il est parfois sujet à des colères subites. Qu’un ouvrier manie le pic avec maladresse, qu’il soit insolent envers son chef ou son chef trop dur, trop exigeant envers lui, rapide comme l’éclair il ira de l’un à l’autre, tandis qu’ils ont le corps à moitié hors de la fosse, et, rapprochant subitement ses longues jambes, il leur broiera la tête entre ses deux genoux, sans plus de façons que n’en met une bonne mère de famille à écraser entre les ongles de ses deux pouces l’insecte nuisible qui s’attaque à son enfant bien-aimé.
Nous voilà quittes envers les esprits élémentaires de l’air et du feu; mais tandis qu’à la suite de maître Hœmmerling, nous nous trouvons engagés dans les profondeurs des montagnes, pourquoi, sans désemparer, ne dirions-nous pas un mot des Gnomes, ces esprits de la terre?
A travers la couche d’air épaisse qui remplit ces immenses cavernes, voyez-vous pendre de haut en bas de gigantesques stalactites tout imprégnées de fer; ce sont les colonnes de ces palais souterrains; autour des stalactites, des eaux dormantes et plombées figurent de petits lacs dont les bords sont comme cerclés de rouille; çà et là, dans des fonds vaseux, encombrés de minerais et de scories de toute espèce, croissent de noirs roseaux en forme de couleuvres: comme les couleuvres, ils se replient sur eux-mêmes, promenant de côté et d’autre leur tête, à l’extrémité de laquelle brille un œil de diamant. Ces sombres profondeurs semblent se peupler d’êtres fantastiques; près d’un amas de pépites d’or, dans une pose immobile, se tient un griffon, gardien vigilant et silencieux; autres gardiens des trésors enfouis dans ce monde des métaux et des pierres précieuses, une bande de chiens noirs rôde incessamment le long de ces voûtes; sur les pentes, de petits nains, pareils à des grillons, sautillant comme des pois sur le crible du vanneur, ramassent de droite et de gauche des paillettes d’or abandonnées à leur discrétion; d’énormes grenouilles y sont aussi placées en sentinelles; puis enfin, au plus profond de ces abîmes se meuvent les rois de cet empire, au corps ramassé, aux membres trapus, à la tête monstrueuse; ce sont les Gnomes.
Mais aux Gnomes on ne croit plus guère; les ouvriers mineurs, qui chaque jour auraient dû se trouver en rapport avec eux, ont nié leur existence, et insensiblement ils sont passés à l’état d’êtres fabuleux.
Il m’a été raconté cependant que, pas plus tard que l’année dernière, une jolie paysanne des environs de Hombourg fut vue certain soir à la danse, portant au doigt un gros rubis. Elle prétendait l’avoir reçu d’un esprit de la terre qui lui était apparu à l’entrée des mines du Taunus.
Après informations prises par les commères, convaincue de n’avoir eu de rencontre réelle qu’avec un Gnome anglais, voyageant pour sa santé et courtisant les jolies filles pour sa satisfaction, elle fut chassée du pays.
C’est le dernier Gnome dont on ait entendu parler dans cette partie de l’Allemagne.
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