La nouvelle Carthage

Georges Eekhoud · Chapitre 1 sur 4 · partie 2/4

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La nouvelle Carthage

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Tandis que cette narration si évocative dans sa candeur barbare irritait péniblement les nerfs du jeune Paridael, il s’entendait appeler par une grosse voix, qui essayait de se faire toute menue.

— Hé, monsieur Laurent… monsieur Lorki… Lorki! On ne lui donnait plus ce petit nom depuis la maison paternelle. Il se retourna non sans angoisse, s’attendant à voir surgir un revenant. Et quelle ne fut sa joie en reconnaissant le particulier trapu, basané, à l’oeil brun clignotant, à la barbiche annelée.

— Vincent! s’écria-t-il, pâle d’émotion… Vous ici!

— À vos ordres, monsieur Lorki!… Mais remettez-vous. On dirait, ma parole, que je vous ai fait peur… Je suis contremaître de la «coulerie»… Vous savez, l’atelier des femmes…

Cette coulerie était précisément le seul quartier de l’usine où Laurent ne se fût pas encore aventuré. Les faubouriennes, plus effrontées, plus tapageuses, moins endurantes même que leurs compagnons, ne laissaient pas de l’intimider. Souvent, de son lit, le soir, Laurent entendait sonner la cloche de délivrance. Aux femmes on rendait la volée, un quart d’heure avant les hommes. C’était aussitôt, vers la porte charretière, une trépignée, une galopade, un vacarme de pouliches débridées. Au dehors, cependant, elles lambinaient, traînaient la semelle. La cloche tintait de nouveau. Les hommes détalaient à leur tour, plus lourdement, mais en se ralliant d’une voix moins aigre. Et, après quelques instants, au bout de la rue, s’élevaient, confondues, des clameurs de femmes violentées et de galants bourrus. Laurent en gagnait la chair de poule. «Ah, les cruels, voilà qu’ils les empoignent!» L’innocent ne comprenait rien encore à ces jurons, à ces rires saccadés dégénérant en giries. Le hourvari tournait des coins de ruelles, s’étranglait au fond des culs-de-sac, s’éparpillait peu à. peu dans les méandres des impasses, jusqu’à ce que la banlieue retombât dans un silence morne et sournois, complice de la ténèbre propice aux embuscades, et aux accouplements, — dans la nuit saoûle et lubrique autour du Moulin de pierre.

Le lendemain, celles qui avaient glapi et clamé à vous fendre l’âme, paraissaient enjouées, alertes, encore plus émancipées; et dans les halles du rez-de-chaussée, les mâles glorieux, repus, contents d’eux-mêmes, se heurtaient le coude d’un air de connivence, échangeaient des clins d’oeil, claquaient de la langue avec gourmandise.

À quelles mystérieuses prouesses faisaient-ils donc allusion, ces paroissiens truculents?

— Comment, vous ne connaissez pas la coulerie! se récriait Vincent Tilbak. Mais c’est le coin le plus curieux de la fabrique. Il faut voir mon équipage à l’oeuvre! De vraie abeilles!…

Ce Tilbak était un marin, pays de la bonne Siska.

Jadis, après un voyage au long cours, à peine débarqué, vite, il mettait le cap sur la maison des Paridael. Ses hardes de gros bleu embaumaient le goudron, le varech, le brome, la marine, toutes les senteurs du large, et de son être même émanait un parfum non moins viril et loyal. Pour achever de se faire bien venir, il avait toujours les poches pleines de curiosités de l’océan et des antipodes: coquillages carnés, fruits musqués pour Laurent; et pour Siska une étoffe de l’Extrême-Orient, un bijou de Japonaise, une amulette d’anthropophage. Tilbak racontait ses aventures, et tel était le plaisir que Laurent prenait à ces récits que lorsque le narrateur épuisait son répertoire d’histoires véridiques, il lui fallait en inventer de fabuleuses. Et gare s’il s’avisait de les abréger ou d’en altérer un détail! Laurent n’admettait pas les variantes et se rappelait, implacablement, la version primitive. Heureusement pour le complaisant rapsode, il arrivait au petit tyran, malgré sa vigilance et sa curiosité, de céder au sommeil. Siska le mettait coucher dans un cabinet à côté de la chambre de Monsieur. Alors les deux pays, débarrassés de ce témoin aimé, mais parfois gênant, pouvaient se parler d’autre chose que de naufrages, de baleines, d’ours blancs et de cannibales.

Une fois qu’ils le croyaient bien endormi, avant que Siska l’eût porté au premier, Laurent se réveilla à moitié au bruit d’un baiser sonore et tout à fait à celui d’une claque non moins généreusement appliquée. Le baiser était l’oeuvre de Vincent, la gifle celle de Siska. Digne Vincent! Laurent intervint dans la querelle et réconcilia les deux amis avant de se rendormir pour de bon. D’autres fois cette mauvaise Siska chicanait le débonnaire à propos de l’âcre tabac qui la faisait tousser, disait-elle, et qui empestait la maison. Il fallait voir la tête contrite et suppliante, à la fois radieuse et penaude de la «culotte de goudron», comme l’appelait Siska.

Et c’est ce Vincent-là, ce prestigieux Vincent dont le béret, la vareuse bouffante au large collet rabattu et les grandes bottes l’éblouissaient au point de lui donner envie de s’embarquer comme mousse avec lui, que le jeune Paridael revoyait ce matin, en prosaïque habit de terrien, dans l’étouffante usine du cousin Dobouziez! Comment cela se faisait-il?

Malgré sa passion pour la Grande Tasse et les aventures dangereuses, mais si ennoblissantes, contribuant à dilater le coeur et à en éloigner les spéculations mesquines et viles, Tilbak s’était résigné pour l’amour de Siska à dépouiller les bragues goudronnées, le jersey de laine bleue, le surott ou zuidwester de toile cirée, et à reprendre pied sur le plancher des vaches. Les pays s’étaient mariés. De leurs économies ils s’achetèrent un petit fonds de victuaillier de navire et s’établirent dans le quartier des Bateliers, près du Port. Siska s’occupait de la boutique, et Vincent venait d’entrer comme contremaître chez M. Dobouziez, sur la recommandation de son ancien capitaine, très porté pour le brave gabier.

— Et Siska? demandait continuellement le petit Paridael.

— De plus en plus fraîche et jolie, monsieur Lorki, monsieur Laurent, veux-je dire, car vous êtes un homme à présent… Comme elle serait heureuse de vous voir! Il ne se passe pas de jour sans qu’elle me parle de vous… Depuis les trois semaines que je navigue ici, elle m’a demandé au moins mille fois si je ne vous voyais pas, si je ne savais pas ce que vous deveniez, quelle mine avait son Lorki, car, sauf respect, elle continue de vous appeler du nom qu’on vous donnait chez feu votre cher papa. Mais, dame! je ne savais auprès de qui m’informer… Les bourgeois d’ici ont — excusez ma franchise — quelque chose qui vous ôte l’envie de leur adresser la parole… Vrai, il n’a pas l’air commode, le capitaine Dobouziez. Et l’autre donc! Un vrai prévôt! Mais vous voilà, dites-moi bien vite ce qu’il me faut raconter à Siska. Et à quand votre visite?

Et le brave brunet, toujours carré, toujours franc et amène comme aux bons jours, un peu plus barbu, un peu moins halé, les oreilles encore percées d’anneaux d’argent, croyait devoir se récrier sur la bonne mine du jeune Paridael, quoique celui-ci n’eût plus son air épanoui et insouciant d’autrefois. Mais en ce moment sa joie de retrouver Vincent était si grande qu’un rayon passager dissipait les ombres de sa physionomie prématurément songeuse.

— Je ne sors jamais seul, répondit-il, avec un gros soupir, à la dernière demande de son ami… Le cousin trouve que c’est temps perdu et que ces visites me distrairaient de mes études… Les études! Le cousin ne voit que cela…

— Vrai. Là! C’est dommage! dit Vincent, lui-même un peu défrisé. Mais si c’est pour votre bien, Siska en prendra son parti. De sorte que nous devenons un vrai savant, hein, monsieur Lorki?

Que le gamin eût voulu sauter au coup du matelot et le charger de baisers pour son excellente Siska? Mais entre ces murs de l’usine malfaisante, à proximité de ces bureaux où régnait le majestueux cousin, non loin des lieux hantés par la terrible Félicité et la moqueuse Gina, le collégien se sentait mal à l’aise, gêné, contraint, refoulait ses expansions. Et il éprouvait aussi quelque remords en songeant que depuis les funérailles de son père il ne s’était pas informé une seule fois de la fidèle Siska.

Vincent devinait l’embarras du petit. À l’âge de Laurent on déguise mal ses sentiments, et Vincent lut bien des peines dans ce visage sérieux, dans cette voix un peu rauque, et surtout dans ces regards arrêtés avec une véritable ferveur sur le cher commensal du foyer paternel. Et comme des larmes menaçaient de voiler ces grands yeux nostalgiques:

— Allons, allons, monsieur Lorki! fit l’ex-marin en empoignant les mains du gamin dans les siennes et en les secouant à plusieurs reprises. Pas de cela, nom d’une chique! Hé, hisse! N’amenons point les voiles! … Au moins viendrez-vous me relancer là-haut sur le pont où je suis de quart. Je vous attends… À présent, je file mon noeud, car j’entends le porte-voix du père La Garcette, autrement dit le Pacha… La bourrasque approche… En haut le monde!

La coulerie, une halle immense entourée d’une plateforme, située au premier étage du bâtiment principal, occupait trois cents ouvrières, pour la plupart de fraîches, potelées et turbulentes filles, sanguines, peu vergogneuses, la bouche rieuse et gourmande, les yeux hardis, la langue bien pendue, uniformément et proprement vêtues d’une jupe de «baie» bleue, d’un caraco de colonnette, de bas de couleur, la chevelure tordue en chignon et ramassée sous un petit bonnet blanc et tuyauté dont les brides leur tombaient dans le dos. Employées à mettre la dernière main aux bougies sortant du moule, à les lustrer, à les empaqueter, jouant, qui du rouloir, qui du taille-mèche, elles se pressaient autour de deux à trois rangées de tables et de polissoires, et les bougies passaient d’un appareil à l’autre, se rapprochant, à chaque manipulation, du type achevé destiné à garnir lustres et girandoles. Comme il faisait très chaud au-dessus des machines à vapeur et que les «couleuses» mettaient de l’entrain à la besogne, beaucoup, pour respirer plus à l’aise, entr’ouvraient leur corsage et se découvraient la gorge, bravant les amendes que le brave Tilbak leur infligeait à contre-coeur et seulement quand, suivant son expression pittoresque, ces dames carguaient jusqu’à leurs dernières voiles. Elles se réfléchissaient avec leurs métiers dans le parquet constamment ciré par les déchets de stéarine et glissant comme celui du «Pélican», du «Miroir» et du «Cuivre», les bastringues favoris de ces donzelles. Le soir, de nombreuses lampes avivaient encore ce miroitement et cette multiplication qui, ajoutés au brouhaha des potinages et au ronflement des machines, étourdissaient et aveuglaient Laurent chaque fois qu’il débouchait dans l’atelier. Ce qui achevait de le troubler, c’étaient tous ces minois relevés et tournés de son côté. Très rouge et très gauche, se raidissant, il s’engageait entre les longues tablées et gagnait, à pas mesurés pour ne pas s’étaler sur le carreau, le fond de la salle où Vincent Tilbak trônait dans une sorte de chaire qu’il appelait sa dunette.

Là, sous la protection de son ami, le gamin reprenait bientôt confiance. Il osait soutenir l’inquisition de ce millier de prunelles claires ou sombres, répondait au sourire de tous ces visages allumés aux pommettes, s’enhardissait jusqu’à s’approcher des polisseuses et à suivre la manoeuvre des mains roses aussi satinées que la stéarine même.

Un jour Tilbak lui demanda s’il aimait encore tant les histoires, «Oh, plus que jamais!» s’exclama Laurent. Le matelot retira de dessous sa veste deux volumes qui lui bosselaient la poitrine, et les remit au collégien. C’était le Robinson suisse «Acceptez ces livres en souvenir de Siska et de Vincent! dit le brave marin. Je les héritai d’un timonier qui mourut de la fièvre jaune, aux Antilles… Moi je ne sais pas lire, monsieur Lorki; à neuf ans je gardais les vaches avec Siska et j’étais mousse à douze ans.»

Laurent ne prévoyait pas les conséquences de ce présent. Cette espionne de Félicité eut bientôt déniché les deux pauvres volumes si bien cachés au fond de la malle du collégien. Il ne les avait pas encore lus en entier. Outrageusement dépareillés, les bouquins interlopes dégageaient cette odeur de cale et de tabagie qui imprègne avec obstination le quintelage des gens de mer, et, soupçonneuse comme les gabelous, Félicité se douta bien qu’ils ne provenaient pas de la bibliothèque hermétiquement close depuis les vacances dernières. Le débraillé peuple et le fumet d’aventure de ce Robinson suisse contribuèrent à exciter l’indignation et l’horreur de Félicité. Les âmes de sa sorte se montrent d’autant plus dures et plus orgueilleuses aux humbles qu’elles voudraient donner le change sur leur propre extraction. Elle se livra à une véritable procédure de juge retors. Laurent subit interrogatoire sur interrogatoire, et comme il s’obstinait dans son refus de nommer le donateur de ces livres, elle remit ceux-ci au cousin Dobouziez. Appelé devant son tuteur, Laurent refusa de répondre à ses sommations. Il fut privé de dessert, mis au pain sec, enfermé dans une chambre noire: on ne lui arracha pas une parole de plus. Dénoncer Tilbak! Il se fût plutôt fait moudre jusqu’à la dernière fibre dans les engrenages de la machine tueuse d’hommes. En attendant le moment de partager le sort du blond Frisé, il commença par braver le père La Garcette que Dobouziez, à bout de moyens d’intimidation, s’était décidé à appeler à la rescousse.

Le Pacha avait déculotté le gamin avec une truculence de frère fouettard, et lui maintenait la tête entre les genoux sans que Laurent daignât proférer la moindre plainte. Déjà l’exécuteur levait la canne pour fesser le rebelle, lorsque Dobouziez, pris d’un scrupule ou choqué par ce spectacle plus digne d’une chiourne que d’un milieu de respectables industriels, arrêta le bras de son associé.

— Je viens de trouver un meilleur moyen de casser votre mauvaise tête! déclara-il à Laurent que Félicité ramenait dans sa cellule. Vous partirez demain pour Saint-Hubert, où les parents enferment, avec les précoces voleurs, les polissons de votre espèce!

Laurent se dit que prison pour prison, autant valait celle où il n’aurait plus Félicité pour geôlier.

Cependant Tilbak, inquiet de ne plus voir son jeune ami, interrogeait, ce jour même, les domestiques, et ayant été mis au courant de ce qui se passait, il demanda aussitôt à parler à M. Dobouziez pour une affaire urgente.

Assis devant son bureau, le dos tourné à la porte, l’usinier, qui venait de condamner son pupille, avait retrouvé son calme et travaillait avec son habituelle lucidité d’esprit. Tilbak se présenta la casquette à la main et quitta ses gros souliers par déférence pour le riche tapis de Tournai. Dobouziez tourna à peine la tête de son côté et sans lever les yeux de l’épure déployée devant lui:

— Approchez!… Que me voulez-vous?

— Faites excuse, monsieur, mais c’est moi qui ai donné à M. Laurent les livres qui vous mettent si fort en colère contre lui…

— Ah, c’est vous! fit simplement Dobouziez; et pressant le bouton de la sonnerie électrique placée à portée de sa main:

— Réclamez, je vous prie, à Mlle Félicité les objets confisqués à M. Paridael! ordonna-t-il au saute-ruisseau qui était accouru de la chambre voisine.

Les pièces à conviction ayant été apportées, l’industriel se leva d’un air ennuyé, considéra quelque temps, avec dégoût, ces piteux bouquins, comme s’ils lui représentaient une étoile de mer ou quelque autre gluant et gélatineux habitant des vagues, et n’ayant pas de pincettes pour y toucher, fit signe à Tilbak de reprendre son bien.

— Désormais vous vous dispenserez de fourrer pareilles niaiseries entre les mains de mon pupille…

— C’est entendu, monsieur, et soyez certain que si j’avais prévu les désagréments que ces bouquins attireraient au cher petiot, je me serais bien gardé de les lui remettre… Mais je vous en prie, pardonnez-lui… Il n’y a pas eu de sa faute… C’était moi le coupable…

M. Dobouziez, visiblement agacé par cette intercession, tourna le dos à l’importun, se rassit et, remplissant méthodiquement d’encre de Chine l’intervalle des branches de son tireligne, se mil en devoir de continuer son dessin.

— Écoutez-moi, patron, insistait Tilbak, après avoir toussé pour attirer l’attention du grand chef, votre protégé n’est pas un garnement… On vous trompe sur son compte… Ma femme le connaît mieux, allez! Elle pourrait vous dire ce qu’il vaut!… Songez-vous sérieusement à l’enfermer avec des voleurs?… Capitaine, j’en appelle à votre honneur, à vos sentiments d’ancien militaire, il est impossible que vous condamniez ce loyal enfant parce qu’il a refusé de faire le Judas!… Oui… le Judas!

À ce défi lancé avec chaleur, M. Dobouziez sursauta, se souleva à moitié de sa chaise et, plus blanc que d’habitude, tendit le bras vers la porte, d’un geste si péremptoire, et en dardant un regard si acéré au brave Tilbak, que celui-ci, craignant de desservir Paridael en insistant, se décida à rentrer dans ses souliers et à sortir en portant sommairement la main à sa casquette.

La médiation de Tilbak donna-t-elle à réfléchir au sage Dobouziez? Encore une fois l’homme modéré craignait-il le retentissement que cet acte d’extrême rigueur aurait dans le public? Laurent échappa à la prison de Saint-Hubert. Seulement, aux nombreuses interdictions qui pesaient déjà sur lui, son tuteur ajouta celle de circuler dans l’usine et de frayer avec les ouvriers.

— Comme s’il n’était déjà pas assez mal élevé et commun comme cela! se récriait Félicité, chargée de tenir la bride plus courte que jamais à cet enfant dénaturé.

— Gare à toi, paysan, si je te repince encore à rôder dans les ateliers! disait Saint-Fardier en accompagnant cette menace d’un moulinet de sa canne.

Avec cela que Laurent eût reculé devant les risques d’une fessée! Il essaya plus d’une fois d’enfreindre la défense et de revoir Tilbak, pour le remercier et protester de son affection fidèle, mais on n’oubliait plus la clef sur la porte de communication entre le jardin et la fabrique, et la date de la rentrée au pensionnat arriva avant qu’il eût trouvé l’occasion d’escalader le mur pour relancer le contremaître.

Aux vacances suivantes, Félicité apprit à Laurent, en guise de bienvenue, que son matelot n’avait plus fait long feu à la fabrique après l’affaire du Robinson suisse. Particulièrement désigné à la mauvaise humeur et aux tracasseries de Saint-Fardier, à la longue le bonhomme, très endurant, très stoïque, s’était rebiffé et le satrape, qui ne cherchait qu’un prétexte pour le renvoyer, ne manqua pas l’occasion.

Tout bouleversé à cette nouvelle, Laurent se mit à la recherche de Gina, comptant bien l’intéresser au sort de Tilbak et des siens, car ils avaient des enfants, les pauvres!

Durant le drame qui venait de se dénouer par le renvoi du contremaître, Gina avait affecté une suprême indifférence à ce qui se passait. Loin de chercher à excuser la prétendue faute de Vincent Tilbak, elle n’avait pas même intercédé en faveur de Laurent. Au contraire, depuis qu’elle savait les relations de son cousin avec des «gens du commun» elle enchérissait de froideur et de dédain, s’abstenant même de lui parler du scandale qui mettait la maison sens dessus dessous. Durant la quarantaine du gamin, à qui Tilbak et ses vilains livres avaient sans doute donné la peste, la fière petite demoiselle ne s’informa pas une seule fois de lui. Et lorsqu’il fut rendu à la circulation, c’est à peine si elle daigna le reconnaître.

Et, pourtant, Laurent se faisait illusion sur le caractère de sa cousine. Il imputait cette sécheresse et cette insensibilité à l’éducation. Comment aurait-elle pu s’intéresser à ces ouvriers, à ces gens dont elle ne soupçonnait que vaguement l’existence? Jamais elle ne se trouvait en contact avec eux, et elle en entendait parler, par ses parents, comme d’un quatrième règne de la nature, un outil, un minéral animé moins intéressant que les plantes et plus dangereux que les brutes.

Gina se trouvait seule dans la salle à manger, en train d’arroser les jacinthes fleurissant la tablette des fenêtres. Enhardi par l’affection qu’il portait à Vincent, Laurent l’aborda et lui dit sans préambule:

— Gina, cousine Gina, oh, demandez à votre père de rendre sa place à Vincent Tilbak…

— Vincent? fit-elle, en continuant de soigner ses fleurs aristocratiques… je ne connais pas Vincent Tilbak…

— Le contremaître de la «coulerie», à qui M. Saint-Fardier a donné congé…

— Ah! Je sais à présent qui tu veux dire… Le «Robinson Suisse», l’individu qui nous a mis en colère contre toi! … Tu n’as pas honte de parler encore de ce joli sujet… Pour sûr que je me garderai de rappeler seulement son nom à mon père!

Et, avec une moue scandalisée, Gina passa dans une autre chambre où elle se mit à fredonner l’ariette à la mode. Laurent demeura tout pantois, les regards arrêtés machinalement sur les jolies jacinthes droites et coquettes auxquelles Gina se montrait si secourable. Il nourrit un instant l’envie de ravager ces fleurs, persuadé qu’il était à présent, d’avoir pris éternellement en grippe son inhumaine amie.

 

V. LE FOSSÉ

Ces vacances-là passèrent comme les autres, avec cette seule différence que dans la grande maison meublée à neuf, Laurent fut encore plus négligé et plus abandonné à lui-même que d’habitude. Il en arrivait à envier le sort des vieux meubles mis au rancart et voués au repos dans l’ombre et la poussière des greniers. Du moins s’ils avaient cessé de plaire ne leur imposait-on pas d’humiliants contacts avec leurs successeurs, tandis que lui, qui n’avait jamais plu, continuait pourtant de figurer comme une disparate, un repoussoir chagrin dans cet assortiment de bibelots cossus et de plantes frileuses. Il se sentait de plus en plus déplacé dans ce milieu riche et exclusif. En attendant qu’il eût le droit, la liberté de s’en aller retrouver d’autres disgraciés parmi ses semblables, il lui tardait de regagner la nuit, dans son coin de resserre, sous les toits, les objets répudiés et bannis.

Et pourtant, aussi mornes et longues que lui paraissaient ces vacances, à peine retourné au collège il se surprenait à les regretter pour l’amour même des heures maussades.

De son séjour chez ses tuteurs, c’étaient précisément les circonstances mélancoliques qu’il se rappelait avec le plus de complaisance et de la fabrique, c’étaient aussi les objets les moins gracieux, les moins aimables, frustes ou rêches, qui le hantaient pendant l’étude ou l’insomnie. En aversion des jacinthes qui lui symbolisaient la dureté de sa belle cousine pour les pauvres gens, il eût collectionné des bouquets fanés et des fleurs rustiques. Aux coûteux brugnons réservés à Mme Lydie, il préférait une pomme sure, craquant sous la dent.

De même il gardait dans les narines l’odeur rien moins que suave de la fabrique, surtout cette odeur du fossé bornant l’immense enclos et dans lequel se déchargeaient les résidus butyreux, les acides pestilentiels, provenant de l’épuration du suif. Ce relent onctueux et gras, relevé d’exhalaisons pouacres, le poursuivait continuellement à la pension, avec l’opiniâtreté d’un refrain canaille. Cette odeur était corrélative de la population ouvrière, des pauvres gens aveuglés par l’acréoline, déchiquetés par les machines à vapeur, proscrits par Saint-Fardier; elle disait à Laurent la coulerie et ses femmes dépoitraillées, Tilbak et l’aventure du Robinson suisse; elle lui suggérait l’excentrique banlieue, la nuit saoûle et lubrique autour du Moulin de pierre.

Lorsqu’il remettait le pied sur le pavé de sa ville natale, c’était par ce fossé que le domaine de Gina s’annonçait à lui. De tout ce qui appartenait et vivait à la fabrique, ce fossé seul venait à sa rencontre de très loin, le prenait même à la descente du train, le saluait avec un certain empressement, bien avant que le collégien eût vu poindre au-dessus des rideaux d’arbres, des toits et des moulins du faubourg, les hautes cheminées rouges et rigides, agitant leurs panaches fuligineux en signe de dérisoire bienvenue. Il était aussi le dernier, ce fossé corrompu, à lui donner la conduite, le jour du départ, comme un chien galeux et perdu qui se traîne sur les pas d’un promeneur pitoyable.

La surface sombre, striée de couleurs morbides, l’égout affreux s’écoulait à ciel ouvert, tout le long de la voie lépreuse conduisant à l’usine. Il mettait comme une lenteur insolente à regagner le bras de rivière dont il déshonorait les eaux. Les riverains, toutes petites gens, dépendant de la puissante fabrique, murmuraient à part eux, mais n’osaient se plaindre trop haut. Forts de cette résignation les patrons ajournaient la grosse dépense que représenterait le voûtement de ce cloaque. Une épidémie de choléra qui éclata en plein mois d’août leur donna cependant à réfléchir. Amorcé et stimulé par les miasmes du fossé, le fléau éprouvait les parages de l’usine plus cruellement que n’importe quel autre quartier de l’agglomération. Les faubouriens tombaient comme des mouches. Quoique les survivants craignissent d’attirer la famine en protestant ouvertement contre la peste, les Dobouziez crurent devoir amadouer la population, sourdement montée contre eux, et répandirent les secours parmi les familles des cholériques. Mais ces largesses presque forcées se faisaient sans bonne grâce, sans tact, sans cette commisération qui rehausse le bienfait et distinguera toujours l’évangélique charité de la philanthropie de commande. C’était la touchante Félicité qu’on avait chargée de la distribution des aumônes. Occupé de ce côté, le factotum surveilla Laurent de moins près et celui-ci en profita pour prendre quelquefois la clef des champs.

Un soir opaque et cuivreux, il regagnait d’un pas délibéré les parages de l’usine. En s’engageant dans la longue rue ouvrière éclairée sordidement, de loin en loin, par une lanterne fumeuse accrochée à un bras de potence, son attention très affilée, plus subtile encore qu’à l’ordinaire, fut intriguée par un murmure continu, un bourdonnement traînard et dolent. Il crut d’abord à un concert de grenouilles, mais il songea aussitôt que jamais bestiole vivante ne hantait la vase du fossé. À mesure qu’il avançait ces bruits devenaient plus distincts. Au tournant de la rue, près d’un carrefour proche de la fabrique, il en eut l’explication.

Au fond d’une petite niche à console, ornant l’angle de deux rues, trônait à la mode anversoise une madone en bois peint à laquelle une centaine de petits cierges et de chandelles de suif formaient un nimbe éblouissant. La totale obscurité du reste de la voie rendait cette illumination partielle d’autant plus fantastique. Au pied du tabernacle étincelant devant lequel ne brûlait, en temps ordinaire, qu’une modique veilleuse, sous ce naïf simulacre de l’Assomption, si bas que les languettes de feu, dardées, avec un imperceptible frisson, dans la nuit immobile et suffocante, parvenaient à peine à rayonner jusque-là, grouillait, se massait, prosternée, la foule des pauvresses du quartier, en mantes noires et en béguins blancs, défilant des rosaires, marmottant des litanies avec ces voix dolentes ou cassées des indigents qui racontent leurs traverses. Elles s’étaient cotisées pour l’offrande de ce luminaire dans l’espoir de conjurer par l’intercession de sa mère le Dieu qui déchaîne et retient à son gré les plaies dévorantes…

Il était à prévoir que l’illumination ne durerait pas aussi longtemps que les psalmodies. L’auréole se piquait déjà de taches noires. Et chaque fois qu’un cierge menaçait de s’éteindre, les suppliantes redoublaient de prières, se lamentaient plus haut et plus vite. Sans doute les âmes bien aimées d’un frère, d’un époux, d’un enfant correspondaient à ces flammes agonisantes. Celles-ci cesseraient de frémir en même temps que les moribonds achèveraient de râler. C’étaient comme autant de derniers soupirs qui soufflaient une à une ces lueurs tremblotantes. Et les ténèbres s’épaississaient chargées des mortuaires de la journée.

À quelques pas se dressait la fabrique plus noire encore que cette ombre, semblable au temple d’une divinité malfaisante. Surcroît de calamité: à cette heure équivoque le terrible fossé, plus effervescent encore que de coutume, neutralisait par ses effluves homicides l’encens de ces prières et l’eau bénite de ces pleurs.

Pour renforcer cette impression d’angoisse et de désespoir, il parut à Laurent, dont les yeux scrutaient le visage souriant de la petite Madone, que ce visage reproduisait le masque impérieux et trop régulier de sa cousine Gina. Se pouvait-il que pour faire avorter ces dévotions, le génie de l’usine Dobouziez se fût substitué à la Reine du Ciel? Justement les pauvres mères, les épouses, les soeurs, les filles, les bambines et les aïeules entonnaient à la suite du vicaire en surplis, dirigeant leur neuvaine, un pressant et lamentable Regina Coeli!

Laurent n’en pouvait plus douter. Il reconnaissait cette moue avantageuse, ce regard hautain et moqueur. Il aurait même juré qu’un souffle s’échappait des lèvres de la fausse Madone et qu’elle prenait un sournois plaisir à éteindre elle-même les derniers lumignons!

Le collégien fut tenté de se jeter entre l’idole et la foule et de leur crier: — Arrêtez! Vous vous abusez cruellement, ô pauvresses, mes soeurs! Celle que vous invoquez, c’est l’autre Reine, l’aussi belle, mais la plus impitoyable! … Arrêtez! c’est Régina, la Nymphe du Fossé, la fleur du cloaque; il l’enrichit, il la fait saine et superbe; et vous elle vous empoisonne; et vous, elle vous tue!

Mais le cantique se fondit subitement dans une explosion de sanglots. Aucun cierge ne brûlait plus. La petite Madone se dérobait aux regards conjurateurs de ces humbles femmes. Le dernier cholérique venait d’expirer.

 

VI. LE COSTUME NEUF

Cet hiver Mlle Dobouziez entrerait dans le monde. Les journées se passaient en courses et en emplettes. Gina se faisait confectionner de coûteuses et raffinées toilettes. La mère, qui allait être forcée de la chaperonner et de l’accompagner, se sentait un regain de coquetterie. Elle entendit s’habiller comme une jeunesse, porter des couleurs claires, assortir ses robes et ses coiffures à celles de sa fille. Poussant à l’excès l’amour des fleurs artificielles et des rubans tapageurs, elle mettait sens dessus dessous les magasins de la modiste, déroulait tous les rubans, déballait tous les cartons d’oiseaux empaillés, se trempait comme dans un bain de coques, de brides, de marabouts et de plumes d’autruches. Si Régina n’eût point été là pour prendre à part la fournisseuse, au moment de sortir et lui décommander à l’oreille, une partie des agréments choisis par la bonne dame, elle eût arboré ses chapeaux de quoi garnir les vases d’un maître-autel de cathédrale ou enrichir un musée de botanique et d’ornithologie. Ce n’était pas sans luttes et sans peines que Gina, très sensible au ridicule, parvenait à élaguer de quelques arbustes la pépinière que Mme Dobouziez se proposait d’offrir à l’admiration du grand monde commerçant.

Gina révélait déjà des impatiences de femme, montrait des velléités d’émancipation. Pour le milieu où elle les produirait, ses toilettes de jeune fille manquaient un peu de modestie — comme s’exprime la pruderie provinciale — mais elles possédaient tant de cachet et Gina les portait avec une allure si crâne et si souveraine! Laurent se sentait de plus en plus fasciné par la radieuse héritière et cela sans démêler encore si le sentiment qu’il éprouvait à son égard était de l’envie ou de l’amour.

Il arrivait un moment où la perspective de distractions et de succès nouveaux enfiévrait Gina et la rendait plus communicative, plus aimable avec son entourage. Gagné par cet entrain, cette humeur conciliante et réjouie, Laurent lui-même demeurait quelquefois auprès d’elle. Quand il se renfrognait dans son coin elle l’appelait, lui racontait ses projets, le nombre d’invitations qu’on lancerait pour le premier bal, lui montrait ses emplettes, daignait le consulter sur la nuance ou le chiffonnage d’une étoffe, sur le choix d’une bague: «Voyons, approche, paysan! Montre que tu as du goût!» Elle lui décochait cette épithète de paysan avec une rondeur qui enlevait sa portée désobligeante au sobriquet. Cette embellie familiale durerait-elle? Laurent en profitait comme le vagabond transi se réchauffe béatement au coin d’un âtre hospitalier, oubliant que dans une heure, il lui faudra reprendre sa course à travers la neige et le gel.

Lorsque Laurent assistait dans le vestibule et jusque sous le porche de l’allée cochère au départ de ces dames, Gina acceptait ses attentions, consentait à prendre de sa main la sortie de bal, l’éventail, l’ombrelle. Il la voyait monter prestement en voiture, relever d’un geste adorable le fouillis coquet de ses jupes: «Viens-tu, mère? … Bonjour, paysan!» La cousine Lydie se hissait, essoufflée; le marchepied criait sous son poids et la caisse de la voiture penchait de son côté.

Enfin, avec un soupir, elle s’installait. Nerveuse, la menotte gantée de Gina abaissait la glace du coupé; le portier, casquette à la main, écartait les vantaux de l’entrée et saluait ces dames… Elle était partie!… Il fallut songer aussi au trousseau du jeune Paridael qu’on allait envoyer loin du pays dans un collège international, d’où il ne reviendrait qu’après avoir terminé ses études.

La cousine Lydie et l’inévitable Félicité se livrèrent à des fouilles dans la garde-robe de M. Dobouziez. Avec une minutie d’archéologue elles inspectèrent, pièce par pièce, les nippes que «Monsieur» ne portait plus, se les repassant de main en main, pesant, tâtant, se concertant. Amadouée aussi par l’atmosphère de fête emplissant la maison, Mme Dobouziez se déclarait prête à sacrifier, pour la faire ajuster à la taille de son pupille, par un petit tailleur du faubourg, une redingote presque neuve ou une culotte, plutôt démodée qu’usée, de son époux.

Mais Félicité trouvait toujours les vêtements beaucoup trop beaux pour un garçon si négligent sur ses effets: «Vrai, madame, les sabots, la blouse, la casquette et la culotte en cuir de nos ouvriers lui conviendraient mieux.»

La cousine Lydie arrachait presque, par serment, à l’heureux Paridael, la promesse de bien ménager ces habillements. C’était des «bien sûr?» et des «tu le corrigeras, n’est-ce pas?» comme si on lui eût confié la tunique sans couture du Sauveur. À tel point que devant la lourde responsabilité qu’il endosserait en même temps que la défroque du cousin, Laurent eût préféré revêtir, en effet, les bardes inusables et commodes des manoeuvres, ses amis.

Il ne restait plus qu’à disposer de certaine culotte à carreaux verts et bleus, une horreur que le cousin lui-même, peu exigeant sur le chapitre de la toilette, avait répudiée dès la troisième épreuve.

Félicité guignait ces bragues désastreuses pour les revendre au fripier. Chaque pièce d’habillement dévolue à l’orphelin diminuait d’autant le profit du factotum à qui revenait autrefois la dépouille des maîtres. Cette circonstance n’était pas étrangère à l’animosité qu’elle entretenait à l’égard de Laurent. Celui-ci, cependant, lui aurait volontiers cédé toute la garde-robe du cousin, et surtout ce désastreux pantalon épinard et indigo; mais il n’osait témoigner ouvertement sa répugnance, la cousine Lydie s’étant mis en tête de lui causer une grande joie.

En ce moment Régina qui cherchait sa mère se présenta sur le palier des combles.

— Oh! le cauchemar! fit-elle; j’espère bien, maman, que tu ne vas pas faire porter cette friperie à Laurent? C’est pour le coup que le paysan mériterait son nom.

Et, prise d’un bon mouvement fraternel, Gina ayant examiné le tas de vieilleries destinées à son cousin, déclara qu’il y avait là de quoi lui tailler quelques vêtements de fatigue, mais rien dont on pût retirer un costume habillé: «Viens-nous-en, mère, dit-elle; j’ai deux courses à faire en ville, et, en passant, nous verrons les fournisseurs d’Athanase et Gaston Saint-Fardier. Ils trouveront bien moyen de décrasser un peu ce bonhomme; allons, arrive, toi!»

Pas moyen de résister à Gina. Félicité dévora son dépit et se consola de l’insolite faveur témoignée par la capricieuse et hautaine jeune fille à ce maudit gamin, en s’adjugeant sans répugnance le terrible pantalon bicolore.

C’était la première fois que Laurent accompagnait ses cousines en voiture. Assis à côté du cocher, que la surprise avait failli précipiter de son siège au moment où Laurent s’y juchait, il se retournait de temps en temps pour montrer à Gina un visage qu’il savait moins maussade que de coutume et la remercier par ce rayonnement inusité. Il comptait donc enfin pour quelque chose dans la famille Dobouziez! Cette subite rentrée en grâce faillit le rendre vaniteux. Il se sentait venir au coeur un peu de morgue et il regardait les piétons du haut de sa grandeur. Sous l’impression du moment il oubliait les dédains et les affronts essuyés auparavant; la dureté de Gina et de ses parents pour Tilbak; il se rappelait non sans remords les blasphèmes qu’il avait proférés contre la «Nymphe du Fossé», ce sinistre soir de neuvaine quand régnait le choléra.

Ah! les cholériques, les blessés, les parias étaient loin! Il ne les reniait pas, mais il ne s’en inquiétait plus… Il était prêt à reconnaître sans peine et sans réserve les bienfaits de son tuteur, à trouver très affectueuse la cousine Lydie, à mettre la férocité du Pacha sur le compte de sa maladie de foie. Il n’en voulait même plus autant à la malicieuse Félicité.

Charmante matinée de conciliation! Il faisait beau, les rues semblaient en fête, les dames dont les équipages croisaient la Victoria des cousines Dobouziez comprenaient presque le petit Paridael dans les saluts échangés avec celles-ci.

On arrêta tour à tour chez le tailleur, le chemisier, le bottier, le chapelier des jeunes Saint-Fardier, ces arbitres de suprême élégance… Le tailleur prit mesure à Paridael d’un complet dont Gina choisit l’étoffe, la plus chère et la plus riche, naturellement, malgré les protestations de Mme Lydie qui commençait à trouver ruineuse la sollicitude de sa fille pour le petit parent pauvre. À quelles prodigalités la fantasque Gina n’allait-elle pas l’obliger avant de rentrer? À tout instant la tutrice économe consultait sa montre: «Gina, l’heure du déjeuner… Ton père nous attend!» Mais Gina s’était mis en tête de s’occuper à son tour de la toilette de son cousin, et elle apportait dans l’exécution de son dessein sa hâte, sa pétulance habituelle. Quand elle avait décidé quelque chose, elle n’admettait ni retard, ni réflexion. «Sur l’heure ou jamais!» eût-elle pu adopter pour devise.

Chez le chemisier, outre six chemises de fine toile commandées à la mesure de son protégé, elle acheta une couple de délicieuses cravates. Chez le chapelier il échangea son feutre râpé contre un couvre-chef irréprochable et chaussa aussi chez le bottier des bottines faites à son pied. Il garda au corps les chaussures et le chapeau neufs. C’était un commencement de métamorphose. Chez la gantière Gina remarqua pour la première fois qu’il avait les attaches fines, la main et le pied petits. Elle se réjouissait de la métamorphose graduelle du gamin.

— Vois donc, maman, il n’a plus l’air aussi rustre. Il est presque bien, n’est-ce pas?

Ce «presque» gâtait un peu le bonheur de Laurent; mais il pouvait espérer que lorsqu’il serait habillé de neuf des pieds à la tête, Gina le trouverait tout à fait présentable.

Illusion, leurre, mirages, cette journée n’en fut pas moins une des meilleures que Laurent eût rencontrées. Comme Gina donnait le ton, tout le monde à la fabrique, même le cousin Guillaume, même l’inconciliable Félicité faisait meilleur visage au collégien et ne le morigénait pas aussi souvent.

— Mademoiselle a l’air de jouer encore à la poupée! se contenta de dire en a parte la hargneuse créature, lorsque Gina fit tourner et retourner Laurent pour le montrer au cousin Guillaume.

Il faut croire que le jeu amusa la jeune fille, car le tailleur ayant livré les vêtements neufs de Laurent la veille d’une excursion par eau à Hémixem, où les Dobouziez avaient leur «campagne», elle demanda que le gamin fût de la partie. Comme il devait partir le lendemain pour l’étranger, les parents se prêtèrent à cette nouvelle fantaisie de Gina, à condition qu’il s’en rendit digne par des prodiges d’application et de sagesse.

Décidément Laurent sentait ses dernières préventions se dissiper. Age privilégié du pardon des injures, où la moindre attention compense dans la mémoire de l’enfant des années de désaffection et d’indifférence!

 

VII. HÉMIXEM

Heureux Laurent! Il eût fallu le voir sur l’embarcadère des paquebots, exultant dans ses vêtements neufs, portant haut la tête, se mêlant aux invités avec un sentiment de confiance et d’égalité inéprouvé jusqu’alors. Il y avait au moins trente personnes de la partie. Dames et demoiselles en fraîches et claires toilettes de villégiature; cavaliers en négligé élégant: chapeau de paille et pantalon de piqué. Non seulement Laurent était aussi bien mis que ceux-ci, mais il était même mieux mis, trop correctement peut-être, et les deux jeunes Saint-Fardier, deux freluquets de dix-huit et vingt ans, habillés tout de flanelle blanche, à qui Gina le présenta comme un petit sauvage réputé incorrigible, mais en passe de s’apprivoiser, le toisèrent en échangeant avec la jeune fille un sourire d’intelligence qui eût peut-être défrisé, le candide Paridael en tout autre moment. Ce sourire disait clairement l’anomalie de sa toilette de ville.

Athanase et Gaston, inséparables, toujours habillés de même, deux doigts de la même main ou plutôt deux asperges de la même botte. Fluets, pâlots, l’air malsain, ils prétextaient la sensibilité de leurs amygdales pour exagérer la largeur de leurs carcans et s’emmitoufler périodiquement le cou.

La veuve Saint-Fardier, leur grand’mère, maîtresse d’un gentilhomme podagre et quasi gâteux, le capta si bien qu’il contraignit son enfant unique, une douce et filiale créature, à se mésallier avec le fils de sa concubine. On attribuait à l’inconduite du Pacha l’affliction morale et aussi le mystérieux et incurable mal qui avaient prématurément emporté la jeune dame Saint-Fardier. Athanase et Gaston tenaient de leur mère des traits agréables, une distinction native, mais ils n’étaient guère plus intelligents que le baron La Bellone, leur aïeul, et les débordements paternels les avaient marqués de ces stigmates qu’effaçaient les rois de France.

Pour Saint-Fardier ces piteux rejetons constituaient un blâme, un remords vivant. Il les prit en horreur dès leur berceau, mais sa répugnance l’emportant sur la haine, jamais il n’osa les battre. Il les tenait à distance, les confiait à des étrangers ou les abandonnait à eux-mêmes, les bourrait d’argent de poche, les faisait voyager, cela afin de les voir le moins possible. Ils finirent par vivre de leur côté, comme lui du sien, par prendre leurs repas et par loger au dehors, par le traiter comme un simple banquier, et même par ne plus avoir affaire qu’au caissier de la fabrique. Ce ne fut pas de sa faute s’ils ne tournèrent pas en affreux gredins et s’ils ne représentèrent que des viveurs infatués de leur personne, mais pas méchants. Au reste, ils rendaient à leur père mépris pour dégoût. Malgré leur idiotie, ils ne pouvaient lui pardonner ce qu’ils avaient vaguement appris sur la fin de leur mère. Les allures de maquignon du Pacha les faisaient rougir. Ils évitaient de parler de lui, fréquentaient chez des patriciens en se recommandant du nom de leur mère, et se faisant appeler Saint-Fardier de La Bellone.

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