La nouvelle Carthage
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
À la fois blasés et candides, poupins et ridés, jeunets et caducs, leur aspect rappelait à Laurent la mise qu’il avait lui-même le jour des Saints-Innocents, lorsque la bonne Siska lui grimait le visage et le déguisait en vieillard.
Mais les jeunes Saint-Fardier n’arrêtèrent pas longtemps l’attention de Laurent.
La cloche sonnait le départ; on avait retiré la passerelle, la machine s’étirait les membres, et tout le monde, empressé de se rendre à bord, se casait de son mieux sur le pont à l’avant, tendu d’une toile pour protéger les passagers de première classe contre les ardeurs indiscrètes du soleil d’août.
Le temps servait à souhait les excursionnistes. Pas un nuage dans le ciel d’un bleu éteint de turquoise.
Le large fleuve olivâtre et blond avait son aspect dominical. Vers le Nord, en rade et dans les bassins, les grands navires de commerce, voiliers et vapeurs reposaient, délaissés par le gros de leurs équipages. Manoeuvre et manéage[2] étaient suspendus. Les brigades de débardeurs chômaient. C’est tout au plus si on achevait de charger un navire devant gagner la mer dans l’après-midi. Il n’y avait d’autre mouvement sur le fleuve que celui des embarcations de plaisance, des canots de «balade», des yachts d’amateurs et de sportsmen, gréés et taillés pour la course, et des paquebots offrant aux désoeuvrés de la petite bourgeoisie des traversées à prix réduit vers les principaux villages riverains.
Des «sociétés» entières, endimanchées, accompagnées de fanfares s’embarquaient à bord de ces petits vapeurs. Une grosse gaîté bourrue et démonstrative, une hâte, une fièvre émoustillait tout ce peuple émancipé, cette légion de navigateurs d’occasion, de marins novices. Les familles se ralliaient sur le rivage avec des exclamations à propos de bagages oubliés dans un estaminet. Et les orphéons s’enlevaient en pas redoublés allègres, après le coup de canon du départ, tandis que l’un ou l’autre paquebot, démarré, quittait la rive et virait majestueusement, avant de gagner le milieu du courant.
Le yacht à vapeur sur lequel étaient montés les Dobouziez et leurs invités appartenait à M. Béjard, gros armateur et négociant de la ville, un des hommes les plus importants de sa caste. Il avait mis son élégant et spacieux bateau à la disposition des Dobouziez et accepté en échange leur invitation à la partie de campagne.
Le yacht leva l’ancre, à la grande et candide joie de Laurent.
L’Escaut! Comme le gamin le retrouvait avec émotion! Encore une ancienne et bonne connaissance du vivant de son père! Combien de fois ne s’étaient-ils pas promenés, les deux Paridael, sur les quais plantés de grands arbres, en faisant halte de temps en temps dans une ce ces «herberges» tellement achalandées, le dimanche après-midi, que la porte ne suffisant pas à l’afflux des consommateurs, ils pénétraient par les fenêtres en gravissant un petit escalier portatif appliqué contre le mur au dehors. Là, si on trouvait moyen de s’attabler, qu’il faisait bon suivre le mouvement des flâneurs sur la rive et les voiles sur l’eau! Quelle douce fraîcheur à la tombée du jour! Que d’années écoulées maintenant sans avoir revu ce fleuve tant aimé! …
Mais c’est la première fois que Laurent navigue et les impressions nouvelles amortissent ses regrets.
Le vapeur, après avoir tourné une couple de fois sur lui-même, avec la coquetterie d’un oiseau qui essaie ses ailes avant de prendre son essor, a trouvé sa voie et s’éloigne délibérément, sous la pression accélérée de la vapeur. Le panorama de la grande ville se développe d’abord dans toute sa longueur et accuse ensuite les proportions audacieuses et grandioses de ses monuments. C’est comme si elle sortait de terre: les arbres des quais élancent tours cimes feuillues, puis les toits des maisons dépassent la futaie; les vaisseaux des églises, surgissant à leur tour derrière l’alignement des hautes habitations, regardent même pardessus les toitures des entrepôts, des marchés, des halles historiques; puis plus haut, toujours plus haut, tours, donjons, campaniles, pointent, montent, semblent vouloir escalader le ciel, jusqu’au moment où tous s’arrêtent vaincus, essoufflés, sauf la flèche glorieuse de la cathédrale. Celle-là seule continue son ascension, laissant loin en arrière les faîtes les plus altiers. Encore! Encore! À son tour elle abandonne la partie. Elle surplombe la ville, elle plane sur la contrée. Il l’emporte suffisamment sur ses rivaux, le beffroi aérien et dentelé, si haut qu’on ne voit plus que lui à présent. Anvers s’est éclipsé derrière un coude du fleuve; la tour par excellence marque comme un phare superbe l’emplacement de la puissante métropole. Et Laurent contemple la tour de Notre-Dame jusqu’à ce qu’elle se fonde, lentement, dans les lointains si lointains que l’horizon bleu en pâlit.
Alors le dévot passager regarde la campagne: polders argileux, briqueteries rougeoyant parmi les digues verdoyantes; villas blanches encadrées de rideaux d’arbres, auxquelles de vastes pelouses, dévalant doucement jusqu’à la rive, ménagent la perspective du fleuve. Mais, plus encore que le reste, l’Escaut même impressionne le collégien. Il s’en remplit le coeur par les yeux, par le nez, par les oreilles avec l’avidité d’un proscrit à la veillé de l’exil, il fait provision de tableaux qui seront ses mirages et ses rêves de là-bas durant combien de lendemains!
Accoudé au parapet, à l’arrière, il s’amusait du remous écumeux causé par la machine foulant les vagues paresseuses, d’un vol de mouettes s’abattant sur l’eau et s’appelant d’un cri aigre, des chalands lourds et pansus avec lesquels le yacht se croisait, des voiles qui marquaient comme des points de repère dans la profondeur du tableau. Puis Laurent revenait à son entourage: au mouvement sur le pont, à la manoeuvre exécutée par trois ou quatre marins de fière mine triés parmi les plus robustes des équipages de M. Béjard — car, fondateur d’une double ligne de navigation entre Anvers et Melbourne et Anvers et Batavia, le propriétaire du yacht possédait des bâtiments autrement sérieux que cette embarcation joujou.
— Vous voyez cette rouche! disait justement Béjard à Mlle Dobouziez, non loin de Laurent, en lui indiquant des chantiers établis sur la rive droite. Pardon, mademoiselle, rouche est un mot technique qui veut dire la carcasse d’un navire en construction… Elle vous représente l’embryon de ce qui deviendra un bâtiment de neuf cents tonnes agencé et outillé comme cela ne s’est jamais vu, la perle de notre flotte marchande et qui s’appellera Régina, si vous voulez bien nous faire l’honneur, dans un an, d’en être la marraine.
Et il s’inclina galamment.
— Dans un an! Nous avons le temps d’en parler, monsieur Béjard… Puis, ne me trouvez-vous pas un tantinet fluette et pensionnaire pour tenir sur les fonts baptismaux un poupon de la corpulence de votre nouveau vaisseau: un navire de neuf cents tonnes! Et moi qui ne pèse pas même un tonnelet! Car je me suis fait peser l’autre jour à la fabrique, comme un simple tourteau de stéarine. Songez donc, s’il arrivait malheur à mon filleul!
— Oh, dit Béjard avec un ricanement de joueur à coup sûr, il n’arrive jamais malheur aux bâtiments, de la Croix du Sud… Tous naissent sous une bonne étoile… Puis, ils sont assurés…
— C’est égal, répartit Gina, j’ai mon amour-propre de marraine, et toutes les assurances du monde ne me dédommageraient pas du chagrin que j’éprouverais en sachant mon gros filleul englouti au fond de la mer, en aller au royaume des madrépores… Pardon, je vous rends votre rouche de tout à l’heure… Et rieuse, elle courut se mêler à un groupe voisin où jacassaient ses amies, les petites Vanderling.
En entendant la voix claire de Gina, Laurent s’était tourné du côté des interlocuteurs.
Il dévisageait attentivement le propriétaire du yacht.
Béjard avait, outre l’air orgueilleux, distant et protecteur, commun à la majorité des gros négociants d’Anvers, quelque chose de fuyant dans le regard et de sourd dans la voix. Quarante-cinq ans, la taille moyenne, sec et noueux; la peau jaunâtre, presque séreuse, le nez crochu, la barbe longue et rousse, les cheveux châtains rejetés en arrière, les lèvres minces, les yeux gris, le front bombé, l’oreille contournée; tel l’homme au physique. Dans son allure et sa physionomie régnaient à la fois la cautèle du juif moisi derrière le comptoir d’une gasse sordide de Francfort ou d’une laan d’Amsterdam, et l’audace de l’aventurier qui a écumé les mers et opéré au grand jour et au grand air dans les pays vagues. Mais ce mélange de forfanterie et d’urbanité mielleuse, crispait par son atroce discordance. Chez cet être l’expression était mixte et disparate; les yeux éteints démentaient la parole cassante ou, réciproquement, la voix sourde et larmoyante contredisait l’éclair dur et malicieux des prunelles grises. Avec cela, correct, homme de savoir-vivre, causeur facile, hôte prodigue, amphytrion royal.
Dans le monde on ne l’aimait pas, mais on le recherchait assidûment; on le craignait et pourtant c’était à qui s’effacerait pour le mettre en avant. Par sa fortune, son activité, son entregent il avait conquis un réel ascendant, une prépondérance capitale non seulement dans le domaine des affaires, mais il était en train de se tailler un rôle dans la politique et même dans ce qui s’entreprenait à Anvers sous couleur d’art et de littérature. Il affichait la plus complète tolérance, prônait les idées larges, se disait cosmopolite, libre-échangiste, utilitaire, jurait par Cobden et Guizot, affectait, en affaires des allures de yankee, mais sorti de l’atmosphère du négoce, exagérait en société l’étiquette, la tenue, le genre des parfaits gentlemen anglais.
Il s’en fallait cependant que l’origine du personnage et de sa fortune, que son passé cadrât avec son prestige actuel. Des histoires véridiques, mais étranges et inquiétantes comme des légendes, couraient sur son compte. Avec un flegme et une sérénité parfaite il venait d’attirer l’attention de Gina sur le chantier Fulton. Et pourtant la vue seule de ces lieux eût dû le navrer ou du moins le rappeler à plus de modestie, mêlés qu’ils étaient à de déplorables pages de sa vie.
Autrefois, il y avait des années de cela, son père était directeur de ces mêmes chantiers lorsque les abus inouïs, les actes monstrueux qui s’y commettaient vinrent au grand jour.
Cédant on ne sait à quelle perversion de la fantaisie, assez rare chez les gens du peuple, les ouvriers du chantier s’amusaient à martyriser leurs jeunes apprentis, en les menaçant de tortures plus atroces encore et même du trépas, s’ils s’avisaient de divulguer, ces abominables pratiques. Les souffre-douleur, terrorisés comme les fags des anciens collèges anglais, ne parvenaient à échapper à ces cruautés qu’en abandonnant à leurs bourreaux le gros de leur salaire. À la fin pourtant l’affaire transpira: Le scandale fut immense.
La bande des tortionnaires dénia devant le tribunal et, tant que dura leur procès, un extraordinaire déploiement de gendarmes et de militaires eut peine à les protéger contre d’expéditives représailles populaires, surtout contre la fureur des femmes tournées en Euménides, dont les ongles les auraient réduits en charpie. C’est aussi que les débats avaient révélé des mystères abominables: simulacres de crucifiement, flagellations en masse, noyades consommées jusqu’à la dernière extrémité, ébauches d’auto-da-fé. Des enfants enterrés des heures jusqu’au cou; d’autres obligés de manger des choses dégoûtantes; d’autres encore forcés de se battre quoiqu’ils n’entretinssent aucune animosité.
La justice écarta toute présomption de complicité directe de M. Béjard père avec ses subalternes, mais la négligence et l’incurie du directeur ressortirent d’une façon accablante. La compagnie l’ayant cassé aux gages, la conscience publique ne se déclara pas encore satisfaite et, confondant le père Béjard avec les brimeurs condamnés aux travaux, forcés, elle lui fit quitter la ville. Une circonstance établie par toutes les dépositions contribua à cet ostracisme. Le fils du directeur disgracié, alors un collégien d’une quinzaine d’années, avait présidé plus d’une fois à ces spectacles et, au dire des acteurs, en y prenant un certain plaisir. Peu s’en fallut que dans son effervescence l’auditoire ne réclamât l’emprisonnement du sournois potache qui s’était bien gardé de dénoncer à son père ceux qui lui procuraient de si palpitantes récréations.
Après, vingt-cinq ans on apprit que le fils Béjard revenait dans sa ville natale. Son père s’était enrichi au Texas et lui avait laissé des plantations importantes de riz et de cannes à sucre, des domaines immenses comme un royaume, cultivés par une armée de noirs. À la veille de la guerre de sécession, Freddy Béjard liquida une partie de ses biens et en plaça le produit sur les principales banques d’Europe. Il resta pourtant en Amérique au début de la campagne, moins par solidarité avec les esclavagistes que pour défendre le reste de ses propriétés. Il fit le coup de feu, en guérillero, dans la prairie, contre les hommes du Nord. Enfin, après la pacification, plusieurs fois, millionnaire malgré de grosses pertes, il rentra à Anvers, songeant peut-être à venger son nom des éclaboussures et des tares du passé.
Voilà ce qu’on savait de plus clair sur Béjard et ses commencements, et c’est ce qu’il en avouait lui-même, avec une certaine jactance, dans ses moments de belle humeur.
Son faste de nabab, les magnifiques entreprises par lesquelles il collaborait1 à la prospérité extérieure de sa ville natale, lui ouvrirent toutes les portes, du moins celles du monde, assez mêlé, des négociants, car l’aristocratie et l’autochtone bourgeoisie patricienne le tinrent en aussi piètre considération que le menu peuple.
Si les flatteurs du succès, admirateurs des «malins» et des élus de la chance, les brasseurs d’affaires, les spéculateurs s’inclinant devant le million d’où qu’il provienne, oublièrent ou enterrèrent le passé, les castes plus essentiellement locales, la population stable, les Anversois de vieille roche se remémoraient, eux, les scandales anciens et vouaient à Freddy Béjard un mépris et une antipathie invétérée.
De plus, les récits qui avaient passé l’océan ajoutaient des torts plus récents à la compromettante affaire du chantier Fulton.
Ainsi, on alla jusqu’à prétendre qu’enragé de la victoire des Américains du Nord dont la campagne abolitionniste entamait sa fortune, loin de rendre, après la conclusion de la paix, la liberté à ses esclaves, il les avait vendus à un négrier espagnol des Antilles, et que c’était même pour avoir éludé ainsi les décrets du vainqueur qu’il dut quitter sa seconde patrie. D’après une autre version, plutôt que de se conformer au décret d’affranchissement des noirs, il avait abattu les siens jusqu’au dernier.
Les commerçants traitaient toutes ces histoires de contes de vieille femme inventés par les envieux et les adversaires politiques du parvenu. M. Dobouziez, lui-même, sans s’éprendre pour Béjard d’une sympathie qu’il n’entrait d’ailleurs pas dans ses habitudes de prodiguer, ne pouvait admettre qu’on rendît l’entreprenant et courageux armateur responsable d’une faute ou plutôt d’un accident expié assez durement par son père. Saint-Fardier, lui, éprouvait pour ce hardi bougre de Béjard une admiration de connaisseur, il ambitionnait même de lui servir de limier féroce et fidèle, car il tenait de ces blood hounds au moyen desquels tes planteurs traquent leurs nègres fugitifs. Au fond il s’impatientait des scrupules du correct Dobouziez; son véritable associé eût été Béjard.
Laurent n’avait jamais vu celui-ci; il ignorait ce qui se racontait sur son compte. Et pourtant un malaise indicible s’empara de lui en présence de cet homme. Il eut un pressentiment douloureux, son coeur se contracta, et lorsqu’il se détourna de l’armateur pour reprendre sa contemplation du paysage, les rives lui parurent dégager une fatidique tristesse.
Au moment où le chantier Fulton allait disparaître derrière un tournant de l’Escaut, l’appareil compliqué des charpentes entourant la rouche du navire en construction revêtit l’apparence d’un énorme squelette auquel adhéraient ça et là des lambeaux de chair; et de vêtements, calcinés. Mais cette illusion sinistre ne dura qu’une seconde et le charme d’autres sites rassura l’humeur, momentanément troublée, de Paridael.
Lorsqu’elle se produisit il n’attacha aucune importance à cette hallucination, mais par la suite il devait se là rappeler quand elle intervint avec un redoublement d’horreur à l’instant le plus tragique de sa vie.
On s’était dispensé de présenter Laurent au propriétaire du yacht. Béjard jeta plusieurs fois un regard aigu et méfiant à ce gamin un peu embarrassé, de ses vêtements tout neufs et qui, se tenant à l’écart, contemplait avec obstination la nature flamande trop plane et trop peu accidentée au gré des touristes de profession. L’armateur s’était même informé de cet intrus, prêt à stopper et à le faire déposera terre:
— Laissez, lui dirent les élégants Saint-Fardier en riant de sa méprise, c’est un petit parent pauvre des Dobouziez… On l’expédie demain à l’étranger et c’est sans doute là ce qui le rend si taciturne.
— Compris! fit Béjard ne prétendant point, par cette exclamation, pénétrer la nature des impressions de l’orphelin, mais approuver simplement l’isolement dans lequel on le laissait. Et rassuré sur l’identité de cette non-valeur, il cessa de s’en occuper.
Dans l’ordre des probabilités, le petit passager de l’arrière ne possédait aucun titre à l’attention du Crésus. Et pourtant s’il avait prévu le rôle décisif que cette non-valeur jouerait dans son existence! Les autres passagers renseignés sur Laurent dans des termes aussi indifférents ne lui accordèrent guère plus d’attention. Il ne s’apercevait pas de ce dédain aujourd’hui. Il se réjouissait de pouvoir s’imprégner, à son aise, des effluves du terroir aimé.
La cousine Lydie, en robe vert d’eau garnie de lierre, comme une tonnelle ambulante, s’essoufflait à morigéner la valetaille qui accompagnait la société avec des bourriches de provisions. Le cousin Guillaume conférait avec Béjard, Saint-Fardier et l’éminent avocat Vanderling. Si ces hommes graves faisaient à l’Escaut l’honneur de le regarder; c’était pour invoquer les avantages qu’une société de capitalistes retirerait d’une fabrique d’allumettes chimiques ou d’un magasin de guanos établi sur ses rives.
Régina, vêtue de mousseline rose thé, la tête bouclée coiffée d’un large chapeau de paille retroussé à la Lamballe, formait le centre et l’âme d’un cercle de jeunes filles qu’elle amusait par de piquantes remarques sur le groupe des jeunes gens au milieu desquels trônaient les frères Saint-Fardier. Ceux-ci s’approchaient parfois des rieuses et leur débitaient quelque déplorable galanterie. Les petites Vanderling, deux blondes caillettes, potelées et fort affriolantes, leur avaient, comme ils disaient, «tapé dans l’oeil».
Le yacht accosta d’une façon irréprochable au pied du débarcadère d’Hémixem. À terre, le programme s’accomplit sans accroc. Pendant la promenade, les excursionnistes s’informaient principalement du nom des propriétaires des villas et des châteaux. Les jeunes gens estimaient la contenance des écuries; les jeunes filles se récriaient devant les beaux cygnes si blancs et aussi devant les roses si roses. Et comme toute la troupe s’arrêtait avec quelque respect devant une grille dorée au bout d’une avenue seigneuriale, à travers laquelle on apercevait, au delà d’une pelouse, un bijou de pavillon renaissance:
— Oui, c’est très beau, fit Béjard, qui les rejoignait avec Dupoissy, son inséparable… Au baron de Waerlant… Très chic, en vérité… mais grevé aux trois quarts… On aurait la bicoque pour cinquante mille francs en sus des hypothèques qui montent bien à cent mille francs… Avis aux amateurs.
— Juste châtiment d’un aristocrate fainéant et libertin! approuva Dupoissy d’une voix nasillarde de chantre d’office funèbre.
Ces chiffres douchèrent l’admiration de ces gens bien élevés, prétendant tous à une position solide. Ils se hâtaient de poursuivre leur chemin, avec une moue choquée, honteux de leur condescendance envers cet immeuble, un peu comme si le propriétaire aux abois allait déboucher d’un quinconce et leur emprunter de l’argent.
Après une heure de marche sous la coupole bleue où viraient des alouettes tirelirantes, parmi les champs où le regain faisait parfum de toutes ses meules, sans oser se l’avouer, tous commençaient à en avoir assez de ce vert, de ce bleu, de ces fermes closes et de ces domaines dont ils ne connaissaient pas les habitants. On fit halte dans un petit bois de sapins, le seul de la région, un malheureux bosquet artificiel, planté là tout exprès par le propriétaire, premier commis des Dobouziez, un garçon comprenant les «plaisirs de la campagne» et les «déjeuners sur l’herbe». Or, tous les villégiateurs s’accordent à proclamer qu’il n’y a pas de déjeuner sur l’herbe sans un petit bois. On avait longé de superbes avenues de hêtres et de chênes généreusement ombragées, tout indiquées pour une halte. Mais il fallait un bois, ce bois fût-il minable et pouilleux!
Les ombrelles de ces dames suppléèrent l’ombre avare des conifères. On déballa les provisions, on mangea froid et on but chaud, l’ingénieux appareil à frapper le Champagne ayant refusé tout service, comme c’est le cas de la plupart des appareils perfectionnés. Le déjeuner fut très gai cependant, et on ne manqua pas de sujets de conversation, grâce au maudit appareil et à la chaleur. Les chenilles et les coléoptères qui tombaient dans les assiettes et dans le cou des demoiselles permettaient à Gaston et Athanase Saint-Fardier d’écheniller Angèle et Cora Vanderling, près desquelles ils s’étaient faufilés et dont la coquetterie les engluait bel et bien.
Une compagnie de petits paysans revenant de la grand’messe, regagnaient leur hameau au pas accéléré. D’abord défiants, timides, les jeannots s’arrêtèrent, puis, après s’être concertés, rouges comme des gorges de dindons, ils approchèrent, l’un poussant l’autre, et on chavira dans le tablier des filles et les poches des sarreaux[3] des garçons, le reste des pâtés de viande, des sandwichs, les os mal déchiquetés et les carcasses des volailles, et comme ils se retiraient, on les rappela pour leur loger sous les bras les flacons à peine entamés.
Cet intermède divertit les promeneurs jusqu’au moment de gagner la campagne des Dobouziez. Le cousin Guillaume, bon marcheur, aurait voulu revenir au point de départ par un chemin plus long. Ses hôtes désirèrent savoir d’abord s’il y avait plus d’ombre de ce côté et autre chose à voir que des champs et des arbres.
Mais comme, en cherchant bien, M. Dobouziez ne se rappelait point d’autre «curiosité», dans cette direction; qu’une brûlerie abandonnée et que le dépôt militaire de Saint-Bernard, la majorité préféra rebrousser par le chemin le plus court, au risque de se buter au baron sans le sou.
Rentrés, en attendant l’heure du dîner, les dames montèrent s’épousseter et se rafraîchir, et les hommes visitèrent «la propriété».
Au dîner, servi de manière à satisfaire les gens réfractaires à la gastronomie pastorale, on fut unanime à célébrer le déjeuner sous bois, et les jeûneurs, lestés à présent, feignirent de s’étonner de leur appétit. Il est vrai que la promenade, l’air vif…
On prit le café sur le perron. Béjard conduisit Gina au piano et la pria de chanter. Laurent descendit au jardin, séduit par la soirée délicieuse, la brise de l’Escaut, les exhalaisons nocturnes des bosquets, le sensuel et capiteux silence que lutinait le cri-cri des grillons et que berçait le vol oblique et velouté des chauves-souris, effarouchées par la présence exceptionnelle des maîtres de cette campagne délaissée.
La voix de Gina lui arriva claire et perlée, au fond du parc anglais. Elle chanta la valse de Roméo et Juliette, de Gounod, divinement; l’interprète fut supérieure au morceau. Elle lui donna la sincérité qui lui manquait, elle le virtuosa à plaisir. Elle parodia cette valse frelatée, en exagéra le rythme à tel point qu’on aurait pu la danser. Laurent trouvait que Gina se montrait trop la femme de cette valse: la femme du vide, du tourbillon, du vertige, de la curiosité, du changement de place. Sans avoir lu Shakespeare, Laurent détestait ce clinquant musical et trouvait ces roucoulades déplacées: ce chant trop gai, trop rieur, d’une vivacité et d’un éclat insolent, devenait, pis qu’un air de bravoure, un air de bravade.
Les auditeurs, Béjard, les Saint-Fardier en tête, applaudirent et bissèrent. Laurent, à son tour, tâcha d’arriver jusqu’à la belle cantatrice pour lui faire ses adieux. Le train devait emporter le potache le lendemain à la première heure. Il avait tant de choses à dire à sa cousine! Il tenait à la remercier pour les bontés de cette dernière semaine; à lui demander un souvenir de loin en loin. Il ne put que balbutier un simple adieu. Elle lui abandonna négligemment le bout des doigts, ne se tourna pas même vers lui, continuant d’escarmoucher avec M. Béjard. Laurent désespérait d’attirer son attention et d’obtenir d’elle un mot, une parole douce à retenir, quand elle lui jeta avec un sang-froid, un à-propos, une présence d’esprit vraiment atroce un: «Bonsoir, Laurent; soyez sage et surtout étudiez bien!»
M. Dobouziez n’eût pas mieux dit!
VIII. DANS LE MONDE
Régina entre dans le monde. Six cents invitations ont été lancées; deux cents de plus qu’au dernier bal chez le gouverneur de la province! Il n’est plus question en ville que du grand événement qui se prépare. Si Mme Van Belt rencontre Mme Van Bilt, après les salutations d’usage elles abordent le grave sujet de conversation. Elles s’informent réciproquement des toilettes que porteront leurs demoiselles. Mme Van Bal rêve d’éclipser Mme Van Bol, et Mme Van Bul se réjouit de parler de la fête à son amie Mme Van Brul, qui n’a pas été invitée, par oubli sans doute. Mme Van Brand, également omise, prétend avoir remercié, quoique n’ayant pas reçu le moindre carton. Mais toutes sont friandes de détails et lorsqu’elles n’en obtiennent pas de leurs amies, elles tâchent de tirer les vers du nez aux fournisseurs. Fleuristes, traiteurs, confiseurs: les Dobouziez ont tout monopolisé, tout retenu. «Il n’y en a plus que pour eux», comme disent les Saint-Fardier. Les autres clients renoncent à se faire servir. Même les plus huppés, s’ils insistent, s’attirent cette réponse: «Impossible, madame, car ce jour-là nous avons le bal chez les Dobouziez!» Le traiteur Balduyn, chargé de l’organisation du buffet et du souper, prépare des prodiges. Toutes les banquettes des tapissiers et entrepreneurs de fêtes ont été mises en réquisition. Mais rien n’égale le coup de feu chez les couturières. À Bruxelles même on coupe, on taille, on coud, on ajuste, on ourle, on brode, on chiffonne des kilomètres d’étoffe en prévision de cette inauguration de la saison mondaine anversoise. Ce que ces intéressantes tailleuses ont à subir de mauvaise humeur, d’énervement, de caprices et d’exigences de la part de leurs belles clientes, leur sera compté dans le paradis, et, en attendant, en gros billets de mille francs sur cette terre.
Ceux qui donnent la fête ne sont pas moins enfiévrés que ceux qui y sont priés. Félicité n’a jamais été plus désagréable. Elle exerce son autorité tyrannique sur le renfort de domestiques et d’ouvriers chargés des préparatifs, Mme Dobouziez ne tient plus en place; son embonpoint croissant la désolait: grâce à ce remue-ménage et à cette gymnastique, elle perdra quelques livres. Gina et le cousin Guillaume se montrent les plus raisonnables. Ils ont arrêté, à deux, la liste des invités. Gina est radieuse, le mal qu’on se donne pour elle et autour d’elle la flatte et l’exalte encore à ses propres yeux; de temps en temps elle daigne approuver.
Ce bal, ce bal monstre défraie même les conversations des commis de la maison, et il n’est pas jusqu’aux ouvriers de la fabrique qui n’en parlent aux heures de trêve, en buvant leur café froid et en retirant le «briquet» de leur musette. Ces braves gens ne savent pas au juste ce qui va se passer, mais, depuis quelques jours, c’est sous le porche de l’entrée une telle procession de tapissières, de cartons, de bottes, de caisses, que les natures les moins badaudes sont distraites de leur labeur.
Heureusement, Laurent est en pension, car il ne trouverait plus place dans sa mansarde!
Une invitation est parvenue aux trois premiers commis: au teneur de livres, — l’homme des plaisirs de la campagne! — au caissier et au correspondant. Cela flatte la corporation des plumitifs, et le saute-ruisseau lui-même ressent quelque orgueil de la faveur échue à ses supérieurs hiérarchiques. Ces trois élus représenteront leurs collègues. Entre les heures de besogne, quand on sait Dobouziez dans la maison, ces messieurs discutent sérieusement des points d’étiquette, de convenances, de tenue. Les trois privilégiés consultent d’abord leurs camarades sur la rédaction de la lettre à envoyer à M. et Mme Dobouziez. Faut-il l’adresser à Madame ou à Monsieur? D’accord sur cette formule, il s’agit de s’entendre sur d’autres points d’étiquette. Les gants seront-ils paille ou gris perle? Mettra-t-on une fleur à la boutonnière? Faut-il oui ou non parfumer son mouchoir? Le saute-ruisseau ayant parlé de patchouli comme d’un bouquet très aristocratique, a soulevé un tel haro, que, depuis, il n’ose plus risquer une remarque. Et après? Fait-on une visite? Et à quel moment? «Oh, après, nous verrons!» dit le caissier, l’ami des champs, l’homme au petit bois de sapins.
C’est la veille… c’est le jour… c’est le soir même de la fête. Le parquet ciré, les lustres allumés; les larbins, en mollets, à leur poste. À neuf heures, dans la rue tortueuse et mal pavée conduisant à la fabrique, se risque un premier équipage, puis un second, puis il se forme une véritable file. On dirait d’un Longchamps nocturne.
Le vilain fossé stagnant que, le choléra passé, ses maîtres ne songent plus à combler, ne fut jamais côtoyé par cavalcade pareille. Dans son ahurissement, il en oublie d’empoisonner l’air hivernal.
Les commères, leurs poupons sur les bras, s’amusent au seuil de leurs masures, à voir défiler les voitures et s’efforcent vainement de discerner au passage, dans l’ombre, derrière les glaces embuées, les belles dames blotties dans ces chambrettes roulantes. Mais les pauvresses n’aperçoivent que les feux des lanternes, le miroitement des harnais, l’éclair d’une gourmette, un galon d’or au chapeau d’un cocher. Les bêtes hennissent et envoient dans la nuit leur haleine blanche. La petite Madone du carrefour, réduite pour tout luminaire à une vacillante veilleuse, a l’air aussi pauvre, aussi humble que son peuple de béats.
La fabrique ne chôme pas, cependant. La brigade de nuit a remplacé les travailleurs du jour et s’occupe d’alimenter les fourneaux, car les matières ne peuvent refroidir. Pendant que vos maîtres s’amusent, trimez et suez, braves prolos!
En descendant de voiture sous le porche, les invités emmitouflés ont un moment, devant eux, au fond de la vaste cour noire, la vision des murailles usinières et entendent le mugissement sourd des machines assoupies, mais non endormies, et une odeur dégraisse intrigue leurs narines. Mais déjà la grande porte vitrée n’ouvre sur le vestibule encombré de fleurs et d’arbrisseaux et les bouches à chaleur leur envoient dès l’entrée de tièdes et caressantes bouffées.
Les trois messieurs du bureau sont arrivés les premiers. Sous les armes, dès l’après-midi, ils ont loué, à frais communs, un beau coupé de remise, quoique la fabrique se trouve à un quart d’heure seulement de leur logis. Il s’agit de représenter dignement le bureau. Ils laissent leurs paletots au vestiaire, très confus des prévenances que leur témoignent des messieurs, les favoris en côtelettes, mis comme des invités. Il faut même que les huissiers insistent avant que les trois amis consentent à accepter leurs bons services.
Mme Dobouziez, qui achevait sa toilette, s’empresse de descendre au salon. Un larbin annonce le trio et l’introduit. La dame fait un mouvement pour se porter à la rencontre de ces arrivants trop exacts. Leurs noms ne lui disent rien, mais dès qu’ils se sont présentés comme trois des colonnes de la maison Dobouziez et Cie, le sourire accueillant de Mme Dobouziez se pince visiblement. Elle condescend pourtant à rassurer les commis sur l’état de sa santé; ils s’inclinent et s’inclinent encore pour exprimer leur satisfaction. Sont-ils enchantés d’apprendre que la patronne n’a jamais joui d’une santé plus florissante, hein!
À ce moment de la conversation, Mme Dobouziez prétexte un ordre à donner et s’excuse. Elle remonte pour ajouter une rose et une pluie d’or à sa coiffure, décidément trop simplifiée par Régina.
Cependant le monde, le vrai monde s’amène. Mme Dobouziez répète à satiété une des trois ou quatre formules de bienvenue congruentes au rang de ses invités.
Il y a M. le gouverneur de la province, M. le bourgmestre et Mme la bourgmestre d’Anvers, M. le commandant de place et Mme la commandante de place, M. le général commandant de la province et Mme la générale, M. le président du tribunal de première instance et Mme la présidente, M. le colonel de la garde civique et Mme la colonelle, les grades supérieurs de l’armée, mais surtout M. du Million et Mme du Million et ces jeunes MM. du Million et ces demoiselles du Million, avec particule allemande, flamande, française ou même sans particule, tous les Van du commerce, tous les Von de la banque, des Janssens, des Verbist, des Meyers, des Stevens, des Peeters en masse. Et des youtres! Tous les prophètes et les chefs de tribus du Vieux Testament! Tout ce qui porte un nom négociable, un nom escomptable à la banque; le gros marchand de tableaux coudoie l’usurier déguisé, le parvenu du jour se prélasse à côté du failli de demain. Chaque invité pourrait justifier de vingt-cinq mille francs de rente ou de deux cents mille livres d’affaires. Judicieuse et sagace proportion. Si les noms clamés par l’huissier se ressemblent, les liens d’identité sont encore plus notoires chez les personnages. Mêmes habits noirs, même cravates blanches, mêmes claques. Mêmes physionomies aussi, car la similitude des professions, le culte commun de l’argent, leur donne un certain air de famille. Les stigmates de labeurs et de préoccupations identiques font se ressembler les apoplectiques et les secs, les gras et les maigres. Il y a des faces épaisses imperturbables et solennelles, contentes d’elles-mêmes, plus fermées que le coffre-fort de leurs possesseurs; il y a des têtes inquiètes et futées, mobiles, des têtes de coulissiers, des têtes de limiers de finances, d’enfants de choeur qui se gavent des restes des plantureuses hétacombes dévorées par les grands prêtres de Mercure. Des nez pincés à l’arête, des yeux qui clignent, des regards qui se dérobent. Ces gens ont la tentation mal réprimée de se gratter le menton comme lorsqu’ils méditent une affaire et un bon coup; des bouches sensuelles, le rictus vaguement sardonique, la patte d’oie, les tempes dégarnies, des bijoux massifs et consistants à leurs doigts courts et gros et à leurs ventres de pontifes. Ceux qui vivent généralement au fond de leurs bureaux ont le visage plus pâle; d’autres, remuants et voyageurs, gardent sur eux le hâle de la mer et du plein air.
Malgré leur habit uniforme, on les distingue à certains tics: ce jeune agent de change, embarrassé de ses bras ballants, manipule son carnet de bal comme son carnet de bordereaux; ce courtier en marchandises cherche dans ses poches des sachets d’échantillons; les doigts de cet industriel marchand de laine se portent magnétiquement vers l’étoffe des portières et des banquettes. Quelques-uns de ces riches poussent la hauteur et la superbe jusqu’à la monomanie. Le vieux Brullekens ne touchera jamais à une pièce de monnaie, or, argent ou billon, sans qu’au préalable celle-ci ait été polie, nettoyée, décapée de manière à ne plus accuser la moindre trace de crasse. Un larbin s’échine chaque jour à fourbir, à astiquer l’argent mignon de Monsieur. De préférence il s’en tient aux pièces nouvellement frappées et collectionne les billets fraîchement sortis de la Banque.
Son voisin De Zater ne tendra jamais sa main dégantée à qui que ce soit, pas même à ses enfants, et s’il lui arrive de polluer par inadvertance sa droite aristocratique à la main nue d’un de ses semblables, il n’aura plus de repos avant de l’avoir lavée.
Tous sont savants dans les arcanes du commerce, dans les trucs et les escamotages qui font passer l’argent des autres dans leurs propres coffres, comme en vertu de ces phénomènes d’endosmose constatés par les physiciens; tous pratiquent la duperie et le vol légal; tous sont experts on finasseries, en accommodements avec le droit strict, en l’art d’éluder le code. Riches, mais insatiables, ils voudraient être plus riches encore. Les plus jeunes, leurs héritiers, ont déjà l’air fatigué par les soucis et les veilles précoces. Ils ont des fronts vieillots de viveurs mornes excédés de calculs autant que de plaisirs. Quoiqu’ils soient dans le monde, leurs yeux se scrutent et s’interrogent, leurs regards s’escriment comme s’il s’agissait de jouer au plus fin et de «mettre l’autre dedans». La pratique du mensonge et du commandement, l’habitude de tout déprécier, de tout marchander, l’instinct cupide et cauteleux enveloppe leur personne d’une température de lièvre; ils refrènent a peine leur brusquerie sous des démonstrations de politesse; leur bienséance est convulsive; leur poignée de main semble tâter le pouls à votre fortune, et leurs doigts ont des flexions douces, sournoises, d’étrangleurs placides qui tordent le col à des volailles grasses. Et chez les tout jeunes, les blancs-becs, les freluquets, on sent la timidité et l’humiliation de novices beaucoup plus ennuyés de ne pas encore gagner d’argent que de ne pas en dépenser à leur guise.
Il existe autant de monotonie ou de ressemblance professionnelle chez les femmes. Seulement la variété du plumage déguise et masque les préoccupations collectives. De grosses mamans boudinent dans leur corset trop lacé, des matrones bilieuses semblent sortir d’un long jeûne quoique le prix des cabochons incendiant leurs lobes suffirait pour nourrir durant deux ans une cinquantaine de ménages pauvres. Quant aux jeunes filles, on en frôle de longues, de maigres, de précoces, de naïves, de sveltes, de potelées, de blondes, de brunes, de sentimentales, de rieuses, de mijaurées. Elles ont les sens affinés, mais les sentiments étroits. Pour éclipser leurs amies, ces dames déploieront, dans leurs relations mondaines, autant de machiavélisme que leurs pères, frères et maris, pour «rouler» leurs concurrents… Leur conversation? De la plus gazetière banalité.
Les salons s’étant remplis, Régina, que la couturière, la femme de chambre, le coiffeur et Félicité sont parvenus à parer, vient de faire son entrée au bras de son père. Parmi tous ces hommes graves, ses pairs et ses égaux, M. Dobouziez parait le plus jeune et le moins rébarbatif, du moins ce soir, tant son contentement paternel éclaire son visage généralement soucieux. Toutefois, en présentant sa fille, de groupe en groupe, son enivrement ne l’empêche pas de respecter la hiérarchie administrative ou financière de ses invités.
L’apparition de Gina provoque un murmure et des chuchotements approbateurs. C’est pour le coup que Laurent serait ébloui. Dans sa robe de mousseline et de gaze blanches, semée de minuscules pois d’argent, du muguet et du myosotis à l’épaulette et dans les cheveux; sa beauté régulière aux lignes irréprochables se drape avec des mouvements, des flexions, une harmonie de gestes et de contours qui feraient damner un sculpteur. Ces grands yeux noirs, ces lèvres rouges et humides, ce visage de médaillon antique, ce galbe taillé dans une agate d’un rose mourant, qu’entourent d’une auréole d’insurrection les torsades de son opulente chevelure, couronnent les proportions admirables, le modelé délicieux de son col et de ses épaules.
Cependant, les petits crayons coquets ont fini de courir sur le bristol satiné des carnets de bal; les bulles enfants se montrent l’une à l’autre, en chuchotant, la liste de leurs engagements et se jalousent en secret d’y retrouver le même nom, et se rassurent en le rencontrant moins souvent sur le carnet de la petite amie.
MM. Saint-Fardier jeunes sont très demandés. Ils tutoient tous les hommes et sont amoureux de toutes les jeunes filles. Mais ce sont tout de même les petites Vanderling qui leur «tapent le plus dans l’oeil». La bouche et le gilet en coeur, ils ont fait provision de mots qu’ils cherchent à placer. «C’est presque aussi bien que le dernier bal chez le comte d’Hamberville!» daignent-ils dire de la soirée.
M. Saint-Fardier, père, mal à l’aise dans son habit, pérore et gesticule comme s’il entreprenait les ouvriers de la fabrique.
Angèle et Cora portent avec une désinvolture presque garçonnière des toilettes ébouriffantes et à effet, composées par leur mère, Mme Vanderling, fille d’un gros ébéniste du faubourg Saint-Antoine, à Paris, et qui professe pour la province et le négoce un dédain des plus aristocratiques. Elle n’admire que Gaston et Athanase Saint-Fardier de la Bellone, du moins élevés à Paris, ceux-là! et depuis que ces muscadins ont paru distinguer ses filles, elle pousse résolument Angèle et Cora de leur côté. Provocantes, capiteuses, stylées par la Parisienne, — c’est ainsi qu’on surnomme Mme Vanderling — une maîtresse-femme, une matrone rouée comme une procureuse, les petites ne laissent plus de répit à leurs deux poursuivants et c’est presque le gibier qui traque le chasseur. Leur père, l’éminent Vanderling, un fort premier rôle des grandes représentations tribunalices, abandonne à sa femme le soin de pourvoir les deux fillettes et, retiré dans le petit salon de jeu, raconte, entre deux parties de whist, le crime passionnel dont il aura à défendre l’auteur. «Ah! une affaire d’incontestable ragoût, du Lord Byron, quoi! Lara ou le Corsaire transporté dans la vie réelle!» fait-il en passant la main dans sa longue barbe d’apôtre avec un geste que lui apprit un vétéran du barreau français exilé à Anvers sous l’Empire.
Voici M. Freddy Béjard, accompagné de M. Dupoissy, son familier, son ombre, son homme de paille, disent les méchantes langues. M. Dupoissy est la planète qui ne reçoit de chaleur et de lumière que du soleil Béjard. Ce qu’il est, il le doit au puissant armateur. Les commerçants seraient assez embarrassés de déterminer la partie dont s’occupe Éloi Dupoissy. Fait-il — c’est l’expression consacrée — dans les grains, les cafés, les sucres? Il «fait» dans tout et dans rien. Accostez Dupoissy. S’il est seul, après deux minutes, il s’informera, d’un air inquiet, de son maître Béjard. À la suite de son protecteur, il est parvenu à se faufiler partout. Ce sous-ordre ne répugne à aucune des commissions dont le charge l’omnipotent armateur. Il méprise les gens avec qui Béjard ne fraie point, exagère sa morgue, fait siennes ses opinions. Doucereux, gnangnan, prudhommesque, poisseux, lorsque Éloi Dupoissy ouvre la bouche; on dirait d’une carpe mélomane qui se donne le la pour chanter une ode de Béranger. Venu de Sedan, il se fait passer pour négociant en laine. Caractéristique: il parle du petit pays qui l’héberge sur ce ton de protection indulgente si crispant chez les Gaudissarts de la grande nation. Il se croit chez lui comme Tartufe chez Orgon, se mêle de tout, découvre les gloires locales, fulmine des anathèmes littéraires, envoie des articles aux journaux.