La nouvelle Carthage
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
En France, pays de centralisation à outrance, le drainage des valeurs, vers Paris, est formidable. Fatalement il n’existe province plus plate et plus mesquine que la province française et c’est de cette province-là que le Dupoissy s’est exilé pour initier les Anversois à la vie intellectuelle et contribuer à leur rénovation morale. Terrible tare pour un homme de société, un mondain aussi répandu: M. Dupoissy empoisonne de la bouche, au point que Mme Vanderling, la Parisienne, traitant de très haut ce Français de la frontière, veut qu’il ait avalé un rat mort.
Il a beau combattre ces effluences pestilentielles par une forte consommation de menthe, de cachou et d’autres masticatoires, la puanteur se combine à ces timides arômes, mais, pour les dominer, et elle n’en devient que plus abominable.
Dupoissy ne dansera pas, mais pendant que son patron polke, non sans souplesse de jarret, avec Mlle Dobouziez, il vante auprès de la galerie le pouvoir de Terpsichore et avec des mines confites et gourmandes de calicot obèse, il se rappelle son jeune temps. Et il parle dévotement du beau couple formé par M. Béjard et Régina; cela lui évoque, entre autres allégories neuves, la Beauté activant l’essor du Génie. De pareils efforts poétiques l’altèrent et l’affament; aussi profite-t-il de l’absence du maître pour faire de fréquentes visites au buffet et mettre l’embargo sur tous les rafraîchissements et comestibles en circulation.
Le bal s’anime de danse en danse. Les trois commis présentés à quelques jeunes filles, peu riches, de fonctionnaires envers qui les Dobouziez ont des obligations, s’acquittent consciencieusement de leur tâche, et ces jeunes personnes, étant aussi jolies et plus aimables que les héritières opulentes, les plumitifs s’estiment aussi heureux que les Béjard, les Saint-Fardier et les Dupoissy. L’empressement de Béjard auprès de Mlle Dobouziez ne laisse pas de préoccuper les mères, qui convoitent l’armateur pour leurs filles ou la fille du gros industriel pour leurs fils.
Mais qui aurait jamais prévu pareille chose, le danseur distingué par Gina à ce bal mémorable est le négociant en grains Théodore Bergmans, ou Door den Borg, comme l’appellent familièrement ses amis, autant dire toute la population.
Door Bergmans fait même exception, par sa largeur de vues et son élévation d’esprit, sur ce «marché» égoïste et tardigrade. Il est jeune, vingt-cinq ans à peine, encore ne les paraît-il pas. À la fois nerveux et sanguin, la stature d’un mortel fait pour exercer le commandement, dépassant de plus d’une tôle les hommes les plus grands de l’assemblée; les cheveux d’un blond de lin légèrement ondulés, plantés drus et droits au-dessus d’un large front, les yeux à la fois très doux et très pénétrants, enfoncés sous l’arcade sourcilière, les prunelles de ce bleu presque violet qui s’avive ou pâlit à l’action des pensées comme une nappe d’eau sous le jeu des nuages; le nez busqué, insensiblement aquilin, la bouche fine, vaguement railleuse, ombragée d’une moustache, de jeune reître, au menton la barbiche des portraits de Frans Hals; la voix vibrante et chaude, au timbre insinuant, aux flexions magnétiques qui remuent l’âme des masses et établissent dès les premières paroles le courant sympathique dans les foules, une de ces voix fatales qui subjuguent et suggestionnent, tellement musicales que la signification des paroles émises ne rentre qu’en seconde ligne de compte. Fils d’un infime mareyeur — vendant même plus d’anguilles que de harengs et de marée — de la ruelle des Crabes, les bromures et les iodes, les émanations de sauvagine saturant la boutique souterraine de son bonhomme de père, contribuèrent sans doute à doter le jeune Door de cette complexion saine et appétissante caractérisant les poissonniers et les pêcheurs adolescents. À l’école primaire, où ses parents l’envoyèrent sur les conseils de clients frappés par l’intelligence et la vivacité du gamin, il eut une conduite détestable, mais remporta tous les prix. Il excellait surtout dans les exercices de mémoire et de composition, déclamait comme un acteur. Conduit au théâtre flamand, il se passionna pour la langue néerlandaise, la seule langue des petites gens. À quinze ans il fit jouer une pièce de sa façon au Poesjenellekelder, guignol établi dans la cave de la vieille Halle-à-la-Viande et où vient se divertir la jeunesse de ce quartier de bateliers et de marchands de moules. Au sortir de l’école communale il ne poursuivit pas ses études, il en savait assez pour se perfectionner sans le secours des maîtres. Attelé au métier paternel, il augmenta la chalandise par son bagout, sa belle humeur, son esprit acéré, sa faconde goguenarde. Dans la petite bourgeoisie florissaient alors, et encore de notre temps, les «sociétés» de tout genre, politiques, musicales, colombophiles, etc. Bergmans, qui exerçait déjà un ascendant irrésistible sur ses condisciples, n’eut qu’à se présenter dans une de ces associations pour être porté d’emblée à la présidence. Dès ce moment la politique le requérait, mais une politique large, essentiellement inspirée des besoins du peuple et spécialement adaptée au caractère, aux moeurs, aux conditions du terroir et de la race. Il prit l’initiative d’un grand mouvement de rénovation nationale, dans lequel la vraie jeunesse se jeta à sa suite. Mais les hautes visées ne le détournaient pas du soin de son avenir matériel. La fortune lui était favorable. Il plut au vieux Daelmans-Deynze, cet Anversois de vieille roche, qui lui avança le capital nécessaire pour étendre son commerce. Délaissant la poissonnerie, le jeune Bergmans, après un stage profitable chez son protecteur, se lança dans le grand négoce, notamment dans les affaires en grains. Il devint riche sans que sa fortune nuisît à sa popularité. Il resta l’idole des petits tout en s’imposant à l’estime des gros bonnets et traita de puissance à puissance avec les plus superbes des oligarques. Il prit la tète du parti démocratique et national.
Sans remplir encore de mandat, il représentait, à la vérité, une force plus réelle que celle des députés ou des édiles, élus par un corps d’électeurs restreint, et vaguement pourris d’influences exotiques. C’était en un mot un de ces hommes pour qui ses partisans, soit la majorité de la population autochtone et vraiment anversoise, se fussent jetés dans le feu, — un tribun, un ruwaert. Il avait l’esprit si droit, si lucide, tant de bon sens, une si grande aménité, que les plus délicats lui pardonnaient ses légers défauts, par exemple sa forfanterie, ses gasconnades, sa partialité pour le clinquant et un léger prosaïsme, une certaine trivialité dans le langage. Le populaire ne l’en chérissait même que mieux, car il reconnaissait ses propres tares dans celles de son élu.
Ce tribun violent et souvent brutal devenait, dans le monde, un parfait causeur. Il parlait le français avec un accent assez prononcé, en traînant les syllabes et en y introduisant une profusion d’images, un coloris imprévu. Il exprimait son admiration aux femmes dans des termes souvent un peu francs, mais dont ces bourgeoises, excédées de conventions et de banalités, goûtaient la saveur rare tout en feignant de s’en effaroucher, de donner sur les ongles au panégyriste et de le reprendre. Bergmans avait le barbarisme heureux et la licence toujours piquante.
Au bal, chez les Dobouziez, il ne démentit point sa flatteuse réputation de boute-en-train et de charmeur. Naturellement, son attention pour Gina. fut grande. Il la voyait pour la première fois. Sous cette beauté fière, qui flattait son goût des nobles lignes, du sang généreux, des chairs bien modelées, il devina un caractère plus original et plus intéressant que celui des autres héritières. De son côté, Gina n’avait pas manqué de lui réserver une des danses tant convoitées. La physionomie ouverte et avenante de Bergmans, l’aisance et le naturel de ses allures, impressionnèrent cette fière jeune fille qui rencontrait pour la première fois un jeune homme digne de fixer son attention. En dehors de la correction et de la nouveauté de leur toilette, depuis longtemps Gina ne trouvait rien à apprécier chez les Saint-Fardier. Aussi ne songea-t-elle pas un instant à disputer l’un d’eux à ses petites intimes Angèle et Cora. Quant au cousin Laurent Paridael, ce balourd, ce sauvage ne pouvait prétendre tout au plus qu’à sa protection.
Pendant la danse, Mlle Dobouziez engagea avec Bergmans une de ces escarmouches spirituelles dans lesquelles elle excellai; mais cette fois elle trouva à qui parler; le tribun parait les coups avec autant d’adresse que de courtoisie. À quelques reprises il riposta, mais comme à regret, en montrant le désir qu’il avait de ménager sa pétulante antagoniste. Plusieurs fois dans le cours de la soirée, on les vit ensemble. Même lorsqu’elle dansait avec d’autres, Gina tâchait de se rapprocher des groupes où se trouvait Bergmans et se mêlait à la conversation. L’intérêt qu’elle lui portait n’allait pas sans un peu de dépit contre ce garçon du peuple, ce révolutionnaire, cette sorte d’intrus qui se permettait d’avoir à la fois plus de figure et plus de conversation que tous les potentats du commerce. Au lieu de lui savoir gré de la modération qu’il mettait à se défendre contre ses épigrammes, elle fut humiliée d’avoir été épargnée, d’autant plus qu’au premier engagement elle avait reconnu sa supériorité. Dans chacun des traits renvoyés, à contre-coeur, par le jeune homme, il avait mis comme une révérence galante. Il piquait un madrigal à la pointe de ses épigrammes. Sentiment indéfinissable chez Gina. Admiration ou dépit? Peut-être de l’aversion; peut-être aussi de la sympathie. À un moment, se sentant trop faible, elle appela à la rescousse l’armateur Béjard, reconnu pour un des dialecticiens serrés de son monde. Elle offrait à Bergmans l’occasion de confondre un des êtres qu’il rendait responsable de la déchéance morale de sa ville natale.
Le tribun fut acerbe; il démoucheta ses fleurets; toutefois il demeura homme du monde, respecta la neutralité du salon où il était reçu, ne s’oublia pas, tenant surtout à mériter l’estime de Régina.
Le Béjard, agacé par la modération de Bergmans, ferrailla maladroitement, devint presque grossier. Pourtant, aucun de ces deux hommes ne toucha en apparence aux choses que chacun avait sur le coeur; mais ils se mesuraient, se cherchant les côtés vulnérables; se disant, d’une façon détournée et comme par allégories, leurs animosités, et leurs dissentiments, et leurs incompatibilités, et leurs instincts contraires. Béjard n’était pas dupe, du tact et de l’esprit conciliant de son adversaire. Ils lui révélaient une force, un talent, un caractère plus redoutable encore que ceux qu’il avait appris à connaître dans les réunions publiques. Le tribun se doublait donc d’un politique? Béjard n’admettait pas que cette idole du peuple, ce fanatique de nationalisme, prît tant de plaisir que les autres voulussent bien se l’imaginer à ces réunions frivoles, à ces conversations, où tant de choses devaient se dire et se faire à l’encontre de ses convictions.
Mais c’est que Béjard devinait aussi en quelle aversion Bergmans tenait les gens de son espèce. Pourtant la belle humeur ironique et l’aisance du tribun augmentaient à mesure que l’autre bafouillait.
Béjard finit par s’éclipser. Gina souffrit du succès de Bergmans; c’était bien impertinent à lui, petit oracle de carrefour, d’avoir raison contre un augure que M. Dobouziez prisait tant.
Gina rencontra plusieurs fois cet hiver, le tribun dans le monde. Elle continua de lui témoigner un peu plus d’égards qu’aux autres; le traita en camarade, mais sans que rien dans sa conduite pût lui faire croire qu’elle le préférait. Aux petites Vanderling qui la taquinaient au sujet de son entente avec ce rouge: «Bast! il m’amuse!» faisait-elle.
Personne n’attachait, d’ailleurs, d’importance à cette camaraderie.
Bergmans attiré impérieusement par le charme de Gina se faisait violence pour ne pas lui parler de ses sentiments. La solidarité de caste et d’intérêts, la communauté de sentiments et d’aspirations qu’il savait exister entre Béjard et les parents de Gina le désolaient.
Plusieurs fois il fut sur le point de faire sa déclaration. Entre temps Gina mettait à courir les bals une ardeur, une fièvre si inquiétante que M. Dobouziez dut la supplier de prendre du repos et de ménager sa santé. Elle fut la reine de la saison, la plus fêtée, la plus adulée, la plus intrépide.
Partout Bergmans et Gina se traitaient avec une familiarité affectée, essayant de se donner l’un à l’autre le change sur leurs pudeurs et leurs pensées intimes. Et tous deux s’en voulaient de cette amitié de parade, de ces expansions frivoles, de ce flirtage, sous lequel germait un sentiment profond et attendri.
— Je ne tire pas à conséquence! se disait Door Bergmans, aussi petit garçon qu’Hercule aux pieds d’Omphale. Elle me considère comme un plaisantin un peu plus en verve que les autres, voilà tout! Devine-t-elle seulement la fascination qu’elle exerce sur moi? … Que ne suis-je plus riche encore, ou que n’est-elle pauvre et née dans un autre monde? Depuis longtemps j’aurais demandé sa main…
Régina ne souffrait pas moins. Elle avait dû finir par se l’avouer à elle-même, elle aimait cet «anarchiste», elle, la fille bien née, l’héritière du nom des Dobouziez… Jamais elle n’eût osé parler à son père de pareille préférence.
Elle en voulait pourtant à Bergmans de ne pas deviner ce qui se passait en elle.
IX. «LA GINA»
Grand branle-bas aujourd’hui au chantier des constructeurs de navires Fulton et Cie. On va procéder au lancement d’un nouveau navire achevé pour le compte de la Croix du Sud, la ligne de navigation entre Anvers et l’Australie. La cérémonie est annoncée pour onze heures. Les derniers préparatifs s’achèvent. Comme un papillon immense, longtemps serré dans sa chrysalide, le navire, complètement formé, a été dégagé de son enveloppe de charpentes.
Le chantier est orné de mâts, de portiques, disparaissant sous une profusion de «signaux», de pavillons, d’oriflammes de toutes les couleurs et de toutes les nationalités, parmi lesquels domine le drapeau rouge, jaune et noir de la Belgique. D’ingénieux monogrammes rapprochent les noms du navire, de son constructeur, de son armateur: Gina, Fulton, Béjard. Ici figurent le millésime de l’inauguration et celui de l’achèvement du travail.
Près du navire se dresse une tribune, tendue de toile à voile que le vent humide secoue par moments d’une façon assez rageuse.
Non loin de l’eau repose, comme une baleine échouée, l’immense bâtiment. La puissante carcasse, étalonnée, fraîchement peinte en noir et rouge, À la poupe, en lettres d’or, dans une sorte de cartouche sculpté, figurant une sirène, on lit ce mot: Gina.
Dès le matin, le chantier se garnit de curieux. Les invités munis de cartes prennent place sur les gradins de la tribune. Au premier rang, des fauteuils en velours d’Utrecht attendent les autorités, la marraine et sa famille. Les badauds de peu d’importance et les ouvriers se placent au petit bonheur à proximité du rivage et du bateau.
Il fait un soleil glorieux comme celui qui brillait il y a près d’un an, lors de l’excursion à Hémixem. Tout ce qui a la prétention de donner le ton, de régir l’esprit, la mode et la politique, se retrouve là comme par hasard. Ils se prélassent, les gens qui comptent: les Saint-Fardier, les Vanderling, les Brullekens, les De Zater, les Fuchskop, nombre de Verhulst, de Verbist, de Peeters et de Janssens, tous les Von et les Van de l’autre fois; toujours les mêmes.
Le Dupoissy est radieux et se donne de l’importance comme s’il était à la fois auteur, propriétaire et capitaine du navire.
Les dames chiffonnent des toilettes charmantes, pleines d’intentions. Angèle et Cora Vanderling minaudent à côté de leurs fiancés, les jeunes Saint-Fardier, qui étalent un élégant négligé bleu à boutons d’or, jouant l’uniforme des officiers de marine.
Door Bergmans aussi est de la fête, accompagné de ses amis, le peintre réaliste Willem Marbol et le musicien Rombaut de Vyveloy.
Cependant, tout est prêt. L’équipage se réunit sur le pont du navire, selon l’usage. Les matelots, endimanchés et astiqués, francs et débonnaires gaillards, rappelleraient à Laurent, s’il était de la partie, son brave Vincent Tilbak. Un peu embarrassés de leurs membres, on dirait que cette façon de parader sur un navire encore à terre n’est pas de leur goût. Mêlés à l’équipage, des badauds ont voulu se donner l’émotion de descendre avec le navire. Le patelin Dupoissy voudrait bien se joindre à ceux-ci, mais ses fonctions délicates l’attachent au rivage. En attendant l’arrivée du maître, c’est lui qui se charge de recevoir le monde, de caser les dames sous la tente, et aussi de faire l’office de commissaire et de déloger, au besoin, les profanes. Il a conscience de son importance, le radieux Dupoissy. Voyez-le conduire, près du bateau, les demoiselles Vanderling et leur expliquer, avec des termes techniques, le détail de la construction. Il leur confie aussi, d’un petit air mystérieux, qu’il a préparé quelques vers «bien sentis».
Pour se défaire du fâcheux raseur, le rédacteur du grand journal commercial a promis de les intercaler dans le compte rendu.
Plusieurs équipes des travailleurs les plus vigoureux et les plus décoratifs du chantier attendent, à portée du navire, le moment de lui donner la liberté complète. Il ne manque plus que les autorités et les principaux acteurs, les premiers rôles de la cérémonie qui se prépare. Au dehors du chantier, sur les quais, en aval du fleuve vers la ville, des milliers de curieux refoulés des installations Fulton, où l’on s’entasse à s’étouffer, sont postés pour prendre leur part du spectacle, se piètent avec un tumulte d’attente, un brouhaha d’endimanchement.
Attention! Dupoissy, un mouchoir attaché au bout de la canne, a donné un signal, comme le starter aux courses.
Des artilleurs improvisés, dissimulés, derrière les hangars, font partir des bottes. Le canon! se dit la foule en se trémoussant dans un délicieux frisson d’attente. Les jeunes Saint-Fardier plaisantent Angèle et Cora qui ont sursauté.
Un orphéon entonne la Brabançonne.
— Ils arrivent! ils arrivent!
Ils arrivent en effet. Descendant de voiture, voici le bourgmestre, le parrain du navire, donnant le bras à la marraine, Mlle Dobouziez, éblouissante dans une toilette de gaze et de soie rose; puis M. Béjard menant la maman Dobouziez, plus fleurie, plus feuillue et plus emplumée que jamais, surtout que Gina a renoncé à contrarier son innocente manie. Derrière, vient M. Dobouziez conduisant la femme du constructeur. Le populaire, contenu à grand’peine par la police, aux abords de l’enclos réservé, s’émerveille naïvement devant la beauté de Mlle Dobouziez. Il a acclamé Door den Berg, mais il fait entendre des grognements au passage de Béjard. Et il se trouve, dans plus d’un groupe de cette cohue de bonnes gens et même sur les banquettes de la tribune, des narrateurs pour établir un rapprochement entre la cérémonie brillante qui se passe aujourd’hui, au chantier Fulton, et les atrocités qui s’y commettaient il y a vingt-cinq ans, sous la responsabilité de Béjard, le père, et avec la complicité de Freddy Béjard, le futur armateur. Mais les huées mal contenues et les murmures se noient dans l’allégresse moutonnière et la jubilation badaude. Lorsque le cortège imposant a gagné ses places, nouveau coup de canon. La musique va repartir, mais Dupoissy fait un signe furieux pour lui imposer silence. Et se plantant devant la tribune, sur la berge, à quelques pas du navire, il tire de sa poche un papier à faveur rose, le déplie, tousse, s’incline, dégoise de sa voix de chevreau sevré avant terme une kyrielle d’alexandrins rances, que personne n’écoute d’ailleurs. De temps en temps, entré les conversations, on en saisit un hémistiche: «Vaisseau fils de la terre — conquérant de l’onde — sur la plage lointaine — va saluer pour nous — poindre à l’horizon des eaux… symbole de nos lois… royaume d’Amphitrite…»
— Que de chevilles! Vous verrez qu’il n’en ratera pas une! murmure Mme Vanderling à l’oreille de Gaston Saint-Fardier, c’est un véritable almanach des Muses que ce bonhomme-là!…
Il a fini. Quelques bravos discrets. Des «Pas mal! pas mal!» proférés à demi-voix; des «ouf!» de soulagement chez la plupart des auditeurs. Enfin se prépare la phase véritablement émouvante. La musique joue l’air de Grétry «Où peut-on dire mieux», M. Fulton, le constructeur, court donner un ordre à ses ouvriers.
Sous la puissance des coups de bélier et du coinçonnage destiné à le soulever, l’immense bâtiment, immobile jusqu’à présent, commence à se mouvoir insensiblement. Tous les yeux suivent, non sans anxiété, les efforts de la robuste théorie d’ouvriers massés sous l’avant du navire, et l’étayant de ce côté, armés de barres d’anspect afin de le faire glisser plus rapidement sur la coulisse. Pieux, ventrières, étançons sont tombés, les dernières accores ont sauté.
Cependant Béjard a conduit Mlle Dobouziez près de l’amarre. Prenant une élégante hachette au manche garni de peluche, effilée comme un rasoir, il l’offre à la marraine et l’invite à rompre d’un coup sec le dernier câble de retenue. La belle Gina, si adroite, s’y prend mal, elle attaque le chanvre, mais l’épais tressis tient bon. Elle frappe une fois, deux fois, s’impatiente, ses lèvres profèrent un petit claquement irrité. Le silence de la foule est tel que les spectateurs haletants, retenant leur souffle, perçoivent ce mutin accès de mauvaise humeur de l’enfant gâtée. Les loustics rient.
— Mauvais présage pour le navire! se disent les marins.
— Et pour la marraine! ajoutent des regardants.
Comme Mlle Dobousiez n’en finit pas, Béjard s’impatiente à son tour, reprend l’outil récalcitrant et cette fois, d’un coup ferme et nerveux, il tranche la corde.
La masse énorme crie sur ses ais, se met lentement en branle et dévale majestueusement vers son domaine définitif.
Moment pathétique. Qu’y a-t-il pourtant là pour faire battre tous ces coeurs, non seulement les simples, mais encore les plus vains et les plus fermés, plus difficiles à émouvoir que l’énorme colosse même?
En gagnant le fleuve, le navire auquel s’est communiqué une vie étrange, continue de crier et de rugir. Rien de majestueux comme cette rumeur prolongée dont retentissent les flancs de la Gina. Certains chevaux hennissent ainsi de plaisir et de fierté, au moment où l’homme met à l’épreuve leur vigueur et leur vitesse. Puis, brusquement, d’un trait, il franchit, comme un plongeur impatient, la distance qui le séparait encore de la nappe ondoyante et il s’enfonce avec fracas dans l’Escaut que son entrée fait tressaillir et qui semble écarter, pour le recevoir, ses masses écumantes.
Alors, la rumeur du navire ayant cessé, de la foule s’élèvent des hourrahs! formidables et prolongés. La musique déchaîne de nouvelles et entraînantes fanfares, les salves reprennent, un immense drapeau tricolore est hissé au sommet du grand mât. L’équipage de la Gina éclate à son tour en cris de jubilation, et ses passagers pour rire, convaincus de leur importance, agitent mouchoirs et chapeaux.
Bientôt le navire se prélasse au milieu du fleuve, et vire gracieusement, avec une dignité et une aisance de triomphateur. Ce n’est plus la masse lourde, rébarbative et un peu piteuse qu’on admirait tout à l’heure, de confiance, car un navire hors de l’eau a toujours l’air d’une épave, mais depuis qu’il est entré dans son élément, il s’est allégé et animé. Voilà même qu’on met sa machine en mouvement, ses lourdes hélices battent l’eau, la fumée s’échappe par sa cheminée énorme. Son formidable organisme fonctionne, ses muscles de fer et d’acier s’agitent, il gronde, il respire, il souffle, il vit. Et les hourrahs parlent de plus belle. Cependant, à terre, sous la tente, l’agent de M. Fulton faisait circuler des coupes de Champagne et des biscuits, les hommes trinquaient avec bonhomie, en affectant de la rondeur et de l’expansion, à la fortune de la Gina. Tous s’empressaient autour de la belle marraine afin de lui exprimer leurs voeux pour son brillant filleul. Gina portait le verre à ses lèvres et saluait à chaque toast, avec un sourire fin et digne. Les petites Vanderling buvaient en conscience; serrées de près par leurs fiancés, elles affectaient d’être chatouillées, se renversaient à faire craquer leur canezou, en riant comme de petites folles, blanches, grassouillettes, le menton charnu, les lèvres très rouges, les yeux pleins de science amoureuse.
Béjard redoublait de prévenances et d’attentions auprès de Gina.
— Vous voilà attachée à ma fortune, mademoiselle, disait-il, non sans intention. Dans cette Gina qui m’appartient et qui fera honneur à son nom, je n’en doute pas, je me plairai à retrouver quelque chose de votre personne. D’ailleurs, les Anglais, nos maîtres en commerce, ont fait aux vaisseaux l’honneur de les assimiler à la femme. Pour eux tous les objets sont indifféremment du genre neutre. Les navires seuls appartiennent au beau sexe…
— Je me sens assez petite fille à côté de cette imposante matrone! répondit Gina en riant. Et j’ai peine à croire que je l’ai tenue sur les fonts baptismaux; c’est plutôt elle qui semble m’accorder son patronage… Et ceci explique mon émotion de tout à l’heure… Ah! vrai, j’ai senti l’aplomb m’abandonner…
M. Dobouziez, mis en veine de générosité par le succès de sa fille, toujours soucieux de suivre l’usage et de ne pas lésiner dans les circonstances publiques, avait fait appeler le contremaître.
— Tenez, dit-il, en lui remettant cinq louis, voici les dragées du baptême! Partagez-les entre vos hommes et qu’ils les fassent fondre à leur soif.
— Quelle idée! grommela Saint-Fardier père à l’oreille de Béjard. Les brutes ne tiennent déjà plus sur leurs jambes! C’est moi qui leur en ficherais des pourboires! Il faut voir comme je les dégrise le lundi, à la fabrique!
Après avoir exécuté quelques voltes et manoeuvres, pour se montrer sous tous ses avantages au monde connaisseur et élégant qui assistait à ses premiers ébats, la Gina redoubla de vitesse, et s’en fut, délibérément, vers la rade, réjouir d’autres spectateurs. Une place lui avait été aménagée, à quai, en attendant qu’elle complétât son outillage, son équipement et qu’elle prit son premier chargement de marchandises et de passagers. Il était convenu, entre l’armateur et le capitaine, qu’elle gagnerait la mer dans huit jours.
Dupoissy, assez mortifié du peu de succès de ses vers, s’était approché de l’eau et, la coupe remplie de Champagne, posté à l’extrémité de l’appareil même d’où s’était élancé le navire, il interpella les autres personnes de la compagnie, de l’air d’un escamoteur sur le point d’exécuter un nouveau tour: — Attention!
Tout le monde tourna les yeux de ce côté. Le Sédanais avait sifflé verre sur verre, lorsqu’on ne s’occupait pas de lui et, désaltéré, même un peu gris, il se rappelait le mariage du Doge et de l’Adriatique et les antiques libations des païens à l’Océan pour se rendre propices Neptune et Amphitrite.
— Que ce nectar de Bacchus répandu dans le royaume des ondes assure à la glorieuse Gina la clémence des éléments!
Il dit et se pencha un peu, chercha une attitude noble, en se tenant sur une jambe, et versa le Roederer dans le fleuve. Mais le gros homme faillit l’y suivre; si Bergmans ne l’avait retenu par les basques de son habit, il piquait une tête. On applaudit et on pouffa.
— Bon, voilà notre barde qui va se plonger dans le Permesse! ricanait la Parisienne.
— Prenez garde, monsieur, les dieux anciens, le vieil Escaut, ne semblent pas goûter votre parodie de leurs rites! dit le tribun à Dupoissy.
— Ah oui, je suis un profane, un étranger, n’est-ce pas? répliqua avec dépit le pseudo-marchand de laines, au lieu de remercier son sauveteur. Il n’appartient qu’aux Anversois pur sang de ressusciter les antiques religions!
— Je ne vous le fais pas dire! ajouta Bergmans, en riant.
On se séparait; les invités regagnaient leurs voitures. Les ouvriers, nantis du pourboire, acclamaient, avec plus de conviction qu’à l’arrivée, les importants personnages. L’après-midi il devait y avoir grand bal au chantier pour tout le personnel; on mettrait quelques tonneaux en perce. En exécutant les préparatifs de cette nouvelle partie du programme quelques-uns des compagnons fringuaient. Friands d’observation, Marbol et son ami Rombaut se promettaient de revenir l’après-midi avec Bergmans.
— Et vous, se hasarda de dire celui-ci à Régina, n’assisterez-vous pas aux ébats de ces braves gens; à cette joie qui sera un peu votre oeuvre?
Elle eut une moue dégoûtée.
— Fi! répondit-elle, je n’en aurai garde. C’est bon pour des démocrates de votre espèce. Vous vous entendriez parfaitement avec Laurent.
— Qui ça, Laurent?
— Un cousin, très éloigné, — au propre et au figuré, car il est en ce moment en pension à quelque cent lieues d’ici… qui accorde, comme vous, de l’importance à ce monde commun… Mais il n’a pas même comme votre ami Marbol l’excuse de les peindre et de s’en faire de l’argent, ou, comme vous la perspective de devenir président de la République et Ville libre d’Anvers.
Elle ne se rappelait Paridael que pour établir un rapprochement désobligeant, du moins dans sa pensée, entre Bergmans et le collégien. Elle en voulait un peu au tribun de ce qu’il ne se fût pas assez occupé d’elle pendant cette cérémonie et l’eût laissée tout le temps avec Béjard.
— Décidément, pensait Door, des abîmes d’opinions et de sentiments nous séparent! Je ferai l’impossible pour les combler… Elle est assez intelligente et je lui crois au fond beaucoup de droiture; si elle m’aimait, je l’aurais vite intéressée à mon oeuvre, au but de ma vie. Je m’en ferais une alliée. Si elle m’aimait! Car malgré sa hauteur et ses dédains, et sa soumission aux préjugés, je persiste à la trouver déplacée dans son monde. Elle vaut ou vaudra mieux que ses parents. Il doit y avoir place en elle pour de généreux mouvements et des pensées supérieures… Sa beauté et son instinct contredisent son éducation… Que ne puis-je la disputer à ces épouseurs richissimes qui rôdent autour d’elle! …
X. L’ORANGERIE
Une année s’écoula encore. Le jeune Paridael obtint enfin de retourner quelques semaines au pays. Dobouziez lui fit passer un examen sommaire duquel il résulta que ce gamin s’ingéniait plus que jamais à «mordre» aux branches dont le tuteur faisait le moins de cas ou qu’il les étudiait à un point de vue tout opposé aux intentions de cet homme pratique.
Ainsi, au lieu d’apprendre des langues modernes ce que doit en savoir un bon correspondant commercial, il s’était bourré la tête de billevesées littéraires.
— Je vous le demande! comme s’il n’existait pas assez de sornettes en langue française! se récriait le cousin Guillaume.
Laurent était devenu un grand rougeaud aux cheveux plats, d’une santé canaille de manoeuvre; mais sous ces dehors trop matériels, sa physionomie épaisse et maussade, ce pataud cachait une complexion impressionnable à l’excès, un intense besoin de tendresse, une imagination exaltée, un tempérament passionné, un coeur altéré de justice. Son apathie extérieure, compliquée d’une insurmontable timidité et d’une élocution lente et embarrassée, entravait et contrariait des sons, d’une acuité presque morbide, des nerfs vibrants et hypéresthésiques. Sous sa torpeur couvaient de véritables laves, des fermentations de nostalgies et de désirs.
Dès sa plus tendre enfance il avait présenté quelque chose de différent, d’incompatible, qui avait inquiété ses parents pour son avenir. Le pressentiment des épreuves que lui réservait le monde leur rendait plus cher encore ce rejeton à la fois disgracié et élu. Mais en dehors de ces bien-aimés à qui la promiscuité du sang et de la chair révélait les mérites du sujet, peu d’êtres devaient l’apprécier. Il n’y avait pas à dire, le gamin déconcertait l’observation immédiate, rebutait les avances banales, ne payait pas de mine. Alors qu’il débordait de sentiments et de pensées, ou bien une pudeur, une fausse honte l’empêchait de les exprimer, ou bien, voulût-il les traduire, ce qu’il en disait prenait un air grimaçant outré, et dépassait le but imposé par la norme et les convenances.
Laurent serait fatalement incompris. Les meilleurs et les plus pénétrants se méprenaient sur son compte ou s’alarmaient de ses enthousiasmes débridés, de ses raisonnements poussés à l’extrême. Il se livrait à des démonstrations intempestives auxquelles succédaient de brusques abattements. Des sorties exaltées s’étranglaient net dans la gorge et finissaient par un inintelligible, rauque et presque animal grognement, comme si son âme jalouse eût vivement rappelé, à l’intérieur, cette volée d’incendiaires captifs ou comme si lui-même eut désespéré de se faire comprendre et reculé devant l’inouïsme de ses effusions. Tels, parfois, la pantominie et les vagissements du sourd-muet sur le point de parler. Ses impressions et ses impulsions le congestionnaient.
En pension, il ne se fit que de rares camarades. On l’eut pris pour souffre-douleur si ses poings de maroufle n’eussent tenu les brimeurs en respect.
La mort prématurée des siens contribua non pas à le dégoûter de la vie, mais à la lui faire comprendre à sa façon, aimer pour d’autres motifs, voir par d’autres yeux, prendre à rebours des codes, des morales et des conventions. Il devint de plus en plus taciturne. Son apparente inertie représentait celle d’une bouteille de Leyde saturée de fluide à en éclater. Souffrant, toujours tendu, pléthorique, ses instincts se dédommageraient de la longue contrainte, il se débonderait d’un seul coup, s’assouvirait sans mesure, se perdrait à tout jamais, mais en s’étant vengé de la vie. Capable de tous les dévouements, de toutes les délicatesses, mais aussi de tous les fanatismes, dans certains cas il aurait réhabilité le vice et apologié le crime; il fût devenu suivant les circonstances un martyr ou un assassin; peut-être les deux à la fois.
À l’un de ces dîners de demi-apparat, fréquents à présent chez ses tuteurs, le jeune Paridael fit la connaissance de Door Bergmans. L’air franc, la prestance, l’allure ouverte, les bons procédés du tribun apprivoisèrent le jeune sauvage. Jamais les habitués de la maison ne faisaient attention au petit parent pauvre. Gina plaisanta Bergmans; «Vous vous rappelez ma prédiction le jour du lancement du navire? — Parfaitement, répondit Door. Et je vous avouerai que si c’est là le garçon auquel vous faisiez allusion, il m’intéresse au superlatif. Les quelques mots que je lui ai arrachés révèlent une nature bien au-dessus de l’ordinaire!
Gina parut ne point prendre cet éloge au sérieux, mais, depuis, elle condescendit à s’entretenir plus fréquemment avec son cousin.
Cependant le mariage de Gina ne se décidait pas aussi facilement que M. Dobouziez avait pu le supposer. Quantité d’obstacles surgissaient contre l’établissement de l’héritière, toute millionnaire et ravissante qu’elle fût. Les prétendants redoutaient son caractère tranchant et impérieux et aussi son goût du faste. Les adulateurs ne manquaient pas. C’était autour d’elle une nuée de courtisans, un assaut perpétuel de flirtage et de galanterie, mais aucun prétendant ne se présentait.
Cora et Angèle Vanderling, plus jeunes que Gina, venaient d’épouser Athanase et Gaston Saint-Fardier. Elles importunaient leur amie de confidences d’alcôve et lui vantaient les libertés que procure l’existence conjugale. Elles menaient toutes deux leurs lymphatiques maris par le bout du nez et se gênaient moins que jamais pour coqueter avec les galants. Saint-Fardier père, enchanté de se débarrasser de ses fils, leur avait obtenu à l’un un bureau d’agent de change, à l’autre une position de «dispacheur» ou expert en avaries. Vanderling, de son côté, avait très décemment doté ses fillettes. Les deux jeunes ménages menaient fort grand train, et les appétissantes blondines, d’une beauté de plus en plus radieuse et épanouie, s’abandonnaient à tous leurs caprices et à tous leurs penchants.
Avec Bergmans, Béjard demeurait le plus assidu visiteur des Dobouziez. Laurent, qui savait aujourd’hui les antécédents de l’armateur, ne lui cachait pas son aversion. Enclin à un vague swedenborgisme, il s’expliquait à présent le moment d’hallucination qu’il avait eu, autrefois, sur l’Escaut, lors de l’excursion à Hémixem. À Laurent, Freddy Béjard semblait exhaler les corrosives vapeurs des acréolines, incorporer aussi les machines tueuses d’hommes, amputeuses de saine et florissante main-d’oeuvre. Aussi combien Laurent souffrait de voir ce satellite sinistre et néfaste graviter incessamment dans l’orbite de la radieuse Gina. Béjard avait l’intuition du sentiment qu’il inspirait au collégien et s’amusait à l’agacer, mais à distance, prudemment, comme on fait à un chien de garde qui pourrait se détacher:
— Ma parole, disait-il souvent à Gina, c’est qu’il n’a pas l’air rassurant, du tout notre jeune maroufle! Voyez donc de quels yeux d’assassin il nous couve? Ne lui arrive-t-il pas de mordre? À votre place je le musellerais!
Disons à la louange de Gina que si l’éloge du petit sauvage par Bergmans ne laissait pas de l’agacer, elle était néanmoins tentée de prendre le parti de son cousin contre les sarcasmes de Béjard.
Laurent se rapprochait d’autant plus de Bergmans qu’il le savait compétiteur de Béjard. Il avait entendu le tribun parler en public et, profondément séduit par son éloquence imagée et savoureuse, il n’était plus seulement son ami, mais encore son partisan. Pourtant, par degrés, un sentiment de jalousie s’emparait de lui. Lequel? Si vague qu’il n’aurait su dire au juste s’il était jaloux de Gina ou de Bergmans?
Une plaisanterie inoffensive du tribun faite devant Régina le blessait. Il tournait alors le dos à son ami, le boudait durant des jours, se montrait plus atrabilaire encore avec lui qu’avec les autres.
— Qu’a donc encore une fois notre petit cousin? demandait Bergmans.
Mais au contraire de Béjard qui se divertissait de ces accès d’humeur, Bergmans se rapprochait du pauvret, le grondait doucement avec tant de vraie bonté que l’enfant finissait par se rapprivoiser et par lui demander pardon de ses lubies.
Depuis la puberté, son sentiment capricieux et indéfini pour la jeune fille s’était exaspéré d’énervantes postulations charnelles. L’âge ingrat rendait son caractère encore plus impressionnable. Les exigences du tempérament s’impatientaient de sa réserve et de sa timidité natives.
À la pension, alors qu’il courait ses quinze ans, il lui était arrivé de défaillir comme une fillette aux effluves trop vifs des jardins printaniers. Les lutineries du renouveau, les bouffées des crépuscules orageux, ces lourdes brises d’avant la pluie, qui s’abattent dans les hautes herbes et semblent s’y panier, trop ivres pour pouvoir reprendre leur essor, l’atmosphère des solstices d’été et de l’équinoxe d’automne chatouillaient Paridael comme le contact de bouches invisibles.
En ces moments la création entière l’embrassait et, démoralisé, hors de lui, il aurait voulu lui rendre caresse pour caresse! Que ne pouvait-il étreindre dans un spasme de totale possession les grands arbres qui le frôlaient de leurs branches, les meules de foin auxquelles il s’adossait, et toutes les ambiances parfumées et attendries! Il lui tardait de s’absorber à jamais dans la nature en fermentation! Ne vivre qu’une saison, mais vivre la vie de cette saison! Quelle mélancolie bénigne, quelle délicieuse angoisse, quel renoncement de son être, quelle morbidesse déjà posthume! Un jour le timbre si particulier d’un alto lui avait arraché des larmes. Ce son veloureux et grave, sombre et opulent comme un manteau nocturne ou un sous-bois automnal, il le retrouvait, à présent dans la voix de sa cousine. Il assimilait le despotisme de cette voix à la vertu des nuits insolites, ne procurant que de dérisoires sommeils, nuits propices aux cauchemars, aux conjurations et aux attentats — les nuits du Moulin de pierre!
Il ne cessait pas, croyait-il, d’en vouloir sincèrement à Gina; il la jugeait avec plus de sévérité et de rancune que jamais. Et pourtant l’idée qu’elle n’agréait personne lui causait une certaine joie. Non seulement il se réjouissait du dédain et de la malice avec lesquels elle traitait Béjard, mais il était presque heureux lorsqu’elle taquinait et rebutait Bergmans. En apparence elle n’encourageait pas plus l’un que l’autre. «La mauvaise!» se disait Laurent avec une artificielle et laborieuse indignation. «À la place de Door je lui répondrais de la belle façon!»