La pègre en détresse

Claude Roux · Chapitre 1 sur 5

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La pègre en détresse

Chapitre I

 

Mimi, dans un cache-sexe de dentelle noire, les seins à peine voilés par un soutien-gorge en filet, avançait à petits pas sur la scène et se laissait admirer par la partie mâle des clients du Petit Cochon Bleu.

Diane avait dit :

– Pas de folie, hein, Mimi ? Les hommes veulent voir une femme nue, ils verront une femme nue. Mais pas nécessaire d’être trop généreuse. Finies pour toi les danses du ventre. Tu es une danseuse de classe à présent.

Mimi avait fait la moue.

– Tu crois qu’ils viennent rien que pour voir un corps ? Prends la peinture par exemple. Il y a un tas de toiles qui montrent des femmes nues. Est-ce que les hommes sont remués par ça ? Tu sais bien que ce qu’ils aiment, c’est la saleté. Plus on paraît vicieuse sur la scène, plus ils aiment ça.

– Mais je n’en veux pas de ces histoires-là dans mon club. Et puis d’ailleurs, je me fiche pas mal de la clientèle. Ils ont tout ce qui leur faut : un bon spectacle, de la boisson à un prix raisonnable et toi comme dessert. L’homme que je veux attirer près de toi est un fin gourmet. Il se fiche pas mal que tu danses ou non.

– Tu tiens tellement à avoir la peau de ce monsieur Victor ?

– Plus que jamais, depuis qu’il a fait assommer Michel.

Et tandis que Mimi offrait sa nudité aux yeux avides des mâles, Diane songeait à l’énigmatique Monsieur Victor. Était-il dans le club sous un déguisement, serait-il fasciné par la beauté de Mimi au point de vouloir l’approcher ? Elle l’escomptait. D’ailleurs c’était pour lui tendre un guet-apens et pour nulle autre raison qu’elle avait décidé d’ouvrir la boîte de nuit.

C’était Michel Dupuis, le journaliste à La Trompette, son ami, qui l’avait lancée sur la trace du bandit notoire. Un soir, il lui avait dit :

– Diane, j’ai besoin de toi, il faut que tu m’aides. Sans trop savoir, elle avait accepté.

– Il faut que tu me retrouves un certain monsieur Victor.

– Qui est-ce ? avait-elle demandée.

– Un racketeer, mais ce qu’il y a de plus gros en Europe.

– Français ?

– Oui. Il est venu ici au Canada pour installer un marché de drogue et de prostitution. La pègre va lui déclarer la guerre. Quelle aubaine si le journal arrivait à lui mettre la main dessus. Il est recherché par quasiment toutes les polices des grandes villes du monde

– Il est à Montréal ?

– Je ne crois pas... puisque sa maîtresse est à Québec. Celle-ci, Madeleine Levesseur, constitue le seul moyen à peu près de retracer Monsieur Victor. Un hasard miraculeux m’a mis entre les mains une photo d’elle, dénichée par un de nos correspondants dans un commissariat de Paris. Je te la donne, Diane. Si tu veux, tu pars pour Québec.

Diane avait accepté d’aider Michel et était partie pour Québec où elle avait été mêlée à des aventures hallucinantes. Sa poursuite de l’énigmatique personnage l’avait entraînée jusqu’à Haïti. Puis elle était revenue à Montréal, toujours devancée par le mouvant gangster, pour apprendre que Michel avait été misérablement battu par deux colosses au service du gangster.

– Cela, s’était-elle juré, il ne l’emportera pas en paradis !

Et c’était pour satisfaire ce désir de vengeance qu’elle avait ouvert la boîte de nuit Le Petit Cochon Bleu, y installant la torride Mimi Demers comme attraction principale, afin d’attirer le plus d’hommes possible, afin de pouvoir pénétrer dans le monde de la pègre, de recueillir peut-être un indice sûr qui la mettrait sur la piste du bandit.

Ce qu’elle espérait au fond, c’était que Monsieur Victor s’intéresse à Mimi.

– S’il fait ça, il est perdu.

Celle-ci quittait la scène du club dans une salve d’applaudissements et Diane qui la suivait de l’œil ne put s’empêcher d’admirer le fuselé de ses jambes, la rondeur de ses hanches que sa démarche balançait mollement, le satiné de son ventre dont on pressentait la douceur.

– Mademoiselle Diane ?

Un des garçons de table s’approchait.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Une femme saoule à mort. Pas moyen de la faire sortir. Elle s’est réfugiée dans l’arrière-scène.

– J’y vais.

Car elle avait donné l’ordre formel qu’aucun des clients ne soit molesté pour quelque raison que ce soit, et que tout incident qui pourrait nécessiter la main forte lui soit sur le champ rapporté.

La femme était ivre-morte. Elle s’était affalée dans un fauteuil d’osier dans une petite loge et dormait d’un sommeil de brute.

– Elle était seule ?

– Non, mais je crois que le type qui était avec elle est parti.

Diane sursauta.

– Il l’a laissée seule dans un état pareil ? C’est joli. Donnez-moi sa bourse que l’on sache où elle demeure. Mais dépêchez-vous ? Qu’est-ce que vous avez à la regarder comme ça !

– C’est pas pour dire mal, mademoiselle Diane, mais c’est une sapré belle fille !

La garçon avait raison. La femme, qui devait pas dépasser vingt-cinq ans, était une jolie blonde aux cheveux longs, au visage délicat, à la bouche ronde et sensuelle. Pour la circonstance, elle était revêtue d’une robe-poisson en satin vert qui moulait son corps comme une gaine. Affalée dans le fauteuil on pouvait suivre de l’œil les lignes que faisaient ses jambes, jusqu’à leur point de rencontre.

– La bourse, ça vient ?

– Oui, mademoiselle.

La femme se nommait Louise Dubé. Une carte d’identité, émise par la cité de Montréal, apprit à Diane qu’elle habitait un appartement dans la rue Jeanne-Mance.

– Prends un taxi, conduis-la.

– Oui.

Le garçon avait accepté avec un tel entrain que Diane changea d’avis..

– Appelle un taxi, je vais la ramener moi-même. Tu m’as l’air dans des dispositions...

– Comme vous voudrez, fit le garçon avec un air de dépit.

Mais à ce moment précis, un gros homme entrait dans la loge. Gros est un terme encore trop vague. Il était énorme, devait certainement pesé au-delà de trois cents livres. Il était revêtu d’un complet gris, taillé selon une mode passée. Le veston s’ouvrait sur une veste sur laquelle brillait une chaîne d’or. Il s’exclama en voyant la femme dans le fauteuil.

– Louise ! Mon Dieu ! Ah ! je vous remercie mademoiselle de vous en être occupée. Quand je l’ai vue venir par ici, j’ai cru qu’elle allait aux toilettes, elles sont tout près, n’est-ce pas ? Je commençais à m’inquiéter ne la voyant pas revenir. Mais tout est bien puisqu’elle est ici.

Il s’arrêta, fixa la femme de ses gros yeux bruns puis soupira :

– N’est-ce pas affreux ? Je veux dire de boire ainsi ! Je me demande pourquoi elle le fait d’ailleurs, elle n’a aucune raison.

– Vous étiez avec elle ?

– C’est-à-dire que j’étais tout près d’elle. Mon nom est Julius Monet, je suis son oncle. Nous devions nous rencontrer ici mais comme il y avait foule et que nous ne sommes pas arrivés ensemble, nous n’avons pu obtenir une table pour quatre.

– Celui qui était avec elle est parti ?

– Je ne sais pas ! Dites-moi pas qu’il l’a laissée seule, dans un état pareil ! Ah ! les jeunes d’aujourd’hui. De mon temps... une femme était considérée comme une chose fragile. Faut dire également que de mon temps, une femme n’aurait pas bu comme boit Louise. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour elle. Si vous permettez...

Il sortait un portefeuille noir. Diane eut un geste.

– Alors je vais la ramener sur le champ. Ma voiture est à deux pas. Il y a une porte de service ? Je ne voudrais pas traverser le club avec Louise dans mes bras.

Il prenait Louise dans ses mains velues, la soulevait, lorsque la porte s’ouvrit pour une deuxième fois.

Un homme entra. Il était plus jeune celui-là, svelte et bien mis. Il dit :

– Je me charge de Louise si vous permettez.

– Ah ! Vous voilà vous, dit le gros homme sans sourciller. Je ne vous avais pas encore vu mais j’avais la certitude que vous étiez quelque part clans la boîte.

– Vous êtes l’escorte de mademoiselle ? demanda Diane.

Ce fut le garçon de table qui répondit.

– Ce n’est pas lui qui était avec elle, mademoiselle.

– Louise est une connaissance, je la ramène.

– Pas du tout, fit l’énorme personnage qui ne lâchait pas la jeune femme. Je suis son oncle, vous permettez que je me charge de ma nièce ?

– Vous commencez à m’embêter un peu trop, répondit l’autre. Mais le gros homme partait d’un éclat de rire qui secouait son ventre ridiculement.

– Vous trouvez ? Vous trouvez ? Elle est bien bonne celle-là ! Qu’est-ce que vous pensez que vous êtes pour moi ? Un beau jour, il faudra se réunir autour d’une table et se parler dans le blanc des yeux. Pas maintenant en tout cas.

Et il remettait les mains sur Louise Dubé. L’autre lâchait durement.

– Sortez d’ici. Je viens de vous dire que je ramène Louise.

– Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? s’écria Diane qui ne comprenait plus. Je commence à me demander si vous, vous êtes son oncle et si vous, vous êtes son ami. En tout cas, je vais régler le problème en ramenant mademoiselle chez elle moi-même.

– Mais non, mais non, fit le gros homme revenant à charge. Ne vous dérangez pas, puisque je m’en charge.

– Et puis, j’ai une meilleure idée, continua Diane. Mademoiselle Dubé va entrer seule. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers le garçon, va me chercher des sels. Allons, vous autres, sortez d’ici.

Diane resta seule avec la jeune femme. Elle lui mouilla les tempes, dégrafa sa robe, attendit qu’elle s’éveille.

Le garçon revenait avec les sels demandés.

– Va chercher du café noir dans la cuisine. Elle a pris une de ses brosses !

Sous les sels, Louise Dubé tressaillait, toussotait légèrement. Elle eut un haut le cœur et se leva pour vomir. Diane la conduisit jusqu’à un lavabo dans un angle de la loge.

– Bon... ça ira mieux après ça... Respirer encore. Vous devez avoir tout un mal de tête ! Venez vous étendre à présent. Vous savez que votre ami est parti ? Il a eu le front de vous laisser seule.

Puis, répétant la phrase du gros homme, Diane dit :

– Pourquoi buvez-vous tant aussi ?

– André a pu sortir ? Tant mieux.

– Comment tant mieux ? Vous voulez dire que c’est vous qui avez dit à votre escorte de s’en aller ?

– Oui... c’est moi ?

– Mais pourquoi...

– Aie ! Ma tête ! Il faut que je rentre chez moi.

– Vous allez attendre au moins d’être capable de vous tenir sur vos deux jambes.

– Non, je veux partir tout de suite.

Elle se levait, faisait un geste gauche pour agrafer sa robe, titubait jusqu’au miroir.

– Mon peigne, j’ai perdu mon peigne... s’écria-t-elle en mettant une main dans ses cheveux.

– Un peigne noir avec des petites perles ? Vous l’aviez tout à l’heure. Il a sûrement tombé par terre, dit Diane. Mais le peigne était nulle part.

– Vous êtes sûre ! Vous êtes sûre que je l’avais tout à l’heure.

– Mais oui, fit Diane.

– Mon Dieu ! Mon peigne !

Elle s’affolait. Son visage se contrefaisait.

Surprise, Diane demanda :

– Il avait de la valeur ?

– De la valeur ? Vous me demandez s’il avait de la valeur. Les perles dessus, c’étaient des vraies. Vous m’entendez : des vraies. Il était estimé à au moins deux mille dollars.

Toutes deux, elles inspectèrent la loge avec minutie. Mais le peigne demeura introuvable.

Louise Dubé regarda Diane, avec un air soupçonneux.

– Vous ne l’auriez pas pris par hasard ? Je vais téléphoner à la police.

– Téléphonez à qui vous voudrez, répondit Diane vertement, mais je vous jure que je n’y ai pas touché.

– Alors je l’aurai perdu dans le club. Il faut y aller tout de suite. Peut-être que personne ne l’a vu encore.

– Mais non, fit Diane, je suis sûre que vous l’aviez tout à l’heure. Ce n’est pas le garçon de table qui l’a pris, il ne connaît rien dans les perles. C’est sans doute un des deux hommes qui sont venus ici tout à l’heure.

– Deux hommes ? Deux hommes sont venus ici ?

– Oui, ils voulaient vous ramener. Je me suis opposé. Il me semble à présent que j’ai bien fait.

– Y en avait-il un gros ?

– Oui.

– Ah...

Diane dut se précipiter vers Louise Dubé qui défaillait.

– Un gros ! Vous dites un gros ? Avec un complet gris ?

– Mais oui...

– Il voulait m’amener avec lui ?

– Oui.

– Merci, mademoiselle, dit Louise Dubé, dont les yeux s’étaient emplis de larmes. Vous m’avez sauvé la vie, je crois.

– Il se disait votre oncle. Vous croyez que cet homme veut vous tuer ?

– Celui qui était avec lui était-ce une jeune homme blond, avec de grosses lunettes ?

– Mais non, fit Diane. Deux hommes sont venus ici à tour de rôle pour vous ramener chez vous mais ils n’étaient pas ensemble. Le second ne correspond pas à la description que vous me donnez. Il était grand, noir, bien mis. Il ne portait pas de lunettes.

– Je ne le connais pas... Un autre, un autre qui me poursuit.

– Pourquoi ne me dites-vous pas ce qui se passe ? demanda Diane, peut-être que je pourrais vous aider.

– Non, non. Personne ne peut m’aider. Merci, mademoiselle. Et puis, il faut que je rentre chez moi. Merci encore une fois.

Elle se levait, se dirigeait vers la porte d’un pas encore mal assuré.

– Je vous accompagne jusqu’au taxi au moins.

– Vous êtes bien aimable.

L’air frais de la nuit raviva Louise Dubé. Elle serra la main de Diane tout en esquissant un sourire frêle puis se dirigea vers un taxi stationné à quelques vingt pieds de la porte du club.

Diane la regarda marcher, haussa les épaules. Cette fille l’intriguait mais elle n’allait pas se plonger dans une nouvelle affaire. Seul, Monsieur Victor comptait à présent. Elle allait pénétrer dans « Le Petit Cochon Bleu » lorsqu’un cri perçant la fit tressaillir.

Il ne lui fallut qu’un coup d’œil pour voir ce qui se passait. Louise Dubé se débattait, aux prises avec un petit homme brun dont les yeux étaient bridés. Il l’entraînait vers une voiture noire au volant de laquelle était une femme, également brune. Un autre cri d’angoisse de Louise Dubé décida Diane de passer à l’action.

Elle tomba sur l’assaillant de la jeune femme avec une rapidité inouïe. Ce dernier, décontenancé, dut se retourner pour faire face à son nouvel adversaire et il lâcha la main de la jeune femme qui en profita pour s’enfuir de toute la vitesse de ses deux jambes.

Diane bataillait ferme. Le petit homme, elle le voyait bien à présent. C’était un asiatique mais pas un Chinois, pas un Japonais. Un Phillipin peut-être... ou quelque chose du genre. À un moment donné il allongea un coup de pied à l’aventurière et celle-ci vacilla au moment où son ventre s’emplissait de douleur. Elle se relevait, vaillante, lorsque le klaxon de la voiture noire appela le petit homme. Diane resta sur le trottoir à regarder fuir l’automobile.

– Diane ! Diane ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

Mimi qui était sortie pour prendre l’air avait assisté au dernier moment de la lutte.

– Rien. Tu veux un café ? Allons quelque part. La danseuse écouta bouche bée le récit que lui faisait Diane des incidents de la soirée.

– Mais qu’est-ce que tout le monde veut à cette pauvre fille ?

– Je vais le savoir dans cinq minutes.

– Hein ?

– Tu penses pas que je vais lâcher comme ça. Je me rends immédiatement rue Jeanne-Mance. On va voir ce qu’on va voir.

– Moi, je n’y vais pas en tout cas.

Diane rit.

– Peureuse. Et puis, il faut que tu restes pour le spectacle de deux heures. Pas mal ton petit numéro de tout à l’heure. Si Monsieur Victor te voyait, je suis sûre qu’il voudrait en savoir davantage sur ton anatomie intime.

 

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