La pègre en détresse
Chapitre II
– Vous ici, s’écria Louise Dubé en roulant des yeux remplis de stupeur.
Diane, nue comme une naïade, venait de faire son apparition dans la chambre de la jeune femme. Il était dix heures du matin et le soleil, vigoureux, qui entrait par la fenêtre dont on avait pas tiré les rideaux, allumait la chevelure rousse de l’aventurière, rendait d’une blancheur éclatante sa peau lisse ; ainsi, Diane faisait penser à une amazone sortie d’un livre de légende, à une divinité des bois, à quelque fée échappée.
– J’ai couché sur le sofa. Je suis pleine de courbatures. Vous pensez pas que j’étais pour vous laisser entrer seule ici après les petites péripéties de la nuit passée ? À moins que je ne me trompe dans le moment, une police d’assurance sur votre vie serait un très mauvais placement, mademoiselle. J’ai pas eu de difficulté à crocheter la serrure de la porte. Vraiment, vous êtes très imprudente ; on peut entrer ici comme dans un moulin. Vous permettez que je prenne une douche ? Vous avez bien dormi ? Après ce que vous aviez bu, c’est normal. Moi aussi d’ailleurs après que j’eus prévenu la police...
– La police !
– Qu’un individu rôdait autour de la maison. La patrouille s’est installée à demeure devant votre maison. Avec deux agents dans la rue et moi dans votre boudoir, vous étiez en parfaite sécurité. Qu’est-ce qu’on a pour déjeuner ?
Louise Dubé regardait Diane avec effarement. Celle-ci s’était assise sur le rebord du lit et lui souriait de toutes ses dents.
– Vous avez de l’eau chaude j’espère ? Me prêteriez-vous une robe de chambre ?
– Dans le premier tiroir.
– Vous pouvez mettre les œufs dans la poêle, deux pour moi.
Diane chanta sous l’eau glacée. Au sortir de la douche, elle se frotta jusqu’à ce que son corps devint rosé comme une fleur. Elle se couvrit de la robe de chambre blanche puis pénétra dans la cuisine avec un air de parfait contentement.
– Hum... ça sent bon. Mettons-nous à table.
– Mademoiselle...
– Si vous voulez, nous parlerons plus tard, j’ai une faim de loup.
Elles mangèrent en silence et pendant toute la longueur du repas, Louise Dubé garda ses yeux accrochés au visage de l’aventurière.
– Bon, fit Diane en s’allument une cigarette et en approchant son café. Maintenant, si nous parlions...
– Je ne veux pas que vous vous mêliez à ça...
– Craignez-vous pour moi ?
– Peut-être... Oui, si vous voulez.
– Alors laissez-moi vous dire que vos scrupules vous font honneur mais qu’ils sont parfaitement inutiles. Je n’ai pas la moindre intention de vous laisser assassiner. Qui est le gros homme ?
Louise Dubé frémit à la pensée de celui qui avait voulu l’enlever.
– Je ne sais pas.
– C’est pas riche comme début, prononça Diane avec un petit air déçu. Vous avez parlé d’un petit blond à lunettes ?
– Ils sont toujours ensemble d’habitude.
– Qu’est-ce qu’ils vous veulent.
– Je ne sais pas. Ils me suivent partout où je vais. Il y en a toujours un qui me guette quand je sors.
– Donc, ils seront faciles à retrouver, lança Diane, avec satisfaction. L’autre ? Vous dites ne pas le connaître ?
– Celui qui a voulu également me ramener ici ? Non, je ne le connais pas.
– Passons à celui qui vous a attaquée dans la rue.
– Je l’ai déjà vu. Il me suivait comme les deux autres. Mais je ne sais pas pourquoi.
– C’est quelque chose comme un Chinois.
– Il me semble, oui.
– Et la femme ?
– Quelle femme ?
– La femme qui était au volant de l’auto noire ?
– Je ne l’ai pas vue.
– Ouais ! fit Diane en torchant ses cheveux humides. Pour dire qu’on avance, on recule. Enfin, nous avons toujours un indice.
– Un indice ? Que voulez-vous dire...
– Le peigne d’ivoire. Le peigne de deux mille dollars. Le gros ou l’autre, un des deux l’a volé. Donc, il en connaissait la valeur. Ce n’est pas uniquement pour ce peigne que l’on vous tracasse mais ce fameux peigne y est pour quelque chose. Excusez-moi Louise, vous permettez que je vous nomme Louise ?
– Mais bien sûr.
– Aussi gentille que vous êtes, si j’en juge par votre intérieur, vous ne m’avez pas l’air d’une personne qui a les moyens de se payer une parure de deux mille dollars.
– Ce peigne est un cadeau.
– De qui ?
– Vous est-il bien nécessaire de savoir ?
Diane eut un air tout à fait outré.
– Comment, vous voulez que je vous aide et vous ne me fournirez pas votre entière collaboration. D’ailleurs, la preuve que ce peigne a une importance, est que vous refusez d’en parler. Faites un petit effort, voulez-vous ?
– Je ne vous ai pas demandé de m’aider...
– Ah ! ça c’est trop fort ! fit Diane, réellement vexée. Oubliez-vous que si ça n’avait pas été de ma petite intervention d’hier soir, il se pourrait fort bien que vous soyez morte ce matin ?
– Je vous demande pardon. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi... mais je préfère me défendre toute seule.
– Comme vous le voudrez, dit Diane en se mettant rapidement sur ses jambes. Je file. Une chose, pourquoi n’informez-vous pas la police de ce qui se passe ?
– Vous n’êtes pas sérieuse !
– Ah... c’est comme ça. Mademoiselle a un petit péché à cacher. Vous avez raison : je devrais me mêler de ce qui me regarde. Bonjour.
Diane se défit de sa robe de chambre, enfila vivement sa culotte noire, son soutien-gorge, son slip. Elle allait passer sa robe lorsqu’elle entendit Louise crier.
– Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en se précipitant dans le vivoir.
Louise, blanche comme une morte, s’éloignait de la fenêtre.
– Il est là, dit-elle, il est là, comme toujours.
– Qui ?
– Le petit blond.
– Ah... Le petit blond, dit Diane en écartant le rideau de guipure.
En effet, face à la maison, de l’autre côté de la chaussée, se trouvait un homme revêtu d’un imperméable bleu marine et d’un feutre gris.
– Vous êtes sûre que c’est lui ?
– Oui, absolument sûre.
– Enfin, ça ne me regarde pas, n’est-ce pas, dit Diane en attrapant sa robe qui était restée sur un fauteuil. Vous êtes capable de vous débrouiller toute seule.
Louise Dubé semblait sur le point de faire une crise d’hystérie. Elle regarda Diane avec des yeux suppliants.
– Si je vous parle, si je vous dis la vérité, vous m’aiderez ? Vous me jurez que vous garderez le secret pour vous et surtout que vous n’irez pas à la police.
– Je vous le promets.
– Bon... alors je vais tout vous raconter. Vous prenez un whisky ?
– Il est un peu tôt pour moi.
Louise se versait trois doigts d’alcool. Puis trois autres. Ses yeux s’allumèrent presqu’aussitôt après qu’elle eut avalé le second verre.
– Cela remonte assez loin. J’ai vingt-neuf ans. J’en avais vingt-quatre dans le temps. J’étais mariée depuis un an.
– Ah ? Mariée... fit Diane vivement intéressée.
– Louise Boisvert est mon vrai nom. Dubé est le nom de mon mari.
– Vous êtes séparés ?
– Mais non. Attendez que je vous dise. Jacques et moi n’étions pas heureux. Mon malheur était celui de bien des femmes... vous me comprenez ? Jacques était gauche, il ne savait jamais comment me prendre. Je n’ai jamais connu les joies physiques de l’amour... avec lui.
– Ah... vous ajoutez avec lui.
– C’était fatal que j’aime Roger Leclerc.
– Roger Leclerc ?
– Un garçon que Jacques et moi avions rencontré dans un bar. Il était à peu près de mon âge, donc dix ans plus jeune que mon mari. Mais quel homme ! Si vous l’aviez vu au côté de Jacques.
– Oui, oui, fit Diane un peu dégoûtée.
– Ce soir-là, mon mari, ivre, lui raconta sa déception d’époux tandis que j’étais dans la salle de repos du bar. Est-ce pour cela que Roger s’intéressa à moi ? Il me jura que non par la suite. Je ne saurai jamais. Mais cela n’a aucune importance, n’est-ce pas ?
– Vous êtes devenue sa maîtresse ?
– De la façon la plus naturelle du monde. Roger conduisait la voiture de mon mari qui était ivre-mort. Il le coucha dans son lit. Moi, j’avais un peu bu. Suffisamment...
– Pour que vous ne puissiez résister à cet entreprenant, alors que votre mari dormait dans la chambre voisine, je suppose. Elle n’est pas très jolie votre histoire, Louise.
– Je sais... Je voulus rompre mais en fut nettement incapable. Roger m’apporta ce que mon mari n’avait jamais su me donner. Par lui, je devins une femme comme les vraies femmes. Fut-ce de la reconnaissance, je l’aimai follement au point de le recevoir dans des conditions périlleuses.
– Et votre mari s’aperçut de la chose ?
– Naturellement.
– Que fit-il ?
– Il me battit sauvagement. Croyez-vous qu’il allait s’en prendre à Roger ? Non. D’ailleurs Roger en aurait fait deux bouchées.
– Avez-vous revu votre amant ?
– Naturellement, puisque Jacques refusait de m’accorder une séparation. Je revis Roger. Jacques ne s’en souciait plus. Il se contentait de boire et de cogner sur moi. Roger n’en pouvait plus. Alors un soir, il le guetta au coin d’une ruelle...
– Pour lui donner une leçon.
– Pour lui tirer quatre balles dans le corps.
– Mon Dieu !
– Il fut arrêté sur le fait par une patrouille qui passait. Il fut amené à son procès. Il plaida crime passionnel. Il déclara que j’étais sa maîtresse.
– Vous l’avez admis devant la cour ?
– Non...
– Comment non ! s’écria Diane.
– Je n’ai pas pu. Songez au scandale. Ma vieille mère vit encore. J’ai un peu de famille qui me reste. J’ai nié avoir été la maîtresse de Roger, j’ai déclaré que je ne l’avais jamais vu de ma vie.
– Mais c’est un parjure !
– Alors les choses se compliquèrent. L’avocat de la couronne fit part au jury du dossier chargé de Roger. Je ne savais pas cela. Roger, malgré son jeune âge, était un repris de justice. Il avait exercé tous les rackets imaginables, avait été arrêté pour une multitude de délits. On supposa alors qu’il avait voulu voler mon mari et qu’il avait inventé cette histoire de maîtresse pour se sauver de la corde. Or, comme mon mari est bijoutier et qu’il lui arrivait d’apporter des pierres à la maison...
– Je comprends. Il en avait sur lui ce soir-là ?
– Oui.
– On a cru que c’était une affaire montée, donc meurtre avec préméditation et on l’a envoyé à la potence.
– Oui, dit Louise en frissonnant.
– Et vous n’avez pas parlé ?
– Non.
– Mais savez-vous malheureuse que votre témoignage l’aurait peut-être sauvé. Si vous aviez avoué que Roger était votre amant, la mort aurait été un crime passionnel, sans préméditation et Roger votre amant, n’aurait peut-être pas été pendu. Il aurait eu l’emprisonnement pour la vie... Vous l’avez tué par votre refus de témoigner, vous êtes responsable de sa mort.
– J’ai voulu... j’ai essayé mais je n’ai pas pu.
– Et le peigne.
– Il me l’avait donné... après une nuit particulièrement enivrante.
– Il vous a dit ce qu’il valait ?
– Oui.
– Vous ne vous êtes pas inquiétée de sa provenance ?
– Il m’a dit qu’il avait appartenu à sa mère autrefois.
– Cela ne vous a pas paru singulier qu’il vous fasse un cadeau de cette valeur ?
– Il m’aimait à la folie.
– On ne peut pas dire que ça lui a profité.
– Pensez-vous que j’ai été heureuse... après, s’écria Louise Dubé les larmes pleins les yeux. J’aimais Roger...
– Pas assez pour lui sauver la vie.
– Je me suis payé tous les hommes que j’ai pu, toute la boisson aussi. Mais je n’ai jamais oublié. Avec l’assurance que me laissait mon mari, j’ai voyagé par le monde... sans jamais réussir à oublier.
– Depuis combien de temps êtes-vous revenue à Montréal ?
– Un mois.
– Et les hommes qui vous suivent ?
– Ils sont derrière moi depuis deux semaines.
– Et vous ignorez absolument pourquoi ?
– Oui.
– Je me demande si je vais vous aider, fit Diane. Je comprends que vous craignez que j’aille à la police. Votre parjure vous coûterait cher.
– Vous avez juré de vous taire et de m’aider.
Diane allait répondre lorsque le téléphone sonna. C’était Mimi.
– Diane... Il faut que tu viennes au club sur le champ, il y a la police.
– La police, mon Dieu, pourquoi faire ? Pas pour hier, j’espère ?
– Non, pour mes danses. Ils trouvent que c’est encore trop osé. Tu descends.
– Qu’est-ce qu’ils veulent donc ? Que tu danses en froc de moine ? Je descends.
– Bougez pas d’ici, Louise, fit Diane en sortant de l’appartement. Un petit embêtement à régler et je reviens. L’autre est-il toujours dans la rue ?
– Non, fit Louise après un coup d’œil.
– Comme ça vous n’avez rien à craindre.
Diane sortit de la maison, franchissait le seuil de la porte lorsqu’elle ressentit une vive douleur à la tête. Elle tituba puis la nuit se fit en elle.
Lorsqu’elle s’éveilla, un gros homme se penchait sur elle avec bienveillance
– Mademoiselle Roy... vous allez mieux ? Je suis vraiment désolé, mais que vouliez-vous que je fasse d’autre ? Allons buvez cela.
L’alcool, qui était médiocre, fit mal à Diane.
Le petit blond à lunettes se tenait devant une porte. Diane regarda autour d’elle et se trouva dans une chambre infecte.
– Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda-t-elle d’une voix douloureuse. Vous allez me payer ce que vous m’avez fait.
– Calmez-vous, reprit la grosse masse de chair. Ne me suis-je pas excusé. Cette idée aussi que vous avez de vous mêler des affaires des autres.
– Mimi...
– Elle vous a téléphoné, n’est-ce pas. J’étais là, avec mon revolver. Il fallait que je vous sorte de la maison. Aussitôt que Bébé me téléphona pour me dire que vous étiez ici, j’ai couru là-bas, à l’appartement de mademoiselle Dubé.
– Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
– Mais rien, rien je vous assure.
– Vous ne croyez pas que je vais avaler cela ?
– Louise Dubé n’était plus dans son appartement.
– Quoi ?
– Mais oui, elle avait pris la fuite.
– Heureusement qu’elle ne m’a pas écouté. Je lui avais dit de m’attendre.
– Vous allez me dire où elle se trouve à présent.
– Mais je ne le sais pas, répondit Diane.
– Vraiment.
– Puisque je vous le dis.
– Je ne vous crois pas, mademoiselle Roy.
– Libre à vous.
– Et libre à vous de subir le traitement favori de Bébé tandis que je vais monter le guet autour de l’appartement de Louise.
– Mais puisque je vous dis que je ne sais pas où elle est ?
– Vous remarquerez que vous avez les mains liées.
Diane frémit. Qu’est-ce que le petit blond à lunette allait lui faire ?
– Bon, je m’en vais là-bas, Bébé, fit le gros homme à l’intention de ce dernier. Tâche de délier la langue de notre petite prisonnière durant ce temps.
La porte claqua et Diane entendit le pas du gros homme décroître.
– Alors tu parles, Diane, fit Bébé en s’approchant de Diane. Tu me dis où se trouve Louise ?
– Je ne le sais pas.
Alors il la gifla avec une telle force qu’elle en resta étourdie.
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