La pierre et le saguaro

Berger · Chapitre 2 sur 4 · partie 2/3

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La pierre et le saguaro

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Alors vous ne quittez plus du regard le canyon. Le quitter pour de bon exigera d'ailleurs que vous vous en arrachiez. Sans cesse, si tant est que vous les perdiez de vue, vous revenez aux deux sœurs, ce mégalithe dont la partie inférieure est géminée. Dans la mythologie des Navajos, elles sont une seule personne, la Femme-Araignée. Une déesse. Ils lui doivent de savoir tisser. L'endroit est sacré pour eux. Je lis sur un écriteau :

 

Je suis bien sûr son enfant

Sans conteste suis-je l'enfant de la Terre1

Lors de ce voyage-là, ce jour-là dans le silence et l'air chargé de l'odeur des pins et des cèdres, j'ai compris la supériorité du discours magique (ou religieux) sur le scientifique. La déesse est bien plus forte que la loi, sèche et morne. Les Navajos, comme les Indiens en général, ne se sont pas remis d'être obligés de passer d'une explication magique de l'univers à la scientifique. Ils adorent la création et font fi du créateur. Ils tiennent pour outrecuidante la géomorphologie. Là où se dresse (ou s'étale) la beauté, de préférence l'absolue beauté, là est l'explication suffisante du monde.

Les Anasazis – les Hokokams aussi, l'autre peuple en allé et métamorphosé en Pimas et Papagos – nous les avons cherchés partout où ils s'installèrent et vécurent, un temps – partout, à Monument Valley où leurs sites en ruines se comptent cent trente, jusqu'au Colorado, jusque dans le sud de l'Utah, et nous sommes descendus dans leurs habitations-ruches aménagées dans les cavités naturelles des falaises, dans les trous des mesas et dans les trous des kivas. Partout, à Pecos, à Bandelier, qui sont dans la mouvance de Santa Fe, dans les monts Kachina et du Chaco Canyon, et encore et surtout au Pueblo Bonito et à Mesa Verde, pays des grands architectes et maçons de l'Amérique archéologique, nous avons cherché la silencieuse présence indienne et contemplé quelques-uns des quinze mille pétroglyphes creusés dans le basalte volcanique : grandes formes d'hommes et de femmes réduites à l'essentiel reconnaissable, le visage à son ovale, le corps au torse, aux bras, au ventre, aux jambes – en quelque sorte, l'anonymat physique. Sans détails. Sans traits personnels. L'homme fondamental, et dans la convoitise de scènes de chasse gravées dans la pierre nous sommes remontés dans l'Utah, pour descendre au fond du Nine Mile Canyon...

A certains moments de grâce certains jours, dans les replis des excavations ou sur le seuil des kivas de l'Amérique préhistorique, il nous est arrivé de sentir les Anasazis et les Hokokams morts plus vivants que les vivants. Qui, sa vie durant, ne pense pas à l'âme et réprouve le mot pour les facilités et le vague qu'il permet, ici doute du bien-fondé de sa réprobation.

Non pas que nous ayons ignoré, au profit de celui de jadis, l'Indien d'aujourd'hui. Nous sommes allés de réserve en réserve, dans les seize que compte l'Arizona et dans les dix-neuf pueblos du Nouveau-Mexique, sans oublier les réserves qui débordent sur l'Utah et le Colorado, nous arrêtant à toutes pour dix minutes, une heure ou la journée, silencieux, attentifs à ne pas peser sur le sol, pleins du respect sacré qui nous venait de notre connaissance d'eux, sans doute, mais sans doute aussi de l'esprit indien que nous sentions partout, soit que ces hommes habillés comme nous, vivant comme nous en fussent imprégnés, soit qu'il nous parût qu'ils en étaient dotés, selon ce regard faux et riche, révélateur d'une nostalgie au mieux, d'une frustration au pis, que pose, sur les représentants d'une race dont il pressent l'originalité incommunicable, l'observateur venu d'ailleurs.

Le voyage dans le sud-ouest de l'Amérique septentrionale ne va pas sans la fréquentation assidue, par longement et franchissements, d'un grand sculpteur : le Colorado. Grand Canyon et Glen Canyon lui doivent leurs temples, souverains et innombrables. Du drame géologique aux personnages bien connus que sont le vent, la pluie, la neige, le sable, les racines, les inondations, le gel, il est, là où il passe, se précipite et rue (en général, quand on ne lui a pas administré une correction sous forme de barrages, durs comme gifles), l'acteur principal, creuseur de roches, modeleur de plates-formes. Nul avec plus de conviction ne gratte son lit, animal plus que fleuve, de ses pattes qui ne sont rien, que de l'eau en furie. Le Colorado : un milliard de blaireaux. La proie qu'il affectionne : la pierre. Cela fait dix millions d'années qu'il la travaille, ronge, desquame, écaille, délite, décompose et enfin brise, couche après couche, de sorte que plus il s'enfonce dans le canyon qu'il creuse, plus il révèle l'ancienneté de la terre, dont chacun sait qu'elle a commencé à ras du sol et, depuis lors, grandit, vieillit par accumulation, surcharge pondérale de matière pierreuse, ligneuse, terreuse, l'équivalent, en hauteur, de la graisse chez les humains... Moi, dans l'extase : le cosmos mis à nu par le Colorado qui, en grattant, révèle son histoire ! Le Colorado qui, en descendant son cours, remonte le temps ! J'aime comme un fou.

Je l'ai suivi comme un amant la maîtresse qui lui échappe. Je l'ai pris à sa source, à son embouchure. De la Californie au golfe du Mexique... Partout où il embouque, s'embourbe, s'alanguit, s'élargit, ou s'effrite, je l'ai regardé, je l'ai observé à la jonction de tous ses affluents et, hier encore, dans cette partie de l'Utah au-dessus du barrage de Glen Canyon, où il reçoit, descendue du Wyoming, la Green River.

Par un paradoxe que je ne m'explique pas, je l'aime aussi de très haut, de cinq cents mètres et plus, quand il est à peine visible, moins un fleuve qu'un fil qui, brillant et sinueux, et sans doute boueux, m'oblige, pour le découvrir, à me pencher, jusqu'au vertige, sur le bord d'une mesa. L'un des endroits les plus sauvages, les plus déserts de l'Amérique, Toroweap Point est en quelque sorte la porte de service du Grand Canyon, la plus modeste, jamais empruntée, jamais commentée. Tout juste mentionnée sur les cartes minutieuses. On accède à Toroweap Point, à cent kilomètres de Grand Canyon dans l'Antelope Valley, par une route de gravier qui coupe des étendues de sauge, devient une piste riche de poussière et aboutit à ce canyon où personne jamais ne va : se dressant en paliers inégaux de gigantesques murs d'une roche tourmentée, les flancs de la montagne couverte de mesas longent le canyon et quand, incliné sur le bord de la mesa à tomber et à mourir au terme d'une chute de mille mètres dans le fleuve étréci, je le découvre enfin, j'éprouve le sentiment en me redressant d'avoir, pour le Colorado, risqué ma vie.

 

***

 

En exagérant un peu, il m'arrive de dire que, dans le Sud-Ouest, tout est fantôme. Ou presque fantôme. Il ne s'agit pas, ici, d'apparitions post mortem mais de quelque chose qui relève des villes, des pistes, des missions, de la pluie. Une pluie fantôme ?

L'eau du ciel, je ne l'ai pas vue tomber souvent – quatre fois en tout pour tant de voyages... Encore faut-il s'entendre sur l'expression la pluie tombe. J'ai bien noté une pluie drue d'orage près de Tucson en mai 1985, mais elle m'ignora alors que je la voyais, inondant dix minutes durant les champs qui se trouvaient à cent cinquante et deux cents mètres de moi, sans qu'une goutte s'écartât et s'en vînt éclabousser la plantation où je me trouvais, de jojobas brûlés et morts de soif. En mai déjà! Voici plus étonnant : la pluie qui tombe et ne tombe pas. Ou plutôt, qui n'arrive pas jusqu'au sol et jusqu'à nous. Par l'air du désert, la pluie vaporisée, volatilisée. Absorbée à un moment de sa descente. Le tonnerre avait donné fort en cette fin d'après-midi là et sur la surface de ciel tombé bas, gonflé de nuages opaques, chacun, de la plante, de l'animal et de l'homme, avait espéré la pluie. Les herbes en frémissaient, les bêtes étaient sorties de leur abri, les hommes ne cessaient de scruter la voûte. Quelques longues minutes, je distinguai la pluie, dans la faible lumière, si proche de la terre, si évidemment faite pour elle, que c'eût été pitié qu'elle ne forçât pas sa course. C'était pitié. Le propriétaire des jojobas, à la vue plus aiguë, la tint plus longtemps que moi sous son regard. Deux ou trois fois il me la désigna, suspendue là-bas, là-haut, de plus en plus haut, de plus en plus retenue. Puis il haussa les épaules, résigné. Contre un désert surchauffé, même le ciel est impuissant. Pluie fantôme.

Le Sud-Ouest est plein de ghost towns. Partout. Villes abandonnées ou quasiment. Abandonnées ou sur le point de l'être et alors une discrète débandade les affecte, avant la solitude, la ruine et une hypothétique résurrection. Abandonnées mais frémissantes d'un possible renouveau. Sans crainte d'être démenti, je reconnais celles qui, exécutées, sont mortes à jamais, celles qui, condamnées à la peine capitale, peuvent espérer une grâce, moins villes fantômes que villes fantomatiques avec leur population réduite, incertaine mais accrocheuse, enfin les villes fantômes qui, leur peine purgée, réintègrent doucement la société des villes ordinaires et des hommes, en bonne partie sous l'influence d'artisans sédentarisés par le tourisme et de marginaux artistes. Villages hopis, zuñis, de mineurs, de chercheurs d'or, d'argent et de cuivre, champignons avant que d'être fantômes, nous les avons cherchés partout, jusque dans la suffocation de la Vallée de la Mort. Nous avons fait le tour de dizaines d'entre eux, les traversant en quête de rien, de tout, d'un esprit, d'une âme. D'un esprit général et d'âmes particulières. Du passé. Villes, bourgs, villages, lieux-dits, écarts, dans les villes fantômes nous avons chassé le fantôme. Elles existent par mille et plus : Golden, Madrid, Los Cerrillos... sur la Turquoise Trail, au Nouveau-Mexique, et dans cet Etat encore : Shakespeare (inattendu), La Liendre, Loma, Pardo, Watrous. Mortes à jamais. Jerome, au flanc du mont Cleopatra en Arizona : quinze mille habitants en 1930, quatre cents aujourd'hui (catégorie : la mort lente). En Arizona aussi, au cœur du pays apache, Tortilla Flat et ses vingt-deux habitants, Gleeson (même catégorie que Jerome), Bisbee (catégorie : la renaissance, fantômes écartés) ; San Elno, dans le Colorado aux trois cents villes fantômes ; Mineral City, Treasure City, Osceola, dans un Nevada riche quant à lui de cent cinquante. Encore et enfin dans cet Etat : Rhyolite, qui compta dix mille résidents et en décompte à présent douze, et Bullfrog. Ne sont citées ici que les villes que nous avons visitées. Suscitées par le Pony Express, imposées par le chemin de fer ou voulues par les mormons. Frappées à mort par la disparition du Pony Express, le déclin du chemin de fer, les migrations des mormons.

Nous retenaient surtout, d'entre toutes ces villes fantômes, d'une part les mortes et, de l'autre, celles qui ne voulaient pas mourir, aux soubresauts intéressants, à l'agonie pathétique...

Chacune a sa façon à elle d'être morte, de mourir, de ne pas vouloir mourir, dans la violence ou la discrétion, le débraillement, le laisser-aller ou la dignité, le désordre ou la retenue. Il en est de farouches, qui se défendent par la politique du vide : vous accédez à Gleeson malgré Gleeson, par des pistes qui n'existent plus, proprement introuvables. Gleeson, où on ne dédaigne pas l'humour noir : sur l'écriteau qui lui est destiné et lui souhaite la bienvenue, à l'entrée de ce qui fut une ville, le visiteur lit : Pop. 21, le dernier chiffre seul n'étant pas barré. Beaucoup de ces villes, construites sur des flancs de montagnes sont, en quelque sorte minées par les mines abandonnées et s'offrent au regard, affaissées, à des niveaux différents, toutes de guingois, toits crevés ou à l'ardoise décollée, peut-être par le vent emportée, porches défoncés, portes enfoncées, fenêtres démontées ou leurs vitres cassées, et nous ne nous lassions pas de lire et relire les NO TRESPASSING, défenses d'entrer d'autant plus dérisoires dans ces lieux abandonnés où personne ne se fût opposé à l'intrus que l'écriteau, cloué sur des bicoques de bois, surmontait l'entrée béante d'une porte sans porte ou d'une fenêtre sans fenêtre, orpheline de son huisserie.

Rien ne m'attire plus que les enseignes, le délavement étant la marque même du temps qui passe, et nous lisions, par le temps blanchis, ici MITCHELL'S MERCANTILE, là SOUTHERN PACIFIC LINE, ailleurs RINGS FOR HIRE, GENERAL STORE ou WELLS FARGO & CO. EXPRESS, toutes inscriptions qui suscitaient l'image forte du grand magasin, de la gare, de l'écurie, de l'échoppe du bourrelier et où nous ne découvrions plus que bois pourri, lattes pendouillantes, restes de carrioles hippomobiles, carcasses d'engins automobiles, cornues rouillées, selles rongées, murs fissurés, balcons branlants ici, affaissés là, plaques de pierre détachées et, à terre, partout une générale lèpre, un invisible et formidable travail de putréfaction portant sur les mille objets, ou fragments d'objets ou débris d'objets qui parsemaient le sol, dans un accablant fouillis – cette oeuvre n'ayant d'autre fin que l'avalement et la digestion, par le désert, de tout ce dont les hommes ne veulent plus et qu'ils laissent sur place, insouciants de souiller. Au désert, tout finit par le désert. Il y met le temps mais il a le temps. Sa façon ordinaire est celle du serpent. Il procède par succion. Il avale. Il absorbe. On mesure dès lors l'importance pour lui de la putréfaction : elle fait les proies digestibles.

Pas un village mort ou moribond qui ne nous ait donné le sentiment du chaos. Nous avancions dans l'enchevêtrement des choses, nous heurtant à des poutres, des roues de chariot, attentifs aux matières pauvres qui avaient été tout le bien des gens : la peinture, l'argile, l'adobe, le bois, la pierre – écaillée la peinture, éclaté le bois, tristes l'argile, l'adobe et la pierre sans le revêtement qui, un temps, les avait protégés.

Une fois, pourtant, la grâce qui perdure, la beauté qui défie : à l'entrée d'une maison en ruine et s'appuyant sur deux colonnettes intactes, une arche. Vivante. Miraculée.

Quelquefois, encore fière, dressée sur le puits d'extraction de ce qui avait été une mine exploitée, une cheminée d'appel. Quelquefois aussi, au milieu du village en ruine, l'église en ruine mais son clocheton en bon état et, dans l'affaissement général, droit.

J'ai vu, dans des villes fantômes, des maisons fantômes qui se refusaient à l'être, d'apparence saines, hostiles par leurs fenêtres et leurs portes fermées comme des yeux qui ne veulent pas voir, chacune repliée sur elle-même et sur elle-même rapetissée à la façon des vieilles gens et sans doute pour offrir moins de surface aux coups et au temps, prises dans leur orgueil méprisant mais on devinait qu'une poussée sur l'une ou l'autre partie de leur grise carcasse de bois les eût fait s'effondrer et que, de toute façon, le temps de parader leur était compté...

Nous ne nous sommes jamais lassés de chercher l'école, la laiterie, la banque, l'opéra, le saloon, le general store et nous allions par les rues cahoteuses et chaotiques, dans un univers déglingué qui titubait à l'intérieur de lui-même, le long de cahutes branlantes ou affaissées ou disloquées et dix fois il nous sembla que nous traversions, comme hier dans la nature heureuse un tableau de Daubigny, ici un tableau de Soutine...

Puis, toujours fantômes, les anciens relais de diligences... Il nous arriva d'en trouver que nous n'avions pas cherchés mais parce que nous portions en nous l'amour d'eux, sans doute se sont-ils offerts eux-mêmes, pour nous récompenser. D'autres, ignorés des guides, négligés par les cartographes, il nous semblait que nous étions seuls à les connaître. Nous allions vers eux en leur portant les images des westerns que par notre esprit, dont nous forcions la nature visionnaire, nous cherchions en nous, et c'était comme si nous fussions dotés d'un œil intérieur apte à revoir les films. Sur les routes de l'Utah qui nous menèrent à Kimball Junction, dans les monts Wasatch, puis un autre jour à Fairfield et sur une route du Nouveau-Mexique en direction de Pine Springs, j'ai pris, dans une autre vie, l'Overland Stage Line, le Pony Express, une diligence Butterfield... Je ferme les yeux (en quelque sorte ceux du dehors) quand s'ouvre l'œil du dedans et je me vois, je me regarde à bord de la Butterfield, nous filons dans ce grand couloir naturel que font les monts Delaware au sud, les Guadalupe au nord et un jour, une fois nous entrons, à deux mille quatre cents mètres d'altitude, à El Paso... Vers 1880. Peut-être un peu avant – je me vois, je me regarde...

Ainsi ai-je pris, en son temps, et depuis ce temps je ne cesse de prendre pour visiter les pueblos fantômes, les maisons fantômes, toutes pleurant leurs vieilles pierres inutiles, la piste de Santa Fe, la Tortilla Flat Trail, la Vieille Piste apache et celle de la Prairie qui, toutes, couraient à travers le Nouveau-Mexique... Dans l'Utah, la piste de Fremont et, très âgée, l'espagnole... Celle-là, les cartes disent que l'Interstate 15 la couvre tout entière de son goudron.

Moi, je regarde en dessous. Je regarderai toujours derrière et en dessous.

Par-delà les fantômes, les vivants.

 

***

 

Rien tant ne me plaît que de me figurer les commencements du monde et la fin du monde.

Les commencements du monde à divers moments d'un très long moment qui peut se dire l'introduction ou la première partie de l'histoire du monde. J'accorde beaucoup, dans l'esprit des commencements, à la révolution minérale, et verse dans une profusion d'images toutes d'Apocalypse avec grands soulèvements de sédiments, grandes explosions et projections de pierre, bouillonnements de lave, grands éclatements de bois et craquèlements de matières, toute la terre, comme poussée de l'intérieur de la terre, du cœur de son magma, et soufflée à sa surface, montant vers le ciel, qui semble l'aspirer – et longtemps dure l'énorme envol jusqu'à ce que tout ce qui était en l'air, montagnes, lits de fleuves, forêts, déserts, mers, soudain retombe et, dans le fracassement et l'éclaboussement, prenne sa place où, quand j'ouvre les yeux tous les matins, je le trouve. Je ne me lasse pas d'écouter, puisque j'ai la chance (me semble-t-il) de l'entendre, le grondement du monde qui s'installe, à peine atténué par les milliards d'années qui nous séparent, et je ne me lasse pas de le regarder à travers la cosmique poussière des origines qu'il lève en touchant terre, en se calant et plongeant racines.

La fin du monde aussi. Je me la figure, elle, moins par sadisme que pour le plaisir de recommencer. Si possible en mieux. Je la prends, cette fin du monde, à des moments importants à mes yeux de son histoire : quand les Indiens, empruntant l'isthme de Behring, pénètrent en Amérique, voilà douze ou treize mille ans ; quand l'isthme s'écroule dans la mer, faisant les Indiens prisonniers de l'Amérique, au nord cernés par le détroit de Behring, qui les empêche de rebrousser chemin, au sud, par la fin méridionale, au détroit de Magellan, de l'Amérique ; je sais, pour le connaître et le ressasser, un troisième moment, celui que de tous et le plus au monde je voudrais recommencer : il a trait à Coronado.

Francisco Vazquez de Coronado. Je ne veux rien savoir de lui avant 1540 (je l'ai toujours avec succès évité avant cette date) où, avec quelque deux cent cinquante cavaliers, quatre-vingts fantassins, mille domestiques, douze prêtres et quelques Indiens, il pénètre en Arizona. Dans l'Amérique inconnue, où aucun Blanc ne s'est encore aventuré, qui commence au nord de Pueblo de Los Corazones, dans le pays Opata du Haut-Sonora (ces mots !). Là, en 1540 en Arizona, mon coeur commence à battre plus fort. Coronado surgit un peu à l'ouest de Bisbee, ancienne ville minière (ancienne : aujourd'hui, pas de son temps, bien sûr), où je suis allé cinq fois – ville fantôme catégorie renaissance. La plus kitsch de l'Amérique. Sur des éminences, collines, collinettes, soubresauts de terre, d'incroyables maisons, plus vacillantes les unes que les autres, se groupent, de toutes les tailles, toutes les couleurs, relevant de tous les styles, avec, dans leur disparate laideur, quelque chose de joyeux et d'exubérant qui gagne le voyageur.

De Bisbee, il oblique vers l'est, franchit la frontière de l'Arizona et du Nouveau-Mexique (comme moi mais, pour moi, un avantage de cent passages contre un pour lui) et gagne, à côté de Gallup, le village de Pecos, abandonné des Pueblos, trop attaqués par les Comanches. Pecos : village quadrangulaire et constructions serrées avec six cents chambres sur plusieurs étages. Au centre, la Plaza, où je me suis attardé, une fois, en pensant à lui. Mais le pourquoi de cette expédition ?

Les fables, prises au sérieux, qui établissent l'existence de Cibola, savoir sept cités regorgeant d'or et de diamants. Fabuleuses et totalement affabulées. Le voyage de Coronado est celui de l'hallucination. En lieu et place de Cibola, Zuñi, pueblo pauvre parmi les pauvres. Castaneda, le chroniqueur de l'expédition : « C'est un petit village grouillant de monde et tout recroquevillé. Il y a, en Nouvelle-Espagne, des haciendas qui, vues de loin, ont meilleure allure. »

Moi, après trois visites à Zuñi, de l'avis de Castaneda.

C'est alors que Coronado, arrivé là au terme de quatre mois d'une longue marche où, dans la poussière des pistes, il écrit l'Histoire, fait ce que je me serais interdit : attaquer les Zuñis, les massacrer et s'emparer du pueblo.

Mieux inspiré, il envoie un détachement à l'ouest et je ne cesse pas d'observer, avec Don Pedro de Tovar qui les révèle au monde, les Hopis. Quand ils évoquent un grand fleuve à plusieurs jours de marche vers le nord, je les écoute avec Don Garcia Lopez de Cardenas et avec lui je découvre le Colorado puis, dans la foulée, dont je ne me remettrai jamais tout à fait, l'époustouflante cicatrice du Grand Canyon.

Le Grand Canyon où je me suis rendu vingt, trente fois depuis juillet 1540.

De Zuñi, nous repassons au Nouveau-Mexique en direction de la vallée du Rio Grande et déjà je regarde, qui n'apparaîtront pas dans ce livre, les Grandes Plaines, trop au nord. A ce moment, d'ailleurs, je ne suis plus avec Coronado. Je l'ai quitté quelques jours après qu'il est sorti de Zuñi et s'est aventuré dans un pays qui, sur les cartes, ne surgira pas avant longtemps. A la fin, par Coronado qui ne retient pas le mal et, quelquefois, lui commande, c'est trop de sang et de mort, trop de villes détruites, trop d'Indiens massacrés. Je le laisse rentrer, seul, amertumé, à Mexico, d'où nous étions partis, tous deux, ensemble deux ans plus tôt, si confiants. Porteurs de tant d'espérance. Je ne sais rien de lui avant 1540, je ne saurai rien de lui après 1542. Je ne retiens de Coronado que son destin américain. Où il fut le premier et où il a failli.

Coronado, le commencement que je voudrais tant recommencer.

 

Présent dans ma mythologie, non pas parce que je l'aime mais parce qu'il est, lui Francisco Vazquez de Coronado, au commencement du monde qui est le mien.

Sur la lancée de mon compagnonnage inévitable et infâme avec le conquistador, j'étais monté haut vers le nord, jusqu'aux portes de Salt Lake City. De là, une année nous décidâmes un grand voyage vers le sud, jusqu'aux frontières méridionales et mexicaines de l'Arizona et du Nouveau-Mexique dont nous avions surtout arpenté, pour l'amour de la pierre, le nord. Relevant les notes que je prends voyage après voyage, les mêlant, corrigeant, complétant pour parvenir à une vision syncrétique de l'Amérique où je saisirais son âme dans les détails abolis, j'étais tombé (retombé) sur cette phrase de Roger Caillois : « Les pierres ne donnent rien à lire, elles sont pourtant les vraies archives de l'humanité », et je l'avais dédiée aux mesas qui, outre qu'elles font mon bonheur, sont la grandeur de la pierre. Des oiseaux noirs nous survolaient, que nous tentions de détailler lors de nos arrêts, plus jacassants que musiciens et pourtant ils évoquaient, longilignes dans le ciel, des touches de piano. Il avait fait un orage, les premiers buissons de créosote que nous découvrions (signe que le désert de sable n'était pas loin) embaumaient l'air et, à un moment, nous découvrîmes que nous suivions une ombre. D'abord elle fut devant nous, au loin, à une distance incalculable, une tache si grande sur la terre plate, et si insistante, qu'il nous semblait qu'elle avait choisi pour nous de s'étendre et qu'elle nous invitait à la rejoindre, ce que nous tentions de faire, en vain, puis elle se déporta, disparut, revint et ce n'était jamais la même ombre, ainsi que nous finîmes par le découvrir, mais les taches sombres sur le sol de lumière que lancent les flèches de grès, la beauté du phénomène tenant au jeu où s'adonnent les flèches, chaque ombre de chacune d'entre elles reprise, quand nous arrivions à la hauteur de la flèche et la dépassions, par la suivante, puis une troisième succédant à la deuxième et ainsi de suite, comme les notes que le chanteur, le musicien ou l'instrument, relance et prolonge, spectacle pour nos yeux en Amérique à ras de terre quand il se déroule, à l'ordinaire, en l'air et pour l'oreille... Cette grande ombre sans fin faite de plus petites qui se succédèrent deux heures de route durant dans une nature rageuse, comme en témoignaient les millions de fragments de roches déversés sur le sol sablonneux... Puis, dépassée la dernière flèche, nous ne roulâmes plus que dans la lumière.

Paradoxe sans doute : plus nous allions vers le sud, vers plus de soleil et de chaleur encore, et plus l'orage menaçait. Nous regardions arriver, s'éloigner, revenir des nuages en balles de coton qui nous semblaient le porter, noirs et bas. Quelques gouttes tombèrent, puis de plus grosses, précipitées, une averse de quelques minutes mais il n'en fallait pas plus pour que le ciel fût traversé et rayonnât d'un arc-en-ciel à la lumière bleue, rose, rouge, avec des filets de jaune, et ces couleurs se montraient dans une espèce de tremblement, comme si l'arc-en-ciel eût été non pas dans le ciel, mais en l'air, entre le ciel et nous, frémissant d'une trop grande pureté de lumière, de l'alchimie trop audacieuse que faisait le mélange volatil de ses couleurs et alors que, conscients de sa fragilité, nous redoutions, du bord de la route où nous nous étions arrêtés pour l'admirer, qu'il s'évanouît, ou tombât loin et se brisât ou se liquéfiât, le rayon de soleil qui le tendait changea d'intensité et il nous apparut soudain que l'arc-en-ciel, toujours loin de nous et toujours loin du ciel, avait planté dans la terre l'une de ses extrémités. Soutenu qu'il était, nous ne doutâmes plus de son éternité. Nous semblait-il alors, nous n'avions pas quitté l'Utah, pays des arches naturelles, et nous nous sommes repus des visions suggérées en nous par la définition que, à cause de la roche sédimentaire aux couleurs d'autant plus brillantes que les avive l'écoulement des eaux, des Rocheuses au golfe de Californie, les Utes donnaient de l'Utah : « le pays des arches gelées ». Merveille.

Une fois, dans la lumière déclinante du jour, entre rougeoiement et noirceur, il nous fut donné de percevoir, au loin, l'extraordinaire vision d'une armée animale en marche, qui s'imposa à nous comme des wapitis, sans conteste possible des wapitis – à tort faut-il le préciser puisque les wapitis ne fréquentent que le Grand Nord (leur désert à eux : la toundra) –, reconnaissables ici sous nos yeux à leurs ramures portées haut, et quand, sortis de l'exaltation où nous avait plongés la splendeur, nous fûmes acquis à l'incongruité géographique de notre sentiment, nous remarquâmes que la belle et confuse lumière avait isolé des cimiers de cactus géants qui, par le vent balancés, semblaient se déplacer.

Lors d'un de mes premiers voyages dans le Sud-Ouest, le ranger d'un parc m'avait averti en souriant : sauf miracle, vous ne verrez jamais ni coyote ni roadrunner. Seulement dans les jardins d'acclimatation. Il avait raison. Enfin, presque. Le coyote, je vivrais vingt ans sans l'apercevoir. Il est vrai que je ne sais pas imiter le cri du lapin en détresse, auquel, paraît-il, le coyote ne résiste pas. Reste que je l'ai souvent pressenti. Dans le désert, je l'ai entendu gémir et il a bien dû, la nuit, s'approcher de nous. La perception d'un frottement, du craquement léger du bois, le soupçon d'une glissade provoquent la naissance instantanée de son image en moi : je me sens plus proche de lui que du loup et je m'agace qu'on le compare au chacal. Je vis avec lui un compagnonnage de l'esprit, faute de l'ordinaire, du quotidien et du concret, comme avec un chien. J'aime la façon américaine de prononcer son nom : ils disent « coyo'ti », en poussant des lèvres, diphtonguant presque le deuxième o et en prononçant « i » le e terminal. Ce deuxième o, vous le faites rouler un peu dans la bouche, vous remontez un peu la langue aussitôt après son émission, vous haletez doucement et vous dites « coyo'ti ». Je vous entends. Moi, à mon tour : « coyo'ti » – et je craque.

« C'est quand la chose manque qu'il faut en mettre le mot » (le roi Ferrante, dans la Reine morte, d'Henry de Montherlant).

Dans ma mythologie, on s'en doute, le coyote...

Mais le roadrunner.

C'est le corredor camino des Espagnols. Un serpentaire coureur de routes, de la famille coucou. Peu d'observateurs l'ont vu voler – plus fort de pattes que d'ailes. J'aime son apparence : presque pas de corps, une longue queue qui monte et la tête, une bombe de cavalier. Tout en tête et en queue. La nervosité incarnée. Quelque chose de toujours impatient, voire frénétique. Je ne me lassais pas de savoir et de me dire qu'il coursait les diligences, dans le temps, et qu'il rivalise, aujourd'hui, avec les trains de marchandises, les voitures. Entre vingt-cinq et trente kilomètres à l'heure. Coursé à son tour, il est sans rival pour semer, par une fuite tout en crochets, par des successions rapides et soutenues de zigzags, son ennemi.

La santa anna, le vent du désert, soufflait au plus chaud de cet après-midi-là : un vent de sable crépitant et pour cette raison, je suppose, le coucou ne nous entendit pas. La piste que nous suivions coupait une étendue de mesquite. L'oiseau la prit dans le sens de la largeur, dix mètres à peine devant nous. Reconnu le roadrunner, dans une violente surprise, je pilai et jaillis de l'auto à la seconde, si excité que j'entrepris de le rattraper, non à dessein de l'attraper, faut-il le dire, mais pour, le plus longtemps possible, le voir... Moi en Amérique à la poursuite d'un roadrunner ! En quelques secondes il s'était porté à deux cents mètres et, sans doute rassuré par la distance qu'il avait mise entre lui et moi, il a coupé son élan et je l'ai vu se retourner d'un saut, m'offrir le spectacle de sa bombe en désordre et bataille, ébouriffée, les plumes dressées sur sa tête comme les cheveux mal peignés d'une harengère, tout à sa tâche d'exorciser la peur qu'il avait éprouvée et d'exprimer sa hargne, à quoi il excellait par des clac-clac répétés à mon adresse qu'il lâchait en lançant le bec, toute sa vindicte là, dans le bec agressif et un discours imprécateur... Compte réglé au témoin figé et dévorant de son numéro que j'étais, il s'en est allé, fidèle à sa nature, impatient, fébrile – et je l'ai perdu. Avec lui sans doute et à jamais, rare, méfiant, trop vite, le roadrunner.

Dans ma mythologie, le roadrunner.

 

***

 

Et nous fûmes, une fois encore, au Nouveau-Mexique...

Je ne franchis jamais la frontière qu'il fait avec l'Utah, le Colorado, l'Arizona et le Texas que je ne me récite, en hommage à lui :

« Du moment que je vis le matin lumineux et fier se lever et briller au-dessus des déserts du Nouveau-Mexique, quelque chose se tut dans mon âme et se mit à l'écoute. »

Et :

« Pour ce qui est du sublime dans la beauté, je ne connais rien qui puisse se comparer à ce que j'ai éprouvé au Nouveau-Mexique. »

Lui, D. H. Lawrence.

Et en hommage à elle, ce par-cœur aussi :

« Si jamais vous allez une fois au Nouveau-Mexique, le souvenir vous en démangera le reste de votre vie. »

Elle, Georgia O'Keeffe. La grande dame du désert, et du désert le peintre sublime. Je l'aime, lui, elle je la vénère.

Nous roulions. Armoise, genévrier, tumbleweed (vous n'avez pas oublié...), mesquite, le chaparral qui compose des buissons en sous-bois, et cette odeur de sauge, de poussière et d'herbes sèches qui est celle du désert. Qui est la seule odeur du désert, son air sec les dissolvant toutes, sauf la sienne. Nous nous arrêtions pour la respirer et, comme si elle nous eût enivrés, nous ne nous décidions pas à repartir. Dans le silence gagné en nous écartant de la route et en marchant vers les cactus, nous entendions le cri sonore et râpeux de la buse à ailes marron, comme nous avons réussi à l'identifier, invisible pour nous au sommet d'un saguaro où j'imaginais que du regard elle fouillait le paysage surchauffé. Tueur d'odeurs, le désert est, en revanche, porteur de sons. Il nous arrivait de traverser d'anciens marais salés tout craquelés du feu de l'été et qui appelaient la comparaison avec les écailles de quelque gigantesque tortue mythique. Ou bien nous longions des étendues, qui semblaient ne jamais devoir finir, de jojobas, ces arbustes dont les tiges portent des feuilles en hélice qui rappellent la queue de l'hirondelle de cheminée. Nous roulions tantôt dans une plaine à la parfaite plateté, sans rien devant nous que le vide devant nous et sans rien à l'horizon que l'horizon loin de nous, tantôt sur une surface pierreuse semée de restes de volcans sous formes de culots, solitaires et fiers, qui, du désert, étaient le seul hérissement. Presque autant qu'au Nevada, il nous semblait aller dans le grand cœur solitaire de l'Ouest. Quelquefois aussi, quittant la route ou la piste, nous empruntions des plages de sel, à travers des buissons d'armoise et d'arroche, où nous croisions des troupeaux de moutons dont, par la fenêtre ouverte de la voiture au ralenti, je touchais l'ambulant tapis de toison, et je n'ai jamais pris le risque, que nous limitions sagement à trente kilomètres de désert sans poteaux télégraphiques, sans panneaux indicateurs ou de publicité, de nous écarter que je ne l'aie fait pour Georgia O'Keeffe, dans la pensée d'elle, le souvenir aigu et fervent de ses tableaux et pour trouver, une fois, au moins une fois, ce qui voilà un demi-siècle parsemait le désert du Nouveau-Mexique au Nouveau Monde et dont la disparition pour moi, qui me sens en moi chez Georgia O'Keeffe, est un crève-cœur.

Ecoutez :

« Quand j'arrivai au Nouveau-Mexique, l'été de 1929, il n'y avait rien à voir dans ce pays qui ressemblât à une fleur. Il n'y avait que des os, tout blancs d'avoir séché au soleil. Alors j'entrepris de les ramasser. Les gens qui me véhiculaient étaient bien embêtés de découvrir leurs voitures remplies de ces ossements... C'était mes symboles du désert... Pour moi ils sont la beauté même. Pour moi, et non sans mystère, ils sont bien plus vivants que les animaux vivants – le bétail avec son poil, ses yeux et le reste, avec la queue qui balance. Des années durant, le pays était parsemé de ces ossements... Toujours aux pieds des gens... Quand j'ai commencé à peindre les os du bétail mort, rien ne m'intéressait plus que les trous dans les os, ce que je voyais à travers ces trous – en particulier le bleu du ciel quand, les portant à la hauteur de mes yeux, je les tenais dans la lumière du soleil, comme chacun peut le faire quand il lui semble qu'il y a en lui plus de ciel que de terre. »

« Quand il y a en lui plus de ciel que de terre... » et je me demandais

quel secret elle avait, en partant2, avec elle emporté, désormais à jamais enfoui dans le silence de sa mort, mais que de son vivant elle n'avait pu ni su dire précisément, l'approchant avec des gestes incertains d'aveugle, par tâtonnements, secret donc qui tenait au bleu du ciel et pour savoir je levais vers lui les yeux, qui tenait aux os des carcasses de grands animaux morts, les moins porteurs de mythologie qui soient, non pas le bison qui depuis un siècle et plus ne fait plus de vieux os au Nouveau Monde, mais le bœuf, la vache, et je me rappelais ce tableau, Cow's Skull with Red 1931-1936 : sur une large bande noire qui coupe une toile rouge sang, le crâne, vu de face, d'une vache, le cartilage découpé, travaillé – la mort en quelque sorte comme une œuvre d'artiste – et je fouillais d'un regard jamais découragé le désert, j'eusse tant aimé trouver, net de chair, lisse, blanc de soleil, le crâne dont les trous, par la mort creusés, donnent à voir, sinon le ciel, le bleu du ciel...

A Taos, non sans grand mystère, l'église de la Mission de saint François d'Assise, avec ses lignes asymétriques et l'adobe poli à la main de ses murs, me plonge à tout coup dans sa peinture abstraite – et pour un seul tableau d'elle je donne tout l'œuvre peint de D. H. Lawrence.

Dans ma mythologie, Georgia O'Keeffe.

Une fois, sur un semblant de piste où nous avions choisi de nous enfoncer, près de Mohawk, la maigre végétation qui nous guidait bientôt disparut, et la piste, et le relief un peu plus tard, un peu plus loin, comme volatilisé ou englouti ou liquéfié, sans que de lui subsistât ne fût-ce qu'une minuscule forme, une arête, un angle, et nous fîmes là, dans une angoisse soudaine où nous sentions que la terreur n'était pas loin, l'expérience de la nudité et du vide absolus, quand, dans la lumière elle aussi disparue, aucun point de repère n'existe plus, l'espace jusqu'au vertige se dilatant dans l'espace. Il ne s'agissait plus d'aller car nous ne savions pas où aller. Marin de sable empêché de calculer ses rhumbs par évanescence des degrés magnétiques, je me découvrais privé du pouvoir sans lequel il n'est pas de vie possible, savoir choisir son droit chemin : le désert avait mangé les azimuts.

Un temps, nous délaissâmes les pistes incertaines.

Nous allions, nous allions... Tous les jours jusqu'au soir qui, au désert, toujours semble monter du sol, étonnante expérience, l'eau noire de l'inondation de la nuit nous submergeant, et nous levions les yeux au ciel, dont elle n'atteint qu'en dernier le nadir, où elle court... Se succédaient plages de sel, buissons d'armoise, d'arroche et bientôt ces assemblées de cactus-cierges, dits aussi cactus-candélabres dits encore saguaros, dont je pressentais l'importance et qu'elles occuperaient, plus tard quand je les découvrirais, souveraines sur leur territoire du Sonora, mon esprit à l'égal de la pierre et pour toujours. Certains jours sur ces routes du Nouveau-Mexique, nous ne quittions un village le matin que pour en retrouver un autre le soir, sans que nous fussions entrés dans un seul pueblo, sans même, souvent, que nous eussions aperçu un seul groupe de maisons, voire un seul écart sur les mesas ou au pied des mesas, dans la végétation du désert, rien que le sable, le ciel et, qui nous bouchait l'horizon, l'horizon... Rares les villages au Nouveau-Mexique. Rares et étrécis. Peut-être que sur la peau du sable le désert avait petit à petit effacé les cicatrices des maisons, des objets. Le fil de fer barbelé, si fréquent en Amérique, suscitait sans cesse en nous une même question : pourquoi ? Pour quelles vaches perdues, quelles maisons absentes, quels hommes introuvables ? Achoppant à son mystère, nous conclûmes à sa vanité.

Un écrivain rencontré à Albuquerque, Ernie Pyle, m'avait dit : « Ici, l'espace, de quelque façon qu'il s'y prenne, entre en vous et vous donne le sentiment que vous êtes immense à l'intérieur de vous-même... »

J'avais applaudi.

De la solitude nous venait une espèce d'exaltation. Dans le désert j'aurai connu une joie pure de diamant : quand, après des heures sans personne d'autre que nous, sans autre voiture que la nôtre, sur la route interminable et comme il nous semblait que nous ne gagnions rien sur les hauteurs que nous avions l'intention d'atteindre, là-bas devant nous au bout du monde, tout à coup nous vîmes un filet de fumée s'élever, lentement s'étendre et j'ai été aussitôt dans l'Homme de la plaine, d'Anthony Mann, quand les Indiens dispersés qui se dissimulent sur les hauteurs ceinturant la plaine se parlent d'une colline à l'autre, s'informent de l'approche des Blancs dans la langue des signaux de fumée, au volume et à la direction calculés. Bonheur. Bonheur.

Le soir à l'étape, lisant la carte, je découvrirai que la fumée nous était apparue dans le comté des Apaches, Apache County !

Bonheur. Bonheur.

Avertis de la médiocrité désormais de Yuma, en quelque sorte dévastée à la roumaine, écrasée par son passé, nous ne sommes pas montés, pour l'aller voir, dans un train qui, peut-être quelque part dans l'Ouest, part encore à 3 h 10... Moi, sur les routes du désert dans la Ford, comme le cow-boy sur son cheval... Je le cherchais, le cow-boy, je cherchais son passé. Nous allions de vallées perdues en hautes plaines qui étaient une géographie que nous traversions ou longions et aussi des espaces du souvenir que nous suscitions et ressuscitions par grandes projections en nous d'images voulues, débusquées, retrouvées, exhumées, certaines floues par insuffisance de la mémoire, d'autres tout en sépia, d'autres encore en noir et blanc sans que je me rappelasse toujours si telles étaient leurs couleurs (ou non-couleurs) d'origine ou si la mémoire ne les avait pas délavées, la faute au temps qui passe... De vallées perdues en hautes plaines, comme j'ai dit, et nous étions, au Nouveau-Mexique, avec l'Homme des vallées perdues, sur la Piste de Santa Fe et, quand il soufflait, le vent du désert, avec le Vent de la plaine. J'ai foulé une fois au moins les berges des rios qui sont des titres de westerns, le Bravo, le Conchos et de même les rives de la Rivière sans retour, tout là-haut à Banff. Bonheur. Bonheur.

Seule la diligence... Quand elle filait, hier, dans les westerns, à travers Monument Valley... La diligence de l'Ouest, bien sûr. Morte aujourd'hui. Le bonheur n'est jamais parfait.

Toujours, à chacun de mes voyages dans le Sud-Ouest, j'aurai retrouvé les champs de verveine des sables, les primevères, les fustels épineux. Souveraine dans les vallées, présente partout, l'armoise... Et toujours, les nappes de sel fuyant à l'horizon.

Et toujours cette expérience, si particulière au Nouveau Monde, celui des plaines du Sud-Ouest surtout, et que Castaneda, l'historiographe de Coronado, comme on ne le sait pas assez, a noté, le premier observateur à le faire :

« La terre est si régulière et si nue que quel que soit l'endroit d'où l'on observe le bison, on aperçoit toujours le ciel entre ses pattes. »

Magnifique ! Epoustouflant ! Le ciel d'Amérique entre les pattes d'un bison! L'une des quelques phrases au monde dont je suis jaloux.

Lui aussi qui disait, génial, à propos de l'expédition : « Qui pourrait croire que mille chevaux, cinq cents têtes de bétail, plus de cinq mille béliers et moutons et plus de mille cinq cents hommes, alliés et domestiques compris, ont parcouru ces plaines en ne laissant pas plus de traces que si nul n'y était jamais passé, si bien qu'il devint nécessaire de jalonner la route de tas d'ossements et de fumier, à intervalles plus ou moins réguliers, afin que l'arrière-garde pût suivre l'armée sans se perdre. » A peu près ce que j'ai noté, plus haut, sur le sable du désert qui, à l'égal du temps, corrosif comme lui, efface les cicatrices sur sa peau...

Moi, tout entier, ardemment, à cette vision d'un Sud-Ouest maître de lui, fort de sa géographie, de son climat, de son soleil, de sa faune, les uns et les autres à même d'effacer d'une telle armée le passage, le piétinement, les souillures, la sanie. Un Sud-Ouest qui se referme sur lui, intact. Dans sa pureté originelle du commencement du monde où les Indiens, peu nombreux et pied léger, ne troublent pas et ne défont pas l'ordre naturel.

Ce rêve du Sud-Ouest qui ne s'ouvre que pour moi quand, à la place de Coronado en 1540, j'entre en Arizona...

De temps à autre je découvrais des croix blanches, le long des routes, toutes simples et solitaires, surmontant des élévations quelquefois couvertes de fleurs et je me disais qu'un corps était là-dessous, enterré là aujourd'hui encore, dans la grande tradition des pionniers en marche vers l'Oregon, la Californie ou Santa Fe, à une époque où les cimetières n'existaient pas et où les pionniers, gens pressés, gens anxieux, avaient autre chose à faire que faire autre chose que creuser un trou et Dieu ! que cette hypothèse me plaisait ! Renseignement pris, il me fallut déchanter : les croix au bord des routes dans l'Ouest ne sont là que pour rappeler un accident fatal, l'endroit d'où, hors de la personne accidentée – dans une collision, pour les cas les plus habituels –, une âme s'est envolée, que d'inconsolables vivants, parentèle ou amis, eussent voulu retenir.

 

***

 

J'ai l'amour du bleu – ou, plutôt, c'est lui qui m'aime. La plupart des gens confessent volontiers une couleur préférée – je n'ai pas connu la mienne avant l'été 1986 où, au Grand Canyon, sur la rive nord à plus de deux mille mètres, la terre autour de moi est devenue bleue. Le bleu était tombé du ciel, sans pour cela le priver, ainsi que je m'en assurai, moins une chute qu'un évasement et une absorption, exactement l'ouverture d'un parachute bleu qui aurait eu l'envergure de la surface où mes yeux portaient, jusqu'aux limites du perceptible – et depuis j'ai réfléchi que le phénomène avait dû se produire dans le temps de descente propre au parachute, rapide donc, noyant le paysage en entier, à l'exception des parois du canyon qui portaient haut, et par contraste à plus vif encore, l'incendie de leur grès rouge. Ce bleu était fluide, traversé d'une légère humidité, tout en douceur et tremblement (un bleu tremblé...), bleu dont la durée ne tenait, à coup sûr, qu'à un coup d'éclat du soleil, qui le dissiperait. Sa beauté presque liquide relevait de brume et brouillard, de gouttelettes en suspens, comme les œufs minuscules que l'araignée dépose sur les fils d'une toile qui frémit au moindre déplacement d'air et j'eusse tant aimé, malheureux de sa fragilité et pressentant sa fin, que le bleu fût d'une nature plus brutale, coupante et qu'il s'enfonçât jusque dans les fonds des canyons, où le ciel, tout puissant au ciel et sur terre, jamais ne descend.

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