La pierre et le saguaro
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le bleu est la couleur du Sud-Ouest. Indiens, Hispaniques, Anglos sont tellement à l'évidence de cette évidence qu'ils le dispersent avec générosité – à bon escient, en général – et l'adobe, le matériau-roi de Santé Fe, en réclame de telles quantités que la ville prétend à l'universalité et, quasiment, à la propriété d'une couleur dont elle estime l'origine dans ses murs. Santa Fe aurait donc inventé un bleu particulier, le bleu de Santa Fe, qui mêle le turquoise. Taos aussi, d'ailleurs : le bleu de Taos. L'avouerai-je ? Je ne les distingue pas bien entre eux.
Le bleu et D. H. Lawrence m'ont préparé à ma première visite de Santa Fe.
Comme pour le Nouveau-Mexique, D. H. Lawrence par cœur, dans la voiture à quelque vingt kilomètres de la capitale de l'Etat, rituel auquel je ne manquai jamais, à des fins peut-être propitiatoires :
« Il y avait dans l'atmosphère de cette journée déjà avancée, haute dans le ciel, comme une magnificence, comme une souveraineté qui rappelait celle de l'aigle... On sentait s'éveiller en soi soudain quelque chose de nouveau et le vieux monde de l'âme s'effaçait devant un nouveau... Nulle part ailleurs la lumière est-elle plus pure et plus impérieuse qu'ici, s'incurvant avec une souveraineté presque cruelle au-dessus du trou du monde... Etrange que le pays qui a inventé la démocratie politique de notre époque et l'a portée à son plus haut degré puisse donner un tel sentiment impérieux, de terrible orgueil et de rigueur impitoyable : mais si beau, bon Dieu ! si beau ! »
Nous n'avions pas manqué de remarquer que, par deux fois en si peu de lignes, il parle de souveraineté (royalty) et, par deux fois encore, de nature impérieuse (overweening), et avec lui qui ajoutait à notre sensibilité, nous avions le sentiment de gagner une ville paroxystique, avec plus de ciel que partout ailleurs et plus envahissant, comme s'il avait débordé les limites de la terre et, en l'occupant, réduit son territoire... Il nous semblait que nous accédions à l'un de ces royaumes fabuleux et proprement incomparables, partie mythe, partie Histoire, à ceci près qu'ils sont dans l'Histoire sans qu'elle l'ait faite, moins une réalité qu'un besoin, qu'un goût de l'esprit qui répond par d'épiques phantasmes aux provocations que lui inflige le monde naturel, ici un surcroît de lumière avec le ciel déjà dit, et plus dure.
Nous dans la Ford à petite allure, nos yeux grands ouverts comme jamais, qui regardaient comme jamais, qui dévoraient comme jamais.
Nous, sur cette terre mais en Histoire aussi, en esprit aussi, nous arrivions sur la piste de Santa Fe après un long, pénible voyage à travers la plaine des Bisons et un dernier arrêt à Las Vegas (celui du Nouveau-Mexique) où sur la place de la Vieille-Ville (Old Town Plaza) nous avions laissé, pour un plus frais, notre chariot (prairie schooner) usé, noire sa toile blanche, poussiéreuses et noires sa coque à l'ordinaire bleu de Prusse et ses roues carminées et nous avions entrepris l'ascension, les descentes des canyons qui mènent à Santa Fe... D'autres fois, toujours en Histoire et en esprit nous avions, pour aborder la ville convoitée, emprunté le Camino Real, au départ d'El Paso, Texas. D'autres fois encore nous nous étions lancés dans les gorges très encaissées du Rio Grande pour arriver à Santa Fe par le nord, c'est-à-dire par le sud du Colorado. Tant de voyages possibles, tous les voyages possibles. Tous mille fois accomplis.
Au cours de bien des expéditions nous en sommes-nous approchés par Albuquerque, distante de cent kilomètres, de loin la plus grande ville du Nouveau-Mexique mais non pas sa capitale, qui est, depuis le régime espagnol, Santa Fe. Jusqu'aux deux mille mètres de hauteur où elle se déploie, je suis toujours monté dans l'étonnement et l'ivresse, à chaque voyage américain éprouvés, de redécouvrir l'espace. Ici à l'ouest de Santa Fe, en le portant haut, les mesas l'évasent, qui s'étendent jusqu'au Rio Grande. Des maisons sur les mesas on voit jusqu'aux Jemez Mountains à l'ouest, le Sangre de Cristo à l'est, les Sandia Mountains au sud. J'aime toutes ces chaînes pour leur beauté, leur prestige, l'écrin de choix où elles enferment Santa Fe, la perle – mais aucune plus que le Sangre de Cristo, le « Sang du Christ » (à cause, on s'en doute, du rouge sang de la pierre, dans le Nouveau-Mexique omniprésente comme en Arizona). Son histoire géologique me transporte, aux deux sens du mot, et pour la mieux connaître je l'ai poursuivie partout, autant que je l'ai pu. Sang du Christ qui coule à travers le Canada, le Montana, le Colorado, avant de bouillonner, dans la partie septentrionale du Nouveau-Mexique, en collines. Plus que les Jemez et les Sandia, elles dominent le paysage de Santa Fe.
Santa Fe où nous montions par une route enchaînée, rouge au loin, rutilante, crevassée et, en ce début d'après-midi de juillet, plongée dans un azur éblouissant. A droite et à gauche s'élevaient des montagnes-pains de sucre, des arbustes-buissons et s'étendaient de grandes plaques pelées, domaine de ces pueblos indiens du Sud où, pour les Blancs, fermente la légende indienne : Sandia, San Felipe, San Domingo, Cochise – tous les autres. Huit pour cent de Peaux-Rouges ici, même pourcentage en Arizona. Les deux seuls Etats des Etats-Unis avec l'Oklahoma, l'Etat des Indiens déportés, où le voyageur ne peut pas ne pas les rencontrer. De temps à autre, d'une église le clocher surmonté d'une croix portait mon esprit ainsi provoqué vers d'autres églises, celles des missions espagnoles qui s'implantèrent en Californie, hantées par la conversion. Les constructions en adobe se multipliant, il me semblait, l'œil étrécissant l'espace, les voir jusqu'au pied des montagnes.
La route grimpait encore et encore, et plus nous approchions de Santa Fe, plus les montagnes se dessinaient dans l'air extraordinaire de lumière et de pureté, à l'est le Sang du Christ, à l'ouest les monts Jemez où coule qui ? quoi ? – je suspendais la réponse, que je connaissais, puis, n'en pouvant plus de la contraindre, je me répondais, dans une explosion d'images qui m'eût transporté ici sur ses rives si je n'avais pas été assuré de le franchir : le rio Bravo.
On peut aussi aborder Santa Fe au moment où le soleil, qui toute la journée a flambé, commence à décliner. Alors les couleurs, tantôt d'un jaune pâle, tantôt rouges de l'inévitable grès, se répandent, veloutent le paysage et jouent sur les murs d'adobe. D. H. Lawrence, s'il fût entré dans Santa Fe en fin d'après-midi, eût non pas corrigé son sentiment d'un Nouveau-Mexique cruel, orgueilleux et souverain, mais il lui eût ajouté. Regardez bien. Le Nouveau-Mexique est l'endroit du monde où l'entre-chien-et-loup relève du sublime. A cette heure-là du jour, qui est aussi une heure de la nuit, le ciel, remuant sa masse, s'élargit, s'approfondit, s'incurve et sur sa surface immense et glorieuse se forment des zones noires, que faiblement éclairent, comme assourdies, des lueurs, des zones claires qui semblent lutter pour retenir une plus vive lumière, ciel-champ de l'inépuisable bataille entre le jour et la nuit où il apparaît, longtemps pour notre bonheur et la beauté du monde au Nouveau-Mexique, qu'ils ne l'emporteront ni l'un ni l'autre et alors tombe de là-haut une paix que le voyageur, le temps qu'il touche terre, éprouve comme une joie violente. Et peut-être indicible.
S'il a vu Bagdad Café et Milagro, il est dans Bagdad Café et Milagro.
Ville qui ne se pousse pas du toit (comme on dit du col). Aucune construction ne dépassant trois étages, c'est-à-dire la cime des arbres, grand est notre sentiment d'une oasis. Santa Fe très peu américaine. Baudelaire l'eût aimée : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. » Dans la chaleur du désert et de l'été, Santa Fe ne bouge pas d'un volet et s'abrite.
La beauté longtemps pressentie, lue, regardée dans les livres d'images, la voici, affirmée par les Espagnols à partir de structures simples que les Indiens inventèrent : une architecture de fort, qui s'affirme par l'adobe, cette boue malaxée en briques que le soleil a séchées. Massives, avec de hauts murs sévères où s'ouvrent, toutes de modestie et comme prêtes à se dérober et à s'excuser, des fenêtres, les maisons à Santa Fe relèvent d'une architecture de défiance et de défense, qu'explique la double cruauté de la chaleur et des raids indiens.
Les toits ne montent pas, notre regard le fait. La partie supérieure de ces constructions est toute de grâce, en contraste avec la massivité et l'austérité des murs qui la portent. La grâce, là-haut, c'est-à-dire là où les habitants n'avaient rien à craindre de leurs deux ennemis, celui qui fond du ciel et celui qui surgit de la terre : la grâce en l'air, avec clochers, clochetons, sommets de tours ouvragés, voire dentelés. Dans le désert du Nouveau-Mexique, plus haut qu'à hauteur d'Indien mais le plus loin possible du feu du ciel, la dentelle.
Ces constructions-là sont fidèles à l'esprit du passé : celui des premiers temps de la conquête espagnole, puis de la République du Mexique... Depuis que l'on a, par rideaux et volets, appris à se défendre du soleil et depuis que les Indiens se sont résignés, la surface des ouvertures a augmenté.
Nous regardions, regardions, cherchant les traînes de piments rouges et verts, que l'on découvre sur les balcons, les toits bas, ou qui dégringolent des poutres, et les perles du maïs bleu. Une fois, au cours d'un voyage en avril, au coeur du printemps, on avait surpris des portes et des balcons décorés de lilas et voici que ces mêmes portes, ces mêmes balcons offraient, blanches et bleues, des roses trémières...
C'était donc cela, Santa Fe. La simplicité, l'opposition entre l'ombre et la lumière, la solidité massive des murs, des portes, des poutres, du plafond, la rareté de la décoration (absente, quelquefois), la qualité des matériaux, le croisement harmonieux de tous ces éléments : le style de Santa Fe et, là-dessus, une luminosité plus pure sans doute que nulle part ailleurs. Le net contraste de la lumière et de l'ombre saisit chaque détail et lui donne relief. Jamais ombre n'a soulevé d'un trait plus aigu la maison qui la projette et les vigas ont une saisissante présence.
Les vigas ? Lors de mon premier voyage, je ne laissais pas d'être étonné par les poutres, qui ne sont pas seulement apparentes à l'intérieur des habitations, comme il en va dans les pays ordinaires, mais à l'extérieur aussi, leur extrémité trouant les murs. Ces vigas, une particularité de l'architecture hispano-américaine. Une composante spectaculaire du style de Santa Fe en particulier, du Nouveau-Mexique en général. Nous admirions leur beauté, qui tient à leur audace (trouer les murs !), à la perfection de leur alignement, qui évoque des gueules de bombardes, à leur nombre : plus la maison est grande, plus il y en a. Au-dessus des vigas, les latillas, poutres de cèdre qui soutiennent les toits plats, couvrant les murs des pièces à nu.
Au fil des voyages, nous avons, pour des raisons de sentiment et d'esthétique, élu des structures favorites : par exemple, au cœur historique de Santa Fe et à quelques mètres de la fameuse Plaza, au coin du vieux palais des Gouverneurs dont les arcades regorgent de passants penchés sur les bijoux d'argent et de turquoise que les Indiennes étalent à même le sol, une maison spacieuse qui présente, à une extrémité, deux tours non jumelles séparées – et reliées – par un balcon de bois. Courent sous le toit des bandeaux marqués d'encoches colorées, qui évoquent des incrustations de topaze... A l'autre extrémité, une autre tour percée d'une grande terrasse... Rien, ici, qui obéisse à un dessein d'unité et voici que nul plus que cet ensemble ne l'offre ! Admirable – ou l'art de faire de l'art avec l'asymétrie.
Nous avions appris à de plus en plus apprécier les porches, les linteaux, les vigas, les latillas. Bientôt nous entrâmes, à l'intérieur du style général de Santa Fe, dans ses variantes. Nous sûmes déceler, dans les volutes fantaisistes et les arabesques, l'Amérique victorienne, qui a réussi son mariage avec les murs épais des constructions espagnoles. Plus que ce style nous plaît l'hacienda : un vaste porche qui donne sur la double porte d'une entrée, laquelle ouvre sur la pièce principale, puis la pièce à coudre, une petite chapelle (oratorio), merveille, au vrai, avec les santos dans leurs niches. Style hacienda pour haciendas : nous en vîmes une, un soir, dont le soleil couchant couvrait d'or les murs blancs qui enserraient un porche noir de bois profond... Merveille toujours.
Quand la sévérité ambiante nous menaçait de mélancolie, nous cherchions la Renaissance pueblo, avec lanternes sculptées, pilastres en saillie aux étages supérieurs et fenêtres au-dessus d'un bloc rapporté et bombé, espèce de redan pour renforcer la base des maisons.
Saoulés de Santa Fe, tournant le dos aux embrasements du ciel les fins d'après-midi d'été, qui me portaient à dire que, quand viendrait le temps de l'incendie du monde, le feu prendrait dans le ciel du Nouveau-Mexique, nous allions, circulant sur de petites routes plantées de cette variante indigène du peuplier qu'on appelle cottonwood (intraduisible...) à la découverte des pueblos, les indiens, avec leurs échelles dressées contre les murs en guise de portes et qui, si je puis dire, font le pont entre la vie pratique et la sacrée, puis les hispaniques avec le drapeau mexicain aux couleurs brillantes, selon le symbole du Zia Pueblo, qu'il a pris pour modèle, et encore les lassos des cow-boys, les portraits des saints espagnols et, toujours, les longues, érubescentes laisses du chili et puis la paille tressée. Nous aimions ces rues qui étaient de longs couloirs fermés, si obscurs qu'il nous semblait que nous empruntions un tunnel pour passer d'une maison à l'autre – quand, soudain, nous débouchions dans la lumière crue de la plaza! Alignant les églises, nous les commentions par rapport à l'église type : une façade-pignon à pas de moineau et, à chacune de ses extrémités, un bloc rectangulaire qui se dresse à hauteur de la façade, surmonté d'une croix et percé d'une tour rectangulaire sur les côtés. On aimait que de l'église le mur d'adobe peint à la chaux, sévère, uniforme, fût creusé à son extrémité d'une niche qui abritait la cloche et attendrissait l'ensemble.
Reste peut-être à dire la rouge couleur. Le rouge de la brique. Le rouge brique ou latérite du désert, car c'est dans le sol de leur pays que les maçons du Nouveau-Mexique puisent la boue dont ils font leur tout d'adobe, briques et murs. Santa Fe est la seule des villes du désert qui, parce qu'elle trouve sous elle la pierre de ses maisons, élève la terre jusqu'au ciel. Le rouge du désert dans le bleu du ciel.
D'où, à Santa Fe, on ne descend pas tout à fait. Pays de magie où le paysage ne fait jamais défaut. Prenez, par exemple, la cathédrale Saint-François (St. Francis Cathedral) : deux tours percées chacune d'une ouverture au travers de laquelle se prolongent les hauteurs drapées des forêts – comme si la pierre n'avait pas voulu attenter à la somptuosité du paysage au Nouveau-Mexique. Que si vous supportez mal la chaleur, au demeurant sans humidité, des mois de juillet, d'août, entrez dans l'un de ces cent ou deux cents patios surmontés de galeries, où les arbres et les fleurs à profusion dispersent la chaleur. Une fois, comme je pénétrais dans l'un d'eux, éclata un chant : perché sur une viga, le cardinal de Virginie, reconnaissable au carminé de son plumage. Sans doute chantait-il avant que je n'apparusse – mais qui peut le prouver ? Il arrive à Santa Fe, rapace (l'aigle) pour D. H. Lawrence, d'emprunter à la séduction mélomane des passereaux jolis.
***
J'avais fini par désespérer de jamais découvrir le spectacle qui devrait déplacer les foules, si elles savaient – et les déplacerait s'il n'était la rareté même. Le caprice. Le produit de si mystérieuses combinaisons que l'esprit achoppe à prédire l'événement. Pour les uns, il est censé se produire en mars. En avril pour d'autres. Certains, qui affirment l'avoir vu, en parlent en termes si pauvres, sinon vagues, qu'il est permis de douter de leur témoignage. De leur témoignage – non de la réalité du phénomène, bien que maints habitants de l'Arizona et du Nouveau-Mexique m'aient affirmé que la naissance du printemps dans le désert est une fable.
A dessein d'aller à sa rencontre, entre autres rendez-vous que je donnais – mais celui du printemps au désert, le plus espéré –, j'ai quitté le Vieux Monde une dizaine de fois sur une période de dix ans et je me suis souvent dit qu'il aurait pu relever, tout compte fait, de cette catégorie de fantômes où j'ai cru percevoir, évoquée plus haut, une réalité multiple du Sud-Ouest. Pour le mériter et le bien fêter en connaissance de cause, j'ai pris des cours de botanique six mois durant et, dans des publications françaises et américaines, appris à connaître, puis à reconnaître plantes, arbustes, arbres, fleurs, à les nommer et, en moi, à provoquer, avec la magnificence propre à chaque espèce, à chaque famille et à chaque sujet, leur surgissement. En vain. Là-bas en Amérique, j'arrivais toujours ou en avance ou en retard.
Jusqu'à ce jour où, à l'Arizona Inn de Tucson, un des veilleurs de nuit à qui j'avais confié mon désarroi, et comme une espèce de résignation accablée, prit sur lui, le 22 mars 1989, de sonner dans ma chambre à quatre heures et quart du matin. Quelque chose venait de se produire : une pluie de dix minutes – de surcroît d'une espèce drue, comme, selon lui, le désert n'en avait pas connu depuis une décennie et plus. En outre, on avait cru entendre des concerts de crapauds. Il ne s'agissait plus que de faire vite.
Une heure plus tard nous abordions à une terre que les phares de la voiture et le jour naissant nous découvrirent rouillée. Dans la demi-heure qui suivit, nous longions, à droite et à gauche de la piste (de toutes les pistes que nous emprunterions), une succession de tapis diaprés, que le plein jour, à présent, nous révélait immenses et développés à l'infini. A terre, à mi-hauteur, en l'air, le monde s'accomplissait en bourgeons ouverts, en fleurs et couleurs. Nous savions qu'il ne durerait pas. Jamais n'ai-je autant ouvert grand les yeux, avec une ferveur qui a dû ajouter quelque chose d'ardent (de fauve ?) aux divers états de la palette que le printemps mêlait ou juxtaposait.
Descendus de voiture chaque fois que le spectacle présentait une intensité supérieure, nous semblait-il, à celui que nous venions de quitter, nous marchions le long des merveilles, dans le monde partageur des épineux. Pas une fleur qui ne fût portée ou entourée et comme gardée par son contraire, l'épine, la fleur toute en grâce, étalement, fraîcheur, couleurs, pliures, inclinaisons, balancements, frémissements, évidente fragilité – l'épine, elle, réduite à elle-même, hampe et pointe et rien d'autre, dans la détermination, l'agressivité, la dureté, la certitude de la force, l'assurance de durer. Il y avait là, qui s'étalaient sur les collines, des pavots jaunes, des phacélias qui, par leur teinte, nous rappelèrent l'iris, des verveines des sables (nous les avons respirées à genoux), des castillèjes d'Amérique, si rouges qu'elles faisaient sanglante la pente escarpée où elles avaient poussé, les pointes de leur couronne évoquant celles de la statue de la Liberté, des amarantes tout en tiges acérées au milieu de ces buissons d'armoise qui, avec la sauge, font l'ordinaire et manifeste beauté de l'Amérique aride... Et encore : les paloverdes bleues, dont la fleur est jaune ; les bouquets sauvages de l'argémone ; encore encore : des tournesols sauvages ; une fois, tout un tapis de lupins et de castillèjes, fleurs rouges et blanches et violettes encadrées de leurs feuilles vertes, que nous découvrîmes soudain après un virage et qui parurent nous sauter au visage... puis, que nous ne réussîmes à nommer qu'après avoir senti leur parfum citronné tout autour d'eux : des limoncilles rampants. Bonheur. Bonheur.
Montant sur ces hauteurs qui plongent dans le désert de Sonora, nous trouvâmes les renoncules, dont les fleurs minuscules sont des étoiles roses ; ce cactus-cierge dit « Princesse de la Nuit » dont la fleur blanche a des pétales si délicats qu'elle ne s'épanouit qu'une nuit – c'était la nuit dernière et, flétrie la fleur, racornis les trois pétales qui lui restaient, nous n'avions reconnu le cactus-cierge qu'à sa forme et à ses feuilles ; des fleurs de roche à la ressemblance des marguerites : nous en cueillîmes quatre, mettant à les proprement déraciner autant de religion que le prêtre quand il prend son manuterge ; puis des primevères blanches, tellement faites pour la terre rouge, et aucune fleur, aucun bouquet, aucun massif, aucun tapis ne se donnait à voir qui ne fût entouré, survolé, pénétré, dardé, sucé, de papillons, bourdons, libellules, phasmes, et d'infimes bâtonnets qui peut-être n'étaient rien, n'étaient pas, seulement de la lumière éclatée, seulement un fantasme de nos yeux et jusqu'à ces merveilles d'éclairs dans le soleil que font les colibris minuscules partout ailleurs qu'ici où, au milieu des essaims d'insectes qu'ils traversaient, ils semblaient des créatures... Nous avancions dans un air si chargé, mêlé d'odeurs que nous aurions été bien en peine de les distinguer, et je me plais à imaginer que chaque fleur poussait la sienne à dessein de l'emporter. Le monde du Sonora, saisi d'une fièvre collective, se dépêchait de vivre et jetait là toutes ses forces, comme s'il pressentait son existence éphémère. Il vibrionnait, bourdonnait, brassant l'atmosphère de ses milliers d'ailes et d'élytres, ses milliers de petits moteurs en surchauffe et je me disais : bonheur, bonheur... Seuls nous ne nous hâtions pas, seuls nous échappions à la frénésie générale, spectateurs qui pressentions que nous allions connaître encore plus et plus fort et avons accédé à la merveille quand, au sommet de la plus haute des collines à cet endroit du désert, au terme d'une ascension qui ne nous avait pas coûté, comme si quelque chose nous transportait, issu de l'intense bonheur un peu ivre que nous éprouvions ou d'un effluve que le mélange des parfums avait distillé, nos yeux ont découvert, qui dégringolait le long de la pente jusqu'à des ravins au fond du monde, un immense tapis étalé blanc, jaune, bleu et vert : sous le soleil et dans la terre rouge hérissée de cailloux chauves et luisants, on eût dit que le désert était serti de pierres précieuses.. Nous sommes restés longtemps à regarder les fleurs et, comme il m'arrive souvent quand le monde est si beau que j'éprouve le besoin, pour le retenir, du secours d'un mot, d'une expression, lui assurant, par ce biais, l'éternité du vocabulaire, de la mémoire, du livre et du dictionnaire, j'ai cherché et j'ai trouvé : un tapis à fleurs nouées, comme on dit à points noués d'un tapis exécuté à la main sur un métier, mais ici où le métier et quelle main ?
Nous reprîmes à la nuit tombée la route de Tucson. J'avais décidé d'attendre – quoi? la mort des fleurs. Comme on sait, l'attente n'est jamais longue. Beaucoup ne vivent qu'une nuit, conjuguant ainsi dans leur durée la naissance et la mort quand, écloses avec le soleil qui se couche, elles succombent par brûlure dès qu'il se lève. La plupart ont une existence qui n'excède pas dix jours. Au-delà de la décade ne persistent que de rares fleurs et seulement celles des cactus.
Cactus, mot de magie. Pour la célébration d'eux, j'avais voulu cet espace de temps, soucieux qu'entre eux et moi rien ne se mît en travers, surtout pas la splendeur des fleurs, qui m'eût distrait. Le Sonora est leur royaume et pour l'amour d'eux, j'ai accompli plusieurs voyages au désert. Là, sur des centaines de kilomètres, à perte de vue sur la terre immense, les cactus, rien que les cactus.
Maniéré avec le temps, comme on l'a vu, je le suis aussi, dès qu'il s'agit de cactus, avec la distance. Pour m'approcher d'eux, je m'en éloigne. J'aime les pressentir et, à cette fin, je les aborde de loin. Les découvre sur leurs marches avant de pénétrer dans leur royaume. Je veux que dure le bonheur d'une double élection (moi vers eux, eux vers moi) et d'un compagnonnage dont je cherche, au fil du temps, à tirer une intensité croissante. Depuis le temps, et l'expérience aidant, je connais le trajet, par l'Arizona, qui prépare le mieux à eux, qui les donne petit à petit et de plus en plus nombreux – jusqu'à ce que j'accède à leur cœur et à leur nombre, ce monde réduit (ou élargi ?) aux cactus par milliers sur des milliers d'hectares, là-bas dans la partie la plus méridionale et la plus aride de l'Arizona, qui est le désert de Sonora, à la frontière mexicaine.
Au cours du voyage que ma mémoire retrouve et recompose, nous sommes sur la Southern Interstate Arizona 19, dans le comté de Santa Cruz. Nous roulons depuis cinq heures du matin en ce début du mois d'avril 1989. De temps à autre, notre oeil accroche la tête tournante d'une grande éolienne, perdue dans l'immensité, et nous avons beau chercher, nous ne trouvons pas la ferme qu'elle est censée servir (sinon, pourquoi tourner et pourquoi de l'eau ?). Puis sur l'Arizona 86, vers le désert de Sonora et, à un moment, une succession de collines et de montagnes, à droite et à gauche, si nues qu'elles semblent des paysages lunaires... Ecartées les unes des autres, elles offrent au regard des surfaces terminées par des redans mais, comme nous approchons et les voyons mieux, je découvre que mon sentiment de leurs angles en forme d'éperons est faux, né d'une vision trop lointaine pour échapper à l'imprécision : ces montagnes, sinistres, s'achèvent par des boursouflures telles les lèvres d'une plaie tailladée...
Toujours sur l'Arizona 86 et toujours vers le désert de Sonora et encore dans l'encerclement des collines. Le paysage, au ras du sol, se fait maquis. Les cactus sont de plus en plus nombreux. Je les regarde, à la dérobée. Agacé de si vite les reconnaître, de savoir si bien les nommer. Mon absorption visuelle d'eux, je la veux progressive. Il y a des centaines de sortes de cactus. L'épine est leur seul point commun. Se dresse sur le bord de la route la tête violette des chardons. Nous sommes à quelque mille sept cents mètres de hauteur. Les montagnes, si tristes quand je les avais vues dans la vallée, mal faites, mal terminées, mal soignées, sont ici, les unes bleues et les autres roses, presque en majesté. La brume qui s'effiloche découvre des cimes qu'elle semble ainsi amener à naissance et dévoiler comme une scène de théâtre quand le rideau se lève. Toujours sur l'Arizona 86, que nous allons, après un arrêt au Quirotoa Trading Post, quitter par la 85 et à l'entrée du Saguaro National Monument. Quatre mille quatre cents hectares de plantes grasses de toutes sortes, de toutes les formes, de tous les noms, autour du souverain : le cactus-candélabre, dit aussi cactus-chandelier, dit enfin saguaro. Dix-sept mètres de hauteur attestés pour certains et de même le poids : dix tonnes. Les chances de vie ? Deux cents ans. Moins que la pierre, plus que l'homme.
Mon cœur bat.
Les voici, avec leurs bras coudés qui montent, deux, trois, quatre et même cinq bras vissés à la partie supérieure d'un corps qui, de son extrémité à ras la terre jusqu'à la tête, sur une surface découpée en tranches à éperons, est planté de petites verrues d'où émergent les épines. Une variante célèbre : deux bras atrophiés, comme frappés de phocomélie par injection de thalidomide. Si souvent reproduite, cette variante, si souvent regardée que, l'espèce devrait-elle mourir avec le dernier saguaro, elle serait dans la mémoire pour toujours. Au bord de la mythologie, aujourd'hui. Emblématique comme la pierre.
J'en ai vu qui présentaient une espèce de coiffe de cinq ou six petits cactus, comme une reine sa couronne, comme un chef tribal son cimier; d'autres que prolongeaient des moignons de cactus qui les parcouraient : vus de loin, on eût dit des bêtes courant sur leurs épines. Prodigieux. De loin encore : ces éminences, ces collines toutes couvertes de cactus par centaines et milliers, on les eût crues hérissées d'allumettes. Bonheur, bonheur. Jamais complet, le bonheur : existent, si l'on peut dire, des saguaros morts. L'esprit (le nôtre) peine à imaginer que deux cents ans de vie sont terrassés par la mort. C'est pourtant ainsi. Faut-il dire hélas ? Je dis hélas. Rien de plus surprenant, d'ailleurs, qu'un saguaro mort : pour la raison que la vie ne le préfigure pas. Le saguaro mort s'invente un corps de mort. Il pleure des quantités de palmes, palmettes, fibres et lianes séchées tout à fait insoupçonnables dans la dureté élastique de son enveloppe charnelle, au cœur de quoi bat un cœur de saguaro qui est un système de canaux d'irrigation, enveloppe que le couteau s'ébrèche à tenter d'entailler.
Il est des saguaros rouillés comme de vieilles lames, d'autres que les oiseaux ont tellement picorés qu'ils présentent des plaies à vif, malgré le soleil blanc : à propos d'oiseaux, d'ailleurs, ce pic de Gila, un matin, dans sa niche au frais creusée dans le saguaro et qui, comme une vieille à sa fenêtre, nous regarda passer. Si je meurs, que ce soit avec cette image ; des saguaros malins, qui s'abritent derrière des arbres; des pathétiques (ou tendres) : debout à la façon d'un écureuil qui se dresse ; ma préférence va à tous ceux qui, tout troués, tout rapiécés, couverts de cals, sont les vétérans de la bataille du temps ; j'aime les géminés, les saguaros femmes enceintes, les verruqueux ; ceux dont le chef rapporté s'incline drôlement de côté, ceux qui, à l'aise et impudiques avec la belle fleur blanche riche de pollen qu'ils ouvrent au printemps, arborent un grand pistil de sexe. J'en sais qui ont une tendance à l'obésité et d'autres qui offrent un crâne chauve ; il en est de généreux, genre famille nombreuse et sans doute proches de la pathologie puisque leurs bras se comptent jusqu'à huit qui, sur certains saguaros, poussent d'inégale façon, comme on voit, dans les familles encore, des enfants inégalement doués ; puisque j'en suis à la pathologie, comment ne pas évoquer, ici, ces saguaros malades, leur tige éclatée en protubérances serrées les unes contre les autres, qui rappellent des régimes de bananes ? Ceux qui sont gondolés comme des accordéons? Des saguaros dont les excroissances ont quelque chose de belliqueux et semblent monter à l'assaut de leur tuteur? D'autres dont les excroissances, toujours, au lieu de se hausser, tombent, comme des trompes d'éléphant ? Il en est qui vivent seul(e)s, avec un petit. J'ai vu des saguaros grands blessés et j'ai imaginé la foudre, la griffe, les gros prédateurs. J'ai fait amitié avec un saguaro héroïque : complètement desséché, constitué de ses seuls ligaments brûlés, le 8 avril 1989 il tenait encore debout. L'une des plus grandes joies de ma vie, je la dois à un saguaro, à cause de son frère et à cause de lui : le frère (sans conteste l'aîné) vit à Monument Valley et il a été évoqué plus haut, il est en pierre ; le cadet, ici dans le Sonora, lui est apparenté par cette assemblée et cet assemblage de grenouilles et d'oiseaux qui grouillent sur les hochets de chef des Indiens du Pacifique. Le saguaro dont le sommet était une tête coupée qui ne tenait qu'à un ligament : je lui demande pardon de douter de son éternité. Toujours dans ce domaine, le saguaro qui avait une tête en nœud de corde. Cet autre, qui montrait une tête brûlée – et l'était peut-être...
Ce saguaro tout en contorsions, bras mêlés, les uns qui montent, les autres qui descendent, l'un des bras, galant, s'incurvant pour présenter, à son extrémité et comme à une dame, le bouquet de ses fleurs.
J'en ai vu qui, par couples, se tenaient étroitement serrés, comme des amants sur le point de se quitter où à l'instant des retrouvailles ; je n'oublierai jamais celui qui, mort, était tombé en travers de la piste où son grand cylindre de corps desséché évoquait par ses ondulations une agonie difficile, toute en soubresauts ; cet autre, dont la haute et souple élégance m'a rappelé le port des grandes femmes noires, leurs reins cambrés ; ces autres, sans doute des compliqués, qui avaient imaginé d'enchevêtrer leurs excroissances noueuses et donnaient à penser à de tortes alliances – tous saguaros découverts, observés, contemplés le long d'impossibles chemins, de raides dévers, dans la pierraille et la rocaille et pour les approcher nous gravissions des falaises, traversions des arroyos, dégringolions des pentes, provoquions de brefs éboulis, infime agitation de rochassiers sur la croûte desséchée d'une nature qui, acharnée à résister au soleil acharné à la brûler, avait imaginé, pour économiser des forces dont l'exercice lui coûtant de l'eau lui eût coûté la vie, de se figer. Voilà des millions d'années que les saguaros ont choisi de se figer, n'empruntant au mouvement que ce qu'il leur faut pour lentement grandir et, à la fin, lentement s'affaisser.
Majesté de pierre, sans doute. La pierre et le saguaro. La pierre dans le saguaro. Il y avait aussi les autres...
Les plus à même de détrôner le saguaro si la guerre quelque jour survenait dans le désert me semblent être le cactus tuyau d'orgue et l'arbre de Josué. Pourquoi la guerre ? Parce que les règnes longs sont sujets à faiblesses, à pernicieuse lassitude, comme chacun sait et que tant le cactus tuyau d'orgue que l'arbre de Josué peuvent prétendre à régner, l'un dans sa province d'Organ Pipe Cactus National Monument qui, au sud et limitrophe du Saguaro National Monument, fait peser sur lui une menace directe, l'autre, The Joshua Tree National Monument, en Californie, au nord de Los Angeles... J'imagine aussi le terrible événement d'une rétention d'eau, d'un tarissement des nappes phréatiques et, comme hier pour ces mêmes raisons les Anasazis chassés, aujourd'hui les saguaros morts. Malaise. Je suis un légitimiste.
Nous sommes allés voir le tuyau d'orgue et l'arbre de Josué dans leur province respective et partout où ils se répandent au milieu des buissons épineux du chaparral, le tuyau d'orgue qui pousse à partir du sol ses six, sept ou huit gros troncs rassemblés en un bouquet qui s'incurve en montant, jusqu'à six mètres – l'élégance même si tant est qu'on supporte les extrémités ciliées, c'est-à-dire bordées de poils, comme les paupières. C'est mon cas. J'ai vu, merveille, au coucher du soleil s'ouvrir sa fleur (elle n'éclot qu'à ce moment), à la couleur pâle de lavande. L'arbre de Josué, plus modeste, avec deux branches seulement, mais qui folles, erratiques, porteuses de signes (les mormons crurent que Josué incarné dans ce cactus leur indiquait la direction de la Terre promise) se hissent à douze mètres et dont la moutonne beauté est sans pareille, les feuilles mortes qui persistent sur son tronc été comme hiver lui faisant une toison. Nous reconnaissions, faciles à nommer : le cactus sauteur, des mille variétés de cactus le plus agressif, infaillible à refermer ses piquants sur tout ce qui le frôle ; les « têtes de vieillards », tout en boules de longs poils blancs ; l'opuntia, grande raquette semée d'épines et de gros fruits qui poussent sur sa surface; les « chollas nounours », les « chollas staghorn », l'ocotillo, qui n'est pas un cactus, mais un buisson aux longues tiges que termine une fleur rouge – quand souffle le vent du désert, c'est merveille de la voir s'affoler; les aloès où se posaient des colibris et une fois nous levâmes, surgie des branches tarabiscotées d'un arbre de Josué, une caille de Gambel, tête rouge et plumet noir, qui prit le large en riant... Et encore et encore des cactus que nous ne savions pas nommer, peut-être des usurpateurs d'identité de cactus dont nous ne connaissions rien, que nous oublierions dans leurs particularités, leur affolante diversité, la mémoire ne retenant qu'une nature prodigue, exubérante, inlassable à créer dans l'étrange, l'inattendu, le saugrenu, multipliant des formes qui donnaient à reconnaître son génie et à douter de sa raison...
***
A l'est de Saguaro National Monument et à quelques kilomètres qui ne sont rien qu'un espace et une mesure de cactus fous, dans un de ces paysages âpres et tourmentés que l'Arizona offre à profusion – mais, celui-là, sans rival dans la convulsion et le déchirement –, le voyageur, pour peu qu'il connaisse la réalité indienne, pressent qu'il entre au coeur du plus violent et sanglant de son histoire. L'en avertissent ces noms qui hier semèrent la terreur et que les cartes, si elles voulaient mémoire garder, imprimeraient en rouge : Cochise, Chiricahua, Huachuca, Aravaipa, Fort Apache, Geronimo..., tous noms de lieux aujourd'hui et, hier, noms de tribus ou noms de chefs. Quel est, ici, le rôle du langage ? Banalise-t-il ou s'il emblématise ? On n'imagine pas, en France (pour nous en tenir à elle), des lieux, espace de nature ou ville, qui s'appelleraient Henri IV, Robes-pierre, Pasteur, de Gaulle, Saint-John Perse... Les Américains y vont sans hésiter.
Nous venions d'entrer dans le pays apache. L'Apacheria, frontalière du Nouveau-Mexique à l'est et du Mexique au sud. Dans les ombres, certaines le sont plus que d'autres. A la limite du noir et de l'invisible, faute de témoignages, d'histoires et d'Histoire. Je n'ai jamais pénétré en Apacheria et je ne l'ai jamais sillonnée, en voiture, jamais escaladée ni descendue, rochassier en alerte, que je n'aie par la pensée donné autant à Mangus Colorado, à Nana, à Eskiminzin, à Chihuahua, à Unojo et à Johlsannie qu'à Cochise et à Geronimo... Beaucoup de recherches et d'attention pour peu trouver au-delà de ce que chacun sait, savoir les massacres... Vous êtes en Apacheria pour les ombres souveraines de Cochise et de Geronimo.
Le voyageur peut quitter Tucson par l'Interstate 10, direction le Nouveau-Mexique et les villes de Willcox, Bowie et San Simon, qui sont au nord du Chiricahua National Monument, mais il choisira la relative difficulté et la beauté nue d'une route qui est une piste tout en replis de serpents, virages brutaux, dos-d'âne, imaginée et lancée par John Butterfield pour les diligences de sa compagnie transcontinentale. A un moment, à presque mille six cents mètres de hauteur, l'Apache Pass, le col des Apaches. Nous avons franchi la San Pedro River (tous les cours d'eau, en Arizona, s'appellent San Pedro même quand, comment dire, un autre nom les désigne : l'explication tient aux innombrables San Pedro River qui encombrent la mémoire au point que là-bas cette appellation, pour moi, symbolise l'eau de fleuves et rivières). Apache Pass, donc. Dans les monts du Dragon (Dragoon). Cochise nous attend là.
Il montait ou descendait de ses mobiles rancherias (quelque soixante tentes...) et se postait à l'Apache Pass où il tirait ce gros gibier des diligences, obstiné à se revancher de l'occupant et, par le biais des voyageurs, des gardes, des cochers, de tant et tant de massacres de vieillards, de femmes et d'enfants, dont l'armée américaine n'était pas avare, dont elle était même prodigue, les Apaches contre les soldats dans une succession et un échange de cadavres et il me semblait, quand j'étais longtemps resté à regarder le paysage de pierres entassées, bouleversées, écroulées, tout en promontoires ou gros dos ou déchiquetées autour de moi et, très haut vers les pins Pinderosa, les chênes et les sycomores des monts Dos Cabezas et Chiricahua, à vue perdue vers leurs trois mille mètres de hauteur, que le sable du désert et les pierres du désert n'étaient pas rouges de leur seule matière mais du sang mêlé des Blancs et des Rouges – des Rouges un peu plus que des Blancs – qui expliquait malgré toutes sortes d'oiseaux par nuées jacassantes la désolation de cette nature, les plaintes du vent, ma tristesse soudain.
Cochise, mort le 7 juin 1874, est enterré dans la Forteresse de Cochise (The Cochise Stronghold), à l'entrée même du repaire taillé dans le roc et sous d'immenses chênes. Encore qu'un doute subsiste... Je me suis longtemps tenu sous les arbres de sa tombe supposée, à trois reprises au cours de trois voyages, et chaque fois j'ai tenté de créer en moi cet état hallucinatoire où, comme un Apache sous l'empire du mescal, j'eusse été assez fort pour recevoir de Cochise l'esprit. Il n'est jamais venu. Peut-être le chef chiricahua n'est-il pas sous terre où on le dit, peut-être que mes visions manquaient d'intensité. Je parierais plutôt pour la première hypothèse.
Je n'ai pas reçu non plus l'esprit de Geronimo, que j'ai cherché dans la pierre volcanique des canyons du Chiricahua National Monument, sur les territoires où il chassait avec son peuple et tendait ses embuscades. Que j'ai tenté de saisir dans les îlots montagneux de la Coronado National Forest, au coeur de bois et de pierre que font les monts Chiricahua et Huachuca, près de la ville d'Apache, nom que je pensais propitiatoire. Là, une fois, dans un paysage tragique de roches érodées, le guérillero se rendit à la cavalerie américaine. Rien ne subsistant ni des chevaux ni des soldats, et la force effacée, il me semblait que Geronimo ne pouvait manquer de revenir et de reprendre la piste. Sans doute est-ce trop de temps passé depuis son temps – et trop de Blancs. Du général Sherman, à l'époque : « Nous avons fait une guerre au Mexique pour leur prendre l'Arizona, nous devrions leur en faire une autre pour qu'ils le reprennent. » Chiche !
La réserve des Papagos s'étend, en plein désert de Sonora, sur cinq cent mille hectares de cactus, de prosopopis et de broussailles. Sur le modèle d'Apacheria, j'aime à dire : Papagueria. Je ne devrais plus. Voici peu, les Papagos ont repris leur ancien nom : Tohono O'Otam, qui veut dire « les gens du désert », et n'arrange rien. Les Pimas, qui leur sont apparentés, les appelèrent Papagos, qui se traduit « gens du haricot ». Sans doute les Papagos estiment-ils que le désert fait plus noble que le haricot. Je persisterai à nommer Papagos ces vanniers, cueilleurs de fruits du saguaro, du mesquite et, bien sûr, du haricot. Voici pourquoi.
Quittant Cochise et Geronimo, à mon troisième voyage chez eux et dans le songe de leurs ombres, comme je traversais l'un des trois villages de la réserve des Papagos, je surpris dans le rétroviseur un fourgon de la police, reconnaissable à son clignotant rouge. Je me rangeai à cet appel muet. Le fourgon fit de même, derrière moi. En descendit un grand policier, revolver à la hanche et le reste, et je lus sur la portière, avant qu'il ne la refermât : police tribale.
Je venais de rouler trop vite et à cette observation je me rendis. S'ensuivit un jeu de questions et réponses qui devait durer, fastidieux pour moi, pénible pour lui qui, refusant mon offre d'écrire sur son rapport mon identité, mon adresse, le motif de mon voyage..., entreprit de rédiger lui-même, pour la première fois de sa vie inscrivant les lettres de mots français. Son obstination courtoise me déplut et, l'avouerai-je, son indifférence à mon exotisme : il me paraissait que, Français, je pouvais échapper aux vingt dollars d'amende.
Il n'en serait d'évidence rien. Alors, aussi appliqué à épeler que lui à écrire, mais mon esprit plus libre que le sien, au lieu de lui montrer, comme avec naïveté j'aurais aimé le faire, ma science de son peuple, je me plus à me souvenir que ces vachers (traduction littérale et plutôt péjorative de cow-boys : ils la méritaient par ce flic interposé) avaient été, voilà un peu plus de cent ans au temps de la splendeur et de la misère apaches, des renégats à leur race, des tueurs qui fournissaient à l'armée américaine des scouts, encore plus vindicatifs, plus haineux et cruels que les Blancs... Acharnés à tuer de l'Apache.
Décidé à ne jamais appeler les Papagos « Tohono O'Otam », je reçus avec une hautaine réserve (c'est le mot, ici) le papier qui m'invitait à passer devant un tribunal quinze jours plus tard, pour payer vingt dollars d'amende. Il me parut que les Papagos méritaient plus du haricot que du désert.
Pour nous changer les idées, nous décidâmes de nous rendre à Tombstone, cette ville minière qui, hier encore, entrait dans ma catégorie « presque-ville fantôme »... Ressuscitée, elle est devenue un haut lieu du tourisme avec ses saloons, ses tripots, ses échoppes, ses bâtiments publics tous refaits, redressés ou bâtis sur le modèle de jadis, dans l'Ouest pour ne rien dire, ici, du souvenir, surexploité comme il se doit, de Gunfight at the O.K. Corral, qui se déroula aux portes mêmes de Tombstone. Seule fausse note : les rues pavées, quand elles n'étaient que poussière... Pour le reste, qui, avec un minimum de sensibilité, pourrait sur les trottoirs de bois et sous les auvents d'Allen Street marcher dans ses boots sans une pensée – toute la pensée intense de l'instant et bien plus – à John Sturgess, Anthony Mann, John Ford, Delmer Daves, Sam Peckinpah et les autres ? Sans une pensée et bien plus pour Doc Holliday, les frères Earp et les Clanton, morts depuis leur règlement de comptes, voilà à peine plus de cent ans et, dans cette ville, assurés d'une quotidienne résurrection pour un nouveau règlement de comptes ?
Alors nous voulûmes les aller voir encore plus, si je puis dire, et dans leur cimetière de Boothill, aux portes de la ville. Si bien reconstituée, si pourvoyeuse d'illusions qu'elle soit, la rue n'a pas le pouvoir hallucinatoire du cimetière. Boothill domine une grande plaine que barre au loin une chaîne de montagnes. Je m'approchai des tombes, entrepris de défiler devant chacune d'elles, frappé par la rudesse des inscriptions qui, laconiques, déclinent le nom, le prénom et précisent comment le mort était mort, par décision de justice, exécution sommaire ou lynchage, une fois sur trois un innocent, comme il était dit froidement..., quand je lus sur une croix une inscription plus économe encore que les autres : SIX SHOOTER JIM, et je m'entendis aussitôt traduire : Jim, celui qui tirait avec un revolver à six coups...
Dix mots français pour trois anglo-américains. J'en aurais pleuré de bonheur. Là, à Tombstone, Arizona, Etats-Unis d'Amérique, dans un cimetière de surcroît, je venais de redécouvrir l'admirable, long et tremblé phrasé de la langue française.
1 I am indeed its childlAbsolutely I am earth's child (Chant de la Terre des Navajos).
2 Georgia O'Keeffe est décédée le 9 mars 1986, à quatre-vingt-dix-huit ans, dans un hôpital de
Santa Fe.
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