La quête de Lily
Chapitre 4
Lorsque Lily emménagea dans sa chambre, Manuel la taquina : « Enfin, je vais pouvoir reprendre le tiroir de ma commode qui te servait de lit ! »
La pièce était un peu plus grande que l’intérieur de la roulotte d’Ophélia où Lily avait passé les dix premières années de sa vie. Par l’une des fenêtres, Lily avait une très jolie vue sur la clairière et le petit ruisseau qui disparaissait dans la forêt. Par l’autre, elle pouvait admirer le soleil couchant. La gitane ne se lassait pas de contempler le spectacle de la nature. Elle avait l’impression qu’il se produisait juste pour elle.
– Manuel, est-ce que je peux peindre les murs de ma chambre ? demanda-t-elle tout excitée.
Manuel la regarda d’un air amusé.
– Tu peux faire tout ce que tu veux de cette pièce.
Elle est à toi !
Lily ne perdit pas une minute. Elle transporta des pots de peinture qu’elle avait trouvés dans l’atelier et passa des journées entières à s’affairer derrière la porte fermée, ne sortant de sa chambre qu’à l’heure des repas, le visage barbouillé de taches de toutes les couleurs. Manuel brûlait d’envie de jeter un coup d’œil sur les travaux de sa protégée, mais elle lui avait formellement interdit d’entrer avant que tout soit terminé.
Le grand jour arriva enfin. Lily sortit de la chambre en essuyant son pinceau sur un chiffon. Épinette la suivait, le bout de la queue taché de peinture. La gitane invita son ami à venir admirer son œuvre.
Lily avait réalisé plusieurs grandes fresques qui illustraient les moments marquants de sa vie. Au-dessus de son lit, elle avait peint un portrait d’Ophélia assise sur les marches de sa roulotte, Zingaro se tenant fièrement à ses côtés. Près d’une des fenêtres, elle avait dessiné Ballanika telle qu’elle était au moment où elle l’avait rencontrée : jeune et belle, avec ses longs cheveux flottant dans l’eau autour de sa tête comme un halo. Le plafond était orné d’oiseaux multicolores, pareils à ceux de Tanaga. Le géant, ébahi, félicita la jeune artiste. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau !
Manuel confia un jour à Lily qu’il n’était pas retourné au village de Cap-sur-Mer depuis quinze ans et que, jusqu’à son arrivée, il n’avait eu pour seule compagnie que sa petite chatte.
– D’où vient-elle, Épinette ? demanda Lily.
– Elle est arrivée exactement comme toi ! répondit Manuel, amusé. Une rouquine tombée du ciel !
– Qu’est-ce que tu veux dire ? s’étonna la jeune fille.
– Un matin, peu de temps avant que tu te présentes ici en compagnie de Ballanika, j’ai entendu un grattement à ma fenêtre. J’ai ouvert la porte et j’ai vu une boule de poils roux dégringoler de mon tas de bois. J’ai d’abord cru que c’était un renard. Mais non ! C’était un chaton. Je n’ai jamais réussi à m’expliquer comment Épinette avait pu traverser cette forêt toute seule. Une chose est sûre : affectueuse comme elle est, elle n’aurait jamais pu s’habituer à la vie sauvage. C’est ce qui a dû la pousser à venir jusqu’ici !
– Et pourquoi l’as-tu appelée Épinette ? ajouta Lily en caressant le félin.
Manuel éclata de rire.
– Elle avait le pelage enduit de résine et hérissé d’aiguilles ! Elle ne voulait même plus se laver elle-même. Le goût de la résine devait être trop amer.
J’ai mis des jours et des jours avant de parvenir à tout enlever. La coquine s’échappait chaque fois que je voulais lui donner un bain !
Épinette sembla comprendre qu’on parlait d’elle car elle miaula plaintivement, ce qui fit sourire Lily et Manuel.
Hormis les animaux de la forêt, il ne passait jamais âme qui vive dans la clairière. Ce coin de pays semblait oublié du reste du monde. Il faut dire que le pont surplombant le ravin avait été détruit, empêchant quiconque de s’aventurer au-delà du sentier du Berger. Et nul ne devait connaître l’existence de la tyrolienne qui avait permis à Lily et à Ballanika de traverser le gouffre. De toute façon, qui aurait bien pu vouloir se rendre aussi haut dans la montagne et aussi loin dans la forêt ? Lily découvrit très tôt que Manuel s’accommodait parfaitement de cet isolement et qu’il avait suffisamment d’occupations pour ne pas s’ennuyer.
Toutefois, une question hantait la jeune fille. Si agréable que fût cette existence, comment se faisait-il que Manuel n’ait jamais eu envie de retourner à Cap-sur-Mer ? De quoi avait-il peur ? Des gens ?
L’histoire que Ballanika lui avait racontée à propos du Sorcier revint d’un coup à sa mémoire. Elle frissonna à l’idée que ce monstre puisse être en train de rôder quelque part puis s’empressa de chasser cette funeste pensée.
Comme Lily redoutait d’entendre une vérité trop horrible, elle préféra attendre avant d’interroger Manuel. Puis, un soir, alors qu’ils mangeaient, elle sentit que le moment était venu.
– Dis-moi, Manuel, qu’est-il advenu du Sorcier ? lança-t-elle avec un air faussement désinvolte.
Le géant avala une bouchée et déposa sa fourchette à côté de son assiette. Sa mine s’était subitement assombrie.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la gitane d’un ton inquiet.
Elle regrettait maintenant d’avoir abordé ce sujet douloureux.
– C’est une longue histoire. Ça s’est passé il y a tellement longtemps.
Le vieil homme avait laissé tomber ces mots sur un ton pesant qui montrait à quel point ce souvenir lui était pénible.
– Mais je voudrais comprendre, balbutia Lily. Ne crois-tu pas que je devrais savoir ce qui est arrivé ?
Le géant respira profondément. Il essuya sa bouche avec sa serviette de table et se leva. Les mains enfoncées dans ses poches, il se mit à faire les cent pas dans la pièce. Au bout d’un moment qui parut interminable à la jeune gitane, il s’immobilisa enfin et déclara :
– Oui, tu dois savoir ce qui s’est passé.