La quête de Lily

Elaine Arsenault · Chapitre 5 sur 27

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La quête de Lily

Chapitre 5

Manuel parla lentement, pesant chacun de ses mots.

– Même si plus de vingt-cinq années ont passé, je me souviens encore très clairement du jour où ta mère, Ballanika, partit à la recherche de ton père, disparu en mer. J’acceptai de l’accompagner au large. Et puis je n’ai pas réussi à l’empêcher de plonger. Elle croyait dur comme fer que les cailloux magiques que lui avait donnés le Sorcier allaient lui permettre de respirer sous l’eau et de ramener Constantin sain et sauf.

Les épaules du géant s’affaissèrent. Lily comprit qu’il s’en voulait encore aujourd’hui de n’avoir pas su retenir Ballanika. Il poursuivit son récit :

– J’espérais de tout cœur que ta mère avait raison.

Mais je me méfiais du Sorcier. Je m’empressai alors de retourner au village pour veiller sur toi, qui n’étais qu’un nourrisson sans défense. Je ramai jusqu’au rivage, aussi vite que je pus. Je courus jusqu’à Cap-sur-Mer. Hélas ! Quand j’approchai de la maison de tes parents, je vis une ombre en sortir. Je n’avais jamais rencontré le Sorcier auparavant, mais je sus tout de suite que c’était lui. Jamais je n’oublierai sa sinistre silhouette : son haut-de-forme, sa longue cape noire traînant sur le sol, son dos voûté… Il était en train de charger un sac sur ses épaules. Le démon était arrivé avant moi! Soudain, il se retourna, me dévoilant son visage hideux.

– Des dents répugnantes, des traits déformés par la méchanceté, une haleine fétide, murmura Lily, se remémorant la description que sa mère avait faite du Sorcier.

– C’est alors que j’entendis un bruit étouffé, continua le géant. Des pleurs de bébé ! Le monstre t’avait cachée dans son sac et voulait t’emmener avec lui.

Une rage folle monta dans mes veines.

À mesure qu’il relatait ces événements, Manuel s’emportait.

– C’était horrible, Lily. Horrible ! cria-t-il en secouant la tête.

La jeune fille le regardait sans dire un mot. Elle ne l’avait jamais vu ainsi. Son ami ne tenait plus en place.

C’était la première fois, depuis ce jour fatidique, qu’il racontait ce qui s’était passé. Cela ravivait les douloureux souvenirs qu’il avait tenté d’oublier pendant toutes ces années.

– Je le suppliai de te relâcher. Pour toute réponse, il cracha par terre.

Manuel tourna la tête vers son amie.

– Ce geste me mit hors de moi. Je ne pus me contenir.

Je fonçai vers lui. Mais, avant que je l’atteigne, il extirpa quelque chose des replis de sa cape. Un flacon de verre.

– L’antidote ! s’exclama la jeune gitane.

– Oui, Lily, c’était l’antidote, répondit le vieil homme.

J’entends encore l’avertissement que me lança le Sorcier en faisant mine de fracasser le flacon sur le sol. « Ne t’approche pas davantage, sinon il arrivera malheur à tes amis ! » Je m’arrêtais. D’une voix mielleuse, il me dit ensuite que je me trompais lourdement sur son compte. Car, sans son aide, Ballanika n’aurait jamais pu retrouver son mari. « Hélas, ajouta-t-il avec un air hypocrite, les sortilèges ont toujours des effets secondaires… » Il m’expliqua alors que, dès qu’ils auraient posé le pied sur la terre ferme, Constantin et Ballanika se mettraient à vieillir très vite. En moins d’une semaine, ils seraient morts.

Seul le contenu de cette petite bouteille pouvait renverser le mauvais sort et les sauver.

– C’est à ce moment-là que le Sorcier t’avait donné le flacon ? demanda Lily, impatiente de connaître la suite.

– Oh non ! Il était bien trop rusé pour cela, affirma Manuel. Il me dit que, lorsque Ballanika reviendrait, elle n’aurait qu’à aller le trouver. Il lui remettrait alors l’antidote. « Et Jazamina ? » demandai-je. Le Sorcier ne me répondit pas tout de suite. Il me regarda droit dans les yeux. Et là, Lily, il se passa quelque chose de bizarre… Ses prunelles me transpercèrent, comme s’il prenait possession de mon esprit. Je sentis mes jambes flageoler. Mon corps s’engourdissait et mes pensées devenaient floues.

– Il t’avait hypnotisé, dit la jeune fille dans un souffle.

Manuel hocha la tête en signe d’approbation.

– Il me dit ensuite que Ballanika et lui avaient conclu un marché. Et qu’elle lui avait confié l’enfant.

– Mais ce n’est pas vrai ! s’écria Lily.

– Je sais, mais ce démon n’en était pas à un mensonge près. Il mentait aussi quand il affirmait que tes parents reviendraient, mais comment pouvais-je le deviner ?

Le géant poussa un grand soupir avant de continuer son récit.

– Ses yeux toujours rivés aux miens, le Sorcier s’avança lentement vers moi. J’étais dans un tel état de confusion que je m’écartai du chemin pour le laisser passer. Il détourna enfin son regard et s’éloigna. Il disparut derrière les maisons sans que je puisse faire le moindre mouvement pour le retenir.

Je ne sais combien de temps je restai ainsi, les bras ballants et la tête vide. C’est alors que je vis quelque chose briller sur le sol…

– Qu’est-ce que c’était ? demanda Lily.

– Un morceau de nacre. Je reconnus tout de suite le dessus d’une broche que ta mère épinglait parfois à sa robe. Il avait dû se décoller sans qu’elle s’en aperçoive. Je me penchai pour mieux le voir.

Il était strié de fines lignes, comme si un dessin y avait été gravé. En regardant ce petit bijou qui me rappelait ta mère, je redevins enfin moi-même ! Je le ramassai et m’élançai à la poursuite du Sorcier.