La queue de Léo Grégoire

Adam MEJE · Chapitre 1 sur 5

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La queue de Léo Grégoire

Dédicace

À mes merveilleuses filles.

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I. Quand on parle du loup…

 

« La plus grande partie du corps ne parle que pour

souffrir.

Tout organe qui se fait connaître est déjà suspect

de désordre. »

PAUL VALÉRY, Cahiers

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C’était en septembre, un matin.

Allez savoir pourquoi ce jour-là je me suis retourné après m’être séché les cheveux devant le miroir de la salle de bains… C’est là que j’ai remarqué quelque chose pour la première fois, quand j’ai regardé mon dos dans ce qui était à l’origine une porte d’armoire à glace. Je l’avais fixée au mur pour en faire un immense miroir quand on avait emménagé boulevard Voltaire, des années plus tôt. Faute de place suffisante il fallait nous débarrasser de ladite armoire, mais Sophie était triste parce qu’elle aimait bien s’y regarder en pied alors j’avais eu une illumination :

« Sinon si tu veux on garde seulement la porte et on la met dans la salle de bains ? »

Incrédulité, espoir, admiration… Si vous aviez vu ses yeux à ce moment…

« Oh mais ce serait génial, Léo ! Tu pourrais faire ça ? »

J’aurais pu n’importe quoi pour que tu me regardes comme ça, Sophie…

Et donc voilà pourquoi des années plus tard c’est sur ce même miroir que je me suis retourné un matin dans ma salle de bains pour mieux me voir de dos. Est-ce que je voulais vérifier la longueur des cheveux sur ma nuque pour savoir s’il fallait les couper ? Je ne me souviens plus… et si c’était le cas je ne me rappelle pas non plus pourquoi je ne me suis pas arrêté là et comment mes yeux ont pu descendre ensuite jusqu’au bas de mon dos. Je ne sais pas. En fait ça doit arriver régulièrement qu’on s’observe comme ça, on n’y fait pas attention, c’est tout… Pour être tout à fait honnête, peut-être aussi que je voulais vérifier que tout allait bien, qu’il n’y avait rien… Rien qui sorte de l’ordinaire, rien d’anormal. Oui, il y avait sûrement ça aussi, quelque part. La peur de finir comme Vincent, le cousin de Sophie, si jeune et si vivant et soudain, en quelques mois, si brutalement, absurdement emporté par cette petite tache anodine apparue un jour sur son épaule… C’est une chose que j’avais apprise avec sa disparition : un miroir peut vous dire votre avenir. D’ailleurs c’est un peu ce qui m’est arrivé ce jour de septembre, quand j’ai voulu voir s’il n’y avait « rien d’anormal » dans mon dos…

On peut dire que j’ai été servi.

 

Donc je me regardais dans ce miroir, et ce matin-là la lumière est tombée de telle façon du plafonnier qu’il m’a semblé percevoir comme une ombre, tout en bas, juste au-dessus de mes fesses. Comme s’il y avait une légère bosse. J’ai tordu un peu mon cou et mon épaule en arrière – péniblement : je ne suis pas vraiment très souple – et j’ai touché l’endroit du bout des doigts. Je sentais bien quelque chose, comme une bosse, il n’y a pas vraiment d’autre mot, même pas une protubérance, juste un renflement si insignifiant qu’un bref instant je me suis demandé s’il ne pouvait pas avoir toujours été là sans que j’y fasse attention… Mais enfin, quand même, je l’aurais vu : c’était presque imperceptible, certes, mais pas suffisamment pour passer inaperçu pendant près de quarante ans. J’ai passé le bout de mes doigts dessus de nouveau, frotté, appuyé pour savoir si c’était douloureux, mais non. Bon. En fait à ce moment la seule chose pénible a été que, d’avoir retourné la tête si longtemps comme ça, lorsque j’ai de nouveau regardé devant moi j’ai vu des étoiles danser devant mes yeux et j’ai dû les refermer quelques secondes, jusqu’à ce que ça s’arrête. Un instant j’ai failli appeler Sophie pour qu’elle vienne jeter un coup d’œil et me dise de quoi il s’agissait, elle saurait, elle… Mais elle était déjà pressée, déjà en retard, je l’entendais depuis son dressing qui pestait contre le bulletin météo à la radio.

« Alors ça j’adore : “Froid ce matin mais chaud en milieu de journée.” Qu’est-ce que je suis censée me mettre sur le dos ? Et bien sûr juste le jour où j’ai une réunion de direction… Où est mon gilet moutarde ? Et Luna, chérie, où est-ce que tu en es ? Il est vingt et moi je pars à vingt-cinq. Je te préviens si tu n’es pas prête dans cinq minutes j’y vais sans toi, hein. »

Elle ne l’aurait pas fait, bien sûr, mais j’ai renoncé à la déranger. Pour si peu, en plus. Même pas une bosse. Je verrais bien demain, ou dans deux ou trois jours : j’avais dû me cogner sans m’en rendre compte, ça aurait sûrement disparu, ou bien ce serait un peu bleuté, comme irisé, un peu auréolé de jaune et donc ça se révélerait être une ecchymose. Voilà. Ou bien ça avait justement été comme ça il y a quelques jours encore et je ne l’avais pas vu, et depuis les couleurs avaient disparu.

J’ai fini de me préparer et je suis parti au travail. Une fois arrivé chez Hellooo, « la start-up qui tisse vos liens sociaux », inutile de dire que la petite anomalie me sort de l’esprit. Pas le temps. Mes journées de développeur commercial passent à toute vitesse, je ne vais pas me laisser distraire par une chute de reins.

En tout cas pas la mienne.

 

L’ombre remarquée sur ma peau le matin m’était donc sortie de l’esprit dans la journée et s’était tout à fait évanouie au fil de la semaine, et je serais incapable de dire ce qui a fait que son souvenir m’est revenu quelque temps plus tard, de nouveau le matin, et encore dans ma salle de bains. Cette fois je me brossais les dents devant le lavabo blanc, le dos au grand miroir, et hop j’y ai repensé. Donc je me suis retourné, juste pour vérifier, sans appréhension particulière car je crois qu’à ce moment je m’attendais à ne plus rien voir du tout. Une fois de plus j’allais me jouer la grande scène de l’autoflagellation, me morigéner, m’engueuler, pour dire les choses clairement : Mais enfin Léo, pourquoi est-ce que tu t’inquiètes pour des conneries comme ça ? Ça ne va pas bien, dans ta tête, hein… Tu es hypocondriaque, il faut te faire soigner…

Mais voilà : la tache était toujours là. Elle était même, m’a-t-il semblé, encore un peu plus visible que la première fois. À peine, mais un peu. Presque rien, mais quelque chose. Une bouffée de chaleur est montée à mon visage et une infime, une imperceptible pellicule de sueur a perlé sur mon front tiède, comme une rosée glacée. J’ai passé de nouveau mes doigts sur la tache. Pas de doute, on sentait comme un léger renflement, un très subtil relief, le début d’une protubérance, d’une bosse. Merde, qu’est-ce que c’est que ça ? Cette fois j’ai appelé Sophie, mon roc, à la rescousse, même s’il était presque vingt-cinq et qu’elle devait partir et pestait parce que Luna – qui avait sport – n’arrivait pas à trouver ses trainers.

« Oui, quoi, Léo ? »

Elle pouvait être un peu tendue, parfois, le matin.

« Tu ne vois pas un truc anormal, là… une ombre ? Comme si j’avais une bosse ? »

Elle a soupiré, passé le bout des doigts dessus et appuyé un peu.

« Si, effectivement, il y a une petite bosse, mais c’est vraiment imperceptible, hein. Tu as dû te cogner, c’est tout. Bon, il faut que j’y aille.

– Oui, mais c’était déjà là il y a quelques jours et j’ai l’impression que ça a légèrement grossi, depuis.

– Et donc, chéri ? C’est ça, les bosses, non ? Ça commence par grossir, après ça diminue, et à la fin ça disparaît. Arrête de t’inquiéter, Léo… Tu es vraiment hypocondriaque, hein ?… Et moi je suis vraiment en retard. »

Elle m’a déposé un baiser sur la joue et elle est partie. Elle sentait bon.

Et puis enfin, elle avait raison : les bosses ça disparaît.

Elle avait toujours raison.

 

Bon, là, elle avait tort.

Pas sur les bosses en général, non : c’est vrai qu’elles finissent par disparaître. Mais pas celle-là. Pourtant une nouvelle fois j’avais réussi, grâce à ses paroles rassurantes et au caractère frénétique de ma vie professionnelle chez Hellooo, non pas à oublier l’anomalie tout à fait, mais du moins à la repousser quelque part dans une zone de mon cerveau où pendant un temps elle ne m’a plus dérangé. Comme une sorte de mise en quarantaine mentale. C’est Luna qui l’en a sortie bien involontairement la semaine suivante, lorsqu’elle est passée derrière moi dans la salle de bains et m’a dit oh mon pauvre papa, tu t’es fait une bosse ? Et quand j’ai senti ses petits doigts toucher mon dos, ce qu’au fond je n’avais fait qu’inconsciemment refouler a soudain réémergé comme le corps d’un noyé mal lesté, et pris de vertige j’ai failli défaillir et tomber là, sous le regard aussi tendre de ma fille qu’était froid et implacable celui du grand miroir. J’ai dit oh ce n’est rien pour ne pas inquiéter Luna mais moi-même j’avais perçu comme la voix qui avait prononcé ces mots était sourde et blanche. L’avait-elle saisi aussi ? Elle est futée, ma Luna… Elle a froncé les sourcils et elle est sortie. Dès qu’elle a eu quitté la pièce j’ai discrètement fait appel à Sophie, qui a d’abord soupiré avant, percevant mon trouble, de m’accorder la minute que je lui demandais. Elle s’est penchée pour mieux regarder et lorsqu’elle s’est relevée j’ai deviné – malgré ses efforts, que j’ai devinés aussi – une légère ombre d’inquiétude sur son front.

« Effectivement. Il y a comme une petite bosse, un petit renflement… ça ne doit pas être grand-chose mais il faut que tu surveilles ça dans les jours qui viennent, pour voir si ça part… enfin : pour voir quand ça part. »

Et elle m’a souri – mais un peu tristement, il m’a semblé – et m’a passé la main sur la joue et dit que ça allait aller, et puis elle est partie.

Mais la bosse, non.

Alors je surveillais. Chaque jour un peu plus nerveux, scrupuleux, le plus souvent le soir au coucher pour ne pas inquiéter Luna, mais aussi parfois le matin, quand j’entendais qu’elle était dans sa chambre, et puis tout le week-end à n’importe quelle heure de la journée, je surveillais l’imperceptible saillie. Et plus je la surveillais plus il me semblait que non contente de ne pas diminuer, au contraire elle grossissait et se faisait un peu plus visible de semaine en semaine. Pendant un temps je me suis dit que c’était justement à force de la regarder sans cesse qu’elle grossissait et que si je l’ignorais un bon moment un jour je retournerais voir et elle ne serait plus là… Non seulement, évidemment, c’était idiot mais en plus de toute façon je n’étais pas capable de tenir plus de quelques heures sans aller voir ce qu’il en était. J’essayais de m’en remettre à la raison, d’être logique et pragmatique : Bon, Léo (me disais-je), il n’y a qu’une alternative, n’est-ce pas ? Prémisse numéro un : soit c’est grave, soit ça ne l’est pas. Indiscutable. Donc, ensuite : si ça n’est pas grave, eh bien ça n’est pas grave et la vie est belle, et si c’est grave, eh bien c’est foutu, il n’y a rien à faire et tant pis. En réalité ce raisonnement cohérent en surface (et encore) ne valait que pour m’éviter d’aller voir le médecin, ce que je me gardais bien d’admettre pour moi-même. Il a donc fallu que ce soit Sophie qui me le dise quelque temps plus tard, et dans des circonstances particulièrement cinglantes. Un soir, comme Luna s’était enfin endormie dans sa chambre, nous commencions tout juste à faire l’amour dans la nôtre quand Sophie a passé un bras autour de ma taille et a tout à coup interrompu nos ébats naissants.

« Mais… Léo ? Qu’est-ce que c’est ?

– Hein ? Quoi “qu’est-ce que c’est ?” ? »

Je savais parfaitement de quoi elle parlait. J’avais redouté depuis un certain temps déjà le moment où elle s’apercevrait de la présence de la bosse, et j’avais bien conscience ces derniers temps que ça ne pouvait plus tarder.

« Mais ça, là, cette bosse que tu as sur les reins : c’est le truc que tu m’avais montré ?

– Hein… euh, oui, je crois. Pourquoi ? Ça a grossi un peu ?

– Un peu ? Mais tu rigoles ? Pourquoi est-ce que tu ne m’as pas dit ? »

J’ai pris un air dégagé.

« Bah, tu sais, je me dis que si ça n’est pas grave ça partira, et que si c’est grave, eh bien… si c’est grave il n’y aura rien à faire, hein ? Haha ! »

Elle m’a repoussé brutalement de là où j’étais – son corps aimé où j’étais si bien – et est sortie du lit dans un même mouvement. Comme elle était belle, ainsi nue et furieuse… et mon désir a crû encore quand elle m’a tourné le dos pour enfiler la fine robe d’intérieur qu’elle avait laissée sur le dossier du fauteuil et m’a offert un instant le spectacle grisant de sa chute de reins – inaltérée, la sienne – avant de me faire face à nouveau en nouant la ceinture de satin. Le fin tissu bleu paon luisait doucement sur les courbes de ses hanches et de sa poitrine, on l’aurait dite peinte par Vermeer.

Sophie, comme je t’aimais…

« Mais tu es con ou quoi, Léo ? Il ne t’est pas venu à l’idée que justement ça avait toutes les chances de n’être ni trop bénin pour disparaître tout seul, ni trop grave pour qu’il n’y ait plus rien à faire ? Qu’il suffisait certainement d’un traitement ou d’une petite opération pour résoudre le problème ? Que peut-être justement tu avais perdu un temps précieux et laissé devenir sérieux quelque chose qui ne l’était pas au départ ? Tu vas chez le médecin dès demain, je te préviens. »

Au fond je crois que j’étais soulagé. En m’intimant de consulter elle me débarrassait du fardeau de l’hésitation, de la plaie du report permanent (mais coupable et obsédant) de la prise de décision. Pour autant, il ne fallait pas que je semble saisir la perche trop vite. Il s’agissait de jouer serré.

« Tu sais bien que je n’ai pas le temps d’aller voir Mélyes, chérie. Il va encore me prescrire des prises de sang et je n’ai pas le temps d’y aller non plus. Quand est-ce que tu veux que je fasse tous ces trucs ? La boîte est en train de décoller, là, je ne…

– Ta boîte, je m’en fous… Mais vraiment, vous les mecs, vous êtes complètement irresponsables ! Tu as une fille, tu as oublié ? Prends soin de toi pour elle, si tu ne le fais pas pour toi-même. Ni pour moi, d’ailleurs, manifestement ; Luna a besoin de toi, elle.

– Et pas toi ?

– Arrête, Léo, tu m’énerves. »

Ses yeux étincelaient et sa poitrine se soulevait d’indignation sous le satin paon et j’avais oublié la bosse, le médecin, la boîte et les prises de sang. J’ai avalé ma salive.

« Bon, d’accord. Je vais voir. Tu viens, chérie ? On finit ce qu’on a commencé ?

– Quoi ?… Tu rigoles ? C’est hors de question. Tant que tu n’auras pas vu un médecin pour qu’il regarde ce truc, tu ne me touches pas. Tu n’as qu’à finir tout seul ! »

Et elle est sortie de la chambre, me laissant avec ma frustration pour unique compagnie.

 

Enfin, et ma bosse aussi.

Cette saleté ne pouvait plus être ignorée. Je n’avais plus le choix, il a fallu que je prenne rendez-vous chez le médecin. Thomas, le patron de Hellooo, n’était pas explicitement ravi que je m’absente une matinée entière.

« Mardi matin ?… Tu ne peux pas y aller le soir après ta journée ?

– Thomas, je ne pars jamais d’ici avant dix-neuf heures, parfois à plus de vingt heures… mon médecin ne reçoit plus depuis longtemps à cette heure-là.

– Mais c’est si urgent ? Qu’est-ce que tu as exactement ? Excuse-moi de demander, hein, mais tu as l’air en pleine forme.

– Oh, une connerie, mais tu sais ce que c’est, parfois il faut faire regarder ça par un professionnel quand même.

– Bon, OK. Si tu penses que c’est grave. On va se débrouiller.

– Non, je ne pense pas que ce soit grave mais parfois il faut juste voir un médecin, non ?

– Oui, oui… Enfin… »

C’est là où je me suis rendu compte que ce dont je souffrais – je ne souffrais pas, en réalité, mais c’est la formule consacrée – tenait de la maladie honteuse, et que j’aurais été incapable de dire à Thomas qu’il me poussait une bosse au niveau des lombaires. Oh, il n’aurait pas ri ou dit quoi que ce soit de déplacé sur le coup, mais comment m’aurait-il regardé, après ? C’était tellement irréel, pour lui. Une bosse au niveau des lombaires ? Nooon ? Wait, what ?

Le mardi matin, le docteur Mélyes est arrivé juste avant onze heures, c’est-à-dire avec près d’une heure de retard. Son assistante ne se donne plus la peine de fournir explications ou excuses aux patients qui ne tardent pas à s’accumuler dans la petite salle d’attente surchauffée été comme hiver : tout le monde sait que le docteur Mélyes est un praticien formidable, mais toujours en retard. J’ai pénétré dans son cabinet en complet désordre à près de onze heures et demie. Journée foutue. Je le savais.

« Alors, cher monsieur, qu’est-ce qui vous amène ? Ça fait un moment, il me semble ?

– Oui, c’est vrai. Deux ou trois ans, je crois… Mais bon, voilà, docteur : depuis quelque temps j’ai une sorte… comme une sorte de bosse au niveau des reins, et donc j’ai d’abord attendu en me disant que ça allait passer, et puis comme ça ne passe pas… je me suis dit que c’était mieux de venir vous voir.

– Mais vous avez bien fait. Souvent les gens attendent longtemps, trop longtemps avant d’aller voir leur médecin, pensant que leur mal disparaîtra ou que sinon il leur sera possible de revenir à la situation initiale… mais comme disait Virgile : Fugit irreparabile tempus, et quand ils viennent il est généralement trop tard. Mais je ne veux pas vous alarmer. »

Dans ce cas il aurait peut-être mieux valu ne pas dire ce genre de truc, hein, mais c’était fait. Je me suis contenté de le remercier. Il a posé les mains sur les accoudoirs de son fauteuil et s’est levé.

« Allez. Montrez-moi ça. »

J’ai commencé gauchement à me déshabiller, enlevant ma veste, débouclant ma ceinture et déboutonnant mon jean tandis qu’il faisait le tour de son bureau et venait à moi. Puis je me suis retourné et j’ai soulevé le dos de ma chemise, baissé légèrement la ceinture de mon short, et bientôt j’ai senti sa respiration – bruyante, par le nez – sur mes reins.

« Mmh. »

On en riait, avec Sophie : le Dr Mélyes commençait souvent ses interventions par ce « mmh » qui ne relevait ni vraiment du bruit ni tout à fait du mot. Bizarrement, j’avais trouvé ça moins drôle cette fois-ci. J’attendais qu’il en dise finalement davantage mais à mesure que les secondes passaient et comme il restait silencieux j’ai senti une sourde angoisse monter en moi et j’ai fini par l’interroger.

« Alors, docteur, vous en pensez quoi ?

– Oh, vous savez, penser, ça ne sert pas à grand-chose… ce qu’il faut, c’est savoir, et là je ne sais pas. Certes il y a bien une tubérosité au-dessus du sillon interfessier, mais… »

Vous avez remarqué comme certains mots ont le don de vous faire passer un voile écarlate devant les yeux ? J’ai cru que j’allais défaillir.

« Une tumérosité, vous avez dit ? Une tumeur ?

– Oh, ça, mon jeune ami, je saurais peut-être répondre à cette question si les – comment dites-vous ? – tumérosités existaient, mais dans la mesure où de telles choses n’existent pas, je ne peux pas vous le dire.

– Mais docteur c’est vous-même qui…

– J’ai dit tubérosité, ce qui est très différent, à plusieurs titres : un, l’une existe, l’autre non. Deux : “b” est une sonore bilabiale occlusive quand “m” est une bilabiale nasalisée, et trois : tumérosité est un néologisme qui, s’il existait, dériverait vraisemblablement de “tumeur”, du latin tumor, “gonflement”, quand tubérosité est bel et bien dérivé de tuber, “renflement”, qu’on retrouve par exemple dans “tubercule”. C’est très différent. »

Dans ma tête les mots se percutaient comme des véhicules fous dans un gigantesque carambolage, mais à la panique avait succédé une forme de colère : comment pouvait-il prendre ça avec autant de légèreté ? Et si je vous mettais ma main dans la figure, docteur, vous croyez que ça vous ferait un gonflement ou un renflement ? Merde, alors… Tous pareils, aucune empathie. Payés des fortunes pour nous regarder comme des morceaux de viande et poser des diagnostics dignes d’élèves de sixième… C’est vrai, quoi : je rate une demi-journée de boulot pour venir le voir parce que j’ai une bosse et il diagnostique un renflement ? J’aurais dû faire comme j’ai vu sur Google et mettre de l’huile essentielle de combawa dessus, c’est sûrement plus utile que d’écouter ses conne…

« Mmh. »

Comme un seau d’eau sur des braises son « mmh » avait éteint ma colère, coupé net le flot furieux de ma pensée. Il avait dit « mmh » ? Que voulait-il dire ? Comme Sophie l’avait fait avant d’appliquer je ne sais quelle pommade, il venait d’appuyer du bout des doigts sur la bosse, puis à divers autres endroits dans la même zone… Pourquoi à ce moment-là avait-il de nouveau laissé échapper ce non-mot bizarre, cette onomatopée ininterprétable ? J’ai pris un ton que je voulais dégagé.

« Vous dites, docteur ?

– C’est dur.

– Ah je… je ne sais pas.

– Moi je sais : j’ai les doigts dessus. Je vous le dis. »

Silence.

« Depuis combien de temps est-ce que vous avez ça ?

– Je ne sais pas, peut-être quinze jours, trois semaines…

– Mmh. Quand les gens disent ça, ça veut dire un mois. »

Avant que je proteste sans conviction – il avait raison, en fait – il s’est relevé, craquant de partout comme une vieille maison de campagne qu’on rouvre aux rayons du soleil.

« Bon, comme dit notre ami Virgile : Labor omnia vincit improbus.

– Hein ?

– Un travail opiniâtre vient à bout de tout. Tellement vrai, n’est-ce pas ? Écoutez, cher monsieur : on va faire une petite radio, et puis tant qu’on y est une prise de sang, ça ne fait jamais de mal. Et puis on avisera. »

Et là-dessus, je suis parti au travail.

 

Prise de sang, radio…

Assis dans le métro, je me demandais ce que je détestais le plus. Bon, les radios, peut-être. La prise de sang a incontestablement un côté gore, mais au moins on peut montrer à peu de frais qu’on n’a pas peur. La radiographie, c’est autre chose : elle exige une soumission totale et, surtout quand il s’agit d’une radio de la zone lombaire comme ça allait être mon cas, parfaitement humiliante… alors certes ça ne pique pas, ça ne coule pas, mais finalement qu’est-ce que c’est qu’un peu de sang comparé au fait de se retrouver nu (« Le short aussi ? – Le short aussi. ») à attendre des ordres comme un chien quand on aurait dû être en pleine visioconférence avec des startupers de Seattle ?…

Car au fond, là était le vrai problème : depuis que cette tuile m’était tombée dessus j’étais hors jeu, hors délai, hors circuit. Non, non et non. Merde. Je venais déjà de manquer une demi-journée de travail et je ne voyais vraiment pas quand je pouvais aller au laboratoire d’analyses et au centre de radiologie sans en manquer au moins une autre. Impossible. Donc c’était décidé : je n’allais pas me précipiter pour faire pratiquer les examens demandés. Oh ! Hé ! Hein ? Bon… Et puis de toute façon qu’est-ce qui me disait que la bosse, en disparaissant spontanément, ne me confirmerait pas bientôt que tout ça n’avait plus lieu d’être ?

Effectivement, rien ne me le disait, et d’ailleurs au final rien ne me l’a dit, et surtout pas la bosse elle-même. Dans les jours qui ont suivi elle m’a même clairement dit le contraire, et non contente de ne pas me dispenser des examens prévus, elle m’a pressé d’aller les faire. Car il n’a pas fallu longtemps pour qu’en sortant de la douche je doive garder ma serviette autour de ma taille pour cacher ce qui de toute évidence grossissait dans mon dos sans répit. On ne pouvait plus la manquer, tout comme on ne pouvait plus manquer le fait, en la voyant à quelques jours d’intervalle, qu’elle était manifestement plus grosse la deuxième fois que la première. Deux semaines après ma visite chez le Dr Mélyes on aurait dit qu’un œuf essayait de sortir de sous ma peau juste au-dessus de mes fesses, exactement au milieu. L’excroissance était dure, indolore, et la peau, dessus, exactement semblable à la peau avoisinante. Putain mais qu’est-ce que c’est que ça ?… Je me posais la question cent fois par jour, surtout maintenant qu’il arrivait parfois, lorsque je bougeais dans mon siège au bureau, que je sente la chose presser contre le dossier. C’était forcément une saloperie, une tumeur ou quelque chose de cet ordre. Quoi d’autre, hein ? Un midi j’ai googlé quelques termes se rapportant à ce genre de phénomène mais j’ai immédiatement arrêté, la sueur au front, la bouchée de sandwich coincée en travers de la gorge, me promettant de ne jamais recommencer : j’avais vu davantage d’horreurs en vingt secondes que dans toute ma vie auparavant. Il n’y avait maintenant plus de doute : il me fallait bien faire pratiquer les examens prescrits. Et reparler à Thomas.

« Encore ? Rassure-moi, Léo : tu déconnes ?

– Écoute, Thomas, j’aimerais bien déconner, mais là tu vois je n’ai plus trop l’humeur à ça, je ne suis pas dans le mood, tu vois. J’ai une putain de bosse grosse comme une balle de tennis (j’exagérais) qui me pousse au niveau des reins. Je dois faire ces examens, ça m’emmerde, comme toi, encore plus que toi, mais je n’ai pas le choix.

– Tu as quoi ? Une bosse ?… No way ?

– Oui, au niveau des lombaires, dans le dos, quoi… et on ne sait pas ce que c’est. Le médecin a demandé une prise de sang et une radio, il faut que je les fasse.

– Il n’a pas demandé une biopsie ?

– Hein ?

– Une biopsie. Ils en prennent un morceau pour l’analyser et après ils te disent si tu es dans la merde.

– Super. Non, il n’a pas encore demandé ça. J’imagine que ce sera l’étape suivante. Chaque chose en son temps. D’abord prise de sang et radio…

– OK, bon. Ça tombe mal, mais bon…

– Je rattraperai, Thomas.

– Je sais, mais en même temps tu dis déjà que tu ne vois pas assez Lina…

– Luna.

– Ah oui, Luna. »

Il n’avait jamais retenu son nom… À quoi bon lui dire que parfois quand je la regardais et que je me mettais à penser à cette bosse, j’imaginais le docteur me dire que je n’en avais plus que pour six mois.

Je t’aime tellement ma Luna.

 

Par contre je hais les radios.

Savoir que quelqu’un regarde en direct l’intérieur de mon corps et que si quelque chose ne colle pas (et en général on n’est pas là complètement par hasard), il le verra sur-le-champ, je ne sais pas, moi ça me bloque. Je ne suis pas à l’aise.

Comble d’ignominie, j’étais à peu près certain d’avoir déjà croisé l’opératrice dans le quartier, et j’étais même à peu près certain aussi que nos regards s’étaient rencontrés – ou n’était-ce que le mien qui avait rencontré le sien ? – et je priais maintenant pour qu’elle ne m’ait pas reconnu lorsque, répondant à son injonction un instant plus tôt, j’avais ouvert quasi nu la porte de la minuscule cabine où je m’étais déshabillé et où j’avais attendu d’interminables minutes, seul, déchu, misérable, qu’elle m’appelle. Dorénavant, c’est sûr, je changerais de trottoir si d’aventure un matin il arrivait de nouveau que j’aperçoive la jeune femme descendant l’avenue pour aller à son travail au centre de radiologie quand moi je la remontais vers le métro.

Pour l’instant, j’attendais sa parole comme le Onzième Commandement, qui a fini par venir : « Le short aussi » (je le savais). Ensuite, nu, j’ai pris servilement toutes les positions qu’elle exigeait de moi, finissant par m’attendre à tout moment à ce qu’elle m’ordonne de lui répondre « oui, maîtresse » à chaque étape de mon calvaire, chaque station de mon chemin de croix. J’ai fait ce qu’elle me demandait pendant de longues, d’interminables minutes, puis elle m’a dit que je pouvais me rhabiller et retourner dans la salle d’attente, on m’appellerait pour rencontrer le Dr Marani. Déjà parfaitement assujetti, je suis docilement rentré dans la petite cabine où j’avais laissé mes affaires et me suis rhabillé avec peine dans l’espace exigu, me cognant aux parois comme un papillon de nuit prisonnier d’un abat-jour, avant de ressortir par l’autre porte pour aller attendre avec mes compagnons d’infortune dans la salle dévolue, précisément, à l’attente. Ça dure, ça n’en finit pas, et puis soudain l’une des secrétaires assises derrière le comptoir appelle mon nom et me désigne la porte du fond de la salle.

J’ai pénétré dans la pièce sombre, seulement éclairée par l’immense négatoscope devant lequel se tenait l’ombre chinoise du Dr Marani. Lorsqu’il m’a entendu entrer il s’est retourné. Comme un rayon de lumière fugace passait sur son visage, j’ai eu le temps de voir qu’il avait les sourcils légèrement froncés, mais avant que j’aie le loisir d’interpréter vraiment ce que j’avais déjà perçu comme un sinistre augure, ses traits se sont éclairés d’un sourire aussi large que bref.

« Entrez, monsieur Grégoire, asseyez-vous, je vous en prie. »

La lumière était revenue doucement, comme par magie, mais tandis qu’il approchait du bureau qu’il m’avait désigné d’un geste large j’ai pu voir qu’il tenait à la main un petit boîtier noir qui la commandait. Sa blouse blanche immaculée était ouverte sur une chemise rose impeccable qui mettait en valeur le teint hâlé de son visage et de son cou, où une fine chaîne d’or brillait furtivement. Quand il s’est assis face à moi j’ai vu qu’il portait des lunettes si discrètes que je ne les avais pas remarquées jusque-là.

« Bon, monsieur Grégoire. Avant de commencer je pense qu’on va corriger une petite erreur dans votre dossier, car je lis que la légère excroissance au niveau de la zone sacrale inférieure qui vous amène est d’apparition récente. »

Il avait relevé les yeux vers moi et un moment de silence et d’incompréhension est resté suspendu entre nous comme une plume flottant dans l’air au-dessus de l’acajou luisant de son bureau. Il me semblait que je commençais à comprendre mais je n’en étais pas certain.

« Euh… et ?…

– Et je pense qu’il s’agit d’une erreur, n’est-ce pas ?

– Qu’est-ce qui serait une erreur ? Que ce soit récent ?

– Exactement.

– Euh, non. C’est récent… tout récent, même, en fait.

– Ça vous gêne davantage depuis peu, mais vous avez ça depuis toujours, non ?

– Non, pas du tout. Je me suis rendu compte qu’il y avait cette… comme une sorte de bosse il y a quelques semaines, je ne sais pas… un mois, un mois et demi peut-être, au maximum.

– Ah. Excusez-moi, hein, monsieur Grégoire, mais j’ai du mal à le croire. Vous ne l’aviez peut-être pas remarquée avant ?

– Non, non, je vous assure docteur, je… »

Avant que j’aie le temps de finir ma phrase il a repoussé sa chaise et s’est levé.

« Venez voir, monsieur Grégoire. »

Le spectacle allait commencer.

Et c’était moi la star.

Ce que j’avais pris pour un négatoscope comme j’en avais connu les deux fois où dans mon enfance on avait dû me faire passer un examen radiologique – la première fois pour une fracture du pied, la seconde pour une toux tenace – était en fait une sorte de grande télévision. Des images numériques, miniatures de différentes formes blanches plus ou moins éthérées sur un fond uniformément noir, y étaient rangées en colonnes. En touchant la première du bout du doigt, le Dr Marani a lancé un diaporama et il en a accéléré le défilement d’un glissement répété de l’index sur la surface satinée comme il l’aurait fait sur son téléphone. Puis il s’est arrêté sur ce que j’ai immédiatement reconnu comme un bassin, et que j’ai d’abord considéré avec détachement avant de réaliser qu’il s’agissait du mien. Le médecin a parlé sans me regarder.

« Alors, ça c’est votre bassin, en vue frontale.

– Ça ressemble à un papillon.

– Exactement. Disons que c’est un papillon : la tête, là, c’est votre colonne vertébrale, coupée par le bord supérieur de l’image et qui se prolonge vers le haut. Les ailes, de chaque côté, ce sont les os coxaux, chacun constitué de trois os distincts dans l’enfance qui se soudent à l’adolescence : l’ilium en haut, dont l’arrondi, là, correspond à la hanche, l’ischium en bas, où vient s’emboîter le fémur que vous voyez partir vers le bas ici, et au milieu vers l’intérieur, le pubis. Au centre, dans le corps du papillon, vous avez le sacrum en haut, qui serait son thorax, et en dessous ce qu’on appelle la symphyse pubienne, une partie cartilagineuse qui relie les deux côtés du pubis, qui serait comme un abdomen très fin. »

C’est vrai que c’était intéressant, mais je ne désespérais pas d’arriver chez Hellooo avant midi.

« Et donc ?

– Eh bien, voyez-vous, tout ça n’est pas plat en réalité : l’ensemble forme comme une sorte de vasque, un bassin comme le nom l’indique. Le haut des ailes du papillon entoure le bas de votre abdomen et la partie basse du bassin revient vers l’avant du corps… vous savez où est votre pubis, n’est-ce pas ? Le sacrum, lui, en haut du bassin, continue vers l’arrière, et il est prolongé dans sa partie inférieure par un autre os pointu, réunion de quatre os atrophiés, le coccyx. Ce coccyx, on devrait le voir apparaître sous la forme d’une sorte de pointe osseuse sous la symphyse pubienne, or dans votre cas, comme vous pouvez le constater : il n’y a rien. »

Merde.

« Je n’ai pas de coccyx ?

– Eh bien, c’est plus compliqué que ça. »

Il a chassé l’image du bout du doigt et en a fait défiler quelques autres avant de s’arrêter sur celle qui l’intéressait.

« Ça, c’est toujours votre bassin, mais vu de profil. Profil gauche, précisément. Vous voyez ?

– Non, quoi ?

– Ici, à droite, c’est l’enchaînement sacrum-coccyx. Normalement le sacrum vu de côté est incurvé vers l’intérieur du bassin, et le coccyx le prolonge, et vu de la gauche le tout devrait ressembler à une virgule.

– Mais…

– Exactement : mais. Ici – chez vous, donc – ce n’est pas le cas. Le sacrum est incurvé vers l’arrière, et le coccyx suit la même direction. La bonne nouvelle, c’est que la tubérosité constatée, c’est-à-dire la bosse…

– Oui, le Dr Mélyes m’a dit ce que c’était…

– Très bien. Cette bosse, donc, que vous sentez en bas de votre dos en haut du sillon fessier n’est en aucun cas la manifestation d’une tumeur ou d’un quelconque kyste. C’est juste votre coccyx.

– Mon coccyx ?

– Précisément.

– Et la mauvaise nouvelle ?

– Pardon ?

– En général quand on commence par dire “la bonne nouvelle”, c’est qu’il y en a une mauvaise après.

– Non, non, monsieur Grégoire. Pas de mauvaise nouvelle… mais vous comprendrez que j’aie du mal à croire que cette tubérosité soit d’apparition récente. L’ensemble sacrum-coccyx, ça n’est pas une girouette, ça ne change pas de direction comme ça. »

Donc il ne me croyait pas. D’ailleurs il a discrètement regardé sa montre et m’a dit qu’en tous les cas ce n’était pas grave, qu’il allait envoyer les radiographies au Dr Mélyes avec son compte-rendu, et qu’il restait bien sûr à notre disposition si nécessaire. Sourire chaleureux, au revoir monsieur.

Et voilà, c’était fait.

 

D’accord, mais qu’en conclure ?

Avec Sophie, ce soir-là, nous avons attendu que Luna soit couchée pour parler. Sophie considérait que les nouvelles étaient plutôt bonnes :

« Écoute, moi je suis très soulagée. Pas toi ? Je me dis qu’ils auraient pu te trouver un truc incurable…

– Ah oui ? Eh bien moi, en tant que premier concerné, je me sens tout sauf soulagé.

– D’accord, mais Léo, est-ce que tu te rends compte que tu aurais pu te voir annoncer que tu n’en avais plus que pour six mois ? »

Au fond, je savais bien qu’elle avait raison… mais quand même : je n’étais pas prêt à me laisser priver de ma souffrance comme ça. Non, ça n’allait pas bien. Bon, certes, je n’allais pas en mourir, mais tout de même, il me semblait qu’il n’y avait pas de quoi être rassuré, et encore moins d’être content.

« Ah oui, ça c’est sûr… et s’il m’avait dit que je n’en avais plus que pour six mois, tu m’aurais dit que c’était mieux que six semaines. Je ne suis pas certain que tu aies bien compris, en fait.

– Oh, ça va, Léo, je ne suis pas complètement crétine.

– Alors je dirais que tu n’as pas envisagé ce que ça signifiait implicitement : Marani est convaincu que ce qu’il a découvert ne peut en aucun cas être apparu récemment. Pour lui c’est obligatoirement congénital. Or moi je sais que ce n’est pas le cas.

– Tu es vraiment sûr ?

– Sophie, je n’aurais pas pu ne pas le remarquer avant. Et d’ailleurs, quand je l’ai remarqué, c’était beaucoup plus petit que ça l’est aujourd’hui. Et toi aussi tu le sais. Tu m’as vu à poil pendant vingt ans, si je me souviens bien il t’est même arrivé de me toucher, tu l’aurais vu, tu l’aurais senti, c’est impossible autrement, et d’ailleurs tu as fini par le sentir… Mais il y a un mois. Tu te rends compte de ce que ça signifie ?

– Mais ça n’est pas forcément grave.

– Je ne te parle pas de ça. Peut-être que ce n’est pas mortel, là, tout de suite, mais ça peut être grave d’une autre façon. Je te répète ma question : si je ne l’ai remarqué que récemment et que ça paraît plus gros aujourd’hui qu’il y a un mois, est-ce que tu te rends compte de ce que ça signifie ?

– Que ça grossit…

– Exactement : ça a commencé il y a quelques semaines et ça n’a pas l’air de vouloir s’arrêter. Ce truc va peut-être continuer à pousser et ce qui était une simple bosse devenir si gros que je ne pourrai même plus mettre un pantalon. Je vais devoir me taper des examens et encore des examens, des traitements, peut-être des opérations, en d’autres mots : toute la merde habituelle dans ce genre de circonstances. »

Sophie avait changé d’expression et j’ai eu l’impression que tout à coup elle envisageait enfin les implications de ce qui m’arrivait, et pourtant quelque chose en elle le refusait encore.

« Mais peut-être aussi que ça va s’arrêter, non ? Si ça reste comme ça, ce n’est pas dramatique. Peut-être que c’est fini ?

– Mais peut-être pas. Et tu veux que je te dise, même ? Sûrement pas. Ce truc n’est pas juste une bosse, c’est mon coccyx qui est en train de se transformer et de pousser… si ça continue je vais me retrouver avec…

– Léo, arrête ! »

Son cri avait été si aigu que j’ai cru un instant qu’il avait été poussé par quelqu’un d’autre, une femme que je ne connaissais pas.

Arrêter, arrêter… moi je voulais bien.

C’est à la bosse qu’il fallait dire d’arrêter.

 

Mais elle ne voulait rien entendre.

Les semaines passaient et elle grossissait, et avec elle mon affliction. C’est drôle comme très vite on se retrouve seul, comme très vite on bascule dans une expérience impossible à partager et dont on comprend que tenter de le faire est aussi vain qu’égoïste : les gens ont travaillé toute la semaine, ils ont leurs propres ennuis – faire arranger les dents du petit ou les rotules de la voiture – pas la peine d’en rajouter. Vous voudriez quoi ? Qu’ils pleurent ?

Donc : motus.

Mais le problème est que si vous pouvez effectivement vous interdire d’en parler aux autres, en revanche vous ne pouvez pas vous empêcher de vous en parler à vous-même. Vous ne pouvez pas couper ce flot continu de réflexions sinistres, d’espoirs déçus et d’angoisses insondables que votre saleté de cerveau semble faire jaillir inlassablement… et là naît la solitude : non pas quand vous êtes littéralement seul, physiquement, géographiquement seul, mais plutôt dans ce salon plein de voix et de rires, à cet instant précis où les pensées morbides sur votre propre sort vous assaillent comme des guêpes et que vous n’avez d’autre choix que de les laisser vous piquer encore et encore. Forcément, je devais avoir l’air un peu coincé. Donc Sophie m’a demandé si je ne pouvais pas faire un effort quand on voyait du monde.

« C’est pour toi avant tout, chéri, ça te ferait du bien aussi…

– Bien sûr… Et puis je gâche un peu l’ambiance, hein ?

– Ce n’est pas ce que je veux dire, tu le sais bien, Léo.

– … et qu’est-ce qui me ferait du bien ? D’écouter leurs conneries au lieu de penser à ce qui m’arrive ?

– Mais oui, parfaitement. Tu aurais peut-être un meilleur moral si tu arrêtais d’y penser tout le temps.

– Eh bien j’aimerais pouvoir, mais voilà : je ne peux pas. C’est comme ça. J’y pense parce que ça me pourrit la vie.

– Mais justement, enfin : il n’y a pas de raison ! C’est pénible, c’est dérangeant, c’est chiant, c’est tout ce que tu veux, mais ce n’est pas mortel. C’est une épreuve, une épreuve sérieuse, mais on va l’affronter ensemble et on s’en sortira, tu verras.

– Non, Sophie. On ne va pas l’affronter ensemble. Je vais l’affronter tout seul, comme toutes les épreuves. On est toujours tout seul, Sophie. C’est moi qui vais devoir aller chez le médecin cinquante fois, me retrouver en porte-à-faux à mon travail, me faire opérer, supporter le regard des autres quand ils sauront que j’ai…

– Arrête ! »

Chaque fois que le mot approchait elle s’emballait comme un cheval effrayé par un danger soudain et c’était reparti pour un tour. Est-ce que je croyais que c’était facile pour elle ? Qu’elle n’en subissait pas les conséquences ? Que c’était drôle de me voir faire la gueule la moitié du temps ? Ses amies après nous avoir vus lui avaient envoyé des messages lui demandant ce que j’avais. Même Luna l’avait interrogée : dis, maman, qu’est-ce qu’il a, papa ?… Sophie m’avait dit ça comme on met une gifle et était partie s’enfermer dans la chambre en claquant la porte derrière elle. La chambre où d’ailleurs il ne se passait plus grand-chose. Sophie n’avait rien dit, mais j’avais bien senti comme la dernière fois où nous avions fait l’amour elle s’était figée un instant lorsqu’en passant ses mains autour de ma taille elle avait sans le vouloir effleuré la bosse du bout des doigts. Nous avions fini péniblement, elle continuant sûrement par abnégation, considérant que c’était une des tâches qui lui étaient dévolues dans cette « épreuve que nous devions affronter ensemble », et moi par fierté, les dents serrées, désir envolé, évasion manquée. Notre couple modèle, celui que nos amis tenaient pour le plus solide d’entre tous, se délitait, notre amour s’évanouissait, et j’apprenais une leçon cruelle : ce qu’on tient pour inébranlable ne demande qu’à céder, pour immuable qu’à passer, pour éternel qu’à disparaître.

Bon, on l’aura compris : j’étais sombre.

 

Mettez-vous à ma place, aussi.

Quelques semaines plus tôt, après avoir passé les radiographies et reçu les résultats des prises de sang, j’étais retourné voir le Dr Mélyes. Thomas avait haussé les sourcils, mais il avait dû voir à la tête que je faisais que ces rendez-vous médicaux n’étaient plus négociables. Le praticien, lui, avait l’air en pleine forme. Il m’a expliqué qu’il avait déjà rendu visite à trois patientes âgées avant d’ouvrir son cabinet et cela l’avait tout à fait réveillé. Chacun son truc, hein. Puis il a arrêté de sourire.

« Cher monsieur Grégoire, je ne vous cache pas que généralement je découvre les résultats des différents examens prescrits à mes patients en leur présence, sauf quand le laboratoire me signale un cas particulièrement sévère. »

Décidément, c’était un don, chez lui. J’ai craqué.

« Putain je le savais… C’est méchant, c’est ça ?

– Pas du tout. Vous n’êtes pas in articulo moris ou si c’est le cas – ce qui est toujours possible à tout instant pour chacun d’entre nous – ce n’est pas du fait d’une pathologie décelable par ces examens-ci.

– Vous dites ça parce que vous pensez que je peux avoir autre chose ?

– Disons qu’on n’ira pas chercher plus loin que ce qui nous intéresse ici, parce qu’on finirait sûrement par trouver quelque chose qui vous posera problème dans cinq, dix ou vingt ans, et que si on procédait comme ça on n’en finirait plus. Ledit “article de la mort”, en réalité, c’est tout simplement la vie, n’est-ce pas ? »

On aurait dit que cette pensée le rendait heureux. Et après tout peut-être qu’il avait raison. Peut-être que voir les choses ainsi libérait de toutes les angoisses qui nous habitent tant qu’on veut se croire immortel. Il a repris.

« Quoi qu’il en soit, et bien que votre condition ne présente, comme je vous le disais, aucun caractère de gravité, mon éminent collègue le Dr Marani m’a appelé après votre visite dans son laboratoire.

– Ah bon ?

– Absolument. Ce qu’il a vu l’a étonné, tout comme l’a étonné l’entretien qu’il a eu avec vous, et il…

– Que je lui dise que je n’ai pas ça depuis toujours ?

– Effectivement, il avait du mal à croire que l’anomalie qu’il avait constatée était d’apparition récente. Il voulait s’assurer que vous ne vous trompiez pas.

– Excusez-moi, docteur, mais je trouve quand même ça incroyable qu’un médecin refuse de croire ce que son patient lui dit. Pourquoi est-ce que je lui raconterais des histoires ? Comment voulez-vous que… »

Il a levé vers moi une paume apaisante.

« Allons, ne me faites pas regretter de vous l’avoir dit. Mon confrère a certainement travaillé ultra petita, mais c’est tout à son honneur. En d’autres termes, et si vous me passez l’expression : il aurait pu tout aussi bien s’en foutre mais sous ses airs de dandy, voyez-vous, c’est un passionné, et comme il n’avait jamais vu une telle chose…

– … “une telle chose” ? J’adore… C’est mon corps, je vous rappelle.

– Oh, personne n’en doute, mais il faut avouer que c’est étonnant.

– D’accord. Je suis heureux d’étonner la galerie, alors… Mais vous lui avez confirmé ce que je lui avais dit, non ?

– Bien sûr. Je n’ai aucune raison d’en douter. Credo quia absurdum. »

Il commençait vraiment à m’exaspérer avec son latin. Ça et ce détachement pour ce qui m’amenait, ma douleur… Que dis-je ? Ma souffrance… J’allais exploser mais juste à ce moment il a repris d’une voix calme.

« La première bonne nouvelle est que les analyses de sang n’indiquent aucune pathologie, pas même la moindre irrégularité. Pas le plus petit écart de calcium, de glycémie ou de cholestérol. Tout est parfait.

– Ah.

– La deuxième bonne nouvelle est que les radios, elles non plus, ne révèlent aucune pathologie potentiellement sérieuse.

– Ah.

– Mmh. La troisième bonne nouvelle enfin, et la principale, est tout de même que nous pensons avoir trouvé la cause de cette tubérosité constatée au bas de votre dos.

– Ah bon ? »

Il avait parlé en prenant tour à tour sur son bureau les analyses sanguines et les radiographies, puis il a levé les yeux vers moi et m’a regardé un instant avec une expression que je n’ai pas su interpréter, avant de faire ce bruit qui lui aussi commençait à m’insupporter.

« Mmh.

– Pardon, docteur ?

– Le problème est justement là : si finalement elle s’avérait, la cause de cette – comment dire – anomalie serait tout à fait inédite et, pour dire les choses telles qu’elles sont et vous parler franchement, assez déconcertante. Donc vous allez retourner faire quelques radiographies chez le Dr Marani, puis nous nous reverrons et aviserons. »

« Quelques radiographies »… Ça tombait bien, tiens, je n’avais que ça à faire.

 

Ça et une autre chose.

Il me fallait parler à Luna, je ne pouvais plus reculer. Entre elle et moi, c’est une vraie histoire d’amour, et je le dis d’autant plus simplement aujourd’hui où je n’imagine pas la vie sans elle qu’au départ, moi, je ne voulais pas avoir d’enfants. Je ne voulais pas plus devenir père que je ne voulais que Sophie devienne mère. J’étais jeune, je ne voulais rien. Et puis Élodie et Joseph ont eu Maxence et je crois que quand son ancienne camarade de lycée a mis son bébé dans les bras de Sophie, ça a éveillé quelque chose en elle contre quoi je ne faisais pas le poids. C’est comme ça… Pourtant elle ne l’avait tenu que quelques secondes, et il était moche, en plus, mais ça avait tout changé… Je crois que c’est pour ça que je n’avais jamais beaucoup apprécié ce gosse.

Luna c’est autre chose : comment j’en suis venu à l’aimer autant, je ne sais pas, mais la réalité est qu’elle compte plus que tout dans ma vie, et qu’au fond tout ce que je fais, d’une façon ou d’une autre, c’est pour elle. Donc en l’occurrence je me demandais comment aborder la question qui me préoccupait, lui parler de mon état, de l’opération que je devrais certainement subir, mais finalement c’est elle qui un soir a posé sa main sur mon front et m’a demandé pourquoi depuis un moment ça n’allait pas.

« Mais non, je t’assure, Luna, tout va bien.

– Non, mon papa, je te connais, je sais que tu es triste.

– Chérie, je…

– C’est à cause de ta bosse ?

– Hein ? Quoi ? Quelle bosse ?

– Celle que tu as dans le dos.

– Mais de quoi est-ce que tu parles ? Comment est-ce que tu… c’est maman qui t’a parlé de ça ?

– Maman ? Pff… Tu crois qu’elle me dirait quelque chose ? Ça se voit, c’est tout.

– Tu l’as vue, toi ?

– J’ai vu que tu la cachais. C’est pas grave, hein ? »

Ses grands yeux me demandaient la vérité, et j’avais pour principe de ne jamais la lui cacher.

« Mais non, chérie. Le docteur a dit que ça allait partir tout seul. »

Les principes, ça a ses limites.

 

Trois semaines.

Il a suffi de trois semaines, ni plus ni moins, pour que s’évanouissent les doutes qui avaient pu persister quant à la réalité de ce qui m’affectait : la protubérance s’était transformée en excroissance et il était maintenant évident qu’elle était encore en cours de développement, et poussait comme quelque plante saugrenue. Si j’avais eu le cœur à ça lors de ma seconde visite au laboratoire de radiographie, j’aurais pu triompher en entrant dans le bureau du Dr Marani : alors, hein ? Qui avait raison, « docteur » ?… J’aurais pu, mais en réalité j’étais trop déprimé pour afficher le moindre sentiment de victoire. Pour tout dire, je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Ayant eu affaire à la même manipulatrice que la première fois, cette jeune femme qu’il m’était arrivé de croiser sans déplaisir en allant prendre le métro dans ce qui apparaissait maintenant comme une autre vie, j’avais failli renoncer et m’enfuir lorsque était venu le moment fatidique d’ouvrir la deuxième porte. Comment pouvais-je, nu comme un ver, lui offrir le spectacle atroce de ma bosse ? Et puis j’avais capitulé et j’étais resté, vaincu, défait, fuyant son regard pour ne pas voir le dégoût que j’étais persuadé d’y trouver.

Le docteur lui-même m’avait ensuite accueilli avec chaleur et professionnalisme. Il avait volontiers reconnu son erreur : la tubérosité était de toute évidence d’apparition récente, et même d’évolution rapide.

« Pour tout vous dire, cher monsieur, je n’ai jamais rencontré un tel phénomène en vingt-cinq ans de pratique. »

Il m’a entraîné devant son négatoscope numérique et a fait glisser quelques clichés vers la gauche avant de revenir en arrière et de s’arrêter sur l’un d’entre eux, dans lequel il a zoomé en posant ses deux index sur l’écran et en les écartant jusqu’à ne faire apparaître que la zone souhaitée.

« Vous voyez ? L’ensemble sacrum-coccyx a poursuivi sa réversion et forme maintenant une virgule tout à fait semblable à ce qu’elle devrait être, à un détail près : au lieu d’être recourbée vers l’intérieur du bassin elle est orientée vers l’arrière, soit l’extérieur du corps. C’est tout à fait exceptionnel, et assez étonnant, à vrai dire.

– Et c’est pour cette raison qu’elle ressort en bas de mon dos, alors… »

Le radiologue s’est retourné vers moi.

« C’est en effet une des raisons… mais pas la seule.

– Comment ça ?

– Eh bien il y a un autre phénomène qui vient se greffer là-dessus, si j’ose dire. »

Très drôle.

Il a de nouveau touché le grand écran noir et y a fait se dérouler un menu dans lequel j’ai compris qu’il sélectionnait différentes entrées successivement. Bientôt une deuxième image apparaissait à côté de la première, grossièrement semblable à celle-ci sans toutefois être identique : on voyait clairement que la grosse virgule blanche de l’image de gauche s’était redressée par rapport à celle de droite au point que sa pointe, en bas, avait inversé sa direction.

« Voilà, monsieur Grégoire, elles sont exactement à la même échelle : ça, c’est une radio tirée de la série que nous avons faite la dernière fois, soit il y a environ six semaines, et à côté c’est la radio d’aujourd’hui.

– On voit qu’effectivement ça s’est un peu redressé vers l’arrière, là… et c’est à cause de ça que ça sort de plus en plus, donc ?

– Oui, mais pas seulement. Parmi les outils qui équipent cet appareil tout à fait formidable, il y en a un très simple : une règle, pour mesurer exactement les formations constatées.

– Vous voulez dire les dé-formations.

– Haha ! Drôle, drôle… vous avez de l’humour, monsieur Grégoire. C’est bien, ça, c’est bien !

– J’imagine que ça va me permettre de mieux apprécier la suite ?

– Ça… vous me direz. En tout cas cette règle permet de mettre en évidence quelque chose qu’il est un peu difficile d’appréhender à l’œil nu entre les deux clichés.

– Et qui est ?

– La différence de longueur. Non seulement, comme vous l’avez justement remarqué, l’ensemble osseux a inversé sa direction, mais si ce phénomène semble maintenant terminé en revanche la règle est formelle : la formation osseuse considérée s’est allongée de zéro virgule neuf centimètres. Votre coccyx est en pleine croissance, monsieur Grégoire.

– Hein ?

– Il pousse. »

 

Mon.

Coccyx.

Pousse.

Le matin au réveil je ne connais plus désormais que quelques secondes de paix avant que les trois mots fatidiques, et avec eux le cauchemar dans lequel a basculé ma vie, me reviennent à l’esprit et que je me remette à penser. J’ouvre les yeux aux aurores et, si j’ai dormi dans le lit conjugal, ce qui est de moins en moins souvent le cas, j’entends Sophie respirer doucement à côté de moi et je sors en silence. Nos relations ont continué à se dégrader. Elle peut encore se montrer attentionnée par moments, quand elle semble comprendre vraiment ce que représente la calamité qui m’afflige, mais lesdits moments se font moins fréquents de jour en jour et je sens de plus en plus souvent à quel point, en fait, je pose problème. Eh oui, je suis sombre, Sophie. Bien sûr que je m’isole, évidemment que je ne suis pas positif… Tu vois quelque chose de positif dans ce qui m’arrive, toi ? Comment ? Pardon ?… Que ce ne soit pas mortel ? Ah, évidemment, s’il faut être content d’être vivant, alors c’est sûr, je suis un homme heureux. Comment ?… Je deviens chiant ? Ah, peut-être que je me coupe des autres, oui, mais qui est-ce que je devrais être heureux de voir dans ces circonstances ? Stan et Anne-Lise ? Marie et Victor ? Les Ducreux ? Élodie maintenant toute seule (Joseph étant parti avec la baby-sitter de Maxence) ? Et pour quoi faire au final ? Boire un verre en devisant joyeusement comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Ah, sinon, s’il y a un blanc dans la conversation, je peux raconter ce qui m’arrive ? Ça mettrait un peu de piment… Je pourrais même leur montrer ma bosse, tiens ?… Ou leur faire toucher ? Allez-y, Monseigneur, elle vous portera bonheur !

Et en plus cette saleté continue de pousser. Quelques semaines seulement après ma dernière rencontre avec le Dr Marani il est maintenant parfaitement clair que, comme il me l’a annoncé, la bosse n’en est plus tout à fait une : elle a continué à croître mais plutôt en s’allongeant, en s’affinant, et désormais ce qui s’apparente à un gros doigt, comme une sorte de pouce sans ongle, semble jaillir du haut de ce que les médecins appellent le « sillon fessier » pour pointer vers le sol. Ni douloureuse ni même sensible, la chose fait l’étonnement – et, je le soupçonne, la joie – des divers praticiens auxquels le Dr Mélyes me recommande et qui sont de plus en plus souvent appelés à se pencher sur ce cas extraordinaire – et, ce faisant, sur mes fesses. Mélyes est mon guide dans ce parcours complexe et mortifiant, mon nocher. Il me reçoit régulièrement pour m’expliquer ou commenter les examens pratiqués. Il ne me cache pas que je suis son patient le plus intéressant et je le soupçonne de parfois me faire venir dans le seul but de mettre un peu de sel dans une journée autrement pleine d’ennui, entre dispenses médicales pour des écoliers et prescriptions inutiles pour leurs parents. Moi, c’est autre chose. Je suis d’un autre calibre. Catégorie sociopathologique CSP++.

S’il vous plaît.

 

Et tout tenait en un mot, en fait.

C’est le docteur qui l’a prononcé un jour, formulant de manière explicite ce autour de quoi mon esprit avait jusqu’alors tourné comme un avion en attente de l’autorisation de se poser. Moi, si j’avais avancé l’hypothèse saugrenue auparavant, ç’avait été in petto, et sous forme de blague en plus, pour me donner à moi-même l’illusion que j’étais capable d’en rire. Le médecin amateur de citations latines, lui, a été plus direct. Il m’avait fait venir en fin de journée pour me rendre compte du dernier examen que j’avais dû subir, une scintigraphie osseuse que j’avais passée quelques jours plus tôt.

« Cher monsieur Grégoire, asseyez-vous je vous en prie.

– Merci docteur. »

Je me suis installé face à lui avec quelques précautions, contraint que j’étais d’être de plus en plus attentif à la présence de ce qui précisément m’amenait. Un moment de silence s’est installé aussi, qu’il a rompu.

« Eh bien cher monsieur, je pense que nous savons maintenant à quoi nous en tenir : si au départ, on pouvait légitimement s’interroger – et c’est même préférable, voyez-vous, la science étant faite de cela. Si l’on pouvait, disais-je, s’interroger sur la nature de votre symptôme, désormais il me semble absolument clair que l’on assiste à une manifestation tout à fait rare et spectaculaire que le commun des mortels pourrait assimiler à un phénomène d’atavisme, ce en quoi il se tromperait.

– Alors là, docteur, excusez-moi, hein, mais je ne comprends rien.

– D’atavisme ou de réversion, si vous préférez.

– Je ne préfère rien, je veux juste savoir ce que c’est.

– Mmh… Eh bien en termes scientifiques l’atavisme désigne le retour inopiné chez un individu – la réversion, donc, du latin vertere, tourner – d’un caractère normalement disparu dans son espèce. Car atavi, toujours en latin – c’est formidable, le latin –, signifie “ancêtres”. Donc, en l’occurrence… »

En réalité à ce moment je savais depuis longtemps – comme vous – ce qu’il allait dire, et pourtant, bizarrement, lorsque le mot est parvenu à mes oreilles…

« … une queue. »

Eh bien je suis tombé dans les pommes.

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