La queue de Léo Grégoire

Adam MEJE · Chapitre 2 sur 5

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La queue de Léo Grégoire

II. Un chat un chat

 

« L’espoir est un rêve éveillé. »

ARISTOTE

(attribué par Diogène Laërce)

OceanofPDF.com

Une queue.

C’était dit, au moins les choses étaient claires.

J’avais eu beau affirmer au médecin que mon malaise était passé et que je pouvais rentrer chez moi seul, il avait préféré que je reste allongé sur le lit d’examen de l’arrière-salle de son cabinet en attendant que Sophie vienne me chercher. Lorsqu’il est revenu voir si j’allais bien je l’ai attrapé par le bras.

« Mais pourquoi moi, docteur ?

– Ah, ça, cher ami, que voulez-vous que je vous dise ? Ita diis placuit ! »

Je lui ai lâché le bras illico.

« Mais arrêtez, à la fin, docteur ! Je ne parle pas le latin, moi ! Je suis désolé mais vraiment c’est agaçant, vous vous acharnez à…

– Mmh… Oui, oui, bien sûr. Excusez-moi. Ça signifie “Ainsi plut-il aux dieux”… en d’autres termes : c’est le hasard.

– Le hasard ?… mais pourquoi est-ce qu’il a fallu que ça tombe sur moi ?

– Eh bien, n’est-ce pas le principe même du hasard ? Il faut qu’il y ait quelqu’un, c’est tout. Il n’y a pas de raison précise que cela vous arrive à vous. Je dirais même que s’il y avait une raison ce ne serait plus le hasard, n’est-ce pas ? De votre point de vue à vous ça vous arrive à vous, mais du point de vue du hasard, c’est juste arrivé à quelqu’un… Un individu quelconque dans le corpus disponible. C’est sa méthode de travail, voyez-vous.

– Je vois… D’une certaine façon il a bien travaillé, en fait, c’est ça ?

– Eh bien, d’un point de vue strictement technique… »

Il était désespérant.

« OK, passons. Quand j’ai perdu connaissance vous m’expliquiez que ce que j’ai n’est pas vraiment un phénomène d’atavisme.

– Tout à fait. La réversion ou atavisme est un incident génétique, une mutation de l’ADN qui permet à un gène de retrouver des fonctions qu’il avait perdues, et ce déjà à la suite d’une première mutation. Cette deuxième mutation provoque alors le retour du caractère primitif… »

Debout près de la porte le médecin s’animait, se passionnait, s’exaltait.

« C’est un sujet tout à fait fascinant, voyez-vous, car la découverte du principe de la réversion remet en cause la loi de Dollo, qui posait comme irréversible la nature de l’évolution. Dollo, soit dit en passant, était un…

– Docteur, je m’en fous de Dollo ! En quoi est-ce que mon cas à moi est différent ?

– Mmh… bien sûr, bien sûr… Ce qui est différent ici est tout simplement que l’Homme n’a jamais eu de queue au cours de l’évolution. Difficile dans ces conditions de parler d’une réversion à un état antérieur, n’est-ce pas ?

– Jamais de queue ?

– Eh bien l’embryon humain présente bien une queue au tout début de son développement mais elle régresse progressivement et disparaît au deuxième mois. Il arrive qu’un enfant naisse avec ce qu’on assimile à une queue…

– Et qu’est-ce qu’on peut assimiler à une queue ? Une queue c’est une queue, non ?

– Oh, détrompez-vous, généralement ce n’en sont pas : ce sont des formations inertes, qui ne présentent pas de muscles ou de nerfs, et encore moins d’os… Bon, il y a aussi le spina bifida…

– Qu’est-ce que c’est que ça ? Spina quoi ?

– Oh le nom est intéressant : bifida signifie “fendu en deux”. C’est une anomalie embryonnaire causée par un défaut de formation des vertèbres et qui se traduit par une ouverture du canal médullaire en bas du dos : les vertèbres n’étant pas totalement fermées, on constate la protrusion des méninges enveloppant la moelle épinière par cette ouverture. Dans les cas les plus graves, la moelle sort également avec les méninges.

– Oh, Seigneur, c’est dégueulasse… Ne me dites pas que…

– Absolument pas, rassurez-vous. De toute façon qu’il s’agisse d’une pseudo-queue ou d’un spina bifida, tout ça intervient avant la naissance. À ma connaissance il n’y a pas d’exemple dans la littérature médicale d’un individu qui aurait vu ce genre de chose survenir, pousser, sur le tard… votre cas est vraiment tout à fait sensationnel.

– Pitié, docteur, arrêtez de dire ce genre de chose, ça me rend dingue. “Sensationnel” ? Mais vous vous rendez compte de ce que vous m’annoncez ? C’est ma vie tout entière qui s’écroule : j’ai une queue qui est en train de pousser… une queue. Comme un chien, une vache…

– Ou un atélidé ou un cercopithécidé…

– Quoi ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Eh bien, les atèles ou… les macaques, par exemple.

– Hein ? Les macaques ? Mais enfin pourquoi est-ce que vous me dites ça ?

– Eh bien il y en a différentes espèces dont la taille de la queue varie en fonction de l’habitat : ceux qui vivent dans les arbres ont des queues beaucoup plus longues que ceux qui vivent au sol, et…

– Oui, enfin : moi je vis boulevard Voltaire, docteur…

– Mmh… Bien sûr, bien sûr… je comprends. Bon, je crois qu’il me faut recevoir mon prochain patient. Nous reprendrons cette conversation passio… cette conversation une autre fois. »

Et puis Sophie était arrivée et nous étions rentrés. Craignant que j’aie un nouveau malaise dans le métro, elle était venue me chercher en voiture. La nuit était tombée et les essuie-glaces chassaient inlassablement du pare-brise la bruine qui venait y brouiller l’éclat écarlate des feux arrière de la voiture qui nous précédait. J’avais beau m’être douté de ce qui m’attendait, l’avoir confusément pressenti, j’étais profondément déprimé. Et honteux. Mortifié. Comment annoncer la vérité crue et répugnante à la femme que j’aimais ? Quels mots utiliser ? Il n’y en avait qu’un, en fait, ce mot simple qui lui aurait tout dit, mais je ne parvenais pas à le prononcer. Et puis, après un moment, comme je regardais son profil tandis qu’elle conduisait, les sourcils un peu froncés, droite, concentrée, son beau visage éclairé par intermittence d’un flot rouge barbare, il m’est apparu que le moment était propice : au moins, pendant qu’elle était au volant, je n’aurais pas à la regarder dans les yeux. Je n’aurais pas à les sentir – ces yeux qui m’avaient autrefois regardé avec tendresse, amour, admiration parfois, je crois – posés sur moi tandis que je dirais mon mal, mon humiliation. Alors j’ai soufflé un bon coup, et j’ai parlé.

« Mélyes m’a dit que c’était mon coccyx qui poussait. Il dit que ça s’apparente à une réversion génétique… le retour d’un caractère primitif, sauf que c’est un caractère que l’homme n’a jamais eu, mais bon…

– Léo, je ne comprends rien : de quoi est-ce que tu parles ? Quel caractère ? »

Elle a tourné la tête vers moi un instant mais j’ai fui son regard.

« Regarde devant toi, Sophie… Une queue. J’ai une queue qui pousse.

– Hein ? Quoi ?!

– Une queue. Q.U.E.U.E. Comme un putain de macaque. »

J’ai senti mes yeux s’embuer, je ne pouvais plus parler et Sophie s’est tournée vers moi malgré la circulation.

« Mais enfin, c’est impossible, Léo ! Ça n’existe pas. C’est un incapable, ce type. Tu vas aller en voir un autre.

– C’est hors de question. De toute façon je sais qu’il a raison…

– Mais qu’est-ce qu’il t’a dit ? Comment est-ce qu’il peut être sûr ? »

À ce moment les mots du médecin latiniste ont tourné dans ma tête comme des vautours au-dessus d’un bison blessé (l’image est peut-être un peu dramatique mais c’est pour vous donner une idée de l’ambiance dans la voiture) : Certum est quia impossibile.

 

À partir de ce moment-là, ça a commencé à craquer de partout.

Pour commencer, Thomas a embauché un assistant. Je ne lui ai pas rappelé que jusqu’alors il n’en voulait pas et il n’a pas fait de commentaire sur ce point lorsqu’il m’a informé de sa décision un soir, au moment où il quittait le bureau, alors que je m’apprêtais à y rester quelques heures de plus pour rattraper le temps perdu le matin même pour passer une IRM. La présence du dénommé Gérald, à partir de la semaine suivante, n’a fait que renforcer le sentiment de dévalorisation qui s’était en peu de temps inexorablement insinué en moi et désormais m’habitait à tout moment, où que je sois, quoi que je fasse. C’était absurde, ce dont je souffrais – d’ailleurs à proprement parler je ne souffrais pas – ne se voyait pas, mais voilà : moi je savais qu’à mon corps défendant mon corps se transformait, qu’il était maintenant bizarre, anormal, aberrant, freaky. Dans mes nuits sans sommeil, j’imaginais des hommes inconnus me martyriser quand ils découvraient mon secret honteux et des femmes, les yeux écarquillés, la main plaquée sur la bouche, s’esclaffer en me montrant du doigt… Oh mon dieu, mais regardez ! C’est immonde ! Quelle horreur ! C’est un monstre ! Et s’il advenait que dans la vie réelle mon regard croise celui de l’une d’entre elles dans la rue, dans le métro, ou au supermarché, je détournais les yeux aussitôt, abattu, calamiteux, repoussé d’avance, dégoûtant porc. Et même avec Sophie je sentais bien que quelque chose était rompu, quelque ressort brisé. Je ne me sentais plus vraiment un homme. Je n’osais même plus me déshabiller devant elle et le soir il m’arrivait de plus en plus souvent d’aller dormir sur le canapé du salon. Le matin suivant, je lui disais que je m’étais endormi là sans le vouloir mais je sais qu’elle n’était pas dupe : après tout, elle n’est jamais venue me chercher. La main aimante sur mon épaule ou le « viens te coucher, chéri » ne sont jamais venus non plus. Avait-elle senti à quel point de toute façon l’idée qu’elle aperçoive l’appendice naissant, qu’elle le touche accidentellement dans notre sommeil, m’était insupportable ? Ça lui était sûrement tout aussi insupportable à elle, d’ailleurs… Comment lui en vouloir ?

Et le parcours qu’il me fallait suivre dans la jungle médico-hospitalière ne contribuait pas à atténuer le sentiment de déclassement qui déjà m’affligeait. Le Dr Mélyes et le Dr Marani n’étaient plus seuls : à partir du moment où il avait été décidé qu’il allait falloir pratiquer une opération pour tenter de réduire l’excroissance caudale, les visites à l’hôpital s’étaient succédé, impliquant toutes sortes de spécialistes, parfois pour des journées entières. Aussi bienveillants soient-ils, le simple fait d’être moi dans ma situation face à eux dans la leur était une torture. Point d’orgue : le jour où le rhumatologue est entré dans la pièce entouré d’une demi-douzaine d’internes ou d’étudiants auxquels j’ai dû, comme l’aurait fait une jeune paysanne de la Belle Époque devenue malgré elle pensionnaire d’un bordel parisien, exposer mes fesses.

Il n’y avait plus qu’avec Luna que par instants fugaces je trouvais encore la paix. Après un interminable temps de réflexion et des tergiversations sans fin, sans cesse poussé par le psychologue de l’hôpital qui me répétait qu’il ne fallait pas cacher la vérité aux enfants sous peine qu’elle leur revienne un jour sous une forme plus toxique, je l’avais dite à Luna, la vérité, un soir dans sa chambre.

« Luna, mon amour. Tu avais remarqué, tu sais, enfin… tu avais remarqué que ces temps-ci ça n’allait pas très fort, eh bien tu avais raison, c’est cette bosse, là, dans mon dos… Oh je te rassure ce n’est pas grave, hein, pas dangereux du tout, mais en fait elle a continué, enfin elle continue, de pousser, et… voilà, il va certainement falloir que je me fasse opérer… »

Elle a passé ses bras autour de mon cou et posé sa joue contre ma poitrine et sa voix douce comme un baume est entrée dans mon cœur.

« Ça va aller, mon petit papa.

– Oui, ma chérie. Ça va aller… »

Ça, c’est sûr, ça allait aller…

Mais où ?

 

Pas vraiment dans la bonne direction.

D’ailleurs, comme disait l’autre : si vous avez des larmes, préparez-vous à les verser maintenant… La pression que mes rendez-vous médicaux incessants faisaient peser sur ma situation professionnelle devenait de plus en plus difficile à supporter et mes relations avec Thomas s’étaient dégradées au point que, sans se montrer ouvertement hostile, il semblait désormais ne plus m’adresser la parole que lorsque cela se révélait absolument nécessaire. Cerise sur le gâteau : les tensions ressenties respectivement au travail et à la maison s’alimentaient mutuellement. Je rentrais tard et plein d’amertume de journées crispantes chez Hellooo et Sophie, qui avait elle aussi travaillé de longues heures et s’était ensuite occupée de Luna, vivait de plus en plus mal mon silence, mon pessimisme, mon irritabilité, qu’en retour son incompréhension ne faisait qu’aggraver (vous voyez le tableau…). Et les jours s’enchaînaient ainsi, tristes et froids dès le réveil, lorsque, après quelques heures d’un sommeil tourmenté, la soirée glaciale de la veille me revenait à l’esprit avant que je doive me lancer, comme un caillou dans l’eau sombre d’une mare, dans une nouvelle journée sans joie. Il aurait fallu pouvoir rompre ce cercle vicieux, se parler, tenter de se comprendre : nous nous aimions, non ? Enfin, nous nous étions aimés jusque-là… Mais voilà : pour moi, elle ne me plaignait pas assez, et pour elle sûrement je devais m’apitoyer sur moi-même, la décevoir, lui faire se dire que je n’étais plus tout à fait l’homme qu’elle avait aimé.

Et est-ce que je l’étais encore, d’ailleurs ?

J’avais décidé de ne plus sortir. Terminé. Je ne voulais plus voir personne tant que je serais affecté de cette monstruosité. Passer une soirée avec des amis était inimaginable. Les Ducreux m’ennuyaient de toute façon, et je n’avais plus de temps à perdre avec des gens ennuyeux. Les autres, m’étais-je dit au début, passe encore… Mais très vite pourtant, et malgré la véritable amitié qui nous avait liés, voir Stan et Anne-Lise ou Marie et Victor m’était devenu tout aussi insupportable. Stan, Victor et moi avions tellement pris l’habitude de passer nos soirées à rire de tout, à tout prendre avec distance, sur un mode ironique, à nous payer la tête de tout le monde… je ne me voyais pas me retrouver maintenant dans la peau d’une de nos cibles habituelles. Comme Sophie vivait de plus en plus mal mon refus de participer à ces dîners, j’ai fini par lui dire qu’elle n’avait qu’à y aller sans moi. Elle a d’abord répondu que c’était hors de question, puis plus simplement non, et puis un soir elle a fini par aller chez Marie et Victor, et puis un peu plus tard chez Stan et Anne-Lise. J’ai reçu deux ou trois SMS chaleureux des convives, auxquels je n’ai pas répondu. À quoi bon ? Sophie m’en a voulu, autant que moi je lui en voulais d’être finalement allée sans moi là où – je sais, je sais – je l’avais pourtant poussée à aller sans moi. C’est comme ça… Que celui qui n’a jamais été con me jette la première pierre.

« Tu aurais pu répondre, Léo, quand même…

– Pour quoi faire ? Vous vous amusiez très bien sans moi. Tu n’as pas besoin de moi pour ça, tu vois…

– Arrête, Léo.

– C’est rassurant, au fond : comme ça quand je serai mort…

– Non mais vraiment, ça ne va pas bien, hein. Tu te rends compte de ce que tu me dis ? Et déjà : pourquoi est-ce que tu parles de mourir alors que ce que tu as n’est absolument pas grave ?

– Ah ça c’est sûr : ça n’est “absolument pas grave” pour toi. Moi, ma vie est juste en train de s’écrouler, mais du moment que tu peux boire un verre avec les copains…

– C’est odieux, de me dire ça. »

J’aurais même dit dégueulasse, à sa place… Avec le recul, je ne suis pas fier de moi, mais que voulez-vous ? On ne peut pas revenir en arrière. Mon seul espoir, la seule lumière au bout du tunnel, c’était l’opération qui approchait et devait me débarrasser à tout jamais de cette saleté. Allez, j’étais confiant.

Enfin, pas trop.

 

Et j’avais raison…

Ça peut sembler facile de le dire a posteriori, mais dans les semaines qui précédaient l’intervention j’avais bien senti que tout ça était mal embarqué. Les rendez-vous médicaux se succédaient, s’éternisaient, la liste des spécialistes potentiellement concernés s’allongeait et le Dr Mélyes peinait de plus en plus à me donner une image claire de ce qu’ils étaient censés faire de moi.

« Quoi ? Un autre neurologue ? Mais enfin je croyais que… Docteur, vous savez que je vous fais confiance, mais là vraiment je vous avoue que j’ai du mal à comprendre. Pourquoi faudrait-il que je voie un autre neurologue maintenant ? Alors que l’opération est fixée pour dans une semaine ?

– Mmh… ce qui complique les choses, voyez-vous, c’est que la situation n’est pas figée. Elle est au contraire évolutive, extrêmement évolutive.

– Si par évolutive vous entendez que ça pousse, je vous le confirme. Je suis bien placé pour le savoir : je suis assis dessus. Et c’est justement pour cette raison que plus vite on aura procédé à l’opération, plus vite j’en serai débarrassé. C’est tout ce que je demande, moi, docteur. Après vous serez tranquille. Croyez-moi, je vous ficherai la paix… Vous n’entendrez plus parler de moi.

– Cher monsieur, ce n’est pas si simple. Mmh… “évolutive” n’est pas ici à prendre seulement en termes de dimensions.

– Comment ça ?

– Eh bien la structure profonde de cette, mmh… comment dire… formation évolue également : les derniers clichés laissent à penser qu’il ne s’agit pas simplement d’un prolongement osseux. La moelle épinière dans sa partie basse, au-delà de ce qu’on appelle la “queue de cheval”, semble suivre le mouvement et… pousser avec.

– Je ne comprends pas.

– Eh bien, horresco referens, n’est-ce pas, mais il est possible qu’il soit impossible – si je puis dire – de la retrancher aussi court que nous l’avions prévu… sans que cela entraîne des dommages irréversibles. »

Non. Dites-moi que ce n’est pas vrai. Voile blanc devant les yeux, sueur au front. Jusque-là je m’étais accroché à cette opération comme un naufragé à un radeau de fortune. Après elle, tout reprendrait comme avant : Sophie, Hellooo, l’insouciance, le rire de Luna, les larmes de bonheur de Sophie dans mes bras (nue), les larmes de Gérald l’assistant qui fait ses cartons… La belle vie, quoi. Les mots du Dr Mélyes ont eu sur moi un effet dévastateur. Cette monstruosité ne disparaîtrait donc pas tout à fait ? Je ne redeviendrais donc pas le même ? Ma vie ne reprendrait pas là où elle s’était arrêtée ? Ma vraie vie, celle qu’il avait toujours été entendu que je devais vivre, était donc perdue à jamais ? Je suis ressorti du cabinet la tête basse, le dos voûté, harassé, drainé. Un ressort en moi s’était brisé. Dans le métro, lorsque j’ai vu la rame sortir du tunnel pour entrer dans la station dans un vacarme à moi inaudible, des idées folles, des idées sombres m’ont assailli comme une nuée de frelons. Ma vie défilait dans mon esprit, kaléidoscopique et totale, comme un mauvais rêve, et j’ai fait un pas vers le gouffre. Et puis comme j’allais y plonger les yeux de Luna me sont apparus et m’ont arrêté, et lorsque les portes du wagon se sont ouvertes, le torrent des voyageurs qui descendaient m’a bousculé en tous sens. Certains me percutaient à l’épaule en m’invectivant et d’autres s’écartaient en fronçant les sourcils, effrayés tout à coup par cet homme hagard qui attendait de monter dans le métro en pleurant. Qu’est-ce qu’il fout, lui ? C’est qui, ce mec ? Il a un couteau ? Une bombe ?… S’ils avaient su, les malheureux, ce que j’avais pour toute arme : une excroissance de chair et d’os, aussi inoffensive qu’abjecte.

Bon, ils se seraient sûrement écartés de la même façon.

 

Et cette opération qui maintenant s’annonçait inutile…

Après un dernier rendez-vous avec l’anesthésiste la veille de Noël, j’ai été admis à l’hôpital Saint-Antoine le 7 janvier. Débarrassé de « fêtes » de fin d’année qui n’avaient eu pour moi de fêtes que le nom, je voulais me dire, malgré la noirceur des présages, que la simultanéité de l’opération et de l’entrée dans une nouvelle année marquerait l’amorce d’un recommencement, d’une seconde naissance, le début d’une nouvelle vie. Pourtant, au fond de moi, je crois qu’à ce moment déjà je ne me faisais plus trop d’illusions et lorsque le chirurgien – un certain Pr Keller, une sommité, d’après Mélyes – est venu me voir dans ma chambre au lendemain de l’opération, je n’ai pas été plus surpris que ça qu’il m’annonce que les choses ne s’étaient pas passées exactement comme prévu.

« Bonjour monsieur Grégoire. Comment vous sentez-vous ? Le réveil n’est pas trop difficile ? »

Ses paroles semblaient me parvenir à travers un nuage. J’ai voulu me redresser mais me suis trouvé incapable de bouger. J’ai ânonné quelques mots que moi-même je n’ai pas clairement perçus, mais que lui avait pourtant, semble-t-il, compris.

« C’est parfaitement normal, ce sont les effets de l’anesthésie et des antalgiques… en dehors de ce léger désagrément, vous devriez vous remettre très vite, car tout s’est parfaitement bien déroulé. Examen subnormal, opération nominale… Bon, en revanche, nous avons préféré laisser une partie de la formation. »

J’ai fait un effort surhumain pour articuler ma question à travers le coton qu’il avait dû oublier dans ma bouche puisque ça a donné quelque chose comme ça :

« Oi ?… Ûm pâté ?… Mâ quhhh…

– Un centimètre virgule huit, précisément, dont une bonne part sous la surface cutanée. Soit plus de la moitié, ce qui signifie que moins d’un centimètre fait saillie, donc. C’est à peu près invisible.

– Mâââ…

– Je sais, je sais… Nous avons fait le maximum, monsieur Grégoire. Il aurait été dangereux de faire davantage : trop de structures nerveuses actives. C’est tout à fait étonnant d’ailleurs, pour ne pas dire saisissant, si vous voulez mon avis. »

Je suis retombé en arrière dans mon lit. Non, je ne voulais pas de son avis, ni de son saisissement ou de je ne sais quoi, je voulais juste qu’il s’en aille. Il était ravi, en fait. Ravi que j’existe. Ravi que je souffre. Qu’il aille au diable. Qu’ils y aillent tous… Tout ce que je leur demandais c’était qu’ils coupent cette putain de queue… ça n’était pas sorcier, pourtant, c’était censé être leur boulot de couper des trucs, non ? Et après je leur en faisais cadeau, même : ils pouvaient la garder, la mettre dans un bocal et s’extasier devant autant qu’ils voulaient… et qu’ils m’oublient ! Ma rage avait dû transparaître entre mes paupières encore gonflées, car le Pr Keller a toussoté, fait un pas discret vers la porte et est parti. C’est ça. Bon vent…

Je suis rentré chez moi quelques jours plus tard, et très vite la triste réalité s’est imposée : jour après jour la « formation » repoussait. La tentative de l’éliminer semblait même avoir décuplé sa détermination à sortir. Elle le voulait coûte que coûte, maintenant, l’enragée !… Elle voulait pendre, elle voulait darder, elle voulait vivre !… Dans les semaines qui avaient suivi ma sortie de Saint-Antoine, elle avait déjà regagné en longueur l’équivalent de ce que le chirurgien avait enlevé, et en quelques mois, sous les yeux incrédules du corps médical médusé, elle avait pris une quinzaine de centimètres. Désormais verticale et descendante, elle se nichait entre mes fesses comme un lézard entre deux pierres d’un mur au soleil, abritée du regard et du danger.

Tranquille.

 

Alors au début on essaie de s’adapter.

De faire avec. Ayant suivi un raisonnement simple selon lequel plus mes fessiers seraient développés moins l’immonde appendice serait visible, je m’attachais des poids aux chevilles et, à quatre pattes dans mon salon, je faisais d’une jambe lestée tendue vers l’arrière des centaines de battements pour développer le muscle en question, et j’allais courir dans le bois de Vincennes aussi souvent que je le pouvais. C’est d’ailleurs en en revenant un jour que j’ai croisé une vieille connaissance.

« Léo ! »

Ah, merde… Victor. Impossible de ne pas m’arrêter. Marie et lui comptaient – enfin, avant – parmi nos amis les plus proches… et je ne les avais pas vus depuis des mois.

« Ah, salut Victor. Je ne t’avais pas vu, j’étais lancé, tu comprends…

– Haha, oui, j’ai vu ça. Moi-même j’ai failli ne pas te reconnaître, cela dit. Je n’étais pas sûr. Tu as vachement changé, dis donc, ou c’est moi ?

– Eh bien je ne sais pas, je…

– Tu as dû perdre quelques sérieux kilos, et gagner quelques muscles. On dirait un vrai pro. Je donnerais cher pour pouvoir en dire autant, mon abonnement au GymFit Club me coûte la peau des fesses pour rien… Mon abonnement au confit de canard, par contre… »

Il avait dit ça en se tapotant le ventre, qu’il avait peut-être effectivement un peu plus replet que dans mon souvenir, et avec un clin d’œil aussi, comme avant. Mais voilà : de mon côté j’étais incapable de sourire. Pire : incapable de ne pas ostensiblement froncer les sourcils. Tendu comme une corde, presque hostile, j’ai laissé s’installer entre nous un moment de silence inconfortable avant qu’il reprenne.

« Alors, quand est-ce qu’on te revoit ?

– Je… c’est compliqué, Victor.

– Sophie nous a dit que tu avais… enfin, que tu avais quelque chose, mais…

– Voilà, c’est exactement ça, “j’ai quelque chose”. Et pour l’instant je ne vois personne.

– Léo, on est amis, tu peux…

– Désolé, il faut vraiment que j’y aille. Je vous ferai signe quand ce sera réglé.

– Mais…

– Je vous ferai signe, Victor. »

Et puis j’avais fait un salut de la main et je m’étais remis à courir tandis que j’entendais sa voix, derrière moi, qui criait : « Léo ! Léo !… Attends ! »

Avec le recul, notre conversation peut paraître assez anodine mais sur le coup j’étais littéralement hors de moi : mais pourquoi Sophie avait-elle parlé à Victor et Marie ? Que leur avait-elle dit ? Fallait-il qu’en plus de ce qui m’arrivait, ce bouleversement, ce drame dont elle semblait absolument refuser de mesurer l’horreur, je doive supporter qu’on bavarde dans mon dos ? Qu’on m’analyse, qu’on me dissèque, qu’on me juge ? Lorsque je suis arrivé à l’appartement un nouvel orage a éclaté. Pauvre Sophie…

« Léo, mais tu es complètement malade ! Au sens premier du terme : malade. Il faut que tu voies un psy, ça ne peut pas durer, tu ne te rends pas compte…

– Je vais parfaitement bien, et si une chose doit me rendre malade un jour ce sera ton absence d’empathie. Je t’ai dit de ne pas parler de moi avec nos amis. Ni avec personne d’ailleurs. Tu peux ? Tu veux que je te dise comment faire ? C’est facile : tu te tais… tu m’oublies. »

Bon, c’était un peu vif, on va dire, mais sur le coup je ne voulais rien voir, même pas qu’elle était au bord des larmes quand elle m’a répondu.

« Mais qu’est-ce que tu veux que je leur dise, Léo ? Qu’est-ce que tu veux que je dise ?

– Rien. C’est simple, non ?

– Je vais chez eux seule et je ne dis rien ? Des amis, des gens qu’on voit, que tu vois régulièrement depuis des années, avec qui nous avons fêté les anniversaires des enfants, fêté des Noëls, des Jours de l’An, avec qui nous sommes partis en vacances… Il faudrait qu’ils acceptent que tu disparaisses sans la moindre explication ?

– Ah parce qu’en plus il faut qu’ils acceptent ? Mais est-ce que j’ai le choix, moi ? Est-ce qu’on m’a demandé si j’acceptais ?… Ça les dérange de ne pas avoir d’explications ? Oh les pauvres chéris !… Ils n’ont qu’à prendre ma place, ils l’auront, leur explication, ils verront ce que c’est que d’avoir toute sa putain de vie qui s’écroule…

– Léo je ne te reconnais plus. Je sais ce que tu vis, je sais que tu souffres, mais est-ce que tu peux accepter l’idée que pour les autres aussi, et moi la première, c’est un cauchemar ? Peut-être que toute ta vie s’écroule mais la mienne aussi. Tous les projets qu’on avait se sont évanouis et…

– Alors déjà, tu devrais parler des projets que tu avais, parce que c’étaient rarement les miens, et aujourd’hui plus du tout. Je m’en fous complètement. Mon projet, à moi, c’est de trouver une raison valable de ne pas me jeter par la fenêtre. »

Avant qu’il me pousse aussi des ailes, tiens.

Joyeux anniversaire, pauvre con.

Eh oui : j’ai pu établir avec plus ou moins de précision que tout a commencé un an plus tôt. La vie était belle, je vivais avec une femme brillante dont j’étais très amoureux et une petite fille merveilleuse, j’avais un bon travail, je faisais partie des gens gâtés par l’existence. Un an, juste un an plus tard, terminé. Un : en accord avec Thomas j’étais passé au télétravail et n’allais plus chez Hellooo qu’une fois par semaine. Nous étions, lui et moi, convenus que c’était « mieux pour tout le monde », formule consacrée quand ça n’est réellement bien pour personne. Et surtout, deux : Sophie était retournée s’installer chez sa mère « pour nous donner un peu d’air ». C’était provisoire, bien sûr, c’est toujours comme ça, on connaît la chanson. Faut-il préciser qu’elle avait emmené Luna avec elle ? J’ai protesté tout ce que j’ai pu, je me suis battu, mais Sophie a été implacable :

« Pardon, Léo ? Tu veux la garder avec toi alors que tu ne sors pratiquement plus ? L’emmener à l’école, la danse, la bibliothèque ou la piscine, ou passer la nuit chez une camarade de classe de temps en temps ? Des camarades dont tu ne connais même pas le nom et avec les parents desquelles tu n’as jamais fait l’effort d’essayer de bavarder deux minutes, des gens – comment est-ce que tu dis, déjà ? – “inintéressants” ? C’est maintenant que tu ne veux plus voir personne que tu comptes t’y mettre ?… »

Alors je les avais laissées partir chez la mère de Sophie « quelques jours », le temps que Sophie fasse le point, comme elle avait dit, et la semaine suivante j’ai erré seul dans l’appartement vide, regardé ma queue dans la glace, télétravaillé sans joie et mangé sans appétit. J’appelais Luna tous les soirs et si j’ai aussi parlé deux fois à Sophie, je ne la reconnaissais déjà pratiquement plus. Était-ce ma paranoïa ? J’avais désormais l’impression d’entendre sa mère, dont il me semblait qu’elle retrouvait déjà les expressions et les intonations. Et entre la vieille sorcière et moi ça n’avait jamais été le grand amour. Elle me détestait, elle était pugnace, et après avoir eu la peau de son mari nul doute qu’elle avait la mienne en ligne de mire. Elle devait être aux anges et consacrer toute son énergie à finir de ternir mon image dans l’esprit de sa fille et de la mienne, à achever de saper mon influence, me salir, m’annihiler… Ça ne pouvait pas durer. Il ne me restait qu’une carte à jouer, et de toute façon je n’avais plus rien à perdre. À la fin de la semaine j’ai demandé une nouvelle fois à Luna de me passer Sophie.

« Oui, Léo ? Luna m’a dit que tu voulais me parler ?

– Effectivement. Ça ne me paraît pas extravagant, d’ailleurs ; on est mariés, je te rappelle.

– Bon, Léo je suis désolée mais là j’ai…

– Attends, Sophie. J’en ai pour deux secondes. Voilà : vous allez revenir vous installer ici.

– Léo je te l’ai dit il y a deux jours et ça n’a pas changé, c’est très compliqué pour moi et je ne suis pas encore prête.

– Je sais, Sophie, je sais. Mais si le provisoire doit durer c’est idiot que vous viviez comme ça chez ta mère pendant que moi je suis ici, non ? Je vais partir.

– Comment ça ? Je ne comprends pas, Léo. »

Elle avait changé de ton. Elle ne comprenait pas mais elle espérait comprendre, manifestement. J’avais perçu dans sa voix comme une note d’espoir qui, même si elle allait dans le sens de mon plan, n’a pas manqué aussi de me blesser, mais je n’ai rien laissé paraître.

« J’ai trouvé un studio, pas loin, rue Chanzy. C’est tout petit, hein, deux chambres de bonne réunies, mais bon, pour un temps ça ira… Et comme ça vous pouvez revenir vous installer ici ; Luna aura ses affaires, et toi aussi, et elle n’aura plus besoin de faire vingt minutes de métro pour aller à l’école.

– Écoute, Léo, je… C’est très gentil, je ne sais pas comment…

– Non, ce n’est pas gentil, Sophie, c’est normal. Toute ma vie j’ai travaillé pour votre confort, votre bien-être… je continue, c’est tout.

– OK… Oui et puis c’est plus logique, c’est sûr. Enfin, merci quand même. Et tu t’y installes quand, dans ton studio ? »

Au moins c’était clair. Sophie avait toujours eu le sens des priorités et de toute évidence ma présence auprès d’elles n’en était plus une. Mais je m’en fichais presque. Au moins elles quitteraient l’appartement de la vieille harpie… On a les victoires qu’on peut. Alors, une dizaine de jours plus tard, je suis allé apporter dans le studio de la rue Chanzy les affaires qui m’étaient nécessaires et comme je pouvais difficilement garder Luna pour la nuit dans l’unique pièce où j’habitais désormais, je venais dîner à l’appartement deux fois par semaine pour déposer un baiser sur son front lorsqu’elle allait se coucher et expédier les affaires courantes du « foyer » avec celle qui était toujours mon épouse.

Il y a même eu un mieux, une éclaircie. Nous ne nous querellions plus, Luna avait retrouvé l’insouciance et après quelques semaines l’atmosphère était à la détente. Un soir, fatalement, comme Sophie et moi avions continué à parler tard après que Luna s’était endormie, et que nous avions bu quelques verres et dérivé vers l’évocation des souvenirs heureux, nous nous sommes presque sans le vouloir retrouvés dans les bras l’un de l’autre, nous embrassant avec passion comme autrefois. Comme autrefois aussi la soudaine bouffée de désir en nous nous a emportés vers la chambre et le lit et nous avons commencé à nous déshabiller mutuellement, nos bouches comme collées l’une à l’autre, ardents, haletants. Mais quand sa main dans mon dos a effleuré la naissance de l’immonde appendice, elle a poussé un cri et s’est écartée comme si elle avait reçu une décharge électrique. Elle a porté sa main à sa bouche et soufflé oh mon dieu, je suis désolée Léo je ne peux pas, je ne peux pas, et elle a quitté la pièce, et moi je suis rentré chez moi. Si j’avais le cœur à rire, je dirais que je suis rentré la queue entre les jambes, mais bon, je ne l’ai plus trop (le cœur à rire…).

Ah, j’allais oublier un détail : un an, c’était aussi le temps qu’il avait fallu à la cause de tous mes malheurs pour finalement se stabiliser à ce que les médecins considéraient dorénavant comme sa longueur définitive : malgré l’opération, vingt-sept centimètres précisément.

Excusez du peu.

 

D’ailleurs ça fait de l’effet à mon ami Mélyes.

Le docteur continue à creuser la question et me tient scrupuleusement au courant de ses recherches… Et puis moi, au moins, ça me fait voir quelqu’un. Ce jour-là, il a des informations intéressantes à porter à ma connaissance, paraît-il.

« Donc, cher monsieur Grégoire, je vous ai fait venir parce que j’ai reçu le rapport demandé à un éminent spécialiste d’anatomie et de morphologie animales. C’est très intéressant, il tente d’établir les relations existant ou n’existant pas entre votre, comment dire…

– … queue.

– Voilà, et celles existant dans le monde animal.

– D’accord. Cool.

– En gros, et pour résumer, il explique que chez les reptiles la queue est généralement développée pour servir, par exemple chez les crocodiliens, d’organe de propulsion dans l’eau. »

Il m’a regardé fixement un instant, attendant une réaction, mais je n’avais rien à dire sur les crocodiliens et il a repris sans se décourager.

« Chez ces animaux elle a d’ailleurs pris une forme aplatie verticalement particulièrement adaptée à cette fonction, ce qui ne semble pas être votre cas…

– Non, je ne crois pas, il faudrait que j’aille à la piscine pour essayer. Je vous dirai.

– Mmh… d’accord. Bon, et chez certains on peut assister à une perte volontaire d’une partie de la queue, qu’on appelle l’autotomie : une fois tombée, la queue s’agite pour détourner l’attention du prédateur et le sujet prend la fuite.

– C’est astucieux mais ça ne semble malheureusement pas être mon cas non plus, ce serait trop beau.

– Oh, n’ayez pas trop de regrets, en général elle repousse.

– Ah.

– Il y a d’autres espèces comme les geckos chez lesquelles la queue est préhensile et permet de s’accrocher aux branches…

– … Tiens, comme les macaques.

– Ah, vous êtes au courant ?

– C’est vous qui me l’avez dit. Bon, encore une fois, je n’ai pas tenté l’expérience mais avec un peu d’entraînement, qui sait ?…

– Mmh… d’accord. Alors sinon la queue peut être un instrument de séduction sexuelle, chez les oiseaux, par exemple.

– Ah, ça, je n’ai pas l’impression que ça marche avec ma femme. »

Il a fait mine de ne pas avoir entendu.

« Elle peut aussi servir à chasser les insectes volants chez les grands herbivores, dans la savane.

– C’est pratique, c’est sûr, mais le jour où je pourrai chasser les mouches avec, je crois que je me jetterai par la fenêtre.

– Allons, allons, monsieur Grégoire. Ne cédons pas au défaitisme. Voyez-vous, le cas le plus intéressant est celui du chien.

– OK, super.

– Je cite in extenso : “Bien qu’étant le prolongement de sa colonne vertébrale et étant composée de véritables vertèbres, sa queue ne lui est pas indispensable (cf. caudectomie). Pourtant elle joue un rôle primordial dans sa communication avec l’être humain, dont il est très proche mais qui ne peut pas communiquer avec lui par l’odorat.”

– Il ne manquerait plus que ça, tiens…

– “Le chien qui remue la queue indique qu’il est heureux.”

– Moi je ne fais pas ce genre de chose, docteur. On a sa dignité. »

Il m’a regardé un instant en silence, l’air déçu, puis a de nouveau baissé les yeux sur sa feuille.

« “Si sa queue pend sans tension particulière c’est qu’il se sent bien.”

– Eh bien, au risque de vous surprendre, je n’ai aucune tension particulière dans la queue et je me sens mal. Docteur, s’il vous plaît, écoutez-moi…

– “ … Mais s’il a la queue recourbée entre les pattes, c’est qu’il a peur, attention : il pourrait mordre.” »

Ça n’était pas l’envie qui me manquait, effectivement.

 

Je plaisante, mais j’étais au fond du trou.

Je vivais seul, travaillant loin de mon travail à des tâches de moins en moins nécessaires au fonctionnement de ce qui était toujours officiellement mon entreprise, mais où je ne mettais plus du tout les pieds. Je dormais beaucoup, et quand je ne dormais pas je restais le plus souvent assis dans mon lit le dos au mur – au propre comme au figuré – à lire ou à regarder des films sur mon ordinateur, ne sortant que pour acheter de quoi manger, et n’attendant que le jour où Luna viendrait dîner chez moi. Parfois elle ne pouvait pas venir de toute la semaine et alors il m’arrivait de pousser jusqu’au boulevard Voltaire à la tombée de la nuit et, planté devant l’immeuble où je vivais encore quelques mois auparavant, je regardais longuement depuis le trottoir d’en face, là-haut au quatrième étage, les fenêtres de l’appartement où j’avais été heureux.

C’est triste, je sais, mais ça explique ce qui s’est passé ensuite. C’était prévisible, au fond, il faut me comprendre, se mettre à ma place : j’étais à bout. Ce n’est la faute de personne, c’est juste un enchaînement de circonstances. Le Dr Mélyes, sentant que mon état mental se dégradait, m’avait envoyé chez un « spécialiste », le Dr Soulages – ça ne s’invente pas –, qui m’avait prescrit toutes ces choses… Floxyfral, Citalofram, Prozac, Effexor. Il jouait sur les dosages, essayait de trouver lequel me conviendrait le mieux, il voulait certainement bien faire… et moi, au bout de la chaîne (comme un chien, tiens…), je me suis bientôt retrouvé seul dans ma cagna avec une véritable pile de boîtes de toutes ces pilules censées m’apporter la paix… Bref : un soir où j’étais une fois de plus allé en pèlerinage devant l’immeuble de ma vie d’avant, ça a été le chagrin de trop : en rentrant au studio j’ai ouvert les boîtes au hasard pour me faire un petit feu d’artifice de comprimés, et j’ai fait passer tout ça avec trois verres de whisky. Ou quatre. On m’a dit ensuite que c’est le fait de vomir dans mon coma qui m’a sauvé : j’ai rejeté une bonne partie de ce que j’avais ingéré et la dose finalement passée dans mon organisme est restée sous la limite létale. Inutile de dire que j’étais tout de même sérieusement assommé, et j’aurais sûrement fini par m’endormir pour de bon si le lendemain je n’avais pas eu un rendez-vous avec le Dr Mélyes qui, comme je ne me présentais pas et ne répondais pas plus à ses appels, a contacté Sophie, puis les secours. Les pompiers ont enfoncé la porte et m’ont trouvé gisant entre vie et trépas (et pilules) dans ma flaque d’immondices. La grande classe. Ça s’est joué à une ou deux heures près, semble-t-il. Ils m’ont prodigué les premiers secours indispensables et ont alerté le Samu qui m’a transporté toutes sirènes hurlantes à Saint-Antoine, à deux pas. Vraiment, ils ont été formidables, les pompiers.

Enfin, sauf celui qui a pris les photos.

Ah, et tourné la vidéo, aussi.

 

Une image vaut mieux qu’un long discours, à ce qu’on dit.

Alors deux images et un petit film, même très court, vous imaginez. Ils avaient été faits dans mon studio avec un téléphone portable. Sur les photos, on me voit allongé sur le côté, en position latérale de sécurité selon le terme consacré, et pour rester mesuré nous dirons que je n’ai pas l’air au mieux de ma forme. Ah, accessoirement : je suis nu. Les secours avaient manifestement déjà enlevé ou découpé mes vêtements – je ne les ai jamais retrouvés – car même si je ne me souviens pas vraiment des détails de la soirée de la veille, je me connais suffisamment pour savoir que je ne me serais pas résolu à ce qu’on me retrouve mort en tenue d’Adam. Quand même… La première photo, prise de profil, me montre allongé en chien de fusil sur mon parquet et permet tout juste qu’on aperçoive la bizarrerie dans la région lombaire. Pas terrible. La seconde est nettement meilleure, de trois quarts dos, parfaitement explicite, vraiment impeccable. Moi-même je dois reconnaître que l’image est saisissante : effectivement, incontestablement, j’ai une queue. Quant au film, en termes purement visuels il n’apporte pas grand-chose de plus, sauf que… c’est un film. Ça a ses avantages. Manifestement tourné immédiatement avant ou après les photos, en l’espace de quelques secondes il s’ouvre sur une vue de la face avant de mon corps – y compris mon visage, évidemment – qu’il survole ensuite en une sorte de travelling rudimentaire jusqu’au bas de mes reins, pour se terminer par un plan fixe sur ma queue… « Surprise ! » dit alors sur un ton de prestidigitateur de bas étage une voix qu’on imagine être celle du vidéaste amateur, et on entend d’autres personnes autour de lui se mettre à rire. Un commentaire de mauvais goût (je vous le passe), puis une voix de femme qui dit « arrêtez, les mecs, putain ! » et voilà : c’est fini.

Je n’arrive même pas à leur en vouloir : ils m’ont sauvé la vie – ça n’est pas rien, même si à l’époque je n’en voulais plus – quand personnellement je ne me serais même pas approché de l’être répugnant qui gisait dans cette pièce infecte. Et puis il y avait eu cette jeune femme, cette voix qui leur avait dit d’arrêter, c’est déjà pas mal… Quoi qu’il en soit, à « l’ère de la communication », les images de mon exploit suicidaire ont transpiré, se sont répandues, ont suinté comme du pus. D’abord publiées avec mon visage flouté sur une page Facebook privée, elles passent rapidement sur des pages publiques, ce qu’une bonne âme dénonce dans un tweet révolté (et populaire) qui attire immanquablement les curieux qui ne les avaient pas encore vues. La pompe est amorcée, les posts sur le sujet se multiplient à l’infini, agrémentés de quelques captures d’écran juste ce qu’il faut d’évocateur, et les recherches Google « homme à queue », « homme à queue suicide Paris » explosent, bientôt suivies de « homme à queue visage », « homme à queue nom » et les documents non floutés finissent par paraître eux aussi, photos et vidéo de moi étendu sur le sol l’écume aux lèvres dans le plus simple appareil, simple appareil légèrement compliqué toutefois par l’étonnante présence d’un splendide appendice caudal. Succès garanti sur les forums de gamers. Bientôt, même, j’étais un mème : « Quand mon chien rentre de boîte à six heures du matin. »

Bien sûr j’ai pris un avocat, Me Brahmi, et porté plainte, et des enquêtes ont été ouvertes pour « atteinte à la vie privée », « violation du secret professionnel » et « diffusion de message violent susceptible d’être vu par des mineurs ». Je ne vous cache pas que cette dernière qualification m’a fait aussi mal que les clichés eux-mêmes : le rapport à son corps est toujours quelque chose de compliqué, mais en l’occurrence, par ces termes-là, la Justice – ce n’est pas rien – actait en quelque sorte que mon corps était en soi un message violent… je ne voudrais pas dévoyer le terme de bodyshaming, mais avouez qu’il y a quand même mieux pour s’accepter comme on est. Au final, un malheureux soldat du feu a été révoqué, et condamné à une amende certainement importante pour lui et cependant parfaitement insignifiante au regard du cataclysme engendré dans ma vie : Sophie a demandé le divorce et m’a annoncé dans la foulée qu’elle partait s’installer à Strasbourg avec Luna dans ses bagages, et Thomas m’a licencié. Oh, il ne serait pas d’accord avec cette formulation et lui préférerait sûrement la tournure anglaise : il m’a « laissé partir », de façon très humaine, mais m’a tout de même fait valoir que ma présence au sein de Hellooo menaçait l’existence même de la société : l’image de sa start-up « lien social » pouvait difficilement rester associée à celle d’un employé à queue suicidaire plongé tout à la fois dans le coma et le contenu de son estomac.

Il y a une limite.

 

Après un temps, ayant repris quelques forces et le cours de ma vie, j’ai découvert quand je me suis remis à sortir de chez moi que tout le quartier me connaissait. Faire des achats au supermarché de la rue Paul-Bert était devenu un enfer : on chuchotait dans mon dos, on me regardait les yeux écarquillés, on s’écartait sur mon passage, je suis même à peu près certain d’avoir vu une femme se signer en m’apercevant. Les plus hardis me demandaient, dans la rue ou chez le boulanger, si j’étais bien ce gars, là, qui avait essayé de se suicider parce qu’il avait une queue. Ils gloussaient, pouffaient, s’esclaffaient. Lorsque j’ai refusé à un adolescent de faire un selfie avec moi il m’a agoni d’injures au prétexte que même « Kylian » avait accepté, avant de conclure d’un péremptoire : « Va te suicider fils de pute ! » Au moins c’était clair.

Décidément je n’avais plus grand-chose à faire dans le coin. De toute façon Sophie et Luna étaient sur le point de partir s’installer à Strasbourg et il allait falloir vendre l’appartement du boulevard Voltaire pour régler le divorce… plus rien ne me retenait. Je me suis laissé pousser la barbe, j’ai acheté une paire de lunettes aux verres sans correction et à la monture la plus épaisse que j’ai pu trouver, et j’ai emménagé dans le douzième arrondissement, près de la porte Dorée, près du Bois. La prime de licenciement de Hellooo – âprement négociée par M e Brahmi contre un accord de non-divulgation d’information sur la société – ayant été particulièrement généreuse, je me suis retrouvé au chômage avec un compte en banque bien rempli et sur le point de grossir encore après la vente de l’appartement. Ah, et j’avais aussi deux projets immédiats : un, m’assurer que Luna puisse profiter de cet argent un jour, et deux, de nouveau mettre fin aux miens, cette fois pour de bon. Au moins ça me donnait une direction, un but… Certes, Shakespeare disait que l’ambition devrait être faite d’une étoffe plus solide, mais il est qui, pour parler, celui-là ?…

Qu’est-ce qu’il connaît à la vie ?

 

C’est pourtant du côté de chez lui qu’est venue la lumière.

Je travaillais à la réalisation de mes projets quand Me Brahmi m’a appelé pour me dire qu’il avait été contacté par le Guardian, un journal anglais, qui souhaitait m’interroger pour écrire un article sur mon cas. Il me conseillait d’accepter.

« Quoi ? Franchement, maître, vous plaisantez ? Non seulement je n’ai rien à dire, mais vous le savez bien : je veux qu’on m’oublie, je fuis la lumière… Je suis désolé de vous dire ça, même, mais avec tout le respect que je vous dois, je ne comprends pas : est-ce que vous n’êtes pas censé au contraire faire la chasse à toutes les publications me concernant ?

– Eh bien justement. Si vous voulez que je vous donne mon avis, cher monsieur Grégoire – et c’est un peu pour ça que vous me payez –, il vaut mieux changer de stratégie et vous auriez intérêt à le faire, cet article. Demander des interdictions, je ne fais que ça, je viens encore de lancer une procédure contre un site ayant publié votre photo dans un classement de real life freaks, mais il ne faut pas se faire d’illusions, nous luttons contre des moulins à vent : si toutefois on arrive à les trouver, ils seront hébergés sur des serveurs domiciliés dans des pays où nous n’aurons aucun espoir de les atteindre…

– J’étais arrivé combien ?

– Excusez-moi ?

– Vous m’avez très bien compris, maître : j’étais combien dans le classement des monstres ?

– Ah… oh, je ne sais plus.

– Vous mentez.

– Deuxième.

– C’est tout ?

– Derrière l’homme-licorne.

– Ça semble difficile de lutter, effectivement… Un homme-licorne, vous dites ?

– Le pauvre, oui. Il a la même chose que vous, mais au milieu du front. C’est un Indonésien. Sa corne pend sur son nez le plus clair du temps, mais se redresse quand il entend chanter la caille tasmane.

– C’est qui ?

– Un oiseau de là-bas.

– Ah. »

Curieusement, je ressentais comme une forme de déception de ne pas avoir surclassé tous mes adversaires. Cet Indonésien ou je ne sais quoi, franchement : sa corne pouvait-elle vraiment être aussi belle que ma queue ? J’en doutais, même si je me suis bien gardé de le dire à M e Brahmi.

« Je vois… finalement, je ne suis pas le plus malheureux, n’est-ce pas ?

– Eh bien, euh… je serais bien incapable de vous répondre.

– C’est pourtant simple : vous préféreriez avoir une queue ou une corne ?… ou deux cornes, disons, pour rester dans le classique.

– Oh, je pense que de toute façon les chances que l’un de ces deux incidents survienne sont faibles, non ?

– Oh, ça, c’est ce que je croyais moi aussi, avant… On n’est pas à l’abri d’une surprise un jour, vous savez.

– Certes, mais maintenant que ça vous est arrivé, la probabilité que ça arrive comme par hasard à votre avocat me semble infinitésimale… ou alors c’est que – comment dire… – vous attirez les queues.

– Effectivement, je me poserais des questions… Enfin, encore plus de questions que maintenant.

– Et en tout cas à quoi bon supputer ? Si Dieu devait me gratifier d’un appendice supplémentaire, je pense qu’il ne me donnerait pas le choix.

– Vous avez raison, c’est probable. Est-ce qu’il nous a demandé notre avis pour tous les autres, hein ?

– Nous sommes d’accord. Donc je ne préfère rien du tout. Mais pour revenir à nos moutons, ce que je voulais vous dire c’est que raconter votre histoire est en réalité le meilleur moyen de couper l’herbe sous le pied de tous les gens qui prospèrent sur le saugrenu, le bizarre, le sordide… Le Guardian a une série qui s’appelle “Experience”, dans laquelle ils présentent les témoignages, racontés à la première personne, de gens qui ont vécu une chose extraordinaire, une expérience unique… je suis sûr qu’une fois qu’on aurait lu la vôtre, les photos perdraient beaucoup de leur intérêt. Sans compter que ça pourrait nous servir dans la procédure tout en vous laissant relativement en paix ici puisque ça paraîtrait dans un journal étranger. Ça coche beaucoup de cases… Réfléchissez.

– Vous trouvez mon histoire “sordide” ?

– Pardon ?

– Vous avez employé le mot “sordide”.

– Ah, les photos le sont, leur publication l’est… pas vous ; et je trouve précisément que cet article serait une opportunité de redonner sa dimension humaine au personnage que certains font de vous uniquement à partir de ces clichés. Réfléchissez, vous dis-je, monsieur Grégoire. »

Alors j’ai réfléchi.

Et j’ai accepté.

La journaliste, une certaine Laura Graham, m’a contacté peu après et nous avons enregistré un long entretien dont elle a tiré un texte qu’elle m’a soumis quelques jours plus tard. C’était sobre :

Expérience : J’ai une queue

Il y a près de deux ans, j’ai remarqué dans le miroir de ma salle de bains quelque chose comme une petite bosse au bas de mon dos. Elle était à peine perceptible, alors dans un premier temps je n’y ai pas vraiment prêté attention, mais un peu plus tard il m’a semblé qu’on la voyait déjà plus distinctement, et en quelques semaines il est clairement apparu que quelque chose d’anormal se produisait dans cette zone de mon corps. Je me suis mis à en surveiller l’évolution avec le concours de Solène*, ma femme, et parfois de Lola*, ma fille de dix ans. Lorsque la bosse a grossi et qu’il m’a fallu prendre rendez-vous chez mon médecin, j’étais persuadé qu’il s’agissait d’une tumeur et la surprise a donc été plutôt positive lorsque les examens ont révélé qu’en réalité je n’avais rien de grave, mais que les dernières vertèbres de ma colonne vertébrale « poussaient ». Les différents spécialistes par lesquels je suis passé ont fini par s’accorder sur un diagnostic : j’avais une queue. L’opération prévue pour m’en débarrasser, qui ne devait être qu’une formalité, a pourtant échoué et la queue, comme en réaction à cette agression, s’est remise à pousser plus offensivement encore dans les mois qui ont suivi. Profondément déprimé, j’ai fini par tenter de me suicider par intoxication médicamenteuse, mais l’un des pompiers qui m’ont sauvé a pris des photos et filmé une vidéo de mon corps désormais si particulier, et a posté le tout sur internet. Depuis j’ai été licencié, Solène* a demandé le divorce, et je me bats avec l’aide de mon avocat pour tenter de protéger ma fille et peut-être un jour reconstruire ma vie, ou plutôt en construire une autre, celle d’un homme définitivement « différent », mais un homme tout de même.

*Les prénoms ont été modifiés.

L’article était signé « Léo Grégoire, propos recueillis par Laura Graham », et était accompagné d’un portrait de moi qu’avait fait un photographe envoyé par le journal. Un portrait frontal, resserré sur mon visage et mon regard fixant directement l’objectif, une sorte d’exact contraire des clichés de moi qui avaient circulé. Même à moi-même, et plus encore que le texte, l’image venait rappeler qu’au-dessus de l’appendice adventice il y avait un être humain. En la regardant, par instants, je me retrouvais presque : moi, Léo Grégoire. Et je me remettais à vivre. Mais bon, tout n’est pas redevenu simple pour autant, au contraire…

Vivre, d’une certaine façon, c’est chercher les emmerdes.

 

Un exemple ?

Tiens : la volonté permanente de savoir. Même malgré soi on veut comprendre, trouver les raisons, explorer tenants et aboutissants, et pour gagner quoi ? Depuis Adam et Ève on devrait se méfier, pourtant. Mais non. Moi, une question me taraudait : étais-je le seul à vivre de telles vicissitudes ? Je m’étais convaincu que non. Que je trouverais quelqu’un qui partageait mon calvaire. Quoi qu’en disent les médecins, il devait bien y avoir, ou avoir eu, quelque part dans le monde d’autres hommes ou femmes ayant ainsi vu leur pousser un jour ce que désormais j’acceptais sans détour d’appeler une queue ?

Alors, entre deux courses effrénées à travers le bois de Vincennes (je m’y étais remis), je passais des heures à effectuer des recherches en ligne, qui n’ont pourtant fait que me confirmer la triste réalité : d’une part, lorsque exceptionnellement quelque chose qui ressemble à une queue est présent à la naissance, on procède rapidement à son ablation, et d’autre part, en réalité ces « queues » n’en sont pas vraiment car elles ne sont pas, comme la mienne, le véritable prolongement de la colonne vertébrale. J’étais seul dans ma catégorie.

À peine trouvait-on mentionnés quelques cas d’humains ayant conservé un de ces ersatz d’appendice, la plupart habitant dans des pays où une prise en charge médicale digne de ce nom n’est pas à la portée de tout le monde (comprenez : des plus pauvres). Certains, comme cet homme vivant en Inde avec une « queue » d’une vingtaine de centimètres dont je pouvais voir quelques photos, y étaient même devenus de véritables demi-dieux du fait de cette particularité. Hormis ça, aucun cas ne se rapprochait de près ou de loin du mien. Nulle part il n’était question d’un individu qui se serait retrouvé un beau jour – façon de parler – doté d’une queue qui n’aurait pas été là dès sa naissance, et nulle part il n’était non plus question d’un individu qui aurait été porteur d’une queue telle que la mienne, véritable, authentique, faite non seulement de peau et de vagues tissus adipeux, mais de vertèbres et de muscles. J’étais unique.

En même temps – et paradoxalement – c’était là ma consolation : à mesure que je lisais les descriptions vaguement écœurantes de toutes ces anomalies ou regardais les photographies des appendices dits – j’insiste – caudaux de ceux qui étaient présentés sur les différents sites comme des « hommes à queue », un constat irréfutable s’imposait : franchement, la mienne était plus belle. Que ce soit en termes de dimensions, de forme, d’harmonie avec le reste de mon anatomie ou même de teinte ou de texture, les photos le criaient : il n’y avait pas photo. Et si cet Indien était un demi-dieu dans sa province du fait de cette misérable mèche qui pendouillait au-dessus de ses fesses anémiques, alors moi, qu’y aurais-je été ? Un dieu à part entière, à deux cents pour cent, une sommité…

Le Jupiter du Bengale.

 

Et d’ailleurs je n’étais pas le seul à le penser.

Car dans les jours qui ont suivi la parution de l’article dans le Guardian certains lecteurs ont écrit au journal qui a fait suivre les courriers à Me Brahmi, et l’avocat m’a appelé à son tour pour me demander si je voulais les voir ou si je préférais qu’il les traite lui-même. Je dois dire que la curiosité a été la plus forte et moins d’une semaine plus tard, à son cabinet du quinzième arrondissement, il me remettait un carton plein de lettres et de cartes provenant des quatre coins du monde. Et ce n’était rien, m’a-t-il précisé, en comparaison du nombre d’e-mails que recevait le cabinet et qu’il me ferait bientôt transférer par Sandra, sa secrétaire, dès que celle-ci aurait trouvé le temps de les rassembler. Comme nous traversions le bureau alors qu’il me raccompagnait à la porte du cabinet, il avait interrogé la jeune femme assise devant son ordinateur.

« On en est à combien de mails pour monsieur Grégoire, Sandra ?

– Plus de deux cents. »

Elle avait haussé les sourcils et gentiment penché sur le côté son visage aux traits réguliers en m’adressant un sourire compatissant. C’est drôle, j’avais été dans un tel état jusque-là que je n’avais même pas remarqué que la secrétaire de Me Brahmi était tout simplement jolie.

Dans le métro, sur le chemin du retour à mon appartement, je n’ai pas pu m’empêcher de soulever le couvercle du carton posé sur mes genoux pour glisser une main à l’intérieur et en tirer une lettre au hasard. Bleue, d’une épaisseur généreuse, l’enveloppe sur laquelle l’adresse du Guardian à Londres avait été tracée d’une écriture fine et nerveuse avait été affranchie à Brandon, au Canada. J’en ai déchiré le bord avec un sentiment d’excitation curieuse et en ai tiré une feuille du même bleu pliée en quatre que j’ai ouverte pour découvrir la photo d’une femme au regard franc et aux seins nus, seins qu’elle avait jolis et blancs, presque aussi blancs que les oreilles de lapin de fourrure qu’elle portait sur la tête. « Seigneur », ai-je entendu souffler sur ma droite avant d’avoir eu le temps de réagir. J’ai senti une vague de chaleur gagner mon visage comme je me tournais vers la femme d’un certain âge à côté de laquelle je me souvenais maintenant, mais trop tard, m’être assis. Elle avait un regard aussi franc que celui de ma correspondante canadienne, mais était nettement moins engageante (et plus habillée). Je me suis entendu bredouiller « C’est… je… », mais elle a immédiatement secoué la tête et s’est détournée avec hostilité. Je suis descendu à la station suivante pour attendre le métro qui venait ensuite, me gardant bien cette fois de rouvrir le carton. Je n’avais qu’une hâte, rentrer chez moi… Enfin, non, j’en avais une autre : ouvrir la lettre de nouveau, et de nouveau regarder les oreilles de lapin, les yeux et les seins de la femme aux cheveux blonds. Arrivé dans mon studio, j’ai posé le carton sur ma table et, irrésistiblement attiré, ai repris la lettre bleue. La missive qui accompagnait la photo était signée d’un énorme Bunny azur au « y » se concluant en un jambage à la spirale interminable. Et ce n’était que la première que j’avais ouverte, au hasard… combien y en aurait-il d’autres du même genre ?

Réponse : pas mal.

J’ai commencé à ouvrir les lettres, pour beaucoup écrites en anglais et pleines d’images d’aujourd’hui : selfies, nudes, dick pics, il y en avait pour tous les goûts. Il me fallait les trier, des piles se sont peu à peu constituées.

Et pour commencer, il y avait Bunny, donc…

 

Bunny et tous ses amis.

Ceux qui offraient leurs services, si on veut. Ils formaient la catégorie la plus nombreuse, et avaient pour point commun que ma caractéristique physique semblait éveiller chez eux un intérêt particulier pour la problématique du rapport de domination entre les êtres… À partir de là, deux écoles se distinguaient clairement : celles et ceux qui voyaient en moi un « mâle » triomphant dont ils se proposaient de devenir la « femelle » (soumise, servile, tout ce que vous voulez), et les autres qui, au contraire, après m’avoir copieusement insulté sans raison apparente, m’offraient de trouver en eux les maîtres et maîtresses (alors pour le coup : exigeants, sévères, autoritaires, choisissez…) dont j’avais besoin. Bunny – dont le vrai nom était Katherine Johnson – appartenait à la première catégorie, et à l’intérieur de celle-ci au sous-groupe des « tendres ». Professeure de sophrologie et d’Emotional freedom technique, manifestement émoustillée par la perspective d’avoir pour amant un true male, elle y voyait surtout l’occasion de retrouver avec lui sa propre dimension animale par le biais de rapports physiques fortement genrés, donc, mais placés sous le signe du respect mutuel et même d’une certaine forme d’affection. Et aussi du contact avec la nature : elle nous imaginait nous reconnecter avec nos instincts primaires en nous pourchassant nus – enfin, c’était surtout moi qui étais censé être à la manœuvre – dans les immenses champs de blé du Manitoba. Bunny était attachante, et puis j’aimais courir, c’est vrai, mais je ne m’y voyais pas trop. Tiens, c’est drôle : François, pharmacien à Blois, me faisait des propositions étrangement semblables. La seule différence notable – au-delà de la poitrine, qu’il avait notablement plus velue que celle de Bunny – était que ses « ateliers de reconnexion avec notre être animal » devaient se dérouler dans les champs de céréales du Loir-et-Cher.

Cela dit, tout le monde ne me voulait pas tant de bien : les photos de moi consultées en ligne en avaient semble-t-il, pour des raisons connues d’eux seuls (et encore), passablement énervé certains, qui semblaient maintenant tout à fait décidés à me faire passer ce qu’on appelle communément un sale quart d’heure. Si, comme les premiers, ils m’assimilaient à un animal, leur conception du rapport homme-bête paraissait davantage fondée sur les notions d’élevage ou de dressage, quand ce n’était pas de chasse, d’abattage, voire de consommation pour les plus exaltés. Là aussi, on trouvait une gradation : ça allait de Sandy, qui me proposait aimablement de m’installer chez elle quelque part dans le Maine pour y vivre la laisse au cou, dormir dans un panier, manger à ses pieds et la lécher comme bon lui semblerait, à Edmund, qui s’était contenté de glisser dans l’enveloppe une photo de lui tenant un fusil, avec écrit au dos : « Die Jagd ist eröffnet ». Vérification faite, ça veut dire « la chasse est ouverte ». Je vois…

Et puis à côté de ça il y avait tous les autres : les compatissants qui m’encourageaient à tout de même m’aimer et aimer la vie, et ceux qui au contraire me prodiguaient d’utiles conseils pour ne pas me rater la prochaine fois. Ceux qui m’assuraient que Jésus m’aimait, et ceux qui disaient que je portais « la marque de la Bête ». Et surtout toutes ces femmes, ces hommes, et ces ni l’une ni l’autre ou les deux à la fois qui me disaient avoir retrouvé un peu de leur souffrance dans la mienne. Chiens battus ou canards boiteux, brebis galeuses ou chats noirs, boucs émissaires ou moutons enragés, la vie avait été dure avec eux, depuis toujours ou d’un seul coup, comme ça, sans raison… Comme si, en appuyant sur un bouton, un employé du destin les avait un jour condamnés à se sentir à jamais à part, à l’écart, différents.

Au fond, je n’étais pas le plus malheureux…

Cela dit, ça n’allait pas tarder.

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