La queue de Léo Grégoire
Épilogue
« Chaque nouveau commencement découle de la
fin d’un autre commencement *. »
SÉNÈQUE
(* Dixit Léo Grégoire : « C’est le serpent qui se mord la queue… »)
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Aujourd’hui il ne pleut plus.
C’est l’équinoxe de printemps et tout juste neuf mois ont passé depuis ce jour où Rosie m’a laissé sur le parking de la petite gare de banlieue. Les événements d’alors s’enfoncent peu à peu dans le passé comme de gros crocodiles dans les eaux troubles où dorment déjà mes autres souvenirs. Un jour ils ressortiront peut-être pour me dévorer mais pour l’instant ils me fichent la paix… Je préfère oublier ce qui s’est passé avant le moment de ma libération, quand j’étais descendu de la voiture, ce jour-là, et que Rosie s’était éloignée. Elle était allée se rendre et avait été arrêtée, comme toutes ses complices. Je n’avais même pas eu besoin d’aller raconter mon histoire dans le premier commissariat venu, tout le monde la connaissait déjà : la vidéo de la déclaration d’indépendance de celles qui se faisaient appeler les Épervières avait été postée quelques heures plus tôt et avait aussitôt commencé à circuler sur les réseaux sociaux – likée, repostée, tweetée, partagée, retweetée, upvotée… – et toutes les polices étaient parties à ma recherche.
Moi, pendant ce temps, j’étais dans le train du retour à Paris, et lorsque j’avais rallumé le téléphone que Rosie m’avait rendu il s’était mis à sonner et tinter sans discontinuer : SMS, notifications d’appels manqués, boîte vocale saturée de messages… Il y en avait de la police, de M e Brahmi, de Joseph, de Jourdain, et même de Sophie… Les uns me priaient de me signaler dès que possible et enjoignaient mes ravisseuses, si elles détenaient mon téléphone et entendaient ledit message, de me libérer sans délai, les autres me disaient d’être fort et promettaient de faire payer les anoures au centuple, et Sophie me demandait, des sanglots dans la voix, dans quoi je m’étais encore fourré et comment j’avais pu faire ça à ma fille (et à elle).
Quand j’avais relevé la tête et embrassé le wagon du regard, j’avais vu tous les visages tournés vers moi… Est-ce que j’avais dérangé tout le monde avec ces sonneries ininterrompues ? Pas du tout : certains passagers avaient déjà vu la vidéo des Épervières et m’avaient reconnu… Ça alors ! Ils n’en revenaient pas… Incroyable ! La chance qu’on a ! L’homme-chien, dis donc ! Le dingo supplicié, le loulou crucifié dont on parlait partout était là, dans leur wagon ! Un adolescent avait été le premier à se mettre à me filmer, puis une femme, un peu plus loin, l’avait imité et bientôt une dizaine de téléphones étaient braqués sur moi en silence. Des millions de vues assurées, des milliers et des milliers de likes.
Je m’étais détourné et lorsque, un peu plus tard, le train était arrivé à la gare du Nord, j’étais descendu précipitamment et, renonçant au métro, je m’étais enfui en claudiquant par les trottoirs humides. J’étais rentré chez moi en rasant les murs avant de rappeler M e Brahmi pour l’informer de ma libération et lui demander de prendre en main la suite des opérations. « Bien sûr monsieur Grégoire, m’avait-il dit. Quel soulagement de vous savoir libre, on avait été si inquiet, au cabinet… » Il appelait la police sur-le-champ, s’occupait de tout. C’était fini… Voilà. J’avais raccroché et attendu qu’on vienne me chercher.
Dépositions, plaintes, confrontations, ça a duré des mois. Avec Sophie, et malgré les reproches qu’elle m’a d’abord faits, nous avons eu pour priorité de protéger Luna, et je crois que nous avons plutôt réussi. Lorsque Joseph m’a rappelé pour me dire que la Brigade des Urodèles (drôle de nom, quand même…) allait m’épauler dans mon « combat » j’ai décliné. Merci les gars, mais plutôt qu’un combat, j’essayais de mener ma barque sur la mer démontée de ma vie. J’en ai profité pour ajouter que, de toute façon, je ne me sentais pas à ma place dans leur « lutte » et que nos chemins devaient se séparer. Bon, ça a été mal pris. Quelques jours plus tard, j’ai eu la surprise de trouver Jourdain en bas de chez moi comme je sortais courir. Lorsque j’ai refusé de lui parler et me suis éloigné en trottinant, celui que j’avais toujours connu parfaitement calme s’est emporté et s’est mis à hurler en pleine rue en me pointant du doigt :
« Léo Grégoooiiire ! Petite orduuure ! Reviens iciii ! »
J’ai ri et je l’ai entendu crier à nouveau.
« Tu… Tu ne mérites pas ta queuuuue !… »
Ça, c’était la meilleure : mais j’espérais bien ne pas l’avoir méritée ! Je préférais encore croire que c’était le hasard… Les passants se retournaient sur l’homme qui vitupérait en tapant du pied comme un Rumplestiltskin des temps modernes, et tandis que je m’éloignais je l’ai entendu une dernière fois :
« C’est moooiii qui aurais dû l’avoir !… »
Ah, ça, j’aurais préféré aussi. Grand bien lui fasse !… Eh bien pas de pot : ça avait été moi…
Après, ma vie a repris là où elle s’était arrêtée. Enfin, presque : maintenant que le répugnant petit film de mon martyre avait rejoint les deux autres j’étais une sorte de star. Vus des millions de fois dans le monde entier, aimés, détestés, commentés, ils me valaient d’être invité dans des Comic-con. On insistait : « Allez, venez ! On fera un cosplay, il y aura même Hide-the-pain Harold en guest star. » Et malgré mes refus les vidéos étaient toujours là, resurgissant sans cesse. On les parodiait, on en tirait des mèmes… La même capture d’écran reproduite ad libitum me montrait de dos, crucifié, short aux chevilles, au-dessus de phrases absurdes comme « Quand maman me punit parce que je refuse de manger mes croquettes »… Même moi, ça me faisait rire, parfois… Bon, il y avait aussi des gens qui se promettaient de me retrouver pour « me le faire payer ». Me faire payer quoi, mystère… Est-ce qu’eux-mêmes le savaient ?
J’offrais désormais une telle visibilité que Thomas m’avait proposé de revenir travailler chez Hellooo : il était prêt à miser gros sur moi, je pouvais « faire la différence »… Ah, ça c’est sûr : la différence c’était mon rayon. Je n’avais pas donné suite. Trop tard, Thomas… Quelques autres vieilles connaissances m’avaient réécrit aussi, comme Bunny de Brandon ou Edmund le chasseur autrichien. L’une pour m’offrir de guérir mon trauma et l’autre me dire sa Schadenfreude : il m’envoyait ses amitiés et une photo de lui fourbissant son Borovnik. Plus aimablement, un Australien avait ouvert pour moi une cagnotte en ligne qui avait recueilli des dizaines de milliers de dollars. Quand j’avais déclaré que je comptais refuser, Brahmi avait protesté.
« Et pourquoi devriez-vous refuser ? Le même monde qui d’un côté se régale de vos infortunes vous doit bien ça de l’autre, non ? Ils sont fous. Je reçois même des courriers de managers d’influenceurs qui veulent vous faire intégrer leur équipe à Dubaï. Le summum, il paraît… Tout ça participe de la même chose, la même déraison, c’est un package. Cet argent, prenez-le. »
L’avocat s’était d’ailleurs mis en tête de parvenir à faire reconnaître ma propriété intellectuelle sur les vidéos de mon calvaire afin de me permettre de monétiser leur popularité sur les réseaux. Je toucherais quelques centimes à chaque vue, une rente confortable. En cas de succès – et il était confiant – il étudierait la possibilité d’en vendre définitivement le titre de propriété unique. Ça pouvait valoir des millions de dollars, et comme le film était déjà partout de toute façon, ça ne changerait rien à sa visibilité, j’aurais le beurre et l’argent du beurre.
Je ne comprenais pas.
« Mais enfin, maître, justement : n’importe qui peut voir la vidéo d’un simple clic, il y en a des milliers de copies qui circulent… Qui voudrait payer pour être le propriétaire de quelque chose que tout le monde peut avoir ?
– Vous n’avez pas entendu parler des NFT ? Les jetons non fongibles ? Sachez, cher ami, que vous êtes assis sur une fortune… »
Je me suis ostensiblement tortillé dans mon fauteuil.
« Bon, je ne comprends toujours pas comment, mais pour ce qui est d’être assis dessus, c’est sûr que je suis assis dessus… »
Il a ri mais ses joues s’étaient légèrement empourprées. Je mets les gens un peu mal à l’aise quand même, avec mon appendice, même si Brahmi et moi nous connaissons bien maintenant. Il y a peu, il m’a appris qu’un jeune milliardaire américain de la new tech lui avait fait une offre mirifique pour obtenir le droit, après ma mort, de couler mon corps – ou, à défaut, mon squelette, avait-il fait préciser par ses avocats, mais dans ce cas l’offre serait moindre – dans un bloc de résine ou un bac de formol, façon Damien Hirst. Brahmi m’a dit qu’il était de son devoir de m’en informer, mais que si je souhaitais procéder à cette transaction ou une autre du même genre, il me faudrait me trouver un autre représentant car lui ne mangeait pas de ce pain-là. Depuis, je lui fais une confiance aveugle.
Je revois Sandra, parfois, au cabinet. Au début, chaque fois que j’entrais son visage s’empourprait et elle me disait bonjour d’une voix blanche en gardant les yeux rivés à son écran. Terrifiée, la pauvre. Est-ce que j’étais finalement venu tout raconter à son patron ?… Si elle avait su : moi, quand je venais, la voir me rappelait cette soirée à la fois récente et déjà lointaine où nous avions fini par faire l’amour après qu’elle avait fait semblant de me rencontrer par hasard au supermarché. Ce soudain orage d’intimité, peau contre peau, le goût de sa bouche, ses cheveux… ça ne s’effaçait pas comme ça. D’autant que depuis cette fois-là je n’avais plus rencontré personne. Ça viendrait peut-être un jour, qui sait ? Si l’amour était vraiment « l’infini à la portée des caniches », j’avais peut-être ma chance. Après un moment, à force, j’ai fini par lui envoyer un e-mail pour lui dire qu’elle n’avait rien à craindre de moi, que je ne dirais rien à Brahmi ni à personne : je ne lui en voulais pas, les choses avaient été ce qu’elles avaient été, et au fond elle m’avait donné aussi, malgré tout, un peu de bonheur l’espace d’un soir, un peu d’ivresse, et ce n’était pas rien. Elle m’a remercié et s’est encore excusée du mal qu’elle m’avait fait, et m’a dit comme elle avait souffert pour moi en voyant ces horribles images, et que je ne méritais pas ça, que j’étais quelqu’un de bien… Ça fait toujours plaisir. Nous nous écrivons de temps à autre, souvent le soir des jours où je suis passé au cabinet, quand nous avons échangé quelques paroles anodines sous le regard curieux de Brahmi.
Ah, ça va peut-être vous surprendre, mais j’écris à Rosie, aussi, dans la prison où elle attend le procès des Épervières. Et je sais qu’on pourra trouver ça étrange, mais j’ai intercédé en sa faveur auprès du juge d’instruction. Après tout, qui sait comment les choses auraient tourné si elle n’avait pas été là ? J’étais dans une mauvaise posture (au propre comme au figuré) et elle m’a sauvé, quand même. J’ai dit ça au juge et Rosie m’a écrit pour me remercier, et depuis nous correspondons. On échange de vraies lettres, sur du papier, et nos vues sur la vie. La vie, les femmes, les hommes, le monde… Elle est bien, cette fille. Elle m’a dit qu’elle envisage de s’atteler à une nouvelle thèse, cette fois sur Marie de Gournay, une philosophe amie de Montaigne qui a écrit un livre sur l’égalité entre les sexes. Moi je l’encourage, je m’enquiers de l’avancée de ses travaux… Elle m’a promis que je pourrais lire ses premières pages bientôt. Elle est drôle : je tape mes lettres à l’ordinateur alors qu’elle les rédige à la main d’une belle écriture fuselée, et comme je lui disais que j’aurais été incapable d’écrire une page aussi joliment qu’elle, elle m’a répondu : « Pourquoi crois-tu qu’on t’appelait cochon ? » avec un petit visage souriant dessiné à côté. Au procès, je dirai qu’il faut qu’on lui donne une chance.
Et puis il y a Sophie. Ma femme, avant. Elle n’est pas partie aux États-Unis, finalement. Son avocat n’a pas obtenu la position qu’il souhaitait et le projet est tombé à l’eau. La roue tourne, hein, Jeff ? Pauvre con. Qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver ? Peut-être qu’elle se le demande aussi… On n’en parle jamais quand je l’ai au téléphone, de temps en temps. C’est toujours officiellement pour des arrangements relatifs à la garde de Luna mais j’ai bien remarqué que, lorsque c’est elle qui m’appelle, elle le fait toujours quand elle est seule, et on finit invariablement par bavarder longuement de plein de choses, avec légèreté, comme on avait toujours fait, avant. Dès la première rencontre c’était comme ça. C’est pour ça qu’on s’aimait. On avait l’impression d’être faits l’un pour l’autre et au fond je sais que si cette saloperie n’avait pas décidé de pousser dans mon dos j’aurais passé toute ma vie avec elle, et elle avec moi, et on aurait été heureux… On aurait regardé Luna grandir, comme un lever de soleil. Un jour, je ne sais plus comment, c’est venu dans la conversation et je lui ai dit à peu près ça. Elle a juste dit « arrête, Léo » et je crois qu’elle pleurait. Je ne lui ai plus dit, depuis. À quoi bon ? C’est la vie…
En tout cas c’est la mienne. C’est une drôle de vie, qui dépend de ces quelque trois décimètres de moi qui n’auraient jamais dû être là. Par moments je parviens presque à revivre comme avant, quand, comme la queue d’un chien qui l’a entre les pattes, la mienne garde sa forme de parenthèse et reste plaquée contre mes fesses, indétectable sous mes vêtements. Ces jours-là j’oublie sa présence et je vais au cinéma (grimé, quand même, je n’aime pas quand on me demande des autographes) ou courir dans le Bois, et ça fait du bien. Bon, ça ne rend que plus cruel le moment où, pour une raison ou une autre, la réalité s’impose de nouveau. Et ça finit toujours par arriver. Je n’y coupe pas, si on peut dire (là, Rosie aurait dessiné un petit sourire). Luna me dit que ce n’est pas grave, que je serais son papa même si j’avais une trompe comme un éléphant. Il ne manquerait plus que ça, tiens. Ah, ma Luna… si je suis prêt à tout supporter, c’est parce que je l’ai. Et parce que je veux pouvoir l’aider si un jour elle a besoin de moi, la protéger si on veut lui faire du mal… Rosie me dit que ce qu’il faut viser ça n’est pas ça, mais une société où les filles, les femmes n’auraient « pas besoin d’un chien de garde » (je vous ai dit, hein, elle est du genre moqueur). Elle a raison, mais en attendant j’ai au moins l’impression de servir à quelque chose. Qu’est-ce qu’on est, nous les hommes, sinon ?…
Voilà. Et quand Luna sera grande je pourrai partir. J’achèterai une maison au bord de l’océan. Sur une île, tiens. Et viendra qui voudra, qui m’aimera comme je suis. Et le reste du temps j’irai courir sur les sentiers dans les pins, sentir les immortelles et nager dans les vagues.
Comme un poisson.
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Adam MEJE
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