La queue de Léo Grégoire

Adam MEJE · Chapitre 4 sur 5

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La queue de Léo Grégoire

IV. In cauda venenum

 

« Il y a des animaux ainsi faits, ils ont beau être

innocents et malheureux et tout, on le sait, on leur

en veut quand même. Il leur manque quelque

chose. »

CÉLINE,

Voyage au bout de la nuit

OceanofPDF.com

Ça a commencé par un appel de Sophie.

Sur le coup j’ai failli ne pas décrocher. À quoi bon ? En général nos échanges ne contribuaient en rien à refermer la blessure de notre séparation, et si je n’avais jamais été en position de force face à elle, depuis le regrettable incident de la sextape on peut dire qu’elle me tenait tout simplement par la queue. Qu’allait-elle me demander – que dis-je « me demander », m’intimer – de faire, cette fois ? Quelle nouvelle injonction avait-elle trouvé à m’imposer ? Quel nouveau joug allait-il falloir que j’endure pour ne pas me trouver menacé du pire : me voir privé de tout contact avec Luna ?

« Léo ?

– Oui, Sophie. Tu voulais me dire quelque chose ?

– Oui. Je ne sais pas si je devrais, d’ailleurs, mais bon : c’est Élodie qui me le demande, et si elle accepte de te passer le message je ne vois pas pourquoi moi je refuserais de le faire.

– Tu piques ma curiosité. De quoi s’agit-il ?

– C’est Joseph.

– Ah. Elle le voit toujours ? Je croyais qu’elle lui en voulait à mort.

– Tu parles… c’est ce qu’elle dit, mais en réalité elle est toujours dingue de lui. Ce connard, c’est vraiment incompréhensible…

– Tu dis ça parce qu’il est parti avec la baby-sitter. Tant qu’il était avec Élodie tu le trouvais très bien.

– Léo, tu cherches quoi ? Qu’on se dispute ? Toi aussi tu l’appréciais plutôt, je te rappelle.

– Parce que moi j’allais juste jouer au foot avec. Pour jouer au foot il était très bien. Je ne suis pas Élodie, je ne couchais pas avec…

– Être marié ce n’est pas juste coucher, il me semble. Mais j’ai l’impression qu’il n’y a plus grand-chose d’autre qui compte à tes yeux. »

C’était facile, mais il faut dire que je lui avais tendu la perche. J’ai trouvé plus sage de lui céder le point et de la laisser continuer.

« Enfin, passons : Joseph a demandé à Élodie de me demander de te transmettre ses coordonnées. Il veut te contacter, il a quelque chose d’important à te dire, et comme tu as déménagé et changé de numéro il ne pouvait plus te trouver. Je t’envoie son numéro ?

– C’est bizarre. Tu sais de quoi il s’agit ? Tu sais ce qu’il veut me dire ?

– Pas du tout. Et Élodie ne le sait pas non plus, apparemment, mais ça a l’air assez important… Je ne sais pas, peut-être qu’il veut rejouer au foot ?

– Très drôle. C’est moi qui devrais faire ce genre de plaisanterie, tu sais ce qu’on dit : In cauda venenum…

– Pardon ?

– Rien. Je fais de l’autodérision.

– Ah, formidable. Bon, je t’envoie le numéro de Joseph. »

Il y a eu un instant de silence puis mon téléphone a vibré dans ma main. Le message de Sophie ne comportait qu’un mot, « Joseph », et un numéro de téléphone. Elle a repris la parole.

« Voilà, c’est fait. Ah, tant que je te tiens : j’ai retrouvé quelqu’un. »

Je n’ai pas compris, sur le coup.

« Ah oui ? Qui ?

– Je veux dire : je suis de nouveau avec quelqu’un. Un homme. Je te demande de ne pas en parler à Luna, je le ferai moi-même le moment venu.

– Mais…

– Il faut que je te laisse, Léo. De toute façon il n’y a pas grand-chose de plus à dire. C’est assez simple. Moi aussi je continue à vivre, même si c’est moins spectaculaire que toi… N’en parle pas à Luna, c’est tout… Tu lui as déjà fait assez de mal comme ça. »

In cauda venenum.

 

Et maintenant Joseph, donc.

J’ai hésité près d’une semaine. En dehors de quelques parties de football nous n’avions pas été très proches et je n’avais jamais envisagé que nous restions en contact après qu’il avait « changé de vie » dans des circonstances assez brutales : le sage, le discret Joseph avait un jour annoncé à sa femme qu’il la quittait pour une élève du tennis club où il donnait des cours, une – très – jeune femme charmante qu’ils avaient un temps employée comme baby-sitter de Maxence. Il avait ensuite à peu près complètement disparu… et voilà qu’il réapparaissait et voulait me parler : qu’est-ce qu’il pouvait bien avoir à me dire ? Intrigué, j’ai tout de même fini par composer le numéro que m’avait envoyé Sophie.

« Joseph ? C’est Léo.

– Léo ? Ah, formidable ! Je suis super heureux que tu m’appelles. J’ai cru que tu ne le ferais pas. Il faut qu’on discute, Léo. »

Sa voix avait changé, on aurait dit celle de Sylvester Stallone dans ces vieux Rambo soudain remontés à ma mémoire.

« J’ai cru comprendre que tu voulais me parler, oui. C’est d’ailleurs pour ça que je t’appelais.

– Non, pas au téléphone, il faut qu’on se voie, c’est important.

– Ah, d’accord… Bon, tu comprendras que je m’interroge sur ce que tu peux avoir à me dire après tout ce temps. De l’eau a coulé sous les ponts, quand même…

– C’est compliqué, là. Laisse-moi juste te dire qu’on a besoin de toi, mon vieux.

– Besoin de moi ? Mais… qui “on” ? Pour quoi faire ?

– Pour quoi faire ? Juste changer le monde, Léo… changer le monde. Toi, tu peux. »

Qu’est-ce que c’était que cette histoire ?

Je l’avais retrouvé quelques jours plus tard dans un café de la place de la Nation. Joseph, que j’avais connu timide, pour ne pas dire effacé, avait changé. Descendu d’une moto énorme qu’il avait laissée juste devant la terrasse, vêtu d’un jean déchiré et d’un blouson de cuir, il était entré dans le café d’un pas assuré et était venu s’asseoir en face de moi. L’homme à qui j’avais pris l’habitude de faire la bise quelques années plus tôt m’a tendu la main et s’est efforcé de broyer la mienne dès qu’il l’a saisie. Après quelques banalités j’ai demandé des précisions : comment pouvait-il espérer qu’un individu tel que moi, un déclassé, un réprouvé, un paria, puisse en quoi que ce soit aider qui que ce soit à « changer le monde » ? Dès lors, plus rien n’a semblé pouvoir l’arrêter.

« Un paria ? Tu rigoles, Léo. Pas pour nous… Je comprends pourquoi tu dis ça, note bien : dans cette société, tu symbolises ce qu’on ne veut plus voir. Tu es l’homme primal, l’alpha-dog, celui dont on a tout fait pour se débarrasser. Mais voilà : tu viens rappeler de la façon la plus évidente, la plus éclatante, ce que c’est qu’un homme. C’est un loup, un lion… Putain, Léo, quand je t’ai vu baiser cette anoure dans la vidéo…

– Pardon : baiser quoi ?

– L’anoure.

– Ah oui. Bien sûr, l’anoure… »

Qu’est-ce qu’il racontait ?

« Je te jure, j’avais les larmes aux yeux. On s’est appelés avec des potes, il y en a qui pleuraient vraiment. En général on n’aime pas trop chialer, mais là, franchement… Et à ce moment-là je ne savais même pas que c’était toi. Quand en plus j’ai réalisé… Oh putain, mais c’est Léo, les mecs ! Ça a été un des moments les plus forts de ma vie, mec. J’ai appelé Jourdain et je lui ai dit que je te connaissais et que je pouvais essayer d’entrer en contact avec toi et il m’a missionné.

– Jourdain ?

– Le boss, le guide… il faut que tu le rencontres. Il dit que tu es plus qu’un porte-drapeau : tu es le drapeau lui-même, l’étendard. Quand je pense que tu te vois comme un paria… Ça en dit long sur ce que la société est devenue, hein… Élodie m’a dit que Sophie t’avait largué ? Ça ne m’a pas étonné : qu’est-ce que tu pouvais attendre d’elle ? Elle était moins conne qu’Élo, c’est sûr, mais nettement plus tordue. »

Étrangement, malgré tout ce pour quoi je pouvais lui en vouloir, je me suis rendu compte qu’entendre parler ainsi de Sophie me mettait mal à l’aise. Mais Joseph continuait, véhément.

« Elle a senti le danger que tu représentais. Elle t’empêche de voir ta gosse, en plus, hein ? Un grand classique. Et toi qu’est-ce que tu peux faire ? Nada. Normal : tu es un homme, donc un zéro, un moins que rien. Juste bon à travailler et la fermer. Mais tu vas voir, on va changer tout ça.

– Écoute, je…

– Je sais, Léo, je sais… Tout ce que je te demande c’est de rencontrer Jourdain. Juste une fois. Après, tu verras, tu ne seras plus le même… Moi aussi je pensais que c’étaient des conneries, mais une fois qu’il t’explique les choses, tout se tient. Juste une fois, Léo. Qu’est-ce que tu risques ? »

C’était une question banale, mais avec elle Joseph avait touché la cible. C’était vrai au fond, qu’est-ce que je risquais ? Qu’est-ce que j’avais à perdre ?…

Je n’avais plus rien.

 

D’accord, alors.

Le lendemain, il est dix heures quand je retrouve Joseph devant la porte d’un immeuble sans charme du deuxième arrondissement. Comme il compose le code, je remarque une plaque de cuivre apposée à droite de la porte : « J. Ligné – Psychanalyste – 3e ét. » C’est là que nous allons et quelques minutes plus tard je suis assis face à celui que Joseph appelle simplement Jourdain. Ses coudes sont posés sur l’immense bureau d’acajou presque recouvert d’une multitude de statuettes alignées. L’homme a les mains jointes devant sa bouche, l’extrémité de ses doigts touche le bout d’un nez aquilin, il a un regard gris-bleu pénétrant, le front haut et clair et des cheveux assez longs rejetés en arrière en vagues savamment désordonnées. Il me rappelle cette statue de Beethoven vue à Vienne il y a longtemps. Joseph, qui m’a fait entrer quelques instants plus tôt, s’est retiré sans bruit, et Jourdain me considère en silence.

« Je suis infiniment heureux de te rencontrer, Léo. »

Sortant sans préavis de derrière ses mains jointes, sa voix profonde m’a fait sursauter.

« Oh, moi aussi. Très heureux. Joseph m’a beaucoup parlé de vous… enfin, hier.

– Tutoie-moi, Léo.

– Ah. Euh, d’accord. OK. Si vous voul… si tu veux.

– On se tutoie tous, dans la brigade. On doit tous se tutoyer : on est tous frères, n’est-ce pas ?

– Ah oui, c’est sûr. »

Un nouveau silence s’installe et je détaille les statuettes sur le bureau d’un air que je veux détaché. À l’évidence d’origines très diverses, elles ont toutes en commun de représenter des personnages aux attributs masculins au minimum hypertrophiés, quand ils ne sont pas franchement ithyphalliques. Des personnages de la mythologie gréco-romaine se mêlent à des statuettes manifestement africaines et d’autres asiatiques, plus ou moins fines dans leur exécution mais partageant la même caractéristique frappante : des attributs mâles… considérables. Un tintinnabulum couché sur une fine liasse de documents figure un phallus ailé lui-même doté d’un phallus. Un phallus au carré… La voix grave de Jourdain résonne soudain.

« Ils impressionnent, n’est-ce pas ?

– Euh, oui, c’est… une belle collection. Enfin, il faut aimer les… comment dire…

– Ne te trompe pas, tout ça est symbolique, bien sûr.

– Oh oui, bien sûr.

– Je reçois ici des hommes, vois-tu, des frères, à qui la société dans laquelle nous vivons a littéralement arraché les… ressorts de ce qui fait la beauté de ces statues. Ils entrent ici, et moi je leur montre, et je leur dis simplement : “Voici ce que tu es”, et ils voient que c’est beau.

– Oh oui, c’est beau… Enfin, c’est particulier, quand même.

– C’est symbolique. Pénis est symbole.

– Ah c’est sûr. Ça, le pénis, c’est… Euh et puis en plus ceux-ci sont particulièrement, comment dire…

– C’est symbolique, Léo.

– Oh oui, ça ne fait pas de doute.

– Métaphorique. Métaphorique de la force qui est en toi. La force qui t’habite… »

Hein ?

« Tu ne peux pas imaginer, Léo, le nombre d’hommes brisés qui entrent ici. Ni ce qu’on leur a fait pour qu’ils aient ainsi perdu l’estime d’eux-mêmes, le sens de leur grandeur originelle. Dépossédés, dépouillés du fruit d’une vie de travail, déshérités, parfois même expropriés de maisons construites de leurs propres mains, à la sueur de leur front. Dessaisis, évincés, exploités, en un mot : spoliés. Et tout ça pourquoi ? Parce que ce sont des hommes dans une société dominée par les femmes. Elles ont tous les droits. »

Ses yeux rivés sur les miens, il poursuit.

« Tu te rends compte qu’ils ont rendu obligatoire le test de paternité qui force un homme à reconnaître un enfant qu’il aurait refusé de concevoir s’il avait su qu’il risquait de l’avoir ? Et s’il refuse le test, il est automatiquement déclaré père, quand bien même il ne l’est pas, et doit payer la mère toute sa vie. Oh, elle, si elle change d’avis elle pourra avorter… mais pas lui. Il est son esclave reproducteur… L’homme est désormais l’esclave de la femme.

– Euh… ce n’est pas trop ce qui se dit en général, quand même…

– Exactement. Et là est précisément la preuve de leur habileté, la grande escroquerie intellectuelle… le retournement complet de la vérité. Ce seraient elles les victimes ? Mais de quoi ? Ah oui : ces fameuses violences conjugales… L’arbre de quelques centaines de morts par an si pratique pour cacher la forêt des milliers de morts masculines. »

Mais qu’est-ce qu’il raconte ?

Il a semblé lire dans mes pensées.

« Oh, ce ne sont pas les mêmes morts, bien sûr… les nôtres sont moins spectaculaires. Mais qui meurt au travail ? Et en travaillant essentiellement pour qui ? Qui se suicide, et d’ailleurs généralement à cause de qui ? Et qui, finalement, partira à la guerre quand il le faudra, et pour protéger qui ? Ces fameuses “premières victimes de la guerre” que seraient les femmes selon les médias complaisants… victimes qui s’empresseront, soit dit en passant, de coucher avec l’ennemi en attendant la victoire.

– Alors là c’est peut-être un peu caricatural, non ?

– Vraiment, Léo ?

– Eh bien je ne suis pas un spécialiste de la question mais les femmes ne sont tout de même pas toutes si favorisées… Tiens, dans le domaine du travail, par exemple. Moi j’ai une fille et je sais que…

– Oh elles sont moins présentes dans le monde professionnel, c’est certain… mais n’est-ce pas là précisément la preuve que c’est essentiellement le travail des hommes qui fait prospérer une société dont elles tirent ensuite les bénéfices ? Qu’est-ce qui les empêche aujourd’hui de venir contester la prétendue suprématie masculine, sinon leur incapacité à y parvenir ?

– Je ne sais pas, plein de choses, l’Histoire, la culture…

– Je vois que tu doutes, Léo, et c’est parfaitement normal ; c’est même le contraire qui serait étonnant après des années de lavage de cerveau. Tu sais, il faut que tu viennes à une de nos réunions. Tu es seul, m’a dit Joseph. Isolé… toi entre tous, comment cela est-il possible ?… Si, je sais : le monde est fou, il te rejette. Moi j’ai autre chose à t’offrir. Nous avons créé une organisation, un mouvement… Viens samedi et tu verras, tu auras des camarades, des amis, des frères. Eux t’écouteront, et même, crois-moi, ils te suivront. Car tu ne réalises pas ce que tu représentes, Léo. Tu ne réalises pas ton importance. »

Effectivement, j’avais du mal.

 

Donc je ne m’étais évidemment pas engagé.

Certes, je n’avais rien de plus à faire ce samedi-là que n’importe quel autre jour, mais il me semblait tout à fait clair que je n’avais rien à voir avec cette bande d’illuminés, et lorsque Joseph m’a envoyé par SMS les coordonnées de la salle réservée pour leur réunion, j’ai répondu par un simple « merci ». Adios amigos. On en restera là.

Et on en serait vraiment restés là si la veille de la réunion, le vendredi, je n’avais pas eu Sophie au téléphone. C’est elle qui m’y a poussé. Comme quoi ça se joue à rien, parfois… en plus il n’était même pas prévu que je lui parle, au départ. J’avais juste appelé Luna et nous avions bavardé un moment quand elle m’a dit qu’elle allait devoir raccrocher.

« Il faut que je te laisse, mon papa, maman me fait signe qu’elle a besoin de moi.

– Ah, évidemment. Je t’embrasse fort, ma chérie. »

Les mots, ensuite (et une fois de plus, vous l’aurez remarqué), me sont venus sans que je réfléchisse.

« Tu peux me passer ta mère un instant ?

– Oh non, papa, vous n’allez pas vous engueuler, hein ? »

Elle est futée, ma fille.

« Alors déjà, Luna : “engueuler” c’est grossier, on voit que je ne suis plus là pour veiller à ton éducation, et non, je ne suis pas fâché, je veux juste lui dire un mot. »

Je n’avais pas pour projet explicite de me quereller avec Sophie, mais quand même : mes conversations au téléphone avec Luna étant les seuls moments de mon existence auxquels j’attachais encore quelque importance, j’attendais qu’on me laisse en profiter un minimum. C’est vrai, quoi…

« Oui, Léo. Tu voulais me dire quelque chose ? Je suis désolée mais je n’ai pas le temps de discuter, on doit partir chercher ma mère à la…

– Ne t’inquiète pas, Sophie, je ne vais pas te retenir longtemps. Simplement : est-ce qu’il serait possible, les rares fois où j’ai Luna au téléphone, qu’on nous accorde la liberté de bavarder sans être interrompus au bout d’une dizaine de minutes…

– Ça faisait plus d’une demi-heure, Léo.

– Ah, parce que tu nous chronomètres, en plus ?

– Je ne vous chronomètre pas, mais nous devions partir à dix-neuf heures trente, c’est-à-dire il y a cinq minutes, et tu as appelé à dix-neuf heures. Je n’y peux rien, toi non plus peut-être, mais c’est comme ça : on a le droit de sortir, quand même, non ?

– Si tu as le droit ? Dis-moi plutôt les droits que tu n’as pas, ça ira plus vite. Et moi, j’ai le droit de quoi ? Juste de fermer ma gueule, c’est ça ?

– Bon, je sens que cette conversation ne nous mène nulle part, et tu n’as pas besoin d’être grossier. Je crois que…

– Oh, arrête, Sophie ! Écoute, je crois que je ne suis pas chiant – désolé d’être grossier –, je t’ai tout laissé, je n’ai rien contesté, pas même quand tu as décidé de partir et d’emmener Luna… Je paye la pension rubis sur l’ongle…

– Hein ? Mais encore heureux ! C’est la meilleure, celle-là ! Qui a la charge de notre fille au quotidien ?

– La charge  ? Ah mais si elle te pèse je la veux bien, moi, la charge. Et quant à l’argent que je te verse, je suis extrêmement heureux qu’il puisse contribuer au confort de ma fille, simplement parfois je ne suis pas convaincu qu’il soit uniquement consacré à ça et qu’une partie ne passe pas dans des fringues ou des chaussures pour toi… Voire pour ta mère, d’ailleurs. »

C’est drôle, hein, ça aussi c’était sorti tout seul. Et d’ailleurs m’entendre le dire m’avait surpris presque autant qu’elle. C’est bizarre parfois les choses qu’on a dans la tête. En tout cas ça n’a pas mis Sophie dans les meilleures dispositions pour poursuivre la conversation.

« Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu as bu ou quoi ? Qu’est-ce que ma mère vient faire là-dedans ? Tu es abject. Je raccroche.

– C’est ça, raccroche, Sophie. Mais sache que si tu m’empêches de parler à Luna, je ne me gênerai pas pour remettre en cause les termes de notre accord. Et devant le juge s’il le faut.

– Ah oui ? Eh bien, essaie, Léo. Geoffroy m’a dit que tu n’avais strictement aucune chance.

– Geoffroy ? Et c’est qui, ce mec ? Je l’emmerde, moi, ton Geoffroy.

– Jeff est mon compagnon. Il est avocat, et tu n’as pas besoin d’être menaçant.

– Menaçant ? Menaçant ?… Mais je demande juste à voir ma fille ! J’ai travaillé toute ma vie pour vous et… »

Elle avait raccroché. J’avais envie de jeter mon téléphone par terre, de cogner le mur à poings nus, de m’y précipiter la tête la première, de hurler. Non. Calme-toi, Léo. En plus c’est toi qui finirais au commissariat (ou à l’hôpital). Et elle et son petit avocat de merde se frotteraient les mains.

Alors voilà donc où les choses en étaient ? J’avais tout donné pour le confort et la sécurité de cette femme et au bout du compte elle m’avait quitté, et m’avait pris mon enfant. Et pas parce que je l’avais trompée, ou que je m’étais montré un mauvais mari ou un mauvais père, pas parce que j’avais été fainéant ou indifférent, ou que j’avais bu ou été « immature » ou je ne sais quoi. Non : je m’étais juste, mille excuses, retrouvé au fond du trou parce que j’avais été frappé par le destin quand cette putain de queue avait poussé. Eh bien désolé mais moi je ne l’aurais pas quittée si ça lui était arrivé à elle. Enfin je ne crois pas… Est-ce que je l’aurais quittée ? Non, non, je ne pense pas, non… Bon, ça devait faire bizarre une femme à queue, quand même… Mais en tout cas, elle, elle m’avait largué vite fait. Ça c’était un fait. Et malgré ça j’avais continué à tout donner et son seul souci, à elle, avait été de m’éloigner, de m’écarter, de m’effacer. Ah, sauf pour l’argent, bien sûr. Ça, elle l’acceptait sans difficulté…

Et en plus maintenant il y avait ce type, là, son compagnon ? Cet avocat de merde qui allait bientôt se prendre pour le père de ma fille. Lui dire de faire ses devoirs, de se brosser les dents, et quand aller se coucher. Putain, s’il lui parlait mal ou s’il s’avisait de la toucher, alors là s’il touchait un seul de ses cheveux je le… Mais non, enfin, j’étais bête, voyons : de lui aussi Sophie se débarrasserait à un moment ou un autre… lui aussi finirait bien par ne plus convenir. C’était juste un mec, après tout… Je tournais en rond dans mon salon. Je parlais tout seul. Je divaguais. C’est Jourdain qui avait raison, on était utilisés. Tous, moi comme les autres. Et comme il disait : si en plus le pays était attaqué, elle et toutes ses copines attendraient de moi que j’aille mourir pour protéger leur précieuse petite vie. Cette nuit-là je n’ai pas fermé l’œil et, au petit matin, je suis finalement retourné chercher le SMS de Joseph. Il disait : « Réunion de la Brigade samedi 10 h hôtel Champollion 36 boulevard des Batignolles ordre du jour les Big Five. »

J’avais déjà répondu une fois, j’ai recommencé.

« J’y serai. »

 

Mais qu’est-ce que je fous là ?

Dans le hall de l’hôtel, la brigade en question rassemble une troupe hétéroclite d’hommes de tous âges, styles et physionomies. La foule semble avoir été convoquée pour former un panel parfaitement typique d’hommes parfaitement ordinaires. Ils peuvent être instituteurs, employés, entrepreneurs. Ils bavardent, regroupés en grappes irrégulières, certains manifestement se connaissent, d’autres se présentent ou se font présenter et les groupes se forment, les mains se serrent, tandis que je reste à l’écart. Plusieurs fois je suis à deux doigts de partir mais chaque fois la conversation de la veille au téléphone avec Sophie me revient à l’esprit. Mon pouls s’accélère de nouveau, la colère monte, et je reste. Et quand finalement les portes de la salle de réception s’ouvrent, je fais partie de la foule qui converge vers la pièce où se tient la conférence.

La salle est grande. Nous sommes assis face à un pupitre dressé sur une discrète estrade. Derrière, une banderole tendue sur le mur affiche « Brigade des Urodèles pour la Restauration de la Norme ». Après quelques minutes, un rideau s’écarte sur le côté et Jourdain entre. Aussitôt un bruit comme un grondement sourd retentit et je me rends compte que c’est l’assemblée qui l’applaudit à sa façon particulière : autour de moi les hommes, tels autant de gorilles, sont en train de se frapper la poitrine de leurs mains ouvertes. Le martèlement produit est lourd et puissant et Jourdain lève la main pour le faire cesser, puis laisse s’installer un instant de silence avant de parler. Je n’avais pas remarqué le micro sans fil qu’il portait au col de sa chemise ouverte et je sursaute quand sa voix grave résonne depuis les murs tout autour.

« Je vous salue, mes amis. Je vous salue, mes frères urodèles. Et, vous savez ? Je ne vous remercie pas d’être venus. »

Il y a quelques rires dans l’assistance et Jourdain, qui l’avait baissée, lève à nouveau légèrement la main.

« Je ne vous remercie pas parce que ce serait laisser penser que vous venez pour moi, or vous ne venez pas pour moi : vous venez pour vous. Pour vous défendre, vous défendre vous-mêmes et vous défendre les uns les autres. Unis dans la lutte. Comme des frères. C’est cela que je salue. »

Il a baissé la main et le grondement sourd des paumes tambourinant les poitrines a retenti de nouveau, plus fort encore qu’à son entrée, et accompagné cette fois de quelques cris. L’orateur a bu une gorgée d’eau, le silence s’est fait à nouveau, et il a repris.

« La lutte est complexe. Bien sûr il y a le moment du combat, et la maîtrise des techniques de combat est nécessaire. Certes. Mais en vérité je vous le dis, tout ça est inutile si en amont du combat, à la source de la lutte, il n’y a pas la connaissance. Pour vaincre, il faut savoir. Et je veux que vous sachiez. Voilà pourquoi aujourd’hui je veux vous parler, vous le savez, des Big Five. Certains d’entre vous, parmi les plus jeunes, les plus impétueux, diront : “Pourquoi parler ? L’heure est à l’action ! Battons-nous ! Occupons des tribunaux, enchaînons-nous aux grilles, allons à la porte des écoles reprendre nos enfants enlevés avec la complicité de la Justice, reprenons notre place et remettons les anoures à la leur !” »

Ici Jourdain s’interrompt et porte de nouveau à sa bouche le verre d’eau qui brille un instant dans la lumière. Il hoche la tête lentement.

« Je comprends. Mais partir au combat sans reconnaître le terrain serait une erreur. Et le terrain en question, la société d’aujourd’hui, est un terrain défavorable. L’ennemi serait ravi que vous vous lanciez dans ces conditions. Votre action marquerait les esprits, certes, mais comment serait-elle interprétée par lesdits esprits ? Ils ont été lessivés, dressés à admettre sans la questionner la doxa selon laquelle vous êtes par nature incurablement violents et sauvages. C’est le monde à l’envers, mais ces prémisses mensongères sur lesquelles repose la discrimination dont vous êtes victimes sont largement acceptées, intégrées, même. Et pour cause : on les enseigne à l’école. L’homme aurait imposé sa domination à la femme par la force. Il s’arrogerait les meilleures places dans la société. Il forcerait la femme à renoncer à toute ambition quand lui en serait dévoré, à s’occuper d’enfants dont lui n’aurait que faire, il la forcerait même à perdre du temps à soigner son apparence quand lui ne serait qu’un porc… »

Une nouvelle gorgée d’eau, une nouvelle étincelle du liquide transparent dans la lumière du projecteur qui éclaire le pupitre, un nouveau silence, et il reprend sur un ton calme, presque las.

« Oh, tout cela est faux, bien sûr. Quelle ambition vous dévore, hormis celle de nourrir votre famille par le travail ? Qui, personnellement, dominez-vous, écrasez-vous ? Personne… Et quelle leçon avez-vous à recevoir pour ce qui est de prendre soin des enfants quand l’essentiel de vos forces est consacré à assurer leur sécurité, leur confort, leur avenir au prix de votre présent ?… Mais ça, évidemment, ça n’est pas une charge mentale, voyons. »

La pause est longue cette fois, pendant laquelle il considère l’assemblée, devant lui, d’un air maintenant à la fois désabusé et sévère.

« Vous savez tout cela, frères urodèles. Mais ce constat pourtant simple, évident, lumineux, est aujourd’hui nié. Les militantes anoures en premier lieu, mais aussi la presse qui s’est alignée, vendue, couchée, et tous les esprits faibles qui peu à peu se sont laissé convaincre, tous vous diront que, oui : vous devez rattraper ces siècles de prétendue oppression. Donc vous resterez aux fourneaux pendant qu’elles se mettront à entreprendre, à créer, à bâtir. Si, si… vous verrez : elles érigeront des chapelles Sixtine, écriront des symphonies, peindront des Guernica… Mon dieu, qui peut y croire ? Comme dit Marc-Antoine : le bon sens s’est réfugié chez les bêtes, et les hommes ont perdu la raison !… »

Il balaie longuement l’assistance du regard, comme s’il voulait trouver les yeux de chacun tour à tour, et lorsque c’est sur moi que les siens se posent, intenses, un frisson me parcourt.

« Mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut voir et, bien que vous ayez raison, affirmer ne suffira pas. Il vous faudra des faits, des arguments pour contrer le dogme… »

À ces mots, il s’est interrompu et a laissé sa phrase suspendue un bref instant avant de la conclure.

« … alors laissez-moi vous parler des Big Five. »

Ah, quand même.

J’allais enfin savoir ce qu’étaient ces fameux « Big Five ».

Il fallait reconnaître à Jourdain un incontestable talent d’orateur. Sa longue introduction avait préparé l’auditoire à ce qui allait être le cœur de son exposé et il pouvait maintenant poursuivre dans un silence d’église.

« Soyons clairs : l’égalité entre les individus est un mythe. Les hommes eux-mêmes – les urodèles – ne sont pas tous égaux entre eux. Il y a des grands et des petits, des forts et des faibles, et puis aussi des malins et des, comment dire… moins malins, n’est-ce pas ? »

Il y a eu quelques rires dans l’assistance.

« Alors maintenant, si on compare hommes et femmes, comment s’étonner qu’ils ne soient pas égaux ? Les études montrent que le cerveau des hommes est plus gros – ce qui, soit dit en passant, va de pair avec des capacités intellectuelles plus développées dans tout le règne animal… sauf chez l’être humain, bien sûr. Attention, tabou !… – et qu’il contient davantage de substance blanche que celui de la femme, plus riche en substance grise. Ce n’est pas une opinion, ce sont des faits. Et de ces différences découlent des aptitudes intellectuelles également différentes : les hommes obtiennent de meilleurs scores dans les tests spatiaux et les femmes dans les tests verbaux. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est un fait. Homme et femme ne sont pas égaux parce qu’ils ne sont pas identiques. »

Il s’est interrompu un instant et a toisé l’assistance en levant le menton comme un professeur qui veut vérifier si sa classe le suit et s’il peut continuer. Plusieurs hommes hochaient la tête avec détermination. Conforté, il a repris.

« Ce qui est intéressant est que ces différences intellectuelles produisent des différences psychologiques, des différences de personnalité. On dira que ce sont des clichés, des préjugés. C’est faux. Les Big Five sont le résultat de travaux menés tout au long des années quatre-vingt par des gens comme Goldberg ou Costa et McCrae, travaux qui ont finalement abouti à un classement des traits de personnalité en cinq grandes catégories de caractéristiques, dont on peut évaluer pour chaque individu dans quelle mesure il en est doté. Or si l’on considère les résultats pour les hommes d’un côté et pour les femmes de l’autre, on constate des différences extrêmement éclairantes sur la question de la place relative de l’homme et de la femme dans la société. Et je vous parle de faits, vérifiés par des tests scientifiquement incontestables. »

Le silence était total, il tenait maintenant littéralement la salle dans sa main.

« Quels sont ces cinq grands traits de personnalité, ces Big Five ? On les désigne par l’acronyme Ocean. O pour Ouverture, C pour Conscienciosité, E pour Extraversion, A pour Agréabilité, et N pour Névrotisme. Prenons-les dans cet ordre : un “O” élevé signifie que le sujet est porté vers la nouveauté, la découverte, l’inédit, la curiosité. Un “O” bas, au contraire, indique un certain conservatisme, un goût pour le confort du déjà connu, la sécurité. Ensuite, la conscienciosité : un “C” élevé dénote chez le sujet l’autodiscipline et le respect du projet, parfois jusqu’à la rigidité. Au contraire, un “C” bas indique une capacité à transiger avec soi-même, une certaine souplesse. L’extraversion est plus connue, n’est-ce pas, c’est la recherche de l’échange, du contact, du partage, la volonté de communiquer. Ensuite il y a l’agréabilité, qui comme son nom l’indique désigne la tendance à chercher à être reçu positivement par les autres, éviter les conflits, y compris – et c’est intéressant – par le sacrifice de ses propres aspirations et intérêts. Enfin un “N” élevé est le signe d’une certaine vulnérabilité, d’une friabilité émotionnelle, une tendance à écouter son “ressenti”, en particulier négatif, ses émotions nocives. Voilà. C’est ça, les Big Five, et je suis sûr que vous commencez à saisir leur intérêt. Je développerai ça après une courte pause. »

 

D’accord, d’accord…

Je ne peux pas dire que je m’ennuyais, mais le côté pseudo-scientifique de la démonstration me laissait un peu perplexe. Quand la salle s’était vidée de la plupart de ses occupants j’étais resté à l’intérieur pour lire sur mon téléphone la signification de ce mot étrange, urodèles, par lequel ils se désignaient le plus souvent. Ah voilà : « Ordre d’amphibiens qui, à la différence des anoures, gardent une queue à l’état adulte. » Effectivement, je les avais aussi entendus employer le mot « anoure »… les femmes, donc. Je vois… Ils avaient de l’imagination, quand même… et surtout je comprenais mieux tout à coup pourquoi je les intéressais à ce point. Je m’apprêtais à filer à l’anglaise quand j’ai senti une présence à côté de moi. Merde. C’était Joseph.

« Tiens, salut Joseph !

– Salut Léo. Alors, qu’est-ce que tu en penses ? C’est fort, non ?

– Ah, euh oui, c’est… fort.

– Bon, je venais te voir parce que Jourdain aimerait te parler après la réunion.

– Hein ? Me parler à moi ? Mais pourquoi ?

– Je préfère le laisser t’expliquer. Ne t’inquiète pas, ça ne prendra pas longtemps.

– Bon…

– Je te laisse, ça va reprendre. À tout à l’heure. »

Quelle poisse… Je n’avais rien à leur dire, moi. Joseph s’est éloigné alors que la salle se remplissait de nouveau et que Jourdain revenait au pupitre. Bientôt sa voix s’élevait dans la salle.

« Les Big Five, donc. Considérés en tant que groupes, les hommes d’un côté et les femmes de l’autre présentent des indices Ocean différents. Et ce qui est intéressant, c’est que ces différences éclairent sous un jour nouveau des phénomènes sociaux qu’on nous présente comme des situations de discrimination, alors que ce dont on s’aperçoit, c’est qu’en réalité on a affaire à des processus de répartition des positions dans la société qui répondent à des impératifs parfaitement naturels, pour ne pas dire souhaitables. Prenez la question de l’inégalité entre hommes et femmes dans le monde du travail. »

La salle a bruissé. Le sujet était manifestement sensible, mais Jourdain a levé la main.

« Non, non… Elle existe bel et bien d’un point de vue strictement mathématique ; on trouve effectivement davantage d’hommes que de femmes aux postes les plus élevés de la hiérarchie des entreprises. Mais le problème est que selon le grand récit anoure, cette inégalité serait le résultat d’un plan, d’un projet, d’une sorte de conspiration née dans la nuit des temps et transmise de génération en génération d’hommes pour empêcher les femmes de réussir. Leur motivation ? La peur des femmes. »

Les hommes, dans la salle, ont bruyamment manifesté leur désapprobation. Cette fois, Jourdain souriait.

« Oui. Ça laisse pantois, n’est-ce pas ? Les hommes, dont l’immense majorité dans l’histoire de l’humanité a vécu dans une situation de servage, voire de quasi-esclavage pour beaucoup, l’ont généralement accepté. Ils ont accepté – et dans certains endroits du monde acceptent encore aujourd’hui – une société structurée selon des schémas profondément inégalitaires et injustes… Mais selon la vision anoure donc, la seule chose que les hommes n’acceptent pas, ce serait… qu’une femme ait un bon job. Ils ont peur. »

L’assemblée s’est manifestée une nouvelle fois et un homme a crié : « Au secours, Jourdain, j’ai peur ! » Des rires ont fusé et même Jourdain a souri, et levé la main.

« Eh oui. Vous avez peur. Mais peur de quoi… on ne sait pas. Quelle absurdité !… Mais en réalité il y a une autre explication, et scientifique, celle-là : les tests Big Five indiquent clairement que si les hommes sont globalement plus “O”, ouverts, avides de découverte, de prise de risque, les femmes réalisent des scores plus élevés sur l’extraversion et la consciensiosité, et surtout beaucoup plus élevés sur l’agréabilité et le névrotisme. Et qui peut imaginer que vouloir plaire à tout prix tout en se laissant aller à son ressenti négatif, ses émotions toxiques, est un atout en termes de carrière ? »

Des cris et des sifflets ont retenti, la salle était aux anges. Jourdain l’a parcourue du regard une dernière fois en hochant la tête d’un air grave avant de conclure d’une voix de plus en plus forte, presque un cri.

« En vérité je vous le dis, mes frères, si hommes et femmes sont diversement présents dans les organigrammes d’entreprises, c’est simplement qu’ils sont différents !… Inégalité, discrimination, assujettissement, appelez ça comme vous voulez mais la vérité c’est simplement qu’on est programmés pour ça, elles comme nous… Nous pour AGIR, elles pour SERVIR ! »

Et comme il quittait le pupitre le tonnerre des mains frappant les poitrines retentissait dans la salle, plus assourdissant que jamais.

Quel cirque…

 

Mais le public semblait avoir apprécié.

Lorsque les hommes sont sortis par grappes bruyantes et animées, les têtes étaient plus hautes et les voix plus fortes. Beaucoup avaient à la main un flyer sur lequel Jourdain leur donnait de nouveau rendez-vous quelques semaines plus tard pour ce qui était présenté comme la prochaine phase du combat, qui devait « faire l’effet d’une bombe »… Il avait l’air d’y croire, en plus. Drôle d’oiseau, ce Jourdain… et une sacrée bande d’allumés, cette brigade. En même temps, je dois l’avouer, je me sentais plutôt bien. Certes, sa théorie me semblait parfaitement fumeuse, mais pour la première fois depuis longtemps j’avais oublié ma différence et échangé quelques mots, un sourire, une blague, avec d’autres membres de l’assistance. De là à en faire mes « frères », il y avait plus qu’un pas, mais ça n’était pas désagréable… et puis j’avais même oublié pour un temps ma colère envers Sophie.

J’allais sortir quand Joseph, à la porte, m’a arrêté.

« Tu viens, Léo ? »

Ah merde. J’avais oublié la rencontre avec Jourdain. Impossible de me défiler. Il m’a fallu le suivre jusqu’à un autre salon de l’hôtel, une pièce plus petite baignant dans une lumière moins vive, presque tamisée, où Jourdain était installé dans un fauteuil. Lorsque nous sommes entrés il a levé la tête et souri avant de poser les documents qu’il avait en main sur la table basse devant lui.

« Entrez, mes frères. Quel plaisir de vous voir arriver : vous me délivrez de cette paperasse insupportable… »

Joseph et moi nous sommes assis face à lui. Penché en avant, les coudes appuyés sur les genoux et le menton reposant sur ses mains jointes, Jourdain me fixait d’un regard intense. Un silence inconfortable s’était installé et j’ai fini par me tortiller un peu dans mon siège mais au moment où j’allais demander ce que je faisais là Jourdain a finalement parlé.

« Je te regarde, Léo, et je me dis “Quelle chance on a, c’est incroyable !”

– Ah, merci… J’aimerais penser la même chose mais personnellement, quand je me regarde, je me dis exactement le contraire.

– Allons, allons, Léo.

– Et d’ailleurs c’est un des rares points sur lesquels ma femme et moi étions d’accord.

– Et tu as de l’humour, en plus, c’est bien ! N’est-ce pas, Joseph ?

– Ah oui, c’est clair. C’est propre aux hommes, l’humour. »

Jourdain a hoché la tête.

« Mmm… C’est bien, Léo. Mais en même temps, vois-tu, ce que tu dis reflète aussi l’état d’insécurité dans lequel on t’a plongé, la pression que le monde anoure a exercée sur toi pour te faire intégrer l’idée que tu es moins qu’un homme, un homme diminué, quand en réalité moi je te vois grandi, augmenté.

– Ah ça, c’est indéniable : je suis augmenté d’une trentaine de centimètres, même… mais très honnêtement, je m’en serais bien passé. »

Il a encore souri, mais il me semblait percevoir un peu de crispation dans son expression.

« Je peux comprendre cette réaction, Léo. Je ne vais pas te blâmer. Mais moi, ce que j’ai à te proposer c’est justement d’inverser la perspective, de retourner la situation en ta faveur… en notre faveur. Car nous avons besoin de toi, Léo. Tes frères ont besoin de toi.

– Jourdain, vraiment, c’est très gentil mais je ne vois pas en quoi je peux vous aider, je…

– Deviens notre porte-drapeau, Léo. Notre porte-étendard. Nous vivons dans un monde de communication, un monde d’images, de slogans. Nous allons lancer une grande campagne pour populariser notre cause, et tu en seras la figure de proue.

– Oh là là, je ne pense pas que ça va être possible. Désolé, vraiment. Moi je ne demande qu’une chose, c’est justement qu’on m’oublie… Rester sous les radars, comme on dit. Donc…

– Et pourquoi ?

– Pardon ?

– Tu t’es demandé pourquoi ? Tu dis que c’est ce que tu veux, mais moi je prétends que c’est ce qu’on t’impose. Ce qu’on te fait vouloir. On te fait avoir honte de ce dont tu devrais être fier.

– Je ne sais pas, je… et de toute façon qu’est-ce que vous attendriez de moi, exactement ?

– C’est simple : que tu sois notre image. Que tu nous représentes, nous incarnes graphiquement. Tu n’auras rien d’autre à dire ou à faire, simplement te montrer tel que tu es.

– Si je comprends bien vous voulez que je montre ma queue, quoi…

– Eh bien… Pour rassembler tous les frères qui se sentent isolés, discriminés, rejetés de cette société anoure, il faut… »

Joseph l’a coupé.

« Ce sera aussi la dernière opportunité de régler cette crise pacifiquement avant de… »

Jourdain avait posé sa main sur le bras de Joseph, mais trop tard.

« … prendre les armes. »

Quoi ? Est-ce qu’il plaisantait ? Son mentor l’a foudroyé du regard avant de se retourner vers moi avec un sourire gêné.

« C’est une blague, Léo. Écoute : on a reçu un financement important d’un gros donateur et ça va nous permettre de littéralement inonder le pays d’une campagne d’une ampleur inédite. Tout est acté. On n’attendait plus que toi. Ce sera des images en noir et blanc, très belles, très graphiques. On t’y verra de trois quarts dos, en légère contre-plongée avec juste un slogan.

– Un slogan ?

– “Fier d’en avoir une”. »

Je suis resté interdit un bref instant.

« Attendez : vous déconnez, les mecs ? »

 

Eh bien, non. Même pas.

Alors évidemment, j’avais refusé. Et ils avaient eu beau protester, attaquer ma réticence l’un après l’autre avec tous les arguments possibles (Joseph s’était montré particulièrement véhément), j’avais tenu bon. Je ne me voyais pas plus poser – et nu, en plus, la queue à l’air ? – pour cette cause-là que pour n’importe quelle autre. Et Luna ? Qu’est-ce qu’elle aurait pensé ? Comment est-ce qu’elle aurait pu ne pas m’en vouloir si, comme j’imaginais que cela serait immanquablement arrivé, elle s’était retrouvée aussitôt harcelée à cause de moi ? Je ne pouvais pas lui faire ça. Je ne pouvais même pas me le faire à moi-même, d’ailleurs, c’est dire… Et de toute façon après ça c’était certain : Sophie aurait le prétexte qui lui manquait encore pour que je n’aie plus jamais le moindre contact avec Luna.

J’avais donc tourné la page Jourdain et sa brigade. Ciao les quoi, déjà ? Ah oui : ciao les Urodèles. Comique… Je ne répondais plus aux SMS de Joseph, et j’en étais même à me demander comment j’avais pu me laisser embarquer dans ce délire collectif quand, quelques jours plus tard, Sophie a appelé. J’étais assis à ma table, mangeant sans plaisir un plat quelconque en regardant distraitement la télévision posée à même le parquet un peu plus loin, et lorsque j’ai vu son nom sur l’écran de mon téléphone j’ai repris une énorme fourchetée de nourriture pour lui répondre la bouche pleine : elle déteste ça.

« Âhô… mmwoui ?

– Bonjour Léo. Je vais être directe : tu ne vas pas aimer ce que j’ai à t’annoncer, mais c’est comme ça. Nous partons. »

J’ai recraché la bouchée de nourriture mâchouillée dans un coin de mon assiette.

« Mmm… Hmm… Hein ? Comment ça, “nous partons” ?

– Tu en fais, de drôles de bruits… Nous quittons la France.

– Quoi ? Mais qui, “nous” ?

– Eh bien tout le monde : Geoffroy, Luna, maman, et moi.

– Mais enfin, mais… vous allez où ?

– Jeff vient d’être recruté par un des plus grands cabinets de Houston, avec de bonnes perspectives de passer associé sous peu, et…

– Houston ? Mais Sophie, vous ne pouvez pas partir comme ça ! Et Luna ?

– Écoute, Léo. On ne va pas rester coincés ici à vie parce que tu as choisi de t’enterrer dans ton studio. L’opportunité offerte à Jeff est de celles qui ne se présentent pas deux fois et…

– Mais enfin, Luna est ma fille ! J’ai le droit de la voir ! Je te préviens, Sophie, ça ne se passera pas comme ça.

– Ah oui ? Et ça se passera comment ?

– Je me battrai. Tu peux emmener ta mère où tu veux, je paye son billet, même, mais tu ne m’enlèves pas Luna.

– Alors déjà, je ne sais pas d’où te vient cette haine pour ma mère mais bon, passons… Et si tu veux “te battre”, eh bien vas-y… Mais je te le déconseille fortement. Tu es le pot de terre, Léo, maintenant. Il faut que tu le comprennes. Tu n’es plus le pater familias triomphant… Jeff a déjà la double nationalité, pour Luna et moi ce n’est plus qu’une question de mois, et à l’inverse le dossier sur toi et… tes frasques est très épais. Photos, vidéos, comportement suicidaire, et maintenant tu fricotes avec ces tarés de masculinistes…

– Quoi ? Mais qui t’a… »

J’avais repoussé ma chaise avec mes cuisses et m’étais levé et je me tenais debout devant la table. Sophie ne m’a pas laissé finir ma question.

« Allons, ne sois pas naïf. Je te rappelle que c’est par Élodie que tu es entré en contact avec Joseph. On sait dans quoi il trempe… Ça fait un moment maintenant qu’il est devenu complètement dingue avec ça. Tu croyais qu’on allait laisser passer un truc comme ça ? Te regarder faire sans réagir ?…

– Me regarder ? Tu m’as fait suivre ? Tu m’as espionné ?

– Pour commencer, je n’ai rien fait du tout. C’est Jeff qui s’occupe de ces choses-là, il fait ça très bien, et toujours de manière parfaitement légale. Donc laisse-moi te dire que tu n’auras aucune chance devant la justice, d’autant que ce sera la justice américaine, désormais. Si tout se passe bien, si tu fais profil bas, tu pourras voir Luna disons… régulièrement. Mais il faut que tu saches que si tu essaies de la jouer the hard way, comme dit Jeff – il est bilingue –, tu te retrouveras frappé d’un restraining order qui t’interdira tout contact avec elle.

– Putain mais comment est-ce que tu… Tu n’as pas le droit de faire ça, Sophie !

– Moi, je pense à Luna, Léo. Ma fille a droit à une vie normale et je placerai toujours son intérêt avant tout. C’est triste qu’elle ne voie plus son père… mais c’est un moindre mal.

– C’est dégueulasse… je ne me laisserai pas faire.

– Tu ne peux rien faire. Réfléchis, Léo. »

Et elle a raccroché. Après être resté un moment abasourdi j’ai peu à peu senti une vague de colère animale monter en moi irrépressiblement et dans un hurlement j’ai saisi l’assiette posée devant moi et l’ai jetée de toutes mes forces sur la télévision juste en face. L’appareil a grésillé un instant comme un insecte qui se pose sur une ampoule brûlante, puis s’est éteint. Tel un escargot, la bouchée de nourriture à demi mâchée que j’avais recrachée dans l’assiette un peu plus tôt glissait lentement sur l’écran noir en laissant derrière elle une traînée gluante. Mes oreilles sifflaient, le sang battait dans mes tempes et mon cou, dans ma poitrine et mon ventre, et jusque dans ma queue. J’avais toujours mon téléphone à la main – j’avais failli le lancer, lui aussi – et comme téléguidé par une pulsion de pure haine, j’ai réactivé le petit écran d’une pression du pouce. Puisque c’était comme ça… J’ai envoyé un message à Joseph : « J’ai changé d’avis, Jo : je suis prêt. »

Elle voulait la guerre, elle allait l’avoir.

 

Bon, c’est sûr, avec le recul…

Je n’ai gardé qu’un souvenir imprécis, pour ne pas dire franchement flou, de la session de prises de vue qui s’est déroulée quelques jours plus tard : j’avais vidé une demi-bouteille de vodka avant de m’y présenter, incapable au fond de moi d’affronter ce que je ne faisais que par ressentiment. Si après avoir donné mon accord j’avais douté, m’étais maudit même, chaque fois le souvenir de ma dernière conversation avec Sophie m’avait conforté de nouveau dans ma détermination. Bien sûr, il y avait Luna. Que penserait-elle de moi ?… Mais de toute façon que penserait-elle de moi en grandissant avec des gens qui tous, de Sophie à sa mère en passant par ce type, ce Jeff, m’étaient hostiles ? Peut-être qu’elle comprendrait que c’était pour elle justement que je faisais ces photos, que tout ça n’était au fond qu’un cri d’amour pour elle au moment où on me l’enlevait… Alors j’y étais allé. Arrivé en retard et abruti de vodka au studio dont on m’avait envoyé l’adresse, j’y avais retrouvé Joseph et Jourdain, à qui j’avais tout de même fait part une dernière fois de mes doutes.

« Qu’est-ce que tu as à perdre, Léo ?… »

Ah, cette question, lancinante, toujours la même. Je suis resté silencieux.

« … Ou plutôt : qu’est-ce que tu as à gagner à te montrer une fois de plus sage, raisonnable, à encore et toujours te taire, te soumettre, accepter, pour le bénéfice des autres, des anoures, plutôt que pour le tien ? Tu fais ce que font tous les hommes, toujours : se sacrifier. Mais et toi, Léo, et ta vie ? Regarde ta vie… Qu’est-ce que tu vois ?

– Une vie de merde…

– Eh oui… et pourtant tu as tout donné, mais ce n’est pas assez. Maintenant il faut qu’elle t’enlève ton enfant. »

À la simple mention de Luna j’ai senti qu’immédiatement je vacillais de nouveau. Jourdain aussi avait senti le sang. Il savait que c’était le moment d’en finir.

« On sait comment ça finit, Léo, et je peux te le dire, ça finit mal. Vous êtes des milliers. Oh, certes, de temps en temps il y en a un qui se rebelle, prend une arme et va massacrer son ex et sa belle-famille, mais c’est totalement contre-productif. Après ils pourront se lamenter : “Une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint.” Ah oui ?… Mais et les hommes ? Combien crèvent de devoir se résigner à souffrir ? »

Dans son visage enfiévré ses yeux brillaient comme des diamants. La souffrance qu’il chantait comme un troubadour du malheur pénétrait mon esprit pour y faire résonner la mienne, toute cette douleur et ce désespoir accumulés au fil de ces mois de cauchemar. Et sa voix tournait encore et encore autour de ma tête comme un énorme papillon noir, un frelon implacable et terrifiant.

« Pourquoi est-ce que tu crois que les femmes ont une espérance de vie plus élevée, Léo ? Et pas de quelques mois… plusieurs années. Pourquoi neuf morts au travail sur dix frappent-elles des hommes ? Et le suicide ? Les trois quarts, ce sont des hommes. Toi-même tu es passé par là, Léo… Tu connais ce chemin et tu sais très bien qu’il s’ouvre toujours à toi, là, juste devant toi… Ne le prends pas, Léo, je t’en conjure ! Viens plutôt avec moi. »

Quand j’ai levé la tête pour le regarder j’ai senti qu’une larme roulait sur ma joue comme une goutte de pluie sur une vitre froide et je l’ai écrasée du dos de la main. Jourdain a posé une main sur mon épaule et l’a pressée avec fermeté et chaleur.

« Tu n’es pas seul, mon frère. Et moi je te montre une autre voie, celle de la lutte. De la résistance. Tu peux tout changer, Léo. Cette campagne peut tout changer. Dans ce monde où il faut être déjà célèbre pour être entendu, où l’opinion publique te juge en fonction du buzz que tu génères, ce que tu prends pour une malédiction n’est en vérité rien d’autre que le signe de ton élection, mon frère. Ta queue sera la clé qui va nous ouvrir les portes de la notoriété, elle sera la trompette de notre renommée. »

Forcément, avec des arguments comme ça…

Je me suis déshabillé.

 

Et puis les affiches sont sorties.

À la fois élégantes et choquantes, toutes fondées sur la même photographie en noir et blanc, elles présentaient pour seule variation la phrase qu’elles portaient. J’avais insisté pour que mes traits soient difficilement reconnaissables et en haut de l’affiche, se fondant doucement dans le noir de l’arrière-plan tout autour, on distinguait à peine le contour de mon profil au-dessus du reste de mon corps, lui aussi largement laissé dans l’ombre. Dans un contraste saisissant, c’est dans la partie inférieure que se trouvait le point focal de l’image : une improbable queue dessinant comme une virgule entre deux fesses blanches, fines et musclées – si, si, je courais beaucoup –, puis mes cuisses disparaissaient à nouveau progressivement dans l’obscurité du bas de l’affiche. C’est là qu’on pouvait lire les différents slogans utilisés, écrits en lettres capitales blanches dans une police fine et élégante qui contrastait bien avec les formules brèves et frappantes : « JE SUIS UN HOMME, ET ALORS ? » ; « ÇA FAIT DE MOI UN CRIMINEL ? » Ou, sur un mode plus affirmatif : « FIER D’EN AVOIR UNE… »

Une fois la campagne lancée, les réactions ont été à la mesure de ce que Jourdain avait prévu : les traits d’esprit plus ou moins lourds fusaient sur les réseaux sociaux et les extrémistes de chaque camp s’insultaient pour le plus grand bonheur de tous. Bientôt les affiches faisaient les unes de la presse écrite et l’ouverture des journaux télévisés. Des politiciens, des responsables associatifs, des artistes s’indignaient, des municipalités les censuraient, bref : ça marchait fort. Jourdain criait à la censure antimasculine quand, à l’inverse, proclamait-il sur tous les plateaux où on l’invitait, l’exhibition du corps de la femme était permanente. Où était l’égalité tant réclamée par certaines ? Et quand on lui demandait s’il comprenait que certains puissent trouver l’image choquante, il s’étonnait.

« Choquante ? Pourquoi choquante ?

– Eh bien, elle a des connotations sexuelles, non ?

– Pardon ? Vous plaisantez ? Votre remarque est même insultante envers ce pauvre homme, qui existe vraiment, et dont l’histoire est non seulement vraie, mais exemplaire de la triste condition masculine : voilà un homme qui a servi fidèlement sa famille jusqu’au jour où son corps a “posé problème” et il a alors été abandonné comme un chien sur la route des vacances. Il y a beaucoup de points communs entre l’homme et le chien, d’ailleurs, vous savez… le chien est humble, fidèle et protecteur… comme nous. »

Ah, la triste histoire de l’homme-chien… évidemment, elle piquait la curiosité. Il n’a pas fallu longtemps aux plus sagaces pour me retrouver, et bientôt tout le monde redécouvrait mon nom, mon visage, mes aventures… En quelques heures la compilation sordide de mes exploits – présents et passés – était confectionnée, et en quelques jours elle était disponible partout. Suicide raté, sextape, affiches… Vous en voulez ? En voilà.

J’étais une star.

 

J’étais un parfait abruti, oui.

Emporté par ma colère, je n’avais pas mesuré les conséquences de ma participation à la campagne de la Brigade des Urodèles. Comment avais-je pu être naïf au point d’imaginer que les médias, et même le public, ne partiraient pas à ma recherche ? Je cochais toutes les cases : Frank Lentini moderne, Pascal Pinon du vingt et unième siècle, je sortais tout droit d’un cabinet de curiosités, et en plus je leur faisais le cadeau d’avoir déjà laissé à leur disposition une trace média bien cradingue, des archives tout à fait crapoteuses. Bientôt, dans les émissions où Jourdain apparaissait, on projetait photographies et vidéos, et jusqu’à des extraits de moins en moins soft et de moins en moins floutés de ma sextape, qui en outre avait recommencé à tourner en boucle sur les réseaux, où elle suscitait les commentaires les plus inspirés.

Vous vous demandez peut-être comment Sophie, mon ex-femme, a pris tout ça ? Bon, assez mal. En réalité elle n’avait pas attendu ces derniers développements pour, dès la sortie de la campagne d’affichage, me laisser un message fulminant me prévenant qu’il m’était désormais interdit de tenter de contacter Luna. Son Jeff – alors celui-là, un jour, j’allais me le faire – veillerait à ce que je paye au prix fort toute tentative de communiquer avec ma fille. L’avocat avait dit que c’était clairement du child abuse et j’allais avoir droit à mon restraining order… et je l’avais bien cherché, concluait Sophie.

Et le pire c’est qu’elle avait raison. Comment avais-je pu ne pas voir la catastrophe venir ? Comment, aveuglé par le ressentiment, n’avais-je pas compris que je pouvais faire du mal à la seule personne que j’aimais ? La seule chose un tant soit peu précieuse qui me restait, je l’avais brisée. Cette fois c’en était trop, c’était fini, il ne me restait plus qu’à disparaître pour de bon. Je ne voulais plus de cette existence de solitude et de souffrance, cette vie de chien… Allez, c’était décidé (à nouveau) : j’irais gonfler les statistiques du suicide masculin. Jourdain serait satisfait, Sandra serait soulagée, Sophie et Jeff sableraient le champagne… tout le monde serait content. Et Luna ? Eh bien elle apprendrait à vivre sans moi, et au fond ce serait sûrement mieux pour elle.

Rideau, donc. Mais comment ? Tant qu’à faire, je voulais, comme dit la chanson, « une mort bien orchestrée ». Avaler des boîtes de médicaments avait été un échec retentissant, il fallait trouver autre chose. Le métro ? Hors de question. Me jeter d’un pont ? Pour que quelqu’un m’aperçoive, appelle à l’aide, et que finalement on me sauve une nouvelle fois ? Merci : je redeviendrais la risée de tous, on se paierait cet abruti d’homme à queue qui n’arrête pas de se rater. Une arme à feu ? Alors déjà je n’en avais pas, ce qui complique sérieusement la chose, et ensuite même si j’en trouvais une j’étais si peu familier avec ce genre d’instrument que je risquais là aussi de faire une boulette et de m’éborgner. Devenir l’homme à queue-gueule cassée ? Merci. Bon, finalement, je me suis rabattu sur un moyen sûr et pratique, d’ailleurs selon Jourdain adopté par la majorité des hommes qui tentent l’expérience : la pendaison (il paraît que les femmes préfèrent les médicaments… la première fois j’avais dû laisser parler ma part féminine). J’ai fait le point sur ce dont je disposais pour mettre en œuvre mon projet : ceinture de peignoir, drap, câble électrique… rien de formidable. Et puis où s’attacher ? Il y avait bien un gros crochet pour installer un lustre au centre du plafond de mon séjour, mais même s’il paraissait robuste j’avais des doutes. Il n’aurait plus manqué que je me casse la gueule et doive appeler les pompiers… nouveau film, L’Homme à queue 2, Le Retour du Loulou… plutôt mourir (en même temps c’est précisément ce que je cherchais à faire, mais bon). Certes, j’avais entendu parler de gens qui se pendent à genoux à une poignée de porte mais – appelez ça de la vanité si vous voulez – je préférais, pour ma sortie de scène, mon dernier geste, ma révérence, prendre, si l’on peut dire, de la hauteur. Bon, un match après l’autre : on verrait plus tard où s’accrocher, il fallait commencer par le commencement. J’ai enfilé mon blouson et suis parti acheter une corde au magasin de bricolage de mon quartier.

Si j’avais su…

Mais comment est-ce que j’aurais pu savoir ?

Je marchais sur le trottoir, tête basse, perdu dans mes idées sombres, quand j’ai entendu une voix de femme lancer « Monsieur ? » et j’ai machinalement levé les yeux et regardé autour de moi. C’était moi qu’on interpellait ainsi ? Je n’ai vu qu’une jeune femme, qui se tenait au bord du trottoir avec une énorme valise à ses pieds près d’une voiture imposante, quelque chose comme un van, à la peinture anthracite et aux vitres fumées. Je me suis arrêté et l’ai regardée en haussant les sourcils d’un air interrogateur. C’est tout juste si je n’ai pas pointé mon index sur ma propre poitrine. Qui ? Moi ? Elle a fait oui de la tête et m’a souri et a soufflé en gonflant ses joues pour signifier sa détresse et elle a écarté de sa bouche une mèche de ses longs cheveux clairs que le vent pour jouer lui lançait à travers le visage. Et elle a souri de nouveau… vous voyez le tableau. Je sais, c’est idiot : je la voyais pour la première fois et depuis un instant à peine, et en plus c’était une gamine et au départ j’étais censé aller acheter de quoi me pendre, mais ce visage, ces cheveux, ce sourire… Depuis combien de temps ne m’avait-on pas souri comme ça ? Oh, bien sûr, Jourdain, Joseph avaient souri à un moment ou un autre, mais ce n’était pas pareil… moi je veux dire me sourire, pour être tout à fait clair, d’un sourire de femme… un de ces sourires qui font croire un bref instant que peut-être on peut être, juste un temps, important.

Alors je suis allé vers elle et, tandis que je m’approchais, elle a chassé les cheveux que le vent encore, tel un enfant obstiné, envoyait lui chatouiller les lèvres. Comme elle faisait ce geste je pouvais voir à quel point la peau, sur le haut de son bras nu à la forme parfaite, semblait lisse et immarcescible, et soudain – je suis désolé, je l’avoue – j’ai repensé au corps de Sandra, le dernier qu’il m’avait été donné d’étreindre… Bon, je vous rassure : aussitôt le souvenir cuisant des images odieuses de la vidéo filmée à mon insu a resurgi et une vague de dégoût et de honte m’a submergé. Les images de mon corps honni persistaient d’ailleurs sur ma rétine lorsque je suis arrivé près d’elle et j’ai dû chercher mes mots pour lui demander en quoi je pouvais l’aider. Elle a chassé la mèche de cheveux et souri encore une fois.

« Je n’arrive pas à mettre ma valise à l’arrière de la voiture.

– Dans le coffre ?

– Non, il est plein. Il faudrait la mettre sur le siège arrière. »

J’ai considéré la valise un instant.

« C’est vrai qu’elle est grosse, dites donc. Mais bon, votre voiture aussi. Ça devrait pouvoir se faire. Vous m’ouvrez ?

– Tout de suite. »

Et à ces mots, comme par magie, la porte arrière de la grosse voiture noire s’est ouverte en coulissant. J’ai juste eu le temps d’apercevoir une autre femme aux cheveux courts, plus âgée, agenouillée sur le siège et tournée vers moi, avant qu’un objet froid touche ma nuque et que j’entende un crépitement et ressente une douleur étrange. Tous mes muscles s’étaient tétanisés comme quand, enfants, en vacances, mes cousins et moi jouions à toucher le fil de la clôture électrifiée du champ d’à côté. Mon corps irrémédiablement bandé comme un arc refusait de me répondre quand la femme dans la voiture devant moi m’a saisi par le col et tiré brusquement vers elle d’un coup tandis que celle qui m’avait abordé me poussait par-derrière et forçait mes jambes inutiles à l’intérieur de l’habitacle. En un instant, je me suis retrouvé couché sur la banquette arrière, paralysé, et la porte s’est refermée à mes pieds dans un bruit de glissement métallique. J’ai entendu le bruit de pas qui contournaient la voiture, puis celui de la portière avant qui s’ouvrait et se refermait, de clés, et enfin du moteur qui démarrait. Le véhicule s’est ébranlé brutalement tandis que la réalité s’imposait à moi : je venais d’être kidnappé. On m’avait enlevé.

Mais qui ? Pourquoi ? Comme les pensées se bousculaient dans mon esprit et que mon corps refusait toujours de m’obéir, j’ai senti qu’on me saisissait les mains pour les menotter dans mon dos. Lorsque j’ai voulu protester je n’ai pu qu’ahaner lamentablement, et la femme à côté de moi sur la banquette arrière a maugréé quelque chose que je n’ai pas compris avant de me bâillonner. Paradoxalement, ces mesures de contention supplémentaires ont semblé me redonner des forces et, bien que toujours allongé sur le ventre, j’ai commencé à me tendre, me tordre comme un serpent sans tête, et j’ai donné un grand coup de mes deux pieds dans la portière. La jeune femme au volant a poussé un cri.

« Merde, Marianne, qu’est-ce que c’est que ça ?

– Rien, ne t’inquiète pas, Justine… le cochon s’agite. Roule ! »

J’ai senti les pointes glacées de la matraque électrique se poser à nouveau sur ma nuque et l’insupportable décharge a crépité à travers mon corps, mais cette fois je résistais de toutes les fibres de mes muscles agités de violents spasmes et poussais des hurlements que mon bâillon parvenait à peine à étouffer, et la voix de la conductrice a encore résonné dans l’habitacle, chargée de tension et de rage.

« Putain, mais fais-le taire, Marianne !

– Tu as raison, il nous emmerde… »

Alors je l’ai entendue qui fourrageait un moment dans un sac posé près de mes cheveux puis je l’ai sentie se pencher vers moi pour venir parler juste à côté de mon oreille.

« Allez, cochon : dodo. »

À ce moment quelque chose, comme une guêpe, m’a piqué dans le cou et, comme je réalisais que c’était une aiguille, une vague de panique soudaine m’a englouti. J’ai senti un hurlement bestial monter du fond de ma poitrine jusqu’à ma gorge, mais tout s’est arrêté, fondu au noir, avant même qu’il y parvienne.

Dodo, cochon.

 

Où suis-je ?

Je ne serais pas capable de dire combien de temps je suis resté inconscient ni ce que j’ai senti en tout premier lorsque je me suis réveillé : ma joue contre le bois rêche de la poutre ou mes poignets attachés au bout de mes bras étendus à l’horizontale ? Ensuite, lorsque j’ai essayé de bouger, je me suis rendu compte qu’autour de mes chevilles aussi était nouée une corde qui m’interdisait tout mouvement. À mesure que mes sens me revenaient, je prenais peu à peu conscience de la situation dans laquelle je me trouvais : à l’exception du short que je portais encore, j’étais nu et mon corps tout entier – l’avant de mon corps – était pressé contre la poutre que j’avais d’abord seulement sentie contre ma joue. Qu’est-ce que… j’avais les bras écartés, en croix, le long d’une poutre horizontale perpendiculaire à la première. Non, ça n’était pas possible, ça n’était pas vrai ? Je n’étais pas crucifié, quand même ?

Si : face contre la croix, mais crucifié. Le cri réprimé plus tôt dans la voiture par l’injection d’un anesthésique est enfin parvenu jusqu’à mes lèvres bâillonnées, animal, viscéral, primal.

« Rrrrhûûûôôô !

– Tiens, on dirait que Sus domesticus se réveille. »

La voix était venue de derrière moi et j’ai reconnu, au milieu d’éclats de rire, le timbre de la femme qui, sur le siège arrière de la voiture, m’avait injecté le produit qui m’avait fait perdre connaissance. J’étais dans ce qui m’a paru être un espace vide, une grande pièce sombre et basse, humide et froide. Mon corps a été parcouru d’un spasme.

« Oh, il a froid, le pauvre ! Il frissonne.

– On le fouette pour le réchauffer un peu ? »

Des rires à nouveau, puis une voix d’homme avait repris.

« Impossible, les filles, vous savez bien qu’il faut qu’il soit tout beau pour la vidéo. »

Hein ? Quoi ? La vidéo ? Oh non, pitié ! Pas encore une vidéo, quand même ? J’avais été enlevé par des terroristes. Je ne pouvais pas le croire. Pris d’une soudaine inspiration, j’ai frotté ma joue, mon nez, mon menton, contre le bois de ma croix, et me suis griffé au sang, lardé le visage d’échardes, jusqu’à ce que le bâillon tombe enfin, et j’ai crié.

« Laissez-moi partir !

– Ah merde, il a perdu son bâillon… Tais-toi, cochon !

– Détachez-moi !… S’il vous plaît.

– Tiens, il devient poli.

– Écoutez, je ne sais pas pourquoi vous faites ça mais vous faites une énorme bêtise. Il est encore temps de tout arrêter. Détachez-moi, je ne porterai pas plainte, tout ce que je veux c’est partir.

– Ah, papa essaie de vous raisonner, les enfants. Écoutez bien, hein ! »

C’était la voix de la femme à l’arrière de la voiture. Une autre a pris le relais et cette fois j’ai reconnu celle de mon autre ravisseuse, la jeune femme à la valise, celle qui m’avait attiré dans le piège avant de prendre le volant du gros van noir.

« Alors maintenant tu deviens compréhensif et tu veux négocier, cochon ? Mais où était ton sens du compromis ces deux derniers millénaires ? Quand tu nous humiliais, nous violais, nous tuais pour assurer ta suprématie ? Assassin !

– Écoutez, madame, je vous assure que je n’ai jamais violé ni tué personne. Je vous jure ! »

J’avais failli ajouter que je n’avais que quarante ans et pas deux mille mais je n’ai pas voulu la contrarier. Elle n’avait pas besoin de ça.

« Si, tu as tué ! Tu as tué par ton silence, tes compromissions, ta perpétuation du patriarcat. Et tu as forcément au moins violé ta femme… »

Euh, alors ça, c’était vexant.

« Mais non, enfin !

– Si ! Et je ne serais même pas étonné que tu aies fait des saloperies à ta fille… »

Et ça c’était insupportable. Je me suis entendu parler d’une voix blanche et sourde.

« Je te préviens, laisse ma fille tranquille, sinon je te…

– Ah, voilà ! Le naturel revient au galop ! Sinon tu me quoi, cochon ? Tu me violes ? Tu me tues ?… Assassin ! »

Oh, et puis merde… Tout ça n’avait pas de sens. Désespéré, j’ai laissé mon visage retomber sur la poutre déjà rougie par mon sang. La voix de la première femme a repris.

« Bon, allez. Ne te fatigue pas, Justine. Il est comme tous les cochons : il ne voit pas de quoi tu parles, de toute façon… Laisse tomber. On lui fera comprendre par d’autres moyens. L’heure tourne, les filles, il faut faire la mise en place pour la vidéo. »

Oh non, pas la vidéo…

 

Eh si…

Je les ai entendues qui s’agitaient puis elles sont venues installer deux tables derrière la croix, donc face à moi, une de chaque côté, avec deux chaises derrière chacune. Je percevais qu’on s’agitait de l’autre côté aussi, dans mon dos, mais je ne pouvais pas tourner la tête suffisamment pour voir ce qui s’y passait. La voix de la dénommée Justine a résonné.

« Rosie ! Rosie ! La table de gauche n’est pas dans le champ, là. Tu peux aller la bouger un peu ?

– Quoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi pas Martial ?

– Écoute, Rosie, ce n’est pas le moment. Tu peux, s’il te plaît ?

– Pff… »

J’ai entendu des pas traînants puis une troisième jeune femme, que je n’avais pas encore vue ni entendue, est entrée dans mon champ de vision. Peut-être qu’elle se montrerait moins fermée que les autres ?

« Rosie… c’est Rosie, c’est ça ? Vous êtes en train de faire une très grosse bêtise, Rosie, il est encore temps d’arrêter.

– Ta gueule. »

C’était encourageant. Elle a déplacé la table de quelques centimètres, s’est tournée vers le fond de la salle et a crié.

« Comme ça, c’est bon ?

– Non ! De l’autre côté !

– Pff… »

Je sentais comme une tension entre elle et ses camarades. Il y avait sûrement moyen d’en profiter d’une façon ou d’une autre… J’ai tenté une approche moins directe.

« Et pourquoi est-ce que vous m’avez attaché comme ça ?

– Bonne question. On a hésité entre la croix normale, la croix de Saint-André et la croix de Saint-Pierre, et puis finalement on a choisi la croix de Saint-Pauvre-Con. »

Et elle s’est retournée et a déplacé la table jusqu’à ce qu’on lui crie que ça allait, puis elle est partie. Bon, il faudrait tenter autre chose. Quelques instants plus tard, une quatrième personne est venue étendre sur les tables de grands draps noirs qui retombaient jusqu’au sol. Sur le devant, dans la direction de la caméra vraisemblablement installée dans mon dos, deux mots étaient cousus en lettres blanches. Je suis parvenu à lire « LES ÉPERVIÈRES ». Qu’est-ce que… ? La personne qui procédait à l’installation des draps était un homme, certainement celui qui avait parlé un peu plus tôt et que la troisième femme avait appelé Martial. Ah, un frère urodèle. J’ai senti une lueur d’espoir renaître en moi.

« S’il vous plaît, monsieur Martial, détachez-moi.

– Ta gueule. »

Décidément, ils n’avaient que ces mots-là à la bouche.

« Mais pourquoi est-ce que vous faites ça, enfin ? Vous savez bien qu’on n’est pas tous des salauds ! Vous-même, vous êtes bien un homme, non ?

– Et alors ? Tu crois que j’en suis fier ?

– Mais ce n’est pas ce que j’ai dit, je…

– Je me hais, je te hais, je nous hais ; on est tous des cochons… J’en suis un, et toi aussi !

– Mais non ! Enfin, vous peut-être, je ne sais pas, mais moi non !

– Toi encore plus, tu es un double cochon !

– Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

– Qu’est-ce que tu as fait ? En plus de faire ce que font tous les autres, tu as voulu exhiber ta queue comme un dégueulasse, l’imposer à toutes, et maintenant tu vas payer, mon cochon. »

Derrière nous une voix a crié.

« Martial, tu viens ?

– J’arrive ! »

Il est reparti et le silence s’est fait. Tout le monde avait disparu, et tout espoir également. J’étais aussi épuisé que désespéré, et après un moment j’ai fini par m’endormir, pour ne me réveiller que lorsque j’ai senti qu’on réajustait mon bâillon. Cette fois il était très serré. Celle – ou était-ce Martial ? – qui l’avait fait est descendue de la chaise sur laquelle elle était montée et est allée se joindre aux autres, que j’ai découvertes installées face à moi : quatre figures entièrement vêtues de noir, leurs visages masqués par des cagoules ne laissant voir que leurs yeux, étaient maintenant assises deux par deux aux tables installées un peu plus tôt sous ma croix. Devant l’une d’elles était posée une feuille de papier portant un texte dactylographié, et devant les trois autres : un couteau, une scie et un hachoir.

« On commence ?

– Eh, Martial ! Et son short, alors ?

– Oh là là ! Désolé, les filles, j’ai oublié… Oops ! »

Comme j’essayais désespérément de me libérer à nouveau de mon bâillon pour crier, celui qui venait de s’asseoir s’est relevé et est passé derrière moi avant, d’un geste, de faire glisser mon short jusqu’à mes chevilles. Il est resté un instant dans mon dos et soudain a touché ma queue puis aussitôt enlevé sa main.

« Beurk ! C’est vraiment bizarre, quand même…

– On sait, on sait, Martial… Allez viens te rasseoir, je vais lancer la vidéo. »

Oh non, pas la vidéo…

Je commençais déjà à frotter mon visage contre la poutre à laquelle il était collé pour faire descendre mon bâillon quand celle que j’avais reconnue comme étant la dénommée Marianne a dirigé une petite télécommande vers un point situé derrière mon dos.

« Déclaration d’indépendance, première…

… Action !

« Nous, patriotesses, avons décidé une fois pour toutes de refuser la domination mâle. Nous appelons à combattre idéologiquement les forces mâles par tous les moyens, y compris l’action directe si nécessaire, et c’est pourquoi nous proclamons aujourd’hui la naissance des Épervières, bras armé de notre mouvement. Telle l’épervière, animal plus puissant que son mâle, nous avons la force nécessaire pour renverser les troupes d’occupation mâles et nous le prouvons au monde dès aujourd’hui par notre action fondatrice : l’arrestation et la détention du cochon Léo Grégoire, coupable d’avoir insulté les femmes en faisant de sa difformité physique le symbole et l’instrument de la domination mâle. Nos revendications sont les suivantes :

1 – Démission de tous les membres du gouvernement, de l’Assemblée et du Sénat et mise en place d’une Assemblée constituante féminine et d’un gouvernement de transition féminin doté des pleins pouvoirs.

2 – Instauration dans les affaires d’atteintes sexistes et sexuelles de l’imprescriptibilité et de la présomption de culpabilité, avec rétablissement de la peine de mort pour les coupables de crime de cette nature.

3 – Suppression immédiate et définitive de tous les marqueurs de domination mâle, qu’ils soient d’état civil, vestimentaires ou linguistiques.

4 – Établissement d’un système de quotas majoritaires de femmes dans tous les domaines de l’activité humaine : économie, arts, sport, etc.

Nous veillerons, par la force si nécessaire, à ce que soient appliquées ces préconisations, seules en mesure de sauver les femmes d’une intolérable situation de servage.

Voici notre ultimatum : si dans une semaine à compter d’aujourd’hui nos revendications ne sont pas satisfaites nous procéderons à l’aphérèse de la queue du cochon Léo Grégoire. »

Aphérèse, aphérèse… tiens, je ne connaissais pas, mais quelque chose me disait que ça ne sentait pas bon. Marianne avait repris la petite télécommande et éteint d’un geste la caméra avant de se tourner sur sa droite.

« Alors, Martial ? J’ai été comment ? »

Mais j’étais une nouvelle fois parvenu à faire glisser le bâillon et j’ai parlé avant que le Martial en question ait pu répondre.

« Madame, s’il vous plaît !

– Oh, non ! Il a encore réussi à l’enlever ! Rosie, tu vas lui remettre ?

– Quoi ? Mais pourquoi moi ?

– Écoute c’est déjà assez compliqué comme ça, il faut que… »

Je les ai encore interrompues.

« S’il vous plaît : remontez mon short et je vous promets que je n’enlèverai plus le bâillon. »

Marianne a soupiré et s’est levée, imitée par les autres, et elles ont enlevé leurs cagoules.

« Et pourquoi est-ce que je devrais te faire confiance, cochon ?

– Vous avez ma parole d’hom… ma parole d’honneur. »

Manifestement la cheffe du petit groupe hésitait et j’ai essayé d’en profiter.

« Et j’ai juste une question et après je me tais : c’est quoi “l’aphérèse” ? »

Elle m’a ignoré et a regardé celle qui se trouvait à gauche.

« Justine, tu vas à ton travail et tu te comportes exactement comme d’habitude. Et toi, Rosie, tu vas surveiller le cochon pendant que Martial m’emmène au cybercafé pour poster la vidéo et ensuite au lycée pour mon cours de cet après-midi. Je reviendrai en fin de journée.

– Mais merde à la fin, Marianne !… Pourquoi est-ce que c’est toujours moi qui dois me taper les trucs ingrats ?

– Rosie. Fais ce que je te dis. On touche au but. On doit toutes faire des sacrifices.

– Ah oui ? Et il fait quoi, comme sacrifice, Martial ? »

La voix du seul homme du groupe a résonné dans la grande pièce.

« Oh là là, ça y est. C’est reparti…

– Oui, c’est reparti ! On est censées se battre pour la justice et on ne te demande jamais rien, à toi… »

Marianne s’est approchée de Rosie et a posé ses mains sur ses épaules.

« Rosie, sa présence nous est extrêmement précieuse. En tant qu’homme, Martial fait plus pour la cause que n’importe laquelle d’entre nous.

– Eh bien c’est injuste. Ça perpétue la domination masculine.

– S’il te plaît. Sois patiente. La cause a besoin de toi. Surveille le cochon cet après-midi et après tu verras, tout sera différent. L’action d’éclat qu’on vient d’engager va porter l’organisation à un niveau supérieur, crois-moi, et tu y auras toute ta place. »

Rosie affichait toujours une moue boudeuse mais elle n’a pas répondu. Marianne a attendu un moment avant d’enlever ses mains des épaules de la jeune femme et a soufflé « merci ». Puis elle a tourné les talons et est partie en compagnie des deux autres après avoir demandé à Martial d’enfin remonter mon short. J’étais seul avec Rosie qui, assise sur une des chaises, était penchée sur son téléphone.

« Madame ! »

Elle n’a pas répondu, alors j’ai insisté.

« Madame l’épervière !… Rosie !… »

Cette fois elle a levé la tête.

« On t’a dit de te taire, alors tais-toi ou je te remets ton bâillon, compris ?

– Je me tais, promis, mais juste une chose… elle n’a pas répondu, votre collègue : c’est quoi “l’aphérèse” ?

– Oh là là ! Tu es pénible, hein ! Ça veut dire ça… »

Et elle a replié ses doigts à l’exception de l’index et du majeur, tendus, qui formaient un V qu’elle a fermé rapidement deux fois.

« Couic ! »

 

Couic.

Si on m’avait dit que ça finirait comme ça… Je pensais à ma vie, comme elle avait tourné en une sorte de farce absurde, de bouffonnerie cruelle, comme elle se terminait en un crescendo de malheurs ridicules. Tout ça m’était-il arrivé par hasard, ou bien était-il possible que dès le départ, avant même de naître, on soit maudit sans le savoir ? Peu de temps auparavant encore j’avais mené une existence normale et heureuse, et aujourd’hui je me retrouvais prisonnier d’une bande d’épervières, attaché à une croix, en attendant qu’on me coupe la queue. Si j’avais vu ça dans un film, j’aurais ri… et là ça m’arrivait vraiment. Ce n’était même pas un cauchemar, parce qu’un cauchemar au moins on s’en réveille, c’était la vraie vie, mais atrocement différente. La réalité augmentée… Augmentée par mille emmerdes. Pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’avais fait ? Je n’étais pas croyant mais, attaché là à ma croix, vaincu, accablé, il me fallait bien constater qu’une sorte de force supérieure semblait s’acharner sur moi. Je n’allais pas aller jusqu’à me comparer à Jésus – il ne faut pas pousser – mais au minimum à ce type, là… comment s’appelait-il, déjà, ce pauvre vieux qui subissait tous les malheurs possibles sans raison ? Ah oui : Job. Voilà. J’étais Job version moderne… Et en plus j’allais mourir. C’est ce qui s’appelle ne pas avoir de pot, non ? Mes forces m’abandonnaient peu à peu. Ma vie défilait dans mon esprit, la réalité s’altérait et les souvenirs heureux ou tristes remontaient à la surface tandis que je naviguais, divaguais, entre rêve et conscience.

« Tu pleures ?

– Hein ? »

J’ai sursauté. J’étais allé si loin dans mon transport nostalgique que je n’avais même pas entendu Rosie s’approcher. Lorsque le sens de ses paroles a enfin atteint la part lucide de mon cerveau, j’ai compris : j’avais le visage inondé de larmes rosies de sang. Elle me regardait avec curiosité. Elle a répété sa question.

« Pourquoi est-ce que tu pleures ? »

Bon, ça m’a un peu énervé, cette question, quand même.

« Pourquoi je pleure ? Mais tu voudrais quoi ? Que je rie ? Que je trouve ça drôle d’avoir été enlevé par une bande de tarées qui me torturent et qui me filment à poil et qui veulent me couper la queue ? Et tout ça pour quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

– Ce que tu as fait ? Mais dis-moi, cochon : qui se voulait le symbole de la domination masculine ? “Monsieur la queue”, le cador, le roi des mecs ! Celui qui allait réunifier tous les masculinistes, fédérer les Incels, le MRA, les MGTOW… »

Bizarrement, elle avait l’air aussi énervée que moi d’un seul coup. Mais de quoi est-ce qu’elle parlait ?

« Mais qu’est-ce que vous racontez… ?

– Tu vas le nier en plus ?

– Écoutez, je ne comprends même pas ce que vous dites… Le MRA, le MG je ne sais pas quoi… je ne sais pas ce que c’est, moi. Et vous croyez que je me prends pour le roi ?… Mais le roi de quoi ? Le roi des cons, oui ! Je ne suis qu’un pauvre type… Vous savez où j’allais quand vous m’avez enlevé ? Vous le croirez ou pas, c’est le dernier de mes soucis, j’allais m’acheter une corde. Devinez pour quoi faire ? Et d’ailleurs si ça vous va, une petite pendaison, affaire conclue… Faites-vous plaisir tout de suite, là, maintenant… je m’en fous. Tout ce que je vous demande c’est de ne pas montrer ça à ma fille. Merde alors… désolé, je n’ai peut-être pas été parfait dans ma vie, mais je n’ai pas mérité ça… et ma fille, ma Luna, encore moins. »

Elle n’a pas répondu immédiatement et lorsqu’elle l’a fait j’ai perçu que son ton avait changé. Elle était moins tendue, sa voix avait perdu en agressivité.

« C’est bien triste, mais pourquoi est-ce que je devrais avoir pitié de toi ? Toi qui es allé t’exhiber comme ça, coller ta queue dans la figure de tout le monde, de toutes les femmes, comme une insulte de plus à toutes celles qui souffrent déjà à cause de vous, celles qui meurent sous vos coups.

– Mais moi je n’ai jamais tué personne, frappé personne, ni même insulté personne. J’ai toujours été gentil avec tout le monde, homme ou femme, je suis pour l’égalité, je suis…

– C’est ça… Tu vas me dire que tu as des “amis femmes”, bientôt ? Tu es pour l’égalité mais qu’est-ce que tu as fait pour qu’elle arrive ? Rien. Rien sinon perpétuer le système patriarcal. Et en plus maintenant tu fais ces affiches ? Tu t’allies avec Jourdain, qui veut nous faire revenir deux cents ans en arrière ?

– Oh mais moi je ne voulais rien… Je n’aurais peut-être pas dû mais je ne voulais de mal à personne. J’ai une fille, vous voyez, que j’aime plus que tout… et on me l’a enlevée. C’est pour ça que je me suis retrouvé là : j’avais une belle vie, une vie heureuse, avec ma femme et ma fille…

– Elles ne sont pas à toi.

– Alors disons que j’étais à elles. Et puis un jour cette saloperie de queue a commencé à pousser et tout s’est écroulé. Sophie m’a quitté, elle est d’abord partie en province avec notre fille, et puis comme ça n’était pas assez loin elle m’a annoncé qu’elle partait aux États-Unis et que je ne verrais plus Luna… C’est là que ces gens m’ont appelé et… c’est pour ça que j’ai fait tout ça… Le reste je m’en fous, vous savez… les histoires d’hommes et de femmes, ça n’est pas pour moi… Moi ma vie c’est une vie simple… une vie de chien. »

Elle a secoué la tête et pris un grand couteau et elle a approché une chaise de mon gibet. Allez. Finalement ça irait peut-être plus vite que la corde… J’étais prêt. J’ai fermé les yeux et cherché quelque vieille prière enfouie dans mes souvenirs mais je n’ai rien trouvé… Adieu monde cruel, adieu ma Luna.

Rosie est montée sur la chaise et a levé le couteau.

 

Bon, vous, vous aviez compris qu’elle me détachait, n’est-ce pas ?

Moi, non. Mais pour ma défense il faut dire que j’étais quand même un peu diminué… Ça avait failli mal tourner, d’ailleurs, car sans le vouloir elle avait été à deux doigts d’accéder à ma demande de mettre fin une fois pour toutes à mon calvaire : j’étais tellement affaibli que lorsqu’elle avait coupé les liens qui m’entravaient pour me faire descendre de ma croix, mes jambes avaient refusé de me porter et mes bras de me retenir, et j’avais chuté lourdement. Bing ! Ma tête avait heurté le sol avec un bruit mat et pendant un instant des milliers d’étoiles avaient brillé devant mes yeux grands ouverts. Un filet de sang ruisselait sur mon visage depuis quelque part dans mes cheveux et nous avons dû attendre un long moment avant que je retrouve suffisamment de forces pour me remettre debout, mais même alors je n’en avais pas plus qu’un vieillard. Nous avons mis une éternité à aller jusqu’à la porte de la grande cave et à monter la volée de marches sur laquelle elle ouvrait, et nous sommes retrouvés dans la cuisine de ce qui ressemblait à un pavillon de banlieue. Par la fenêtre, j’apercevais un petit jardin sans charme et quelques voitures garées le long d’un trottoir. La remontée m’avait épuisé et voir les placards, la toile cirée sur la table et la cuisinière émaillée m’a soudain fait me rendre compte à quel point j’étais affamé. J’ai voulu aller boire un peu d’eau au robinet mais mes jambes ont encore refusé de me porter et je suis tombé à genoux. Rosie m’a relevé de nouveau et aidé à m’asseoir. Elle avait l’air inquiète. Elle a dit qu’il fallait que je mange et qu’elle allait faire cuire des pâtes. Moi j’étais plutôt pour partir avant que la cinglée en chef et son labadens réapparaissent, mais Rosie a dit qu’elle aussi avait faim et que les autres ne risquaient pas de revenir de sitôt : Marianne avait cours tout l’après-midi dans son lycée et Martial, qui y était surveillant, y travaillerait le reste de la journée aussi. Elle avait marmonné une injure au passage. Visiblement elle ne tenait pas le garçon de la bande dans son cœur.

Les pâtes étaient trop cuites et pas assez salées mais je mourais de faim. Assise à côté de moi, Rosie mangeait elle aussi, me surveillant comme l’aurait fait une baby-sitter. De temps à autre, elle me disait d’y aller doucement, j’allais me rendre malade si je mangeais trop vite… Je me sentais bien. Je ne lui en voulais plus. Ça change la perspective, dès qu’on vous nourrit. Au fond on est comme des chiens.

« C’est très bon, Rosie, merci. »

Elle m’a regardé et a secoué la tête. J’ai senti qu’elle était sur le point de dire quelque chose – qu’elle savait très bien que ce n’était pas vrai ? – mais elle est restée silencieuse. J’ai insisté.

« Et merci aussi de me libérer. Vous êtes… très gentille.

– Ah, c’est sûr que maintenant j’entre davantage dans tes schémas. Tu retrouves tes repères de patriarche, tu t’es retrouvé une bonniche…

– Mais pourquoi est-ce que vous dites ça ? Je fais la cuisine un soir sur deux, je n’ai jamais fait de mal à…

– Et il faudrait te remercier ?… Jamais violé personne ? Tué personne ? Félicitations… Tu es juste le petit chef de famille à la conscience tranquille ; on porte ton nom, tu as ta petite maison, ta petite femme, ta petite voiture…

– Mais Sophie… enfin, ma femme, conduisait aussi et…

– Et toujours ma fille, ma femme…

– Mais merde à la fin ! Vous voulez que je dise quoi ?! Sophie aussi dit “mon mari”. Enfin… elle disait, avant de me plaquer.

– C’est différent. Ça n’a pas les mêmes résonances quand, pendant des siècles, la femme a vraiment appartenu à l’homme comme un animal de compagnie. Pendant des millénaires ! Pas une femme philosophe ou presque… pas de savantes, pas de politiciennes, pas d’exploratrices… Pourquoi, à ton avis ? Tu crois qu’on est plus connes que vous ? Tu penses que ta fille est plus conne qu’un garçon ?

– Mais non, enfin ! Pas du tout !

– Alors si ce n’est pas parce qu’on les a empêchées, pourquoi ? »

Elle a attendu ma réponse – en vain – pendant un instant avant de reprendre.

« Et je ne parle pas de celles qui se font tuer par leur conjoint. Tout le monde s’en fout, et toi le premier.

– Ça n’est pas vrai…

– Ah oui ? Et qu’est-ce que tu as fait pour que ça cesse ?

– Je ne sais pas, je…

– Moi, je sais : rien. Ah, si, pardon : tu as exhibé ta queue sur des affiches pour symboliser la masculinité opprimée. C’est sûr, tu t’es engagé. “Ta” fille va être fière de toi. Allez, je vais faire la vaisselle, tiens, tu m’énerves… »

J’ai péniblement tenté de me lever.

« Attendez, je vais vous ai…

– Ne te fatigue pas, va. Regarde mon cul plutôt, ça t’occupera. »

Évidemment, dit comme ça.

 

Bon, en fait je n’avais pas trop osé.

Et puis j’avais la tête ailleurs de toute façon. Je m’étais tourné vers la fenêtre et, au-delà, le petit jardin triste où une pluie fine s’était mise à tomber d’un ciel de grisaille. Rosie m’avait annoncé qu’elle allait me déposer à la gare avant de se livrer à la police. Je l’ai remerciée de nouveau et elle m’a dit qu’elle ne le faisait pas pour moi, mais qu’elle pensait simplement s’être égarée. Elle ne s’excusait pas, je n’avais eu que ce que je méritais, mais elle regrettait. Je lui avais fait remarquer que c’était paradoxal, comme formulation, et elle avait haussé les épaules.

« Que veux-tu… “Vouloir, c’est susciter les paradoxes”, disait Camus… Eh bien je voulais. Quoi, je ne sais pas, mais je voulais quelque chose… je voulais que quelque chose change. »

Dans la voiture, un peu plus tard, comme elle me conduisait à la gare, elle m’avait avoué n’avoir, au fond, jamais vraiment cru au grand projet de Marianne, l’ancienne professeure de latin de son lycée dont, adolescente, elle avait tant admiré la radicalité. Marianne était brillante, charismatique, surtout lorsqu’elle parlait de cette révolution des femmes qui viendrait immanquablement un jour. Et puis Rosie était allée à l’université et lorsque, désormais étudiante en philosophie, elle avait repris contact avec son enseignante quelques années plus tard, elle s’était d’abord amusée de ses vues extrêmes, avant de basculer dans son camp ou, plus précisément, d’y être poussée par les circonstances. C’était une histoire tristement banale : à l’issue de son master de philosophie, entamant un doctorat, elle avait dû refuser les avances de son directeur de recherche auquel, un soir, elle était venue, le cœur battant, apporter ses premières pages. Abordable et bienveillant jusqu’alors, cette fois il avait posé sa main sur la cuisse de la jeune femme. L’air de rien. Après un instant d’incrédulité, elle l’avait repoussé et était sortie en trombe de la pièce, les larmes aux yeux, le feu aux joues… oubliant les précieux feuillets dans le bureau. Il les lui avait retournés par courrier quelques jours plus tard, couverts d’annotations cruelles et de remarques hostiles remettant en cause le projet de mémoire, et la capacité même de Rosie de poursuivre tout travail de recherche. Dès lors, comment imaginer pouvoir continuer ? L’homme avait la haute main sur toutes les instances doctorales, tous les jurys. Personne n’accepterait de la diriger. Alors Rosie avait abandonné. À vingt-trois ans, titulaire d’un diplôme sans grande valeur, elle avait dû chercher un emploi alimentaire pour pouvoir tout de même quitter le domicile parental. C’est à ce moment qu’elle avait rejoint Marianne, parce qu’il fallait que tout ça cesse, non ? Qu’est-ce que j’en pensais, moi ? Je trouvais ça normal ?

« Non, je vous comprends, Rosie… On est pareils, au fond, vous et moi. Moi aussi, quand j’ai accepté d’être sur ces affiches, je n’y croyais pas vraiment. Ça n’était pas vraiment moi… mais je voyais ma vie s’écrouler, j’étais tellement en colère.

– Peut-être, oui. Mais la différence c’est que toi, tu es une exception, une anomalie…

– Merci.

– Je veux dire que tes malheurs te sont arrivés uniquement parce qu’une chose littéralement extra-ordinaire t’est arrivée d’abord. Moi, c’est exactement le contraire, ça n’est pas monstrueux, c’est monstrueusement banal : c’est juste parce que je suis une femme. »

Voilà. La voiture était arrêtée sur le parking de la gare, et pendant un moment on n’a entendu que le ronronnement du moteur au ralenti et le battement des essuie-glaces sur le pare-brise. Je ne savais pas quoi dire, et elle semblait réfléchir.

« Mais oui, d’une certaine façon tu as raison. On se ressemble. Au fond, cette queue qui t’a poussé t’a plus rapproché des femmes que des hommes. C’est Diderot qui a écrit que l’homme n’est peut-être que le monstre de la femme, ou la femme le monstre de l’homme… toi tu es un peu le monstre des deux, en fait. »

Décidément elle savait trouver les mots qui réconfortent…

Je suis sorti dans la pluie.

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