La queue de Léo Grégoire
III. Tête-à-queue
« Quelle force me reste-t-il pour que j’espère ?
Qu’y a-t-il à son terme pour que je vive encore ?
Ma force est-elle celle du roc, ma chair est-elle
d’airain ?
Ne suis-je pas sans ressource, et tout appui ne
m’a-t-il pas quitté ? »
Livre de Job
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Sandra, la secrétaire de Me Brahmi, m’avait aussi fait suivre les e-mails reçus au cabinet. La jeune femme avait accompagné l’envoi de quelques mots délicats, s’excusant de devoir me transmettre « des horreurs » et m’assurant de sa sincère sympathie. Elle avait signé « Bien à vous, Sandra ». Bien à moi… ces simples mots sur le souvenir de son joli sourire et de ses sourcils haussés sur ses grands yeux m’ont troublé. J’étais seul. Le souvenir de Sophie et de son corps, du désir et du plaisir connus avec elle me torturait, et de plus en plus souvent, le soir, après avoir refermé un autre de ces courriers que j’avais reçus, certaines des photos continuaient de me troubler si profondément que parfois je m’endormais avec comme imprimée derrière mes paupières baissées l’image crue du corps nu dont une inconnue, à l’autre bout du monde, voulait me faire l’offrande… et d’ailleurs je l’acceptais parfois, en rêve, dans la mer agitée de mon sommeil.
Est-ce que j’avais fait un de ces rêves la nuit précédente, ce jour où je l’ai rencontrée comme je faisais quelques courses dans un petit supermarché de mon quartier ? Je ne sais plus. Ne m’attendant pas à la trouver là, j’ai failli ne pas la reconnaître : comme je tournais la tête et balayais le rayon du regard j’ai d’abord croisé le sien sans m’y arrêter… et puis quelque chose s’est passé, une connexion soudaine s’est faite dans mon cerveau, et je suis revenu en arrière vers ce visage confusément familier. Manifestement tout aussi surprise que moi, elle a haussé les sourcils et ouvert grands les yeux avant de s’écrier :
« Oh, monsieur Grégoire ! »
La reconnaître tout à fait m’a encore pris quelques fractions de seconde, puis à mon tour je l’ai enfin identifiée.
« Sandra ?… C’est bien Sandra, n’est-ce pas ? Ça alors, si je m’attendais… Mais avant tout bonjour ! Désolé, je ne suis vraiment pas très poli mais je ne m’attendais pas du tout à vous voir ici.
– Oh, ne vous inquiétez pas, ce n’est rien. Moi aussi j’ai été surprise… »
Elle a baissé les paupières et, comme une mèche de cheveux taquine était tombée contre sa joue, elle l’a remise doucement derrière son oreille et pendant le bref instant de silence qui a suivi je me suis soudain dit qu’elle était encore plus jolie que dans le cabinet de M e Brahmi. Elle avait écarté la mèche joueuse de ses doigts longs et fins et laissé la lumière caresser sa joue et faire étinceler ses iris couleur bronze. Son chemisier, dont un gros sac qu’elle portait à l’épaule écartait l’échancrure, laissait apercevoir les prémices d’un sein à la peau délicate. J’ai mobilisé mes ressources pour trouver quelque chose d’intelligent à dire.
« Euh… Vous habitez dans le quartier ?
– Non, non, pas du tout : je rentre de chez une amie et il m’est revenu tout à coup que je n’avais rien à manger à la maison. Alors quand j’ai vu le magasin…
– Ah… d’accord. En tout cas, Sandra, je profite de l’occasion pour vous remercier pour le petit mot que vous m’avez écrit avec l’envoi de tous ces mails. C’était très gentil…
– Oh, ça n’est rien du tout… On vous envoie des choses tellement… bizarres. J’ai pensé à vous, qui recevez tout ça, et… mais c’est tellement peu de chose.
– Détrompez-vous. Quand on est dans ma, comment dire… dans ma situation, ce genre d’attention, ces quelques mots, vraiment ça n’a pas de prix.
– Eh bien je suis contente, alors. Je trouve ça triste que vous soyez malheureux pour ça, monsieur Grégoire… ça ne devrait pas être comme ça. Quoi qu’il vous arrive, vous êtes toujours le même homme, au fond, non ? »
Le même homme. Mais elle était extraordinaire, cette fille !… J’en aurais pleuré, tiens. Plus je la regardais, plus je l’écoutais, plus je la trouvais belle. Les mots sont sortis de ma bouche sans que je réfléchisse.
« Sandra, vous savez quoi ? Je n’ai rien à manger chez moi non plus. Qu’est-ce que vous diriez que je vous invite au restaurant ?
– Oh, monsieur Grégoire, il ne faut pas… Je…
– Ah oui, pardon : on vous attend, bien sûr. Je suis désolé.
– Non, pas du tout. Personne ne m’attend, mais je…
– Alors dans ce cas ça me ferait un immense plaisir. Et vous serez rentrée chez vous à temps pour profiter d’une bonne nuit de sommeil, promis. Juste un petit dîner pour bavarder, en tout bien tout honneur, d’accord ? »
Deux heures et une bouteille de champagne plus tard, dans mon studio, nus sur le lit, nous criions de plaisir et sous elle, sur elle, devant ou derrière elle, bouillonnant, fougueux, survolté, j’abattais en ahanant digue après digue qui avaient si longtemps retenu la marée de mon désir (je sais, mais il fallait une image forte, ici). Oui, Sandra : j’étais le même homme ! J’étais un homme, un vrai ! Mon corps revivait enfin à un plaisir moins emmerdant que de courir dans les bois. Le seul, le vrai plaisir !… La vie recommençait ! Yeehaw !
C’est après que ça s’est gâté.
Ding.
Le SMS est arrivé quarante-huit heures plus tard, avant que j’aie pu revoir Sandra. Elle m’avait dit qu’elle avait une semaine épouvantablement chargée au cabinet et qu’elle ne pourrait se libérer un autre soir avant le week-end suivant. Je comprenais, j’attendrais. J’avais depuis ce fameux soir le cœur plus léger qu’à aucun autre moment au cours de ces derniers mois. Je m’étais surpris à fredonner en prenant ma douche, le matin suivant nos ébats, et – c’est important – la satisfaction physique née d’avoir ainsi mis un terme à une longue période de frustration sexuelle n’était pas la seule raison de mon insouciance : j’avais retrouvé une forme de confiance en moi et en mon corps qui m’avait quitté plusieurs mois auparavant. Je pouvais séduire, je pouvais étreindre, je pouvais ressentir et donner du plaisir, j’étais effectivement un homme, un vrai, le même qu’avant… et même, d’une certaine façon, plus encore : sur le lit ce soir-là tandis que je faisais l’amour avec la jeune femme au corps si doux, j’avais par instants nettement perçu la présence de l’appendice extraordinaire dont j’étais gratifié. Comme je le sentais tanguer derrière moi au gré de mes mouvements, son poids, sa force d’inertie m’étaient remontés dans les reins et, loin de tout gâcher, cela m’avait procuré au contraire une sorte de sentiment de toute-puissance qui avait encore décuplé mon énergie. Oui j’étais un homme, mais un homme léopard, tigre, lion !…
Allongé sur mon lit, un bras replié derrière la nuque sur l’oreiller, je me sentais heureux. Un sentiment de plénitude m’habitait. J’avais faim, aussi, tiens. J’ai posé le téléphone sur le chevet d’acajou et me suis levé pour aller voir ce que je pouvais me préparer à manger, mais à peine avais-je ouvert la porte du réfrigérateur que j’ai entendu le ding me signalant que j’avais reçu un nouveau message. Luna, peut-être ?… Sandra ?… Ah non, tiens. Le numéro était inconnu et le message disait simplement :
« Alor c’été bien avec Sandra »
Quoi ? Mais avant que j’aie pu réfléchir un second message faisait à nouveau tinter l’appareil dans ma main.
Ding.
« Il fau kon parle mec »
Qu’est-ce que c’était que ça ? J’essayais en temps réel d’envisager les différentes possibilités. Un enfant, chez Sandra, qui avait pris son téléphone ? Quelqu’un qui…
Ding.
« ta compri il fau kon parle gregoire »
Hein ? Il connaissait mon nom ? Mais qui était-ce ? Brahmi ? Ça n’avait pas de sens… Sandra elle-même ? J’avais l’impression d’être dans un mauvais film. Mes doigts tremblaient comme j’écrivais « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ? ».
Ding.
Cette fois c’était une photo. Moi, de dos. Donc reconnaissable entre mille (pour ne pas dire entre huit milliards). Et en pleine action, en plus. Mon corps masquait celui de ma partenaire dont on ne voyait que les jambes dépasser de chaque côté. En plein milieu du cliché, au croisement parfait des deux diagonales : ma queue.
Ding.
« Tu en veu une de face
ou tu té reconu ? »
Ding.
Je n’avais même pas eu le temps de répondre… Encore une photo de Sandra et moi : nous avons tourné sur le lit et on me voit maintenant de profil gauche, allongé sur elle dont les mains sont posées sur mes flancs. On voit ses cheveux, mais son visage est tourné vers l’autre côté. Sa jambe droite est grande ouverte, plaquée contre les draps, et tout mon corps est visible. Le plan parfait… Elle savait que nous étions filmés, bien sûr. Elle se cache mais fait tout pour qu’on me voie. Et pour ce qui est de me voir, on me voit, et tout entier en plus, avec en particulier cette anomalie dressée vers le plafond depuis le bas de mon dos. Ouaf ! Ouaf !
Ding.
« G tou tes exploi
on te reconai bien leo gregoir
combien tu men donne »
Une vague de colère m’a submergé et j’ai répondu aussitôt : « Rien du tout, allez vous faire foutre ! Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, pauvre con ! » Trois secondes ont passé.
Ding.
« Alor se sera gratui pour Luna
El sera fier de papa
Ces bien sa ses coordoné non »
Suivait effectivement, et sans la moindre faute cette fois, l’adresse de Luna et Sophie à Strasbourg.
Ding.
« Alor cé ki
le pauvre con »
Ding.
« Il fau kon parle »
Qu’est-ce que je pouvais faire ? Mes doigts ont répondu « OK ».
Ding.
« bon regard té mail »
Ding.
« salu conar »
Alors ça, franchement, ça n’était pas nécessaire.
Cela dit, au point où j’en étais…
J’avais reçu d’une adresse au nom extravagant un long courrier électronique m’expliquant comment procéder. Il y était précisé que le numéro qui m’avait contacté à l’origine était celui d’un téléphone jetable qui désormais ne répondrait plus. L’e-mail était bref et clair : tout devait dorénavant se faire par l’intermédiaire de Sandra. Elle était donc effectivement dans le coup… quel imbécile j’avais été. Je lui remettrais cinquante mille euros en liquide et en échange la vidéo originale serait détruite et aucune copie n’en serait conservée. Sandra était bien placée pour savoir que je disposais largement de cette somme avec l’argent que Brahmi m’avait obtenu de Hellooo pour mon licenciement. À l’inverse, le non-versement de la somme demandée ou toute tentative de ma part de dénoncer la machination se traduirait par un envoi immédiat de la vidéo à Luna et Sophie et sa publication sur les réseaux sociaux.
Lorsque j’ai eu terminé la lecture de l’e-mail une infime partie de moi, un court instant, a envisagé de défier les escrocs et de contacter M e Brahmi sur-le-champ… mais imaginer Luna devant un écran en train de regarder son père forniquer la queue au vent dans son petit studio comme un épagneul enragé m’était insupportable. Elle était peut-être la dernière personne au monde aux yeux de laquelle je conservais encore un peu de dignité. Comme je disposais effectivement de la somme demandée je n’ai finalement pas hésité longtemps : c’était un modeste prix à payer pour que ma fille – ma seule raison de vivre encore – garde de moi l’image d’un homme… décent ? Pour l’instant. Car je ne me faisais pas d’illusions, elle découvrirait bien un jour ce que j’avais été vraiment, mais il était trop tôt. Je ne me faisais pas beaucoup d’illusions non plus sur le fait que rien ne me garantissait qu’après ce premier versement ils ne reviendraient pas à la charge, mais en attendant il me fallait essayer, payer pour voir, comme on dit.
La deuxième rencontre avec Sandra, dès le samedi, dans un café au croisement de la rue Faidherbe et de la rue de Montreuil, n’a pas été aussi chaleureuse que celle que j’avais imaginée lorsque quelques jours plus tôt elle avait remis ses vêtements et était repartie après m’avoir embrassé. J’avais été tellement naïf. Après un moment de sidération, je m’étais repassé mentalement le film des événements et tout s’était mis en place. Évidemment elle ne s’était pas trouvée dans le petit supermarché par hasard. Elle m’avait suivi, elle ou quelqu’un de son « équipe ». Ils l’avaient placée là comme un pion au regard innocent, au sourire timide et au chemisier un peu trop grand ouvert. Et comme un crétin j’étais tombé la tête la première. Enfin, la tête… À l’appartement, j’avais mis l’attention qu’elle avait portée à l’ameublement pourtant minimaliste de la pièce sur le compte de la curiosité, peut-être même de l’intérêt qu’elle pouvait déjà me porter, et je n’avais pas tiqué quand elle avait posé son sac sur la commode près du lit. Je m’étais même senti flatté quand elle avait voulu que je laisse la lumière allumée : « J’ai envie de te voir », avait-elle simplement soufflé à mon oreille. Comment avais-je pu y croire un seul instant ? Quel con… Qui avait envie de me voir ?
Elle est arrivée en retard au café et s’est assise face à moi. J’étais un peu, comment dire… remonté.
« Mais comment est-ce que tu as pu faire ça ? Putain, je ne sais pas ce qui me retient de…
– Essaie… Ils sont là, ils nous surveillent, ça finirait très mal pour toi. »
Ah, je n’avais pas pensé à ça (peut-être que je ne pensais pas assez tout court, en fait). J’ai lancé un regard circulaire dans le café et au-dehors. Il y avait des hommes et des femmes un peu partout autour de nous, installés dans la salle et passant ou bavardant dans la rue, seuls ou par petits groupes. Qui était qui ? Est-ce qu’elle bluffait ? J’ai repris à voix basse.
« Tu te rends compte à quel point tout ça est dégueulasse, au moins ? Je ne parle même pas de me faire croire que tu voulais vraiment coucher avec moi, je m’en remettrai, mais utiliser ma fille comme ça… Ça, je ne le pardonnerai pas. »
Elle m’a surpris lorsqu’elle a répondu sur un ton aussi passionné que le mien.
« Parce que tu crois que tu es le seul à avoir un enfant ? Moi aussi, j’ai un fils, et moi aussi ils me tiennent.
– Hein ? Qui, ils ? Comment ça, ils te tiennent ?
– Mon ex… Un ex… Enfin, un type avec qui j’ai été. Il est dans… une sorte de gang. Quand je l’ai quitté parce qu’il m’avait frappée il m’a dit qu’il avait fait un film de nous sans que je le sache, une sextape comme il appelle ça, et il a menacé de l’envoyer à mon patron.
– Et alors ? Tu pouvais dire non… Tout le monde s’en fout, aujourd’hui. Tout le monde en fait, même. »
Elle a eu un rire amer.
« Ah oui ? Alors toi aussi refuse de céder dans ce cas, si c’est tellement simple… »
Évidemment, vu comme ça…
« Ah, tu vois ?… Mon fils avait cinq ans, je venais de commencer dans un gros cabinet plein de gens importants, si ça sortait je perdais mon travail. Donc aussi mon logement, donc en gros : tout. Et quel autre cabinet m’aurait engagée ensuite à ton avis ? Voilà. Alors j’ai cédé. Il m’a fait faire une autre vidéo, cette fois avec un client, un chirurgien, marié évidemment. Ça devait être la seule fois, la dernière… mais bien sûr après il n’était plus question d’arrêter. Et à chaque vidéo il me tenait encore plus. Je suis dans la même situation que toi, Léo…
– Oui. À la différence que moi je ne suis pas son complice. Je ne piège personne. Moi je suis juste une victime… et puis désolé mais j’ai une filmographie moins fournie. »
Elle a secoué la tête et s’est levée.
« OK. Tu as jusqu’à mercredi pour me remettre l’argent, sinon tant pis pour toi… Et pour ce qui est de ma filmographie, merci : grâce à toi elle s’est enrichie d’un film d’horreur. »
C’est fou ce que les gens sont méchants.
Mais je devais absolument préserver Luna.
J’allais enfin la revoir : Sophie revenait à Paris rendre visite à sa mère, et elle avait accepté de laisser Luna passer quelques jours avec moi. À la gare de l’Est, celle qui avait été ma femme m’a semblé fatiguée et tendue. Elle aussi devait souffrir… Tout s’était écroulé si vite. Au fond elle avait raison : en me poussant à moi cette queue avait aussi ravagé sa vie à elle. Et si elle avait su ce qui planait désormais au-dessus de nos têtes… Nous avons parlé un moment, passant surtout en revue les détails pratiques relatifs au séjour de Luna chez moi, puis Sophie est repartie seule de son côté tandis que je m’éloignais main dans la main avec notre fille.
Luna n’est restée que quelques jours mais sa présence avait renforcé ma détermination : la vidéo infamante ne devait pas venir à sa connaissance. L’argent était prêt, il ne me restait plus qu’à revoir Sandra une dernière fois pour lui remettre. Le deuxième rendez-vous a été aussi bref que glacial. Cette fois nous ne nous sommes même pas retrouvés dans un café, mais dehors, place d’Italie, devant une bouche du métro. Elle est arrivée quelques minutes après moi, a pris la grosse enveloppe contenant l’argent, et est aussitôt repartie. Lorsqu’elle a descendu les escaliers du métro, je n’ai pas pu m’empêcher de regarder un instant ses jambes. Le souvenir de la douceur de leur peau avait du mal à s’effacer.
Voilà. C’était fait. Je me suis éloigné sur le boulevard Vincent-Auriol. Je voulais marcher un peu, peut-être pousser jusqu’à la Seine, regarder son eau couler, les oiseaux, une péniche qui passe. Je voulais tourner la page, croire que l’incident était terminé. Peut-être fallait-il que j’en sois passé par là pour avancer… toucher le fond pour rebondir, commencer à entrevoir un mieux, un arc-en-ciel, une éclaircie.
C’est ça… Et un petit café, aussi, tant que tu y es ?
En fait ça a été directement l’addition.
Et pour le moins salée : la vidéo avait été mise en ligne, et en plus c’est de la bouche de Sophie, une semaine jour pour jour après le départ de Luna, que je l’ai appris. Il était huit heures. Je venais à peine de me réveiller lorsque mon téléphone a vibré sur la table de chevet. Il affichait son nom.
« Sophie ?
– Tu me dégoûtes. Comment est-ce que tu as pu faire ça, Léo ? Comment est-ce que tu as pu faire ça à ta fille ?
– Hein ? Je ne… Comment est-ce que j’ai pu faire quoi ? »
Évidemment en réalité j’avais immédiatement compris de quoi il s’agissait, comme si au fond je n’avais jamais douté que tôt ou tard cela finisse par arriver. Le moment était venu (et vite).
« Comment est-ce que tu as pu faire quoi ?… Mais cette vidéo dégueulasse, Léo, quoi d’autre ? C’est Anne-Lise qui m’a avertie pour que je puisse protéger Luna… C’est… c’est… écœurant. Si j’avais pensé un jour te voir te livrer à… »
Elle avait certainement raison sur le fond, mais j’étais déjà exaspéré d’apprendre que la vidéo avait été publiée, je n’étais pas d’humeur à me laisser malmener.
« Oh, ça va, Sophie ! Me livrer à quoi ? À ce à quoi je me livrais avec toi ?
– Ah, ça c’est la meilleure ! Mais moi je ne me faisais pas filmer !
– Parce que tu crois que c’est ce que je voulais ? Que c’était mon projet ? Que je me suis levé un matin en me disant “Tiens, je tournerais bien un film de cul, moi” ?… Je me suis fait avoir, Sophie, tu comprends ? C’était un piège. J’ai rencontré cette fille et… Je suis seul maintenant, je te rappelle, je n’ai plus de vie, plus rien… Je voulais juste vivre un peu. Vivre quelque chose. Elle m’a approché, et…
– Ah ça pour t’approcher elle t’a approché ! Et tu avais besoin de faire ces trucs répugnants ?
– C’est marrant je ne t’avais pas connue si prude… Encore une fois c’était du classique, hein. Mais tu as raison, c’est répugnant…
– Ah, on est bien d’accord !
– Oh oui : ce qu’il y a de répugnant, c’est moi. Juste un pauvre con qui se fait filmer à son insu, non seulement à poil mais à queue, par-dessus le marché.
– Ce n’est pas la question.
– Si, c’est la question. Je suis d’accord, cette vidéo n’aurait jamais dû exister… mais à part ça le seul problème c’est ce que je suis aujourd’hui : un monstre…
– Arrête, Léo. Ne retourne pas la situa…
– … un monstre qui dégoûte même sa femme et qui se fait piéger par la première fille qui prétend voir en lui un homme et pas un chien…
– Je ne suis plus ta femme, Léo, et ce n’est pas de voir ce genre de chose qui va me le faire regretter. »
Et elle avait raccroché.
Une autre belle journée commençait, tiens. J’ai reposé mon téléphone sur la table de chevet et me suis laissé retomber en arrière sur mes oreillers. Et merde… J’allais rester dans ce lit et ne plus en sortir. À quoi bon ? Je resterais là et dormirais jusqu’à la fin, jusqu’à ne plus exister. Basta. Rideau. Adieu. Et puis comme je fermais les yeux – à jamais, théoriquement – le téléphone s’est remis à vibrer et je les ai rouverts. Décidément, difficile d’avoir la paix, y compris l’éternelle. Huit heures dix-neuf. Qui était-ce ? Ah, Sandra, maintenant. Elle tombait bien, celle-là. J’ai décroché et pris un ton professionnel.
« Allô, oui ?
– Léo, il faut que je te parle.
– Ah, tiens, Sandra ! Quelle bonne surprise… Parler ? Pas de problème. Je comptais justement passer au cabinet pour demander à Brahmi de te virer et de porter plainte contre toi, ton ex et toute ta bande d’enfoirés. On se voit tout à l’heure, alors ? Salut !
– Attends, Léo, je t’en supplie ! Ne fais pas ça. Écoute-moi avant. Je ne suis pas allée au travail aujourd’hui, je ne pouvais pas ; Vasco m’a appelée hier soir pour me dire que la vidéo était en ligne. Laisse-moi tout t’expliquer. Je peux venir chez toi si tu veux, quand tu veux.
– Ah oui, bonne idée, comme ça on tournera la saison deux, d’accord ? Tu mettras ton sac de l’autre côté, cette fois, pour changer d’angle… Ça fera plaisir à ton Vasco. Attends, je vais appeler Brahmi pour lui demander ce qu’il en dit… »
Pour toute réponse elle a poussé un cri et je me suis arrêté net. Merde. Elle pleurait, maintenant. Je n’ai jamais trop aimé ça, faire pleurer les gens… Bon, en même temps une voix en moi me disait : « Bien fait ! Elle commence à comprendre, cette saleté ! Ne te laisse pas avoir une deuxième fois, mec ! Va voir Brahmi et fais tout exploser. Envoie-les tous en taule, elle, son Vasco et tous ces pourris ! »
Mais elle pleurait toujours. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ?
« Bon, je te préviens tu viens maintenant, alors. »
Il faut savoir être ferme.
Elle m’avait demandé si elle pouvait fumer.
J’avais répondu qu’après ce qu’elle m’avait fait et au regard de la valeur que j’accordais à mon existence elle pouvait bien m’achever avec ses cigarettes. Ça ou autre chose… Dix heures du matin à peine. Assise sur mon lit, elle tirait de longues bouffées nerveuses en passant sa main sans cesse dans ses longs cheveux soyeux. Elle n’avait pas fumé quand elle était venue, la première fois. Ça paraissait déjà si loin. J’étais assis à la table, face à elle.
« Je ne savais pas que tu fumais.
– Qu’est-ce que tu savais de moi, Léo ?
– Oh ça, c’est juste : absolument rien. Sinon je serais parti en courant.
– Je ne voulais pas qu’il t’arrive du mal. Je lui avais fait jurer de ne pas poster la vidéo. Je lui avais parlé de toi, de ta fille… Je sais que tu m’en veux et tu as le droit… à ta place je m’en voudrais aussi.
– À ma place tu serais déjà allée voir Brahmi, je pense… d’ailleurs je n’exclus pas de le faire, et dès aujourd’hui. Quelle bonne raison j’ai de ne pas tout lui dire, honnêtement ?… Enfin, excuse-moi : je retire “honnêtement”. »
Ça n’était pas très gentil mais elle n’a pas relevé.
« C’est pour ça que je suis venue, Léo. Je t’en supplie, il ne faut pas que tu le dises à Brahmi… »
J’allais répondre que c’était un peu facile de supplier quand on avait fait ce qu’elle m’avait fait, mais à ce moment elle a allumé une autre cigarette et s’est mise à me raconter sa vie. Sa mère morte quand elle avait neuf ans, son père qui buvait et avait abusé d’elle pendant des années, quand il ne la battait pas. Comment à seize ans elle s’était enfuie avec un groupe de routards qui descendaient vers le sud, le soleil, la liberté. Et puis comment un soir, dans un squat où ils dormaient, l’un d’eux l’avait violée aussi. Ensuite elle avait été recueillie par une association et placée dans un foyer, elle avait repris ses études, obtenu une licence de droit, et s’était mise à travailler. Côté cœur, ça n’avait guère été plus brillant. Elle semblait ne pouvoir aimer que les hommes les plus aptes à la faire souffrir. De l’avocat qui l’avait engagée pour son premier stage à l’inconnu rencontré par hasard, que ce soit par la contrainte, la ruse, ou la violence, tous avaient fini par abuser d’elle. Déjà mère célibataire d’un petit garçon lorsqu’elle avait rencontré le fameux Vasco, elle y avait cru une dernière fois avec lui, avant qu’il se révèle finalement plus pervers encore que tous les autres.
OK, j’étais en train de me laisser attendrir, il ne fallait pas céder. Je lui ai dit qu’il fallait que je réfléchisse et elle s’est levée et a commencé à mettre son manteau avec l’air d’un condamné qui part pour l’échafaud. Une question me tourmentait encore.
« Et l’autre soir ?
– Comment ça, l’autre soir ?
– Tu étais uniquement en service commandé ? C’était vraiment… un film d’horreur ? Tu peux me le dire franchement. Tu me dois bien ça. »
Elle est restée silencieuse un peu trop longtemps. Elle cherchait ses mots, forcément.
« La seule chose que je peux te dire, Léo c’est que je n’avais pas envie… pas dans ces circonstances.
– Ah.
– Mais j’ai l’habitude. Et puis de toute façon tu es trop gentil… Je me méfie des hommes gentils. Un jour ou l’autre ils finissent tous par ne plus l’être du tout. C’est comme ça… »
Et elle s’en était allée, me laissant seul et vide avec le cendrier plein. Onze heures du matin. Quelle journée de merde… J’allais boire, tiens. J’ai trouvé une bouteille de vodka au fond d’un placard et m’en suis servi un verre sans en avoir vraiment envie. Et la vidéo, au fait ? Elle non plus je n’avais pas envie de la voir, mais c’était plus fort que moi. Allez. J’ai ouvert mon ordinateur portable et il ne m’a pas fallu plus de trente secondes pour trouver le petit film sobrement intitulé L’incroyable sextape de l’homme à queue, un montage des moments les plus croustillants de mes ébats avec Sandra. Quelques minutes plus tard, sidéré, mon verre de vodka à la main, je me regardais sur l’écran, satyre grotesque, m’agiter en tous sens dans les bras – entre autres – de cette pauvre Sandra tandis que ma queue, en bas de mon dos, tanguait en tous sens au-dessus d’un postérieur (le mien, donc) frénétique. Si Sandra avait pris bien soin de toujours détourner son visage de l’objectif ou de se cacher derrière ses cheveux ou une de ses mains, ce n’était pas mon cas : je n’avais pas le souvenir d’avoir autant regardé dans la direction de l’endroit où se trouvait son sac, mais le résultat était là : personne ne pouvait ignorer que l’homme à queue, l’homme-chien, l’homme-macaque en rut à l’écran, c’était moi : Léo Grégoire. Quelle catastrophe…
Incapable de détacher mon regard des images qui défilaient devant mes yeux, j’ai bu une autre gorgée du liquide brûlant, puis ai vidé mon verre d’un trait et m’en suis servi un autre. Ça commençait à tourner. C’est mon téléphone qui m’a sorti de ma torpeur stupéfaite lorsque, toujours posé sur la table de chevet, il a vibré une nouvelle fois. J’ai pressé la barre d’espace sur le clavier de l’ordinateur pour mettre le film sur pause et l’image s’est figée sur mes exploits cradingues.
Il fallait que j’attrape ce fichu téléphone.
… Alors qui est-ce, cette fois ?
Ah. Me Brahmi, maintenant. Mais qu’est-ce qui leur prenait à tous de m’appeler comme ça ce matin ? La tête me tournait de plus en plus. La vodka faisait son travail de vodka et je n’avais rien mangé depuis la veille. Il fallait que je trouve un morceau de pain, un biscuit, quelque chose. J’ai pris l’appel.
« Tiens, maître Brahmi. Comment allez-vous, cher ami ? »
J’ai bien entendu que ma voix était pour le moins pâteuse. J’essayais de faire le moins de bruit possible comme j’entreprenais de fouiller le placard du coin cuisine. L’avocat m’expliquait qu’il m’appelait lui-même car sa secrétaire, Sandra, était souffrante aujourd’hui.
« Oh, la pauvre ! (j’ai failli pouffer).
– Oui, il paraît qu’elle est grippée… Soit. Je la trouve bizarre, depuis un moment… C’est dommage, c’est une fille bien, sinon…
– Ah, ça… elle a l’air formidable.
– Enfin… je ne vous appelle pas pour vous embêter avec mes problèmes, n’est-ce pas ?
– Mais vous ne m’embêtez pas du tout. C’est certainement ennuyeux de ne pas pouvoir compter sur une secrétaire comme – comment dites-vous qu’elle s’appelle ?
– Sandra.
– Ah oui, c’est ça (je riais sous cape). Alors, qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre appel ?
– Hum, “le plaisir”… je ne suis pas sûr qu’il va durer… Vous êtes au courant ?
– De quoi ? De la vidéo ? Mais oui, pensez-vous, bien sûr : mon ex-femme s’est fait une joie de m’appeler. Je pense qu’il faut s’attendre à ce qu’elle demande qu’on m’interdise de voir ma fille sous peu. D’ailleurs il se peut qu’elle demande aussi le rétablissement à titre exceptionnel de la peine de mort juste pour moi.
– Nous nous battrons, monsieur Grégoire, soyez-en assuré. Je suis heureux en tout cas que vous sachiez déjà pour… enfin, cette affaire. Je vous avoue que je ne savais pas trop comment vous annoncer la nouvelle.
– Eh bien vous voyez : la nouvelle passe comme une lettre à la poste. Pfuuit ! »
J’ai ri bêtement.
« Vous, euh… Vous êtes sûr que ça va ?
– Oh, on ne saurait aller mieux, maître.
– Bon… Dans ce cas j’ai juste une question, vous m’excuserez de vous la poser, mais je dois commencer par là.
– Mais allez-y, maître, je vous en prie.
– Voilà : ça n’est pas vous qui… qui l’avez publiée, cette vidéo ? Ce n’était pas, comment dire, votre projet ?
– Oh là là, alors là pas du tout, croyez-moi. Vous savez, entre nous, en termes de projets je suis un peu à court d’idées, en ce moment… à sec, pour ainsi dire.
– Ça reviendra, vous verrez.
– Oh, sûrement, sûrement… le dernier, de projet, consistait à sauter par la fenêtre. Ça ne va pas manquer de revenir…
– Allons, monsieur Grégoire. Ne vous inquiétez pas, nous allons déposer plainte contre cette jeune personne qui vous a pié…
– Ah, excusez-moi, je vous arrête : je ne veux pas porter plainte. »
Les mots étaient (encore une fois) sortis de ma bouche tout seuls, comme des oiseaux qui s’échappent d’une cage et que j’aurais regardés s’éloigner avec étonnement.
« Pardon, monsieur Grégoire ?
– Hein ? Ah… je ne souhaite pas porter plainte, maître. Ce n’est pas la peine. Affaire classée. Hop, rideau. Enfin, marteau. Affaire suivante.
– J’avoue que je ne comprends pas. Dans la mesure où ce n’est pas vous qui avez mis sur pied ce, comment dire, ce petit tournage, eh bien c’est nécessairement qu’elle est dans le coup, et pour ce qui est de causer des ennuis…
– Eh bien la “jeune personne” en question est mariée et je ne veux pas lui causer d’ennuis. »
La nausée montait. Mais pourquoi est-ce qu’on ne me laissait pas tranquille ? J’ai pris la bouteille de vodka posée à proximité et me suis resservi un verre que j’ai vidé aussitôt sans joie. Le mal par le mal. L’avocat continuait à parler et je pouvais sentir sans avoir à les voir que mes oreilles étaient écarlates. Celle qui était collée au téléphone me brûlait littéralement, comme si un tortionnaire argentin avait été en train de la travailler au chalumeau. Et où étaient ces fichues biscottes ?
« Réfléchissez, monsieur Grégoire. Protéger cette femme est tout à votre honneur mais…
– Maître. J’ai dit non. J’ai sûrement tort, mais c’est comme ça. C’est l’esprit chevalier, que voulez-vous… Montjoie ! Saint Denis ! »
Je délirais. L’avocat a repris.
« Je vois. Très bien, je prends acte de votre décision. Si vous changez d’avis, rappelez-moi, alors. Je vous souhaite une bonne journée.
– Merci, maître, c’est très gentil. Je vais vous faire une confidence : pour l’instant on peut dire qu’elle commence sacrément bien. »
J’ai trouvé un paquet de biscuits pour l’apéritif ouvert depuis un temps indéterminé, me suis rassis (comme eux) à la table et j’ai commencé à mâcher ce qui était présenté comme une mini-pizza. J’étais soûl. Je méditais. Mini-pizza. Fascinant, ça. Qui avait eu un jour l’idée flamboyante de rapetisser une pizza ? Et en y faisant tenir la même quantité de sel que dans une grande, d’ailleurs… Et puis à un moment mes yeux se sont posés sur l’écran de l’ordinateur où un individu restait figé, collé contre cette pauvre Sandra, la queue à l’horizontale comme un braque marquant l’arrêt. Oh non… C’était moi.
J’ai été pris d’un spasme soudain et les vomissements sont venus me libérer comme des maquisards le peuple opprimé.
Adieu mini-pizzas…
Bonjour tristesse.
Le lendemain, après une nuit de sommeil agité, j’étais persuadé que le monde entier avait visionné la vidéo ignominieuse. Les jours suivants, je me suis à nouveau laissé pousser barbe et moustache, j’ai ressorti du carton où elles avaient dormi jusqu’alors les lunettes derrière lesquelles je m’étais dissimulé lorsque le premier film m’ayant pour vedette (vous savez, le suicide manqué, les pompiers, tout ça…) avait été rendu public, et j’ai repris mes vieilles habitudes : je ne sortais que lorsqu’il m’était devenu indispensable de me réapprovisionner, et encore en ne faisant mes achats que le soir, tête baissée, dans les épiceries les plus improbables et reculées que je pouvais trouver. Le petit film de ma soirée avec Sandra poursuivait son parcours infamant parmi d’autres bizarreries telles que la jeune femme à la tête coincée dans une pastèque, la voiture fonçant dans la foule ou le cadavre de baleine qui explose dans un feu d’artifice de viande pourrie. Et moi j’étais de plus en plus seul. M e Brahmi n’avait plus rien à me dire, Sandra m’avait envoyé un SMS avec le simple mot « merci » suivi d’émoticônes de mains jointes en un geste de Wai, et la vie était repartie de plus laide.
Les seuls rares moments de joie étaient ceux où j’avais Luna au téléphone, mais il n’était absolument (les italiques sont de Sophie) pas prévu qu’elle revienne passer quelques jours chez moi dans l’immédiat. Elle avait été très claire sur ce point dès le premier appel que j’avais passé après la révélation de l’existence de ma sextape, et je préférais ne pas prendre le risque qu’elle me traîne en justice si je m’aventurais à réclamer comme un droit la venue de ma fille. J’avais plaidé ma cause comme j’avais pu, pourtant…
« Mais enfin, Sophie, pourquoi ?
– Écoute Léo, c’est non. Pas maintenant, en tout cas. C’est trop tôt.
– Je te répète ma question : pourquoi ? Tu sais bien qu’elle ne risquera rien avec moi.
– Ah oui ? Comment en être sûre ? Je ne sais pas quelle vie tu vis, moi…
– Quelle vie je vis ? Eh bien c’est simple : je ne vis pas de vie du tout.
– Excuse-moi mais ce n’est pas ce que semblait dire cette vidéo.
– Sophie, merde, c’était un soir, un seul soir, et je t’ai déjà expliqué dans quelles circonstances. Tu sais bien qu’en aucun cas ce genre de chose ne se serait produit si Luna avait été là, enfin ! Tu me connais, non ?
– C’est ce que je croyais. Mais je n’en suis plus si sûre.
– Parce que tu as vu cette vidéo ? Tu me réduis à ces quelques minutes ?
– Qu’est-ce qui me dit que cette chose, cette… transformation physique, ne s’est pas accompagnée d’une transformation psychologique ? Je sais bien que Luna serait parfaitement en sécurité avec le Léo que j’ai connu… mais est-ce que cet homme-là existe encore ?
– D’accord, je vois : avec cette queue je suis devenu une bête, c’est ça ? »
Elle est restée silencieuse, et finalement moi aussi. Hurler de rage n’aurait fait qu’aggraver mon cas : qui hurle ? Qui a la rage, sinon les chiens ? Alors j’ai attendu, et les semaines ont passé. Je dérivais sur un océan de solitude avec pour seules escales ces moments où au téléphone Luna me racontait ses journées d’enfant et où moi je m’inventais des sorties dans Paris et des lectures que je n’avais pas faites pour lui faire croire que je vivais encore. En fait de vivre, j’avais racheté de la vodka et je buvais, au point que parfois, ivre, j’étais à deux doigts de décrocher le téléphone pour appeler Sophie et lui intimer l’ordre de me laisser voir ma fille. Mais finalement ça n’était même pas les pires moments… Les pires moments étaient ceux où – ivre aussi – je me mettais à sa place et je la comprenais… C’était vrai : à qui est-ce que je n’aurais pas fait peur ? Quelle personne normalement constituée ne m’aurait pas trouvé immonde ?
Eh bien il faut croire que le monde n’est pas constitué…
… que de personnes normalement constituées.
Un exemple ?
Je venais de rentrer d’une longue course dans le bois de Vincennes et j’étais allongé sur mon lit, encore vêtu de ma tenue de jogging, quand j’ai reçu un message de Sandra : « Je suis désolée c’est Brahmi qui m’a demandé de t’envoyer le mail, je ne pouvais pas faire autrement. » Elle avait ajouté « bonne journée, Sandra ». C’était gentil mais quelque chose me disait qu’une journée qui commençait par ce genre de message ne serait pas nécessairement à mon goût. Qu’est-ce qui se passait, encore ? Quel fléau s’était abattu sur moi ? Quelle tourmente ? Quelle calamité, si même Sandra s’excusait de devoir m’y impliquer ?… Tandis qu’une voix intérieure me disait de ne même pas chercher à savoir ce qui était nécessairement l’annonce de nouveaux ennuis, une autre me soufflait de tout de même aller voir : peut-être pourrais-je encore faire quelque chose, arrêter quelque chose avant qu’il soit trop tard, éviter un pire encore pire ? Qu’est-ce que ça pouvait être ? Une autre vidéo dont j’aurais ignoré l’existence ? Impossible. Quoi, alors ? Un deepfake ? Moi en train de faire des saloperies avec quoi ? Une licorne ?
L’e-mail était envoyé depuis l’adresse du cabinet et était signé S. L., comme tous ceux que m’avait envoyés Sandra, et je me suis rendu compte que je ne connaissais même pas son nom de famille. Le message était bref et poli, et m’indiquait que Me Brahmi me priait de trouver en pièce jointe le scénario d’un film que projetait de monter un producteur de cinéma qui entendait m’offrir un rôle important dans l’œuvre en question. Il était précisé qu’il s’agissait d’un film « pour adultes ». Ah d’accord. Bon, c’était moins catastrophique que je l’avais redouté, mais j’étais abasourdi : qu’est-ce que c’était que ce truc ? J’ai téléchargé le PDF du document, dont la première page ne portait en guise de titre que trois lettres : « PLQ ». L’explication se trouvait dans les deux brèves lignes de la page suivante : « Par la queue » et « un film de Dick Strong »… C’était une blague ? Non : suivait un synopsis d’une page qui racontait comment une certaine Jacqueline, que son mari trompait avec sa secrétaire et qui avait perdu le goût du plaisir charnel, le retrouvait grâce à un plombier venu travailler chez elle, plombier qui avait pour particularité… d’être doté d’une queue. Au moins je savais quel rôle on voulait me confier. Et dans une belle histoire, au fond, et qui à la différence de ma vie finissait bien. J’ai fermé la page.
Certes, j’aurais pu en rire, mais en réalité j’étais atterré. L’épisode en disait long sur ma déchéance : qu’étais-je devenu ? Qu’est-ce que ces gens, ces inconnus, imaginaient de moi ? Une seule chose leur faisait croire que je pouvais accepter de me prêter à ça : ma queue… Pour eux comme pour Sophie, l’appendice faisait de moi un monstre. Il me définissait. Que je le veuille ou non, désormais pour le monde extérieur j’étais un phénomène de foire, de foire aux atrocités. Et qu’est-ce que je pouvais y faire ? Ouvrir une autre bouteille ?… Cette fois j’avais la conviction que même boire ne pourrait faire disparaître le spectre de la perdition qui me hantait. Il fallait me rendre à l’évidence : je n’avais plus aucune porte de sortie, je ne vivais plus pour vraiment vivre, je survivais pour ne pas faire de ma fille une orpheline… alors qu’au fond ça aurait peut-être été préférable pour elle. Je n’avais plus aucune issue, je ne connaîtrais plus jamais la paix.
Difficile d’imaginer, à ce moment précis, que quelques mois plus tard je tiendrais le haut de l’affiche.
Littéralement.
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