La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

Charles Monchicourt · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/20

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La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.

Le triomphe de l’alfa a pour corollaire la retraite du diss, graminée essentiellement tellienne, qui ne franchit guère au midi Sbiba, le Koudiat-Sidi-Mabrouk et le Sif-Khaled. De même, du côté du Sahel, c’est à Bir-bou-Regba que le voyageur venu de Sousse aperçoit les premières touffes de diss. Mais, entre Bir-bou-Regba et Sbiba, le diss d’abord cantonné sur le massif de Mactar, s’épanche plus au Nord au delà du Djebel-Serdj sur les montagnes qui vont de l’Ousselet au Djouggar (voir carte hors texte).

Quant au cactus, ce n’est pas un végétal spontané et l’homme en le propageant a visé son utilité. Or, celle-ci varie du Nord au Sud de la Régence. Dans le Tell où les céréales et les herbages ne manquent pas, le cactus est surtout employé comme clôture, tandis que dans la Steppe ses fruits et ses raquettes entrent pour une part notable dans l’alimentation des indigènes et de leurs bestiaux. Dans le Haut-Tell, les champs de cactus sont rares. On les rencontre soit sur le pourtour (270 hectares au bled Rmil, vers la plaine d’El-Aroussa), soit dans la zone non friguienne. Sur le flanc oriental du Djebel-Berberou, le cactus pullule pour former bientôt, dans la Steppe, à El-Ala, une plantation immense. Au Zelfane, à Foussana, le cactus s’offre aussi en masses appréciables (voir carte no 12).

Quant aux céréales, ce que nous en avons dit à propos des principales régions de la Tunisie montre assez qu’on ne saurait guère en attendre naturellement un rendement régulier qu’en Friguia, ou encore dans le Sahel de Bizerte ou la Dakhlat des Maouine, c’est-à-dire là où l’on est annuellement assuré de 400mm d’eau. Dans le reste du Tell, l’aléa qu’offre ce mode d’exploitation du sol se dégage déjà. Aussi, le passage du Tell à la Steppe est-il graduel à cet égard, tant du côté de la chaîne de Byzacène que vers le Tell Inférieur, et la partie non friguienne du Tell contraste-t-elle à ce point de vue avec la Friguia comme avec la Steppe. Dans celle-ci, en dehors des régions d’irrigation, on ne sait pas ce que c’est qu’un rendement moyen. A plusieurs années médiocres ou mauvaises succède de tout à coup une année extraordinairement favorable. Avec ce système, les cultivateurs qui n’ont pas le capital nécessaire pour, au besoin, vivre deux ou trois ans sans récolte rémunératrice — et c’est le cas des indigènes — mènent une existence famélique ou doivent compter sur leurs troupeaux. Ce régime est celui de quelques coins du Tell Inférieur et aussi de presque tout le midi du Haut-Tell.

3o =Nature de la limite entre Tell et Steppe=

Parmi les éléments que nous venons de mettre en jeu, il en est de variables comme la direction du vent dominant, la quantité de pluie annuelle, la réussite des céréales. Mais la part de constance qu’ils renferment se révèle au moyen d’autres phénomènes. La limite Sud du diss et des grandes forêts de pin d’Alep, ou les limites Nord atteintes par les peuplements d’alfa autonomes et par le cactus ne se superposent pas les unes aux autres. Elles s’enchevêtrent, se coupent, se dépassent vers le Nord ou vers le Sud. Mais il y a une zone où elles se croisent ou se rapprochent et lorsqu’on examine cette zone, on s’aperçoit immédiatement que les chaînes de Byzacène et de Zeugitane jusqu’au Zaghouan sont bien une sorte de composante de toutes les forces en jeu. La rencontre du Tell et de la Steppe s’opère au sein d’une bande plus ou moins large de terrain dont les chaînes précitées sont l’axe.

Cette bande a plus ou moins d’extension selon l’allure de ses éléments variables, car les courbes climatiques et agricoles n’occupent pas exactement la même position chaque année. Suivant l’abondance des pluies ou leur pénurie, elle se déplace vers le Sud ou vers le Nord. En 1888, année de disette, elle a presque touché le Tell Septentrional ; en 1903, année de bonne récolte, elle s’est aventurée jusque vers les Chotts. Elle est donc sujette à des changements perpétuels dans le temps et dans l’espace. Une période pluvieuse ou sèche de quatre ou cinq ans peut la fixer momentanément davantage au septentrion ou plus au midi ; cependant, on ne se trompera pas de beaucoup en retenant qu’elle se balance autour de l’arête axiale dont nous avons parlé. Mais l’amplitude de l’oscillation est bien plus forte aux deux extrémités (chaîne de Byzacène et chaîne de Zeugitane Septentrionale) qu’au centre où la Friguia offre plus de résistance aux empiètements de la Steppe.

Ces avancées et ces reculs ne se produisent pas tout d’une pièce. A-t-on affaire à une année sèche, la Steppe envahit la plaine de Grombalia, les environs de Tunis, la région des Riah et s’installe dans le Haut-Tell dont la partie non friguienne subit encore assez souvent ses atteintes. Pourtant, à moins que l’année ne soit exceptionnellement mauvaise, les sraouate lui échappent. Le contact du Tell et de la Steppe a lieu alors sous forme d’intercalations. D’ailleurs, la Steppe peut très bien n’attaquer que le Tell Inférieur et respecter le Haut-Tell ou réciproquement. Il arrive aussi qu’elle n’affecte que deux ou trois plaines comme, par exemple, Foussana, Bermajna ou Tajmout qui se conduisent quatre années sur cinq comme un fragment de Steppe. Inversement, quand l’année est humide, la Steppe se retire et c’est le Tell qui déborde sur elle et spécialement sur les parties montagneuses. Des îlots de Tell surgissent ainsi en pleine Steppe, plus ou moins larges ou plus ou moins fréquents. Tell et Steppe ne se heurtent donc pas de front, mais se mêlent et se pénètrent alternativement selon le balancement des années sèches ou pluvieuses. Ces considérations expliquent assez pourquoi les indigènes hésitent sur les limites du Sahara et de la Friguia.

La zone de transition du Tell à la Steppe se poursuit dans la colonie voisine, mais nous ne saurions l’y déterminer d’une manière aussi précise. Car nos investigations n’ont pas porté bien au delà de la frontière sous cette latitude et dans les rares travaux consacrés à la fraction de la province de Constantine qui va de la chaîne de Byzacène à l’Aurès, cette question des limites du Tell et de la Steppe n’a pas été envisagée. D’une façon générale, le Djebel-bou-Djellel paraît jouer, en Algérie, à cet égard le même rôle que la chaîne de Byzacène dont il est le prolongement. Plus à l’Ouest, bornons-nous à signaler que la Steppe tuniso-constantinoise ne fait pas corps avec la Steppe algéro-oranaise avec laquelle elle présente, en outre, de grosses différences orogéniques. La Steppe algéro-oranaise possède, en effet, en majeure partie une architecture tabulaire65 qu’elle pousse même au sein du Haut-Tell66, tandis qu’en Tunisie, Tell et Steppe ont la même allure plissée. Il faut donc abandonner la conception d’après laquelle il y aurait d’une extrémité à l’autre de la Berbérie une bande tellienne et une bande steppique se succédant régulièrement avec une constitution et une largeur sensiblement égales partout du Nord au Sud.

Le Tell de l’Algérie orientale et le Tell de Tunisie sont, au contraire, en liaison intime. On peut, en effet, distinguer dans le Tell constantinois trois grandes zones. L’une au Nord, avec Bordj-bou- Aréridj, Sétif, les environs de Constantine, Souk-Ahras, et tout ce qui s’étend jusqu’à la mer est une région de tell et de sraouate qui prolonge la Friguia. Puis vient une seconde région qui possède pas mal de chotts et de sebkhas. C’est ce que l’on appelle parfois le plateau de Numidie. L’alfa y règne sur les pentes Sud des reliefs et dans les terrains forestiers. Il y tombe à peu près la même quantité de pluie que dans les alentours d’Oran67 ou dans le Tell Inférieur de Tunisie, mais la température y est beaucoup plus basse. Cette zone est au point de vue climatique l’épanouissement naturel de la région du moyen Mellègue et, comme celle-ci, elle est assez souvent envahie par la Steppe. Enfin, tout au midi, l’Aurès correspond en beaucoup plus grand au massif montagneux qui va de Thala à la chaîne de Byzacène y comprise.

Et maintenant une demande monte aux lèvres. De cette lutte du Tell et de la Steppe, résulte-t-il une sorte d’équilibre instable ou bien les vicissitudes du combat cachent-elles l’avancée lente de l’un des deux antagonistes ? La Tunisie s’assèche-t-elle progressivement comme cela se vérifie en mainte région steppique d’Afrique (Kalahari, lac Rodolphe, Tchad) ? Le Tell est-il destiné à disparaître devant l’envahissement inéluctable de la Steppe ou bien peut-on espérer le voir mordre petit à petit sur celle-ci ? Question poignante, déjà agitée par un de ses côtés dans le camp des archéologues qui, se basant sur les textes anciens et sur les travaux hydrauliques romains, croient pouvoir professer généralement qu’aucun changement notable de climat n’est intervenu de l’époque ancienne à la nôtre68. Mais qu’observe-t-on aujourd’hui ?

On comprend sans peine qu’il n’y ait pas à tirer de déductions des éléments variables du problème. Les observations météorologiques agricoles ou hydrographiques sont incomplètes et récentes et il n’y a guère à se fier aux vagues souvenirs des habitants. La disparition de l’autruche, le recul de la gazelle, dénotent l’œuvre de l’homme et non celle du climat. De même, si depuis l’occupation les céréales ont accru leur domaine, cela tient simplement à la sécurité plus grande et à l’accroissement de la prospérité économique. Un seul phénomène semble hors de doute : la forêt est en régression vers le Nord. Dans toute la Steppe algéro-tunisienne les boisements se restreignent et deviennent plus clairsemés. C’est le cas de la forêt de gommiers du bled Thalah, des pins d’Alep voisins de Fériana69. Les forêts de cèdres de l’Aurès70 et les boisements du sud-oranais71 sont en voie de dépérissement, les vieux sujets meurent et ne sont guère remplacés. Quelle est dans ce phénomène regrettable la part du desséchement de la contrée, quelle est celle des êtres humains ? Pour le moment, il suffit de constater qu’en Tunisie, très vraisemblablement, la hache des indigènes ou des Européens et le pacage abusif ont causé plus de dommages que le manque de pluie ou le sirocco. L’homme est donc capable d’exercer une action sur l’extension de la Steppe. Jusqu’ici son intervention a été des plus funestes mais, grâce à elle, les limites du Tell et de la Steppe peuvent aussi être ramenées vers le Sud.

En Algérie, des pratiques culturales appropriées ont autorisé à livrer aux céréales des portions de la lisière steppique, par exemple au Sud de Bedeau72 et de Saïda73 et au Sersou. Des irrigations sont pratiquées au Hodna. Mais, en Algérie, la disposition du Tell et de la Steppe par rapport à la mer a cette conséquence que la Steppe ne reçoit guère d’oueds telliens, alors qu’elle envoie au Tell toutes les eaux qui se réunissent dans le lit du Haut-Chélif. Au contraire, non seulement la Steppe tunisienne ne verse au Tell aucune espèce de contribution hydrique, mais encore ses fleuves (Oued-Nebhane, Oued-Merguellil, Oued- Zéroud) drainent les eaux de la bordure tellienne dans un rayon qui a jusqu’à 50 kilomètres. Ces eaux, utilisées dans les plaines de Kairouan, de Kasserine et de Gamouda, permettent de toujours réussir des céréales sur quelques milliers d’hectares. Les cultures telliennes descendent ainsi dans la Steppe avec les eaux telliennes. En terre sèche, à l’Enfida, à Cherahil, des colons essaient d’appliquer aux céréales les procédés vulgarisés depuis quelque temps sous le nom de dry farming dans les régions semi-arides des Etats-Unis. Mais la zone que le Tell peut s’annexer de la sorte n’est pas illimitée. Elle ne comprend pas la Steppe désertique et d’ailleurs il y aura à exécuter un travail de défense contre la Steppe dans la partie non friguienne du Tell. En réalité, c’est moins par les céréales que par l’olivier que la Steppe sera vivifiée. Plutôt que le Tell, c’est le Sahel qui gagnera peu à peu sur elle et cela est naturel, puisque le Sahel n’est en somme lui-même qu’une Steppe modifiée. De ce côté également l’œuvre est commencée. En 1881, le Sahel n’avait au droit de Sfax qu’une largeur de 15 kilomètres. Aujourd’hui, il s’étend d’une seule pièce jusqu’à Bou-Thadi, à 75 kilomètres de la mer.

On voit par là qu’il ne faut pas concevoir la succession du Tell et de la Steppe comme quelque chose de fixe et de toujours identique, mais comme un phénomène essentiellement variable dans l’espace et dans le temps et dont l’on peut seulement, avec beaucoup de précautions, indiquer la limite moyenne que la colonisation devra s’efforcer de reculer toujours davantage au profit du Tell et du Sahel.

* * * * *

[Note 3 : EL BEKRI, op. cit., p. 53.]

[Note 4 : Op. cit., I, p. 190 et 191.]

[Note 5 : Chez les Romains, Africa avait deux acceptions également. Lato sensu, c’était le synonyme de Lybie, Parvo sensu, c’était la province romaine d’Afrique.]

[Note 6 : Il dit qu’à une journée de Bône, sur la route de Kairouan, il y a une forêt de chênes-zens « dont on exporte une partie en Ifriqia », p. 133.]

[Note 7 : EDRISI place Bagaï dans le Maghreb Central sous la forme Baghaïa, p. 65, et en Ifriqia sous la forme Bagaï, p. 120.]

[Note 8 : III, p. 305.]

[Note 9 : II, p. 220.]

[Note 10 : IV, p. 231.]

[Note 11 : I, p. 55.]

[Note 12 : III, p. 382-383 ; IV, p. 142.]

[Note 13 : II, p. 438.]

[Note 14 : I, p. 73.]

[Note 15 : Sauf, bien entendu, la Tripolitaine.]

[Note 16 : Le texte de ce traité est dans ROUSSEAU : Annales Tunisiennes, p. 513-516 et dans PLANTET : Corresp. des Beys de Tunis, t. III, p 704-707.]

[Note 17 : I, p. 143.]

[Note 18 : II, p. 19.]

[Note 19 : III, p. 136.]

[Note 20 : EL KAIROUANI, op. cit., p. 397 et 398.]

[Note 21 : Op. cit., p. 23. Les traducteurs placent à tort cet Oued- Et-Tine au Sud de Sfax, près des ruines de l’antique Thena. Les oueds Et-Tine « oued de l’argile, oued de la boue, » ne sont pas rares en Tunisie. Le plus important naît dans le Béjaoua et va se jeter dans le lac Ichkeul, en passant près de Mateur. C’est à ce dernier oued que fait allusion El Kairouani, et effectivement, les pluies ne le dépassent souvent pas au Sud.]

[Note 22 : « Le Frigeah, pays situé autour de Keff et de Baijah », SHAW, op. cit., t. I, p. 176.

« ..... la partie de la Régence comprise entre le Kef et Zar’oan. Cette région, qui formait jadis l’Afrique Proconsulaire, porte encore aujourd’hui le nom de Friguia », CARETTE : Etude des routes, p. LXI.

« La vallée de la Medjerda est, avec le territoire de Badja et celui en partie de Bizerte, ce que les Arabes appellent Frikia, reminiscence de l’antique Africa », PELLISSIER : Lettre à M. Hase, passim.]

[Note 23 : Dans ce sens j’ai entendu les indigènes de la plaine de Grombalia appeler Friguia l’extrémité de la presqu’île du Cap-Bon.]

[Note 24 : SHAW, I, p. 3, avait écrit jadis ces mots : « ce que les Arabes appellent Tell, c’est-à-dire la terre labourable ».]

[Note 25 : CARETTE : Recherch. sur la géog., p. 6, estime que Tell dérive du latin « tellus ». D’autre part, BRIVES : Voyages au Maroc, 1901-1907, p. 609, indique qu’en chleuh, tellet signifie vallon. Chez nos indigènes, le vocable « tell » représente peut-être en réalité deux mots distincts, l’un d’origine arabe signifiant « colline », l’autre d’origine latine ou berbère signifiant « terre cultivable ». Entre ces deux mots la confusion était d’autant plus facile qu’un tell colline peut être en même temps composé de terrain tell.]

[Note 26 : C’est-à-dire terrain tenant le milieu entre deux sols.]

[Note 27 : Le calcaire est composé de chaux, de quartz et de feldspath.]

[Note 28 : C’est notamment l’opinion de LEMOINE : L’origine des terres noires du Maroc (La Géographie), 1908, p. 305-307, et de GENTIL : Le Maroc physique, Paris, 1912, p. 305-319, qui tous deux résument les diverses théories en présence. A cet égard, rappelons que TH. FISCHER admet l’origine éolienne des tirs, tandis que BRIVES constate qu’ils sont en rapport avec un substratum schisteux et avec des bas-fonds marécageux.]

[Note 29 : C’est ce qui ressort très bien de quelques lignes de BRIVES : Voyages au Maroc, 1901-1907, Alger, 1909. Voir aux p. 567-581 le chapitre intitulé : Sur l’origine des terres fertiles du Maroc Occidental. Celles-ci ont probablement plusieurs origines comme le tell lui-même. A la p. 202, Brives observe que la différence entre le tirs et le hamri est une question de contexture et non de couleur. Sont appelées tirs, les terres fortes, qu’elles soient noires ou rougeâtres. Sont dits hamri, les sols plus légers, d’ailleurs généralement rouges.]

[Note 30 : FÉRAUD : Notice sur les Ouled Abd-en-Nour, p. 140-141.]

[Note 31 : BRUNHES, p. 167, Note 1 de son livre sur : L’Irrigation dans la Péninsule Ibérique et dans l’Afrique du Nord a pressenti cette solution, guidé par l’article de VERRY : De Hammamet à Kélibia qui le premier a indiqué les noms donnés aux divers genres de terrains par les indigènes. Comme en Algérie-Tunisie le mot tell, en Russie le mot tchernoziom désigne la terre noire et s’applique également comme nom de pays à toute la région où domine cette terre noire. BRUNHES, ibid.

[Note 32 : Dans l’ignorance où ils étaient de la vraie signification du mot « tell », certains auteurs l’ont pris dans des sens souvent étranges. PH. THOMAS : Essai d’une description géol. de la Tunisie, p. 80, parlant des plateaux de Fériana, les qualifie de telliens et identifie les adjectifs tellien et atlantique. BODEREAU : La Capsa ancienne — La Gafsa moderne, Paris, 1907, p. 24, appelle Gafsa une oasis tellienne ! Or, Fériana est comparable à Msila et Gafsa se trouve en pleine Steppe désertique et non dans une « marche tellienne » comme l’écrit le même auteur p. 39 et 46.]

[Note 33 : Il ne faut pas confondre ساحل « rive » avec سهل, « facile, endroit facile, plaine ».]

[Note 34 : EL BEKRI dit déjà : « Les douanes du Sahel de Kairouan, c’est-à-dire de Sousse, El-Mahdia, de Sfax et Tunis », p. 87.]

[Note 35 : Témoin ce passage d’EL BEKRI : « De Kairouan à la région des montagnes, il y a aussi une journée de marche et la même distance sépare cette ville de la forêt d’oliviers nommée le Sahel ». Op. cit., p. 61-62.]

[Note 36 : A la vérité, le mot Sahara est, comme celui de Friguia, susceptible de s’appliquer à une zone plus ou moins grande selon l’estimation particulière de telle ou telle tribu. C’est ainsi que les Ouled Sidi Abid, habitant entre Fériana et Gafsa, réservent le nom de Sahara au pays au midi de Gafsa, à celui où cessent les peuplements d’alfa et où le sable domine. Dans l’Extrême-Sud, on entend par Sahara le terrain non habité et non cultivé, c’est-à-dire le territoire entre les oasis. CORNETZ : La faune et la chasse dans le Sahara tunisien (Bull. Soc. Géog., Alger, 1898), p. 154.]

[Note 37 : SHAW, op. cit., t. I, applique ces idées à ses cartes relatives aux Régences d’Alger et de Tunis. Dans cette dernière, il recule très loin au Sud la démarcation entre le Tell et le Sahara. Sa limite est à peu près celle de la Steppe propre et de la Steppe désertique. Semblablement CARETTE : Recherches sur la géog., dans sa carte de l’Algérie méridionale (pl. II de l’ouvrage), englobe sous le nom de Sahara les soi-disant Hauts-Plateaux des provinces d’Oran et d’Alger, le bassin du Hodna, l’Atlas Saharien, Aurès exclu, les oasis. Au sud du Sahara, CARETTE distingue une troisième zone : le désert.]

[Note 38 : Cf. THÉVENET : Essai de climatologie algérienne, pl. XIX. Carte de la pluie générale avec les courbes de 200, 400, 600 et 800 millimètres.

AUG. BERNARD a été un des premiers à formuler nettement ce principe in Hautes Plaines et Steppes de la Berbérie, pass. Nous verrons d’ailleurs que des endroits qui ne reçoivent que 350mm méritent, à d’autres égards, d’être rangés dans le Tell.]

[Note 39 : Op. cit. Voir la dernière partie. Donnons aussi une place à part aux pages de MARCEL DUBOIS : La Nature tunisienne, in La France en Tunisie, p. 5-16 et Introduction géographique, in La Tunisie au début du XXe siècle, p. 1-30.]

[Note 40 : HÉRODOTE, livre IV, 186, 187, 191.]

[Note 41 : IBN KHALDOUN, t. I, p. 193.]

[Note 42 : Ailleurs IBN KHALDOUN range l’Aurès dans le Tell, op. cit., t. III, p. 179.]

[Note 43 : On eut été évidemment mieux inspiré en écoutant cette suggestion de CARETTE : « Qui sait si le Sahara n’aura pas, dans quelques années, perdu son nom formidable pour s’appeler tout simplement le département des Landes algériennes ». (Rech. sur la géog., p. 244.)]

[Note 44 : Hautes Plaines et Steppes de la Berbérie. Déjà BATTANDIER et TRABUT avaient écrit : « Nous ne conserverons pas la division géographique connue sous le nom de Hauts-Plateaux, parce qu’elle ne constitue pas une région naturelle ». (L’Algérie, p. 2 et 3.)]

[Note 45 : Dr E. BONNET : Géogr. Botaniq. de la Tunisie, p. 2 et 7.]

[Note 46 : La Tunisie ; Hist. et Descript., I, p. 119.]

[Note 47 : VALERY-MAYET : Voyage dans le Sud de la Tunisie, p. 18.]

[Note 48 : Frappé de cet inconvénient pour l’Oranie même, un auteur a affirmé la nécessité de séparer au point de vue botanique la zone de Hauts-Plateaux de la région montagneuse qui forme le Haut-Tell. DOUMERQUE : Les Hauts-Plateaux oranais de l’Ouest au point de vue botanique. (Congrès de l’Afas, 1896), p. 379. G.-B.-M. FLAMAND : Rech. géol. et géog. sur le Haut-Pays de l’Oranie et le Sahara remplace Hauts-Plateaux par Haut-Pays. Il y comprend le Haut-Tell oranais et la Steppe oranaise. Voir p. 765-767 sa justification du terme adopté qui n’échappe pas à toutes les critiques dirigées contre l’expression Hauts-Plateaux.]

[Note 49 : Corse. — Recens. fr. de 1901 : 295.000 hab. ; densité : 33,9.

Sardaigne. — Recens. it. de 1901 : 789.000 hab. ; densité : 32,4.]

[Note 50 : Les régions naturelles de l’Algérie, passim.]

[Note 51 : HAUG : Sur quelques points théoriques, p. 373.]

[Note 52 : La double exposition marine de la Tunisie ne permet pas de garder les termes de « zone littorale » et de « zone intérieure ».]

[Note 53 : Il cadre avec le Contrôle civil de Souk-el-Arba, l’Annexe de Tabarca, le caïdat de Béja et le Contrôle civil de Bizerte.]

[Note 54 : Basses-Alpes 7.700 km. carrés, 107.000 hab. ; dens. : 13,9.]

[Note 55 : MANDEVILLE et DEMONTÈS : Etudes de démographie algérienne, passim.]

[Note 56 : TOUTAIN : Les cités romaines, p. 37.]

[Note 57 : FICHEUR et HAUG : Sur les dômes liasiques du Zaghouan et du Bou-Kournine, passim.]

[Note 58 : Dans notre étude sur La Steppe tunisienne chez les Fréchich et les Majeur, nous avons décrit précisément une partie de la Haute- Steppe limitrophe du Haut-Tell. Le lecteur pourra s’y reporter à l’occasion.]

[Note 59 : Désignée sous le nom de Ragoubet-el-Kradem dans la carte au 1/100.000e.]

[Note 60 : Au midi du Grand Atlas marocain, ROHLFS, LENZ et DE FOUCAULD ont constaté l’existence d’un vent de montagne frais et sec, venu du Nord et qui pénètre jusqu’au désert en jouant un rôle de premier ordre dans la dessication de l’Anti-Atlas et du Bani.]

[Note 61 : Le bir est le puits permanent, profond, attestant la pérennité de l’eau. L’_oglet_ est le puits de fortune non cloisonné, simple cylindre creusé dans l’argile. Le hassi est un simple trou dans le sable imbibé d’eau. Le tsmed est un oglet souvent à sec.]

[Note 62 : Catalogue critique des mammifères apélagiques sauvages, p. XIII.]

[Note 63 : MATHIEU et TRABUT : Les Hauts-Plateaux oranais, p. 65-66.]

[Note 64 : In PLAYFAIR, op. cit., p. 189-190.]

[Note 65 : E.-F. GAUTIER : Les Hauts-Plateaux algériens. (La Géographie, 1910), p. 89-98.]

[Note 66 : G.-B.-M. FLAMAND, op. cit., p. 763-764.]

[Note 67 : TRABUT : Les zones botaniques de l’Algérie, p. 5 du tirage à part.]

[Note 68 : GAUCKLER : Les travaux d’art des Romains en Tunisie in La France en Tunisie, p. 22, et GSELL : Le climat de l’Afrique du Nord dans l’Antiquité. (Rev. Afric., 1911), p. 343-410.]

[Note 69 : TELLIER : Note sur la disparition des boisements dans le Sud de la Régence, p. 48-58, pense qu’il y a eu depuis l’Antiquité un certain dessèchement qui a une cause astronomique.]

[Note 70 : BATTANDIER et TRABUT : L’Algérie, p. 38-39.]

[Note 71 : MATHIEU et TRABUT : Les Hauts-Plateaux oranais, p. 14-15.]

[Note 72 : MATHIEU et TRABUT : Les Hauts-Plateaux oranais, p. 67.]

[Note 73 : VARLET : Les céréales d’Algérie, p. 89.]

=PREMIÈRE PARTIE= LA NATURE PHYSIQUE DU HAUT-TELL CHAPITRE DEUXIÈME =Multiplication et Différenciation des petites Régions naturelles= * * * * *

Notre introduction a montré en quoi diffèrent le Haut-Tell et les grands compartiments limitrophes appartenant au Tell ou à la Steppe. Elle a indiqué également qu’au sein du Haut-Tell la portion de pays qui se réclame de la Friguia propre et celle qui gît en dehors ont chacune, à certains égards, une physionomie spéciale. Nous allons examiner maintenant quels sont les rapports de toutes deux avec les divers phénomènes de géographie physique et comment ceux-ci, tout en conservant dans l’ensemble du Haut-Tell la même allure générale, accusent à l’occasion sur certains points des modifications plus ou moins fortes selon qu’on les étudie dans l’une ou l’autre des deux zones en question.

I LES ASPECTS DU TERRAIN

En parcourant le Haut-Tell, on ne tarde pas à remarquer des paysages types dus à l’association de certaines formes de terrain avec certaines colorations du sol et avec l’abondance de certaines plantes. Ces paysages, qui correspondent à certains étages ou groupes d’étages géologiques, ont assez de fixité pour pouvoir être retenus par l’œil ou décrits par la parole et par la plume.

Trias. — Au début de la Légende des Siècles, V. Hugo voit apparaître un mur composé de tout ce qui a existé depuis l’origine des âges et où le poète ne distingue, à première vue, qu’un effroyable chaos d’hommes et de choses. C’est une impression analogue que l’on ressent lorsque l’on considère un pan de trias74. Ophites vertes, ou diabases noirâtres comme au Koudiat-Lemsan, ne sont que des points dans le bariolage des marnes gypseuses qui affectent tous les tons de la palette avec prédominance du gris cendré, du lie de vin ou du jaune de Naples. Dans ce sol inconsistant que l’érosion creuse de vallées profondes, seuls résistent à celle-ci les ballons de roches éruptives qui se maintiennent en pitons, comme le Koudiat-El-Alfa, ou en dents, comme les trois Nab-El-Azreg, au Nord-Est du Djebel-Harraba, le long de l’Oued- Mellègue. Des trois étages du trias, sont à peu près seules représentées ici les marnes irisées.

Comme en Lorraine, le trias est riche en sel. Les eaux triasiques sont toutes plus ou moins chargées de cette substance, qu’il s’agisse de sources ou de rivières arrachant des particules salines au terrain encaissant (Mellègue, Medjerda, etc.). Malgré qu’il donne naissance au Djebel-Lorbeus à une exploitation rémunératrice, ce sel du trias est donc loin d’être un avantage, puisque dans ce pays où l’eau est plutôt rare, il en rend une notable partie impropre aux besoins des hommes, des animaux ou des plantes. A cette regrettable qualité, s’oppose une propriété plus heureuse. Etant le plus souvent limité par des failles, le trias est fréquemment en relation sur ses bords avec des manifestations hydro-thermales (sources sulfureuses d’Hammam-Mellègue, d’Hammam-Biadha, etc.). Avec le mot cent fois répété de melah « sel », le vocable hammam « bain chaud », est un des termes normaux de la toponymie triasique. La même remarque vaut pour les noms de métaux : Djebel-Hadida, près de Nebeur (de hadid fer), Henchir-Rsas, du côté du Mellègue et du Guern-El-Lefaia (de rsas plomb), Oued-El-Kohol, près du Djebel-Saadine (de kohol antimoine). Presque constamment, en effet, les failles qui accompagnent le trias ont laissé fuser vers la surface des vapeurs métallifères. Ce terrain est de beaucoup, en Tunisie, le plus riche en mines. Le gypse (zebs) y est également fréquent et l’on y remarque quelques suintements de pétrole (Djebel-bou-Dabbouz au Nord de Téboursouk).

[Illustration : I — LE DJEBEL SLATA VU DU SUD-EST. (Cliché Olivier.)

Au premier plan, un peuplement d’alfa.]

[Illustration : II — LE DJEBEL BOU-JABER ET LE BORDJ DE LA DOUANE VUS DE KALAAT-SENANE. (Cliché Olivier.)

Dans le fond, le Djebel Bou-Khadra. Cette phototypie pourrait presque être prise pour la précédente réduite et tirée à l’envers.

Planche A

Souvent couvert d’une croûte gypso-calcaire, le trias du Haut-Tell est vêtu de broussailles ou de boisements, mais n’accueille que par exception des céréales. Il faut aller jusqu’aux régions plus arrosées du Tell Septentrional pour y rencontrer des cultures.

Aptien. — Des reliefs timides du trias aux cîmes altières de l’aptien, quel contraste ! Ces dernières vantent le Djebel-Serdj, la plus haute montagne de la chaîne de Zeugitane (1.357m), et en Algérie, près de Tébessa, le Djebel-Bou-Rommane (1.545m), qui rivalise avec le Chambi. Même englobées dans une chaîne ou un massif (Bargou, Serdj, Bellota, Ajered, Hamra), les montagnes aptiennes conservent leur individualité et leur prestance grâce à des failles ou au travail de l’érosion.

Mais pour les contempler dans toute leur hardiesse, il faut aller jusqu’à la région du moyen Mellègue. Là, une douzaine de dômes, isolés au milieu d’un vaste espace nivelé entre 400 et 500m, s’érigent magnifiques dans leur ampleur et leur solidité qui n’excluent pas une certaine sveltesse à la partie supérieure dont l’aspect est bien traduit sur la carte par des courbes de niveau à angle aigu (Serdj, Bou-Khadra). Les lignes de faîte sont de vraies crêtes, de sorte que plusieurs de ces montagnes, examinées d’enfilade, revêtent la forme d’aiguilles ou dents. Vu du Nord-Est, le Meridef (837m) est comme un M inégal. Près de l’Harraba (1.098m), un petit dôme annexe est le Lséin (La Petite Langue)[75]. Les indigènes insinuent que le Slata doit son nom à sa cîme en feuille de salade. De flanc, on constate que l’épine dorsale n’est pas absolument continue. Des vertèbres ont chu laissant des vides en U. Le Serdj est ainsi désigné à cause d’une « selle » de ce genre. Le Djebel-Mkirriga est appelé au Kef « la Cathédrale » parce qu’à cette distance on le prendrait pour une église gothique avec deux tours en façade et une flèche centrale. A Clairfontaine, un trou rond qui traverse la paroi supérieure en dessous de la flèche a valu au Mkirriga le sobriquet de « montagne de l’Horloge ».

Surgissant du socle terrestre sans lien apparent entre eux ni avec les reliefs d’alentour, tous ces dômes sont des « montorfani », comme on dirait dans les Préalpes italiennes76, et l’on comprend que Pellissier ait pu jadis parler de volcan à propos du Zrissa77. En outre, ces montagnes ont la même composition : marnes sableuses d’un brun verdâtre, intercalées de minces lits gréseux et couronnées de grandes masses de calcaires gris fer. Ces dômes ont un air de famille si prononcé qu’il est souvent malaisé de les distinguer les uns des autres. Du pied Sud du Djebel-Harraba, le Slata ( 1.103m) et l’Ouenza (1.289m) semblent deux répliques d’un même exemplaire qui pourrait être le Bou-Jaber (1.086m). (Voir planche A.) Les indigènes des environs s’y trompent. A Tajérouine, j’ai vu confondre le Guelb-El-Mellègue et le Mkirriga, à Mdaourouch, j’ai vu discuter pour identifier l’Ouenza et le Bou-Khadra (1.463m). Que si l’on se borne à l’inspection de la carte, on ne peut s’empêcher de remarquer la similitude du Slata et du Lejbel. (Voir carte no 2.)

[Illustration : Carte 2. — LE LEJBEL ET LE SLATA]

Les pentes de ces dômes étant très rapides, la végétation y est plutôt maigre. Le Zrissa, par sa nudité, évoque un paysage lunaire. Sur ce sol déclive où rien ne la retient, l’eau de pluie s’enfuit, de sorte que la plupart des dômes aptiens ne sont guère égayés par des sources, sauf le Serdj et le Bargou. Le Bargou laisse s’échapper des eaux assez abondantes pour avoir été captées, malgré la distance, au profit de Tunis. On tire des calcaires aptiens une bonne pierre de construction, mais ce qui place hors de pair ce terrain au point de vue de son utilisation, c’est sa richesse minière. Tandis que le trias fournit surtout de la calamine (zinc) et de la galène (plomb), plus d’un dôme aptien, outre ces minerais, renferme du fer (Ouenza, Zrissa, Slata).

Sénonien. — Le sénonien est le terrain le plus répandu dans le Haut- Tell qu’il traverse notamment en écharpe vers son milieu, de la plaine de Tébessa à celle de Bou-Arada. S’il frappe moins l’attention que les dômes aptiens, c’est que ses bombements se résolvent en formes arrondies (Djebel-Maïza, Djebel-Mzarrigue) ou en croupes aplaties et mollement ondulées. Vers Haïdra, au Djebel-Djeldjel, au Djebel-Semama, au Djebel- Tiouacha, les couches sénoniennes sont si faiblement inclinées qu’elles épousent presque à l’occasion l’horizontalité. Le sénonien du Haut-Tell est fort riche en marnes bleues jaunissant à l’air et atteignant jusqu’à 300m de puissance. Là où elles ne sont pas soutenues par des intercalations calcaires, elles offrent aux eaux une proie facile. Telle rivière sénonienne possède tout un réseau serré et profond de ravins constituant un véritable dédale, comme si un mauvais génie s’était amusé à égratigner le sol de ses ongles puissants. Vers la surface de la formation, les calcaires augmentent. On est souvent en présence de deux couches de calcaire séparées par des marnes, ce qui détermine une double rangée de collines blanches ayant entre elles des vallées de couleur grise. Un très bon spécimen de cette disposition se distingue sur les deux côtés du Dyr du Kef. Vue par la tranche, la couverture calcaire se découpe en kefs dont la barre couronne et protège les marnes sous jacentes. En plan, elle produit des plateaux, comme celui de la forêt de la Kessera, entre ce village et l’Oued-Ousafa.

Sur les calcaires du sénonien repose un opulent manteau de marnes noirâtres, regardées comme tertiaires jusqu’à ces dernières années, mais que Pervinquière a classées comme secondaires puisqu’elles renferment encore des ammonites. Le plus souvent, il est d’ailleurs impossible de les distinguer des marnes suessonniennes de même couleur. Le développement de ces couches est extrêmement variable. Elles foisonnent entre Haïdra, le Dyr des Ouled-Yahia et le Kouif. Fortes de 300m environ au pied de la Kalaat-Senane, elles n’ont que 150m au Guern-El-Lefaia et se réduisent à quelques mètres au Ras-Sidi-Ali-ben-Oum-Ez-Zin, au Goraa, etc. Ces marnes se décomposent en un tell de la meilleure qualité, excellent pour les céréales et les herbages, comme on le constate dans le massif Ouargha, autour du Dyr du Kef, dans le massif de Téboursouk, à la Kalaat-Senane, en bas de la chaîne des Kalaats dans la Hamadat des Ouled-Ayar et à la Hamadat de la Kessera, etc. Par leurs facultés agricoles, elles marquent, au point de vue humain, une limite importante dans la succession des terrains géologiques. Car c’est là le commencement des terres de culture quasi absentes ou d’une valeur médiocre dans tout le secondaire et qui vont tenir dans le tertiaire et le quaternaire une si large place.

En revanche, c’est sur le secondaire, et en particulier sur l’étage terminal de celui-ci, qu’il faut chercher les forêts. Que de fois n’abandonne-t-on pas les peuplements de pin d’Alep pour les champs de céréales ou pour les jachères quand on quitte le sénonien pour entrer sur le tertiaire. Sénonien et pin sont presque inséparables et leur association est d’un réel pittoresque. Dans la forêt triasique ou dans la forêt aptienne, la coloration trop terne du sol se confond à distance avec le vert foncé des pins. Ceux-ci, au contraire, se détachent avec vigueur sur le fond clair des calcaires sénoniens. Kef-El-Azreg (Le Roc Clair) ou Kef-El-Abiod (Le Roc Blanc) sont des kefs sénoniens privés de pins au milieu ou dans le voisinage de la masse épaisse de la forêt, tandis que les croupes assombries par la fréquence et l’épaisseur des troncs et des ramures sont des Krouma-Souda (Croupe Noire). De temps en temps, une belle source jaillit et égaie le paysage. L’expression « Aïn Beida » est très répandue dans la toponymie sénonienne.

Riche en forêts d’où l’on tire le bois à brûler, les montants des gourbis ou des tentes, doté d’eaux fraîches et salubres, le sénonien est encore pourvu d’excellents matériaux de construction. La pierre sénonienne porte le nom de saouane. Cet étage, même lorsqu’il est privé de ses marnes supérieures cultivables, attire à lui les populations sédentaires. Thala et Mactari s’y dressaient à l’orée de l’éocène moyen, Assuras et Althiburus (Medeina), à la lisière du quaternaire.

[Illustration : Figure 1. — DISTRIBUTION DES TERRAINS AU DJEBEL MEIDA DES OUARGHA

(communiqué par ABADIE)

1 Calcaires à gros bancs de l’éocène moyen. 2 Calcaires à petits bancs de l’éocène inférieur. 3 Niveau phosphaté. 4 Marnes noires sénono-suessonniennes. 5 Petits bancs calcaires du haut du sénonien. 6 Calcaires sénoniens.

]

Eocène Inférieur. — Les marnes noires sénono-suessonniennes ont leur fertilité entretenue par une couche phosphatée qui leur est immédiatement supérieure (voir fig. 1) et qui, par les exploitations auxquelles elle a donné naissance (Kalaat-Djerda, Kalaat-Senane, etc.), a puissamment contribué au développement économique moderne du Haut- Tell. Sur les phosphates, s’étalent des calcaires qui, dans l’Est de notre région, sont relativement flexibles et s’écrasent en kroumas et en koudiats comme les calcaires sénoniens, tandis qu’au Centre et à l’Ouest, ils sont rigides et bourrés de nummulites. Rebelles aux plissements, ils se brisent en tables isolées aux pans droits et escarpés qui s’avancent au-dessus des plateaux ou des plaines comme des caps au-dessus de la mer. Aujourd’hui juchées au sommet des monts ou des plateaux, ces laides représentent des morceaux d’anciens synclinaux respectés par l’érosion et constituent, par suite, un cas remarquable d’inversion de relief. Elles tiennent dans le paysage du Haut-Tell tunisien une place à part et n’ont pas été sans exciter l’imagination des indigènes78.

Avec leur port robuste et leur coloration orange due à des sels de fer, les falaises nummulitiques ont grand air. Leur dénivellation brusque peut atteindre jusqu’à 50 mètres au Goraa et davantage à la Kalaat- Senane. Les approches de ces masses sont gardées par des témoins d’une extension ancienne, façonnés par les eaux en aiguilles, en dents, en champignons, et prenant le titre de mnara (phare), de settara (pilier) ou de fahoula (phallus). De l’angle Est-Sud-Est de la Kalaat- Senane, se détache ainsi la Settaret-Zid, tandis qu’à l’angle Nord-Est, plusieurs fahouls sont pareils à des orgues (voir planche B). La Settaret-Zid emprunte son nom à un individu qui, après avoir réussi à s’y hisser, y serait mort dans l’impossibilité de descendre. Dans les anfractuosités prospère tout un monde emplumé (aigles, corbeaux, ramiers) qui y a semé des zeg et tir (mot à mot « excréments d’oiseaux ») ayant donné naissance à des plantes (oléastres, cactus tapissant le Kef-Er-Rai du Skarna, etc.) A la Kalaat-Senane et à Djebba, des lierres gigantesques, enracinés dans des enfoncements, couvrent plus d’une centaine de mètres carrés de leur draperie verte. Ajoutons que les calcaires suessonniens sont, dans le Tell, le gîte préféré des vipères. Ces escarpements sont appelés dyr[79] lorsqu’ils sont continus sur une notable longueur, et, en quelques points, ce terme va jusqu’à désigner la masse rocheuse dans son ensemble (Dyr du Kef, Dyr des Ouled- Yahia)[80]. Quand la falaise se replie, elle projette en promontoires des kefs ou des kouifs81 qui se dégagent à l’occasion en kalaats82. La Hamadat de la Kessera83 en fournit sur son pourtour de bons exemples (voir carte no 8). Le même roc peut être un kef ou une kalaat suivant l’angle sous lequel on l’examine. De Nebeur, le Dyr du Kef a l’aspect d’une kalaat (voir planche C).

Les plates-formes suessonniennes correspondent généralement à des synclinaux. Parfois, l’inclinaison des couches vers l’axe médian est peu sensible, comme à la Kessera, et à ce caractère répond le vocable de hamadat (plateau). Ou bien les strates penchent très nettement vers le centre, déterminant soit une gouttière démesurée, comme au Dyr du Kef84 (voir planche C), soit une auge énorme, comme au Haodh85, soit des guessaas[86], comme dans le massif du Chaquetma (Guessaa-Kebira, Guessaa-Seghira) ou au Nord-Ouest du Maïza (Guessaa des Beni-Rezg)[87]. Ces planchers nummulitiques constituent des sfaiats dénudées. (Kalaat- Djerda signifie « kalaat pelée »). Le dallage naturel de celles-ci est interrompu, néanmoins, par des interstices où de l’humus nourrit quelques herbes et broussailles ou permet l’ensemencement de champs minuscules. Pareilles à des mosaïques disloquées, les surfaces nummulitiques présentent, çà et là, des fissures très profondes, que les gens du Dyr qualifient de chgueg en nar (crevasses de feu) et dans certaines desquelles circule parfois un ruisseau. Telle au Dyr du Kef la gorge en dessous de la source de Zaouiet-Sidi-Mansour-El-Gaias (voir planche C) ou encore l’oued de l’Aïn-Seghira de la Guessaa des Beni- Rezg.

L’éocène inférieur possède tout ce qu’il faut pour favoriser l’établissement des humains. Dans les époques troublées, les esplanades ont reçu des villages dont celui de la Kalaat-Senane est le type. Les sfaiats se débitent aisément en pierre à bâtir et les créateurs de dolmens en ont tiré un large profit. L’eau ne manque pas, car sous les principales tables fonctionne un jeu savant de cavernes et de sources. La découverte récente des phosphates a fait entrer en ligne de compte un nouvel élément de prospérité, mais il ne faut pas oublier que de tout temps ces phosphates avaient manifesté leur action en fertilisant les marnes éocènes et sénoniennes sous jacentes.

Eocène Moyen. — Dans cet étage sont prépondérantes des marnes argileuses, bleuâtres en profondeur, jaunes ou brunes en surface. On les rencontre dans les ondulations des calcaires nummulitiques qui les enchassent par fragments (Dyr du Kef, Hamadat de la Kessera, Ouartane), les entourent comme une auréole (Guessaa des Beni-Rezg, cuvette de Gafour) ou les bordent comme une haie (Massouge), et avec lesquels elles offrent un contraste complet. Ces marnes se résolvent d’habitude en plateaux doucement mamelonnés dont la charpente un peu tendre est soutenue par endroits par des bancs résistants d’huîtres agglomérées (Mactar, etc.), employés sous les Romains comme matériaux pour dolmens ou maisons (voir planche I). A l’instar des marnes d’entre crétacé et tertiaire, celles de l’éocène moyen procurent du tell, mais c’est un tell jaune, rougeâtre ou brun et non plus un tell noir. Cette coloration explique les Koudiat-Safra88 que l’on remarque au Massouge vers Seba- Biar et au Nord du Souk-El-Arba du Roba-Ouled-Yahia. Un peu en aval, vers Sidi-Haouidate, la teinte vermillon du sol est due, disent les indigènes, au sang répandu lors d’une bataille entre Ousseltia et Kaoub et Riah coalisés89.

[Illustration : III — FALAISE DE LA KALAAT SENANE. LES FAHOUL DE L’ANGLE NORD-EST. (Cliché Monchicourt.)]

[Illustration : IV — FALAISE DE LA KALAAT SENANE VUE PRISE DU SUD-EST. (Cliché Olivier.)

A gauche, la Settaret Zid ; à droite, entre la falaise et la pente, hameau troglodytique de Bou-Ayech.

Planche B

Comme le tell noir infranummulitique, ce tell jaune est éminemment propre aux céréales et aux herbages, et il constitue, avec son émule, le sol de la plupart des sraouate. Il compose à lui seul des pays agricoles renommés pour leur fertilité et qui sont par suite nettement individualisés (Massouge, Roba-Ouled-Yahia, Oubajer, Char). Arbres et broussailles y sont rares, car l’homme se réserve ce terrain excellent. Aussi, l’éocène moyen groupe-t-il autour de lui une population assez dense. Mais, là où les pluies sont moins généreuses, ces marnes perdent de leur qualité. Elles sont moins bonnes au Gafour qu’au Massouge et, en dépit de l’altitude, elles se conduisent trop souvent, au Berberou Inférieur, comme un lambeau de Steppe.

Grès tertiaires. — Ce n’est qu’à partir de l’éocène que les grès influent sur le paysage ou sur les phénomènes physiques et économiques. Mais, désormais, ils passent au premier rang, excluant presque les calcaires et rejetant en seconde ligne les marnes qui subsistent sous forme d’intercalations. Les grès tertiaires manquent de caractères spéciaux à chaque étage, si bien qu’en l’absence de fossiles, leur attribution est extrêmement délicate. Au point de vue géographique ils sont donc à étudier ensemble, quoique on puisse observer que les grès de l’éocène supérieur sont plutôt roux et calcarifères, tandis que l’oligocène est riche en végétaux silicifiés et comporte souvent des grès fins et tendres. Le pliocène possède en propre des grès ferrugineux violet foncé (Skhrira-Souda du Zelfane, Hajra-Souda de Fériana).

En surface, les grès s’étalent en ondulations faiblement mamelonnées. Par la tranche, fréquemment ils se présentent en assises où domine la ligne droite et qui jouent dans la topographie un peu le même rôle que les calcaires, avec cette particularité qu’ils adoptent volontiers des descentes en escaliers. Malgré cette apparence robuste, les grès se désagrègent facilement en sable (rmel). Le grès lui-même s’appelle en arabe hajra ramla (pierre sableuse). La couleur des paysages gréseux est rousse et terne, sauf dans les affleurements de grès blanc et sauf là où rutilent des ocres.

Se désagrégeant en sable, défavorables au blé ou à l’orge, propices à l’alfa, au sboth, au cactus, à l’olivier, les grès sont un terrain hamri ou rmel tout disposé pour la Steppe. Si les bandes gréseuses des Ouargha et de Téboursouk, grâce à des pluies abondantes, échappent à cette tendance, le Bled-Rmil est bien peu tellien, et dans le Sud du Haut-Tell, le Zelfane est une antichambre de la Steppe. Aussi, bien que l’influence du climat soit prépondérante, les grès ne sont pas, comme nous l’avons montré, sans avoir leur influence sur les limites du Tell et de la Steppe. Il existe pourtant, çà et là, quelques bonnes parcelles au milieu des espaces gréseux, et ce, par suite de lits de marnes intercalaires. La plus considérable détermine un petit sra au sommet du Berbérou. Un autre effet bienfaisant des marnes est de ramener au jour l’eau qui a pu s’infiltrer dans les grès. Le déblaiement de celles-ci, lorsque les couches sont redressées, laisse en relief une série de murs gréseux presque parallèles. Pareils à des sabres enfoncés dans le sol par le fil de la lame, ce sont vraiment des sif (pl. siouf). Au Srasif-bel-Hajjem, il n’y a pas moins d’une trentaine de siouf de grès larges de 50 centimètres à 1 mètre, ayant entre eux des créneaux argileux de 3 à 10 mètres.

En dehors des grès et des argiles marneuses, la fin du tertiaire offre aussi des poudingues bourrés de débris des étages antérieurs, crétacé ou éocène. Ces nappes pliocènes de cailloux roulés, d’origine fluviale, sont dissimulées dans le sous-sol des plaines ou bien se répandent à l’air libre, comme autour de Sodga, sur les rives de l’Oued-Ousafa, aux environs de Nebeur, etc. Elles ne sont habituellement recouvertes que de broussailles et ne constituent naturellement pas des reliefs bien hardis ; l’érosion y trace des ravins en mailles de filet (chebka), ou les découpe en esplanades tabulaires à bords abruptes, appelées du nom berbère de gara (pl. gour). Mais la durée de celles-ci tient à un encroûtement calcaire postérieur.

Travertins et alluvions. — Les carapaces travertineuses les plus épaisses sont celles que fabriquent les eaux courantes 7 à 8 mètres de revêtements calcaires superposés dans le défilé de l’Oued-El-Hathob, entre le Chambi et le Semama). Les autres sont dues au liquide du sous- sol qui remonte par capillarité et s’évapore en libérant ses éléments calcaires ou gypseux qui cimentent les cailloux, les sables, les coquilles et les racines des zones superficielles. C’est d’abord la couche exposée à l’air qui est durcie, puis la couche immédiatement inférieure et ainsi de suite, la dernière créée restant plus friable que les autres. Ces tufs, qui témoignent de périodes de sécheresse, sont parfois cachés par des produits d’atterrissement, lesquels peuvent, à leur tour, être recouverts d’une carapace de date postérieure. Des travertins de ce genre continuent à se former de nos jours. Il n’y a donc pas lieu, avec Aubert, de les attribuer tous à la première phase du quaternaire. Sur la couche supérieure pousse une maigre végétation de romarin et d’autres petites plantes ligneuses. Le travertin (terch) est, avec le calcaire sénonien, la seule roche qui ait un nom indigène. Il fournit de la pierre à chaux et de la pierre à bâtir. Le terch gypseux offre de la tourba employée en guise de savon pour laver les burnous. Au lieu de « terch », on dit aussi « tafezza », appellation caractéristique, puisqu’elle signifie « bouclier ».

Sous le bouclier ou en dehors de lui, s’étalent, dans les plaines, des conglomérats gréseux et des lits de cailloux roulés analogues aux poudingues pliocènes, des sables et des limons rouges sableux et argileux. Ces limons remplissent les cuvettes quaternaires de leurs couches épaisses dont la surface se craquèle en été et où les oueds se tracent des sillons profonds. Ce sont des produits de ruissellement dont l’argile (tine) est utilisée pour la confection des briques crues (toube) avec lesquelles sont édifiées la majeure partie des maisons des plaines. Dans les plaines de la Friguia, à ces limons rouges qui, selon leur constitution, donnent un sol hamri ou tell, se substituent souvent des limons gris ou bruns, dus à la fois au ruissellement et à l’alluvionnement et qui sont du tell. Nous aurons l’occasion de reparler des uns et des autres. Dans les dépressions ou garaats apparaît de l’humus en quantité notable (Sers, Zouarine, Abida, plaines du Kef et de Bahra, moitié Nord du Krib).

Ainsi, certains terrains ont une physionomie particulière avec une couleur, des formes, et des propriétés spéciales. Les contrastes que la carte géologique accuse par le heurt de ses teintes se vérifient dans la réalité. Au Djebel-Lorbeus, près de Sidi-Msid, il y a une opposition violente entre les argiles violacées du trias et les ocres miocènes. La différence entre les formes plus molles du sénonien et les reliefs raides de l’éocène inférieur se manifeste un peu partout où ces terrains sont en contact, auprès de Dougga, du Goraa, des Kalaats, sous le Kef- Berda du Haodh (voir planche C). Au Sud de Bou-Arada, la route de Sidi- Rahal à Medjez-El-Bab est une limite brutale entre le sénonien de l’Est blanc et vert (calcaires et pins) et les grès roux de l’Ouest semés de cactus et d’oliviers grisâtres. Le jurassique et le crétacé sont par excellence des terrains forestiers, les marnes infra et supra nummulitiques, les plaines quaternaires sont le domaine des céréales.

II L’ARCHITECTURE DU SOL * * * * * 1o =Caractère des plissements=

Quelles qu’aient pu être les phases antérieures du Haut-Tell, ce sont les mouvements de la fin du miocène, continués jusqu’au pléistocène, qui ont déterminé les principaux traits de son orographie actuelle. Mais, en même temps que s’édifiaient les montagnes, l’érosion entrait en lice et, avec des alternatives d’activité et de repos, rongeait les reliefs à peine construits et en accumulait les débris, soit sur place, soit dans des dépressions plus éloignées. A notre époque même, l’activité tellurique n’est pas assoupie90. Ses manifestations sont souvent locales et n’embrassent pas plus de quelques kilomètres carrés. Par exemple, le mouvement de mars 1910 se limita strictement à une partie de la ville du Kef. Il fut dû, sans doute, à l’affaissement de la lèvre d’une petite faille cachée dans le sol.

Les plissements du Haut-Tell tunisien ont les mêmes caractères généraux que l’Atlas Saharien d’Algérie et l’Apennin du Nord91. Montagnes relativement jeunes et plus récentes que les Alpes ou les Balkans, leur surrection, encore inachevée, s’est accomplie par des poussées moins énergiques. Modernité et médiocrité de l’action orogénique vont ici de pair et entraînent une série de conséquences. Les terrains archéens ou primaires qui contiennent métaux précieux ou charbon n’ont pas été ramenés au jour. Faute de ridements accusés, les montagnes ne sont pas très hautes, et cette circonstance combinée avec leur situation méridionale et la pauvreté des pluies les prive de glaciers et de neiges éternelles. La topographie glaciaire manque donc.

Ces fronces de l’écorce terrestre sont d’ailleurs d’une constitution assez simple. Chaînes anticlinales où bombent les terrains plus anciens, vals synclinaux où sont étalés les sédiments d’époque moins reculée, se succèdent assez régulièrement. La contraction, ayant été modérée, a rarement couché les plis qu’elle venait de dessiner. Plus souvent, ceux- ci ont été tout juste ébauchés et se présentent à l’état de larges vagues de terrain faiblement ondulées. Ainsi, à côté de chaînes et de vals longitudinaux bien cambrés (Apennin Septentrional, chaîne des Ksour), s’étalent des plateaux dont les strates n’ont éprouvé qu’un gauchissement insuffisant (Abbruzzes, monts des Nememcha). Seulement, ces plateaux ont été en plus d’un point affectés par des cassures qui sont à l’occasion en rapport avec des plaines d’effondrement (Apennin Central). Ailleurs, à la place de plis aux concavités et convexités successives, on a des dômes et des cuvettes circulaires ou elliptiques (Apennin Transtévérin, Est de la province de Constantine). Chaînons et vals, dômes et cuvettes, plateaux et plaines de fracture sont les trois couples de formes orographiques de la chaîne Atlanto-Apennine. Ajoutons que dans l’Atlas Saharien, la multiplicité des chaînons autonomes imprime souvent au relief un grand fractionnement. Inversement, il est des territoires où les chaînons se pressent et se soudent. On est alors en face de véritables massifs comme autour de Figuig et dans l’Aurès.

Dans le Haut-Tell de Tunisie, la simplicité des plis est constante malgré qu’elle s’allie parfois à des complications de détail dont l’interprétation n’est pas toujours aisée. Ces complications ne se vérifient guère d’ailleurs que là où perce le trias. Grâce à sa nature plastique, ce dernier, associé à des roches éruptives, a fusé vers la surface en compagnie de vapeurs métallifères. Sur de rares points seulement (Djebel-Debadib, Djebel-Lorbeus, Djebel-Zebissa), ses couches quelque peu stratifiées accusent une voûte. Ailleurs, aucun ordre ne se révèle. En outre, le trias, immanquablement limité par des failles au moins sur un côté, n’apparaît pas toujours à sa place géologique régulière. Parfois, il pointe entre le crétacé inférieur ou moyen et le sénonien et il lui arrive de se déverser plus ou moins sur les terrains entre lesquels il a surgi. Ph. Thomas considérait jadis qu’il n’y avait là autre chose que des terrains d’origine diverse ayant subi une même transformation sous des actions geysériennes92, tandis que plus récemment, Termier croit à un charriage grâce auquel une nappe de trias supportant le sénonien serait venue se coller sur une série stratigraphique comprenant le début et le milieu du crétacé93, Théorie qu’a combattue par avance Pervinquière94 auquel on doit d’avoir, le premier, reconnu le trias en Tunisie.

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