La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

Charles Monchicourt · Chapitre 1 sur 1 · partie 8/20

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La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.

3o La neige. — Une partie des précipitations hivernales se matérialise en neige (tselj). Si le Sahel et la Steppe basse en sont indemnes, on enregistre sur les reliefs de la Steppe des chutes occasionnelles et celles-ci sont de style sur le Tell Septentrional et sur le Haut-Tell où leur fréquence et leur intensité sont en raison directe non seulement du fléchissement de la température, mais encore de l’humidité de l’atmosphère.

La grande quantité de neige est un des traits frappants de la physionomie du Haut-Tell. Celui-ci n’est d’ailleurs pas uniformément intéressé. En plaine et dans certaines vallées insolées, comme l’Oued- Ousafa, les flocons fondent presque aussitôt après avoir touché le sol. En montagne, que de gradations selon l’altitude ou l’exposition ! Le Dyr du Kef a bien plus souvent et davantage de neige que la ville du même nom et la même différence se reproduit entre Souk-el-Djema et Mactar, entre le Goraa et Téboursouk ou Thibar. Il faut une hauteur de 7 à 800m au moins pour que la neige ait un volume appréciable et quelque persistance.

A Téboursouk, la neige est plutôt rare ; au Kef même, il ne neige pas tous les ans. Au contraire, la neige est de règle à Mactar quoique avec des variations : 22 jours en 1906-07, 18 en 1890-91 et en 93, un à peine en 1892. Notons que celui-ci s’est placé à une époque plutôt imprévue, au 20 avril. Cette neige est la plus tardive qui ait été vérifiée à Mactar, mais elle n’est pas quelque chose d’extraordinaire. Quelque neige est tombée en 1907 à Mactar le 6 avril. J’ai vu de la neige le 24 avril 1904 auprès de Souk-Ahras et le 27 avril sur le Char de Thala. A Souk-el-Djema et au Kouif, on en a observé en 1902 vers le 24 mai et le froid répandu sur les sraouate voisins fut si vif que nombre de gens à Thala allumèrent du feu. Quant à la neige la plus précoce, elle s’est montrée à Mactar le 26 octobre 1887. En 1891, on eut de la neige au Kef le 1er et à Mactar le 3 novembre. On voit entre quelles limites extrêmes peut se mouvoir la saison d’hiver dans la région montagneuse.

Après les chutes de neige initiales, le vent joue un grand rôle. Plusieurs jours durant, il reprend pour les transporter ailleurs les particules déjà déposées sur le sol. Il débarrasse ainsi de leur placage les bosses du terrain pour accumuler la neige dans les couloirs et contre les obstacles. La contrée offre alors un aspect féérique. Les rainures du relief s’aperçoivent de loin avec une netteté particulière. La présence de masses neigeuses entretient l’abaissement de la température : à leur contact le vent devient glacial et sévit cruellement sur les voyageurs qui vont répétant :

El Djebeli iharreg el guelb. Le Djebeli glace le cœur. Ou er rharbi Kelb ben el Kelb. Et le vent d’ouest est un chien fils de chien.

On dit encore avec une variante :

Ma iji men er Rharb. Il ne vient de l’Ouest (Algérie). Ma iefrah el guelb. Rien qui réjouisse le cœur. Kan riha iharreg el guelb. Si c’est du vent, il glace le cœur. Kan ben Adem, Kelb ben el Kelb. Si c’est un fils d’Adam, c’est un chien fils de chien.

Jusqu’à une forte distance du Haut-Tell, le vent garde le même caractère et lorsque certaine bise d’Ouest gelée et pénétrante souffle à Tunis ou à Kairouan, on ne se trompe pas en pariant qu’il a neigé vers le Kef et Mactar. Par là, le climat du Haut-Tell se fait sentir jusque sur les bords maritimes du Tell Inférieur, et jusque dans la Steppe.

La neige n’est pas sans quelques avantages. Elle nourrit un peu le débit des sources et elle imbibe d’eau à souhait les sols argileux des sraouate. Mentionnerons-nous à côté de cela la possibilité de la mettre en réserve pour l’été ? Sir Grenville Temple indique que le Bey en avait des dépôts au Kef, au Goraa et à Zaghouan152, et l’on n’a pas oublié au Kef, près de Bab-Ben-Anine, le Bir-Ets-Tselj où l’on enfermait la neige pour la cour beylicale.

En compensation, l’homme peut reprocher à la neige des méfaits multiples, ici comme dans le Haut-Tell d’Algérie : ils se caractérisent surtout par des pertes d’animaux sur le Djebel ou le Sra. Les indigènes redoutent principalement le 1er février ajmi153 (14 février) qu’ils appellent Guirret el Anz (le mauvais temps des chèvres). Presque chaque année, le Haut-Tell déplore une guirret el anz infligeant parfois au cheptel des diminutions effrayantes comme en 1892-93, 1897-98, 1899-1900, 1905-06, etc. En outre, la circulation et les transactions sont entravées ou arrêtées. Toute la vie économique et administrative de la contrée est suspendue parfois pendant deux ou trois semaines. Ces inconvénients dont nous avons été témoin à Mactar en janvier 1900154 sont plus particuliers aux endroits élevés et aux hivers très froids et très humides, comme il y en a deux ou trois en dix ans et dont le type est l’hiver 1905-1906.

Le tableau météorologique ci-joint nous présente l’hiver 1905-06 comme un hiver moyen où la température demeure assez basse du 20 janvier à la fin février, mais sans extrêmes bien excessifs. Seulement, les jours de neige ou de pluie de février forment un ensemble d’une intensité et d’une durée vraiment singulières. C’est ainsi qu’à Mactar, pendant trois jours, et à Thala, pendant cinq jours consécutifs, il est tombé assez de neige pour équivaloir à une colonne d’eau de 36mm dans la première de ces stations et de 49mm dans la seconde. Pendant ce temps (du 6 au 14 février), au Kef et à Téboursouk, il ne cessait presque de neiger ou de pleuvoir. Une chape candide d’une épaisseur qu’on n’avait plus revue depuis 1891 ou 1893 s’appesantit sur les régions de montagne ou de sra. Le 6 février, au Kef et à Téboursouk, elle mesurait 25 à 30 centimètres. Dans quelques creux, la neige amassée par le vent offrait des hauteurs presque fantastiques, puisque des ravins de 25 à 30 mètres de profondeur étaient remplis par elle. Aussi, à la fin de mars, existait-il encore, çà et là (Djebel-Skarna, défilé de Seddine), quelques plaques blanches, épaves de la grande neigée.

HIVER 1905-1906
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TEMPÉRATURES PRÉCIPITATIONS MOIS Moyenne Minimum Nombre Nombre de Nombre Total des des absolu de jours jours de de précipitations minima à 0° ou neige jours au-dessous de pluie

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=Station de Téboursouk= Décembre 6°5 3° 11 118mm 1905 Janvier 6,1 0,5 2 jours 10 127 1906 Février 3,7 0 deux jours 3 » (les 14 162 1906 6, 7, 10)

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5 jours 35 407mm =Station du Kef= Décembre 4°9 2° 19 177mm 1905 Janvier 4,6 0 sept jours 2 jours 14 79 1906 Février 1,2 − 2 quatorze 5 » (les 12 54 1906 jours 6, 8, 10, 12, 14)
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7 jours 45 310mm =Station de Mactar= Décembre 3°2 1° 10 119mm 1905 Janvier 2,2 − 3 cinq à 1 jour 9 55 1906 neuf* jours Février − 1,0 − 4 dix-huit* 4 » (les 7 44 1906 à 6, 7, 8, vingt-deux 12) jours
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5 jours 26 220mm =Station de Thala= Décembre 4°3 2° 1 jour 10 80mm 1905 Janvier 3,1 − 2 huit jours 1 » 7 48 1906 Février 1,8 − 6 dix jours 5 » (du 6 6 52 1906 au 10)
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7 jours 23 180mm

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[Note : * — Observations incomplètes.]

Dans quelques localités, les habitants furent comme emmurés. A Mactar, à Thala, à la Kessera, au Bargou, la neige amoncelée par les tempêtes autour des maisons érigeait de véritables contreforts de 2m 50 de hauteur. Du 6 au 18, les chemins obstrués restèrent dans le massif de Mactar absolument impraticables aux véhicules. Dans les transports par voie ferrée quelle précarité : un train de Kalaat-Senane à Tunis s’immobilisa dans la neige pendant vingt-six heures, entre l’Oued- Sarrath et Aïn-Meskhia. Au Kef, on confia les lettres de et pour Souk- el-Arba pendant toute une semaine à des cavaliers155 ; à Tajérouine, aucun courrier n’arriva et ne partit pendant trois jours. A Thala et à Mactar, l’échange des correspondances fut complètement interrompu du 6 au 10. Le 25 février seulement le service y était rétabli entièrement. D’autre part, la neige avait cassé les fils télégraphiques entre Mactar et le Kef, entre Thala et le Kef et autour de Téboursouk. Cette dernière localité et Thala se virent huit jours isolées du corps de la Tunisie.

Dans les centres, la population n’eut pas trop à se plaindre de la pénurie d’approvisionnements, bien qu’à Kalaat-Djerda et à Mactar le pain ait fait défaut. Dans les douars, au contraire, de nombreux indigènes vivant au jour le jour faillirent mourir de faim. La tenue des marchés fut d’ailleurs impossible durant une bonne partie du mois : à Souk-el-Djema, pas de souk du 1er au 28 février et à Mactar du 3 au 24. De même à Thala. Dans la circonscription du Kef, aucun marché n’eut lieu du 6 au 22. De nombreuses maisons indigènes s’effondrèrent (36 au Kef). A Téboursouk, plus de 200 oliviers furent abattus. Onze personnes périrent dans la région de Mactar de froid et de privations. Aux Fréchich, un malheureux s’ensevelit dans un ravin comblé de neige.

=HAUT TELL= TABLEAU RÉCAPITULATIF DES PERTES D’ANIMAUX PAR SUITE DU MAUVAIS TEMPS. — FÉVRIER 1906
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TABLEAU NUMÉRIQUE ET % DES PERTES D’ANIMAUX NOMS DES PAR CATÉGORIES CAIDATS
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Chevaux Mulets Anes Chameaux Bovins Moutons Chèvres

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Têtes Têtes Têtes Têtes Têtes Têtes Têtes Caïdat de 110 55 240 43 1.520 2.160 2.250 Teboursouk 10* 6.49 17.14 13.43 15.20 18.00 16.07

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Caïdat du Kef 342 96 487 136 2.313 7.020 4.819 19.29 10.31 19.31 19.85 23.44 24.80 24.01

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Caïdat de 130 27 343 144 541 6.240 1.419 Tajerouine 5.21 3.64 14.44 14.67 10.26 24.66 19.72

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Caïdat des 204 23 712 313 2.298 9.498 3.531 Ouled-Ayar 33.17 12.16 51.03 31.11 59.35 75.68 62.76

-------+------+-----+--------+------+-------+-------+-
Caïdat des 230 55 453 34 1.423 4261 2.263 Ouled-Aoun 27.61 22.82 50.44 24.28 67.27 44.99 47.14

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Djebel-Djouggar 6 » 16 6 36 132 280 et glacis Nord-Est du Haut Tell. 2.00 3.00 3.50 3.00 3.00 4.50

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Fréchich du 115 65 130 280 330 9.000 9.000 Nord 10.64 34.94 5.61 15.82 24.40 16.43 26.65

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Majeur du Nord 20 8 86 80 130 5.500 3.600 2.83 4.96 5.73 13.40 12.87 31.25 45.00

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TOTAUX 1.157 329 2.467 1.036 8.591 43.811 27.172

-------+------+-----+--------+------+-------+-------+- |* Les chiffres indiqués à la seconde ligne et en caractères plus | petits donnent le % des pertes d’animaux par rapport à l’effectif | existant au 1er janvier 1906. | | Prix employés dans les estimations : cheval, 150 fr. ; mulet, 175 | fr. ; âne, 17 fr .; chameau, 125 fr. ; bovin, 100 fr. ; mouton, 10 | fr. ; chèvre, 7 fr. | | =Total global des pertes en argent : 1.890.000 fr.= +----------------------------------------------------------------------

[Suite]


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TABLEAU INDIQUANT PAR CATÉGORIES D’ANIMAUX LES PERTES EN ARGENT
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NOMS Chevaux Mulets Anes Chameaux Bovins Moutons Chèvres TOTAL CAID. DES PERTES

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Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. C. 16.500 9.625 4.080 5.375 » 152.000 21.600 15.750 224.930 » Teb. » » » » » »

-------+------+------+--------+-------+-------+-------+---------+
C. 51.300 16.800 8.279 17.000 » 231.300 70.200 33.733 428.612 » Kef » » » » » »

-------+------+------+--------+-------+-------+-------+---------+
C. 19.500 4.725 5.831 18.000 » 54.100 62.400 9.933 » 174.489 » Taj. » » » » »

-------+------+------+--------+-------+-------+-------+---------+
C. 30.600 4.025 12.104 39.125 » 229.800 94.980 24.717 435.351 » O. » » » » » » Ayar

-------+------+------+--------+-------+-------+-------+---------+
C. 34.500 9.625 7.701 4.250 » 142.300 42.610 15.841 256.827 » O. » » » » » » Aoun

-------+------+------+--------+-------+-------+-------+---------+
Dj. 900 » » » 272 » 750 » 3.600 » 1.320 » 2.030 » 8.872 » Djou. etc.

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Fré. 17.250 11.375 2.210 35.000 » 33.000 90.000 63.000 251.835 » » » » » » »

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Maj. 3.000 » 1.400 1.462 10.000 » 13.000 55.000 25.200 109.062 » » » » » »

-------+------+------+--------+-------+-------+-------+---------+
TOT. 173.550 57.575 41.939 129.500 859.100 438.110 190.204 1.889.978 » » » » » » » »

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Quant aux animaux domestiques qui déjà n’étaient pas en très bon état au début de l’hiver, des milliers succombèrent aux intempéries et au manque de nourriture, les pâturages étant cachés. Jusque dans les villages des montagnes où les bêtes logent dans les maisons avec leurs maîtres, la pneumonie fit d’innombrables victimes parce que la violence du vent jetait la neige dans les chambres mal closes. Que dire alors du bétail laissé au dehors ? Particulièrement typique fut l’aventure de ce troupeau surpris par une rafale sur la Hamadat de la Kessera. Les bergers s’enfuirent vers le village où ils parvinrent à moitié glacés. Quant aux animaux, cernés et submergés, ils essayèrent de se protéger les uns les autres, les plus robustes se hissant sur les plus faibles. Mais quand la tempête se fut calmée, on ne retrouva plus qu’une pyramide de cadavres avec au sommet encore quelques moutons en vie. Le tableau ci-joint permettra d’apprécier l’intensité du désastre qui toucha surtout les gens des montagnes et des sraouate et anéantit une valeur de presque 1.900.000 francs. Total vraiment impressionnant, eu égard à la pauvreté intrinsèque de la population et que n’atteignirent pas les dégâts causés au même moment sur la basse Medjerda par des inondations extraordinaires.

4o La température hivernale. — Affermissons dans les esprits l’idée que le Haut-Tell dans son ensemble est un pays froid. Les indigènes professent que la phase la plus intense à cet égard est le mois de iennar ajmi (13 janvier-13 février). En plaine, les rigueurs de l’hiver ne durent guère davantage. Sur les sraouate, cette saison a plus d’extension (du 1er décembre au 15 mars), comme le prouvent les chiffres suivants pour l’hiver le plus froid de Mactar :

1893-94 Moyenne des Nombre de jours à 0° et Moyenne des minima au-dessous maxima --- --- --- --- Décembre − 1° 24 dont quatre fois − 4° + 7°0 Janvier − 2° 20 dont une fois − 5° et + 4,0 une fois − 6° Février − 1° 11 dont une fois − 6° + 11,0 Mars + 5° 9 dont une fois − 5° + 11,1

Janvier 1891 fut analogue à janvier 1894. Pendant 22 jours de suite la température tomba la nuit à 0° ou au-dessous et valut à Mactar les quatre minima les plus bas qui y aient été subis, c’est-à-dire deux fois − 10°, une fois − 9°, deux fois − 8°[156]. C’est là quelque chose d’exceptionnel. Toutefois, à Bou-Chebka (1.141m d’alt.), ce même mois amena un minimum de − 10°,3, le plus faible qui ait jamais été constaté en Tunisie. Si cette station n’avait pas eu un fonctionnement aussi éphémère, peut-être nous aurait-elle fourni d’autres chiffres de ce genre. En effet, en 1892, c’est encore Bou-Chebka qui offre le minimum absolu de l’année. Ces extrêmes de − 10°, notés à Mactar et à Bou- Chebka, rappellent les − 9° et les − 11° enregistrés dans le Haut-Tell d’Algérie, à Tiaret, à Teniet-el-Had et à Sétif157. Mais les minima soufferts par ces localités sont dépassés dans la Steppe (Géryville − 13°, El-Aricha − 14°). En Tunisie, au contraire, c’est le Haut-Tell, et, pour préciser, la bande méridionale du Haut-Tell, qui constitue en hiver la zone la plus froide. Au moment même où Mactar et Bou-Chebka se signalaient par les minima précités, Thala avait − 6°, Souk-el-Djema − 6°,9, la Kessera − 7°, tandis que le Kef au Nord et Fériana au Sud n’accusaient respectivement que − 5°. En général, pourtant, Mactar n’a pas d’abaissement au-dessous de − 6°. Le mois le plus froid est janvier, mais ce peut être également décembre ou février.

Les nuits où il gèle sont très nombreuses. Vu la différence de plusieurs degrés entre la température de la surface du sol et celle à 1m 50 ou 1m 75 de hauteur, il y a lieu de considérer qu’il y a gelée toutes les fois où le thermomètre officiel marque moins de + 4° ou + 3°. Effectivement, il gèle sur les sraouate chaque nuit pendant la majeure partie de l’hiver, mais moins longtemps au Kef qu’à Mactar. Ce phénomène se traduit par la présence d’une légère feuille de glace sur les eaux dormantes et même sur les ruisseaux. Les quelques cactus égarés sur les sraouate y gèlent s’ils ne sont pas protégés par une exposition appropriée. A Mactar, le même sort échoit de temps en temps aux eucalyptus quand le thermomètre est à − 5° ou − 6°. Le casuarina, le ricin, le faux poivrier, l’acacia eburnea, l’acacia d’Australie sont à peu près dans le même cas.

Cependant, sur les sraouate du Haut-Tell il n’y a pas que des hivers rigoureux. Ceux de 1889-90 ou de 1898-99 furent, par exemple, assez cléments. La douceur relative du second est due à la fréquence des vents du Sud. En février, les effluves méridionales assurèrent, du 8 au 14, pendant toute une semaine, 7° à 8° la nuit, 19° à 21° à deux heures de l’après-midi.

_ 1889-1890 _ _ 1898-1899 _ / \ / \ MACTAR Moyenne Nombre de Moyenne Minimum des minima jours à 0° des minima absolu ou au-dessous --- --- --- --- --- Décembre + 3°5 2 à zéro + 1°0 − 3° Janvier + 5,5 pas + 3,7 + 2° Février + 4,0 pas + 4,7 − 1° Mars » pas + 4,5 + 1°

En plaine, sous le souffle glacial du djebeli accouru des montagnes couvertes de neige, la température s’incline de temps en temps vers 0° et un peu plus bas, mais sans atteindre jamais les minima des sraouate. Le minimum de − 3° semble être ici un extrême. Et même, à proprement parler, il n’y a là d’hiver, au sens européen du mot, que comme reflet et contrecoup de l’hiver des territoires montagneux encaissants. Les jours de gelée mis à part, on peut dire que de novembre à avril il règne sur les zones déprimées du Haut-Tell à peu près la même température relativement agréable. On y glisse insensiblement de l’automne au printemps.

Pour supporter les frimas des sraouate, les montagnards, et notamment les Chaquetma, revêtent des gourg (chaussons de laine mêlée de poils de chèvre) et ils s’entourent les jambes de guêtres de laine tricotée (djeraïd). Gourg et djeraïd[158] leur servent d’ailleurs lors de la moisson contre les épis barbelés de l’orge ou du blé. En dehors de cela, les indigènes subissent les excès du climat plutôt qu’ils ne s’en défendent. Les Européens, plus habitués cependant au froid, éprouvent le besoin de se garantir de ses atteintes. Si à Tunis les cheminées sont un peu des objets d’ornement, dans le Haut-Tell on ne saurait s’en passer. A Mactar, à Thala, au Kef on fait du feu presque comme à Paris, depuis la Toussaint jusqu’à Pâques. Ces températures de l’hiver sont excellentes pour la santé. Elles retrempent et régénèrent le sang, et le Français retrouve sur les sraouate du Haut-Tell le climat de son pays, comme en Kroumirie.

Si nous avons examiné séparément les pluies et la température, il convient de ne pas oublier que la physionomie de l’hiver résulte du mélange intime de ces deux phénomènes. Les hivers froids et humides sont les plus fréquents. Leurs neigées ont pour le bétail des conséquences fâcheuses. Les hivers froids et secs sont les pires, car céréales et bestiaux souffrent également soit de la neige, soit de l’absence de pluie. Ce fut le cas de l’année de la famine 1866-67, de l’année 1887-88 et de l’année 1904-05 (voir chapitre XI). La sécheresse n’empêche d’ailleurs pas le froid, car la pureté de l’atmosphère et le manque de vapeur d’eau facilitent le rayonnement. Au Kef, durant l’hiver 1892-93, le peu de précipitations tombées (137 millimètres) se manifestèrent, par suite du froid, surtout sous forme de neige laquelle détermina une grosse mortalité dans le bétail. En même temps, à la fin mars, on jugeait la récolte de l’orge compromise. Les hivers doux et secs comme celui de 1895-96 ne sont pas non plus très favorables. Cependant, la tiédeur de l’air fait produire au peu de pluie tout son effet sur la végétation et si le bétail n’a pas une nourriture abondante, du moins il ne périt pas de froid. Les hivers doux et humides, comme celui de 1888-89 sont à juste titre considérés comme les meilleurs.

Dans la combinaison des deux éléments climatiques, pluie et température, c’est le premier des deux qui importe d’abord à l’homme. La clémence relative du second n’arrive qu’en deuxième ligne dans ses désirs et dans ses espérances.

2o =Le Printemps et l’Été=

1o Le climat du printemps. — Pendant tout le printemps, les nuits continuent à être froides :

Mactar : Printemps à nuits froides Id. à nuits clémentes _ 1906 _ _ 1904 _ / \ / \ Moy. des min. Min. abs. Moy. des min. Min. abs. Mars 2°8 − 2° 4°3 − 1° Avril 5°2 − 3° le 2 6°6 + 2° Mai 7°2 + 3° 11°6 + 4°

Ainsi, les minima nocturnes ne sont pas beaucoup plus chauds au printemps qu’en hiver, tant sur les sraouate qu’en plaine. De février à mai, la moyenne des minima n’augmente que de 6 points environ. La moyenne des maxima, en revanche, s’enfle presque du double. Le printemps se caractérise donc en regard de l’hiver par l’accroissement des températures du jour. La moyenne des minima de mai est plus faible que celle d’octobre, celle des maxima est, au contraire, un peu supérieure.

Dans le Haut-Tell algérien, à l’Ouest de Souk-Ahras, on éprouve d’aventure en avril et même en mai des abaissements de température hors de saison. En mai 1902 on déplora à Sétif douze fois − 7°. Les pailles des céréales, grillées par le gel, cassaient comme du verre sur les sraouate159. Moins élevé, doté de plaines qui fonctionnent comme magasins de chaleur, et plus influencé par la mer orientale, le Haut- Tell de Tunisie n’a pas à craindre de pareils désastres. Cependant, des gelées s’y observent au printemps. A Mactar, le 15 mai 1904 sévit une gelée très forte. Le 30 avril précédent, étant campé à Bir-Bou-Hofra (plateau de Bou-Chebka), ma tente se couvrit pendant la nuit d’un givre épais. Le 22 avril 1900, constatation analogue dans la plaine de Rohia, etc. Le maigre développement qu’ont certaines années les tiges des céréales est souvent en liaison non avec la sécheresse, mais avec les rigueurs des températures nocturnes et avec des coups de djebeli.

Passons maintenant aux températures diurnes auxquelles est dû l’essor de la végétation :

Mactar : 1894 (printemps froid) 1902 (printemps chaud) / \ / \ Moy. des max. Max. abs. Moy. des max. Max. abs. Mars 11°1 20° 15°5 27° Avril 15°1 22° 22° 37° Mai 21°4 31° 20°9 31°

Avril, remarquons-le, est parfois plus chaud que mai. Il faut voir là d’ordinaire une répercussion du sirocco, lequel exerce son action desséchante sur les céréales en vert. Dans les sraouate, l’orge et le blé ont moins à en souffrir, parce que les vents de Sud-Ouest ou de Sud n’y portent pas la température au même paroxysme que dans les régions basses, et parce que la terre argileuse contient des trésors hydriques qui remplacent immédiatement chez les jeunes plantes les particules aqueuses aspirées par le chehili. Mais il en est autrement dans les plaines au sol hamri ou sableux.

Quant aux pluies, celles d’automne ont permis de labourer et grâce aux précipitations de l’hiver les grains ont germé. Aux chutes d’eau printanières le soin de faire pousser les tiges et former les épis. Quelques 100mm semblent nécessaires à cet office et ce total est presque toujours atteint sur les sraouate du Nord du Haut-Tell. En dix années, de 1900 à 1910, deux fois seulement on enregistra à Téboursouk un chiffre inférieur. (A Mactar et à Thala, quatre fois.)

Certains printemps déversent un vrai déluge d’eau : au Kef 450mm en 1890 et en 1892 et 350 à Mactar. L’humidité de tel ou tel mois de printemps est parfois assez prononcée pour créer des brouillards intenses. Mais, comme pour l’hiver, c’est leur répartition qui donne toute leur valeur aux pluies :

LE KEF 1899 MACTAR 1901 Mauvaise répartition Bonne répartition mm mm Mars 97,2 26,3 Avril 12,1 35,5 Mai 9,7 78,8 ----- ----- TOTAUX 119,0 140,4

Quand la saison a été relativement sèche, le déclin d’avril et la moitié initiale de mai revêtent une importance particulière et entraînent le succès ou l’échec de la campagne agricole160. Ces pluies sont surtout propices pour les céréales semées tard et pour celles dont l’évolution a été entravée par le froid. Leur utilité est donc hors de pair sur les sraouate et même en plaine pour le blé. Quant à l’orge, il est moissonné en plaine dans la seconde quinzaine de mai et dans la première quinzaine de juin sur les sraouate. C’est la fin du printemps.

2o L’été saison chaude. — Au point de vue agricole, l’été est le couronnement de l’année : il s’ouvre avec la moisson et se clôt avec le dépiquage. Au point de vue de la température, il est la période où le thermomètre touche chaque jour 30° ou plus. Au point de vue des précipitations, c’est la phase des moindres pluies et celle des orages. Ces trois ordres de phénomènes, qui ont entre eux une relation assez étroite, coïncident en gros pendant les quatre mois de juin à septembre, avec cette réserve que l’été est à la fois plus précoce et dure davantage en plaine que sur les sraouate.

Sur ceux-ci, avons-nous dit, l’été va du 15 juin au 15 septembre.

Mactar : _ 1889 (été chaud) _ _ 1890 (été frais) _ / \ / \ Moy. des max. Max. abs. Moy. des max. Max. abs. Juin 25°9 39°0 23°3 32° Juillet 31°9 4 fois 40 26°0 35° à 42° Août 34°0 3 fois plus 31° 35° de 40°, dont 1 fois 44° Septembre. 24°4 35°0 22°3 25°

Même pendant les coups de sirocco, les nuits d’été ne sont jamais étouffantes. Sur les sraouate, en temps ordinaire, elles sont plutôt fraîches. Les moyennes des minima vont en effet de 12°,5 à 18°,4 (été de 1903) et de 13°,9 à 21°,8 (été de 1902). Sur les parties élevées et ventilées, dès le coucher du soleil on ressent comme une impression de froid véritable. Les températures de l’été sont donc, sur les sraouate, parfaitement clémentes pour les Européens qui y rencontrent à peu près les conditions de la Kroumirie. Certains endroits comme la Kessera ou le Chambi pourvus d’eau, de boisements et de buts d’excursion, pourront un jour devenir, tout comme Aïn-Draham, des stations estivales pour les habitants des plaines ou de la Steppe voisines.

L’époque la plus chaude est constituée par les mois de juillet et d’août, et en général août est plus fort que juillet. L’aoussou (canicule) débute avec la dernière semaine de juillet et englobe août et les commencements de septembre. La fin de l’aoussou annonce sur les sraouate l’expiration de l’été lui-même. Car si septembre accuse encore dans ses deux premières semaines des températures assez hautes (41° le 1er septembre 1892 à Mactar, 35° le 3 septembre 1901, 34° le 12 septembre 1903, etc.) une baisse notable se manifeste ensuite. En 1902, le thermomètre tombe sous 30° à partir du 14 septembre qui, avec son brouillard, est vraiment la tête d’une autre saison. Parfois, la chaleur cesse plus tôt. Non seulement la moyenne des maxima de septembre n’atteint jamais 30° à Mactar, mais encore à l’occasion le maximum absolu du mois demeure au-dessous de cette ligne (29° en 1904). Cet affaissement de l’été dépend d’orages survenus par vent de Nord-Ouest et qui déterminent un refroidissement stable de l’air.

Notons que le Kef et surtout Téboursouk sont plus chauds que Mactar. Téboursouk posé, en effet, sur la lisière et en contrebas d’un sra est, avec ses 465m d’altitude, au niveau de beaucoup de plaines du Haut-Tell et participe du climat de la vallée du Khalled qui s’allonge à ses pieds. A Téboursouk, il fait en moyenne en été trois ou quatre degrés de plus qu’à Mactar. Le 10 septembre 1900 ou y a enregistré 47°. Pour trouver dans cette région un véritable pendant à Mactar, il faut monter vers le Goraa et aller, par exemple, à Nemcha. Si, au contraire, on descend en plaine dans le Krib ou vers la Dakhlat de Souk-el-Arba, la température s’aggrave. Voici ce qu’on remarque pour un été chaud à Saint-Joseph-de-Thibar :

Moy. des max. Max. abs. Mai 22°4 33° Juin 32°8 41° Juillet 41°8 46° Août 37°4 45° Septembre 34°5 40° Octobre 25°5 38°

Quant aux moyennes des minima, elles oscillent entre 16°,7 et 20°,6 (été de 1901) et 16°,4 et 23°,2 (été de 1902). Ces températures sont infiniment supérieures à celles que Mactar offre pour les mêmes années, et, du rapprochement des chiffres, il ressort que l’été le moins fort de Saint-Joseph-de-Thibar équivaut à l’été le plus accentué de Mactar. La durée de la période chaude est aussi plus grande à Thibar. Comme nous l’avons signalé, l’été compte dans les zones basses quatre mois pleins ayant à peu près constamment plus de 30° et si l’on veut retrouver les équivalents thermiques des mois de juin et de septembre des sraouate, il faut les chercher respectivement dans les mois de mai et d’octobre des plaines. Les orages de septembre par vent de Nord-Ouest s’adressent, en effet, quasi exclusivement aux sraouate et aux montagnes et leur rôle en plaine est bien moindre.

3o L’été saison sèche. — Saison chaude, l’été est aussi en Tunisie la saison sèche, et cette règle est très nette dans les plaines du Haut- Tell qui n’ont durant les mois de juin, juillet et août que des pluies insignifiantes. Sur les sraouate, autre régime. En harmonie avec la fraîcheur relative de la température on a des pluies estivales fréquentes, caractère assez commun à la vérité dans les pays de montagne. Avec la Kroumirie et Bizerte-Mateur, la zone élevée du Haut- Tell est le district de Tunisie qui reçoit en été le plus de précipitations. Le mois le plus sec est juillet, qui est l’axe de la période sèche. Mais août est coupé de pluies ; juin et surtout septembre sont assez mouillés. A Mactar, les trois mois de juin à août ont enregistré sept fois à leur actif le cinquième au moins des précipitations annuelles. En général, sur les sraouate du Haut-Tell, il tombe durant ces trois mois de 40 à 90mm d’eau (4 à 16 jours). En juillet 1911, on a vu s’écraser sur Thala 274mm au cours de huit orages durant lesquels quinze personnes furent tuées par la foudre.

Pourtant, si l’on procède à une décomposition du chiffre des pluies estivales et si l’on fait abstraction des commencements de juin une certaine saison sèche se révèle. C’est ainsi qu’à Mactar, du 18 juin au 31 août 1903, il n’y eut aucune espèce de pluie. Dans la même station, en 1902, du 6 juin au 25 septembre, on ne constata que 20mm en 6 jours. A Thala, les quatre mois juin-septembre n’inscrivirent rien en 1905 et 9mm à peine en 1902, phénomène qui dénonce le voisinage de la Steppe. Septembre, pourtant toujours plus ou moins humide, est sur les sraouate le prodrome de l’automne tant par l’abaissement de la température que par l’augmentation de la pluviosité.

Les précipitations estivales s’abattent sous forme d’orages161 éclatant presque invariablement dans la deuxième moitié de la journée et se répétant d’ordinaire plusieurs jours de suite. Elles s’étendent à l’occasion assez loin au Nord-Est, le long de la chaîne de Zeugitane et, quand l’été est pluvieux, jusqu’à Tunis même. Exceptionnellement, elles arrivent jusqu’à Kairouan, comme en juillet 1911.

Secourables grâce à leur influence sur la température, les pluies d’été ont encore cette conséquence heureuse d’entretenir ou de renouveler les pâturages. Plus d’une fois, elles rappellent les troupeaux qui ont émigré vers les régions septentrionales plus riches en herbe. Néanmoins, les habitants du Haut-Tell ne voient pas ces averses avec plaisir. Car, sauf au début de juin, elles n’ont pas d’avantages agricoles. Elles gênent la moisson, détériorent les meules, nuisent aux battages et leur ensemble diminue d’autant le quantum des précipitations annuelles réellement utiles. La pénurie hydrique de l’année 1901-02 à Mactar (238mm) fut encore accentuée au point de vue productif par ce fait que 54mm tombèrent en été ne laissant que 183mm assimilables par les céréales. De deux années inégalement pluvieuses, la meilleure n’est donc pas toujours celle qui offre le total brut le plus élevé :

Saint-Joseph-de-Thibar : Total brut Pluies Quantité utile des pluies estivales pour les céréales 1899-1900 465mm 112mm 353mm 1901-1902 414 0 414

Les plaines ayant une saison sèche d’été beaucoup plus franche que les sraouate, il en résulte que la différence pluviale entre les unes et les autres se trouve atténuée dans la pratique. Tout en recevant moins de pluie qu’un sra voisin, une plaine peut disposer d’une même tranche pour les céréales.

Les orages des après-midi d’été criblent en outre plus d’une fois les plaines et surtout les sraouate de grelons destructeurs. Dans le Haut- Tell, on compte de deux à huit chutes de grèle, du printemps à l’automne, et ce parfois dès le mois de mars (2 mars 1903 à Mactar). Juin est le mois le plus dangereux. S’il serait oiseux d’énumérer les grands orages de grèle dont a souffert le Haut-Tell depuis 1881, il n’est pas sans intérêt de nous arrêter sur ceux de 1906 qui reproduisent avec une intensité particulière les constatations faites jusqu’à présent au sujet des routes les plus habituellement suivies dans le Haut-Tell par ce genre de phénomènes (voir carte ci-jointe).

Le 12 mai 1906, la grèle accourue de Tébessa et du Kouif, s’épancha sur le Tell des Fréchich. D’une part, elle causa des dégâts sur le Sri d’Haïdra, le Char et la région du Bel-Hannech ; d’autre part, elle visita la plaine d’El-Afrane, les Hamad et le Zelfane. Elle s’épanouit en guise d’éventail sans beaucoup de mal jusqu’au sraouate des Majeur. Ces orages de grèle, nés vers Tébessa, marchent souvent plus loin vers l’Est et, dépassant le Djebel-Chaquetma, vont mourir sur le Skarna, par dessus le Nord de la plaine de Rohia dont la zone méridionale est ordinairement indemne. Le 12 juin, la grèle se forma encore sur la frontière algérienne, mais plus au Nord vers Kalaat-Senane. Elle prit d’abord par une bande de terrain assez étroite comprenant le Nord des plaines de Zouarine et du Sers, mais sur cet espace, tout ce qu’elle traversa (environ 3.000 hectares de champs cultivés) subit un déchet pécuniaire de 550.000 francs. Puis, par l’Oued-Tessa, l’orage inclina vers le septentrion et se déchargea sur la Rhorfa, le Djebel-Bou-Kahil et le front Sud-Ouest des sraouate de Téboursouk affectant, mais d’une manière incomplète, un millier d’hectares de céréales. En même temps, le massif de Mactar était aspergé de grelons jusque vers la Kessera et Mansoura sans qu’il en découlât grand dommage, sauf sur El-Bèz. Mais d’El-Bèz et d’Ellès, une nuée destructrice filait le long du massif comme aspirée par la vallée du Massouge, et anéantissant sur son passage pour 380.000 francs de céréales sur 2.000 hectares, butait à Sidi-Djaber contre le Roba-Siliana pour accompagner la lisière de ce dernier jusqu’au milieu du Roba-Ould-Yahia. Un troisième orage de grèle constitué le 7 juillet à Sakiet-Sidi-Yousef, s’avança d’Ouest en Est et éclata à Sidi-Amor-Ben-Zeghid, à quelques kilomètres du Kef dont la petite et grande banlieue furent radicalement dévastées sur environ 1.700 hectares (perte en argent : 300.000 francs).

[Illustration : Carte 6. — CARTE DE LA DIRECTION DES ORAGES DE GRÊLE]

Ces trois orages qui ravirent aux cultivateurs une somme globale de 1.300.000 francs indiquent à merveille les itinéraires de la grèle dans les quatre cinquièmes du Haut-Tell. Quant à la région de Téboursouk, la grèle y entre soit par le Sud-Ouest (brèche de la Rhorfa-Krib), soit par l’Ouest (Bordj-Messaoudi, route Kef-Téboursouk), prolongeant ainsi les orages venus de Kalaat-Senane ou de Sakiet. On a constaté enfin des orages de grèle débouchant du Nord-Ouest par Hammam-Biadha et l’Oued- Tessa et gagnant Aïn-Fourna par le Fedj-El-Adhoum, le Gafour et le versant Nord du Roba-Siliana. Cette ligne Hammam-Biadha-Aïn-Fourna paraît à partir du Krib assez indépendante du relief qui est d’ailleurs modeste. Elle concorde avec la direction du vent pluvieux. Mais dans le reste du Haut-Tell, les orages de grèle cheminent Ouest-Est ou Sud- Ouest-Nord-Est et coïncident ainsi avec l’allure des principaux plissements du pays plutôt qu’avec l’orientation familière des nuages fournisseurs d’eau.

La grèle montre quel avantage il y a à hâter la moisson qui, pour le blé, débute en plaine vers le 15 juin, et vers le 5 ou le 10 juillet en montagne. L’orge est généralement coupé à la fin de juin, le blé à la fin de juillet ou à la mi-août et l’on dépique jusqu’en plein septembre. En même temps que mûrissent les céréales, montent en graine aussi et se dessèchent les autres végétaux annuels. A la moitié de juin, dans les jachères ou parmi les blés, on aperçoit encore quelques fleurs, carottes sauvages à ombelles blanches, liserons roses ou coquelicots pourpres, chicorées qui jouent en quelque sorte nos bleuets, thapsias couleur d’or (driès ou bou nefa), fumeterres, etc. Mais avec juillet, la dernière verdure disparaît. Dans l’Afrique du Nord, la végétation est suspendue en été comme en France en hiver. Les céréales une fois enlevées, jusqu’aux pluies d’automne il n’y a plus que du guich, c’est-à-dire des chaumes et des herbes sèches, natte monotone de l’été ayant remplacé le tapis somptueux et bariolé qu’avait déployé le printemps.

Dans l’ensemble, le climat du Haut-Tell se présente comme propice à la vie humaine par suite de ses températures modérées, analogues à celles de bien des cantons d’Italie. L’hiver est froid et pourvu de neige. L’été est tempéré en montagne. Au point de vue économique, ce climat offre de bonnes possibilités agricoles dans les plaines de la Friguia et sur les sraouate grâce à des pluies suffisantes. Celles-ci entretiennent une végétation spontanée non négligeable et permettent aux arbres l’assemblage en forêts. Elles nourrissent également nombre de belles sources et des rivières qui comptent parmi les principales de Tunisie. Assurément, comparé à la métropole, le Haut-Tell est plutôt pauvre en eaux, ainsi qu’il est aisé de le déduire du chiffre des précipitations. Mais si on le met en regard des autres compartiments tunisiens, il se classe comme nous allons le voir à un rang des plus honorables puisqu’il ne le cède à ce sujet qu’au Tell Septentrional.

* * * * *

[Note 141 : Les observations météorologiques officielles mentionnent le plus souvent le courant aérien qui règne au moment du relevé journalier, alors que la pluie a pu tomber quelques heures plus tôt par un vent totalement différent. Les témoignages indigènes éclairent le rôle hydrique des vents orientaux.]

[Note 142 : C’est à peu près à ces conclusions qu’arrive le Chef du Service météorologique de la Tunisie GINESTOUS. Nous avons seulement accentué l’influence des vents de la direction Est.]

[Note 143 : GINESTOUS : Etude sur le climat, p. 118, a fourni une carte de la répartition annuelle des pluies qui met en lumière ce phénomène. Toutefois, les chiffres paraissent un peu forts et les lignes de 400 et de 500mm semblent devoir être reportées plus au Nord.]

[Note 144 : GINESTOUS, Op. cit., p. 94.]

[Note 145 : Aux chiffres cités par GINESTOUS, Op. cit., p. 31, nous en avons ajouté quelques-uns relatifs au Haut-Tell.]

[Note 146 : BONNET : Géog. botan. de la Tunisie, p. 8, indique qu’à la mi-juin 1883, le thermomètre fronde donnait, vers Sidi-el-Hani, 33°, alors qu’il marquait 59° sur le sol, parmi les plantes en végétation.]

[Note 147 : CH. RIVIÈRE : Refroidissements nocturnes de l’air et du sol, indique fort bien la différence qui court entre la météorologie officielle et la météorologie agricole qui recherche les conditions réelles de la vie des végétaux. Il y a en hiver au moins quatre ou cinq degrés de différence entre la température à 1m 50 du sol et celle auprès de la terre elle-même. Le maximum de froid se vérifie à une dizaine de centimètres de terre. Dans les couches supérieures, le froid va s’atténuant progressivement.]

[Note 148 : Voir notre étude sur le Massif de Mactar.]

[Note 149 : Voir à ce sujet de judicieuses réflexions dans PH. GAUCKLER : La pluie à Alger (Ann. de Géog., 1903), p. 335-338.]

[Note 150 : POLYBE : Histoire générale, livre XIV, chap. I.]

[Note 151 : Voir à ce sujet TRABUT : Les régions botaniques et agricoles de l’Algérie (Rev. Scientif., 1881), p. 461.]

[Note 152 : Op. cit., II, p. 275.]

[Note 153 : Les indigènes emploient encore pour les travaux des champs le calendrier julien qu’ils nomment l’année étrangère (am el ajmi).]

[Note 154 : Autour d’un bonhomme de neige, un combat à coups de boules de neige s’engagea tout comme en France.]

[Note 155 : En 1899, la diligence de Souk-el-Arba au Kef fut en panne au Dyr quatre jours.]

[Note 156 : Archives du Contrôle civil de Mactar, III, 9.]

[Note 157 : RIVIÈRE, Op. cit., p. 35, indique pour Constantine, en janvier 1900, deux minima de − 10° et pour Sétif un minimum de − 13°. Autour de Sétif, Ryf aurait relevé jusqu’à − 15° (RIVIÈRE, ibid., p. 55).]

[Note 158 : Ces djeraïd vont du dessous du genou au cou de pied et ils sont assujettis au moyen d’une cordelette servant de jarretière. Parfois, ils comportent un sous pied également en laine.]

[Note 159 : RIVIÈRE, Op. cit., p. 57-58 et 63.]

[Note 160 : Dans la Steppe où la végétation est en avance, c’est le mois de mars ajmi (13 mars-13 avril) qui est la période décisive.]

[Note 161 : SALLUSTE : De bello Jug., 75, parle d’un orage d’été qui assaillit l’armée romaine durant sa marche du Mellègue sur Thala.]

CHAPITRE SIXIÈME =Le Régime des Eaux= * * * * * I LES EAUX SOUTERRAINES * * * * * 1o =Le réseau intérieur=

L’eau tombée du ciel s’enfonce en partie dans les terrains perméables sous lesquels on la retrouve grâce à des excavations verticales ou horizontales. Rhar désigne toute espèce de caverne. C’est le nom d’un des villages du Bargou. Djorf est une falaise ou un simple abri sous roche. Ce dernier s’appelle aussi rhorf. La grotte horizontale porte le nom de damous qui vient du latin domus. C’est le souterrain où, à la rigueur, on pourrait habiter. Chgueg est une fente dans un rocher ou les fissures des terres argileuses. Il en est d’énormes, comme celle qu’on voit au Kef-Dougga, en arrière de la falaise orientale. Hofra et zoubia sont des trous verticaux. Le premier a un sens général qui va parfois jusqu’à correspondre simplement à « dépression », le second est l’équivalent du terme français aven (comparer avec le sicilien zubbi). Tous deux étaient appliqués jadis aux fosses à capturer les fauves.

Comme en Europe, des légendes s’attachent à certaines cavernes avec intervention de saints, existence de trésors cachés, etc. En haut du Djebel-Bellota, un damous percerait la montagne de part en part et Si Abd el Melek aurait passé par là d’un versant à l’autre. Perpendiculairement au Foum-Zelga, le Serdj est coupé de deux ravins dont l’un prend naissance à l’Aïn-ed-Deheb (la Source de l’Or) qui s’échappe d’une anfractuosité où des richesses de pacha seraient dissimulées162. Près de la source sont deux galeries où brille de la calamine rose. On raconte qu’au bout d’une d’entre elles un escalier plonge sous terre. Un pâtre s’y serait aventuré sur une soixantaine de marches, puis, effaré de voir que les degrés ne s’arrêtaient pas, il aurait eu peur et aurait rebroussé chemin. L’endroit précis où commence cet escalier est aujourd’hui inconnu. De même, on ignore où se cache exactement le fameux Damous-es-Siouf (Caverne des Sabres) du Slata. Mais, ce que l’on sait bien, c’est que les sabres demeurent invisibles et qu’on peut se promener librement dans le damous et en ressortir indemne, à condition de s’abstenir de profaner le trésor. Qui ose ramasser la moindre monnaie est, en revanche, irrémédiablement condamné à périr au moment de reparaître à l’air. Pour triompher de la vigilance des inflexibles gardiens d’acier, quelqu’un s’avisa d’un stratagème. Suivi d’un chien préalablement dressé, il s’introduisit dans la grotte avec une charge de pains. Ayant bourré ceux-ci de dinars, il les déposa sur le sol, puis il quitta la caverne. Une fois dehors, il siffla l’animal qui saisit une des galettes et s’élança. Mais à l’instant, les lames mystérieuses s’abattirent sur le quadrupède et lui tranchèrent la tête. A propos de la source du Kef, le Kitab-el-Istibçar163 narre que sous la montagne il y a un souterrain où seraient renfermées de grandes richesses et où peut passer un cavalier armé de lance sans toucher la voûte.

On admet généralement que la majorité des avens est due à l’action chimique des pluies. Ces eaux météoriques en s’accumulant dans les déclivités dissolvent lentement les calcaires et les emportent vers le bas avec elles en ne laissant qu’un simple résidu d’argile. Mais l’inspection des plateformes éocènes incite à croire que quelques avens au moins doivent résulter de l’élargissement de fentes analogues à celles qu’on aperçoit de nos jours. Les grottes horizontales ont une origine différente. On ne peut les expliquer que par l’infiltration lente des eaux entre les joints de deux strates. La cavité ainsi créée s’est peu à peu accrue dans la suite tant par érosion que par corrosion. Zoubias et damous constituent dans leur ensemble une sorte de Tunisie souterraine dont l’étude ne manquerait pas d’intérêt.

Des archéologues ont fouillé certaines grottes, mais plutôt pour y quérir des tombeaux inviolés ou des gravures rupestres. Au Nord du Djebel-ech-Chehid, j’ai visité le Rhar-Korid, auprès de la decherat Chetlou. Au Koudiat-Sariat-el-Abida, une grotte à plusieurs étages possède de multiples ramifications. Au Goraa, le Dr Carton a pénétré dans une caverne un peu à l’Est de Djebba164. Le plus bel ensemble spéléologique nous est offert par le Djebel-Serdj. Un Marocain plus ou moins sorcier, il y a quelques années, entraîna avec lui des gens de Touama et d’Agraïne à la recherche du trésor de l’Aïn-ed-Deheb. La bande s’aventura dans la caverne de la source et s’avança jusqu’à avoir de l’eau au menton. Elle dut alors rebrousser chemin. Entrée au lever du soleil, elle revit le ciel vers midi, après une marche relativement facile de six heures. A Agraïne même, une galerie de la mine aboutit à une immense grotte, orientée Nord-Sud, haute parfois de 30 à 40 m. et large sur certains points de 200. Elle a été explorée sur 800 m. de long et elle est parée de magnifiques stalactites et stalagmites165. Enfin, sur la crête du Serdj se creuse, au-dessus de Zeriba, au Dyr-bou-Mraou, la Zoubiat-el-Gourna. Une autre zoubia existerait au Kef-el-Ahmar, entre Zeriba et Sidi-Hamada. L’une est probablement en communication avec la galerie de l’Aïn-ed-Deheb, la seconde avec la grotte d’Agraïne166.

La faune de ces cavernes n’a guère jusqu’ici été l’objet d’investigations. Citons seulement comme insecte le loemostenus recticollis, coléoptère assez rare, d’un beau noir bleu, qui se tient dans les lieux sombres et humides. (Char, Hamadat de la Kessera, etc.) Beaucoup de grottes sont infestées de namous (moucherons). D’autres sont littéralement encombrées d’excréments de chauve-souris. Des galeries de l’Aïn-ed-Deheb on aurait extrait, en 1901, plus de mille sacs de guano. Sur les rives de l’Oued-Zarour, près d’Ellès, de vastes grottes recèlent des pigeons et d’autres oiseaux. Tel damous accueille en hiver des indigènes pauvres et justifie ainsi périodiquement son étymologie latine. D’autres servent de silos, de cachette de contrebandiers, etc.

La plupart des grottes, reliées à un dédale de salles et de couloirs, ouvrent l’accès à des réservoirs internes. Sur la Hamadat de la Kessera, il y a, m’a-t-on assuré, à l’Ouest de la Garaat, dans la brousse de chênes-verts, deux fentes, l’une plus petite, l’autre longue de 200 m. sur 4 de largeur, et au fond desquelles on verrait par intervalles luire de l’eau. Ce serait là un regard sur le réseau dissimulé sous l’aire nummulitique. Le jeu hydraulique des grandes esplanades rocheuses est particulièrement net dans les hauts synclinaux éocènes qui, avec leur surface en cuvette et leurs séries de dyrs, offrent les meilleures conditions à l’absorption de la pluie et à la distribution des ressources emmagasinées. La plus considérable de ces tables, la Hamadat de la Kessera est aussi celle qui fournit à cet égard l’ensemble le plus complet, puisqu’il y a un double système hydraulique superficiel et intérieur. Nous allons le décrire tel qu’il s’est manifesté en novembre 1900 où d’énormes abats d’eau l’ont fait fonctionner dans toute son ampleur.

Au Dyr du Kef, à la Guessaa des Beni-Rezg, etc., la pluie qui ne s’infiltre pas dans le sol est évacuée par des ravins. A la Hamadat de la Kessera, au contraire, une bonne partie de cette eau s’arrête dans une garaat. On se souvient de cette vaste table, aux carreaux inégaux et disjoints, bornée par une suite de dyrs et de kalaats et qui couronne la forêt de la Kessera comme une immense forteresse naturelle (voir carte no 7). Légèrement penchée vers la Kessera, elle présente vers son milieu une rainure débutant par une sorte de cirque où loge une garaat. Au débouché de celle-ci, vers l’Ouest, le plateau nous montre le trou béant de l’Aïn-Djebara, qui est tantôt une zoubia et tantôt une source bouillonnante. Cette dernière qualité ne se révèle que sous l’effet de formidables averses. L’Aïn-Djebara vomit alors, durant plusieurs jours, un véritable ruisseau qui file par le sillon central jusqu’au village de la Kessera où il se précipite en cascade du haut de la falaise, juste au-dessus de la source principale, l’Aïn-Sultane. La cascade peut d’ailleurs résulter simplement de l’écoulement des eaux tombées sur la Hamadat, mais alors elle meurt après quelques heures.

[Illustration : Carte 7. — LA HAMADAT DE LA KESSERA]

Le système hydraulique interne n’est pas moins digne d’être exposé. La Hamadat renferme dans son sein une série de réservoirs reliés entre eux et où les eaux absorbées par la plateforme supérieure se réunissent soit par les fentes des calcaires, soit graduellement, par infiltration. La garaat, quand elle a été remplie, est d’un précieux secours pour l’entretien des approvisionnements liquides sous jacents. En temps ordinaire, le bassin intérieur décharge son trop plein par les nombreuses sources, une vingtaine au moins, qui jaillissent du pied des dyrs. Mais lorsque le niveau gonfle, non seulement le débit des sources augmente, si bien que la principale d’entre elles, l’Aïn-Soultane, émet une rivière qui inonde le village de la Kessera, mais encore de nouveaux déversoirs jouent à leur tour. Des damous situés à mi-côte et habituellement paisibles retentissent du bruit de l’eau. On a constaté qu’un filet liquide s’échappe des grottes sises au-dessus d’Aïn-es-Sènia et d’Aïn-es-Souk lorsque la garaat est un étang. Les vieillards m’ont affirmé que la garaat était percée jadis d’un débouché visible, un katavothre, par où elle se vidait dans l’oued qui va vers Mansoura. Mais cet entonnoir s’est comblé depuis et l’on ignore son emplacement exact. Enfin, quand la Hamadat n’est plus qu’une immense éponge imbibée et suintante, quand toutes les excavations sont tellement gorgées que les exutoires latéraux normaux et occasionnels ne suffisent plus, l’eau qui remonte a besoin d’autres issues et c’est alors que l’Aïn-Djebara entre en lice. Dans une certaine mesure, cette garaat est donc comparable au lac de Zirknitz (Carniole autrichienne)[167].

Tous ces phénomènes, dont la coexistence fait de la Kessera un type hydrologique des plus remarquables, se retrouvent plus ou moins dissociés dans d’autres régions calcaires du Haut-Tell tunisien. Le Goraa n’a pas de garaat, mais là aussi, à la suite de pluies abondantes, les damous des falaises, silencieux d’ordinaire, résonnent de la rumeur argentine de l’eau, là également des cascades tombent parfois de la plateforme dans le ravin de Djebba ou vers Nemcha. A Chetlou, les indigènes disent que l’Aïn-Younès, l’Aïn-Chetlou et l’Aïn-Knana sont dans la dépendance de la nappe du Rhar-Korid.

2o =Les sources=

Les eaux souterraines reviennent à l’air libre par des sources (aïn, pl. aïoun) dont les unes bouillonnent en faouar, tandis que certaines sont de simples suintements de rochers (guetlar, de gotra, goutte). Parfois, la source est qualifiée de ras el ma (tête de l’eau), ou encore, si elle est faible, d’_el meiou_ (la petite eau). Fréquentes sur les montagnes de la Friguia et sur les sraouate, les sources sont ailleurs fortement espacées, ce qui est en relation avec la dose des précipitations. Leur apport est extrêmement fantasque. L’écoulement maximum correspond aux crues souterraines provoquées par les pluies hivernales, le débit minimum aux maigres engendrées par les sécheresses de l’été. Entre les deux, la différence est souvent énorme. Sur le sra de Téboursouk, l’Aïn-Zitouna, capable de dégorger jusqu’à 300 m. c. par jour, s’est abaissée jusqu’à 7 m. c. durant l’été de 1903. A la Kessera, l’Aïn-Soultane est très changeante alors qu’au-dessous d’elle l’Aïn-Meklaoui, qui communique avec des réserves plus profondes et par suite plus constantes, jouit d’un régime quasi permanent de 5 litres à la seconde. Voici, à titre d’indication, comment se comportent les principales sources du Haut-Tell :

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